18 juin au 27 août 1972

Publié le par André Gintzburger

UNE ESCAPADE À GENÈVE

18-06 -    On m’avait prévenu en long, en large et en travers, que cette “représentation” de BAAL (mise en scène de François Rochaix au nouveau théâtre de Carouge) serait une répétition. C’en était effectivement une : un filage avec une partie seulement des décors et costumes, effectué par une troupe appliquée qui ne décollait pas encore. Tout au plus puis-je donc dire qu’il y a dans ce que j’ai vu ce 15 juin la promesse d’un grand spectacle, à condition que la mayonnaise prenne désormais. Je parlerai donc de ce BAAL quand il existera vraiment.
    Actuellement, il y a des défauts éclatants et d’abord “le péché mignon suisse” qui est qu’on n’est pas pressé. Le manque de rythme venait certes d’une technique encore mal huilée - notons pourtant qu’il n’y a eu aucun pépin visible, simplement une lenteur excessive -, mais aussi du fait que le jeu des acteurs était exprimé avec toutes les subtilités qu’on croit nécessaire de dégager aux répétitions, et qu’on raccourcit d’ordinaire au moment “d’y aller”. Cette subtilité du détail conférait à certaines scènes un style carrément intimiste qui était en contradiction avec le gigantisme de l’environnement décoratif dû à Jean-Claude Marot. C’est un peu comme si Rochaix avait monté BAAL pour le POCHE et plaqué ce travail ciselé dans un décor fait pour CHAILLOT. Cette opposition était accentuée par le fait que les éclairages ne ménageaient aucun gros plan. Ainsi la scène semblait-elle vide trop souvent! Rochaix a demandé à Guy Bovet d’écrire une musique. Je n’aime pas cette musique faite d’un salmigondis de Dessau et de Kurt Weil, avec une partition beaucoup trop compliquée pour les comédiens, ni chanteurs, ni instrumentalistes professionnels, qui doivent la chanter et jouer. Le “concert” du début, qui dure un quart d’heure, est insupportable car mal joué. Le spectre d’accusation d’amateurisme pèse sur cet aspect du spectacle et nous étions plusieurs à conseiller Rochaix de couper beaucoup dans cette musique.
    Roger Gengly qui joue Baal, m’a semblé un peu fluet pour ce rôle fantastique, bien mais pas admirable. C’est dommage car ce héros négatif, cet inadapté qui refuse le monde de l’argent, de la gloire et des mondanités, ce Brecht jeune qui ne propose pas encore de solution “didactique” et se contente d’éprouver que ça ne va pas, est un personnage infiniment contemporain, terriblement proche de la jeune sensibilité actuelle.
    Rochaix a peut-être fait une erreur en voulant que son spectacle, commencé “spectaculairement”, pour la joie du public, s’achève austèrement, dans le dépouillement (plus de décor, juste le cyclo) et l’austérité (plus de musique, ni d’environnement). L’avenir dira si ce parti est tenable, grâce à une RIGUEUR accrue. Pour l’instant on a l’impression - et c’est sans doute le sens de ses rajouts au texte - que Rochaix a voulu à tout prix donner une conclusion enseignante à une oeuvre qui n’en délivrait pas. Il a surtout emprunté ces rajouts à l’oeuvre de Brecht, mais à la postérieure. Je ne suis pas sûr qu’il ait eu raison.
    Mais alors, me direz-vous, c’est un très mauvais spectacle? Point et même c’est déjà une lecture très passionnante de la pièce servie par une troupe compétente et d’indéniables trouvailles de mise en scène. C’est le 20 juin qu’est la Première et Dieu sait si les cinq derniers jours de répétition d’un spectacle sont importants. Les questions de fond, c’est-à-dire d’options, ne se résoudront pas. Mais le rythme peut venir par d’heureuses coupures au niveau du texte et un hara-kiri à celui de la musique. Le décor est beau, la troupe est honorable et d’apparente bonne volonté. Les enchaînements techniques s’amélioreront naturellement et les éclairages se préciseront. Jendly décollera peut-être. De toute manière, il y a une oeuvre : ce Brecht-là est maladroit, il bâtit mal des édifices bancals, il n’est pas le Brecht sûr des vertus  socialistes. Mais il dit des choses qui nous atteignent avec un souffle qui nous le coupe. Bref, c’est un gauchiste. Rochaix puisse-t-il l’assumer! C’est d’autant moins certain qu’il a déjà des ennuis avec Guillevic, l’auteur du “texte français” qui a fait savoir par voie du SACD qu’il entendait être joué sans une virgule déplacée! Oh! Ces communistes figés, quelle race Bon Dieu, quelle race...

et revoici Jean Michel Ribes

30-06 -    Une surprise :AU MARAIS, sous le titre :PAR  DELÀ  LES MARRONNIERS, Jean-Michel Ribes nous montre un aspect de son talent complètement nouveau, étayé sur une rigueur et un refus des facilités auxquels il ne nous avait pas habitués. Cet hommage à trois dadaïstes peu connus et qui ne se connaissaient pas entre eux, Arthur Gravan, Jacques Vaché, Jacques Rigaut, permet à Ribes de surpasser le joyeux farfelu encore potache qu’il était dans LES FRAISE MUSCLÉES et le un peu vulgaire amuseur montmartrois qu’il montrait dans JE SUIS UN STEAK. Ici, le niveau s’élève soudain, le rire devient rare et grinçant. Le regard méprisant, empli de morgue et d’ennui, que les trois protagonistes promènent sur le monde de la guerre, de l’Art, de l’Amour, du Social, leur vocation suicidaire, ce sont évidemment des affinités intimes entre Ribes et eux, qui les rendent si graves, si efficaces, si présentes, si proches de nous. Ce DÉSESPOIR fondamental n’est-il pas celui auquel de nouveau les POUVOIRS acculent les “créateurs” épris de liberté? L’impossibilité d’être n’est-elle pas de nouveau contraignante? Ribes a donc dépassé le stade de la subversion gentillette pour atteindre des sommets de la mélancolie désabusée. Le fera-t-il encore dans son prochain spectacle par le truchement d’une évocation historico-littéraire? Je souhaiterais qu’il renonce à cet appui. Car ici - et c’est le seul défaut du spectacle - cela l’amène à un certain intellectualisme. PAR DELÀ LES MARRONNIERS n’est pas populaire et s’adresse à un public érudit. Il est nécessaire pour entrer dans le jeu d’avoir en mémoire la référence des mouvements Dada. Or, ce qui serait intéressant, ce serait une oeuvre qui montrerait une telle attitude AUJOURD’HUI. Ribes signifie assez bien cette ligne et son refus ici nouveau de toute complaisance augure du fait que PAR  DELÀ  LES MARRONNIERS pourrait être pourrait être pour lui le tremplin d’une nouvelle carrière. J’ai beaucoup aimé.

 EN ROUTE VERS LE SUD

Et nous voila repartis dans la Renault 4 de Monique Bertin avec comme l’année dernière une escale à Beaune

19-07 -    L’an dernier les paysans bourguignons avaient été mis au courant par le Théâtre de Bourgogne de Jacques Fornier de la douloureuse situation de leurs homologues sud-américains. Cette année, sous l’impulsion de Michel Humbert, c’est à l’Irlande qu’ils sont invités à réfléchir. Heureusement, penseront-ils, qu’il y a la Bourgogne dans le monde, pays paisible et sans problème.
   
LA CHARRUE ET LES ÉTOILES (emblème de la révolte irlandaise contre l’occupant anglais avant l’octroi de l’indépendance), est une vieille pièce de O’Casey, entachée de naturalisme et de mélodramatique, à qui il manque la réflexion proprement politique. À insister comme le fait l’auteur, sur le fait que son peuple est composé de lâches, d’ivrognes, de malpropres et de truculents farceurs qui n’arrêtent pas de s’étriper  entre eux, à sombrer dans les anecdotes annexes, il ne montre pas - comme l’eût fait Brecht - la nécessité du processus de libération et son inéluctabilité. Avec ce matériau faible, et choisi selon ses propos d’après jouer sans enthousiasme particulier, “parce que, n’est-ce pas, que peut-on monter aujourd’hui, et dans cette région en particulier?”, Michel Humbert a fait un spectacle honorable. Il a su compléter les manques du texte en créant sur le plan sonore un environnement signifiant de l’époque vécue. Il a su mettre l’accent sur la disproportion des forces en présence et jouer jusqu’au bout le jeu du théâtre éloigné, puisqu’ainsi était écrite l’oeuvre. À cet effet, des fils de fer traversent la scène séparent radicalement les voyeurs de l’aire de jeu. Il a bien dirigé une troupe talentueuse. Son dispositif est astucieux et efficace. C’est donc un bon travail de bon serviteur de la “bonne “ décentralisation.

20-07 -    Il y a dans LA CÉLESTINE montrée par Gillibert ce soir pour la première fois à Châteauvallon d’excellents moments, et notamment une heure admirablement aboutie en début de la deuxième partie. Mais actuellement, ce n’est pas un spectacle “arrivé”. Il est seulement bien parti. Si bien que tous les espoirs sont permis.
    L’adaptation de Gillibert tient ses promesses de la lecture. Elle est riche, drue, truculente, d’une langue belle, structurée, construite. C’est un édifice. Le choix de Maria Casarès répond aux espoirs caressés. Le “jeu” de la Célestine est intelligent, sensible, drôle. Maria donne l’impression qu’elle incarne le personnage tant elle est juste, sans excès ni pathos, avec une sobriété exemplaire. Peut-être ne décolle-t-il pas encore toujours. Les autres acteurs sont bien, surtout Jean-Claude Jay et Claude Aufaure. La mise en scène est habile, pleine de trouvailles. Et tout cela au service d’un contenu assez subversif dans la mesure où la Célestine ne ressort pas seulement comme un phénomène truculent, mais comme une marginale d’un système, comme une revendicatrice de liberté à l’intérieur d’un monde cruellement oppressif, comme une défenderesse d’une “autre” morale, comme quelqu’un qui a choisi de refuser la société conventionnelle, et qui joue à semer des ferments destructifs au sein même de cette société. L’amoralité profonde dont elle est le prosélyte pourrait bien ne pas plaire à toutes les autorités.
    Je n’aime cependant pas tout dans ce lourd déferlement de quatre heures. Il y a des scènes qui gagneraient à être raccourcies, comme la longue conversation du premier acte entre Marie Casarès et Claude Aufaure, au terme de laquelle ce dernier ira se faire dépuceler.
    La scène où la Célestine invoque le diable à sa rescousse a un défaut de déjà vu, encore que Gillibert l’ait rajeunie puisque l’invocation se fait à califourchon sur un coffre, ce qui donne à l’auditoire l’impression que Satan entrera par le cul de sa solliciteuse. Les interventions de Gillibert, mi meneur de jeu, mi Satan m’ont paru superflues. La fin, avec la série des mort, s’étire interminablement comme une symphonie de Brückner qui n’en finirait pas, et le discours final du père (Gillibert encore), “Oedipe qui se serait arraché les yeux et aurait mieux fait de s’extirper la langue”, (disait un spectateur), n’est pas possible. Je ne raffole pas trop de la musique, qui heureusement n’est pas trop fréquente. Et le décor d’Oskar Gustin, tout beau qu’il soit, n’est pas très “utile”. En outre, conçu dans des dimensions telles qu’il sera inéquipable presque partout, il fait plutôt petit et quasi étriqué pour la scène de Châteauvallon.
    Mais ce sont des défauts que du travail, de la lucidité, du courage et le contact quotidien avec le public corrigeront. Cette CÉLESTINE frise le très grand spectacle.

ENFIN AVIGNON

22-07 -    Si j’eusse été mon papa, j’aurais sûrement beaucoup aimé LES VEUFS de l’auteur marseillais (né à Quimper) Bernard Mazeas.
    C’est une pièce d’atmosphère à trois personnages : une fille qui est malade au premier acte et morte au deuxième acte), son ancien et son nouvel amant. L’ancien lui rend visite au premier acte pendant que le nouveau roupille. Au deuxième acte, les deux veufs s’affrontent en un combat verbal où le nouvel amant, (qui est doté de pouvoirs surnaturels tel celui de fermer les portes à distance, et dont on se rend peu à peu compte qu’il est peut-être Dieu lui-même tandis que le premier amant était pour le moins un ange du mal et peut-être Belzébuth), contraindra l’ancien à vivre côte à côte avec lui un calvaire où les dents tombent, où les jambes se détachent et où la pourriture est maîtresse, un huit clos rédempteur! Vous le voyez, c’est un sujet très concernant pour chacun de nous. Ca a un côté Boulevard amélioré par des réminiscences ionesquiennes, beckettiennes, poëiennes et par des relents de théâtre étrange britannique des années vingt.
    Bourseiller a corsé sa sauce en faisant jouer les deux amants à deux filles : Chantal Darget et Suzanne Flon. Moustachues et barbues, leurs performances d’acteurs enlèvent une bonne partie de la partie. Cela dit, cette astuce est entièrement gratuite, mais qui songerait à le reprocher à Bourseiller, puisqu’en l’occurrence, à mon avis, l’inutilité du texte ne lui laissait rien à trahir. Un “langage” facile mais amusant arrache quelques rires.
    Que dire d’autre? Que le décor d’Eugénie Barbieri est ce qu’il y a de mieux dans un spectacle où l’esthétisme n’est pas agressif. La robe “gants” de Marie Dubois est une vraie réussite.
    On ne peut pas crier au scandale fric, car ce n’est apparemment pas une production onéreuse.
    La mise en scène est professionnelle, rigoureuse et imaginative.
    Bourseiller a très joliment transformé l’ex local du Chêne Noir rue St Joseph, et son off. festival d’Avignon n’est pas injustifié puisque cette ville est dans le Sud-Est. On ne peut que regretter que tant de talent et de bon goût soient gaspillés pour une entreprise inactuelle au possible et éloignée de toutes nos préoccupations.
    L’évolution de Bourseiller s’est décidément arrêtée il y a quelques années : c’est désormais un vieux Monsieur comme est vieux tout le monde théâtral qu’il traîne autour de lui.

Vu aussi à Avignon, sous le titre LE FILS DE MISS UNIVERS l’amusant jeu de société de Guénalé Azerthiope. Ce sont les spectateurs qui font la pièce. Dommage que les acteurs - le soir où j’étais là en tout cas - ne soient pas à la hauteur.

Revu en Avignon FAUT TOUT REPENSER  PAPA, cri pas tellement drôle de quelques jeunes gens paumés, qui dans un cadre de chapelle froide rend un son plus grave qu’il ne fût au LUCERNAIRE. À vrai dire, on rit même assez peu une fois franchi le seuil du début, qui d’ailleurs situe bien d’où vient socialement ce cri : de la jeunesse estudiantine et par conséquent bourgeoise. Symboles, rites, expressions corporelles, cris, temps de silence prolongés, attouchements des mains avec les spectateurs, glorification de l’eau, du feu et de la terre dans le recueillement de la Re-création, l’inspiration de Louaud est évidemment chrétienne : L’AMOUR dans lequel il laisse deviner qu’il conçoit la renaissance de l’homme une fois détruites les erreurs, est d’une spiritualité nettement chrétienne, comme est chrétienne la “communication” qu’il recherche entre les êtres. Aussi ne suis-je pas personnellement très satisfait politiquement, et d’ailleurs le gros défaut du spectacle c’est qu’après avoir stigmatisé la société actuelle (ce sur quoi tout le monde est d’accord) et montré dans des contorsions la renaissance de l’homme après qu’il se soit débarrassé de sa “culture”, il ne propose strictement RIEN. On sort donc plutôt angoissé car cette absence de but à atteindre, l’idéal à rêver, de fin à approcher, ne peuvent que faire déboucher l’équipe sur le DÉSESPOIR. Bref, c’est “jeune” dans le pas très bon sens du mot, en ce ses que ce n’est pas pensé, encore moins mûri. Tout au plus, est-ce “de bonne volonté”. On aimerait que Louaud et ses acteurs se prennent la tête à deux mains et se disent (et nous disent) : “Qu’est-ce que nous voulons?”. Ca ne dure qu’une heure. Ca m’a pourtant paru long.

L’ENSEMBLE THÉÂTRAL DE GENNEVILLIERS n’est pas très à sa place dans le festival OFF d’Avignon. Il y fait figure trop sérieuse. Son orientation est nette, claire, publique : c’est une troupe qui ne se pose pas de questions et dont l’esthétisme est au service du PCF, “sans hésitations, ni murmures”. Pas un brin de fantaisie ne vient troubler la ligne pure et dure de ces bienheureux, investis par la certitude des “lendemains qui chantent” bon teints!

    DU MILLET POUR LA HUITIÈME ARMÉE dans la mise en scène de Sobel, souffre plus de cet engagement que L’EXCEPTION ET LA RÈGLE. Le spectacle Brecht était une application stricte des thèses du petit organon, un bon devoir bien fait d’élève studieux.

    La pièce chinoise est trahie car il s’agit d’une farce, politique certes, mais pétante de santé et truculence. La leçon doit porter à travers le rire, dans la joie. C’est Scapin au service du communisme qui monte dans l’enthousiasme. Et Sobel en a fait un spectacle triste dont il s’est scrupuleusement attaché à extirper le comique.
    Dans cette acception, il eût fallu une troupe de premier ordre pour faire passer cette dramatisation excessive. Mais ce n’est pas le cas et les insuffisances du recrutement éclatent d’autant plus qu’on a retiré aux acteurs toutes possibilités de faire des effets. Le résultat est que je n’ai pas senti passer sur le spectacle le souffle de la Révolution. C’est fort dommage.
    Reste heureusement que DU MILLET POUR LA HUITIÈME ARMÉE est une excellente pièce, diaboliquement rusée en ce qu’elle met les rieurs de tous azimuts du côté de la bonne cause. L’austère Sobel ne peut pas tout à fait empêcher qu’il en passe quelque chose!

UNE PARENTHÈSE À PARIS

27-08 -    Il y a des gens qui font du théâtre à Paris en cette saison... et qui font recette : tel le THÉÂTRE BULLE, Compagnie Alain Scoff, qui présente au Mouffetard JÉSUS FRIC SUPER CRACK. C’est une revue satirique gauchisante qui rappelle JE NE VEUX PAS MOURIR IDIOT pour le contenu (mais ici, il manque Wolinsky) et JE SUIS UN STEACK pour la forme et le niveau culturel en général! Ca ne vole en vérité pas très haut, et ces jeunes qui ont pris le “parti d’en rire”, ne sont pas plus dérangeants pour le pouvoir que les chansonniers de Montmartre. Mais, comme l’écrit Le Canard Enchaîné, “l’ensemble pète de santé, d’esprit de drôlerie et d’insolence... On est bien content!”. Moi-même, j’ai ri, sans honte.  

28.07        J’avais tellement entendu parler de 1793 que je n’ai pas été surpris par le spectacle que j’ai vu à la CARTOUCHERIE de Vincennes. Le public de cette fin juillet non plus, d’ailleurs, apparemment, puisqu’il semblait savoir qu’au moment où les acteurs le convient à passer dans la deuxième salle, il importe de se précipiter si l’on veut être assis avec un rudiment de confort! N’ayant pas participé à cette bousculade, je me suis retrouvé le cul par terre deux heures et demie durant.
    Deux heures et demie longues, car 1793 est un spectacle austère et causant d’ où a été banni  le “spectaculaire” de 1789.
    Pendant vingt minutes, Ariane Mnouchkine au début nous raconte, du point de vue des riches et des nobles, 1791 et 1792 et elle le fait avec la brillance d’antan pour bien montrer que sa platitude postérieure est volontaire; Cet exercice de haut style est putain mais sublime et émouvant. C’est les larmes aux yeux qu’on quitte cette salle pour passer dans celle où le peuple va s’exprimer : ensuite, tout élément émotionnel sera soigneusement proscrit.
    Le fond reste pourtant le même que 1789 : 1793 est une remise en question du Mallet et Isaac, une démystification des assemblées bourgeoises, une apologie de la vigilance populaire. Très intelligemment, est montré comment des illettrés affamés ont su démasquer les tentatives de sabotage de la Révolution et imposer aux réactionnaires leur volonté progressiste. En même temps qu’une leçon d’histoire, 1793 est un bréviaire de ce que doit faire un peuple en cas de Révolution. Stigmatisant les ennemis d’hier, il désigne ceux de demain. Il rappelle opportunément les règles d’un jeu qui finalement sera toujours le même. Le passé est enseignement pour l’avenir et c’est en quoi Colette Godard  a eu raison d’y voir un cours de marxisme léniniste. Un peu moins de refus esthétique eût pourtant, me semble-t-il, rendu le cours plus attrayant sans dommage. J’ai beaucoup apprécié le parti des éclairages, tous indirects : un admirable travail technique. La verrière reste éclairée comme si c’était le jour qui passerait à travers et par moments on jugerait que c’est un rayon de soleil qui filtre à travers les vitres.
    1793 est moins un grand spectacle que 1789. Mais c’est un spectacle utile. On aime à entendre que la déclaration des droits de l’homme ait prévu que si un gouvernement trahit la cause d’un peuple, l’insurrection devient pour lui “le plus sacré des devoirs”.

RETOUR EN AVIGNON

1-08 -    À la fin de la deuxième partie de DANS LA JUNGLE DES VILLES, réalisation de Jean-Pierre Vincent, je me demandais : “Mais qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir monter cette pièce confuse d’un Brecht jeune se cherchant encore, mal fagotée, fondée sur un point de départ gratuit?”. Si je compte bien, il y a eu à ma connaissance le LIVING THÉÂTRE, Bourseiller, Rochaix + le BERLINER ENSEMBLE et Stein! Bavarde, méandreuse, bâtie au mépris du sens de la construction, l’oeuvre veut montrer un combat : sans motifs, un marchand de bois chinois “provoque” un modeste bibliothécaire pauvre en remettant intégralement son sort et sa fortune entre ses mains. L’autre mènera l’affaire à sa ruine mais au moment où l’escroquerie éclatera, il décidera d’aller en prison tout en aménageant une bombe à retardement pour abattre finalement son agresseur. Cette bombe sera une dénonciation pour viol sur la personne de sa soeur, ce qui - le marchand étant jaune - provoquera son lynchage!
    J’ai été très frappé, en deuxième partie, par l’importance de l’aspect RACISTE qui m’avait peu agité chez Bourseiller et Rochaix, et qui ici, chez Jean-Pierre Vincent, m’a semblé grave, au point que j’ai évoqué l’étrange équivalence entre le personnage Schlinck et le Juif Süss du film antisémite allemand! Il éclatait en effet à l’issue de cette représentation, que le comportement du Jaune, impitoyable, vicieux, sans scrupules, amoral et capitaliste de surcroît, menant sciemment une famille à la déchéance au nom d’une expérience perverse, d’un jeu diabolique inventé par lui de toutes pièces au détriment d’un innocent qui ne lui avait rien fait, rien demandé, était de nature à JUSTIFIER que la Société l’abatte comme un chien, extirpe de son sein cette mauvaise graine destructrice. Le choix de Bénichou pour jouer le rôle ne faisait naturellement qu’accentuer cet aspect.
    Je ne peux donc pas dire que j’ai trop aimé le spectacle, puisque de la confusion générale de l’oeuvre, c’est cette morale qui s’est dégagée pour moi, m’amenant à me poser la question : POURQUOI Brecht avait-il fait de Schlinck un jaune? Se rendait-il compte qu’il faussait ainsi son match? Et que son match de toute manière était truqué par l’inégalité des adversaires au départ, ce qui conférait à l’inférieur le droit à tous les coups?
    Cela dit, le travail de Jean-Pierre Vincent est exact comme d’habitude et rigoureux. Il est fait pour être vu de près et en salle. J’ai beaucoup perdu de la première partie parce que je m’étais placé tout en haut du cloître des Carmes. Les murmures des acteurs me parvenaient à peine. Par contre la sonorisation du voisin Bénedetto n’aidait pas.

2-08 - Le festival off n’est plus un festival de contestation du festival in, mais une lutte commerciale entre des petits entrepreneurs, parallèlement à la sérénité du gros marchand. Profitant du bruit que font les souris, l’éléphants les couve de son aile bienveillante et paternelle. Jamais Puaux n’aurait pu imaginer récupération plus totale! La foire aux petits spectacles à l’ombre du magasin CARREFOUR ou MAMOUTH n’est plus génératrice d’imagination. Sur la place de l’horloge, les parades se suivent et se rassemblent. C’est un grand malheur que cet aboutissement.

2-08 -Le Théâtre des Carmes était loin d’être plein pour la représentation du GRAND REPAS DES CANNIBALES, le dernier spectacle d’André Bénedetto. À juste titre : j’estime que j’ai assisté à ce qu’on appelle dans le métier : “un filage sans se fatiguer”. J’estime aussi que j’ai entendu une mouture bâclée, tant au niveau du jeu, que de la mise en scène, que du texte. Bénedetto l’a-t-il fait exprès? On sait qu’il méprise l’heure du festival et les festivaliers. Mais il joue au con, drapé dans une cape verte qui le fait ressembler à quelqu’un qui serait à mi-chemin entre Barrault et le mime Marceau. Quant au contenu, il est le même que d’habitude sur le plan politique et social; mais la démonstration est si simplette, si primaire, que le spectateur se sent carrément pris pour une andouille. Seule nouveauté dans cette dénonciation du colonialisme (en première partie) et de l’oppression de classe (en deuxième partie) - vous avez deviné : l’un et l’autre sont synonymes d’un souffle de revendication occitane. Pourquoi pas? Mais ô combien serait plus efficace ce combat avec plus de rigueur et moins de laisser aller.

JEUX OLYMPIQUES de MUNICH

27-08 -    Le Grand Magic Circus a décidément le sens de ce qu’il faut faire là où il faut le faire. Alors que toutes les autres troupes engagées par les Jeux Olympiques, se sont attachées à présenter des spectacles signifiants - certains d’une manière fortement causante -, montés, élaborés, avec parfois des décors, dans des lieux donnés, avec une régie, et souvent des éclairages, Savary s’est borné à vêtir son équipe en sportifs marcheurs. Au pas cadencé, la bande traverse tout le campus, précédé par une walkyrie qui porte les anneaux olympiques et par un Pierre de Coubertin qui salue la foule, les trois administratifs en survêtements d’entraîneurs ferment la marche, un attaché case dans une main, une chaîne tirant un singe dans l’autre. Un tambour rythme le défilé, qui est ponctué de temps en temps par une sonnerie de trompettes. Le tout est imperturbablement sérieux. Et puis un ordre claque : le groupe s’arrête et procède à la “cérémonie” d’inauguration. Un coureur épuisé arrive, portant la torche. Il crache le feu. Les anneaux s’embrasent. La walkyrie chante un couplet wagnérien très guttural et Pierre de Coubertin conclut que “l’important n’est pas de vaincre mais de participer”. Puis le groupe repart du même pas viril, emportant avec lui les anneaux calcines qui pendent lamentablement. C’est tout. C’est fantastiquement efficace. L’impact est évident. Des foules de gens jusque là badauds suivent la parade. En ville, tout le monde connaît le Grand Magic Circus. C’est la popularité.
    Le contrat veut malheureusement que le GMC joue aussi dans un lieu fixe. Là, la compagnie joue des sketches qui souffrent regrettablement d’impréparation et ne sont de surcroît pas toujours de la meilleure veine. n’en parlons pas.
    L’essentiel, c’est ce que j’ai décrit plus haut, sa puissance destructrice avec des moyens très simples, son contenu sans phrases. Savary a raison de dire qu’il ne fait pas de théâtre politique mais “politiquement du théâtre”. Il gagne haut la main dans ce difficile contexte de Münich où les conditions de travail sont très pénibles, une nouvelle partie.

La parade n’a malheureusement fonctionné que la première semaine, car c’est cette année là qu’un attentat terroriste a décimé l’équipe Israélienne. Les jeux sportifs ont continué, mais, bien sûr, toutes les festivités ont été annulées.

LA VIE ET LA MORT DE JULES DUPONT

Donc André Louis Périnetti était aux yeux du pouvoir un “agitateur raisonnable”, mais pas à ceux des directeurs de la Cité Universitaire, qui avaient plus ou moins aprécié le Zartan du Grand Magic Circus, et la série des troupes américaines qui, toutes, étaient plus ou moins subversives. Surtout, ON lui reprochait le public qui le suivait, qu’on ne jugeait pas convenable. Songez donc, il y avait des jeunes qui fumaient même dans les salles ! Horreur ! En ces lendemains de 1968, ON souhaitait une gestion plus sage des trois lieux de spectacles de la MAISON, davantage orientée vers les étudiants, donc vers une promotion de nos classiques.Il avait donc été prié de se trouver un successeur et il avait trouvé l’homme idéal, un certain Caron, qui était exactement son contraire. Lui même allait être nommé à la direction du Théâtre National de Strasbourg. On le voit, sa carrière n’était pas terminée. Et elle aurait pu le mener jusqu’à des sommets de la culture s’il n’avait pas commis, plus tard, une faute ... que je relaterai quand le moment sera venu.
Quoi qu’il en soit, c’est lui qui avait fait la programmation de la fin de 1972 et il s’était fait un plaisir de m’offrir la salle dite LA RESSERRE, pour que j’y monte ma pièce. Je me suis toujours demandé s’il m’aurait accordé cette faveur s’il n’avait pas été viré. Il connaissait mon texte. Il savait que ce serait pour son successeur un cadeau empoisonné. Car LUI, quittait la Cité Universitaire en Juin, mais l’autre était bien obligé d’honorer les contrats qu’il avait signés jusqu’en Décembre ... puisqu’ils étaient signés. C’est donc sous la gestion de ce nouveau personnage que j’ai monté cette pièce, dont je rappelle qu’elle avait été présentée en radio avec Marcel Maréchal dans le rôle principal et qu’elle avait déplu à la CGT.
C’était l’époque du “théâtre pauvre”. J’avais décidé de fonder le “théâtre misérable”. Et je dois dire que ça a marché. J’ai eu une excellente distribution, faite uniquement d’amis : Jean Paul Muel et Christian Gay-Bellile du Grand Magic Circus, Michel Berto, qui a fait là une extraordinaire création, Sophie Jeney, deux ou trois autres. Et pour le décor, Armando Durante,un peintre argentin, l’a à la fois imaginé et construit. C’est Pierre Debauche qui avait offert l’atelier de son théâtre à Nanterre et il bossait la nuit pour ne pas déranger les travailleurs syndiqués qui voyaient d’un oeil réservé cette intrusion bénévole.
Je crois qu’aujourd’hui, la commission de sécurité aurait refusé l’échaffaudage très artisanal que nous avions fait avec des tables de la Cité disposées les unes sur les autres en gradins pour y installer les spectateurs. Caron voyait ça très mal et il a failli m’accuser de vol parce que, le jour de la première, nous avions déplacé du 5 ème étage où ils ne servaient à rien deux bancs
Je n’espérais pas grand chose des  critiques, mais je comptais sur Colette Godard que je croyais être une vraie amie. Elle est venue en effet. A la fin du spectacle elle a embrassé tout le monde avec toutes les marques de l’enthousiasme. Son “papier” dans LE MONDE, a paru le jour de la dernière. C’étaient 20 lignes très mitigées.
Mais bon, l’oeuvre avait existé, et je me demande encore toujours pourquoi elle n’est remontée par personne, parce que en toute modestie, en vérité je vous le dis, elle est remarquable et dit bien ce qu’il faut dire sur le désastre humain qu’a été le piège de la main mise de la CGT sur le parti communiste.

Publié dans histoire-du-theatre

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