Du 20 janvier au 4 février 1995

Publié le par André Gintzburger

J’ai obtenu de l’A.F.A.A. une « mission » pour aller explorer un nouveau « marché » : l’Afrique du Sud qui vient tout juste d’abandonner l’Apartheid et de choisir Mandela comme président.
Entendez bien que la seule chose qui m’est offerte est le billet d’avion, ce qui n’est pas négligeable mais à part ça je devrai tout payer hôtels, bouffe et tous les à côtés. Je ne pars pas seul : Sophie Loucachevski a elle, obtenu une bourse pour monter en deux mois un projet.Elle a une pisteà travers une poëtesse noire qu’elle a rencontrée lors d’un colloque à  Dijon. Moi, je vais le nez au vent dans l’esprit de ramener peut-être un spectacle en Europe. J’ai connu à Perth des gens du Market Théâtre avec lesquels j’avais eu un contact chaleureux. C’était encore au temps de l’Apartheid. J’emporte un camescope pour filmer d’éventuels souvenirs.

.        20.01.95 - Ce voyage en Afrique du Sud commence par Johannesburg et la première impression que me communique cette ville est une vision de tiers-monde. Les rues et les trottoirs sont jonchés de papiers sales. Les mamas noires se trimballent avec des ballots sur la tête. Il y a des échoppes à même le sol. Bref, une vision banale dans une ville également banale. Très peu de Blancs. Je les retrouverai entre eux (ou presque, car leurs serviteurs sont noirs) au Sunside Park Hotel, au Carlton, à l’American Express et, le soir, dans un restaurant russe à l’ambiance assourdissante de piano-bar. Les Whites vivent dans la terreur des agressions, et des vols. Ma chambre d’hôtel est pleine de recommandations à ne rien laisser traîner qui ait de la valeur. La nuit, les trottoirs sont absolument déserts. On ne se déplace qu’en voiture tous loquets fermés.
Sophie Loucachevsky et moi-même sommes accueillis à l’aéroport par Jean Liou. C’est un jeune coopérant que le conseiller culturel, Laurent Devèze, a affecté à nos personnes et qui n’en semble pas excessivement ravi, d’autant plus qu’à entendre les questions de Sophie, il sent très vite que son week-end va être fichu. L’hôtel qui nous a été réservé est tout à fait clean et first class. Il n’est pas très cher pour ce qu’il est.
Laurent Devèze vient de Cracovie. Il est là depuis six mois. Il est en train d’installer l’I.F.A.S. (devinez !) juste à côté du Market Theatre, installé dans un ancien marché dont il a conservé les enseignes, avec une curieuse scène en éperon,  nous y  dérangeons une répétition « white », et il nous emmène déjeuner dans le meilleur restaurant africain de la ville, qui est justement tout à côté. Repas pas trop léger, mais bon, au cours duquel je découvre qu’il ne va pas m’être facile de mener à bien mon plan de travail à côté de Sophie qui ne voit midi qu’à sa porte, et qui a une curieuse façon d’entraîner les gens sur un terrain incertain qu’elle consolide et finit par rendre vrai, à force de croire elle-même qu’il l’est. C’est comme ça qu’elle va sans doute réussir à imposer SON projet à Bertrand Collette pour le Printemps à Johannesburg, qui ne l’avait pas du tout programmé à la base. Elle a inventé, pour « déranger » l’ordonnancement prévu des manifestations, qu’elle ne trouve pas « intéressantes » (« il est très isolé artistiquement », dit-elle) que des « perturbateurs, quatre Africains plus quatre artistes « français » qu’elle a déjà choisis, et parmi lesquels il y aura Simona (roumaine) et deux musiciens catalans, feraient des « interventions » un peu à la manière du « théâtre feuilleton »… et elle s’est convaincue à tel point de la nécessité de la chose qu’elle ne met pas en doute sa concrétisation.
Alors que va-t-elle faire pendant deux mois dans ce pays ? Des ateliers, avec des artistes que lui rabat sa copine chez qui nous allons au Cap. Et… Écrire une pièce… celle sur Winnie Mandela, à moins que ça ne change, mais pour la monter quand… Où… Je crois qu’elle a pris conscience du fait que les routes parisiennes lui sont relativement barrées à cause de son échec du Pouchkine en Avignon, de sa brouille avec Josyane Horville et Nicole Gautier, et, d’une façon générale, de son « infernalité », qui n’amuse évidemment les gens que quand elle va avec le succès. Elle a, c’est certain, avec un goût prononcé pour faire compliqué quand on pourrait faire simple, un aspect Arlette Reinerg évident.
Quoi qu’il en soit, chaque fois que, pendant ce repas, j’essayais d’en placer une pour que le Conseiller m’arrange des contacts lorsque nous reviendrons à Johannesburg, finalement bien tard à mon goût, le 5 février, elle me coupait, voire faisait des commentaires qui eussent été préférables en tête-à-tête. Les avis qu’elle émet sont toujours péremptoires et assénés comme des vérités qu’on ne remet pas en question. Ainsi a-t-elle scié mon discours, évidemment positif dans ce contexte, sur Césaire, en proférant un avis que lui a soufflé un ami à elle qui, bien sûr, ne pouvait pas se tromper, et qui n’allait pas sans une dose de mépris : « C’est un vieux, il est fini ». Enfin, nous verrons pour la suite, mais je sens qu’il serait bien que je ne m’accroche pas tout au long à cette personne qui pourrait bien me prendre pour un valet plutôt que pour un serviteur.
J’ai tout de même réussi à me faire une idée définitive sur le « train des cultures » de Didier Mouniotte.  Certes, je n’ai eu que l’opinion de Laurent Devèze, mais elle va tellement bien dans le sens de ce que je pensais à priori que je vais abandonner la vague pensée que j’aurais pu avoir d’y participer. Bon. Laurent Devèze est contre. Il y voit un plaquage sur l’Afrique de fantasmes européens. Il ajoute qu’ici le « train » n’a pas une bonne image de marque. Il est identifié par les communautés noires comme l’entreprise qui a tué des milliers d’ouvriers lors de sa construction. Ca ne se fera sûrement pas. On n’a pas reparlé du Royal de Luxe mais, là encore, l’idée de Jean-Luc Courcoult de faire rouler un 747 dans les rues de la ville (je n’en ai d’ailleurs pas remarqués d’assez larges), avec des Zoulous sous une aile et des je-ne-sais-quoi sous l’autre n’aurait pas, selon ce que j’entends ici, inspiré un élan de fraternité entre les tribus mais plutôt le contraire. Jean-Luc, au fond, il a quelque chose de Sophie : quand il a une idée, ça ne peut être à ses yeux que la bonne et les autres sont des cons. L’un comme l’autre ne se rendent qu’à un argument : l’économique. Encore que Sophie ait moins tendance de dire à son intendance : « Moi je veux ça, débrouillez-vous ». Les épreuves l’ont contrainte à plus de modestie, en apparence du moins.

21.01.95 - Samedi. Il y a près du Market un marché aux puces (principalement artisanal) où des gens viennent vendre des objets, certains très beaux. Sophie, bien sûr, n’aurait pas raté ça. Je l’ai suivie et finalement, j’ai craqué pour quelques bricoles. Elle, il faudra qu’elle mette tous les poids de sa logique, qui, comme vous le savez est très personnelle, pour convaincre les employés d’Air France de ne pas lui facturer d’excédents de bagages. Il faut dire que c’est une forte femme. À la fin de ses courses, elle portait un sac qui devait bien faire vingt kilos. Curieux, ce marché : la langue française y est familière à beaucoup de vendeurs qui viennent ici du Cameroun, du Zaïre, même de Côte d’Ivoire et du Sénégal. Les étals, tous très propres, sont tenus par des Noirs et aussi par certains Blancs. La clientèle est mélangée. Les produits, masques, bijoux etc… etc… sont plutôt très bon marchés. Une exhibition de danseurs et chanteurs, genre Place de l’Horloge, se tenait devant le Market Théâtre, où peut-être nous irons demain assister à des improvisations d’acteurs agissant sur demandes du public. Il nous a été dit que ce théâtre, qui a été à la pointe de la contestation noire, soit à la recherche d’un nouveau souffle. Ce n’est, bien sûr, pas surprenant. Un violent orage est venu interrompre les allées et venues de l’après-midi.
Il paraît que Jean Liou est homosexuel. Hier soir, après le restaurant russe, je me suis fait ramener à l’hôtel en Père Tranquille, mais la noctambule Sophie a suivi notre cicérone dans des lieux blancs, carrément situés dans la mouvance en question. Non sans ambiguïté, elle raconte s’être retrouvée dans une boîte où pédés et lesbiennes se côtoient sans se mélanger. Apparemment elle a eu des problèmes pour se rapatrier, car l’entraîneur l’avait laissée dans d’autres mains et elle avait oublié le nom de l’hôtel. Ce matin, vers midi, elle était un peu fatiguée !

22.01.95 - Je vais penser que nos ambassades sont toutes des repaires de pédés car, en fait, la bande que s’est attachée Sophie y est liée de près. Et, bizarre, bizarre, comme elle avait demandé à voir au théâtre quelque chose qui sorte du conventionnel, nous nous sommes retrouvés le soir au Youth Theatre, qui est une petite salle du CIVIC THEATRE, complexe culturel moderne à la Hollandaise, devant une revue de folles tordues complètement éclatées, qui comblait de bonheur un public où les Blancs étaient en grande majorité mais où les couples ne manquaient pas. En vérité, cet exhibition s’inscrivait dans la ligne de la fin de l’Apartheid. En même temps que les Noirs entraient dans la ville, les pédés revendiquaient de sortir du ghetto où le puritanisme protestant les enfermait. J’avais vu l’équivalent exact de cette revue il y cinq ans à Moscou, et, me semble-t-il, il y a trente ans, à Détroit. Dans la ville américaine, comme ici, les commentateurs mettaient l’accent non pas sur l’accent sexuel, mais sur le fait qu’il y avait côte à côte sur scène des Noirs et des Blancs. Sophie y est allée de son petit « démagogisme » en disant que le plus beau, qui dansait et chantait le mieux, était le Noir.
Increvable, décidément, cette Sophie. Après le spectacle, qui était tardif, nous sommes allés manger dans un restaurant indien où il m’a fallu subir l’agression des décibels, ce qui est malheureusement trop fréquent dans ce pays. Quand nous eûmes fini, il était une heure trente. Jean Liou, qui avait hâte de se retrouver en tête-à-tête avec le Sénégalais venu lui rendre visite, m’a ramené à mon hôtel, mais elle est restée sur place, seule, avec l’intention d’aller « écouter de la musique ».

Ce matin, c’est dimanche. Il fait frais. Je me suis arrangé dans l’après-midi un seul rendez-vous, mais il peut être intéressant. Il se trouve qu’un des homosexuels de la bande à Jean Liou est un personnage ouvert à la culture, qui séjourne à Pretoria depuis deux ans et demi avec un statut de statut diplomatique, mais pas à l’Ambassade de France, à la Délégation de l’Union Européenne en Afrique du Sud. Je ne savais pas que ce genre de structure existât. Il semblerait qu’il y ait du blé à Bruxelles pour certains projets. Mais n’anticipons pas. je crois que ce François Dronnet, (dont je note ici les coordonnées pour le cas où j’égarerais sa carte : P.C. Box 945 à GROENKLOOF 0027, tél : (012) 46 - 4319 - fax 46 - 9923… NON ! Apparemment il a déménagé et il faut lire : P.O. BOX 1151 à GROENKLOOF 0027 (Pretoria) tél. (012) 642 5984, fax (011) 648 2042) est beaucoup plus capable que Laurent Devèze de me ménager des contacts valables. Nous avons une conversation de près de deux heures d’où il ressort qu’il aimait le projet du Royal de Luxe avec l’avion, ce qui n’est pas le cas de Laurent Devèze. Il semblerait que NEGRA BOX (au titre près, peut-être) soit quelque chose qui pourrait rassembler les communautés car, ne nous y trompons pas, dans les théâtres, il n’y a que les Blancs, et sa description de ce qui s’y passe est plutôt ringarde. Il me parle d’un festival, à Grahamstown, dirigé par Lynette Marais, et de Gary Friedmann (AREP) qui ferait des choses originales dans le registre des marionnettes. Bref, il promet de m’arranger des contacts avec des gens capables d’éclairer ma vision des possibilités. Attendons de voir s’il est fiable.

23.01.95 - L’orage violent qui s’est abattu sur la ville à dix-neuf heure, nous a empêchés hier soir d’aller assister aux impros du Laboratoire du Market theatre.
Ce matin, catastrophe, Sophie a perdu, lors d’une de ses tribulations nocturnes, la clef de son coffre à l’hôtel. Il y a dedans ses papiers, son argent, son billet d’avion et sa carte visa. L’hôtel appelle un serrurier qui opère comme un cambrioleur et met plus d’une heure à réussir l’ouverture. Nous avons donc failli rater l’avion pour CAPETOWN, ou KAPSTADT, comme l’écrivent les Afrikanders. Cela dit, nous l’attrapons sur les chapeaux de roue, Sophie a dû mal à s’en remettre… et nous glandons trois quarts d’heure debout en salle d’embarquement ! C’est la vie !
Au point où j’en suis de ma « mission », si je devais faire un rapport aujourd’hui, je crois que j’écrirais ceci : dans les théâtres installés, la proportion de Blancs qui fréquentent est de quatre-vingt-dix-neuf pour cent. Sur les scènes, il est de bonne mode d’injecter une proportion de colorés. Ainsi les privilégiés spectateurs de la race supérieure peuvent-ils s’habituer à voir de loin des Noirs jouant à les imiter. Car, bien sûr, on ne parle pas ici de musique. Depuis toujours, on va voir et entendre les exhibitions africaines. Il s’en fait dans la rue. Habillés dans leur costumes traditionnels, ces Noirs-là ont l’air déguisés. Mais revenons au théâtre : il sont beaux, mais apparemment ce qu’on y joue est très ringard. Ce que nos gays amis nous ont montré signifiait, selon eux, le summum de l’audace. La chape de pudibonderie protestante semble peser d’un grand poids sur tout ce qui est culturel. Qu’est-ce que notre théâtre peut apporter à ces gens-là qui, de surcroît, ne connaissent pas notre langue ? Une pièce pourrait, selon Laurent Devèze, être donnée deux fois dans un petit théâtre de Johannesburg, du Cap, de Port Élisabeth et de Durban. Je le crois même optimiste si je sais que l’Alliance Française du Cap compte quatre cents élèves. Il y aurait sans doute quelque chose à tenter du côté de la danse, encore qu’il semblerait qu’en danse moderne il n’y ait pas grand-chose. Ce discours va dans les deux sens car, bien sûr, qu’importer si ce n’est de la musique ? Mais, me direz-vous, et le fameux Market Theatre ? Là, les Noirs jouent et le public est mélangé. Oui, sauf que la fin de l’Apartheid lui pose le même préjudice que la mort de Franco à Arrabal. Il lui faut refabriquer un message. Et chacun sait que les discours positifs n’intéressent personne. Exaltants, ils sont synonymes de propagande. Un spectacle noir qui essayerait de valoriser une ère nouvelle serait d’autant moins pris au sérieux que le climat dans la rue le démentirait. D’un autre côté, la dénonciation de cette insécurité ne peut être le fait d’une troupe noire, puisque c’est la faune pauvre des townships, qui a déferlé sur la grande ville, qui fait peur aux Blancs, et pas toujours à tort. Alors, y aurait-il une troupe Afrikander qui s’insurgerait contre la fin du développement séparé des races et le clamerait ? Je ne sais pas si elle existe. Si c’était le cas, elle aurait peut-être du succès ici, mais elle se ferait sûrement jeter en France et il n’entre d’ailleurs pas dans mon image de marque de promouvoir ce genre de produit !
Mais l’ART, me direz-vous, l’ART pour l’ART, ces gens ont du talent, ils vont bien s’y attacher. À voir… Beaucoup de troupes sont ainsi passées de l’esthétisme au service d’un contenu à l’esthétisme au service d’une ambition artistique individuelle. Il y aurait sans doute un terrain qui pourrait réunir les communautés, c’est le théâtre de rues. Je verrais bien ici LA VÉRITABLE HISTOIRE DE FRANCE, ne serait-ce que pour montrer qu’il n’y a pas de honte à ce qu’un pays tourne en dérision ses propres racines ; ou NEGRABOX ; ou LA PETITE REINE ; ou LES SQUAMES. Très bonne idée sans doute, LES SQUAMES dans ce contexte. Hélas, qui paiera pour les faire venir ?
En montant dans l’avion, nous avons vu une jeune femme blanche faire une moue de dégoût en constatant qu’elle allait être assise à côté d’un Monsieur noir, au demeurant très convenable. Elle a obtenu de changer de place.
C’est Fatima Dieke, la poétesse amie de Sophie, qui nous accueille au Cap. L’itinéraire de cette petite bonne femme au rire éclatant facile est surprenant. Ici, elle gagne sa vie comme employée dans une station-service. Elle habite à Langa, une banlieue noire de Capetown où la population, les jeunes surtout, vit dehors. Sa maison est modeste mais ses filles, bien sapées, proprettes, aux joues presque roses malgré la peau noire, font des études. Nous passerons rendre visite à l’une d’elles dans une école allemande, où on s’attendrait à ne croiser que des Aryens ! C’est à Dijon, dans un colloque, que Sophie l’a rencontrée. Elle écrit. Le Market Theatre a joué une de ses pièces. Elle n’a pas d’éditeur. Elle n’est guère connue des Français du pays. Son engagement politique A.M.C. est clair et affiché. Elle a l’air d’entrer tout naturellement dans les endroits publics hier encore réservés aux Blancs, mais en vérité, je saurai que c’est encore pour elle un effort à faire à chaque fois, avec l’angoisse de savoir comment elle sera accueillie.
Le Cap n’a rien à voir avec Johannesburg. D’abord c’est une ville avec des trottoirs, des boutiques, un front de mer très agréable. Nous y sommes logés dans des appartements pour vacanciers, style Orion de Saint-Jean-de-Luz. Ensuite l’invasion du tiers-monde est beaucoup moins sensible. On nous explique d’ailleurs que les Noirs n’ont jamais été majoritaires et que ce sont les Métis qui dominent. Le bilinguisme anglais - afrikander est affiché partout et il y a, paraît-il, des gens qui n’entendent pas l’anglais. Notre premier repas est consacré aux fruits de mer. Huîtres, coquillages et poissons se mangent comme chez nous.

24.01.95 - J’invite à déjeuner les deux directeurs d’Alliances Françaises du coin. J’ai connu Frédéric Michel brièvement quand il était à Hyderabad en Inde. C’est un petit homme sympathique, sans plus, gentil mais pas très futé, et de toute manière, il vient d’arriver. Son collègue de Mitchell’s Plain, dont l’Alliance est implantée en township métis, m’a fait penser à Thiériot quand il était à Sao Paulo. C’est un routier du terrain. Il vient du Nigeria. On l’avait nommé à Pretoria mais ça ne lui a pas plu. Ces Messieurs se laissent traiter sans broncher dans un restaurant belge, où je mange un très bon steack tartare. Frédéric Michel est un peu paumé en face de Sophie, qui voudrait qu’il lui arrange une réunion générale des gens intéressants et qui aimerait qu’il lui trouve un théâtre pour travailler. Le hasard de la disposition à table fait que j’ai, moi, davantage de dialogue avec Philippe Lebreton, qui m’arrange pour le lendemain un contact avec un mime qui a eu Marceau comme prof, et qui s’appelle John Jacobs. Il donne un spectacle à onze heure trente quelque part, demain matin.
Le soir, Sophie et moi sommes supposés aller voir un spectacle à dix-neuf trente, mais il était prévu qu’avant elle irait, avec la voiture qu’elle a louée, chercher Fatima à Langa. Je balance un instant à l’accompagner ou à la retrouver au théâtre, mais finalement, la curiosité aidant, je pars avec elle, mon caméscope sous le coude. Chapeau pour le sens de l’orientation, avec conduite à gauche, de Sophie. Nous voici vers dix-neuf heure dans la jardin de la poétesse. Mais pas de poétesse. Sophie s’énerve. Moi, que l’idée d’aller au théâtre n’emballait qu’à moitié, je profite de la relative protection de la propriétaire absente, pour prendre des images du township, car il fait encore grand jour. Sophie s’angoisse en se disant qu’avec une partenaire aussi fantaisiste, elle n’est pas sortie de l’auberge. Finalement, la travailleuse avait dû rester à sa station-service (à cinq ou six kilomètres de là) et s’était dit qu’on la trouverait sûrement. Ce raisonnement « à l’Algérienne », a eu pour conséquence qu’à vingt-deux heure, nous nous sommes retrouvés dans un bar-restaurant Afrikander où nous allions soi-disant écouter de la musique, ce qui fut vrai, sauf que la musicienne était une chanteuse néerlandophone qui s’accompagnait à la guitare, dans un style qui aurait été très « Contrescarpe », si elle n’avait jugé utile de s’adjoindre les bons offices d’un synthétiseur. Sophie et Fatima sont allées ailleurs chercher des joies musicale, mais moi je suis rentré me coucher !

25.01.95 - Le rendez-vous artistique du matin se trouve se situer dans un lycée. Un vaste amphithéâtre à ciel ouvert y a été aménagé. On s’assoit sur le gazon, qui est entretenu à l’Anglaise. Deux mille personnes peuvent sûrement tenir là, mais il n’y en a qu’une cinquantaine pour écouter le concert qui occupe la scène à notre arrivée. Il faut dire que les artistes sont des militants de la « Christian Church ». Vient ensuite le fameux John Jacobs (« danseur, acrobate, mime », dit la feuille de présentation… et probablement pédé, quoiqu’il ait tenu à nous dire ses problèmes, quand il sortait, lui, petit, métis, avec sa copine grande, blonde, aryenne bon teint bon genre).
En voyant son exhibition vraiment très nulle, j’avais envie de lui dire « soyez exigeant avec vous même », et quand il est remonté vers nous à la fin de son affligeante prestation, je me suis dit comme souvent : « Mon Dieu, le plus dur reste à faire », c’est-à-dire causer. Sophie, n’écoutant que son courage, a décrété qu’elle avait du travail et qu’elle devait rentrer. Moi, je me suis dit « voyons voir », et j’ai accepté d’aller déjeuner avec lui, et une danseuse française sur le retour du genre aventurière, qui est arrivée au Cap il y a deux mois avec un fils de sept ans et qui commence à se demander ce qu’elle fout là !
Le déjeuner chez Nino fut super avec un spaghetti al Pesto, je ne vous dis que ça, mais surtout la suite fut inespérée pour le vidéaste, car le John nous a d’abord emmenés chez sa mère, dans le township métis de Mitchell’s plain, ce qui m’a permis de rendre visite sur son terrain à Philippe Lebreton, qui m’a paru très décontracté, et de constater qu’il y avait une hiérarchie dans les townships, ou en tout cas une différence, celui-ci étant plus urbanisé et moins mal pourvu en commodités que celui réservé aux Noirs. Et puis, il nous a menés au pire, c’est-à-dire au bidonville édifié sur du sable, sous le prétexte d’y rencontrer des acrobates. Étonnant de constater que des gens vivent là en condition de camping permanent, et pourtant ils sont propres et même leurs enfants sont très bien sapés. Cette visite fut pour moi étonnante, si j’imagine l’effort minute après minute que doit signifier cette volonté de conserver sa dignité humaine.
Quand, après cette visité, on se retrouve à Cape Town, dans laquelle on pénètre par hasard par les beaux quartiers, on se demande qui est dans le vrai. On se sent presque gêné d’aller boire un coup dans un bistrot luxueux au milieu d’une foule vacancière riche. C’est là qu’on voit qu’il y a de l’insolence dans cette discrimination, « raciale » encore aujourd’hui, « sociale » peut-être demain. Il est étrange de penser que des cervelles humaines aient pu inventer ce système de répartition ethnique hiérarchisée, et être pourtant du bon côté lors de guerre contre Hitler. Il a vraiment fallu des esprits tordus pour qu’on déracine ainsi des gens à fin d’édifier des cités idéales blanches. Et on peut en venir à se demander, en comparant ce pays à l’ex-Yougoslavie, s’il n’y a pas caché en chacun de nous un rejet de l’autre que certains extériorisent, d’autres pas.
La question « comment t’en es-tu sorti ? », posée à John Jacobs, passe probablement par une réponse peu avouable, quoiqu’il s’en défende. Bref, le Consul de France serait devenu son protecteur par pure admiration pour son art, et l’aurait envoyé en France avec une bourse pour apprendre à se perfectionner chez Marceau. Admettons !

26.01.95 - Je m’offre une matinée de tourisme pur avec visite en téléphérique de la Table - Mountain, qui domine la ville du Cap du haut de ses trois cent cinquante mètres. Malheureusement, il y avait du brouillard là-haut. Je suis donc redescendu avec l’idée de visiter la gare. Très bel édifice, mais on ne voit pas les trains. Ils sont cachés et on n’accède aux quais que dûment muni d’un ticket pour ce quai-là. J’ai beaucoup marché. L’après-midi, Fatima m’avait arrangé un rendez-vous avec une dame qui est à la retraite avec une maladie des os, mais qui a occupé une place notable pendant dans le spectacle durant quarante ans. C’est une Blanche, très ouverte aux Noirs, qui s’appelle Mavis Taylor. Notre entretien reste au niveau des échanges de vues superficiels.

27.01.95 - Visite au Théâtre National. C’est un super édifice à la Hollandaise, avec pas mal de bureaux et de gens dedans qui n’ont pas l’air surchargés de besogne. Il y a quatre salles. Nous en voyons deux : l’opéra et le « théâtre », magnifiquement équipés. On nous propose d’aller voir « La tragédie de Carmen » au Nico Théâtre, mais moi, je préférerai, le 30, aller voir ENOCH, PROPHET OF GOD qui me paraît mieux ancré dans la problématique locale. Je note que la NED BANK figure sur presque tous les programmes comme sponsors. Fatima Dike saute au cou de toutes les personnes qu’elle rencontre. Elle semble très populaire. Cela dit, dès qu’on est dans un bistrot, elle affecte en entrant d’avoir avec moi une attitude ostensible de « couple ». Elle me prend la main, se serre contre moi, bref c’est assez pathétique dans sa volonté de provocation. De fait, il y a des gens qui, du coup, me regardent d’un drôle d’air. Je me demande, à les voir, et à constater la répulsion raciale que certains éprouvent envers leurs non (semblables), comment ce pays a pu être du bon côté pendant la Deuxième Guerre Mondiale, tant il aurait dû adhérer aux thèses hitlériennes. Il est vrai que Johannesburg se flatte d’être la troisième ville juive du monde. Je ne vois que ça pour expliquer ça !
Le soir, je vais à vingt kilomètres de la ville assister, dans un très joli théâtre de verdure, à une représentation du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ en plein air. Comme d’habitude, il y a quatre-vingt-quinze pour cent de spectateurs blancs et on a injecté sur l’aire de jeu une petite proportion d’acteurs colorés. Devinez quels rôles leur ont été distribués ? Puck, bien sûr, et un des artisans. Pas un de plus ; les autres étaient très british, et la mise en scène n’était « audacieuse » que par les costumes, qui supposaient transposer l’action dans un Second Empire d’opérette. Le Duc avait quelque chose de Frédéric II.
Sophie rame de plus en plus avec la mise sur pied de son projet qui peu à peu s’éclaire : Nelson Mandela a passé vingt-sept ans en prison. Donc personne ne connaissait son visage. Cette prison serait le labyrinthe de la Crête Antique et la question, dès lors, est : Mandela était-il Thésée ou bien le Minotaure ? Cela me semble être le type même de la démarche bien parisienne de transposition d’un thème politique, qui se trouve ainsi récupéré et quasiment banalisé par l’ART. Mais c’est très bien vu par la conceptrice du point de vue « LIBÉ », le seul qui compte pour elle. Mais son titre, me direz-vous, qui est vachement ciblé mode ? LARMES DES FEMMES, L’ARME DES FEMMES. Elle développe que les femmes des prisonniers, quand elles avaient des enfants, devaient les élever dans le culte du père absent, et par conséquent leur insuffler l’idée de vengeance. Quel rapport avec le labyrinthe ? Parbleu, le fil d’Ariane, et par glissement, le tricot Pénélope, voyez comme c’est évident. Fatima Dike semble en tous cas entrer de plain-pied dans ce cheminement. Ce colloque dijonnais où Sophie l’a rencontrée avait pour thème : « Théâtre et Politique ». C’est dans doute parce qu’il était organisé par le Pillouër que je n’en avais pas, il y a deux ans, entendu parler. Je me demande bien de quelle politique on parlait et comment. Quoi qu’il en soit, Sophie est là pour équilibrer, avec quatre artistes Sud Africains, la distribution française qu’elle a déjà réunie, et qui comprend effectivement un Français, et pour le reste une Roumaine et deux Catalans. L’ennui, c’est que pour faire des ateliers, les artistes veulent être payés. On baptisera donc ces travaux « auditions ». Et moi, je me demande qui paiera leurs cachets et frais de séjour en France, compte tenu du fait que c’est un vrai déracinement qu’elle leur demande, et ceci, en plusieurs étapes. Je sais maintenant que, pour la première, elle compte imposer son projet à Bertrand Collette qu’elle entend, c’est certain, circonvenir à Johannesburg. C’est pour ça qu’elle ne veut arriver dans cette ville que quand il sera là.
Autre remarque : quand on lit l’excellent livre de David B. Coplan iontitulé « In township tonight », on voit que jusque vers les années quatre-vingt, il existait dans ces ghettos une grande activité de spectacles d’interventions. Le nom d’Athol Fugard a franchi les frontières. Aujourd’hui, il semblerait qu’il n’y ait rien, en dehors de la musique, qui s’expatrie dans des boîtes de nuit à quatre Rands le whisky (six Francs)… « On » nous donne une explication semblable : « Maintenant que le combat est terminé, les Noirs veulent être payés… »  Payés pour quoi ? Ils ne « contestent » plus ? Attendons donc. L’instant de ma venue est mal choisi ! 

28.01.95 - Nous sommes supposés aller assister à une cérémonie commémorative d’un enterrement. Me voici donc, caméscope au poing, prêt à immortaliser l’événement annoncé par Fatima Dike, mais ça ne se passe pas comme ça : vers quatorze heure trente, nous nous retrouvons chez des Anglo-Germains charmants (elle est née en Namibie d’une mère qui avait fui l’occupation de l’Alsace par les Français après la Première Guerre Mondiale -sic- !) qui nous offrent à manger le type de gratins que je ne digère jamais. Et sur quoi croyez-vous que roule la conversation ? Sur les couleurs de peaux. C’est terrifiant à quel point on finit par se laisser soi-même glisser sur ce terrain : feuilletez ce carnet. Je n’y parle que de ça parce que je suis dans un monde qui ne pense qu’à ça ! Pasqua devrait venir prendre des leçons ici… On pourrait imaginer le type de société que cela donnerait en France.
Après le repas, je pensais que nous partions vers la cérémonie annoncée, puisque nous sommes repartis en voiture : c’était pour aller rendre une visite à soixante-dix kilomètres de la ville, à la maman de notre invitante, quatre-vingt-deux ans, qui vit seule dans une grande, et superbe maison ; au milieu de la très cossue (et totalement blanche) région viticole de la Province. Je n’ai pas eu l’explication de ce changement de programme. Mais ça m’a donné l’occasion de bavarder en allemand avec la vieille dame, ce qui m’a changé de l’horrible anglais !
En rentrant, nos sommes allés dans une des boîtes citées ci-dessus. C’est sûr : les Noirs ont le rythme dans le sang et l’ambiance était très sympathique.

29.01.95 - J’ai, à onze heure, la visite de Peter Hayes, qui dirige « Heart and Eyes », théâtre collectif dont le sigle a été inspiré par le film « Jésus de Montréal », où l’acteur qui meurt lègue à la science ses yeux et ses oreilles . Encore un homosexuel affiché, à croire que seuls ceux-là font « avancer » les choses de l’Art. Sa prochaine création, qui sera, comme les précédentes, montée sans subvention aucune, sera jouée au festival de Grahamstown, qui, décidément, semble être la seule structure agissante dans le domaine de la recherche dans ce Pays. J’espère rencontrer sa Directrice à Jo - Burg (comme ils disent), mais que lui dire, si elle ne voyage pas ?

Ensuite, c’est dimanche. Sophie fait les courses. Elle fait la cuisine chez Fatima. Vers dix-sept heure, nous partons pour voir le Cap de Bonne-Espérance, moi, coincé à l’arrière de la voiture entre trois gamines qui sont de l’excursion. Fatima fait hurler des cassettes que je reçois de plein fouet, les haut-parleurs de la voiture étant à l’arrière. Ces décibels m’ont gâché un des plus beaux panoramas du monde, que je n’ai même pas pu immortaliser, la batterie de mon caméscope ayant choisi ce moment-là pour s’annoncer vide








01.02.95 - Nous sommes supposés aller à dix heure du matin voir un spectacle à l’Amphithéâtre du Kirstenboch Botanical Gardens, interprété par la troupe qui a joué MEDEA, mais cette fois pas mis en scène par Fleishman. Il tombe une fine petite pluie à la bretonne. Il fait très frais et la corne de brume se fait entendre. À la télévision, sur CNN, je contemple les images de Charleville -Mézières inondée et du zouave du Pont de l’Alma qui en a jusqu’à la culotte ! Espérons que la rue de Richelieu ne sera pas envahie par les eaux comme en 1910 !
Quoi qu’il en soit, le spectacle n’a pas lieu et j’en profite pour faire un saut jusqu’au Théâtre Nico, pour acheter mon billet pour le spectacle ENOCH, PROPHET OF GOD. Je crois que Sophie ira voir CARMEN qui se joue dans la grande salle à la même heure. Bien sûr, elle me prend pour un con parce qu’on lui a dit que CARMEN, c’était bien, et ENOCH pas bien. Je passe aussi à la TRUST BANK pour changer quelques travellers et, une fois de plus, je constate que la bureaucratie est tatillonne avec moult papiers que rédige la préposée. Je dois garder mon bordereau si je veux rechanger mon trop-plein de Rands, comme quoi ce n’est pas une monnaie librement convertible.
J’ai lu les deux plaidoiries que Nelson Mandela avait prononcées lors de procès qui lui étaient intentés, dont l’un pour avoir quitté le pays afin de se rendre à la conférence d’Addis-Abeba sans avoir demandé un passeport. Parbleu, il savait bien qu’on ne lui aurait pas accordé. L’autre, c’était pour son militantisme anti-apartheid bien sûr. Je remarque qu’on a essayé de lui coller l’étiquette de « communiste » sur le dos. Sans y parvenir. C’eût fait de lui un authentique bandit, et « on » aurait pu passer outre à l’œil attentif de l’intelligentsia internationale et le condamner à mort. On s’est contenté de la réclusion criminelle à perpétuité, à Robben Island, où les prisonniers noirs jouissaient d’un traitement « différent » de celui des prisonniers blancs. Je me demande si c’est encore le cas dans cet univers clos loin des regards inquisiteurs, au nom de « règlements » demeurés en vigueur tant qu’ils ne sont pas modifiés.
En fait, tout ce « paysage » politique ressemble à une lutte des classes où chaque catégorie sociale serait marquée par la couleur de sa peau. Quelques rares exceptions confirment la règle, surtout dans le sens où il y a des Blancs pauvres, guère dans celui où il y aurait des Noirs riches. La transversale, équivalente du syndicalisme qui a tué la transformation radicale de la société chez nous en injectant chez les prolétaires une dose suffisante de biens petits-bourgeois pour qu’ils n’aient pas envie de la rejeter, c’est la suppression des aspects visibles de l’iceberg Apartheid. La discrimination raciale ostensible, avec le laissez-passer que devait posséder chaque non-Blanc pour circuler, a disparu, encore que beaucoup d’établissements affichent « qu’ils se réservent le droit de choisir leurs clients ». J’avais lu et photographié il y a trente ans une pancarte de ce style à la porte d’une blanchisserie de Nashville, au U.S.A. ! Les basanés de toutes nuances ont conquis le droit d’aller et venir dans le pays comme ils veulent. Avec eux, c’est la terreur de l’insécurité qui s’installe chez les nantis. Ils n’ont, pour l’heure, à faire face qu’à des agressions isolées dans certaines zones précisément répertoriées à Johannesburg : on y risquerait sa peau au Carlton-Center, mais non loin de là, le quartier du Market serait un sanctuaire. Au Cap, en tous cas, le sanctuaire semble être partout, y compris dans les townships. Seulement voilà : le temps n’est pas loin où les pauvres s’apercevront qu’ils sont toujours pauvres et pas blancs. Qu’arrivera-t-il alors ?
Nous assistons chez Mavics Taylor à une vidéo d’une œuvre dont elle est l’auteure, et qui raconte l’histoire de deux jeunes zoulous dans un environnement de danseurs formés en couples homme / poupée de peluche. C’est peut-être très bien, mais ça cause beaucoup. Il me semble que Sophie se fait chier, mais elle me laissera prendre l’initiative de dire qu’on en a assez vu, pour déclarer que, elle, en verrait bien encore un peu. Ce qui nous vaut une rallonge de deux minutes au bout desquelles elle se lève, prend son sac, emmène Fatima en disant « I come back ». Fatima revient au bout d’un petit moment pour me dire qu’elle m’attend dehors. J’irais bien assister au travail qu’elle va entreprendre maintenant avec une première stagiaire, mais j’ai l’impression qu’elle n’y tient pas. Je décide donc de repartir seul, ce qui me vaut de traverser un très populaire quartier malais avec des maisons très belles… et une « Liquor Shop » tous les cinquante mètres (ce qui est très loin d’être le cas dans mon quartier).
 
Je ne regrette pas d’avoir vu l’étrange opéra qu’est ENOCH, PROPHET OF GOD, dont le « libretto » est signé Michaël Williams et la musique Reelof Temmingh. C’est Michaël Williams qui a fait la mise en scène, en utilisant d’une part le plateau tournant du NICO THÉATRE et d’autre part la très grande profondeur de sa scène. César Franck ou Darius Milhaud auraient pu cosigner la musique, qui est toujours très signifiante, parfois presque une musique de film. C’est une très grande production, avec au bas mot cinquante acteurs sur la scène et un orchestre symphonique complet dans la fosse. Les musiciens sont tous blancs. Les acteurs sont à moitié noirs, moitié blancs, mais ce qui est particulier ici, c’est que les Blancs jouent des Blancs, les Anglais, et que les Noirs jouent des Noirs qui se sont rebellés en 1868 contre le colonisateur sous la conduite d’un certain Enoch Mgijima qui se disait, tel Jeanne d’Arc, conduit par Dieu (qui d’ailleurs lui annonçait la fin du monde et la création de la Nouvelle Babylone). Très curieusement, le texte fait un amalgame entre les Noirs et les « Israélites ». Le spectacle est sans complaisance pour les oppresseurs anglais, montrés sous des dehors superficiels, mondains, et impitoyables, à l’exception toutefois d’un brave gouverneur « très humain », qui voudrait bien comprendre le message. Les Noirs sont magnifiquement pacifiques et braves, mais seront déchirés entre la voie montrée par Enoch, toute entière faite de non violence, Dieu veillant sur son peuple et le protégeant, et celle, active, les armes à la main, préconisée par le jeune et bouillant Moïse ! L’affrontement voulu par un militaire britannique, décidé à agir « avant qu’il soit trop tard », est physiquement montré mais le massacre s’achève par une résurrection des corps, je ne vous dis que ça. Le chœur final réunira fraternellement les deux communautés. Quelques Zombis, qui m’ont fait penser aux Squames (biens donc !) font de la gestuelle à certains moments du spectacle et se figent en tableaux signifiants. Il paraît qu’ils représentent les ancêtres.

02.02.95 - Je m’offre en touriste un retour au Cap de Bonne-Espérance, et bien m’en prend car l’excursion, par un temps superbe, se révèle magnifique. Le circuit est si bien organisé, qu’on ne rencontre pratiquement pas un Noir et qu’on ne traverse que des endroits superbes. En chemin, on a droit à une visite à une île qui est surpeuplée de phoques… et à une plage, qui est occupée par des pingouins. Une pancarte prévient qu’il en coûtera trois mille Rands d’amande à qui molestera ces charmants volatiles. De fait, ils sont beaucoup moins farouches que ceux que j’avais vus à la terre de feu ! Pour un peu, ils se laisseraient caresser. Un tronc, à l’entrée du site protégé, invite les visiteurs à verser une obole, ce que tous ces cœurs tendres font de bon cœur ! Cela dit, outre sa symbolique, qui est inexacte, car la jonction entre l’Océan Atlantique et l’Océan Indien ne se fait pas là, mais sur la rive opposée à l’Est de la False Bay, où les navigateurs trouvaient refuge à l’abri des vents, le Cape of Good Hope est un endroit vraiment très beau que ces pourris d’Afrikander ont décrété réserve naturelle. On ne peut que les en remercier.
À mon retour, la petite Jenny Reznek m’apporte, comme convenu, la vidéo de Medea et un petit dossier, et nous parlons de ENOCH que j’ai vu hier, et elle me dit que ce prophète avait lui-même appelé ses fidèles les Israélites. Il n’y aurait donc pas d’amalgame avec les Juifs dans la tête des Sud-Africains au courant de leur Histoire. Tant mieux !
À noter que j’ai payé trente-cinq Rands, soit cinquante-deux Francs cinquante, pour avoir un excellent fauteuil d’orchestre dans un théâtre de première classe, qui offrait, comme je l’ai dit plus haut, une production coûteuse. À noter aussi que j’ai rarement dépassé cinquante Rands pour faire un repas dans des bons restaurants avec nappes blanches, serviettes, et un bon espace entre les tables, soit soixante-quinze Francs. Comment vendre nos spectacles à ces gens-là dans l’état actuel de leur économie qui, soit dit en passant, semble accorder aux Blancs un niveau de vie très agréable ?

03.02.95 - C’est aujourd’hui que je regagne Johannesburg. Je crois que je vais être lâche (je vais donc me surveiller pour voir…), mais je ne suis pas sûr que je dirai à Sophie avant de la quitter que je ne serai jamais le « Président de l’Association Les Amis de… ». Tenir un compte en banque sans être responsable d’autre chose que d’éviter les découverts, soit, mais devenir juridiquement responsable de ses actes, NON. Elle, finalement, ne risque rien à foncer. Elle n’est RIEN dans cette association. Or elle a une manière de ne jamais livrer la totalité des informations, qui me semble incompatible avec ce rôle qu’elle voudrait que j’assume. En plus, elle n’est vraiment pas complaisante. J’ai encore en travers du gosier le rendez-vous qu’elle voulait me donner le jour du départ au métro Duroc, pour aller ensemble à Roissy. Si elle était passée me prendre au Palais Royal, ce qui n’eût pas représenté un vrai détour, je n’aurais pas pris l’autobus et par conséquent pas perdu cinq cents Francs et mes cartes de crédit ! Aujourd’hui, je lui ai demandé, puisqu’elle a loué une voiture, si elle pouvait m’emmener à l’aéroport qui est tout près de Langa où elle va deux ou trois fois par jour. J’ai trouvé ce matin la réponse « à la Japonaise » glissée sous ma porte ainsi libellée : « Bon voyage, à mardi, j’aurai plein de choses à te raconter ». « Mon cul ! », comme dirait Zazie, ça m’étonnerait qu’elle en trouve le temps.
À part ça, pour mon départ, Cape town s’est mis au beau fixe. Sous ma fenêtre, face à la mer, les vieux font du footing et les jeunes du patin à roulettes, avec un équipement très militaire pour les protéger des chutes. J’ai vraiment l’impression de quitter une station balnéaire… J’ai quand même eu pour trois cents Rands de téléphone et de fax. (Quatre cent cinquante Francs)
Jean Liou me loupe à l’arrivée et je me paye un taxi jusqu’à l’hôtel Sunny SidePark, où je dois attendre une demi-heure avant d’avoir une chambre. Vers dix-huit heure trente, je me fais descendre au Market Theatre, où je dois voir HYSTERIA, une pièce d’une certaine Terry Johnson’s mise en scène par Clare Stopford, une vieille routière de ce théâtre et de beaucoup d’autres à Johannesburg. C’est une Blanche et le spectacle est blanc. On y voit Freud confronté à un des ses propres fantasmes et luttant contre lui, ce qui donne lieu à des scènes de vaudeville quand il veut cacher, si j’ai bien compris, à son propre double incarné par Docteur Abraham Yahuda, la réalité, physiquement signifiée par une femme dépoitraillée, de son rêve. Un Salvador Dali d’opérette joue dans cette affaire un rôle médiateur. C’est bien joué dans un décor d’un total naturalisme par trois bons acteurs et une actrice qui a, sur la fin du deuxième acte, un sacré monologue tunnel à assumer. Je ne vois pas quel rapport ce théâtre à la facture presque boulevardière a à voir avec l’idée que je me fais du Market Theatre.
Après cela, je suis invité par Laurent Devèze à boire un verre en compagnie de cent cinquante militaires français, qui font un voyage d’étude dans le pays au frais de notre gouvernement, au Kippie’s, qui est une excellente boîte de jazz. Malheureusement, à peine ces messieurs étaient-ils installés qu’une brusque obscurité envahit la salle. Le quartier avait, paraît-il, disjoncté. Le courant ne revint point de toute la soirée. Seul le batteur put donc nous faire une (d’ailleurs très belle) exhibition de son talent. Sans synthétiseur et guitare électrique, ils ne pouvaient hélas plus rien faire, les pauvres : le jazz « à l’ancienne » n’est plus. J’ai un peu parlé théâtre avec un avocat qui accompagnait le groupe. Dominique Blanco a connu Lumbroso. Il cherche à fourguer l’orchestre national à Devèze. J’espère qu’il ne se laissera pas faire.

04.02.95 - J’ai un rendez-vous à dix heure avec un très aimable directeur de théâtre. Il s’appelle Walter Chikela. Son théâtre, le Wyndybrow Theatre, est spécialisé dans le théâtre dit « communautaire ». C’est un Noir. J’ai plaisir à constater que mon anglais s’améliore. Notre entretien, toutefois, sera assez bref, car causer est une chose, voir en serait une autre. Il me propose de m’emmener jeudi soir à Pretoria voir un de ses spectacles. J’accepte, bien évidemment.
L’après-midi, je fais une escapade touristique à Soweto, tout bêtement en me servant des bons offices d’une agence spécialisée. « Vous resteriez en voyeurs enfermés dans vos bus », m’avait-on prédit. Ce que ces « intoxicateurs » ne savaient pas, c’est que ce sont des Noirs qui dirigent la visite. Ils connaissent tout le monde là où ils nous conduisent. Ils ne nous cachent rien et font en sorte que nous soit réservé un accueil très aimable. Il y avait des Japonais dans le minibus et ils m’ont, avec leur manie bien connue de tout photographier, offert une parfaite couverture pour « vidéaster » des scènes que, seul, je n’aurais jamais oser appréhender.
J’ai rendez-vous le soir avec François Drellet pour assister dans une petite salle du complexe CIVIC THEATRE, à une « lecture » d’une pièce d’Adan Love mise en scène par Melinda Ferguson : « IF I GET YOU I’LL KLAP YOU ROXANE ». L’œuvre ne m’a pas paru très intéressante, encore que son érotisme affiché, plus le fait que les personnages se shoutent sur la scène, aient certainement ici une couleur d’audace (dans cette voie, on pourrait leur suggérer de jouer Copi). Mais bon, c’est l’histoire d’un maq et de deux putes, rien de plus. Mais ce qui était intéressant, c’est que cette « lecture » était une vraie représentation. Les deux actrices et l’acteur tenaient la brochure à la main, mais n’en avaient visiblement nul besoin. Le décor était planté. La musique était enregistrée et la régie fonctionnait parfaitement. C’était une lecture très « PRO », bien sûr au premier degré… mais s’embarrasse-t-on de degré dans ce théâtre white très bien assumé techniquement ? Et d’ailleurs pourquoi les artistes chercheraient-ils à aller plus loin dans une exhibition qui est déjà un aboutissement apparent ? Je ne suis pas sûr d’ailleurs que ces présentations de deux jours aient une suite annoncée.
François Drellet m’a posé un lapin. Je présume qu’il a été empêché. Cela m’a posé un problème de rapatriement dans cette ville, où marcher la nuit sur les trottoirs vous est annoncé comme un suicide recherché, et où il n’y a ni métro, ni bus fiables, et peu de taxis qui ne sont jamais en maraude. Une grosse dame du théâtre m’a heureusement sauvé… Je n’oublierai plus les numéros d’appel : 7253333 ou 1111. C’est facile. Suffit de le savoir !


Publié dans histoire-du-theatre

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