23 février au 18 avril 1971

Publié le par André Gintzburger

23. II -     Il y a le Bon Dieu. C’est un feignant toujours fatigué. Il raconte à une “petite fille modèle” une histoire. Sur la scène, il y a son fils, Monsieur Manuel Croix, qui chantonne chaque fois que la lubrique Mélusine lui offre son corps. C’est IL FAUT QUE LE SYCOMORE COULE, écrit et mis en scène par Jean-Michel Ribes au Théâtre de Plaisance. Par rapport aux FRAISES MUSCLÉES, ce sycomore chanté, dansé et joué allégrement marque un progrès certain et à condition de prendre au sérieux l’exergue du programme, une citation de K. Mansfield : “Ce monde, vous savez, ce monde des grandes personnes, je n’en suis pas”, à condition de ne pas voir dans l’ouvrage une philosophie profonde - ça me paraît du niveau de la “pensée” des contestataire américains - sous ces réserves, c’est BIEN, car construit, vivant, divertissant et solide. Je crois que je dois insister sur le fait que je veux que ce soit sans prétention, une parodie d’opérette sur transposition d’Apocalypse biblique et de révolution sociale. “dans un bateau, ça s’appelle une mutinerie”, dit le capitaine du vaisseau. Le Bon Dieu, donc, raconte (et nous la voyons se vivre) la croisière du sycomore, jusqu’à son naufrage provoqué par le conflit entre patrons et ouvriers du bateau, la vie des rescapés sur une île déserte où se recréent les éternels conflits des hommes )
    CROIX, c’est son fils. Il souffre.
    À noter dans la distribution très bien la présence d’une étonnante Renée Saint Cys bourrée de fantaisie, incarnant une comédienne sur le retour, ELLE-même en somme.     Si Ribes me le demande, j’exporterais volontiers son spectacle.

    Je ne me rappelle pas s’il me l’a demandé. Je ne crois pas. Renée Saint Cyr, ex Madame Sacha Guitry, je m’en souviendrais sûrement. Mais là n’est pas la question : Je ne sais pas pourquoi, Ribes (de ce temps-là) se confond un peu dans ma tête avec Claude Confortès que j’aurai l’occasion d’évoquer plus tard dans ces mémoires. L’intérêt de cette comparaison, c’est qu’ elle m’amène à corriger quelque peu mon discours sur le rapport de forces auteur / réalisateur que j’ai évoqué. Car l’un comme l’autre étaient l’un et l’autre. En somme, des petits Molière.

Association d’idée:

    C’est drôle : Jean-Michel Ribes à la suite d’une irrésistible carrière au cours de laquelle il s’est assagi, est devenu directeur à Paris du Théâtre du Rond Point, lieu mythique qui fut pendant leurs dernières années le refuge de Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. Il avait été pressenti pour présider les “MOLIÈRES 2004” ,cérémonie très médiatisée qui décerne des certificats de bonne professionnalité à des comédiens et metteurs en scène, plus particulièrement du secteur privé. Assis sur son Pouvoir nouveau, il a refusé en raison du fait que le conflit des intermittents du spectacle n’avait pas été résolu.

25-02-71 - Je peux me tromper, mais Micheline Attoun avait beau faire la gueule à l’entracte en clamant que Fagadau n’est pas un metteur en scène, je crois que la GAÎTÉ tient un succès avec les deux pièces d’Israël Horowitz L’INDIEN CHERCHE LE BRONX et SUCRE D’ORGE que jouent notamment Terzieff, Dalio, Philippe Ogouz et Colette Castel. Ce sont des piécettes un brin boulevardières, surtout la seconde. Je pense que Fagadau les a tirées vers le premier degré et les effets sûrs. Reste qu’elles sont significatives, surtout la première, qui traite de l’incommunicabilité, ensuite de la violence provocatrice : Dalio, Indien perdu à une station d’autobus, fermé au monde qui l’entoure parce qu’il ne parle pas son idiome, est agressé par deux voyous. C’est de la tranche de vie de tous les jours. Il est admirable. La seconde est une bluette paradoxale et intelligente qui traite de l’adolescence et de l’instabilité. Un grand dadet d’étudiant a écrasé un jeune homme avec sa voiture. La maîtresse du défunt vient voir “l’assassin” pour le fustiger et est séduite par lui. On rit beaucoup. On ne sort pas fatigué. Peut-être aurait-il été possible avec ces textes de faire un spectacle plus fort. Mais après tout aurait-ce été nécessaire?

04.-03-71 - Le genre de montages collectifs gagne une fois de plus une partie de cette année avec les CHRONIQUES COLONIALES du GRAND MAGIC CIRCUS ET SES ANIMAUX TRISTES de Jérôme Savary. (Galerie de la Cité Internationale). Sans doute est-ce même la plus grande réussite en la matière : 1789 n’est plus le spectacle de l’année. Il paraît après cela, trop structuré, surtout, ce rétablissement des vérités historiques de la Révolution bourgeoise ne saurait prétendre à l’actualité des aventures de “ZARTAN, frère mal aimé de TARZAN”. Et le sérieux de l’équipe d’Ariane Mnouchkine détonne auprès de l’humour, de la fantaisie et de la LIBERTÉ de celle de Jérôme Savary, qui semble capable d’improviser à l’intérieur du cadre qu’elle s’est fixée. ENTENDEZ BIEN que je ne retire RIEN de mon admiration pour 1789. Mais Savary a fait du chemin depuis le temps où à la Comédie de Paris et au Plaisance, il ne visait qu’à choquer et à épater. Il s’est hissé au plus niveau au rythme d’une vie errante qui l’a mené avec sa troupe aux quatre coins du globe dans l’INSÉCURITÉ et l’AVENTURE. Digérées, sont maintenant les leçons du happening. J.-J. Lebel est loin. Le Living aussi. Ce grand Magic Circus porte désormais un label bien à lui. Et sa PROVOCATION n’est pas d’ENNUYER ou d’IRRITER le public mais au contraire de l’entraîner dans une fête, de le faire participer, de l’amuser, de le divertir et de l’amener EN COMPLICE, en camarade de JEU à rejeter sa CULTURE, sa civilisation, sa société. Naturellement, l’affaire a ses limites et notamment qu’il y a bien un moment où il faut s’arrêter.
    Mais LE TEMPS DE LA REPRÉSENTATION volontairement dérisoire au gré d’une anecdote simpliste, sorte de fil conducteur de revue, les degrés s’enchevêtrent au point qu’on atteint une authentique PROTESTATION.
    Je crois qu’il faudrait revoir ces chroniques coloniales, pour voir jusqu’où la trame est libre. J’ai l’impression que le spectacle pourrait certains soirs ne pas “prendre” comme il le fit hier, mené par une troupe qui ne se ménageait pas. 

    Effectivement, puisque je suis devenu le tourneur du Grand Magic Circus, j’ai eu tout le loisir par la suite de vérifier que la part d’improvisation était en vérité moindre qu’en apparence. En tout cas le canevas demeurait soir après soir relativement rigoureux. En ce temps-là les communistes disaient qu’en URSS on était très libre “à l’intérieur d’un contexte”. Il ne faut voir dans cette comparaison rien de politique, mais le Magic, c’était un peu ça. Je crois que cela tenait debout grâce à l’admirable professionnalisme de l’équipe.

5.03        L’ANGE de Vassilis Vassilikos est une de ces transpositions qu’inventent les auteurs victimes d’un régime totalitaire pour en dénoncer les mécanismes sous couvert d’une fiction capable, espèrent-ils, de tromper les censeurs tout en étant claire pour le public concerné. La grande réussite du genre fut en France LES MOUCHES de J. P. Sartre pendant la guerre. Les théâtre des pays de l’est nous ont aussi fourni de nombreux exemples. L’ANGE fut cependant écrit en 1961 AVANT le régime des colonels grecs, mais à un moment où tout annonçait le glissement du pays vers la dictature dure des militaires. En somme, on aurait pu voir dans cette dénonciation d’une église démilitarisée comme un cri d’alarme. Et le parti, qui semble drôle ici, devait là-bas paraître sacrilège, voire terrifiant. Le sujet est en effet l’éducation des Anges par des méthodes de caserne, violence et même tortures mises au services d’un BIEN imposé au monde par un BON Dieu hypocrite et cruel. J’ai souvent pensé au BRIG du LIVING THEATRE, encore qu’il y ait entre les deux oeuvres la différence qui sépare un ruisselet du Mississipi ! Et d’abord, parce que ce qui était VRAI dans le spectacle des contestataires américains est FAUX dans cet univers des morts “qui se comportent comme des vivants”.
    Difficile à faire passer en France, la pièce aurait exigé de “sortir” effrayante et comique, grotesque, baroque, dérisoire, absurde. RIEN n’en transparaît dans le montage affligeant de non imagination de J. C. Marrey. C’est une mise en scène inexistante qui n’a EN RIEN aidé l’oeuvre à s’exprimer. Je suis resté confondu devant cette pauvreté (qui n’est pas celle du fric), et la tristesse des comédiens portant ce texte dans la prémonition de l’échec faisait peine à voir. Pauvre Marrey, pauvre Yerres !

Quelques décentralisés de passage à Paris


    Vu le Misanthrope de Bourseiller (Le Gymnase - Marseille) le 10 Mars à l’Odéon.


12-03-71 - LES POUBELLES de Jean Bouchaud, créé à la M. C. de Reims, joué au GRAMONT pour les Parisiens, c’est LES FRAISES MUSCLÉES de la décentralisation, le BRANQUIGNOL des Maisons de la Culture, le SAINT-GRANIER des Francis Blanche, la contestation bien vaillamment tolérée, l’audace saupoudrée de prudence, le dosage du permis en province, le POUJADISME ROI. Tout ce qui peut être “chiné” sans danger l’est avec énergie, drôlerie, une pointe de sentiments et parfois de menace. C’est Wolinski édulcoloré, récupéré, amoindri, assagi.
        Bouchaud n’a pas, cela dit, l’imagination très riche et son tour d’horizon de ce qui ne va pas dans le monde à ses yeux vole assez bas. Mais c’est un bon acteur, Georges Beller qui lui donne la réplique aussi. Quant à Danièle Girard, il se confirme une fois de plus qu’elle est une admirable actrice, belle, fine, exacte, délicate, noble. Dommage qu’on ne la voit pas plus souvent. C’est une personne de classe.

14-03-71 - Monté à la Maison de la Culture de Bourges par Aristide Delmonico (du P. C. F.), et montré aux frais de Croce, son directeur, à la critique parisienne, LE CHEVALIER AU PILON FLAMBOYANT de Beaumont et Fletcher, adaptation de Philippe Madral (du P. C. F.) est un spectacle réfléchi, pensé jusque dans ses moindres détails politiquement, et de ce fait ennuyeux car INTELLECTUEL et cérébral, là où il aurait fallu laisser LA FOLIE débrider le contenu.
        Deux mois de travail ont abouti de surcroît à une totale ILLISIBILITÉ des intentions. Peut-être cela vient-il de ce que le “dramaturge” et le “metteur en scène” ont trop cherché midi à quatorze heures. La pièce originale montre une représentation théâtrale d’une pièce intitulée LE MARCHAND DE LONDRES, troublés par un couple d’épiciers qui déclarent en avoir marre de ce que les bourgeois soient toujours ridiculisés sur les scènes. Ils imposeront aux acteurs la présence de leur commis, Ralph, qui tout au long de la séance interviendra en DÉRANGEUR. Je n’ai pas besoin d’ajouter que les deux bourgeois sont des personnages grotesques et que Ralph est un grand crétin aux dépens duquel les auteurs entendaient faire rire. Mais Delmonico s’est avisé de ce qu’au 17ème siècle LA BOURGEOISIE EST LA CLASSE MONTANTE, donc la classe CONTESTATRICE tandis que les artistes sont au service des nobles ! Il s’est donc convaincu que le spectateur du XXème siècle devait être amené à IDENTIFIER les bourgeois d’alors à la CLASSE OUVRIÈRE d’aujourd’hui. Il a donc REFUSÉ que les trublions soient ridicules. A ses yeux, leur intervention au détriment de la pièce conventionnelle proposée par la troupe est JUSTIFIÉE. Il n’y a donc pas lieu de rire, et Ralph doit être (par son jeu puisque le texte ne s’y prête pas) PATHÉTIQUE, émouvant et vrai !
    Moi, je veux bien tout ce qu’on veut, mais outre que Ralph est le salarié de ses patrons qui eux se gardent bien de monter sur la scène, ce qui me paraît entacher de suspicion ce parti, outre que je ne vois pas le rapport entre cette proposition et la “complicité sexuelle” qu'Aristide a imaginée entre Ralph et l’épicière, ce qui fait qu’il le veuille ou non de l’épicier un cocu donc un con, outre que ce PARADOXE revient à faire dire à la pièce ce qu’elle ne dit pas (mais elle ne se laisse pas faire, la bougresse), outre cela et beaucoup d’autres réserves, JE NE CROIS ABSOLUMENT PAS qu’il soit politiquement juste d’inspirer au public ouvrier que la M.C. de Bourges est censé toucher l’idée que le prolétaire du XXème siècle soit l’équivalent qualitatif du bourgeois du XVIIème !
    Ridiculisé par des valets de la noblesse ou par des auteurs “populaires” le bourgeois reste le bourgeois et l’identifier au prolétaire me paraît grave pour des membres du P. C. !
    Bien évidemment ayant choisi de refuser l’amusement là où l’oeuvre l’offrait, Delmonico assomme. Ce que je viens d’expliquer  ci-dessus, c’est ce qu’il m’a dit à la fin du spectacle. Mais je n’en avais rien deviné ! Pas plus que ne m’était apparue l’importance de ce que l’oeuvre est aux yeux du réalisateur une comédie de la DÉMISSION. (Ca s’est expliqué dans la collection Stock sous la houlette d’Attoun !). Alors? Faut-il en conclure à l’incapacité d’Aristide à transcrire ses intentions ? Ou ses intentions étaient-elles intranscriptibles ? J’aurai de l’amitié et je conclurai de la deuxième manière. D’une distribution grise, je détacherai Anne Alexandre, merveilleuse en épicière, quoiqu’on lui ai coupé Cent-dix lignes de texte parce qu’elle faisait (dit Croce) trop rire !

     LE BITEF

    En ce temps-là il y avait une Yougoslavie. C’était un pays communiste ... enfin un peu différent des autres. On y entrait sans visa et les autochtones en sortaient avec un simple passeport. Ce qui ne veut pas dire qu’on y roulait sur l’or. J’ai raconté des histoires tchèques, il y en avait une dans ce pays qui racontait l’histoire d’un type se présentant, devant Saint Pierre au Paradis et expliquant : j’ai acheté une Fiat 600 (plus modeste sur le marché ça n’existait pas) et je suis mort de faim.
    Tito, était le fondateur de cette fédération composée de peuples très différents, mais qui, sous le couvert du mythe qu’il signifiait (une résistance au fascisme qui se révéla victorieuse), co-existaient pacifiquement.
    Et une certaine Mira Trailovic, épouse du directeur du journal le plus officiel du Pays, POLITIKA, avait réussi à créer dès 1966 (ou 67) un festival international de très haut niveau, dont les PRODUCTIONS D’AUJOURD’HUI et puis moi ensuite, avaient très vite été fournisseurs.
     Mira Trailovic se sentait très libre de programmer ce qu’elle voulait. “Il y a deux ou trois sujets que je dois éviter”, m’a-t-elle dit un jour où elle me recevait sans son somptueux appartement au sommet d’un immeuble avec vue imprenable sur le confluent de la Save et du Danube. Elle avait un adjoint, Jovan Cirilov, un vrai communiste, lui, mais doté du sens de l’humour: “Tu vois cet appartement”, m’a-t-il dit, “chez nous, les ouvriers sont encore mieux logés”.
    Au moment où j’écris ces souvenirs, la Yougoslavie a éclaté. Les gens qui semblaient heureux de vivre ensemble se sont mis à s’entretuer. Mira Trailovic est morte (je reparlerai d’elle car elle fut, avant sa chute définitive la dernière directrice du festival de Nancy). Mais Jovan Cirilov est toujour à Belgrade, conseiller pour un festival sans moyens, bel exemple d’une volonté de survie culturelle d’un pays.

    Mais à propos, qu’allais-je voir à Belgrade cette année-là ?

    Revu la deuxième partie d’OPÉRETTE pour mon arrivée à Belgrade. Le compte-rendu premier gît dans des carnets perdus. J’ai réépprouvé la justesse de cette mise en scène mais surtout j’ai acquis une grande envie de remonter cette pièce en France. Eh quoi ? sa carrière  serait donc terminée parce qu’au TNP c’est l’usage de ne jouer les pièces qu’un bout de temps pour un public qui en fin de compte constitue un cénacle ? Est-il pensable qu’à Belgrade, qui est somme toute une petite ville, l’oeuvre se joue encore après un an devant des salles combles et qu’à Paris, ce soit terminé, liquidé, fini, alors que c’est LA pièce à jouer et à rejouer en nos temps de contestation décadente ?  Cela dit, ce qui m’a frappé dans cette représentation d’un spectacle revu après un an, c’est que tout est pensé, exécuté avec perfection mais que les acteurs ont vraiment l’air de ne pas vouloir se fatiguer. Je ne crois  pasqu’ils sortent de scène épuisés, tant ils tiennent leurs personnages “à distance”. C’est très bien d’indiquer au lieu de jouer dans l’aliénation, mais ça me donne aussi l’impression qu’ils cachetonnent !
        Je retrouve hélas le même malaise le lendemain soir avec ZIGER ZAGER, à telle enseigne que je me faisais réflexion qu’il n’y a au monde que trois manières de faire marcher les acteurs : l’insécurité de l’emploi, la schlague, ou l’émulation socialiste. Il ne m’a pas semblé qu’un de ces moteurs ait sorti ces feignants de leur volonté d’en faire le moins possible. C’est d’autant plus frappant que les “comédiens professionnels” sont ici encadrés par cinquante “jeunes” (les supposés supporters d’une équipe de football) qui, eux, dans l’ensemble, s’en donnent à coeur joie. Aussi est-ce pitié de les voir à peine murmurer dans les scènes “intimistes”, se tenir avec désinvolture comme s’ils faisaient une italienne : j’ai dit mon sentiment à Mira. Elle n’a pas paru surprise ! Cela dit, je n’ai pas compris grand chose à l’intrigue de cette pièce de Peter Terson. Si ce n’est qu’il s’agit d’une équipe de football, d’un joueur “idole des jeunes” qu’on voit dans sa famille, puis il se fait arrêter par les flics, puis il passe à l’interrogatoire, puis il aime une jeune fille timidement à la manière conventionnelle des adolescents anglo-saxons, puis la jeune fille le quitte quoiqu’il l’ait présentée à sa famille; les jeunes semblent être des étudiants puisque périodiquement les gradins de stade où ils sont empilés se transforment en amphi. La TV paraît jouer un grand rôle dans cette affaire.
    Quoiqu’il en soit, il y a deux spectacles : une pièce et son environnement. La pièce, c’est ce que je viens de décrire. L’environnement, ce sont ces 50 étudiants (ceux de HAIR) qui chantent, dansent, crient, ponctuent l’action et font les enchaînements. Pour EUX, je ne regrette pas ma soirée car ils sont très dynamiques et le double rôle que leur fait jouer la mise en scène de Zoran RATKOVIC est des plus intéressants. Il sont en effet à la fois acteurs et spectateurs (assis face au public), témoins et participants. J’aimerais lire la pièce en français. Mais il paraît que mon court séjour ne me permet pas de voir le spectacle le meilleur. Le titre en est en effet alléchant : LE RÔLE DE MA FAMILLE DANS LA RÉVOLUTION !

    Effectivement, c’est quelque chose qui m’a souvent frappé dans les spectacles que j’ai vus, en ce temps-là, dans les pays de l’Est : une certaine désinvolture des acteurs et aussi des techniciens : il ne leur semblait jamais nécessaire de déménager complètement le décor du spectacle précédent avant d’installer celui du suivant. Apparemment les publics étaient habitués et cela ne les dérangeait pas. J’ai vécu cela à Prague

RETOUR AU PARISIANISME


14-04-71 - J’ai vu hier soir XX, création de l’Atelier Expérimental International animé par Luca Ronconi avec des comédiens du Teatro Libero de Rome et des artistes français revendiqués d’après l’affiche par l’Action Culturelle du Sud Est. Comment rendre compte d’une démarche qui vise uniquement à l’étonnement à tout prix ? APRÈS ORLANDO FURIOSO, Ronconi s’est senti obligé de renouveler son originalité et je me demande bien ce que son imagination trouvera au vingtième (XXème) spectacle qu’il nous proposera ! J’avoue que le mot qui me vient à l’esprit au niveau de la première impression est décadence !
    Donc, à la fin d’ORLANDO FURIOSO, il y avait un labyrinthe qui constitue l’idée du XX ème  Après un itinéraire que l’exiguÏté de l’Odéon étrique, je suppose les spectateurs sont par 25 parqués dans des piécettes. Dans chacune un acteur dit au fait quelque chose. Peu à peu, les parois se détruisent et tout le monde, ayant connu  un univers de moins en moins rétréci, se retrouvera groupé à la fin, acteurs et spectateurs pour une scène finale de synthèse.
    Ce que je viens de décrire, c’est L’INTENTION exprimée par le metteur en scène. Car PRATIQUEMENT, si j’ai bien éprouvé le parquage du début avec un certain ravissement dû à la chance que j’ai eue d’avoir comme premier compagnon comédien un Bénichou merveilleux, si au niveau de l’intimité de la chambre j’ai en effet, connu des moments où j’aurais pu avoir envie de participer si les acteurs avaient insisté un peu pour me dégeler, - mais qu’ils étaient pressés, que diable ! Et que leur désir d’improviser semblait limité ! D’ailleurs, où irait l’horaire général menant à la scène finale si dans des cases particulières on s’attardait à un jeu réel avec certains groupuscules ? JAMAIS je n’ai ressenti l’éclatement du lien, l’ouverture. Parqué sur le côté cour du théâtre, je n’ai vu que la moitié des artistes et c’est par hasard, en ouvrant une porte qu’on avait laissée fermée, que je suis passé cinq minutes avant la fin, du psychodrame animé par Dominique Labourrier et Santini (plus un Italien), à l’Apothéose groupant soi disant tout le monde. Je suis sûr qu’il y a des gens qui ont été surpris par la fin du spectacle errant dans les couloirs, évidemment insatisfaits. Et bien sûr, le fond du problème est là : à quoi rime que chacun voit un bout du tout et pas tout? J’imagine que les privilégiés qui connaissent l’itinéraire de CHAQUE comédien jouissent à voir ramé les moins privilégiés , mais privilégiés quand même puisque contingentés qui sont admis dans des cellules hiérarchisées puisque contenant les unes ou les autres. Selon un spectacle potentiel plus ou moins riche. Mais pour moi, privilégié de la troisième catégorie, que me restera-t-il de l’insatisfaction de n’avoir embrassé qu’une fraction d’un TOUT ? Si ce n’est le sentiment, quoique le show dénonce la torture, l’état policier, l’oppression sous diverses formes, la souffrance humaine, l’agression, la provocation; tout ça pèle mêle dans le désordre et l’incomplet - et non sans une certaine complaisance qui confine à l’ambigu -, d’une PROFONDE DÉMARCHE FASCISTE ! Car comment nommer autrement cette volonté de DOMINATION évidente que prouve Ronconi en gardant ainsi SEUL pour SOI et SES INITIÉS, toujours une partie des clés de son édifice. “Dénonciation” de notre monde clos, commenteront les exégètes. VOIRE ! Nous sommes loin en tout cas d’un théâtre de rassemblement (fête), ou de division (tel que le rêvait Gatti, chacun face à son adversaire). Ici, tout est dissimulation. Ronconi vient tout droit des carnavals vénitiens où les traîtres, la dague à la main, attendaient leurs ennemis tapis dans les coins d’ombre. Il en vient via Mussolini. Il y a des démarches inconscientes qui ne trompent pas.
    Commentaires annexes, je n’ai pas ressenti que les acteurs, mêlés à la foule, jouassent très différemment de s’ils eussent été sur la scène. Certes Bénichou et Michèle Marquais m’ont regardé dans les yeux, mais MÊME ME SOLLICITANT DE PARTICIPER, j’ai eu en même temps l’impression qu’ils me FUYAIENT et qu’ils eussent été embêtés qu’un happening se crée. (Ceci précise ce que j’écrivais plus haut sur la part RÉELLE de l’improvisation dans le spectacle. A tort ou à raison, je la crois nulle).
    Et puis il ne m’a pas semblé que tout ça soit très au point. J’ai ressenti comme un bordel au niveau des changements et peut-être est-ce pour cela que je n’ai pas éprouvé l’éclatement final.
    Je n’ai pas eu la chance de rencontrer Roland Bertin. Je le regrette. Si je retourne contrôler mes impressions, il faudra qu’il me dise le numéro de sa case.
    Faut-il conclure ? Mon embarras est vif car naturellement je ne voudrais pas avoir l’air d’être un vieux roucroucrou rétrograde ennemi de la nouveauté. Et toute recherche radicale mérite considération. N’empêche que je serais assez d’accord avec Attoun pour dire que l’idée de base de cet anti Orlando Furioso est une erreur. Pourtant, elle n’est pas gratuite. Intellectuellement, elle se justifie, s’explique. Mais pourquoi n’ai-je guère éprouvé de sentiments au cours de cette confuse soirée ? Si ce n’est entre les plages de fatigue, des instants d’amusement superficiel ? Et si Ronconi était sincère, pourquoi n’ai-je été ni terrifié, ni “enfermé intimement”, ni exalté, ni horrifié, ? ni quoi que ce soit ?
    Je pense qu’il faut conclure par un constat d’ÉCHEC. Je serais content pourtant de pouvoir dire plus tard : “J’y étais”.


15-04-71 - Assez curieusement, le THÉÂTRE D’OMBRE DE MALAISIE (Espace Cardin), m’a fait pensé à Gelas.
    Comparaison toute épidermique bien sûr, limitée à une certaine similitude de la démarche esthétique : envoûtement du spectateur par la musique, “commentaire” vivant de l’action avec ses paroxysmes, ses plages et ses silences signifiants. Économie des moyens visuels, l’expression (corporelle ici, en images là) étant limitée à quelques “figures”précises. Naturellement, je n’ai rien compris au texte dit en malaysien par le présentateur (qui fait tous les personnages avec son unique voix) et j’imagine que l’histoire contée issue des traditions locales ne recoupent en rien les protestations du CHÊNE NOIR ! Mais ici comme là on est avare de bavardages.
    Donc, envoûtement, économie de moyens, sont les deux dominantes de ce spectacle malaysien. Mais les quelques poupées plates qu’on plaque sur l’écran éclairé par une petite lampe, les quelques éléments de décor sont sont d’une grande beauté, parfois en couleur, parfois en noir et blanc, et donnent l’impression de la plus grande richesse. Quoique ne comprenant RIEN, le spectateur se laisse happé par le rythme et conquérir par la beauté des images, un peu comme s’il voyait un light show. Et puis il faut aller se promener derrière la scène et rester un moment fasciné par la précision religieuse des officiants, spectacle eux aussi.
    Reste que bien sûr ce serait mieux si on donnait aux gens les moyens de suivre l’anecdote. Écran pour écran, pourquoi n’a-t-on pas pensé à sous-titrer ?


LES ARGENTINS À PARIS

    Guy Gaillardo, le chanteur du Grand Magic Circus et futur Robinson Crusoë dans une création de Savary, argentin d’origine et homosexuel comme il se doit, avait eu un jour une phrase magnifique : ”L’Argentine est un Pays peuplé de dix huit million de cons ... parce que tous les autres sont à l’étranger”.
    C’est effectivement d’Argentine qu’arrivait en France le GROUPE TSE, après un détour par New-York qui n’avait pas fait grand-bruit. Alfredo Arias avait eu une grande chance en débarquant à Paris. Il présentait dans une petite salle du quartier Mouffetard, un spectacle appelé EVA PERON, qui n’était pas tendre pour l’épouse égérie du dictateur, et ça n’avait pas plu à certains admirateurs de cette dame. Une bombe a une nuit explosé dans la salle. Certes, c’était à une heure où il n’y avait pas de public,donc ni morts ni blessés. Mais ce petit acte terroriste a attiré l’attention de la presse et la solidarité de la profession. Alfredo Arias était lancé. Après s’être intelligemment servi de son règlement de compte politique avec son Pays, il s’est détourné de cette voie-là. Du moins au premier degré, sa contestation se situant désormais à un autre niveau : un combat, qui ne pouvait que me plaire, contre tous les tabous.

18-04-71 - Franchement, si toutes les Sud-américaines sont comme Marucha Bo, elles ne sont pas terribles à poil et on comprend les mâles de ces régions d’être obligés de se rabattre soit sur la pédérastie, soit sur des nanas étrangères. Petit cul fuyant, seins mous et dégringolants, taille mal marquée, toison désordonnée, peau blafarde. Elle est pourtant superbe dès qu’elle est habillée, érotique, excitante et tout !
    Comme quoi dans ces pays tout n’est que faux semblants !
    Si je parle de l’Académie de Mademoiselle Bo, c’est parce que L’HISTOIRE DU THÉÂTRE, nouvelle création d’Alfred Rodriguez Arias se joue à quatre : une speakerine habillée en travesti masculin du soir, quoiqu’en jupe, petit visage fripé de gouine émergeant du noir, c’est Zobeida; deux “gaillards” à tout faire, couverts de maillots de bain à bretelles très cochons : ce sont Facundo Bo et Christian Belaygue; enfin une fille complètement nue, c’est-à-dire disponible, qu’on va habillera cent fois d’horipeaux divers au cours de la soirée, et qui, à peu près seule, illustrera les époques par ses costumes. C’est donc Marucha Bo.
    Je pense que Rodriguez Arias est parti de l’idée de raconter l’histoire du théâtre comme une présentation de mode. Volontairement, le texte de ce survol qui va de l’antiquité à Tenessee Williams sur un ton tellement didactique qu’il atteint à la contestation, est superficiel. Les trois mannequins, Marucha et ses deux faire-valoir prennent des mines absentes ou minaudières en connes. Une musiquette pour ambiance d’aéroport souligne cet aspect dérisoirant ! (Si j’ose dire !). De ci, de là, le commentaire proféré d’une voix neutre comme s’il s’agissait de celui d’un documentaire, s’arrête et les trois acteurs “jouent” une scène illustrative à grand renfort de mime et de mimiques, d’attitudes et de gestuelle inspirés par UNE phrase ou un vers. L’économie du langage parlé atteint pour des spectateurs initiés à des effets saisissants, comme les résumés racontés des chefs-d’oeuvre du répertoire à des raccourcis désopilants. L’HUMOUR baigne toute cette production, mais c’est un humour à froid, glacé. Les acteurs paraissent être complètement hors du coup, mais avec rigueur et une remarquable exactitude. Ils montrent ce qu’ils savent faire seulement dans les scènes jouées où ils sont excellents.
    La scène finale d’”Un tramway nommé désir” est un morceau de bravoure digne de figurer dans les anthologies de l’enseignement du théâtre.
    Je ne sais s’il ressort bien de ce compte-rendu que L’HISTOIRE DU THÉÂTRE est un très bon spectacle. Je veux donc le dire clairement : l’apport en éléments de décors et en accessoires de Roberto Plate, et surtout en costumes de Juan Stoppani est sublime. Les habillages successifs de Mademoiselle Bo en vêtements d’époque qui “oublient” généralement - sauf dans les époques pudiques des XVIIème et XVIIIème siècles - de cacher sexe, fesses et seins SANS QUE CA PARAISSE VOULU, comme une chose naturelle, comme si une inexistence des tabous sociaux était chose évidente, sont admirables. L’IMPUDEUR étalée cesse d’être impudique à force d’être excessive.
    On retrouve le goût d’Arias pour l’ÉPATÉ, la volonté d’ÉTONNER à tout prix qu’il partage avec tous les Hispano-américains que nous connaissons : les Lavelli, Rodriguez et autres García. Mais il va peut-être plus loin qu’eux dans le VICE exhibé. Il remue sans doute plus qu’eux le côté trouble des âmes des spectateurs. Il est vraisemblablement plus DÉCADENT encore. (C’est la deuxième fois en une semaine que je prononce ce mot). Sa façon de conter est “fin de race”, fin d’un monde, fin d’une civilisation, masturbation avouée, copulation tripoteuse. Bref, il dissimule moins que ses compatriotes. Son dosage du “jusqu’où on peut aller trop loin” est plus fort.
    N’était la nudité de Mlle Bo, c’est un spectacle auquel l’organisateur de tournées que je suis pourrait s’intéresser. Mais cette NUDITÉ-là n’est pas cachable. Elle est essentielle au show. Il faudrait donc terriblement réduire les points de chute puisque la plupart de nos correspondants refusent l’exhibitionnisme propre à nos temps, dans le souci de protéger les fraîcheurs de nos purs adolescents. Que resterait-il de l’histoire du théâtre ainsi narrée, si Mlle Bo était revêtue d’un collant ? Je me le demande. Ce serait peut-être une expérience à tenter.

 Nous n’avons pas tenté l’expérience  avec collant et d’ailleurs  Alfredo Arias s’y serait opposé. Mais de nombreux festivals, sutout érangers, se sont intéressés à cette HISTOIRE DU THÉÂTRE très particulière. Elle nous a aidés, Monique Bertin  et moi, à tisser les premiers  fils d’un réseau de programmateurs différents.

Ici s’achève le premier carnet. Le suivant commence avec le festival de Nancy 1971, celui où fut découvert, entre autres, Bob Wilson.

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