Du 5 février au 28 avril 1995

Publié le par André Gintzburger

05.02.95 - C’est dimanche ; à la TV du matin, un prédicateur afrikander tient des propos musclés. Je repense un peu aux quelques spectacles blancs auxquels j’ai assisté : ces gens-là me semblent très obsédés par le sexe. Celui d’hier était à la limite du porno, avec un strip-tease sous effet stromboscopique et un rapprochement d’une des putes avec son maq. très nettement orienté vers le touche-à-tout. Ce n’est évidemment pas ce qu’attendrait un Thibaudat d’une importation de spectacle. De même, j’ai eu tort de donner quelque espoir à Karl Fleischman avec sa MEDEA. On n’en a rien à foutre, chez nous, d’une MEDEA qui n’a pas une spécificité locale agressive. De toute manière, chez nous, je crois que seuls les Noirs ont droit de cité !
Donc c’est dimanche et Jean Liou m’a conseillé de faire une excursion à Sun City. C’est un complexe hôtelier édifié en plein désert par un milliardaire du genre de Citizen Kane, Sol Kerzner, avec une architecture et un luxe délirants. Dans le cratère d’un volcan éteint a été installée une salle de jeux, type casino dans le théâtre, il y a une revue de type Las Vegas. Je me suis plu à imaginer le volcan se mettant en colère et détruisant ce temple du vice. Vice du jeu seulement, d’ailleurs, car je n’ai pas remarqué de dames pour messieurs seuls opérant dans ces lieux, où les cars de tourisme déversent des flots de Japonais et de couples de tous âges, avides de passer une nuit dans ce palais étrange à neuf cent soixante seize Rands la chambre (mille cinq cent Francs). L’excursion, gâchée par quatre Grecques incroyablement bavardes, le verbe haut, et l’insolence affichée envers notre brave guide chauffeur noir, comportait aussi un parcours dans la réserve de Pilanesberg. C’est un immense territoire où les animaux vivent leur vie. Il est célèbre par le rhinocéros blanc. Mais en plein midi, les grosses bêtes font la sieste et j’ai tout au plus rencontré quelques zèbres, une girafe, des babouins et des faons. Il paraît que les Grecques ont aperçu un lion très loin dans la montagne. Mais je n’ai pas la vue assez bonne.

06.02.95 - Lundi. Nous revoici dans les jours ouvrables. J’ai rendez-vous avec Gary Friedman, director of « African Research and Educational Puppetry Programme ». Avec ses marionnettes, il a longtemps lutté contre l’Apartheid. Maintenant il se consacre à la lutte contre le SIDA. Il a été il y a quatre ans à Charleville-Mézières et, ô divine surprise, il parle très convenablement le français. Il connaît Dominique Houdart et, comme il dirige un festival en septembre, je lui inspire l’idée d’y inviter LA DEUXIÈME NUIT. Apparemment, il aurait préféré Philippe Genty, mais, au fil de la conversation, ça devient un projet. Reste que tout dépend de Marie Bonnel (qu’il ne connaît que par téléphone, mais ce nom le fait s’esclaffer de rire), car il est clair qu’il compte sur la France pour lui payer, éventuellement, le spectacle. Il me montre quelques vidéos de son travail. Elles sont toutes intéressantes, mais il y en a une que je lui pique, moins à cause des marionnettes qu’il joue dans les townships que pour la gueule du public. Si mes propre prises de vue sont ratées, du moins aurai-je ce souvenir-là.
En le quittant au bout d’une heure, je me fais conduire au dangereux Carlton Center. C’est un très banal centre commercial, protégé par des solides gardiens, et fréquenté par une foule essentiellement noire de genre qui ne semblent pas tous appartenir aux bas-fonds de la société. Une bourgeoisie de couleur y côtoie les éternels désoeuvrés du tiers-monde, vêtus d’un pantalon, d’une chemisette et de sandales. Je fais un tour dans les rues environnantes. L’invasion noire de ces rues, où il y a encore des boutiques évidemment pour Blancs et tenus par des Blancs, crée un contraste saisissant. Cela dit, je n’ai pas perçu dans cette foule très nombreuse de regards inquisiteurs à mon endroit. J’ai eu l’impression de passer tout à fait inaperçu… jusqu’au moment où trois lascars m’ont ceinturé en en cherchant de leurs mains expertes les poches de mon pantalon. Je me suis certainement plus débattu qu’ils ne l’avaient pensé, car ils se sont très vite enfuis après avoir piqué dans ma poche gauche mon petit porte-monnaie, qui devait contenir une dizaine de Rands, et dédaigné ma poche droite dans laquelle il y avait mon portefeuille avec quatre cents Rands. J’ai eu de la chance, mais en même temps cela m’a permis d’expérimenter mon comportement dans ce type d’événement : eh bien, je n’ai pas eu peur du tout et il ne m’est pas venu à l’idée de me laisser faire. Je crois même que j’ai lancé un méchant coup de pied à l’un de ces agresseurs. Curieux que je me sois spontanément écrié : « No ! Let me ! Let me ! » en anglais.
Échaudé quand même, je me fais, un peu en avance, conduire au Civic Theatre. J’ai l’occasion d’éprouver l’envers de mon aventure ci-dessus. Je n’ai, bien sûr, plus que des billets, or, le compteur du taxi marque onze Rands Cinquante. Le chauffeur, qui n’a pas de monnaie, préfère se contenter d’un billet de dix Rands plutôt que d’accepter celui de vingt que j’étais prêt à lui laisser…
C’est avec Tale Motsepe, « Development manager » et responsable au Civic Theatre du « New Stage », que j’ai rendez-vous. C’est un Monsieur tout noir d’une trentaine d’années, avec lequel j’ai une conversation très aimable d’une bonne demi-heure. Comme d’habitude, je ne comprends pas grand-chose à ce qu’il me raconte sur lui et son travail, mais j’explique fort bien ce que moi je fais, et il me semble que je l’intéresse beaucoup quand je parle du théâtre de rue, qui est, me dit-il, très peu développé ici. Le contact est, en tous cas, chaleureux, et si je considère que des deux interlocuteurs d’aujourd’hui sont à regarder comme des correspondants de longue haleine, cette journée est positive. Je note que ces rendez-vous sont pris d’une façon assez floue par Jean Liou. Je suis à chaque fois accueilli par un « Euh ! Euh ! Ah oui en effet ! ». Je n’ai pas été annoncé comme un V.I.P.
La fiabilité de François Drollet me semble de plus en plus douteuse. Après le lapin de samedi soir, je devais le retrouver chez Gary Friedman. Ou plutôt, il avait rendez-vous avec lui avant moi. Or quand je suis parti, il n’était toujours pas venu.
Cela dit, il m’a arrangé, à dix-sept heure quinze à l’hôtel, un rendez-vous avec une superbe plante féminine, à la chevelure rousse et aux grains de beauté éclatants sur une peau blanche lait, qui me parle avec beaucoup d’enthousiasme de son spectacle, qu’elle ne joue plus, dont elle n’a ni vidéos, ni photos ni articles de presse sur elle. Elle s’appelle Sue Pam Grant, metteur en scène, écrivain, actrice, mais pour l’instant au chômage ! Encore une dont le spectacle sera joué à Grahamstone. C’est décidément à ce festival qu’il faudrait aller . Mais en juillet, je ne m’y vois guère !

07.02.95 - Je déménage. J’en suis finalement content. Cet hôtel plus anglais que nature commençait à m’agacer. J’ai re-confirmé mon vol de retour. Un employé d’Air France purement anglophone a fini par me passer une nana française, qui m’a promis une « allée » dans le premier étage du 747. Si elle tient sa promesse, je voyagerai moins inconfortablement qu’à l’aller. On verra. Aurons-nous encore un orage ce soir ? Avant-hier, en rentrant de Sun City à la nuit, on voyait des éclairs partout et la foudre n’est sûrement pas tombée loin de l’hôtel, si j’en juge par le fracas qui m’a réveillé. Le climat du jour est chaud mais supportable.
Me voici donc à quarante Rands du centre en taxi. Et le rendez-vous que je crois avoir avec Mandie Van den Spuy se révèle faux. Il est pour demain. Merci Jean Liou. Je me console en bouffant un spaghetti dans un restaurant qui a l’air vraiment italien. Sophie, comme je le pensais bien, n’est pas arrivée hier soir. Elle est annoncée pour ce soir, mais son appel venait de huit cent cinquante kilomètres. Je commence à me demander si Jean Liou ne se fout pas de ma gueule. Il m’a acheté une place pour un spectacle dont on lui a dit du bien, mais tout ce que j’en sais, c’est le titre, « ARCADIA », et le lieu : encore une petite salle du Civic Theatre. Il me donne rendez-vous au théâtre pour y assister avec moi, mais bernique, une fois encore il aura été empêché et je devrais ramer à l’entracte pour trouver un taxi. Car, bien sûr, je n’allais pas pendant trois heures me taper une pièce de Tom Stoppard, que le Théâtre de l’œuvre affichera certainement à Paris en langue française et que je n’irai certainement pas voir, car depuis « Rosenkranz et Guildenstern sont morts », je n’ai pas beaucoup aimé la production de cet auteur. De toute manière, voulez-vous me dire en quoi ce spectacle aurait pu intéresser un visiteur en quête des réalités sud-africaines ? Ces réalités, j’en avais connues un autre aspect avec ma rencontre d’une très belle dame indienne, Firdoze Bulbullia, qui attendait, au bistrot où nous avions rendez-vous, l’heure du couvre-feu du ramadan pour tremper ses lèvres dans son café crème. Elle avait été appréhendée par Didier Mouniotte pour participer au Train des Cultures, et François lui avait dit que j’aurais pu y être lié. C’est donc de ça que nous avons parlé, ce qui m’a conforté dans l’idée que ce projet hybride, vu les pays à traverser et les hiatus, n’était pas une bonne idée.
Pour en revenir à ARCADIA, c’est une œuvre terriblement anglaise où la pomme de Newton se mélange aux amours ancillaires de Lord Byron. J’avoue n’avoir pas compris grand-chose, mais il n’est pas sûr que ce soit à cause de mes faiblesses en langue anglaise.

08.02.95 - Il fait chaud. Cet appartement d’Oxford Road, à cinquante Rands, est dirigé plein Nord, c’est-à-dire qu’il est inondé de soleil. Le bruit de la rue, qui est une grande artère, est infernal, et je n’ai pas l’air conditionné… Bref, je transpire. Et je ne sais plus ce que j’ai fait de mes boules Quiès.
Mon premier rendez-vous de la journée est avec le fameux Christopher Till, Directeur de la Culture de la ville de Johannesburg. C’est un Blanc d’une quarantaine d’années, du genre sportif bon genre. Il me réserve un très bon accueil et semble s’intéresser sur ma liste au spectacle de Mauricio Celedon. La ville organise en septembre un festival dont la programmatrice, Julia Meintjes, n’a, malheureusement pas voyagé. Au niveau des spectacles étrangers, elle se contente de ce qui lui est offert par les Ambassades. Je lui promets qu’elle sera désormais tenue au courant de nos projets.
Ensuite, j’ai rendez-vous à la Standard Bank, (le rendez-vous raté d’hier), avec une petite dame qui n’est pas la programmatrice du festival de Grahamstone (qui a lieu en juillet et est, de l’avis de tous, le seul grand festival du pays), mais qui en est l’administratrice. La Standard Bank y soutient quelques gros projets, et d’ailleurs pas seulement là. Je pose la question de la Nedbank et elle me répond que cet établissement saupoudre un peu partout des petits projets. Les deux sponsors ont donc des politiques différentes. Elle, ce sont les cirques qui l’intéressent. Je promets de lui envoyer des docs sur QUE CIRQUE et le… CIRQUE BAROQUE. Elle me demande si j’ai rencontré le super impresario du pays, Mannie Manim, et elle me promet d’essayer de m’arranger un rendez-vous avec lui. Elle s’appelle Mandie Van den Spuy.
Vient ensuite le lunch avec Barney Simon, le Directeur du Market Theatre, un monsieur d’une soixantaine d’années légèrement barbu. Il est blanc mais son combat contre l’Apartheid est connu. Sophie, qui est arrivée bronzée et enchantée de son voyage, s’est jointe au déjeuner et, naturellement, s’empresse de capter l’attention du personnage, si bien que la conversation restera sur le plan mondain. C’est qu’ils ont des relations communes, n’est-ce pas, Peter Brook notamment. Bref, je paye l’addition (sans me ruiner : ce restaurant africain m’aurait coûté au bas mot deux mille Francs à Paris -car j’oubliais : Jean Liou a réapparu et il s’est joint à nous pour manger un steack d’autruche ; ici, j’en ai eu pour quatre à moins de trois cents Francs), mais je me suis contenté d’écouter leurs échanges de pensées, qui les situent bien évidemment à un niveau élevé de l’élite de ce monde culturel. Cela dit, ne persiflons pas : c’est vrai que Barney Simon est un grand monsieur. Simplement, il n’a pas eu le temps de bien situer ce que je faisais là. Son théâtre n’est absolument pas subventionné en Afrique du Sud. Il cite sans amertume les quatre millions de Rands qui sont attribués au CIVIC THEATRE. Son soutien à lui, est international. Je mange des tripes à l’Africaine avec une espèce de polenta épaisse. C’est bon mais dur à digérer. Pas facile de digérer non plus le fait que Barney Simon ne me reconnaîtrait pas si l’occasion de le retrouver se présentait.
Est-ce pour se racheter, Sophie a tenu à me conduire en voiture chez les « marionnettistes » J. R. Jones et Adrian P. Kohler, du « Handspring Poppet Cie » ? Leur lieu de travail, 1 Magnet Street, Kensington 2094, est noyé dans la verdure en haut d’une impasse à flanc de montagne, loin du bruit et des turpitudes de la ville. Ceux-là ne connaissent pas Dominique Houdart, mais ils ont un agent en Allemagne qui n’est autre que mon vieil ennemi Thomas Petz. Ils vont faire l’ouverture du festival de Weimar et, du coup, je pense que je vais aller y traîner mes guêtres avec nos chers Pesce Crude. Car ils m’ont montré des échantillons de leur Woyzeck, et de leur DOCTEUR FAUSTUS EN AFRIQUE, qui semblent tout à fait dignes d’intérêt. Bref, je devrais trouver à mon hôtel quelques documents demain. Eux aussi vont trouver Mannie Mannim pour qu’il essaye de me recevoir avant mon départ.
Tout compte fait, c’est donc une journée positive. À noter que Mandie Van den Spuy parle français. J’ai proposé à Sophie que nous dînions ensemble afin de parler de ses affaires, puisque je m’en vais après-demain et que la journée de demain risque d’être chargée. Ô surprise, à vingt heure trente elle se pointe en effet, accompagnée par un beau mâle anglo-saxon, qu’elle entend certainement se taper après le dîner et qui a la particularité d’être unijambiste. Après Marianne Épin et son cul de jatte, j’évoquerai donc maintenant Sophie et l’excellente prothèse de ce partenaire qui se meut, ma foi, avec beaucoup d’aisance. Quant à qui il est, où elle l’a dégotté, mystère. Elle n’éprouve même pas le besoin de me présenter. Fatima n’a pas l’air plus au courant que moi, mais son fatalisme lui confère la sérénité. J’apprends d’ailleurs qu’elle ne restera à Jo Burg que jusqu’à lundi. Madame part à Bombay, pour un séminaire de six jours en Inde.
Alors quand même, où en est Sophie, qui nous emmène dîner dans un excellent restaurant italien, avec malheureusement un piano-bar ? À eux trois, ils descendront trois bouteilles d’un vin rouge qui semble les combler d’aise. Eh bien, figurez-vous qu’elle a découvert au Cap les vertus de la vidéo et qu’elle a passé ses ateliers à prendre des plans de ce que lui montraient les artistes. Elle a loué tout un matériel professionnel et semble s’être bien amusée. Remarquez bien qu’au Cap, elle ne m’avait parlé en rien de cette nouvelle orientation qui ferait suite, apprends-je, à un entretien avec Laurent Devèze. De fait, elle ne sait absolument pas comment elle va arriver à se positionner sur la Villette. Bertrand Charrette est là depuis quatre jours, mais « elle ne veut pas avoir l’air de lui sauter dessus ». L’idée serait d’insérer dans l’expo prévue par lui une galerie de portraits. Pourquoi pas ? Bref, vous le voyez, le projet primitif évolue, mais pas seulement au gré d’une inspiration artistique : il s’agit de s’imposer dans une structure qui n’est pas demanderesse. Je ne doute pas qu’elle y arrive et qu’en même temps elle se persuade de la nécessité de cet apport laborieusement mouvant. Elle sait qu’il lui faut à n’importe quel prix être présente sur le marché français, sous peine d’être lâchée par le bailleur de fond Baillon ! Elle saura très bien faire mousser le fruit, qui semble devoir être modeste, de son acharnement auprès des quelques Thibaudats nécessaires.
Tout ça, remarquez-le bien, me parvient par bribes, de même que c’est seulement ce soir que je découvre que le siège social des AMIS DE est situé au domicile de son mari, dont elle n’est aucunement divorcée. Pour bien me le prouver, elle me montre son passeport. J’en profite pour jeter un œil sur sa date de naissance : 1955. Je surprends l’unijambiste à en faire autant et à, visiblement, calculer l’âge que ça lui fait.
Quoi qu’il en soit, à mener ainsi grand train et à entretenir Fatima, les vingt-et-un mille Francs de l’A.F.A.A. et ses propres salaires filent vite. C’est moi qui prends l’initiative de lui proposer que LES AMIS DE lui versent un défraiement de trois cents Rands par jour. Après tout, elle est une artiste en déplacement. Je ne vois pas ce qui s’opposerait à cette idée. Je lui ai donc fait signer un reçu à ce titre et j’en couvrirai son compte lundi 13, ce qui ne sera sans doute pas du luxe vu l’usage qu’elle fait de sa carte Visa.
Dois-je préciser qu’à l’issue du repas, qu’elle paye, non sans me rappeler que je lui dois cent cinquante Francs pour la bouteille de Whisky achetée à Roissy le 19 janvier après que j’ai été dépouillé de mes moyens de paiement, elle nous ramène tous à la maison dare-dare. Je note qu’elle ne rentre pas la voiture au parking : l’unijambiste sera rapatrié après utilisation.

09.02.95 - À huit heure quarante-cinq, Sue Pan Grant m’apporte un petit dossier sur lequel elle me rappelle la Miss Griff de Sandrine. Elle jouera dans la Fringe d’Edimburg en septembre et caresse l’espoir que je ferai un saut pour la voir. Je ne la détrompe pas complètement. Sait-on jamais ?
À noter que l’impression que j’avais au Cap, de gens qui n’étaient pas empressés de voyager, se corrige ici un peu. Mais tout de même on reste loin de l’appétit des Russes et des Roumains. Et quant à leur désir de voir chez eux des choses venant du reste du monde, leur curiosité ne va pas plus loin que ça. Aujourd’hui, le programme comporte, en compagnie de Laurent Devèze, et d’une certaine Anne Dissez, directrice du Centre d’Art d’Amakhono, une rencontre avec, (je cite) « des théâtreux locaux », à Amakhono et Soweto.
Eh bien c’est une journée magnifique : Anne Dissez est une petite dame de quarante-cinq cinquante ans, qui est correspondante de R.F.I. ici depuis trois ans, après l’avoir été à Alger d’où elle s’est fait expulser. Elle vit à l’Africaine, et avec un Africain superbe, comédien né, bavard comme une pie, terriblement communicatif, qui s’appelle Vincent. Elle a ouvert, dans un coin de township situé entre d’anciennes mines d’or et une usine de je ne sais quoi en activité, une Maison d’Artistes qui logent et créent là. Ca ressemble à ce que les Allemands appellent un lieu alternatif. C’est très sympathique. Mais surtout, ce qui a été formidable, ça a été la visite l’après-midi à une école de Soweto où elle nous avait fait préparer un spectacle réalisé par les élèves, d’une fraîcheur, d’une énergie inouïes, et en même temps d’une qualité dans la gestuelle et la musique que pourraient leur envier moult professionnels. Les thèmes sont évidemment éducatifs, mais leur traitement prouve à quel point cela bouillonne dans ces ghettos noirs. Sans cette visite, qui s’est prolongée ensuite à la (je cite) « Maison de Culture Oncle Tom », où un professeur de danse donnait ses leçons à des jeunes adolescents, j’aurais pu croire que ces gens étaient endormis.
Laurent Devèze devait se joindre à notre équipée, mais il s’est fait excuser. Il a une angine. Bien entendu, Jean Liou n’est pas là non plus. Ca lui aurait pourtant fait du bien de constater l’existence de cette magnifique émergence, dans un contexte bien plus chaleureux que celui des Blancs. Le soir, il devait nous accompagner à Pretoria pour voir le spectacle auquel m’avait convié Walter Chikela. Mais Sophie ayant décrété qu’elle n’avait pas envie d’y aller, ça s’est nettement mis à le faire chier de m’y emmener tout seul. Il m’a donc dit que c’était très mauvais… Bref, nous nous sommes retrouvés dans une boîte où un magnifique saxophoniste a couvert de ses sons harmonieux toutes velléités de conversations. J’ai quand même profité d’un court moment de silence pour lui dire que ce n’était pas nécessaire qu’il se dérange demain pour m’emmener à l’aéroport : tous les rendez-vous qu’il m’avait donnés s’étaient soldés par des lapins. Pour celui-là, je préférais prendre un taxi. Bref, je l’ai engueulé.

10.02.95 - C’est mon dernier jour. Ouf ! Sophie a rendez-vous à quatorze heure avec Bertrand Collette. J’indique que j’aimerais assister à l’entretien, ne serait-ce que pour en rendre compte à l’A.F.A.A qui ne manquera pas de m’interroger sur l’état de son projet. Mais elle préfère le faire en tête-à-tête. J’acquiesce, mais cela me donne l’ouverture inespérée pour lui dire ma décision de n’avoir aucune responsabilité dans « Les Amis de ». Je lui assène qu’il m’est impossible de travailler sérieusement pour une personne qui ne livre jamais ses projets que partiellement et à petit feu. Elle n’est carrément pas contente mais c’est dit. À son retour, elle aura digéré.
Il me faut quitter mon appartement à dix heure. Je dépose mes bagages chez Fatima, qui m’embrasse très affectueusement, comme si ça l’enchantait que j’ai rivé son clou à Sophie. J’essaye, dans une banque, de changer quatre cents Rands en Francs, mais bernique : notre amusante monnaie est inconnue. Je dois me contenter de cent Dollars en petites coupures, qui me sont délivrées au terme d’une laborieuse et longue procédure administrative. Enfin j’ai mon dernier rendez-vous avec Laurent Devèze, à qui je dis tout le bien que j’ai pensé du spectacle vu à Soweto. Je lui dis que si j’étais Bertrand Collette, je ferais certainement venir ces jeunes gens à la Villette, mais que s’il ne le faisait pas, moi, j’essayerais. Il paraît que l’envoyé de la Villette devait venir avec nous hier, mais qu’il avait un important rendez-vous financier, car, si j’ai bien compris, il cherche des sponsors ici. Et puis, ô surprise, voici que, redisant que la seule chose intéressante à importer serait du théâtre de rue, je cite au passage NEGRABOX… Ca fait tilt dans sa tête : « Negrabox ? Negrabox ? C’est bien cette boîte noire dont mon secrétaire général m’avait dit qu’elle était géniale quand j’étais à Cracovie ? » _« Oui, c’est elle », lui dis-je. « Mais c’est ça qu’il faut partout et partout » _« En effet, je le pense, mais il faudra convaincre Marie Bonnel » _« Marie, Marie, je vais lui téléphoner, faut pas qu’elle nous embête ». Attendons, dans la semaine à venir, l’appel à mon bureau de la décideuse de l’A.F.A.A. Effectivement, de tout ce que je propose, c’est PESCE CRUDO qui convient le mieux. DALANGUE, cela dit, ne serait pas mal dans la ville blanche de Pretoria. J’avais pensé aux SQUAMES, mais je ne suis pas sûr que rajouter la couleur du chaînon manquant entre le singe et l’homme soit une bonne idée. Elle le serait, inventée par eux, pas octroyée par la France. Il me parle aussi de Dominique Houdart, et cela tombe bien puisque je voulais lui dire l’intérêt possible de Gary Friedman pour LA DEUXIÈME NUIT. L’ennui, c’est que ce sont LES FABLES DE LA FONTAINE, qui avaient attiré son attention dans ma liste. Alors là, surtout ne le répétez pas à Dominique Houdart, mais je suis trop honnête et je n’ai pas pu l’encourager.
Terminons. Je pense qu’il y a une pièce que les Blancs de ce pays devraient jouer, c’est ANDORRA de Max Frisch. Il y en a une autre que les troupes mixtes devraient tourner dans les villages, c’est L’EXCEPTION ET LA RÈGLE de Brecht. Au fait, tout BRECHT aurait sa place ici. On ne l’a jamais joué puisque c’était un bandit communiste. Cela vous situe le chemin à parcourir.



RETOUR EN EUROPE

02.03.95 - Le dernier spectacle de la célèbre CUADRA DE SEVILLA s’appelle « Identitades » (« Identités »), « poème plastique et musical sur deux cultures ». Je l’ai vu à Barcelone où il semblait enchanter le public du Mercat des Flors.
Il existe entre les Catalans et les Andalous une vieille… comment dire ? … rivalité ? Compétition ? Hostilité ? Différence ?... Qui ne va pas jusqu’à l’affrontement, mais qui culturellement est sensible, essentiellement au niveau du langage. À Barcelone, toutes les pancartes officielles sont écrites en castillan et en catalan… Tiens… « Castillan » m’est venu spontanément sous la plume. Pourquoi pas « andalou » ? Quoi qu’il en soit, c’est cette dualité que « Identitades » a voulu exprimer, et Salvador Tavora l’a fait sous la forme d’une juxtaposition musicale et dansée qui m’a paru sacrifier davantage à l’esthétisme qu’à la signifiance. Sous l’œil d’un aigle (qui n’est qu’un faucon) vivant perché au haut d’un mât, les groupes se succèdent en sardane et flamenco, en mouvements chorégraphiés souvent symétriques. Certains n’ont pas de contenu. Ils font seulement joli. D’autres recèlent une certaine violence. Il y a une machine à broyer les drapeaux qui rappelle la grande époque de cette troupe dont j’ai dit un jour, en voyant le magnifique parcours de ANDALUCIA AMARGA, « celle-là, je la veux ».
Aujourd’hui, il me semble que la démarche s’est amollie. Elle a même, un peu, perdu de sa rigueur. Surtout, elle ne me touche pas. Mais cela vient peut-être de ce que le discours de ce spectacle est, pour moi, trop interne à l’Espagne. Ici, ce n’est pas le reste du monde qui est interpellé, mais seulement la Catalogne. Comme il n’y a pas eu de guerre sanglante, je m’en fous un peu… Que dis-je ? À un moment, on voit des paysans qui agitent des faucilles. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que les Catalans auraient dû faire leur pendant avec des marteaux. Pendant la guerre civile, c’est par Radio Sevilla que Franco diffusait son message, tandis qu’à Barcelone, les brigades étaient internationales. Oui, il y a eu du sang, mais Salvador, à travers ses poèmes et sa gestuelle, ne l’a pas évoqué. Reste que son spectacle est très beau, illustré par des superbes peintures de Josep Maria Rossello.

08.03.95 - J’avoue que j’ai balancé. En dirai-je un mot dans ce carnet ? Ou en ferai-je l’impasse ? Je connais en vérité peu ce jeune homme à la mode qu’est Stéphane Braunschweig. Je me souviens d’une très moyenne CERISAIE curieusement implantée dans un décor de restaurant japonais. Je n’ai pas vu LE CONTE D’HIVER, dont le dispositif scénique était, me dit-on, identique à celui de l’AMPHITRYON de Kleist, qu’il présente à l’Athénée en reprise du festival d’Avignon. Ce dispositif est, en fait, la vedette de cette « lecture » : c’est un plancher en pente raide qui se scinde parfois en trois morceaux. En haut, le ciel est étoilé. En haut, Colette Godard a écrit avoir vu la sincérité, en bas le mensonge. À moins que ce ne soit la contraire. L’imposture, dans cette histoire, me semble être clairement du côté des Dieux. Quoi qu’il en soit, les humains ont clairement quelques difficultés à se mouvoir sur cette pente qui, par gag, devient savonneuse pour les pieds sur raquettes de Mercure. Parfois, ils semblent être dangereusement au bord d’un gouffre. Bien sûr, ce n’est pas dans ce type d’espace abstrait que Kleist, après Molière, avait situé le lieu de l’action. Dans le texte, on parle de la maison, de la porte que le facétieux Mercure claque au nez du pauvre cocu. Pourquoi ne pas, cependant, accepter cette transposition par laquelle le metteur en scène exprime SA lecture ? Certes, à la réflexion, cette dite lecture est un brin simpliste. Mais qu’aurait pu faire d’autre ce garçon qui, bien évidemment, n’aurait pas jugé convenable de placer l’œuvre dans l’environnement décrit par l’auteur ? Au demeurant, il brouille ses propres cartes : Alcmène, comblée de jouissance par l’organe de Jupiter, apparaît demi nue en haut de la structure. Effectivement, le dieu a dû la faire monter au septième ciel ! Et elle est sincère quand elle croit avoir retrouvé un mari revigoré. Mais bon. L’œuvre aurait pu se suffire à elle-même, encore que j’ai trouvé cette version de Kleist quelque peu lourdingue. Intéressante est la fin, où Jupiter ne se dévoile pas quand il se trouve en face du véritable Amphitryon très paumé, complètement dépassé.

09.03.95 - Moi, j’avais bien aimé LES CHIENS DE LA MER, deuxième volet de la trilogie que Denis Chabroullet avait entrepris avec TEMPS DE CHIEN, mais il est vrai que ce montage autour d’un bateau naufragé avait paru longuet à certains. J’affirme que CHIENS DE FAÏENCE, dernière partie de ce curieux cheminement à travers notre chienne de vie, est un spectacle tout à fait remarquable.
La structure est artisanale. Je ne vois pour la comparer que LE GÉANT du Royal de Luxe. Non que le résultat soit le moins du monde comparable. Les matelots qui actionnaient à vue les fils complexes de la grande poupée articulée, sont ici cachés, vêtus et masqués de noir. Mais eux aussi actionnent des engrenages compliqués, avec une virtuosité anonyme qui tient incontestablement de l’univers de la marionnette, à une échelle insolite. La structure va ainsi se mettre en place sous nos yeux. Les murs vont se fermer sur ce que Denis Chabroullet appelle « la cellule de Jean-Francis », une pièce aux multiples chausse-trappes, où les objets sont des pièges ou des complices. Jean-Francis était déjà le personnage que Tonio avait quitté dans TEMPS DE CHIEN, pour aller vivre avec deux femmes dans un chalutier vermoulu, tandis que lui-même s’enfermait dans une forêt, « vivant de chasse et d’eau fraîche ». Ici, nous assistons au retour de Mario, et aux pièges que lui tend Jean-Francis. Il n’y aura pas de dialogues entre les deux solitaires.
Le spectacle est sans paroles, exclusivement fondé sur des images et sur les étonnantes qualités d’expression et d’acrobatie de Jean-Pierre Hutinet et Michel Motu. Le son y tient une grande place. Jean-Francis est suivi pas à pas par une mouche. Tonio arrive par un beuglement de taureau désespéré. Jean-Francis lui tend ses pièges avec la musique pour complice. Il n’y a pas une seconde de relâchement par Jean-Francis du dispositif qui conduira Tonio à une mort inévitable, et lui-même au bout de son chemin.
Le discours n’est pas très lisible : Denis Chabroullet nous raconte dans le programme l’histoire de ses deux héros, mais en vérité l’anecdote importe assez peu. « L’image éveille l’inconscient », écrit-il, et en effet chacun peut, quelque part, se raconter l’histoire qu’il veut, ou ne pas se raconter d’histoire en se laissant simplement porter par ce qu’il voit et entend. La trilogie sera bientôt présentée en continuité. Ce sera NOM D’UN CHIEN. Peut-être alors l’évidence du rapport entre ces deux êtres, qui débouche sur la mort, éclatera-t-elle. Mais sera-ce mieux ? Je n’en sais rien. Quand il décrit la trame qui l’a guidé,Chabroullet nous confie, me semble-t-il, une clef. Elle lui a ouvert la route d’un déroulement d’une parfaite logique, mais qu’il n’a pas voulu rendre trop claire : il s’agit d’un délabrement. Celui de notre Société. Est-ce que cela ressort de ce qu’il nous livre ? Je m’en fous. J’ai aimé son spectacle pour sa force, sa perfection, sa virtuosité. Sa leçon m’est restée confuse. Le militantisme, s’il y est contenu, est bien masqué.

26.04.95 - Nous sommes dans un quartier « à risques » de la banlieue de Toulouse. L’environnement n’est pas sordide. On a sûrement voulu adoucir le béton par quelques pelouses et plans d’eau. Mais la maintenance n’a pas suivi partout et beaucoup de murs s’effritent ! Il y a là un Centre Culturel qui, tous les ans, organise un petit festival. Ce sont les Plasticiens Volants qui ont été commis pour animer la fête. Ils ont fait appel à Coco, Didier Jaconelli, ex des Royal de Luxe et train en Colombie, pour que la grande structure qui avait fait événement aux deux Jeux de Barcelone se meuve une nouvelle fois sur un parterre d’idées.
J’arrive à vingt heure trente par le métro. Personne sur le lieu qu’on m’avait désigné. À tout hasard, je suis quelques grappes d’adolescents maghrébins qui semblent se diriger vers quelque part. En chemin, une nana m’arrête : « Le spectacle, c’est demain… » Heureusement elle poursuit : « C’est demain qu’on fait la révolution. » Je respire et me rassure tout à fait en entendant un martèlement musical et en apercevant, émergeant au-dessus des obstacles visuels, la superbe forme d’Ezili, dont je n’aurai, tous comptes faits, manqué que le gonflage. Elle est vraiment magnifique, cette structure femelle gigantesque d’où émane je ne sais trop quelle douceur, quelle humanité ! Guidée par des mains expertes, elle va parcourir un itinéraire parsemé de stations au cours desquelles se passent, au sol, des événements très « théâtre de rue », avec un échassier qui ouvre la route, quelques engins étranges style Courcoult primitif, beaucoup de fumigènes et quelques explosions, dont l’une envoie en l’air des tonnes de confettis qui, retombant sur la foule, font la joie des gamins et la consternation des agents de la voirie. Un vilain monstre, caché dans un parking souterrain, veut faire la peau de la belle Ezili, mais une toile d’araignée géante aura raison de la méchante. Beaucoup de gens suivent l’événement, surgis d’un peu partout, et pas seulement des Arabes. Il y a là des personnages qu’on aimerait pas croiser dans une rue solitaire, surtout s’ils sont en nombre. Mais là, il y a comme une trêve. Des agressions semblent impensables et d’ailleurs les flics sont absents. Au son de « La Mer » de Charles Trenet, Ezili disparaîtra à son étape finale dans une structure de vagues un peu informelle, mais dont on comprend bien la symbolique.
J’étais plutôt content en quittant cette promenade et, en même temps, je mesurais que ce qui manque au Plasticiens Volants, c’est un dramaturge et un metteur en scène. Leur titre dit bien ce qu’ils sont, des inventeurs de forme magnifiques qui, après tout, quelque part, se suffisent à elles-mêmes mais qui requièrent de l’aide si la nécessité s’impose qu’elles racontent une histoire. Ici, Coco a bien fait les choses, mais à l’intérieur d’un univers qui, à mon avis, n’était pas à la hauteur de l’œuvre qui dominait les anecdotes. Surtout, les « artistes », livrés à eux-mêmes, faisaient un peu n’importe quoi. La poésie, c’est difficile, très difficile… Mais bon. Ne soyons pas chien. Je n’ai pas regretté d’avoir pris un avion pour assister à cette performance.

27.04.95 - C’est à Rennes, dans le cadre d’un festival (avec colloque), intitulé « Mettre en scène », que Johann Le Guillerm a planté le chapiteau vert de son CIRQUE ICI. Après Archaos, après le Cirque O, le voici SEUL pendant soixante-quinze minutes. La performance est encore plus redoutable que pour l’acteur de théâtre qui affronte seul un public, car ici il ne s’agit plus seulement de meubler le temps seconde après seconde avec des mots, des mimiques et des gestes, mais avec des exercices physiques qui, selon la règle du genre, doivent aller crescendo dans la difficulté. Naturellement, il est interdit à l’artiste d’avoir des coups de fatigue, ou alors ils doivent avoir l’air voulu. De même que doivent avoir l’air voulus les numéros ratés. À moins qu’il ne dégage une zone de sympathie grâce à laquelle le public, non seulement lui pardonnera ses faiblesses, mais même pourra les prendre en compte pour asseoir son succès.
Le spectacle que propose Johann n’atteint que partiellement son objectif. Au lieu de peaufiner jusqu’à la perfection un ou deux exercices, il nous en présente dix. Du coup, l’atmosphère, qui est l’essentiel dans ce genre de proposition, a du mal à se créer. En fait, il y a un seul moment où l’on vibre avec le virtuose, c’est quand il entreprend, laborieusement, et avec plusieurs ratés, de traverser sa piste sur des bouteilles. Les maladresses, les pertes d’équilibre, jouent en sa faveur car on suspend, avec lui, son souffle à chaque pas. Autrement, bien sûr, on a droit à un remake de son « J’ai faim », avec exhibition de torse famélique. Et je confesse que ses autres numéros ne m’ont pas laissé beaucoup de souvenirs, si ce n’est qu’ils sont soutenus pas quatre excellents musiciens, qui ont su inventer une musique de cirque d’une excellente originalité au service de son physique, dont l’ingratitude est souvent un plus tant il sait s’en servir avec distance.

28.04.95 - Il y avait un professionnel du jugement, genre Jean-Pierre Lacoste, qui faisait la fine bouche à la fin du spectacle de Didier Guyon : LES BÉBÉS. Il était bien le seul, car moi, j’étais ravi et content de l’être, car cela me prouvait que j’avais su rester frais, tout comme d’ailleurs les six cents spectateurs de la PASSERELLE de Saint-Brieuc, qui ont fait un triomphe à cette charmante création de Fiat Lux. Bien entendu, les bébés sont joués par des adultes, deux garçons et quatre filles, qui ont suivi des cours de petite enfance pour nous montrer physiquement, gestuellement, l’évolution, après qu’une petite étoile tombée du firmament leur ait apporté le don de la vie, du nourrisson depuis l’instant où, irrémédiablement couché, il agite frénétiquement ses jambes, jusqu’à celui où, bien campé sur ses deux pieds, il accumule les conneries, en passant par tous les stades du progrès évolutif.
Très bien signifiées sont les montagnes d’embûches que surmontent ces petits êtres au fur et à mesure de leur ascension. Se retourner d’abord, puis s’asseoir, puis faire les premiers pas incertains et bientôt plus affermis sur des jambes arquées qu’accentuent les grosses couches qui engoncent et encombrent, la curiosité de la découverte des sexes différents, la violence destructrice qui pourrait aller jusqu’au meurtre. C’est un monde où les adultes ne sont présents que par auto affrontements lointains, soit qu’on ne les voie qu’en ombres chinoises gigantesques, soit qu’ils s’engueulent face au public, rideau fermé sur l’univers des gamins.
Didier Guyon a tiré ce petit chef-d’œuvre de ses observations personnelles. Il l’a fait avec sensibilité et tendresse, aidé, il faut le souligner, par une troupe qui y va franco et par une partition musicale, mi-en direct avec un accordéoniste et souffleur dans des instruments à vent, mi-sonorisée sur bande.
Alors, me direz-vous, qu’est-ce qui peut bien faire bisquer les grincheux ? Peut-être bien que le parcours soit trop simple, trop logique dans sa continuité chronologique, trop « sans fautes », sans déviations perverses, en somme, trop SAIN. Ils ne se rendent pas compte qu’au travers de l’évidence magnifiquement théâtralisée par l’observateur Guyon, c’est eux-mêmes qui sont, quelque part, interpellés. C’est ce refus du souvenir, de ce qu’ils ne veulent pas se rappeler, qui les dérange.
Conclusion : ceux qui n’aiment pas les BÉBÉS de Fiat Lux doivent d’urgence aller consulter leur psychanalyste. Moi, on pourra tenter de me minimiser le propos en me parlant de premier degré, de superficialité etc… Je dirai : « Creusez… en vous-même ». Et oubliez « GARCON UN KIR », qui était un superbe divertissement, certes, mais seulement un divertissement. LES BÉBÉS sont drôles, nous font beaucoup rire, mais ce qu’ils nous apportent est bien autre chose qu’un divertissement.

Publié dans histoire-du-theatre

Commenter cet article