28 novembre 1970 au 10 janvier 1971

Publié le par André Gintzburger

“28.XI -  Il est bien difficile, au sortir de Ô ! AMERICA (conçu et monté par Antoine Bourseiller, de ne pas faire une critique d’humeur et même de mauvaise humeur: tant il y a scandale à ce que tant d’argent ait été dépensé par l’Etat pour que le PRIVILÉGIÉ Bourseiller nous livre ses impressions  au premier degré de touriste  petit bourgeois français aux Etats Unis. CA N’EST PAS PLUS PROFOND QUE “LE PROFESSEUR BUISSONET EN AMERIQUE”,  MAIS DU MOINS ANDRÉ FRÈRE ÉTAIT -IL SEUL - ET MODESTE - SUR LA SCÈNE ... ET DU MOINS AVAIT-IL DE L’HUMOUR.
Car non seulement la vision de Bourseiller est superficielle, mais elle n’est pas drôle.
C’est qu’il se prend au sérieux, notre génie: Paris, après Marseille qui a gobé l’imposture n’a qu’à bien se tenir, bien écouter, bien approuver, bien applaudir. Après les réactions diverses et molles du tout Paris convié hier soir, il exposait à Gilles Bernard que le coupable de cet évident échec ne pouvait être que l’édifice “THÉÂTRE DE FRANCE”. Quelques autres explications étaient recherchées par quelques petits groupes d’”amis” (dont je fus un moment, bien content que des gens plus importants que moi tiennent le crachoir) SAUF LA SEULE : que ce spectacle est prétentieux, d’un mauvais goût effroyable, OCTROYANT sententieusement une pensée dont l’exiguïté éclate, ININTELLIGENT, NE VAUT RIEN!
Certes c’est spectaculaire. Un excellent orchestre Pop égaye les sens. Il y a des éclairages violents et coloriés, du métal Gustinesque, un aspect super-revue (où manque pourtant la NUDITÉ cependant ESSENTIELLE si on veut survoler l’Amérique contestatrice actuelle) . Mais tout cela est creux. Ce n’est pas parce que les gens se contorsionnent sur une scène  tandis que sont débités les titres des articles dont chaque semaine l’EXPRESS et l’OBSERVATEUR nous gavent que pour autant l’Amérique nous est révélée. La vision de Bourseiller n’est ni aigüe, ni profonde, ni même personnelle. Elle révèle qu’il est sot, aveugle, conventionnel. Son montage est MONDAIN. Ce ne serait pas grave s’il n’était condescendant et ONÉREUX!
Trois moments se détachent en positif de ce fatras  qui dure 2h30 sans entr’acte :
La scène du procès des Black Panters
Le montage photo sur l’homme du pont de Brooklyn
L’allégorie des eunuques noirs
Ce sont trois numéros.
    Le dernier texte est de E. Cleaver, donc pas de Bourseiller. Il est plaqué entre deux séquences et détonne tellement par rapport au “style” de l’ensemble qu’il parait longuet.
Le premier est une simple traduction des minutes du procès  fameux de Chicago. C’est fantastique, mais pas de Bourseiller. Tout au plus peut-on dire qu’il a eu le courage de porter à la scène ce document,  mais n’avons-nous pas en France des procès tout aussi honteux qui nous touchent de plus près ? Ô vertueuse FRANCE qui, sur la scène de l’ODÉON stigmatise les moeurs de la justice américaine!
Le deuxième est un montage photos réalisé par un photographe New-Yorkais, donc pas par Bourseiller.
    SES textes à LUI, eux, oh là là! quel langage puant et vaniteux! oh là là quel allégorisme!
    Je ne suis pas content : est-ce que ça se voit ? Je pourrais énumérer encore bien des sujets de fâcheries mais ça suffit comme ça.
    Med Hondo est très bien : il faut le dire.”

Je crois qu’on commençait à se dire qu’une soirée au théâtre ne justifiait pas forcément qu’on s’asseoit dans un fauteuil pendant trois heures. En 1959 j’avais été  par interim le responsable d’un théâtre disparu de la rive gauche : le théâtre de Lutèce. Son directeur, Bernard Jenny, happé par le service militaire obligatoire qui n’avait pas encore disparu, m’avait demandé de le remplacer provisoirement.  J’avais concocté une programmation superbe :
Les sublîmes VINGT ET UNE SCÈNES DE COMÉDIE d’Alain … et, révélation,   LES TAMBOURS DANS LA NUIT, de Brecht, que personne n’avait jusque là montrés. Impardonable, je n’avais pas vérifié si André Steiger, qui m’apportait ce spectacle, en avait  obtenu les droits. Deux jours avant la première, guillotine : Les éditions de l’Arche, dépositaires de  la pensée de Brecht  en langue française, interdisent qu’on joue cette œuvre « de jeunesse » que les héritiers, selon André Voisin,  ne souhaitaient pas voir passer à la postérité. Catastrophe, j’ai dû annuler la générale, rembourser les billets déjà achetés. Il ne m’est pas venu à l’idée de présenter les textes d’Alain, qui à eux seuls, duraient une petite heure.   J’aurais été traité d’escroc. Une soirée au théâtre se mesurait au poids du temps passé. Les temps ont bien changé ensuite …  Mais ce n’était pas encore le cas le …

29.XI - La COMEDIE FRANCAISE est une maison qui a le sens de la durée que doit avoir un spectacle. On y va pour assister à la “nouvelle présentation” de GEORGES DANDIN qui a fait grand bruit et suscité des polémiques, et il faut se taper en lever de rideau IL NE FAUT JURER DE RIEN tout entier, dont c’est aussi une “nouvelle présentation”!
    Arbitrairement réunies dans une même soirée, les deux mises en scène rajeunies ne se ressemblent pas. On croit assister à deux spectacles dont chacun est un tout en soi.
    L’un est effroyablement conventionnel, vieux d’esprit, décoré par Jacques Marillier  d’une manière incroyablement laide type tournées Baret. C’est le Musset imaginé par le pédéraste Michel Duchaussoy. Il n’y a rien à dire de cette poussière mal balayée si ce n’est que Mademoiselle Catherine Salviat y joue Cécile d’une façon charmante, vive et spontanée.
    L’autre est remarquable : le souci de renouvellement de GEORGES DANDIN par Roussillon est digne de la confrontation avec les plus grandes recherches faites sur ce texte riche.  Car l’oeuvre est repensée AU FOND. On ne retrouve dans la représentation aucune habitude. Le contexte historique est objectivement décrit sans qu’il ait été fait appel au concours de quelque figurant que ce soit. Le payson Georges Dandin y est montré comme une victime des nobles, mais Roussillon n’en n’a pas fait pour autant un personnage devant jouir de nos sympathies et pitiés. Ce riche propriétaire terrien s’est à l’évidence ACHETÉ une fille de la noblesse déchue du coin sans son consentement. , COMME IL AURAIT ACQUIS UNE VACHE! Angélique n’est donc pas la salope de la convention mais une gamine désespérée  qui a été VENDUE, une ESCLAVE qui se bat pour avoir quand même malgré ses chaînes quelques instants de bonheur.
    Cette façon de lire la pièce refuse donc deux conventions:
    Celle de la FARCE, désamorcée (et à la COMEDIE FRANçAISE c’est déjà très bien) : on ne rigole pas à ce DANDIN là. Il est noir, dramatisé, ce qui n’empêche pas qu’il vous arrache parfois un vrai rire justifié qui ne soit pas mécanique, et dont on n’ait point à avoir honte.
    Et aussi la convention nouvelle depuis la revue THEATRE POPULAIRE d’une classe sociale ayant raison par rapport à une autre: la lutte des classes est ici montrée à tous les degrés, et la VRAIE victime, c’est Colin, qui couche dans la grange et doit à 4 heures du matin, sans regimber, partir sous la menace des coups quérir pour son maître d’autres privilégiés.
    Et en même temps il est montré comment tout privilège porte en soi ses germes d’auto-destruction.
C’est donc un grand spectacle POLITIQUE en même temps qu’un spectacle de GRANDE politique.
    Vous me direz bien sûr que tout ça, ça n’est pas d’aujourd’hui. Certes. Mais enfin utiliser un classique de cette manière, en retrouvant des PERMANENCES, ce n’est pas dangereux pour nos temps actuels, mais c’est VALABLE puisqu’il s’agit d’EXPOSER et non de DÉNONCER un mécanisme que nous retrouvons DIFFÉRENT mais identique de nos jours.
    La philippique de Michel Droit  contre cette vision sur FRANCE INTER  un matin m’avait alerté. Les défendeurs du capitalisme ne s’y trompent pas!
Il faut espérer que dans ses tournées internationales la COMÉDIE FRANCAISE emmènera ce DANDIN neuf et intelligent.
    J’ai apprécié le sérieux de la troupe, qui, Robert Hirch en tête, jouait remarquablement pour le public du samedi soir (salle bourrée) comme elle l’eût fait un jour de générale , sans l’ombre d’une complaisance ou d’un décalage. Il est vrai que le metteur en scène, qui joue Lubin fait partie de la distribution et est donc là tous les soirs!”

10.XII - Je m’attendais à tout en entrant respectueusement dans L’ESPACE CARDIN sauf  à retrouver le bon vieux théâtre des Ambassadeurs presque comme en mon souvenir de jeune étudiant fauché payé pour faire la claque à Madame Alice Cocéa  il était resté. D’accord, on l’a repeint de crème vif alors qu’il était jaunâtre. Cela lui confère un côté clinique de nouvel alloi. D’accord on a changé les fauteuils. On les a remplacés par des espèces de machins qui vous coincent les fesses dans un angle aigu si bien qu’à moins de n’être rebondi comme les négresses d’Océanie on s’en tire avec un mal de reins remarquable.  Mais on n’a pas modifié la pente de la salle, et on continue comme jadis à voir surtout en guise de spectacle la tête de son voisin de devant. Et surtout, d’accord, on a aggrandi le cadre de scène et posé un proscénium. Ainsi le plateau est-il fort beau dans le style désormais traditionnel des Maisons de la Culture. Mais c’est un plateau classique. Le rapport scène-salle n’est ni neuf ni différent ni quoique ce soit. Alors “ESPACE”, qu’est ce que ça veut dire? Attendons que les lieux soient tout à fait ouverts. La révélation viendra peut-être avec la deuxième salle qui nous est annoncée. Pour l’instant, hors le théâtre ci-dessus décrit, il n’y a que l’ancienne circulation foyer - escaliers qui existe rajeunie dans le style du cinéma Concorde. Des sièges et des objets snobs mais beaux y caressent l’oeil de même que ces jeunes éphèbes vêtus très simplement en pantalon moulant - pull over qui vous accueillent au vestiaire et aux points névralgiques tels que contrôle, toilettes etc ... Ephèbes dans la salle, éphèbes sur la scène, je ne crois pas avoir vu dans cet “espace” un seul mâle hier soir. Je ne parle pas des spectateurs bien sûr ... encore que même de ce côté là  hum! hum) ... enfin passons.
    A propos, il y avait aussi un spectacle :
“Un jeune homme dont la soif d’amour absolu fait de lui un étranger au monde des adultes, est entraîné par une farandole cocasse de personnages”, ai -je lu dans le programme coquet et gratuit. JE FUS CET ENFANT-LÀ est une” fête musicale” conçue par Yan Brian au départ de quelques textes de Vitrac. Donc un montage autour d’une oeuvre. C’est décidément un genre à la mode, hybride. En motivation cela rejoint le JARRY de Barrault, mais ce spectacle-là est moins intelligent. Par contre, en tant que fric jeté par la fenêtre il rappelle O AMERICA, et là en plus intelligent. Et puis c’est du fric privé, pas vrai, et s’il plaît au prince Cardin d’en faire un usage stupide, c’est dommage pour les petits Pakistanais  et regrettable pour Christian Dente qui pendant ce temps-là est foutu en faillite, mais ce n’est pas SCANDALEUX. Jusqu’à un certain point on peut même dire que ce clinquant a fait vivre et nourri encore de nombreux prolétaires. C’est autant de récupéré par le peuple en attendant que la révolution nous balaye tout ça.
Mais ce spectacle, me direz-vous ? Ben quoi ? Qu’est-ce qu’ils ont tous ? C’est mineur, gentillet, édulcoré (ô Vitrac!) , désamorcé, dépolitisé, gratuit, mais c’est vivant: il y a du rock, de la chanson de charme, de la couleur, de la chorégraphie en collant académique couleur chair (MYTHUS et SEXUS n’ont pas passé la Seine et moi je ne peux plus du tout supporter la fausse nudité). Il y a des projections. C’est du spectacle total, en somme, une revue. Ramené à son juste niveau, ça vaut bien ce que je voyais au Gaumont Palace  entre les actualités et le grand film quand j’étais petit sous le vocable : attractions.
Maintenant que ce soit comme l’écrit Pierre Cardin “un événement où se confondent la poësie, la musique et la danse” alors là, il pousse un peu notre génie de la haute couture.
Mais n’a-t-il pas été trahi pas ses petites mains?

    Faut-il tout retranscrire. Je vois que le 10 Décembre j’ai assisté au théâtre Gramont (aujourd’hui  tellement disparu qu’on n’en devine même plus qu’il ait pu  exister) à un très plaisant spectacle “dense en poësie, riche en fantaisie, humour, gaîté et parfois mélancolie qui s’appelle POURQUOI T’A FAIT CA ? “ et qui est composé de sketches proposés par Philippe Avron et Claude Evrard. Mais ce sont des petits morceaux dont chacun est un tout en soi. La seule continuité vient de la création par les deux compères d’un certain univers. C’est charmant de gentillesse et de modestie. Mais ce n’est pas du “théâtre”.  Or en ce temps-là j’étais “théâtre tous azimuts” ainsi qu’en témoigne le compte-rendu suivant :

12.XII - Alfred Adam, Daniel Gélin, Anne marie Coffinet, Martine Sarcey en tête d’une distribution des plus solides groupant en tout 24 artistes, ce n’est pas un spectacle de boulevard ou du théâtre de la ville : c’est LA FUITE de Boulgakov, adaptation d’Antoine Vitez, mise en scène de Pierre Debauche. C’est la première production 70 / 71 du théâtre des Amandiers de Nanterre. Une entreprise de qualité faite avec soin, talent, intégrité et foi, et pourtant une entreprise inutile. Parce que le sort de ces dirigeants de la Russie blanche qui fuient la Russie soviétique n’intéresse plus grand monde en ce bientôt 3/4 de XXème siècle. Ou plutôt, ils auraient pu nous concerner, nous Français du post-gaullisme, s’ils avaient atteint une dimension rejoignant l’universel. Ou encore si, terriblement typés, situés tels des héros de Gorki, ils avaient par repoussoir été en quelque chose signifiants pour nous. Mais point. Bourgakov nous montre une juxtaposition de cas, sans doute historiques, mais particuliers.
Est ce son texte, sa mise en scène probe et sage ? La fresque épique de cette fuite vue à travers huit “songes” n’est pas cataclysmique. On ne sent pas souffler le vent de la mort et de la détresse. La Révolution reste abstraite et lointaine, même si quelques roulements de canon veulent l’indiquer. Faune antipathique : seuls seront récupérés sur la fin les 3 personnages qui choisissent de rentrer en URSS après une heure et demie de “mauvais rêves”, (d’où je pense, ce découpage en 8 songes) mais ce n’est pas la réflexion qui les y incite. C’est l’élan du coeur vers la patrie. Je comprends que Staline ait jugé ce texte pernicieux puisque, quoi qu’il nous brosse de l’émigration un tableau peu enviable, le bolchévisme ne cesse d’y être présenté comme un épouvantail sous le prétexte d’être vu à travers le prisme déformant des yeux de ces gens-là.
    Quoi qu’il en soit, le théâtre ne me paraît  guère convenir à LA FUITE. J’imagine ce que pourrait être une super-production au cinéma. La folie s’y fût donnée libre cours tandis qu’ici  le NON génie éclate.
    Dans un dispositif beau, astucieux et polyvalent de Jacques Noël, les “songes” se succèdent en tranches théâtrales réalistes. Jamais rien ne décolle, nonobstant des instants de fantaisie  telles les métamorphoses de l’impénétrable qui font hurler de rire les intimes d’Antoine Vitez, et  les gags qui surgissent d’autant plus comme des coups de tonnerre que l’ensemble est terne.
Hubert Deschamps que j’ai omis de signaler dans mon générique des vedettes campe avec talent le personnage de Korsoukhine, une franche salope qui se signale par une spéciale dégueulasserie dans un monde fait uniquement de crapules.

    Pour l’anecdote, je relaterai qu’il avait un moment été question que je renoue à l’occasion de ce spectacle avec ma vocation de comédien. C’est ce rôle là que, selon Antoine Vitez et Pierre Debauche moi seul dans Paris pouvait le jouer tant j’étais à leurs yeux dans la vie ce personnage. Mû par l’instinct de conservation j’avais refusé sous des prétextes divers cette offre empoisonnée. Les gaillards insistaient pourtant en m’expliquant qu’il fallait lire la dimension du personnage au troisième degré qu’il fallait en avoir la lecture à travers l’oeuvre entière de Bourgakov. Ouiche!
Peut-être ai je eu tort: une carrière de troisièmes couteaux aurait pu s’ouvrir pour moi au théâtre, voire au cinéma si d’aventure un Godard ou un Truffaut était passé par là.

15.XII - Le pauvre Touchard a convié en son Conservatoire National d’Art Dramatique le pauvre tout Paris à une soirée en l’honneur du pauvre Ministre récemment décédé Michelet. On jouait à cette occasion un montage appelé PAUVRE RUTEBEUF fait de poêmes du temps de Saint-Louis. Pauvres élèves qui s’exprimaient sur un ton constamment faux et dans un style que je croyais enterré. C’était d’un triste! Heureusement la pauvre Laurence Bourdil que j’avais emmenée parce qu’elle avait du vague à l’âme m’a égaillé de quelques chuchottements  auxquels mon autre voisin, un haut fonctionnaire du Ministère, Lecannu, a profité sans respect pour le grand homme à qui on rendait hommage. Antoine Vitez rasait le mur.”

     LE VIEUX COLOMBIER

 C’était un lieu mythique qu’un imbroglio juridique entre deux prétendants propriétaires avaient conduit à la décrépitude (je crois qu’il pleuvait sur le jeu d’orgue lorsque les intempéries sévissaient)
Or, la comédienne Marthe Mercadier qui m’avait pris en amitié( Je dis bien en amitié, rien d’autre, un peu comme ce sera plus tard le cas avec Madona Bouglione). s’était lancée dans l’ aventure intrépide de reprendre en main ce théâtre et elle m’avait offert dans les lieux un   bureau parce qu’elle souhaitait que je l’aide dans sa programmation.
 Je me suis  prêté à cette expérience, Je crois me rappeler que j’avais investi le hall avec des petites performances légères. Et surtout, je lui avais apporté un dialogue avec Ellen Stewart qui, avec la MAMA représentait  à New York une forme d’ avant-garde contestatrice en voie de disparition prochaine mais pas tout de suite et en tout cas déjà édulcorée.

Ces dames avaient sympathisé et avaient des grands projets qu’elles croyaient artistiques mais qui étaient surtout commerciaux.
 
“... Le premier spectacle de la ETC COMPANY OF LA MAMA était composé de deux pièces : “THE ONLY JALOUSY OF EMER” (Yeats) ... “RENARD” (Strawinsky) Maintenant j’ai lu les “grandes critiques”, me voici donc encore plus en difficulté pour être objectif. Il est sûr qu’il y a lieu d’applaudir à la PERFORMANCE. Ces acteurs parlent, chantent, dansent, font des claquettes, les musiciens sont, paraît-il, comédiens aussi. Ce qu’ils montrent est professionnel, plein d’aisance dans une rigueur admirable. Les rares français de la profesion s’en donnent à coeur joie pour dire “qu’on est incapable d’atteindre à ce niveau” etc... et tutti-quanti. Ces démissionnaires m’emmerdent: c’est une question de travail. Qu’attendent-ils pour relever le défi? C’est comme si après Zatopek, tous les coureurs du monde avaient décrété que ça n’était plus la peine de courir en compétition.
Donc, c’est une équipe de premier ordre que nous a dépêché Ellen Stewart. Mais, il faut bien le dire, avec un programme purement divertissant, sans histoire, parfait pour les fêtes, et des mises en scène quelque peu conventionnelles, surtout celle de Yeats. D’accord, c’est beau, d’accord, il y a des idées  d’éclairage et de brouillard  tout à fait convainquantes. D’accord c’est bien chanté? Mais on est à l’opéra et c’est visible.  Et c’est certain, il m’est revenu à certaines attitudes, à certains accents, des souvenirs du temps où à Sarrebrück je fréquentais assidûment le Stadttheater: ça n’était pas tellement autre chose.
RENARD, grâce à l’apport des claquettes qui donnent à tout mouvement un merveilleux côté aérien, est plus original. En tout cas c’est très agréable, mais enfin c’est une pochade sans contenu visible, une joyeuseté à consommer. Enfin l’Amérique de gauche nous rassure: ni nudité, ni contestation, la QUALITÉ FORMELLE devient son objectif. VIVE donc cette MAMA qui nous change du LIVING, du BREAD AND PUPETT et même de la NEW TROUPE!  Ca va marcher du tonnerre, faire beaucoup de fric! Marthe Mercadier vient au bon moment cueillir ce bon grain qui nous vient du nouveau monde. Elle a de la chance. Tant mieux pour elle et son VIEUX COLOMBIER qu’elle rouvre ainsi avec l’approbation générale. Ils ne se droguent même pas, ses invités. Ils sont sages et ils répètent toute la journée. Monde en vase clos, monde d’artistes, ils sont CULTURISATEURS. Somme toute ils sont venus donner une leçon aux masses. Au boulot les gars: arrivez à ça et je vous promets des recettes: ça vaut le coup, non ?”

 LA ROUTINE, SUITE
 
23.XII        “Donc, voici ce que j’ai compris,moi l’ignare, l’inculte ès CLAUDEL.
        Pendant une heure, ils sont tous là à se lamenter autour du vieux Roi. Le messager va arriver. Ils ont sûrement perdu la bataille. Le messager arrive. Ils ont gagné la bataille grâce à TÊTE D’OR, un jeune homme joufflu aux abondants cheveux noirs frisés (Delis Llorca). Alors, pendant un quart d’heure, ils se réjouissent.
        Cependant, il y a une étrange affaire entre Tête d’Or et un nommé Cébès qui sedit aussi femme.Là je n’ai rien compris mais j’ai dormi un peu.Il m’a semblé que Cébès mourait.
        Entr’acte de cinq minutes. On n’a pas le temps d’avaler un viandox.
        La bataille gagnée a donné la grosse tête à Tête d’Or. Il tue le vieux roi et prend sa place au cours d’une longue scène où s’expriment la veulerie et la lâcheté des courtisans. Il chasse aussi la fille du roi, héritière légitime.
        Mais il avait gagné une bataille, pas la guerre! L’ennemi (le même ou un autre) revient en force. Tête d’Or est blessé à mort. C’est trois quart d’heure avant la fin et à, partir de cet instant il n’en finira pas de mourir. Comme la fille du roi d’ailleurs, pour laquelle il se met sur le tard à éprouver un sentiment qui commence par la pitié (il lui a filé un quignon de pain parce qu’elle crevait de faim dans la  foret), mais ces choses là en marche, allez donc les arrêter. Sentiment partagé du reste: La jeune fille a été clouée à un arbre par un méchant prolétaire qui lui reproche sa condition. Tête d’Or la décloue. Trop tard, elle est exangue. Mais elle aura le temps de dire son amour à Tête d’Or avant d’expirer, juste après lui.
        L”ensemble dure 3h05. Faute d’un programme et de culture,je suis incapable de dire si c’est historique ou imaginé, et à quelle époque ça se situe : Oscur moyen-âge ou antiquité préhistorique? Je m’en réjouis:ainsi ai-je pu rendre compte du spectacle comme si j’étais un spectateur moyen. Le style claudélien m’a agacé, comme d’habitude, texte mal en bouche théâtralement et bourré d’images étranges.
        Ce spectacle a déchaîné l’enthousiasme de nos critiques. Il faut dire que c’est bien joué et monté avec soin.Sans doute Llorca a t’il su éclairer l’anecdote autant qu’il était possible et créer le mouvement. Surtout en deuxième partie. Je pense qu’il a été désservi par l’étroitesse du plateau de la salle Aydar. Sans doute une dimension de grandeur tragique est elle estompée au profit d’une impression de mélodrame. Je crois qu’une grande salle supprimerait les envies de me marrer que j’ai eues  par moments, mais ce n’est pas sûr car ce qui m’a manqué, ce fut de sentir des hommes derrière ces héros. auxquels je suis demeuré foncièrement étranger, pour ne pas dire allergique.
        Où sont les problèmes de notre temps dans cette histoire ? De même où sont les préoccupations de nos jeunes metteurs en scène dans ce montage classique épris de grandeur et de rigueur? Ce ne sont pas quelques cuisses nues d’adolescents, quelques passages par la salle, et quelques prises de positions qui rappellent opportunément la présence d’Hermon dans la distribution qui changent quoi que ce soit au côté traditionnel de ce spectacle académique, frais émoulu des traditions de la compagnie Barrault, et qui manque peut-être, quoique bien interprêté, je l’ai dit, de monstres sacrés. Arlette Bonnard en fille du roi tient là son meilleur rôle depuis que je la connais.”

24.XII -    “Disons le tout de suite: Maria Machado est très bien dans “MASSACRONS VIVALDI” de David Mercer, adaptation de Roland Dubillard, qu’elle joue à l’ÉPÉE DE BOIS aux côtés de Bernard Fresson, Lucienne Hamon et Roland Dubillard.Pièce très britannique dont l’exhumation correspond à un geste de Maria envers son ancien amant.
        “MASSACRONS VIVALDI” se présente comme ce qu’on pourrait appeler une pièce de NON BOULEVARD. En ce sens qu’elle a tous les aspects d’un vaudeville, mais un vaudeville où tous le monde serait au courant de tout et où l’escapade adultérine est loupée. On rit beaucoup. C’est truffé de mots d’auteur, mais l’atmosphère de cette joute à quatre baigne dans la mélancolie. Ces êtres essayent de vivre une morale différente faite de complaisance et de résignation, d’ennui et de non conviction.Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est une oeuvre qui ne laisse de place ni à l’enthousiasme ni à l’exaltation. Une oeuvre de profonde désespérance sous des dehors pudiques. C’est aussi une oeuvre classique quant à la forme:bourgeoise, c’est l’état d’esprit d’une classe qu’elle exprime, situé dans le monde des employeurs petits et grands où les rapports de force troublent les impulsions sentimentales et sexuelles.
        Quelle est l’importance du coup de patte de Dubillard? C’est difficile à décoder mais il y a rencontre, c’est certain, d’univers.Mercer va moins loin que le Dubillard de LA MAISON D’OS et il est plus pessimiste DÉFINITIVEMENT. Chez lui, pas d’ouverture en happy-end. “On continue”, comme chez Sartre et ce n’est pas gai. Mais l’univers est le même en simplement plus cartésien.

        “Ce non cartésianisme de Dubillard éclate dans la deuxième pièce présentée : “LES CRABES”, complètement de Roland, celle là, et presque surréaliste en ce sens que les personnages y évoluent par glissements et non par enchaînement logique, et que le monde décrit est “dingue”, c’est à,dire échappant aux règles du raisonnable. La référence au contemporain, à sa violence, à son goût de la mort est elle même farfelue. Cette irrationnalité désarçonne certainement bon nombre de ceux qui avaient goûté au non boulevard que j’ai dit, c’est à dire du presque boulevard quand même. Il y a une facilité chez Mercer  qu’on ne retrouve pas chez Dubillard livré à soi-même. Ce qui n’exclue pas les facilités, calembourd, grosses blagues dont notre auteur facétieux est coutumier. Il se livre en tant qu’acteur à un numéro assez époustouflant.
        Bref, cet “éloge de la folie” qui débouche sur un assassinat à la mitraillette perpétré par des parodies de CRS est sans doute de la veine du grand Dubillard. Mais il faut faire un petit effort pour s’en rendre compte et le trop aisé Mercer en première partie ne constitue peut-être pas le faire valoir idéal.
        Un spectacle qui vaut le dérangement, en tout cas!”

26.XII        “Tout aussi dépolitisé qu’ EMER.RENARS, le second spectacle de la ETC COMPANY OF LA MAMA, “CARMILLA”, est d’un point de vue esthétique comme sous l’angle de l’efficacité tout à fait remarquable.L’excellent critique qu’est Jean Jacques Gautier y a détecté un oratorio, laissant honnêtement sous entendre à ses lecteurs du FIGARO que deux dames assises chanteraient  avec des musiciens de chaque côté, et que ce serait tout. En effet,c’est bien cela, sauf que les lumières sont fabuleuses, sauf qu’un décor en light-show ponctue et commente l’action, lui conférant une atmosphère d’un prodigieux envoûtement,fidèle à l’oeuvre, sans gratuité, à son service. Sauf que les deux chanteuses vivent admirablement leurs rôles. Bref pour Gautier, mise en scène veut dire mise en place et celle ci lui a semblé trop statique. Moi je dirai qu’il est fantastique  d’avoir su dépouiller la mise enplace au point qu’il soit devenu inutile de faire bouger les gens. Et si Gautier s’est ennuyé, c’est bien triste pour lui. Et s’il n’a pas compris ce qui se passait, c’est qu’il est fort con. Mais est-ce une découverte?”

        Un petit commentaire à la suite de ce pamphlet d’humeur. En ce temps là, les critiques des quotidiens essayaient encore de rendre compte de toutes les créations. Une avant première parfois dénommée “couturière” annonçait l’arrivée dans un théâtre d’un nouveau spectacle. Les photographes y étaient admis. Le lendemain il y avait la “générale” avec au premier rang les dessinateurs et derrière eux en rang serré les critiques, untel avec son épouse, untel avec son ami, unetelle avec ses lunettes. Je ne vous raconterai pas l’angoisse des comédiens qui allaient se produire devant ce parterre de juges, souvent paradoxaux, car pour beaucoup il ne s’agissait pas de raconter scrupuleusement ce qu’ils allaient voir et entendre, mais de faire oeuvrette originale  autant que possible différente de celle que pondrait leur voisin.
        De toute manière,le temps allait bientôt venir où les grands critiques négligeraient de se déranger pour des réalisations de jeunes compagnies. Leur calendrier était fait à l’avance avec les manifestations annoncées dans les théâtres Nationaux, au boulevard, et dans quelques lieux périphériques très ciblés. Ils n’avaient plus le temps d’aller à la découverte de l’insolite, d’autant plus que la place réservée au théâtre par les rédacteurs en chef allait chaque année s’amenuiser.  On peut tout de mêle citer LIBERATION qui a laissé dans ses pages plus de place à la culture que les autres.

TOUJOURS LA ROUTINE

27.XII        “LES ÉVASIONS DE MONSIEUR VOISIN”, pour un montage collectif dû à cinq auteurs de l’AQUARIUM est un spectacle très bien structuré. On sent que le travail de répétition a été mené avec lucidité, que la troupe a accepté une discipline, chacun rangainant ses complaisances au profit du rythme de l’ensemble. Apparement cette équipe se comprend et s’estime mutuellement car c’est à une vraie pièce qu’elle convie ses spectateurs  avec des moments drôles et des instants poëtiques, une vraie pièce qui a une ÉCRITURE. Le style manque un peu au niveau de la représentation: quelques longueurs, des scènes qui ne sont pas de la meilleure veine, mais le POSITIF l’emporte très largement, et c’est un très bon spectacle que j’ai vu ce Samedi après midi mêlé à 23 autres égarés! Cet horaire (15h) et ce lieu, L’ESPACE CARDIN désservira sûrement le succès. Ce HAUTE SURVEILLANCE collectif n’y respirera pas à l’aise. Il s’adresse à des audiences de gens modestes et nombreux. Jecrains que ce ne soit pas le cas.
        ça se passe dans une prison sans gardiens. Un détenu fait les tâches policières. Les murs empêchant la liberté sont imaginaires. Un honnête comptable y est enfermé, apparemment pour avoir vu sur la plage des hirondelles qui étaient des poulets. Une organisation intérieure faite de violence et de cruauté le terrifie, mais, INTÈGRE jusqu’au bout des ongles, Il fait face aux assassins, proxénètes et autres escrocs.Il y a même un “arabe”, un chef et un caïd.
Voisin, car c’est le nom du comptable, a un double qui est son antiface. Ce ZINZIN fera tout pour que son autresoi-même s’évade. Il ira jusqu’à détruire la prison. Mais l’esclave de la société appellera à cemoment la police et les honnêtes gens à construire d’autres prisons.
        Oeuvre hautement symbolique, on le voit: la prison c’est le carcan dans lequel nous vivons. Voisin, c’est la majorité silencieuse qui forge constamment ses propres chaînes et qui, après la révolution qu’est la destruction de la prison, n’aura de cesse que de se trouver un petit  cachot individuel. Mais Zinzin, le perturbateur, l’anarchiste, c’est aussi Voisin, donc chacun de nous possède en soi un ferment révolutionnaire et c’est évidemment une très juste vision de l’occident chrétien et de son humanité aliénée par les “vertus” que lui ont inculquées les possédants du système. La pièce ne conclut rien. Que conclure d’ailleurs ? La MORALITÉ est sans proverbe final. Ce serait prématuré”


31.XII        “Deux choses sont sûres en tout cas: la première, c’est que quand le public veut aller quelque part, rien ne l’arrête. Par le froid qui règnait hier soir, je m’attendais à trouver peu de monde à la CARTOUCHERIE de VINCENNES, perdue au milieu du bois, isolée comme un igloo dans la neige fraîche, d’accès périlleux sur des routes verglacées, sachant de surcroît comme tout le monde que le chauffage de la salle était défectueux. Eh bien c’était bourré, je ne dirai pas comme un oeuf, le lieu est extensible, mais plein, vraîment plein, très plein.
La deuxième c’est que je finis BIEN cette année du point de vue de mes visites aux théâtres, car “1789” d’Ariane Mnouchkine et du THÉÂTRE DU SOLEIL est un REMARQUABLE spectacle. Après MONSIEUR VOISIN, 1970 s’achève donc sur un montage collectif réussi. Les balbutiements terminés, le genre acquiert donc à mes yeux droit de cité.
        Fresque historique retraçant ffectivement les événements de l‘année 1789, le spectacle a le mérite d’éclairer de façon aveuglante l’aspect bourgeois de la révolution, et de montrer comment le peuple n’en a tiré d’avantages que pour autant qu’il soit passé à l’action directe DANS LA RUE. Sous couvert de montage éducatif, c’est un authentique APPEL à la violence actuelle. En cela, c’est réellement un spectacle révolutionnaire. Dans certains cas il pourrait déboucher sur des événements contemporains. Car il se termine par l’appel de Baboeuf qui préconisait la lutte des classes et  faisait ressortir que LA GUERRE CIVILE N’EST PAS FRATRICIDE. LA GUERRE CIVILE EST LA SEULE À FAIRE CAR LES PARTIS EN PRÉSENCE SONT INCONCILIABLES.
        Il y a dans 1789, qui dure trois heures sans entr’acte et sans ennui, du bon grain et de l’ivraie. Certaines longueurs ont été pénibles avec les pieds gelés et notamment la scène de Saint Domingue qui veut montrer que d’entrée de jeu la notion de “les hommes naissent libres et égaux en droits” ne s’appliquait pas aux nègres puisqu’ils étaient esclaves  et que l’article 7 de la déclaration rendait inviolable la propriété. D’accord, mais c’est quand même un peu hors du sujet et presque conventionnel de nos jours. Mais il y a des grands moments, d’extraordinaires instants. Songez qu’assis sur un banc sans dossier, je n’ai pas éprouvé de fatigue. Ariane Mnouchkine n’hésite pas à emprunter à autrui : Au BREAD AND PUPETT les marionnettes géantes de Louis XVI et Marie Antoinette; au LIVING THÉÂTRE  la prise de la Bastille, racontée par les comédiens à voix basse s’enflant peu à peu à des petits groupes de spectateurs; à CHÉREAU et JEAN PIERRE VINCENT les groupes composés de personnages hauts en couleur et le goût de la grande musique brillante. Mais elle retrempe tout ça dans l’acier de sa propre création et ses apports personnels sont aussi légions, telle l’admirable scène où le Roi demande à son bon peuple, bien avant le 14 Juillet, de lui présenter ses doléances, et où ce peuple se leurre d’un espoir fou, déçu ensuite car tout est truqué par le jeu hiérarchique. J’allais oublier de dire qu’elle a aussi emprunté à RONCONI, mais ce n’est qu’apparence.Elle a créé en vérité une circulation rectangulaire à l’intérieur de laquelle des spectateurs sont sollicités de participer, debout, foule en principe concernée par les harangues des tribuns, tandis que les voyeurs, moi entre autres, prenent place sur des gradins à l’extérieur du lieu de la représentation JAMAIS sollicités, JAMAIS agressés, tandis que ceux qui veulent jouer doivent périodiquement faire place à des mouvements de comédiens, ce qui ne veut pas dire qu’on leur demande de participer activement. Ce dispositif est efficace:il permet les grands déplacements qui donnent le sentiment du mouvement ample. Il n’en reste pas moins gratuit: ça ou autre chose, un anneau, un cylindre, ou ... une scène de Maison de la culture,  Ariane Mnouchkine pourrait bien s’exprimer n’importe où. Bref elle s’est donnée une règle du jeu. Elle s’en sert à merveille.
1789 a sans doute couté quelqu’argent. Les costumes, les poupées sont splendides. Mais jamais on n’éprouve que du fric ait été jeté par la fenêtre, comme dans AMERICA par exemple. Le parti pris du dispositif admis, TOUT EST NÉCESSAIRE. Voilà : je suis vraîment content”.

Le 7 Janvier, Jacques Chaban Delmas, toujours premier ministre met fin à l’intérim d’André Bettencourt et nomme Jacques Duhamel, Ministre des Affaires Culturelles
 
7 janvier 1971    “Larruy et Règnier, gentilshommes Limousins, ont pris hier soir les Parisiens du THÉÂTRE DE FRANCE pour des Pourceaugnac.en leur montrant un “SAVONAROLE” dû à un certain Michel Suffran, médecin Bordelais, dont le style et les préoccupations datent d’avant le déluge, tandis que la mise en scène brille par son inéxistance et son immobilisme. Les acteurs, pédés pour la plupart, n’ont été dirigés que par eux-mêmes. L’ennui distillé par cette soirée fut terrifiant. Combien a t’elle couté aux contribuables. Il y a décidément quelque chose qui ne va pas dans la répartition des subventions. Quand balayera t’on ces médiocres privilégiés pour que vivent enfin les talentueux. Pauvres Limousins maintenus par LEUR troupe locale dans l’ obscurantisme, le non goût, l’ignorance des vrais hommes. AUX LIONS, Règnier et Larruy!”

Note : Pour le cas où quelqu’un l’ignorerait, Le THÉÄTRE DE FRANCE, c’est actuellement, comme jadis, le THÉÂTRE DE L’ODÉON.

10.01.71    “”L”HOMME COUCHÉ de Carlos Smprun, est le spectacle de rentrée de Laurent Terzieff. ça se passe au  LUCERNAIRE. ça dure une heure un quart. ...

ça, c’est une remarque intéressante. La notion de spectacle d’une heure un quart une heure et demi commençait à se faire jour et il faut en remercier François Le Guillocher qui avait inauguré cette formule dans un lieu  de la rue Notre Dame des Champs qui  existe encore avec deux salles, un cinéma et un restaurant. Il est subventionné.

“...Pascale de Boysson, Lucien Raimbourg, Nelly Borgeaud et Philippe Laudenbach font partie de la distribution. La technicité du LUCERNAIRE a contraint Laurent à se passer de décor.Quelques meubles, un lit notamment, indiquent que nous sommes dans une chambre. Il n’y a pas de rampe. Ainsi Terzieff est il obligé d’éclairer moderne.
Je pense que vers les années 43 j’aurais vu dans la pièce nombre de sous-entendus et que je l’eusse jugée actuelle. J’y retrouve cette atmosphère étrange, ces faits inexpliqués (parce que peut-être inexpliquables hors la tête de l’auteur), ce goût du quotidien insolite, ce langage boulevardier pour un contenu ésotérique, cette ambiguité (comprenne qui voudra, ce que chacun voudra) dont nous étions en ces temps là friands, lorsqu’avec des clins d’yeux à la sortie nous évoquions les Allemands en disant “encore une qu’ils n’ont pas compris, hein?” et nous rigolions, sûrs de nous, grattant le for intérieur de nos rêtes d’intellectuels pour découvrir LE SENS volontairement enterré par le CAMARADE écrivain.
        L’homme couché, Terzief, l’est parce qu’il ne voit plus l’utilité dese laver, de mettre un pied devant l’autre. ça, c’est une attitude, je comprends, mais il dit aussi qu’il n’a plus de jambes, ce qui n’empêche pas qu’au deuxième acte on le retrouve momentanément debout, tandis que sa maîtresse annonce qu’elle n’a plus de bras. Ils lui repousseront néanmoins par la suite. De mystérieux paquets amenés de HONG-KONG par un bateau dont l’équipage est pourchassé parce qu’on suppose qu’il trimballe la peste sont livrés périodiquement par un matelot facteur consciencieux. Il se peut que ces paquets soient symboliques de quelque chose que je n’ai pas saisi. Mais sûrement que Lucien Attoun et Bertrand Poirot Delpesch vont comprendre, eux. Alors j’écouterai, je lirai leurs critiques. Sans doute serai je dès lors transpercé par l’éclair de la compréhension.
        Celà dit, je ne me suis point ennuyé, j’ai ri souvent, un peu  dormi mais pas trop, et beaucoup joui à voir Pascale de Boysson incarner une souillon (c’est dit dans le texte) maîtresse de l’homme couché et jalouse de son autre maîtresse sans bras!
        En somme, Carlos Samprun - Maura n’innove en rien sur le plan de la  forme. Il a un univers. Reste à rentrer dedans. Terzieff, dans une feuille ronéotypée qu’on distribue déclare qu’il n’aime pas le titre: “il suppose une situation confortable, un nihilisme installé qui ne sont pas le fait du personnage, ni suicidaire ni grabataire mais plutôt sursitaire, à la recherche d’une autre vie dans laquelle nous nous réveillons quand nous croyons dormir!”
        Eh bien voilà : c’était donc ça!”

        “Au Lucernaire après ce spectacle, il y en a un autre. Hier c’était “IL NOUS FAUT DES FOUS”, exercice poëtico-gymnique proféré en pull-over et blue-jean par 3 jeunes gens et une jeune fille apparemment investis d’un message à transmettre. Que dire? sinon que ce serait très bien au titre d’un exercice d’élèves. Mais faire payer des braves gens pour ça me parait audacieux. Enfin moi, j’étais tout seul, je n’avais pas envie de me coucher comme les poules et je n’avais pas payé. Alors pourquoi pas? La troupe s’appelle LA COOPÉRATIVE THÉÂTRALE”.

Publié dans histoire-du-theatre

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