Du 25 novembre 1977 au 17 janvier 1978

Publié le par André Gintzburger

25.11.77 – La Compagnie de la Grande Cuillère a le mérite de traiter dans son spectacle LES BELLES HISTOIRES N’ONT PLUS D’ISSUES d’un sujet français contemporain.
C’est un peu celui de MARCHANDS DE VILLE, sauf qu’ici le mécanisme de la spéculation immobilière n’est pas démonté. Ce sont les conséquences qui sont montrées, celles qui atteignent les vieux, expulsés sans comprendre ce qui leur arrive, paumés devant la cruauté qui les frappe, perdus parfois avec humour (tel ce couple digne qui ne veut pas mendier et qui pique, pour survivre, dans les stations services au gré des hasards de l’auto-stop).
L’histoire principale conte celle d’une femme qui a été expulsée du logement qu’elle louait depuis cinquante ans. Quelle que soit la solution qui lui est proposée en remplacement, elle débouchera sur un déracinement qu’elle refuse.
La Grande Cuillère a éprouvé le besoin d’identifier sa prise de parole à celle de Shéhérazade glosant à longueur de nuits pour échapper à la férocité d’un tyran qui a résolu sa mort. « Annexement », c’est donc le sort des troupes soumises à l’arbitraire du Pouvoir qui est évoqué.
« Aujourd’hui nous parlons, mais au juste, qui parle ? Et qui écoute ? Parler quoi ? Parler où et Pourquoi ? Où est, qui est le Roi ?… ». Cette profession de foi est assez pessimiste. Il semblerait que ces jeunes gens manquent d’un but à atteindre. C’est peut-être pour cela que leur spectacle manque de flamme, et ne communique pas bien son message. Il est vrai que, s’il y a des idées au niveau du contenu comme à celui de l’invention, le spectacle lui-même n’est pas assez assumé. Le manque de rythme est grave. Et surtout, les cinq acteurs (trois hommes et deux filles) manquent de métier. Ils faudrait qu’il se travaillent sérieusement.

29.11.77 - Le TILL EULENSPIEGEL de Pierre Constant ressemble plus à un Robin des Bois qu’au joyeux espiègle de l’imagerie allemande. Il est vrai que, parmi les possibilités offertes par le personnage de la légende dont la vraie vie reste assez mystérieuse, il a choisi celle qui court les Flandres, faisant du héros le chef de l’insurrection des « gueux » contre le pouvoir espagnol de Philippe II. Ce n’est donc pas à une série de facéties qu’assiste le spectateur de la Salle Gémier, mais à une épopée, celle d’un peuple en lutte contre un oppresseur impitoyable. En lutte pour sa Foi (les Flandres protestantes sont un terrain de choix pour les inquisiteurs de sa Majesté Catholique). En lutte pour sa survie (les Espagnols pillent le Pays à tel point que la famine y règne). En lutte aussi, mais là, le Centre Dramatique de La Courneuve donne sans doute un coup de pouce à l’Histoire, pour que les privilèges soient abolis. C’est ainsi que l’alliance entre la horde de Till et l’armée de Guillaume d’Orange est montrée comme un « bout de chemin ensemble », lucidement perçu par le représentant (Till) d’un futur Pouvoir, ce qui est improbable vu les temps considérés.
L ‘épopée au théâtre est toujours efficace. Et quand elle est gaie, elle prend un air de santé qui revigore. Mais lorsque de surcroît elle est servie par une équipe grouillante d’imagination, talentueuse, honnête, sachant marcher sur le fil des funambules comme sur les échasses, maniant la galipette avec art, ayant le sens du rythme, elle devient singulièrement exaltante. Et en l’occurrence d’autant plus qu’à travers la narration d’un événement du passé, Pierre Constant a su trouver le joint avec l’universel. Car, hélas !, les préoccupations de ces gueux, leur combat, ne nous semblent pas « éloignées ». Car, hélas ! cette préfiguration de la lutte des classes, à travers une guerre de libération nationale, ne nous apparaît pas anachronique. Quand dans un petit sketch à marionnettes, l’équipe nous montre par quel mécanisme les nobles tenaient les paysans à merci, on n’est pas dépaysé. Quand les comédiens juchés l’un sur l’autre pour figurer des hommes de grandeur double, représentant la scène où Philippe II « excédé », décide « d’en finir » avec ces hors-la-loi qui le dérangent, on ne trouve pas ça inconnu !
Et puis, il est bon de rappeler, comme le fait ce spectacle, à quel point l’Eglise Catholique fut toujours, depuis qu’elle existe, du côté des forts contre les faibles, du côté des oppresseurs, et avec quelle cruauté, contre les opprimés, INTOLÉRANTE. À l’heure où des âmes honnêtes CROIENT sincèrement à une mutation de la MACHINE hiérarchisée, dont la tête est le pape, on souhaiterait que ces aveugles voient la vérité derrière le masque et se souviennent que de Luther à Calvin, et à bien d’autres plus récents, tous ceux qui ont voulu se mettre du côté de la Veuve et de l’Orphelin n’ont eu d’autre choix que d’entrer en « hérésie ». Y aurait-il eu Marx et Lénine si cette « Eglise » avait su rester fidèle à l’Enseignement du Christ au lieu de se mettre par TRAHISON au service des puissants ? Ceux qui ont une chance d’entrer au Royaume des Cieux par le trou d’une aiguille feraient bien de méditer sur le fait que la voie de leur salut passe certainement d’abord par le rejet de cette entreprise qui sait se draper d’hypocrisie, mais qui, en fait, reste aujourd’hui, comme hier, l’instrument privilégié des Maîtres qui entendent bien maintenir les Pauvres dans une humilité propice à leurs appétits.
Le spectacle est donc opportun, en plus du reste ? Je le marque d’une pierre blanche car il est réconfortant de voir qu’il existe encore des troupes qui ont quelque chose à dire, et qui ont compris que pour le dire bien, il fallait TRAVAILLER. Car cette réussite n’est pas due qu’au talent. On a visiblement affaire à une équipe qui bosse. Il est vrai qu’elle est issue du peuple de La Courneuve (réellement). Elle porte par conséquent son « message » dans la conviction, sans effort. Elle a su se choisir un « directeur » qui aime son ART et sait l’exprimer. Elle est sympathique et pas bêcheuse et ça se voit. Je donne tous les Mesguich, Lavaudant, Perlini et Carmelo Bene pour ces gens qui n’ont pas démissionné de la vie. Ils sont l’anti-décadence. Il est sûr que ça ne peut pas plaire à tout le monde.
Deux remarques moins positives : le début est lent et a du mal à « décoller ». Il faudrait le repenser. Certaines liaisons sont moins heureuses que d’autres. On aimerait que les transitions d’une scène flash à une autre fussent toutes naturelles. Ce n’est pas toujours le cas. Ça m’a un peu gêné quand, tout à coup, les personnages redevenus comédiens se mettent à « arranger » le dispositif suivant sans que ce soit dans la continuité du jeu. Je pense que là aussi il y aurait à inventer encore.

06.12.77 – Au THÉATRE XAVIER POMMERET de Nanterre, on joue, ô surprise ! une pièce de Xavier Agnan Pommeret. On sait que M. Amandier, directeur du Théâtre Xavier Pommeret, a une tendresse toute particulière pour l’auteur Xavier Agnan Pommeret. C’est Christian Dante qui, cette fois-ci, a bénéficié des crédits dispensés par Xavier Pommeret pour diffuser la pensée de Xavier Agnan Pommeret. Moyennant quoi quatre-vingts spectateurs (jauge maximum du recoin choisi dans la Maison de la Culture) en prennent plein la gueule pendant quatre-vingt-dix minutes sur la torture au Chili, la veulerie vicieuse des Ambassadeurs de France complices, la sexualité des journalistes femelles intellectuelles de gauche, Kissinger, Kennedy, la C.I.A., j’en passe, car tout y passe, avec lourdeur, avec insistance, à tel point qu’on a envie de dire « pouce », car trop c’est trop et ça a toujours été trop.
Que dire ? LA DISCOTHÈQUE (bar cossu au 1er où l’on sert un cocktail dit « Molotov » composé de sang de torturé, de vodka, de rhum cubain et…, salle de torture au sous-sol) dénonce ce qu’on ne dénoncera jamais assez, c’est-à-dire le fait que le régime chilien n’est pas un phénomène éloigné dont nous, qui nous croyons en « démocratie libérale avancée », puissions nous laver les mains. En fait, Pommeret ne fait que paraphraser ce que tout le monde soupçonne –et que la C.I.A. tire toutes les ficelles dans le monde « libre », et que l’EXPRESS nous informe mal, et que J.F. Revel est un homme de droite qui fait semblant de penser à gauche, et SURTOUT qu’il y a un code de bonnes manières de la Société qui veut que le dialogue reste mondain, donc courtois, entre les tortionnaires anti-communistes et les « démocrates » tolérants (s’ils sont tolérants, pourquoi en effet ne toléreraient-ils pas le fascisme ?)-. AU THÉATRE, c’est-à-dire dans un mode d’expression plus dérangeant que d’autres (si dérangeant qu’il y a eu un incident et plusieurs départs pendant la soirée), en raison de la présence des acteurs.
Plus qu’un article, qu’un roman, ou même qu’un film qu’on consomme passivement, le fait de « dire » devant des gens, de montrer et de jouer physiquement l’horreur des uns et l’hypocrisie des autres, recèle une efficacité. Après tout, les leaders de la politique le savent bien, puisqu’ils tiennent des meetings alors qu’il serait si simple, maintenant, qu’ils se contentent de la T.V.
Alors ? me direz-vous… Vous approuvez ?... Hum ! Oui, certes. La démarche est incontestablement UTILE. Elle est même courageuse. Elle tient du CRI DANS LE DÉSERT. Elle ressort du « Que ceux qui ont des oreilles entendent ». LA quiétude de conscience avec laquelle nous vivons paisiblement une des périodes les plus oppressives de l’Histoire des Hommes DOIT ETRE DÉRANGÉE (et le débat qui a suivi la séance prouvait que le but avait été atteint), et dérangée CONSTAMMENT. L’information ne suffit pas car on en bouffe comme d’autres des nouilles. CA PASSE, et pendant ce temps-là, les opprimés restent opprimés…
Et d’ailleurs l’information telle qu’on nous la baille, n’est-ce pas la distribution quotidienne d’Opium, classe par classe selon le besoin de chacun puisque ici, chacun est « libre » de choisir son fournisseur ?
MAIS IL NE SUFFIT PAS DE SURVOLER les turpitudes qui nous entourent et de nous en culpabiliser par l’accumulation. Sortant de LA DISCOTHÈQUE, je SUIS ACCABLÉ MAIS JE N’AI PAS COMPRIS POURQUOI les hommes se comportent ainsi. Le sermon de Pommeret n’est pas du tout ÉTAYÉ. Il ne montre en rien que tout ça existe pour que quelques hommes gardent le POUVOIR par un système que le mirage de l’Or a rendu plus occulte que ne l’ont jamais été les Chevaliers de Malte ou de la Rose Croix.
JETER LA LUMIÈRE SUR CE QUE LES MÉDIAS LAISSENT DANS L’OMBRE, voilà ce qui serait vraiment utile, plutôt que cette montagne de faits mélangés qu’on nous montre, dont on nous assomme.
Cela dit, Pommeret ne nous dit pas POURQUOI tout ça, mais il cite un responsable, et, à travers Kissinger, je ne suis pas seul dans la salle à avoir compris qu’il désignait « LE JUIF » à la vindicte populaire. Sous Hitler, sa pièce aurait eu bonne presse dans JE SUIS PARTOUT EN 1941 ! (replacez-vous dans le contexte de l’époque et vous verrez que c’est vrai). L’insistance avec laquelle sont répétées des expressions comme « Judéo Communisme », « Judéo Marxisme », va de pair avec l’enfouissement de Kissinger dans sa Judaïcité. Sur quatre-vingt-dix minutes de spectacle, il y en a bien vingt consacrées à des « réflexions » qui fleurent leur antisémitisme. Or, puis-je croire que Pommeret soit vraiment antisémite ? En vérité, NON, mais, pourquoi s’en prend-il directement à l’Express, à Revel, cité plusieurs fois), à Kissinger, C’EST-À-DIRE AUX VALETS DU POUVOIR ET NON PAS AU POUVOIR LUI-MEME ? Soudain sur ce plan, il est vague… Il y a quelque chose qu’il ne cerne en lui que sous l’acception « Juiverie Internationale ». C’est quand même embêtant… Et (on l’espère) pour le moins confus. C’est dommage car vous savez que j’aime qu’on appelle un chat un chat et c’est ce que fait Pommeret jusqu’à un certain niveau de la hiérarchie. Au-dessus, il n’y a que brouillard et confusion. Décidément, cet auteur me laissera toujours un arrière-goût d’insatisfaction. Je me demande s’il trouverait des lieux pour s’exprimer si Monsieur Amandier ne lui était aussi inconditionnel ?

08.12.77 - Le groupe s’appelle AAO. Ils sont trente-deux, garçons et filles. Leur spectacle, série de saynètes commentées par un meneur de jeu à l’accent allemand très décontracté, a pour titre : OPERA SUR LA CROISSANCE DES ENFANTS DANS LA PETITE FAMILLE. Entendez « petite famille » par opposition à la « grande », celle de la communauté qu’ils rêvent de fonder (ou qu’ils vivent déjà, je n’en sais rien, je ne les ai pas interviewés). Il paraît que tous ces jeunes gens ont des problèmes et les soignent par la thérapeutique de groupe. Ce qu’ils nous montrent, en tout cas, c’est la violence, et l’aspect industriel) de l’accouchement, la répression de la sexualité enfantine, les niaiseries de la puberté, l’exaltation désespérée de l’adolescence ouvrant les yeux sur le Monde des adultes, la morne vie des couples mariés. Certaines scènes sont drôles. Le soutien musical est efficace. L’œil est lucide, sans complaisance excessive.
Ce n’est pas professionnel et en l’occurrence ce n’est pas un reproche. C’est une jeunesse qui cherche l’AMOUR. Mais elle n’est visiblement pas romantique si on en juge par la promptitude avec laquelle les mains vont aux culs à la moindre occasion. Tout reste heureusement ( ?) très habillé.

08.12.77 – La soirée étant vouée à la psychiatrie, me voici à minuit au LUCERNAIRE où le RES NULLIUS THEATRE « crée en France » dans une mise en scène d’un inconnu (pour moi) : LE FOU ET LA NONNE de Witkiewicz.
Ca dure à peu près quatre-vingt-dix minutes et pendant les trente premières, je me suis fait des réflexions sur le fait qu’on ne pourrait jamais croire, si on ne le savait, que cette œuvre fût du même auteur que LA LOCOMOTIVE FOLLE. Et puis, je me suis aperçu que je m’étais laissé piéger, car ce que j’avais cru relever d’une atmosphère sérieuse était en réalité complètement farfelu. Dirigés par Christian Remer (j’avais oublié de le citer, c’est vilain), les acteurs incarnent une violente charge contre les méthodes psychiatriques. La lutte entre la thérapeutique de la camisole de force et celle de la psychanalyse est au centre du combat que mène un poète fou pour redevenir normal. Il y parviendra après avoir tué le médecin traitant qu’il identifiait dans le secret de son inconscient à sa sœur exécrée, qu’il avait jadis assassinée, souvenir dont il ne parvenait pas à se dégager. Dans cette quête de la guérison, il est aidé par une jeune religieuse qui tombe amoureuse de lui sous l’œil réprobateur d’une croustillante mère supérieure. À la fin, au mépris de toute morale, l’assassin guéri part vivre avec son amante et le psychanalyste (fort bien joué par Albert Delpy) devient fou. Tout au long du spectacle, des cadavres jonchent le sol, mais ils se relèvent. Chez Wietkiewicz, la mort est provisoire. Elle n’est pas grave.
J’ai cité Delpy. Je ne connais pas les autres comédiens. Le sûr c’est qu’ils sont professionnels. Remer les a dirigés avec l’esthétisme d’un jeune qui ne s’en laisse pas conter par les indications de l’auteur. C’est ainsi que, quand il est dit dans le texte que Walpurg (le poète fou) a la tête nichée entre les deux mains de la bonne sœur, il s’est arrangé pour que les interprètes soient debout, chacun à un bout du plateau. Cet exemple suffira, mais il y en a plein. Cela dit, il a incontestablement maîtrisé l’œuvre, et que sa représentation soit fidèle ne me paraît pas douteux.
Théâtre utile ou divertissant ? Mon Dieu, s’il y a « critique » de l’univers psychiatrique, elle date un peu mais la querelle des deux toubibs se disputant le sujet comme un objet n’est peut-être pas si désuète ! Le paradoxe du malade guéri quand il devient assassin ne manque pas d’humour. (Mais si on pousse certains traitements à fond, n’est-ce pas une conséquence possible ? ) La question : qui est « normal », qui ne l’est pas ? reste très actuelle. On ne rit pas tellement, mais on ne s’ennuie pas. On prend même un certain plaisir à ces ébats. Et puis, ce théâtre de l’absurde plus surréaliste que celui de Vitrac ne manque pas de charme, pour qui veut le goûter.

13.12.77 – En voyant, sous un chapiteau installé dans le Marais, ce qui reste du THEARACIDE, présenter avec une équipe renforcée LA FAMILLE EUSTACHE AMOUR, on mesure à quel point le Magic Circus est irremplaçable. Le spectacle de Michel Crespin ne manque pourtant ni de charme ni de trouvailles, et le sketch final, qui démonte le mécanisme des cracheurs de feu et montre qu’on peut le faire avec du Banania ou de l’Omo, est carrément drôle. Quand Coutureau raconte l’histoire de la « famille » tout en jouant d’un étrange instrument aux sonorités romantiques, on est doucement touché par l’aile de la poésie.
Et puis il y a de vrais numéros de foire : la planche à clous, la femme qui se couche sur des tessons de bouteille, la danseuse du feu, etc…
Malgré ça, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Il manque une dimension. Quand Savary joue le dénuement, la pauvreté, ça a quelque chose de grand. Quand c’est Crespin, c’est misérable et minable. Là est le hic : EUSTACHE AMOUR ne décolle jamais. Il est vrai que c’est une drôle d’idée d’avoir choisi Jacques Coutureau comme meneur de jeu. La pauvre s’échine à copier notre célèbre Trampolino, mais il ne fait pas le poids.
Il y avait peu de monde pour cette « animation de quartier », mais ce n’est pas surprenant car, A QUI S’ADRESSE CE SPECTACLE « de foire » ? Aux enfants ? NON, puisqu’il porte en soi la dérision de ce que les mômes ont besoin d’abord de consommer authentiquement (ridiculisation du conte, démystification des numéros « difficiles », … et du clown). Au public populaire ? NON, car son parti de pauvreté non transcendée ne peut convenir à une population qui connaît les clinquants de Jean Richard, et qui voit Jacques Fabbri tous les dimanches à la T.V. illustrer des cirques autrement prestigieux. Aux intellectuels ? Aux étudiants ? NON, car alors, le spectacle manque de contenu, d’idées, de contestation. La famille Eustache Amour n’est pas politisée. À travers elle, on a l’impression que ce ne sont pas des gens qui jouent à être minables, à qui il manque et manquera toujours cette étincelle qui fait que les « grands » se reconnaissent tout de suite.
Bref, je suis sorti insatisfait d’une soirée où je ne me suis pas ennuyé, où j’ai parfois trouvé du plaisir. La « fête » en était absente.

14.12.77 – TUE MOI FORT ! Le titre choisi par Guénolé Azerthiope, pour le one-man-show qu’il fait à la Péniche, dit bien ce qu’il veut dire, et que le directeur du Fenoménal Bazaar Illimited, s’il fait rire, n’est au fond pas gai du tout. Il nous campe un musicien joueur de flûte qui est en train de se préparer dans sa loge.
Type minable, tête à claques, souffre-douleur du Chef, il n’a que trois notes à exécuter, mais il les loupe toujours parce qu’il est toujours saoul. Ce soir, en plus, sa femme l’a quitté. Alors, quand une dernière fois, il se fait éjecter de la scène du concert par un public en fureur, il décide de se faire tuer par un spectateur. Il en choisit effectivement un à qui il remet un revolver. Quand le type tire, une large tache rouge s’irradie sur sa chemise et il met vingt bonnes minutes à expirer théâtralement, confectionnant lui-même son cercueil avec son armoire à costumes. Ce résumé suffit à commenter le spectacle. On nage dans le farfelu d’un clown triste. On pense à Buster Keaton, à Helzapoppin (car c’est bourré de gags), aux Branquignols. Azerthiope pourtant ne décolle pas comme ses modèles.
C’est dommage, car on a l’impression qu’en se battant un peu les flancs, il pourrait faire des grandes choses… et pourquoi pas dans le désespoir ? C’est une denrée très consommable par les temps qui courent ! L’imagination, il en a et son univers, quoique référencié, est personnel. Un peu moins de vulgarité facile ne messiérait point. Je me demande s’il ne serait pas paresseux !

16.12.77 – Mais quelle mouche a donc piqué les Mirabelles ? Voilà qu’elles se prennent au sérieux ! Avec LES CONTES DE LA DAME BLANCHE, elles jouent devant un gros décor pas terriblement beau qui se transforme par cubes dessinés pivotant, et elles nous narrent en chansons d’opérettes des histoires sans intérêt. Elles ne chantent pas mal, mais pas bien. Elles ne sont pas laides, mais pas belles. Elles ont supprimé leur partenaire féminine et elle manque. Surtout, elles semblent avoir perdu leur humour. C’est consternant, ennuyeux, inutile, et en même temps vaniteux. Et ne me demandez pas ce qu’elles m’ont raconté. Je n’ai rien compris. 

21.12.77 – La tournée de la Compagnie Dominique Houdart en Tunisie peut être regardée comme un succès. Succès très vif à la « Maison de la Culture » Ibn Rachiq de Tunis ; considérable à la Maison de Parti de Gabès, bien que l’information ait mal circulé de la Capitale à la lointaine Province, à telle enseigne que certains coopérants avaient emmené leur petits enfants, croyant qu’il s’agissait d’un spectacle de Guignol ; moindre au Théâtre Municipal de Sfax, où le Comité Culturel avait visé le public mondain qui ne trouvait évidemment pas sa joie dans les aventures de LOUISE MICHEL ; moindre encore à Sousse, cité blasée demeurée étrangement d’atmosphère coloniale, où une centaine de Français étaient en majorité dans la salle, seule une trentaine d’étudiants représentant la population autochtone.
Les Tunisiens ont une curieuse façon de consommer le message contenu dans l’œuvre. Pour eux, l’exemple de LOUISE MICHEL se situe à l’étranger, dans un contexte historique qu’ils ne prennent pas en compte.
Les pointes contre le « Pouvoir » ne les atteignent donc pas. Le Combattant suprême n’est pas concerné. Mais n’est-ce pas, comme chacun sait, Bourguiba fait tous les jours la Révolution et son Peuple avec lui.
LOUISE MICHEL les exalte, eux, Révolutionnaires, parce qu’elle est une sœur révolutionnaire qui a combattu comme ils combattent, elle en son temps, avec ses idées anarchistes, eux aujourd’hui avec leur Foi en la construction de leur Pays. (C’est du moins la « prise en charge » que nous avons entendue de ceux -nombreux- qui nous ont parlé après les représentations). Avouez que cette récupération n’est pas banale ! Houdart règne avec autorité sur cette confusion. C’est un vieux routard de la tournée internationale, qui a conservé le sens de l’aventure. Il sait faire face à l’imprévu. L’artiste n’exige QUE ce qu’il peut obtenir. Parfois trop peu. Là où d’autres diraient NON, il joue quand même. Est-ce une vertu ? Ces accommodements ne sont-ils pas au détriment de son image de marque ? En le voyant, barbe fournie, travailler de ses mains avec ses compagnons pour donner en soirée une représentation approximative, on ne peut s’empêcher de penser qu’il n’a pas le label de la grande qualité parisienne. Au demeurant, ses idées de mise en scène sont bonnes mais pas géniales. Son texte sur LOUISE MICHEL reste de la race des « sons et lumières ». Jeanne Heuclin mène le jeu avec talent, un peu trop toujours dans le style harangueur. Ses rapports avec les marionnettes sont intéressants. Mais cette troupe sympathique, bien soudée, fait « province ». Elle sera très à sa place dans les Vosges où l’on aime ce qui est consciencieux et solide. Houdart est lucide, qui va s’implanter à Epînal.

23.12.77 – Je regrette d’avoir à l’écrire, mais j’ai été fort déçu par DELIMELO. Je crois que le pari des CLOWNS MACLOMA tient de la gageure. L’ « Art » du clown, en tout cas comme ils le pratiquent, n’est pas une bonne voie pour délivrer un message. De fait, le contenu du spectacle, qui, antérieurement, nous avait été longuement exposé comme un violent réquisitoire contre la Justice, n’est guère lisible. Pas du tout pendant la première heure, où l’on a l’impression que les protagonistes font traîner le temps en longueur avec, notamment, une interminable histoire de chapeaux purement traditionnelle. Mal à partir de la scène de la guillotine (qui est le clou de la soirée et est assez drôle). Cette scène est évidemment une condamnation de la peine de mort. Mais ce qu’on voit est cocasse, pas terrible. On rigole. On se marre à l’astuce des deux têtes (la vivante et le masque). On n’a pas froid dans le dos. La distanciation n’incite pas à la réflexion, et je crois que c’est parce que la discipline est MINEURE. Les clowns, c’est fait pour émerveiller les petits enfants. Ces clowns-là sont démystificateurs. Ils « pensent » mais ce qu’ils nous régurgitent vient après qu’ils ont pensé. Ils ne nous invitent pas à penser AVEC eux. Ils nous octroient le produit digéré, transposé par eux… à leur niveau… qui est celui d’une manière de montrer à la marge de manœuvre étroite. Le génie leur manquant pour apparaître comme une bande de Grocq, il reste quelque chose de pas très satisfaisant, issue d’une démarche super spécialisée un peu vaine. Si les MACLOMA n’étaient pas imbus de leurs personnalités, on les verrait bien, dirigés par Pierre Constant, participer à un spectacle du Centre Dramatique de La Courneuve. Après tout, au vrai cirque, les clowns, même les plus grands, n’ont jamais été l’essentiel d’un spectacle. Ils viennent toujours en complément contrepoint d’autres numéros. DELIMELO, c’est deux heures de clowns rarement drôles. Les enfants s’y feront chier. Les adultes qui veulent se divertir et qui viendront sur un malentendu seront déçus. Ceux, informés, qu’attirera le contenu, ne trouveront pas leur pâture. Cette équipe politisée ne sait pas faire passer son engagement. Mais je crois que ce serait impossible : c’est la voie choisie tout entière qui est erronée ! À marquer, outre la guillotine, un passage du spectacle d’une pierre blanche : celui où l’on voit des prisonniers jouer avec des pelochons. L’un d’eux surtout serre l’objet contre lui sur l’air de « ne me quitte pas ». C’est cocasse. La guillotine : quinze minutes ; les pelochons : dix minutes. Le spectacle dure deux heures ; quatre-vingt-dix minutes de trop.

04.01.78 – En tout cas dans la version réduite à l’ossature que propose Denis Llorca, ROMÉO ET JULIETTE de Shakespeare est efficace et touche le spectateur d’aujourd’hui que je suis. C’est que le thème traité rejoint la sensibilité contemporaine. Non pas parce que l’Amour impossible est de tous les temps, seulement ; mais surtout parce que la jeunesse lancée tous enthousiasmes dehors, et bloquée, freinée, réprimée, par des situations qu’elle n’a pas créées, dont elle hérite, soudain RESPONSABLE d’un passé qu’elle n’a pas forgé, impuissante à dépasser l’événement imposé, révoltée mais d’avance vaincue, c’est malheureusement plus que jamais un sujet actuel.
En regardant cette représentation qui ne garde du texte élisabéthain que l’essentiel et qui nous fait grâce de tout le fatras « historique » où se noie d’ordinaire interminablement l’impitoyable aventure de la fille Capulet et du fils Montaigu, j’ai eu, ô rareté quand j’assiste à un spectacle Shakespeare, le sentiment d’être concerné.
Je ne pense pas que tous les docteurs partagent mon plaisir. Où j’écris « efficace », d’autres pourraient noter «racoleur ». Où je dis « essentiel », « ossature », d’autres pourraient ricaner « désinvolture », irrespect ».
Sans doute est-il audacieux de faire jouer l’œuvre par seulement cinq personnes ! Cinq filles de surcroît, « pour affirmer (je cite) le travesti comme acte théâtral vivant, nécessaire et contemporain, et non pas cinq hommes, AFIN QUE NE SOIT PAS DÉTOURNÉ NOTRE PROPOS VERS L’INUTILE ET STÉRILE ALIBI DE LA RECONSTITUTION HISTORIQUE ! » Ouais ! Est-ce le fruit d’une réflexion profonde, ça ? Hum ! En vérité, il n’est pas GENANT d’accepter le parti, parce que les cinq filles en question sont remarquables et parce que la voix grave d’Anne Alvaro convient très bien à un adolescent. À ce spectacle, on oublie les sexes. Et nulle équivoque ne fausse le couple Anne Alvaro Roméo Catherine Rétoré Juliette.
Je n’en dirai pas autant du couple Denis Llorca, Juliette vieillie, Rémy Kirch, Roméo vieux. Ce contrepoint imaginé par Llorca, ce commentaire d’où ressort la vanité de l’Amour fou, l’enlisement des passions dans le quotidien, le vulgaire et l’ennui, est singulièrement pessimiste et démystifiant. On en pleurerait si les deux farceurs (qui ont l’air de vieux pédés) n’étaient drôles à souhait.
L’idée de distancier ainsi le drame des amants aliénés est, cela dit, intéressante, valable ; exploitée. Mais est-elle le fruit d’une réflexion profonde ? Hum ! pas sûr : « Ils disent Shakespeare, (je cite) quand celui-ci déteste l’amour, échos d’Othello, Lear, Troïlus et Cressida… » C’est un peu superficiel, me semble-t-il. Llorca n’est décidément pas un penseur. Il veut épater, ce n’est pas la même chose.
Mais IL A DU TALENT, c’est sûr, il a le sens du geste, du mouvement, de l’intonation étonnants. Il sait rythmer, doser l’émouvant et le cocasse. C’est un homme de théâtre. Et c’est un enfant de ce Siècle, dépolitisé, sans message, mais qui porte en soi, à son insu probablement, quelque chose qui sonne VRAI. Cette VÉRITÉ passe dans ce ROMÉO ET JULIETTE qu’il nous montre modestement au Sorano de Vincennes. À noter l’excellente prestation de Marie Pillet en nourrice.
Et puis, après HERNANI à six, LES BURGRAVES à cinq, ce ROMÉO à sept vient à point pour confirmer que le temps des lourdes distributions est révolu. À quand OTHELLO à trois ? LEAR à quatre ? … et CROMWELL en one-man-show ?

05.01.78 – Compagne de Georges Bataille qui proposait d’ajouter à l’économie politique, à côté du chapitre « consommation », un nouveau chapitre qu’il intitulerait « consumation », où seraient étudiées les formes de destruction ostentatoires et gratuites des biens de toutes sortes, y compris des vies humaines, (la guerre, la richesse des nations comptabilisées en puissance d’armements etc.), Laure a pondu des poèmes en prose d’une assez poignante émotion, cris de femme (et aussi revendication de femme) au milieu d’un monde phallocrate, absurde, fou et mauvais. Garance, avec plaisir intime et grande intensité, dit au Lucernaire ces ECRITS DE LAURE. Spectacle (trop ?) dépouillé : une malle sur laquelle s’assoit l’artiste, puis dont elle fera le pauvre inventaire, suffit pour l’environnement. Les morceaux choisis ne sont pas assez resitués. Garance fait trop confiance à la culture de son auditoire. Et puis une série de textes ne fait pas un « spectacle ». Il y a unité de ton mais pas d’anecdote. On sort un peu sur sa faim, comme d’une poétique, en somme.

06.01.78 – Le théâtre du Crépuscule, équipe belge, nous
 propose à la Resserre L’ENTRAINEMENT DU CHAMPION AVANT LA COURSE de Michel Deutsch. Singulier « entraînement » que celui de ce bourgeois de Brive qui se tape la bouchère, vers les années 1910, tout en restant drapé dans la « vertu » républicaine cocardière ; sa femme légitime est un objet à fabriquer des mômes (dont les cris l’insupportent) ; la maîtresse et l’épouse sont les victimes de ce phallocrate content de lui, qui, le dimanche, participe à des courses de vélo, et a pris en grippe le chien de son amante parce que l’animal a pissé sur son engin ! (animal avec qui la débitrice de viandes commet peut-être- il le soupçonne du moins- le Péché).
Soumise, la bouchère sacrifiera son compagnon à quatre pattes. Résignée à son infortune, mais rebellée et résolue à avorter, quand elle se retrouve enceinte une fois encore des œuvres de son mari ivrogne, la femme trouvera complicité et aide chez sa rivale. Mais les deux femmes ne feront pas front jusqu’au bout ensemble. Maurice tuera la bouchère et sera empoisonné par son épouse. Le fait-divers débouchera sur un procès en assises dont le « signe » nous est donné par des panneaux mobiles représentant des fragments successifs de tribunal qui viennent remplacer par flashs les murs beiges de la boucherie qui se confondent avec ceux du domicile conjugal. Ce fait-divers n’est évidemment qu’un prétexte à nous dénoncer une certaine manière de vivre… Je me demande si Deutsch a affabulé dans sa tête tout l’univers de Brive comme l’eût fait l’Adamov de Paolo Paoli ? J’ai songé à cette pièce en voyant L’ENTRAINEMENT… Et j’ai eu la même réaction : ce n’est QUE ça ?
Je veux bien qu’on m’explique dans le programme qu’on ne me montre QUE la face visible de l’iceberg. C’est L’AUTRE qui est importante. Comme l’industrie plumassière et celle des billards électriques étaient dérisoires alors qu’il s’agissait de dénoncer la bourgeoisie capitaliste industrielle.
La mise en scène de Philippe Sireuil accentue le rapprochement. Nette, impitoyable, sans concessions, on dirait celle qu’avait fait Planchon pour PAOLO PAOLI ou celle de Steiger pour PING PONG. C’est dire qu’il ne s’agit pas d’un spectacle jeune. Sans mauvais calembour, c’est une tranche de bifteck saignante efficace, point ennuyeuse.
Deutsch est moins disert que son cathéchiseur.

09.01.78 – Curieusement, en allant voir QUAND JE SERAI PETIT au Théâtre de l’Ecole Normale Supérieure, je sortais d’un petit drame domestique : mon fils avait inopportunément (d’un point de vue « adulte ») exprimé au sortir du souper l’intention de jouer aux billes et s’en était vu refuser la permission, « parce qu’on ne joue pas aux billes dans l’appartement, parce que le bruit dérange la voisine du dessous, parce que les petites boules rondes s’égarent sous les meubles ou dans des endroits où l’on risque de marcher dessus, et parce  que si le chat en trouve une à deux heures du matin, il fera un rafut à réveiller toute la maisonnée »…
Observateur de la scène, je me souvenais que, récemment, il avait voulu emmener ses billes à l’extérieur et se l’était vu refuser « parce qu’il allait les perdre, ou se les faire piquer par ses copains partenaires au jeu plus doués que lui en matière de troc ». Et j’imaginais cet enfant de huit ans se posant la question : « OU ET QUAND PEUT-ON JOUER AUX BILLES ? » Question qu’il n’a heureusement pas posée car il n’y aurait eu qu’une réponse : « NULLE PART ET JAMAIS ».
Les jeunes gens du THÉATRE DE LA COLLINE, qui sont grands maintenant, mais qui se souviennent de leur enfance et n’ont pas encore franchi la frontière au-delà de laquelle règne l’oubli, évoquent cet univers qui fut le leur récemment, en un spectacle d’une justesse extrême, fait de courtes scènes relatant des anecdotes comme celle-ci (et certaines plus graves). Ils sont neuf sur la scène, assez peu professionnels, mais comme ils n’ont pas de prétention artistique, leur spontanéité supplée à leur manque de métier. Spontanéité sans message, sans revendication. C’est un constat qu’ils expriment sans « réflexion » ni jugement. D’où il ressort qu’il y a un problème de LA CONDITION DE L’ENFANT dans des termes qui sont proches de celui de la condition de la femme. On rit souvent durant cette soirée marquée au coin de la sincérité, on sourit, on est attendri, voire ému. L’enfance est vécue comme une oppression. (peut-être trop : il y a quand même des enfants heureux dans l’ensemble et les gestes répressifs des parents ne sont pas aussi permanents que le spectacle pourrait le faire croire).
La conclusion est que l’enfant pourrait souhaiter (je cite) « une réévaluation de son statut ».
À noter l’importance du « Jeu », dans cette représentation : « plaisir du jeu retrouvé, plaisir du jeu théâtral se donnent ici comme métaphore du jeu enfantin. »
Je crois que QUAND JE SERAI PETIT est à soutenir. C’est une manifestation SAINE qui, au-delà du « politique », (mais est-ce si sûr) traite d’un problème essentiel. Tous ceux qui rêvent au jour (et à la Société) où « élever » un enfant ne sera plus synonyme de combat, tous ceux qui se demandent pourquoi (et quand) l’AMOUR à l’état pur exprimé par les bébés se mue plus tard en affrontements, et d’où vient cet arrachement qui fait tant de peine lorsque l’adolescent en achève le cycle en claquant la porte de la maison familiale, et pourquoi il y a lutte là où il ne devrait y avoir que tendre orientation ; tous ceux qui éprouvent que les « petits monstres » ne sont pas les seuls coupables d’une situation à la limite folle d’absurdité, tous ceux qui, de bonne volonté, sont entraînés dans l’engrenage, ne pourront qu’être sensibles à ce cri UTILE et insolite.
La dernière scène, celle de la « mort » de l’enfant (symbole ou réalité ?, les deux sont possibles), est assez forte. Elle donne le ton. Elle marque l’étrange frontière que j’évoquais plus haut, celle au-delà de laquelle les réprimés d’hier deviendront oppresseurs. Un père ne peut que sortir de la représentation INQUIET, se posant des questions, un peu angoissé, car pas sûr qu’il y ait des réponses, DU MOINS DANS NOTRE TYPE DE CIVILISATION.
Je crois que ces jeunes gens, peut-être à leur insu, ont abordé L’ESSENTIEL, qui est qu’aujourd’hui, on ne peut QUE CONSTATER.
Le changement de la « condition de l’enfant » est impensable dans notre système, puisque, en somme, il s’agit de construire des hommes qui sauront être des loups pour les autres hommes. C’est par la Révolution qu’il faut commencer et par une éducation collective dès l’âge tendre.

10.01.78 – Si j’avais dû payer deux fois vingt-six francs et me faire de surcroît arnaquer à l’« entracte » pour acheter, de force ou presque, un dessin de Copi, je crois que j’aurais été de fort mauvaise humeur : je veux bien que le café-théâtre ne soit pas un contexte « important », mais de là à se foutre littéralement de la gueule du monde, il y a un précipice.  LES FRANZOZES, que Copi a pondu, ou plutôt bâclé, raconte l’aventure d’un couple de Français moyens venu assister à la Coupe du Monde de Football en Argentine, et objet d’une agression au sexe et au portefeuille de la part d’un garçon d’hôtel qui a le physique de Pablo Vigil et, sur la scène, le comportement habituel de cet artiste. Il faut dire que la femme est tout à fait nympho et qu’elle se fout à poil avec une bonne volonté à faire bander un garçon d’étage suisse. J’espère que cette pochade de trente-cinq minutes n’est pas la préfiguration d’ARGENTINE ALLER ET RETOUR, car il vaudrait mieux arrêter les frais illico.
Non, bien sûr, que j’aie quoi que ce soit contre la provocation. Mais celle-ci vole vraiment très bas au seul niveau du cul vulgaire. De plus, l’image donnée de l’Argentine est totalement fausse. Elle semble avoir été inventée par quelqu’un qui n’aurait jamais été dans ce pays et qui n’en aurait entendu parler que par les historiettes qui osaient courir en Europe sur l’Amérique Latine jusqu’il y a une trentaine d’années, mais que même un canard comme MINUTE n’oserait plus prendre en compte de façon aussi superficielle aujourd’hui. L’hôtel décrit est sordide et les punaises y marchent en cohortes inexpugnables. Le préposé argentin de service a l’air d’un bandit de grand chemin. En trente-cinq minutes, il y a trois « révolutions » mais QUELLES RÉVOLUTIONS ? Mystère ! C’est vrai que ce Pays vit dans l’INSÉCURITÉ, mais ce qui est intéressant (et ce qui rend cette insécurité DANGEREUSE), c’est que Buenos Aires a l’air d’être une ville très normale, FONDAMENTALEMENT EUROPÉENNE… Il est vrai que je n’ai pas connu ses bas-fonds et que Copi, lui, peut-être, n’a connu qu’eux. Qu’il annonce alors une description du monde des bas-fonds à travers le monde… et dans le cas particulier, en Argentine. Mais je doute qu’un charter de touristes y déverse sa cargaison…
Etrange Copi, attachant et déroutant personnages dont les dessins contiennent, sous une APPARENCE DÉSINVOLTE, une forte humanité. Je ne l’ai en rien retrouvée dans cette oeuvrette.

13.01.78 – Voici, à Freiburg, en allemand, joué par la troupe des Staedtische Bühnen, la première mouture des MILLE ET UNE NUITS DE SAVARY.
Il y en aura une seconde dans deux mois en néerlandais à Rotterdam avec la troupe de Marijnen. Enfin, le GRAND MAGIC CIRCUS ès qualité abordera l’œuvre et la proposera aux publics francophones. Savary se plaît à dire qu’il ne fera pas trois fois le même travail, mais qu’il va continuer, avec deux nouvelles équipes maintenant, le travail commencé avec la première. C’est assez dire que nous n’avons pas vu à Fribourg un aboutissement. Dans cette mesure, on peut se convaincre que la proposition est prometteuse.
Insuffler à une troupe professionnelle germanique le rythme, la fantaisie, l’esprit du Magic Circus, tient de la gageure, surtout quand on sait que la langue allemande exige deux fois plus de temps que la française pour dire la même chose. Ce qui ici fait « pschitt », devient « Boum Boum », là. Pourtant le pari est tenu et bien assumé. Les décors en découpe de carton de Michel Lebois, les costumes de Dussarat, ainsi que la présence de deux musiciens du G.M.C. dans l’orchestre, y aident. Et puis, c’est la grosse Gail Gatterburg qui joue Shéhérazade, et ELLE a l’esprit « maison ». Ont-ils entraîné les artistes fonctionnaires du Stadttheater à se débonder ?
En vérité, quand ils « jouent », ils ne se dégagent pas de l’expressionnisme allemand, mais ils ont de l’entrain, chantent bien, dansent agréablement et arrivent à donner l’approximation de ce que seront, un jour, on peut l’espérer, ces Mille et une nuits.
Spectacle écrit par Savary, le texte est plus élaboré que de coutume et comme notre Jérôme ne joue pas, la part laissée à l’improvisation est réduite. L’anecdote est même bouclée dans une « logique » insolite autour d’une des histoires, celle d’Aladin, venu à Paris chercher la Tour Eiffel en échange des plus beaux diamants du monde, et pris pour un fou, dépouillé, bloqué dans la capitale française sans possibilité de revenir en Perse. Il se fait tailleur dans la rue Médina, et c’est un soir de neige, pour consoler la petite marchande de fleurs dont le commerce ne marche pas, qu’il lui racontera l’univers merveilleux dont il fut (peut-être) le héros, et qui est identifiable à celui des jeunes enfants pour qui les fées, les princesses, les génies… et les Pères Noël sont familiers, jusqu’au jour où ils les rejettent, entrant dans l’univers du rationnel. Cette fable permet au spectacle de passer du contemporain au médiéval sans problème. La grotte d’Ali Baba est alors un coffre-fort et les quarante voleurs ont des redingotes et chapeaux-claques et portent des attachés-cases.  Le sultan devient banquier et Simbad un puissant homme d’affaires.
Shéhérazade a les traits d’une grosse blanchisseuse et il y a des interférences entre les actes des gangsters d’aujourd’hui et ceux des exécuteurs du Moyen Age oriental. Faut-il parler de « leçon » ? Sûrement, c’est trop dire : Savary a cherché le « spectaculaire » (et il a réussi : c’est une débauche de clinquant, de music-hall). MILLE ET UNE NUITS s’appelle : « revue fantastique », et c’est bien ça. Mais comme d’habitude, le contenu est dans les bagages et je ne pense pas que ce spectacle soit le moins signifiant de ceux du Magic Circus. On y verra plus clair, pourtant, quand Ali Baba, Aladin, Simbad et Sultan causeront français.

17.01.78 – Les distributeurs d’opium ne sont pas contents. L’enfant prodigue, Jean-Michel Ribes, à qui l’on faisait confiance au point de lui donner le THÉATRE DE LA VILLE et ses moyens de production sur le seul vu d’un script non dialogué, n’a pas marché dans le sens de la mode. Son évolution de ces dernières années, et notamment L’ODYSSÉE DANS UNE TASSE DE THÉ, pouvait laisser espérer que sa confusion de pensée épaissirait son ésotérisme. Lavaudant, Mesguich et autres metteurs en scène chéris du Pouvoir l’attendaient pour l’accueillir dans leur confrérie, qui bénéficie du soutien éclairé de la presse dispensatrice d’aveuglements. Las ! Ribes a trahi. JACKY PARADY est le cri d’un homme jeune qui refuse ce Siècle. Ô anachronisme, les accents de la pièce sont issus de mai 68. C’est impardonnable. Il y a même « anecdotiquement » un détournement de train. Ce n’est plus Ribes qui sucre des fraises.
C’est Ribes musclé : Ribes de la bande à Baader, flanquant son pavé à son niveau comme d’autres leur bombe, sincèrement, héroïquement, parce qu’il n’y a rien d’autre à dire aujourd’hui que NON.
Eh bien oui, Ribes –car son identification à Jules, son héros, est transparente- dit NON et le thème de JACKY PARADY, c’est essentiellement LE REFUS DE JOUER LE JEU. On ne nage pas dans une option politique contre une autre. Le rejet englobe tout ce qui est politique. L’engagement de Jacky est suicidaire parce qu’il est SEUL, comme tant d’hommes sont seuls aujourd’hui parce qu’ils ne savent pas comment se rencontrer. Le système et son opposition, elle-même système, ont éloigné L’ESSENTIEL. C’est cet essentiel que Ribes revendique de dire. À part cela, il n’a rien à dire. Si ce n’est qu’il sait faire du spectacle racoleur aussi bien que d’autres.
Bon : le fils d’un garagiste de Saint-Martin quelque chose, (« brave arriviste -il deviendra Maire- poujadiste qui élève sa fille muette et son garçon difficile, en faisant son « devoir » sévèrement, mais faiblement) « monte » à Paris au désespoir de sa mère en empruntant un train étrange où il rencontrera une dame en rose bizarre qui se révèlera être la Mort. Le train est détourné par une bande de terroristes et dans la bagarre qui s’en suivra, Jules fera la connaissance de Carpuccio, régisseur dans une boîte de nuit, et de Pigalle, qui s’attachera à lui et le présentera à son patron, Basile Kingdor. Celui-ci est frappé par l’insolente désinvolture du jeune homme. Il décide d’en faire une vedette.
Et c’est comme ça que le révolté anar deviendra récupérateur pour la grande joie des foules bourgeoises. Jusqu’au jour où il s’apercevra que la chanteuse un peu pute avec qui il vit n’est pas la femme en rose. Dégoûté d’avoir perdu sa pureté, d’être devenu imposteur au milieu d’imposteurs et de s’apercevoir qu’il n’a RIEN A DIRE, il lourde même son fidèle compagnon et se suicide. Mort, il ira vers quelque paradis avec la femme en rose.
Ce résumé (incomplet) peut donner l’illusion de la continuité. En fait, tout se passe par retours en arrière pendant que le moribond, placé en salle de réanimation, attend qu’un bloc opératoire soit libre. L’univers de la chirurgie (indifférente, mécanique) côtoie celui de Pigalle (luxe, fric, petites femmes, spectacle), celui de l’enfance (complicité du frère et de la sœur unis contre les cieux, omniprésence de l’assassinat d’un chien errant par son père, événement qui revient sans cesse), celui du combat. Le patient revit ses souvenirs en ordre dispersé.
On ne se noie pas, mais il y a excès de redites. On entend trop souvent les mêmes phrases. Ribes ressasse ses propres souvenirs et ses réminiscences. Dans JACKY PARADY il y a du Magic Circus, du SANTÉ PUBLIQUE, du psychanalytique, du psychologique. Le dégoût du monde tel qu’il est débouche sur une vision d’un au-delà idéalisé. Le baiser de la  Mort, c’est celui de l’espoir d’une autre vie. Rien n’est très original.
Le mérite du spectacle, c’est qu’il sent à plein nez la sincérité, l’honnêteté. Attoun pourrait prononcer le mot « naïf ». Eh oui, Ribes, tu es naïf. Espères-tu recevoir ton passeport des mains de ceux qui ne sont pas naïfs ? Ils ont pu te l’accorder tant que tu n’avais pas encore pondu un bel œuf bien clair et bien propre. Ils auraient pu te pardonner si tu t’étais exprimé dans le misérabilisme. Mais là, tu as des moyens. Alors gaffe, il faut bloquer, des fois que la prochaine fois tu fasses un spectacle réellement populaire. Dieu soit loué, celui-ci ne l’est pas tout à fait, et ta complaisance envers toi-même t’a amené à le laisser par moments ronronner d’une façon agaçante. Le public du Théâtre de la Ville, celui de la FNAC et des J.M.F., ne te suit donc pas à part entière. Ouf !
Tu y as aidé : avec quinze redites de moins, tu aurais pu les aliéner… Dommage que tu n’aies pas su te limiter. Ce cri, ce chant, ce rejet, cette voix dans le désert, sont courageux et utiles. Ils montrent à ceux qui désespèrent qu’ils ne sont pas seuls à désespérer… et comme chacun sait, l’union fait la force. La musique de Lewis Furey et J.C. Vannier, le jeu de J.P. Muel, Gérard Desarthe et Roland Blanche –à la tête d’une nombreuse et bonne distribution- aident à la réussite de l’entreprise.

Publié dans histoire-du-theatre

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