Du 28 octobre au 23 novembre 1977

Publié le par André Gintzburger

28.10.77 – En voyant au Théâtre d’Orsay L’EDEN CINEMA de Marguerite Duras, j’avais envie de qualifier d’« ennuyée » la mise en scène de Claude Régy. Le ton radio culturelle emprunté par les deux narrateurs de l’anecdote, Michaël Lonsdale et Catherine Sellers, ne voit sa neutralité monocorde coupée que par de brefs monologues qui permettent à la vieille Madeleine Renaud d’être là sans trop se fatiguer 150 minutes durant.
L’EDEN CINEMA (on aurait pu prévenir !), ce n’est rien d’autre qu’une adaptation du célèbre BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE. En forme de « théâtre style », si j’ose dire, très efficace pendant 3/4 d’heure, insupportable à la longue quand on voit sempiternellement les acteurs se trimballer nonchalamment d’un bout à l’autre de la scène en paraphrasant des mots prononcés. Cette résurrection a le mérite de la clarté, ce qui n’était pas, si ma mémoire est bonne, le cas de la version Serreau ni du film superproduction américain : elle nous replonge dans un monde, celui des petits Blancs, colonisateurs minables, dupeurs et dupés médiocres, dont on mesure en se retournant à quel point il était misérable. Ce monde-là, l’auteur l’a apparemment bien connu. Elle le condamne, mais ne cache pas sa tendresse pour la femme courageuse qui aura lutté toute sa vie, même au prix de vendre sa propre fille, pour conquérir l’impossible et protéger des grandes marées saisonnières un terrain acquis avec des pourboires d’ouvreuse de cinéma accumulés pendant dix ans, terrain pourri que lui avaient vendu des escrocs. C’est toute une vie d’échec qui est décrite, une épopée petite-bourgeoise négative, baignant dans une atmosphère qui n’est plus, heureusement, qu’un souvenir. L’œuvre la recrée bien. La mère, bien sûr, c’est Madeleine Renaud, Je n’ai pas trouvé de très bon goût la scène finale où elle est étendue, morte, au premier plan. Elle a dû penser que l’attachée de presse du théâtre tirerait un bon parti de ce moment du spectacle. Pour ICI PARIS, peut-être.

30.10.77 – « Marathon », au profit du Théâtre des Deux Portes à la Cartoucherie. J’arrive vers 13 h 30 et je vois, sur l’Esplanade, une parade vivement et gaiement menée par deux grandes marionnettes en tissu. C’est l’Atelier de l’Arcouest (de Dieppe). Puis, après une improvisation de circonstance parfois drôle, souvent appuyée, ils jouent « la balade d’un tourneur de manivelle ».
C’est une allégorie jolie lorsque ces jeunes gens s’affublent de masques, dont ils ont le sens, dans la ligne du Bread and Puppet. Mais ils ne sont pas sortis du scatologique. Et ils n’ont pas le sens du rythme. Le sujet, qui montre que les petits oiseaux se font bouffer par les gros au bec crochu, est traité mollement. On finit par s’ennuyer et c’est dommage, car le matériau est beau.

La parade de l’ODIN TEATRET a une autre allure. Perchés sur des échasses, des personnages felliniens, conduits par un clown tapant sur sa grosse-caisse au son d’une musique de foire, ont l’air de flotter au-dessus de la foule. Le groupe se meut vivement, en ordre, chacun exécutant SA partition. C’est le spectacle de rue idéal, de grande efficacité, de haute tenue.
Dans l’ambiance assez chaude des 15 h 30, le spectacle tasse de thé, « Sujet Katherine Mansfield », est un peu déraciné. P. Fiegelson a choisi trois nouvelles. Dans la première, on voit une femme qui quitte son mari, mais est horriblement déçue parce que son amant a perdu son chapeau haut-de-forme. En casquette, il est ridicule. Elle rentre à la maison. La deuxième montre une servante qui sacrifie sa vie parce que ça ne plairait pas à « Mademoiselle » qu’elle se marie. Dans la troisième, deux vieilles filles et une bonne entretiennent des rapports d’une lourdeur d’atmosphère extrême. Je ne sais pas si Catherine Mansfield critiquait la Société qu’elle décrivait. À nous montrées en 1977, ces saynètes prennent une incontestable valeur de dénonciation. Certains moments sont savoureux. Reste qu’au niveau de la forme, c’est du théâtre très traditionnel qui fonctionne par touches impressionnistes.

J’étais entré au débat organisé par l’A.J.T alléché par l’affiche qui était ainsi libellée : « La crise du théâtre ? Les solutions existent ». Las ! Ce débat, qui a duré deux bonnes heures, n’a pas clarifié les problèmes plus que les précédents. Chacun a déballé ses rancoeurs et doléances. Il est apparu que la profession n’était pas unie.

DERNIER BAL, c’est d’abord celui qu’offre la direction de l’usine à un vieil ouvrier à la retraite. Tout le personnel s’est cotisé pour lui payer le rêve de sa vie : une machine à coudre. La fête se passe dans un des ateliers. Il y a du pastis, du champagne et de la bouffe, mais l’atmosphère n’est pas détendue, car la hiérarchie du travail est tout aussi présente à la « fête » qu’au boulot. Le fils du patron, le cadre dynamique expert en petits jeux de Société, la contremaîtresse peau de vache qui couche depuis toujours avec le vieux patron, les authentiques travailleurs -et encore, il y a échelle entre eux selon l’ancienneté- essaient de rigoler ensemble mais le bout de l’oreille repointe souvent.
L’usine en question, c’est une entreprise familiale qui sous-traite des écrous et des palettes pour Peugeot. On est en 1976 et Peugeot menace de rompre le contrat. L’usine est donc menacée de voir déposer son bilan. Cette nouvelle, le fils du patron l’assène au beau milieu des réjouissances. Dans cette entreprise, il n’y a plus de syndicat depuis la grève de 1964. Le patron ne peut pas supporter les agitateurs politiques. Au moment d’avoir à défendre leur bifteck, les salariés sont donc paumés et se laissent manœuvrer. Leur manque de solidarité, leur ignorance de la conscience de classe, leur dépolitisation les conduiront à perdre leur outil de travail. C’est LE DERNIER BAL là aussi.
Livchine raconte dans le spectacle l’aventure authentique de l’usine de son père. Il faut donc la croire vraie : comme on le regrette ! Et comme on est surpris qu’une équipe P.C.F. traite, somme toute, du même sujet que le THÉATRE DE L’AQUARIUM dont le gauchisme est suspect, en des termes infiniment moins militants. L’aspect combatif, vivifiant, jeune, de LA JEUNE LUNE, éclate, quand on compare le dynamisme des travailleurs en lutte montrés par les défroqués de Normale Sup’, à l’ahurissement inculte de ceux que décrit le porteur de carte à faucille et marteau.
DERNIER BAL est pourtant un spectacle à soutenir : parce qu’il traite d’un sujet contemporain français ; et parce que l’éclairage sous lequel il présente la question des fermetures d’entreprises génératrices de pertes d’emploi, est certainement juste quoique non exaltant. « On » ne parle en effet pas assez des petites boîtes qui font faillite, jetant à la rue de 5 à 100 employés « fidèles » et « inreclassables ». Les voilà, les 1.600.000 chômeurs. Ils ne viennent pas que d’USINOR ou de LIP. Le THEATRE DE L’UNITÉ lève donc un coin de voile que les ténors bien organisés ont tendance à faire oublier. Opportunément, son spectacle est donc le pendant de celui de l’Aquarium. C’est le volet des évincés discrets.
Il est dommage que la réalisation pêche un peu par manque du rythme. À côté de trouvailles et de moments formidables, il y a des passages à vide et des lenteurs inacceptables. Espérons que l’équipe va travailler pour que ça se resserre. Il est dommage aussi que cette équipe soit si peu nombreuse. Six personnes pour symboliser la fête d’une usine, c’est bref.
Mais que dire ? Livchine sait sûrement qu’avec cinquante figurants, il aurait mieux créé l’ambiance. On ne peut pas lui faire ce reproche-là sans honte. Pourtant, son atelier en fête, très réaliste à la Cartoucherie –on se croirait vraiment dans un hangar de fabrique- sonne le vide, le creux. Peut-être aurait-il pu imaginer une autre mise en scène avec un brouhaha en sono et l’indication que tout ne se passe pas dans le lieu montré. Mais baste ! J’ai l’impression de faire des embarras : tel qu’il est, le spectacle est efficace et utile. Il appelle un chat un chat.

Je n’ai pas pu voir LA GRONDE, ni le T.E.M., ni la Compagnie Sarah Vadja. Je n’ai pas le don d’ubiquité.

02.11.77 – Mémé Perlini a toujours été fasciné, nous dit-il, par la mort de Raymond Roussel, retrouvé sans vie en 1933 dans un hôtel de Palerme dans des circonstances dérangeantes pour le fascisme d’alors. L’univers de Roussel, construction et apothéose du RIEN », l’a donc intéressé et son spectacle LOCUS SOLUS entend signifier « l’impossibilité à interpréter et à reconstruire ».
On est, en plein, on le voit, dans la ligne Lavaudant. Du pays où milite avec acharnement un Dario Fo, le Festival d’Automne a importé la réalisation d’un paumé qui, face au monde en train de bouger, ne voit que l’immobilité d’un espace clos. Mémé Perlini n’a pas autant de pognon que son pendant grenoblois. Mais ses inspirateurs sont les mêmes et ici encore Magritte est cité en référence. Quelques filles nues, dont une grande à cheveux courts et à corps de garçon, quelques hommes aussi, évoluent donc quatre-vingts dix minutes durant entre trois murs noirs percés de lavabos et sur un sol sablonneux.
Par une fenêtre, à un moment, on voit un paquebot qui passe. C’est le seul lien direct que j’ai perçu (n’entendant toujours pas l’italien), avec le texte de Roussel, qui, lui, était fondé sur la vanité de la conversation cultivée et qui recélait un humour à base de dérision : le riche Parisien mondain se foutait ouvertement de son auditoire, mais en même temps l’embarrassait car ce que disaient ses personnages était intelligent. Vers les années 25, c’était en somme l’inutilité de l’intelligence qu’il prônait. Les moyens de Perlini ne se rattachent guère au verbe. Le titre donné au spectacle, LOCUS SOLUS, doit donc être interprété au niveau d’une équivalence. Concédons que celle-ci est, à la réflexion, assumée. Et que le spectacle ne manque pas de beautés esthétiques. Les tableaux, la musique, les cris (souvent grotowskiens) ont de la présence.
Les spectateurs restent passifs devant cette chose vaine, mais on ne peut pas parler tout à fait d’ennui. La ligne de force impliquée n’en est pas moins significative d’une démission, pour ne pas dire d’une déroute de la revendication humaine. Les constats d’impuissance ne me satisferont jamais. Je ne peux donc qu’être contre la démarche.

03.11.77 – Vous entrez dans une antichambre propre, où il y a un monsieur qui contemple les rares billets qui se sont égarés dans sa caisse. Un bar vous propose du Beaujolais, mais personne ne consomme. Une douzaine de patients attendent en silence. Quand l’heure est venue, le monsieur triste ferme sa caisse (et la porte d’entrée), le tenancier du bar range son matériel et va tripoter quelques boutons électriques. La lumière baisse et il dit : « Si vous voulez bien me suivre, Messieurs Dames ». On fait la queue devant une porte ouverte sur du noir. Deux par deux, guidés par une pile Wonder, les spectateurs sont placés aux quatre coins d’une pièce où l’on devinera bientôt un mobilier hétéroclite. Là, à MADRAS, vue par Eduardo Manet et l’atelier de l’Epée de Bois, ils assisteront à l’agonie d’une famille coloniale à l’heure où les indigènes libèrent leur Pays. On ne verra QUE la famille, et, relais avec le monde extérieur terrorisant signifié par le son, un serviteur autochtone. C’est donc un monde clos qui sera décrit, avec une illusoire issue vers une frontière, sans doute impossible à atteindre, un univers à la HUIS CLOS. Le climat est violent. Le non averti pourrait croire que l’auteur et l’équipe stigmatisent les envahisseurs dont la cruauté, l’appétit de torturer, sont complaisamment dénoncés par ceux qu’ils vont en réalité, enfin, empêcher de les exploiter. Les réalisateurs sont évidemment partisans de ces derniers. Mais la pièce est psychologique. Le drame qu’elle montre est ENTRE les victimes désignées par le vent de l’Histoire. Celui-ci reste à l’extérieur. Il n’est que catalyseur de débats intimes. Il est donc nécessaire de se battre les flancs pour tirer la LEÇON qu’elle recèle. Ce n’est pas étonnant : Manet a toujours été ambigu. C’est un disséqueur d’âmes et non un prophète de la Révolution.
Quand c’est fini, les acteurs ne viennent pas saluer et le public n’ose pas applaudir. Il sort en silence comme il est entré. Il a droit, pourtant, cette fois, à la lumière pour se mouvoir.
(Cartoucherie)

04.11.77 – Ce qu’on appelle l’avant-garde en Union Soviétique n’est évidemment pas ce qu’on appelle l’avant-garde chez nous. LA MÈRE de Gorky, monté par Lioubimov d’une façon « révolutionnaire », nous semble, à nous, fort académique. En fait, le retraitement de l’œuvre m’a paru surtout consister en un changement de l’ordre des scènes. Et je suppose que l’innovation qui a consisté, au Pays du réalisme tout puissant, à avoir utilisé les soldats tsaristes, manoeuvrant sous les ordres réels d’un officier qui a sûrement fait son service militaire, comme éléments de décor signifiant les lieux de l’action (prison, parloir, mur de maison etc.) a dû faire sourciller des orthodoxes de l’Art stalinien. Chez nous, cette astuce de mise en scène étonne et provoque l’admiration pour son originalité, mais ne choque pas car nous sommes accoutumés à ne pas voir forcément un chat là où un texte nous dit qu’il y en a un.
Ces préliminaires dits, quel beau spectacle et quel bain de santé ! Tout est lisible car exprimé et assumé, même pour qui n’entend pas la langue russe. Ces soldats décors, qui sont aussi objets d’oppression dans les scènes de combats, ils sont magnifiques. Et quel art d’utiliser le théâtre lui-même, ses passerelles, ses cintres, comme éléments accessoires ! Et quelle imagination dans les éclairages ! Et quel sens de la plastique des foules ! On sort heureux du spectacle de la TAGANKA de Moscou. Ça n’arrive pas si souvent à Paris.

08.11.77 – Le « peuple » est complètement absent dans HAMLET. Pour montrer qu’il est un metteur en scène engagé, le réalisateur n’a donc d’autre ressource que de rendre grotesques les personnages de la classe dominante qui s’affrontent entre eux. Il les affublera de faux crânes ou de ventres postiches et leur prêtera des attitudes obséquieuses (les Ambassadeurs), il poussera à l’extrême un caractère veule et le rabaissera au niveau d’un courtisan combinard (Polonius).
Le spectre n’aura rien de mystérieux, et se promènera, très chair et os, avec une démarche de vieillard. Mais Shakespeare résiste, et Benno Besson ne parvient à rabaisser ni Hamlet (Philippe Avron, qui, à dire vrai, semble jouer sa propre partition sans se préoccuper du reste. Les faits qu’il soit affublé de guenilles et qu’il gomme les morceaux de bravoure du texte, tel le fameux « être ou ne pas être », ne l’empêchent pas d’être efficace conformément à la tradition « super intelligence jouant la folie »), ni Ophélie (que Brigitte Roüan ne caricature pas, mais peut-être voulait-on qu’elle soit signifiante de ce qu’était la condition d’une jeune fille bien née de son époque), ni même le Roi Gonzague et la Reine Gertrude. Quant aux étudiants Rozencrantz et Guildenstern, ils sont eux-mêmes. Tout au plus Besson a-t-il insisté sur leur aspect flics au service du Pouvoir en place. Il aurait pu faire un sort aux comédiens, mais il ne l’a apparemment pas voulu.
Ils sont montrés, tels que Shakespeare les a décrits, serviteurs obéissants des Puissants qui leur donnent des instructions. (Mais peut-être Besson a-t-il voulu par là stigmatiser la condition de l’acteur en D.D.R.).
La mise en scène est donc terrienne. Elle court un peu la poste mais elle est inventive au niveau des mouvements. L’ennui ne préside pas au spectacle.C’est une réalisation « populaire », avec le parti d’appeler un chat un chat et de ne point chercher midi à quatorze heures. L’aspect magique est inexistant.

10.11.77 – Me voici à Nancy pour voir (enfin) LA LOCOMOTIVE FOLLE montée par Michel Massé et son 4 L 12.
La salle Gentilly est toujours d’accès assez sinistre. On s’en approche dans le noir absolu. Et c’est miracle qu’il y ait du public, me semble-t-il. Mais il y en a, c’est un fait. Le même que celui du festival, moins les étrangers à la ville.
Le « décor » est à base de tuyaux de cheminées, plantés à l’apparente va comme je te pousse. Il y a aussi des barres métalliques et des cordes. Les éclairages proviennent de quelques projecteurs vétustes (et qui ont dû souffrir). On est assis de trois côtés sur des bancs rudes. Le sol est de ciment. Il faut de l’imagination pour deviner que le dispositif représente un train et sa locomotive. Mais, de toute façon, avec Witkiewicz, on n’est pas dans le concret.
Je ne sais pas si Massé a été fidèle à la lettre de l’œuvre. En vérité, je ne le crois pas, car le spectacle qu’il offre ressort évidemment d’un travail collectif où les mots n’ont pas priorité. Mais connaissant un peu l’auteur, sinon cette pièce, je pense qu’il a honnêtement TRANSCRIT l’atmosphère et reproduit le contenu. Des voyageurs arrivent. Ils sont hauts en couleur, s’agitent. Il y a là un employé de banque qui va au chef-lieu, une jeune fille qui part tenter sa chance comme actrice dans la capitale, une bêcheuse, que les autres appellent vite « comtesse », qui va y visiter des églises, une mythomane qui voyagerait sans cesse, jusqu’à et depuis New York où elle connaîtrait les plus hautes personnalités. Ce petit monde ploie sous des bagages hétéroclites et s’affole sous les ordres contradictoires de deux employés qui, dès le début, se montrent carrément abusifs. La fantaisie, le burlesque, les gags président à cette installation qui dure trois bons quarts d’heures ahurissants, du genre HELZAPOPPIN. On rigole pas mal, d’autant que le public est très sollicité, pris à témoin, directement provoqué. Le diapason est constamment au maximum. Peut-être trop. Les cris finissent par fatiguer. Je le note. J.J. Gautier en eût fait un scandale.
L’étrange fait peu à peu irruption dans le normal (qui est déjà anormal comme du Kafka qui ne se prendrait pas la tête à deux mains). Le mécanicien et son chef ont des comportements pour le moins bizarres. L’un d’eux cherche un « projet », et celui-ci lui sera révélé alors que le train surchauffé va de plus en plus vite et brûle la dernière station avant la voie unique où il se rencontrera avec le rapide 50 qui arrive dans l’autre sens : il va vivre, en y entraînant les autres, la grande aventure dont l’issue –la mort- est inévitable.
Tout en restant burlesque, le spectacle change alors de ton : l’inquiétude s’installe chez les voyageurs, mais le mécanicien les convertira, les uns après les autres, et après avoir changé d’identité, à sa solution finale. La folie s’emparera du train entier. C’est joyeusement que tout ce microcosme de peuple ira se précipiter dans le néant.
Irrésistiblement aujourd’hui, on aurait envie de changer le titre et d’appeler la pièce : LA LOCOMOTIVE A BAADER, tant le rapprochement (pas voulu puisqu’il ne s’agit que d’une reprise), s’impose. L’œuvre a été écrite vers les années 25. On voit ce qu’une telle élucubration pressentait. À bon entendeur, salut ! La leçon se retrouve à cinquante ans de distance.
Massé a bien su doser le rationnel et l’illogique. Ce qui meut ces êtres quelconques qu’une démence précipite vers un destin horrible et improvisé, ressort des impulsions incontrôlables qui soulèvent parfois les hommes. Mais en même temps, il y a une apparence de cohésion dans tout ce qu’ils font, même quand c’est dingue. Les gestes, les actes, sont JUSTIFIES… et le suspense est tenu : jusqu’au bout, Margot espérera que la raison ramènera ces fous à se sauver, que l’un d’eux renversera la vapeur, qu’ils sauteront du train.
On le voit, cette reprise n’est pas inopportune. Le symbole y est manié à plein tube, mais le vent contemporain souffle, ce qui est surprenant venant d’un autodidacte qui vit en autarcie avec sa troupe provinciale et qui ne voit, de ce que font les autres, que ce que le festival lui procure. Le travail est en tout cas professionnel. On voit que ces gens font des exercices quotidiens et prolongés. Dommage qu’un côté canular d’étudiant montre encore parfois le bout de son nez, pas toujours dans le bon goût. Dommage aussi qu’il en soit parfois fait trop. Quand Massé et ses camarades auront compris qu’il faut parfois savoir s’arrêter, quitte à sacrifier un effet chéri, ils deviendront un grand 4 L 12. Déjà, leur style s’impose et la qualité l’emporte.


COMMENTAIRE a posteriori

Je relis ce compte-rendu alors que je viens de voir en 2005 au théâtre du Rond Point à Paris la dernière création du 4 LITRES 12 : « CA LE DÉSORDRE ». Depuis longtemps, Odile et Michel Massé ne font plus appel (sauf rares exceptions) au support extérieur d’auteurs. Ils sont d’ailleurs « passés de mode ».Les jeunes d’aujourd’hui ne les connaissent plus et les vieux critiques font la moue. Je fais partie de leurs inconditionnels et je suis certain que j’ai raison. « CA LE Désordre » ressort de la même logique que tette LOCOMOTIVE FOLLE : un metteur en scène (Michel Massé en personne) cherche à mettre de l’ordre dans le spectacle sur la beauté du monde, qu’il veut monter,mais en face de lui il n’a que des artistes qui ne comprennent ni son discours, ni ses indications scéniques. Entre la folie et la logique poussée à son degré surréel,finira par s’installer une situation : les acteurs seront sur des gradins,  contemplant le public assis  sur les siens, exemple d’ordre au milieu du désordre. Une fois de plus, le 4 LITRES 12 aura traité de l’essentiel. Je connais peu d’équipes qui soit à ce point au fil des années resté aussi fidèle à SOI-MÊME.

15.11.77 – NARCISSE, pardon, je voulais dire Daniel Mesguich, nous propose avec son THEATRE DU MIROIR un HAMLET anti Besson qui est, d’un bout à l’autre et presque à travers tous les personnages, un reflet de lui-même.
Titrer HAMLET DE SHAKESPEARE est un peu abusif, d’ailleurs. Il faudrait plutôt mettre : « La mise en pièce d’Hamlet par les pensionnaires de l’asile de Villejuif à l’occasion d’un bizutage organisé par les khâgneux du Lycée de Grenoble » ; la cérémonie flottante, cela dit, à un haut niveau esthétique dans un très beau décor de Jean-Pierre Vergnier remarquablement éclairé une fois qu’on s’est habitué à l’idée que toute la représentation se déroulera dans le sombre, troué de ronds et de rais lumineux. Shakespeare n’a pas suffi au contempteur de son nombril pour exprimer à quel point il se sent Hamlet. Et pourtant, ses Hamlet disent, sans en retrancher un mot, tous les monologues dans lesquels on tranche généralement. Ils les disent même parfois plusieurs fois, comme le célèbre « être ou ne pas être ». Je dis « ses » Hamlet, car il y en a plusieurs, comme il y a deux Ophélies.
Jean-Luc Godard a rajouté un texte amusant, d’un « contestataire » qui n’est pas d’accord. Hélène Cixous a créé un personnage, une femme d’aujourd’hui, qui a l’impression d’avoir déjà vécu tout ça. Comprenons sans doute que Mesguich veut nous signifier qu’à son avis, il est HAMLET réincarné !
Cette profession de foi vaut-elle un spectacle de près de cinq heures d’horloge ? Voilà la question !
Spectacle fascinant par moments, irritant à d’autres et finalement ennuyeux parce que cette démarche impudique débouche, tous comptes faits, sur quelque chose qui ne correspond pas à mes préoccupations (ni en thèse, ni comme chez Lavaudant en antithèse). Reste que Mesguich a su traiter intelligemment certaines scènes. Je donnerai une mention TB à la folie d’Ophélie, écueil pourtant majeur. Il est dommage que trop de gags, complètement téléguidés de l’extérieur, et visiblement destinés à racoler la complicité de potaches copains, viennent périodiquement rabaisser le propos. Gabriel Monnet, au milieu de l’équipe jeune, joue Horatio en vieux cabot. Son contrepoint est amusant.
Faut-il préciser que l’aspect politique du drame de Shakespeare n’a pas du tout intéressé Mesguich ? L’anecdote est donc incompréhensible à qui ne connaît pas l’œuvre, car le départ des ambassadeurs a été coupé et quand Fortimbras arrive pour les besoins de la chute, c’est comme les cheveux sur la soupe. Mais, n’est-ce pas, ce n’est pas un spectacle pour analphabètes ?

17.11.77 – Se payer une bonne pinte de rigolade sans se prendre la tête à deux mains, y’a pas de mal, et le spectacle de Luis Rego : FROMAGE OU DESSERT, tient ses promesses. Il est vrai que le sujet de la pochade est en or : le président de la République et Madame viennent déjeuner dans une modeste famille d’ouvriers. Le père est membre du P.C. ; Darty viendra saisir le mobilier à la fin du repas. Au premier degré, tout un microcosme de Société s’égaye sous nos yeux  et, comme au théâtre comique, le tragique n’est pas grave. Le choc des classes, voire des cultures, est traité sur le mode vaudeville.
N’empêche qu’il est là, ce choc, mais peut-on dire que le contenu de l’œuvre soit de gauche ? Hum ! Les bons bourgeois qui étaient venus s’encanailler à la Cour des Miracles riaient de trop bon cœur pour s’être sentis en danger ! À noter la remarquable composition de Rego lui-même en concierge. Une étonnante présence. Rego et Copi feraient un extraordinaire duo. Alain Scoff en prolo chômeur est crédible.

21.11.77 – La démarche qui a inspiré le THÉATRE DU CAMPAGNOL montant DAVID COPPERFIELD est la même que celle incitant le GROUPE TSE à réaliser ses PEINES DE CŒUR D’UNE CHATTE ANGLAISE : mêmes soucis d’effectuer en profondeur un travail de recherche formelle et de susciter l’admiration, non au niveau du contenu exprimé, mais devant la réussite esthétique obtenue.
Celle de Jean-Claude Penchenat issue d’un long labeur avec l’équipe du THEATRE DU SOLEIL est certaine, et les personnages s’exhibent presque comme de ma mémoire adolescente ils surgissaient du roman, imaginés par moi. C’est qu’ils jouent avec leurs corps entiers, dépassant le réalisme, exprimant par l’attitude la profondeur des caractères et l’aliénation des rapports sociaux. La réussite est plus grande lorsque est exprimée l’humilité, la bassesse ou la vilenie, que lorsqu’il s’agit de la noblesse de classe ou de sentiments. Il est vrai que c’est plus facile et que les desseins du XIXe siècle prodiguaient plus d’exemples. À signaler la très jolie composition de Marc Berman en Monsieur Dick.
Au positif, j’ajouterai l’excellent environnement musical, fait de chansons et de cœur d’époque chantés très bien en anglais. On voit que cette équipe ne se contente pas d’approches.
Quant à l’utilisation du lieu Cartoucherie Soleil, disons que Penchenat n’avait sans doute pas le choix et que ce sont les contraintes techniques et économiques qui ont dû le conduire à prendre l’espace tel qu’il est et à se servir des éclairages d’Ariane Mnouchkine. Leur personnalité gêne un peu qui les connaît et les remarque.
Quant au spectacle, il dure trois heures, et ce n’est pourtant qu’un survol ultrarapide de l’œuvre de Dickens, et en vérité, on pourrait le qualifier de « digest ». L’anecdote, ou plutôt son ossature, est en effet suivie. À telle enseigne qu’on a envie en sortant de relire le roman. Car ce respect de l’histoire racontée n’est pas linéaire. Penchenat a choisi des scènes clés qu’il a privilégiées. Cela aboutit parfois à une difficulté d’intelligence : Dora surgit comme des cheveux sur la soupe. L’intrigue maritime d’Emilie séduite par le beau jeune noble sans scrupule le jour de son mariage a trop d’importance par rapport au reste. Mais dans l’ensemble, ces touches sont justes et il n’est pas vrai, comme je l’ai lu quelque part, qu’il faille connaître l’œuvre par cœur pour suivre. Cette réalisation a au contraire le mérite de faire surgir du fond de la mémoire des souvenirs oubliés. Cela dit, c’est trop long en deuxième partie, la Cartoucherie est vraiment inconfortable et face à ce genre de spectacle qui n’est guère « populaire », le spectateur que je suis se sent un peu humilié d’être si peu considéré… et puis, en quoi cette démarche joue-t-elle un rôle face à nos préoccupations ?
Ce divertissement culturel référencié sensible, intelligent, est-il utile ? Et est-il à sa place ? Je ne répondrai point.

22.11.77 – En dehors de tout autre notion, il faut rendre hommage à la VOLKSBÜHNE de Berlin-Est.
Venant jouer LA BATAILLE de Heiner Müller en France, elle a tenu à se faire comprendre du spectateur non-germanophone. Non seulement elle a distribué le texte intégral des scènes jouées sous forme de programme, mais les titres projetés sur l’inévitable rideau brechtien l’ont été en français, et en plus, quatre acteurs de chez nous ont été engagés et mis en scène, qui disent tout ce qu’il est nécessaire d’entendre. (Colette Dompiétrini, Claude Lochy, Fred Personne, et le chevalier Antoine Bourseiller à la triste moustache).
LA BATAILLE, ce sont des courtes scènes à la manière de GRAND PEUR ET MISÈRE… Elles racontent en flashs (dont certains drôles), les derniers jours de Berlin nazi. On voit Hitler épousant Eva Braun dans son bunker et se suicidant, imité ensuite par un bourgeois qui tue sa famille pour qu’elle ne voie pas la défaite humiliante ; trois soldats affamés tuent un quatrième camarade et le mangent ; dans un abri, des gens sont terrorisés. Ils recevront successivement la visite des anges de la mort S.S. et des premiers soldats russes ; la femme d’un boucher noie son époux en l’étranglant pour être plus sûre qu’il se suicidera vraiment. Elle part vers une nouvelle vie.
Tout cela est remarquablement joué et réalisé. On peut, en impression, se demander si cette vigoureuse charge anti-hitlérienne ne cacherait pas quelque part dans l’inconscient collectif du peuple de la D.D.R. une pointe de nostalgie. Car en vérité, si l’on voulait VRAIMENT effacer ces années folles, on n’en parlerait pas, et spécialement aux générations qui ne les ont pas vécues. Il est probable que derrière les monstres romantiques et quasiment extra humains qui sont montrés, les curieux juvéniles chercheront une vérité moins caricaturale. La complaisance de l’exhibition les troublera. N’y a-t-il pas là un danger ? Comment oublier que ce pays est passé sans transition du nazisme au stalinisme ? Il y a quelque chose de pas très sain dans cette façon de savourer la turpitude extirpée, et de suspect dans une vigilance qui s’exprime à travers tant d’œuvres ? Car cette bataille n’est pas une exception. L’Est rumine (pour le stigmatiser, bien sûr) le souvenir. On n’échappe pas au sentiment que ce soit à travers une certaine fascination. Curieusement, ces Allemands me font penser aux Juifs qui célèbrent sempiternellement la cérémonie des lamentations sur le thème : « Voyez comme nous avons souffert ! Oï ! Oï ! Oï » Les D.D.R. disent : « Voyez comme nous avons été le mal du Monde ». C’est le contraire, mais il y a un point commun et c’est LA CÉRÉMONIE.
Ces réflexions personnelles ne doivent pas faire oublier que le spectacle est superbe, remarquable, efficace et signifiant. Son contenu est peut-être un moyen de ne pas parler des problèmes d’aujourd’hui. Mais, n’est-ce pas, il n’y en a pas en R.D.A. ? C’est bien connu…

23.11.77 - Il est moins aisé de traiter aujourd’hui HERNANI que RUY BLAS. L’œuvre est plus « jeune », moins professionnelle, plus outrée. Elle trimbale un code de l’honneur féodal dont on avait sans doute le souvenir en 1830, mais qui semble maintenant bien « improbablement » réaliste. En fait, à moins que José Valverde, militant communiste déçu, ne se soit assimilé à son héros et n’ait assimilé Don Ruy au P.C.F. quelque part dans les profondeurs de son âme, on voit mal ce qui a pu le séduire dans cette exhumation. Son montage ne semble pas être le fruit d’une « lecture ». L’œuvre n’a pas été « dramaturgisée ». Elle nous est servie proprement, pauvrement, sobrement, comme si le parti imposé par le co-producteur (CAC de Mâcon) : « servir à moindres frais une représentation scolaire courte », avait seul guidé le metteur en scène lors de son élaboration. Tout semble en effet conçu en songeant à cette clientèle-là : le texte est servi tel qu’Hugo l’a pondu, mais le romantisme est gommé. Les éclats juvéniles, les cris terribles, sont dits avec pudeur et retenue. Sans doute a-t-on craint que tout autre manière ne déchaîne dans les salles des torrents de hurlements de rire, tant les sentiments exprimés datent, et pour une fois ce n’est pas une image, de l’Empire Romain Germanique.
Soit ! Il faut sans doute de tels spectacles pour illustrer les cours des professeurs. Mais fallait-il monter à Paris ? Fallait-il solliciter une presse qui a horreur de ce qui est simple et qui voit tout avec l’œil des PRECIEUSES RIDICULES ? L’entreprise sent le masochisme à plein nez : et de la part de Bourseiller, qui va fermer son Théâtre Récamier avec ça, c’est-à-dire, il l’espère apparemment bien, dans la débâcle, l’indifférence, à la sauvette ; et de la part de Valverde qui paraît vouloir clamer : « Voyez Mesdames et Messieurs comme je ne suis PAS À LA MODE, à VOTRE mode, comme je me fous de vos critères de jugement. Vous allez dire que je n’ai pas de talent, que c’est bien qu’on m’ait viré de Saint-Denis, que le retour au « privé » ne m’a rien appris, que j’ai l’air de surgir, avec mes ringards de camarades, de la confrérie des tournées Renaudin, Borelli et consort ; allez-y, méprisez-moi, je le mérite. Ah ! Que ça me fait du bien que vous me chiiez sur la gueule ». Jouant lui-même le rôle d’Hernani, qui n’est pas du tout pour lui, car même si on conteste la tradition, ce personnage ne peut pas être autre chose, je crois, qu’un Gérard Philippe ou un Errol Flynn DE VINGT ANS, (Valverde en a quarante), Valverde a-t-il voulu se faire plaisir en incarnant l’impossible ? Je n’en suis pas sûr. Je me demande s’il n’a pas voulu seulement faire une économie.  (Un Hernani, sur le marché, ça ne peut être qu’un débutant balbutiant ou un acteur très cher). La distribution est par ailleurs insuffisante. Jean-Marie Fertey (Charles Quint) a perdu toute fraîcheur et il ne reste du Hamlet de Laforgue que j’avais tant aimé que le hacheur de phrases (on comprend peu de ce qu’il dit). Alexis Nitzer (Don Ruy) m’a paru carrément médiocre. Seuls émergent de cette grisaille les deux jeunes qui « récitent » les rôles qu’on n’a pas distribués, et Annette Lugand, qui, elle, est bien. C’est une Dona Sol habitée, belle, noble, qui a de la grandeur. Dommage seulement qu’on lui fasse jouer presque tout le spectacle en chemise de nuit.
Bon, me direz-vous, atroce soirée ? Non quand même : on entend le texte d’Hugo, et ce n’est pas à dédaigner. Le parti de pauvreté exhibé a un sens, par les temps qui courent. On ne s’ennuie pas. Mais ça n’est pas du théâtre jeune. Cela dit, le pari est tenu : on peut jouer HERNANI à six sans dénaturer l’œuvre. Il suffit d’un récitant et de quelques inventions. On peut aussi se passer de décors. Les décrire suffit. L’environnement fait de tableaux « déchirables » au gré de la psychologie des protagonistes n’est pas sans grandeur austère. Les Instituts Français et les Alliances sans moyens tiennent là un trésor… dans une ligne qui ne les déroutera pas ! D’autant que CETTE pièce du Père Hugo est absolument sans danger d’interprétation politique contemporaine possible. Mais je doute que la Parisienne Brigitte Perrault ait envie de se faire promotrice…

24.11.77 – Il me semble qu’aux yeux d’un créateur ayant conscience du fait qu’il travaille pour un public, le théâtre ne peut avoir que deux buts : être UTILE ou être DIVERTISSANT. UTILE ne veut pas dire forcément « politique ».
J’admets qu’il puisse sembler utile à d’aucuns de rééclairer nos classiques ; DIVERTISSANT ne signifie pas forcément « populaire ». Des démarches très élitaires peuvent être divertissantes pour des publics d’élite et je me souviens, par exemple, de la joie que j’éprouvais, étudiant de vingt ans, à lire le très référencié ELPENOR de Giraudoux. Ces deux critères fondamentaux n’excluent nullement le nombrilisme. C’est lui, au contraire, qui apporte le label de l’originalité, de la personnalité, en un mot, de l’ART ; A CONDITION qu’il recoupe quelque part (ou qu’il crée) une ligne de sensibilité « générale » (fût-ce d’un petit nombre, fût-ce d’initiés). Bref, le théâtre suppose une démarche dialectique. Un homme, une équipe, n’y peint pas, n’y pond pas seul, isolé, pour soi, il réalise une œuvre vivante qui retentira immédiatement sur des êtres vivants dont la réaction sera immédiate. IL Y A MÉPRIS, c’est-à-dire FASCISME, à oublier cette donnée fondamentale.
Mesguich, Lavaudant, Mémé Perlini, Carmelo Bene (tout le programme du Festival d’Automne qui montre ainsi son vrai visage de distributeur d’opium aux élites intellectuelles de notre Pays), sont des prêtres de ce mépris. Du moins arrive-t-il, leur fraîcheur, (ou ce qu’il en reste), aidant, qu’ils recoupent à leur insu des courants de l’émotivité humaine. Antoine Vitez, lui, ne semble ne plus rien recouper du tout. Sa machine fonctionne dans le pur gratuit. Ses jeux d’intelligence octroyée n’atteignent, à mon avis, personne. Ils ne sont plus que trucs, ficelles, de surcroît expression d’une intense VANITÉ. C’est cela : si je dois d’un mot qualifier LES BURGRAVES, je dirai que c’est un spectacle VANITEUX. Vu le lendemain du HERNANI médiocre mais HONNETE de Valverde, on est tenté de faire regagner un point ou deux dans son estime à ce dernier.
Pourtant, chez Vitez, il y a des idées : le Burg décrit par Hugo a la forme d’une main d’Arslan. Il est accroché à flanc de gradins très escarpés, et les acteurs passent la soirée à faire de la varappe.
Et il faut être juste : ils sont très bons, ces cinq acteurs qui jouent tous les rôles, et surtout l’un d’eux, Pierre Vial, remarquable en vieille femme impitoyable savourant sa vengeance. Certes, Claire Wauthion n’a pas su se dégager du phrasé vitézien qui privilégie des mots par rupture à l’intérieur des phrases. Mais elle est aussi valable qu’Arlette Bonnard, qu’elle pourrait doubler à l’occasion.  
D’un autre côté, le parti parodique adopté pour « lutter » contre les outrances et la versification hugoliennes, donne quelques instants où l’on se marre.
Mais dans l’ensemble, on s’emmerde et pourquoi s’emmerde-t-on ? Parce qu’on ne comprend pas grand-chose à ce qui se passe. Ca n’a évidemment pas intéressé Vitez de nous éclairer. Il a gommé tout romantisme. Parbleu ! Le contraire eût été surprenant… Les vieillards centenaires sont glabres. Une barbe collective fait de filasse pend à flanc de montagne et passe de menton en menton. C’est drôle un moment, et puis ça se révèle peu lisible. En fait, le spectacle montré n’est pas LES BURGRAVES, mais Vitez « réfléchissant » sur LES BURGRAVES que les spectateurs sont censés connaître. (SOIT ! Il y a dans le programme un résumé de l’œuvre qui aide à se repérer.) SEULEMENT VOILÀ : cette réflexion, quelle est-elle ? LÀ EST LE MYSTÈRE ! ET Y EN A-T-IL UNE ? Moi je soupçonne qu’il y a tentative de nous le faire croire, mais qu’il n’y en a pas. Rien que de la poudre aux yeux jetée en écran : « Allez, creusez-vous la cervelle, pauvres cons, vous allez bien trouver que j’ai voulu dire quelque chose ! » Il est possible en effet que les Docteurs en théâtre Populaire d’élite y parvienne. Moi, j’ai, une fois encore, l’impression que l’imposteur s’est foutu de ma gueule. Et j’ai envie de conclure en écrivant : VITEZ, C’EST FINI.

COMMENTAIRE a posteriori

Evidemment, je me trompais. L’irrésistible ascension de cet homme auquel j’avais mis le pied à l’étrier (mais s’en souvenait il encore au moment des BURGRAVES ridicules ?) en suggérant à Pierre Aimé Touchard, alors directeur du Conservatoire, de l’engager comme professeur, l’a conduit jusqu’à la Comédie Françase.La seule chose qu’il ait raté à la fin d’une carrière hautement médiatisée a été sa mort : il était invité à la cérémonie des Césars. S’étant trouvé un peu fatigué il s’est fait excuser et puis, au volant de sa voiture, il est rentré chez lui en banlieue parisienne. Et c’est là, au milieu de la nuit, que la mort l’a frappé.Imaginez les médias si l’événement s’était produit dans la salle où on distribuait les récompenses à des artistes.
Je parle souvent d’imposteurs dans ces carnets. Je suis bien sûr presque le seul à le dire, mais à mes yeux, Antoine Vitez en fut un toute sa vie. Je pourrais écrire tout un chapître sur son entrée en piste d’abord avec l’appui du Parti Communiste dont il semblait un fervent militant (ne fut il pas le « nègre » d’Aragon rédigeant son « histoire de l’URSS avec à la clé un séjour de 4 années à la bbliothèque de Moscou ?) jusqu’au moment où, profitant du Printemps de >Prague, il s’en est « éloigné » puis détaché, non sans le faire savoir urbi et orbi. Peut être était il intimement sincère lors de ces méandres politiques. Mais ce n’est pas cela que MOI, je lui reproche. C’est ce qu’il a fait au « théâtre » : son plus grand crime a été de créer par son enseignement toute une génération d’actrices et d’acteurs qui ont malheureusement essaimé en détournant le « théâtre » de ce qui est sa mission première : émouvoir.
Bon, assez de digressions. Sa mémoire est aujourd’hui honorée. 

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