Du 18 novembre à début décembre 1993

Publié le par André Gintzburger

EL ESPRESO DEL HIELO

18.11.93 - Me voici à Santa Marta, en Colombie, pour assister à la première étape de EL EXPRESO DEL HIELO, le train de la glace, qui va, de station en station, remonter les rails de l’ancien EXPRESO DEL SOL jusqu’à Santa Fe de Bogota. Je vais le suivre jusqu’au 28 de ce mois. Il est à Santa Marta jusqu’au 25, jour où il s’ébranlera pour ARACATACA.
La concrétisation de ce projet baptisé LOCOVIA est l’histoire d’un enfantement dans la douleur financière, mais dans l’enthousiasme, d’une équipe jeune, qui a continué l’entreprise même après qu’elle ait compris que non seulement personne ne gagnerait un sou, mais que, selon toute vraisemblance, les lendemains ne chanteraient pas.
Tout a commencé quand Coco, Didier Jaconelli, Napoléon dans la véritable Histoire de France, qui participait à l’épopée du CARGO 92 avec le ROYAL DE LUXE, a profité d’un trou de trois semaines dans le périple pour aller se promener en touriste à travers la Colombie. Il raconte avoir remarqué des voies ferrées, des gares proprettes avec des chefs de station et du personnel, et pas de trains. Au lieu de se contenter de cette simple observation qui prouvait seulement que ce pays, comme presque tous les autres sur ce continent, s’était asservi au « tout par la route », il s’est mis en tête, avec l’aide de Catherine Benaïnous, une jeune femme infatigable et d’un dynamisme pétant le feu, de remonter aux sources, c’est-à-dire à Monsieur Villegas, le patron de Ferrovias, la SNCF du pays. Apparemment le contact a été fructueux : Villegas affirmait avoir envie de remettre sur ses rails des trains de voyageurs. Coco a dit : « Et si, en préfiguration, on fabriquait un train spectacle ?... Et puis, tiens, puisque ce train serait sur la route de l’Expreso del Sol, pourquoi ne pas faire de la glace le thème de cette aventure : il y aurait un pain de glace de dix tonnes à l’intérieur d’un wagon tout en flammes. On ferait à chaque station une fête foraine, mais pas n’importe laquelle. Là encore le leitmotiv en serait la glace… » Excité, Villegas a annoncé qu’il trouverait un million de Dollars pour que ça se fasse. Jean Digne, pour l’A.F.A.A., a accordé d’abord cinquante mille Francs pour une « mission exploratoire ». Par sympathie pour une équipe du CARGO 92 qui avait su nouer des liens amicaux avec lui, au moment où Philippe Bouler et Pierre Orefice commençaient au contraire à l’agacer très fort.
Là-dessus, j’étais à Nantes pour voir la PARADE du Royal de Luxe pendant LES ALLUMÉS, et, tandis que je cherchais un restaurant pour apaiser ma faim, voici que Coco me saute au cou, m’embrasse, m’entraîne dans une pizzeria où il y avait déjà Cati, me dit qu’il quitte le Royal (il faut dire que la fin du « Cargo » n’a pas été très harmonieuse au niveau des rapports sociaux), me raconte son projet et me propose tout à trac d’en assurer l’administration. « Hum ! », fais-je, flatté de sa confiance et ému de ses marques d’amitié, mais conscient du fait que je me sais incapable de trouver l’argent si je n’ai pas à vendre quelque chose dont l’acheteur ait besoin évidemment. Je sais que je n’ai pas cet art, et je le leur dis. Mais Cati se récrie que ce n’est pas ce qu’ils attendent de moi. Le pognon, elle se charge de le trouver. Ils me demandent de le gérer.
En vérité, j’ai compris qu’ils avaient besoin d’une potiche, d’un Monsieur qui fasse sérieux et respectable, qu’on puisse trimballer dans les Ambassades et les Ministères et qui fasse rassurant. Il est certain que les gens du Royal n’ont pas laissé le souvenir partout d’un comportement sans reproches. Et que quand on voit la gueule de Coco, on peut se poser des questions avant de mettre sa main au portefeuille.
Entre parenthèses, je goûte assez le rôle qui m’est dévolu ici après avoir passé toute une partie de ma vie à retrouver une respectabilité, et trente années à n’être pas un citoyen à part entière. J’accepte donc, tout en me disant qu’il faudra être d’une très grande prudence. Ô prémonition !
Mais bon, l’A.F.A.A., sous la pression de Michèle Goldstein, Conseiller culturel, et de Denis Ven, numéro deux de notre Ambassade à Bogota, débloque cinq cent mille Francs, « en attendant de l’argent colombien », et voilà l’affaire partie.
Je ne vais pas en raconter ici les péripéties. À mesure qu’il apparaissait que ledit argent colombien serait tardif et sans doute insuffisant, j’ai multiplié les mises en garde. Très vite il est apparu que tous les participants dépensaient une belle énergie qui ne serait pas récompensée par un salaire. Il est même devenu rapidement évident que le budget voyages, fournisseurs etc. aurait du mal à être bouclé. Éric Fiévet, qui était un des artisans du propos, s’en est retiré au mois d’août. Je me suis vu reprocher de décourager les troupes par mes fax parisiens. Cela ne les a pas empêchés, je l’ai su plus tard, d’examiner entre eux la situation et de conclure que ce train, ils voulaient le faire, même à leurs corps défendant, même sans un sou à gagner.
Bel exemple, qui contredit ce que j’écrivais récemment sur l’apathie des adolescents d’aujourd’hui. Attention : ceux qui ont fait ce train ont dix à quinze de plus que les jeunes gens en question. Qu’est-il donc arrivé pendant cette décade ?
Donc, quoi qu’il en soit, me voici en ce milieu de journée du dix-huit novembre, sur les bords d’une piscine d’un hôtel de Santa Marta. Je pensais avoir ma couchette dans le train, mais Cati a prétendu qu’il n’y avait plus de place. En vérité, cela doit être la réalité à moins que ce ne soit une délicatesse,vu les conditions d’entassement et d’hygiène relative dans lesquelles vivent ces travailleurs, dont plusieurs ont été amochés, sous la chaleur moite de ce climat équatorial. Moi, j’ai l’air (relativement) conditionné. Je suis dans le quartier chic, côté cité balnéaire, de la ville, et cette ville est charmante. Tout y respire la paix et les vacances. Eux sont dans la gare, accablés par le soleil qui tape sur les tôles des wagons-lits dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ont été équipés succinctement.
À part ça, ma première impression au vu des wagons spectacles dispatchés sur plusieurs voies, ce qui veut dire que je n’ai pas vue sur le convoi construit, c’est que j’ai déjà dans ma vie rencontré des affaires à la bourre. Mais à ce point-là, rarement !
Restons calmes : la fête est pour dimanche et on n’est que jeudi. Mais ce tableau de gens dégingandés, sales, visiblement fatigués, errant au milieu et autour de wagons pas très frais eux-mêmes, ne correspond pas vraiment à l’image utopique que je m’en étais faite de loin. C’est d’ailleurs vrai : j’aurais dû y être préparé puisque les mots « romanichels », « gitans », « nomades », figurent dans le scénario.

19.11.93 - Eh bien mon impression en arrivant aujourd’hui vers douze heure au terrain est beaucoup moins pessimiste. C’est comme si un coup de balai et de rangement avait été donné. En fait, tous bossent, sans se presser outre mesure apparemment, à la préparation de la fête et je découvre que le désordre d’installation des wagons est en réalité l’ordre voulu pour la disposition de la fête foraine avec en retrait, mais de ce fait en vedette, la plateforme de la Mano Negra surmontée d’une grue. À côté, l’abominable homme des neiges est en train de s’articuler, pièce métallique étrange, sorte d’armature d’un petit géant à contexture d’animal préhistorique. Plus loin, le wagon dans lequel il y aura le pain de glace de dix tonnes, le fameux hielo, exhibe bien sa carcasse qu’on a déjà enflammée pour les essais. Mais la glace est en retard parce que je ne sais plus quel appareil, dont on m’a dit le nom mais j’ai oublié, a été confisqué plusieurs jours par la guérilla dans le camion qui l’acheminait. Ceci explique peut-être l’omniprésence autour du train de soldats, mitraillettes littéralement prêtes à tirer. Ca fait un peu étrange de voir tous ces Romanos sûrement tous vachement antimilitaristes, ainsi encadrés par des para sans humour. Et c’est vrai que Santa Marta a l’air vachement paisible comme ça, avec une population dont une bonne partie est pauvre, mais qui est en moyenne très gentille. Mais la première page des journaux annonce (en deuxième page, pleine page il y a des articles sur le train) l’assassinat d’un personnage sûrement important, puisqu’il avait des gardes du corps et que ceux-ci y ont passé aussi !
C’est dans ce climat qu’est venue la nouvelle que Medellin voulait aussi avoir le train et serait prêt à le payer cinquante millions de Pesos, ce qui sauverait la partie colombienne des frais à assumer. Si c’est la municipalité, n’est-ce pas, on n’a pas à se demander d’où vient l’argent. Cati et Coco sont donc tentés. Toujours aussi dynamique, Cati, transformée ici en chef de chantier, et quel chef, faisant face à tout et jamais de mauvaise humeur. Elle est vraiment exceptionnelle.
Voilà pour aujourd’hui. Le coucher de soleil (à dix-sept heure quarante) est magnifique sur la mer des Caraïbes et c’est l’heure où les moustiques attaquent.

20.11.93 - Journée entre parenthèses de vacances pures. Avec le papa de Cati, gros, très gros Monsieur proche de la soixantaine, et sa copine, une certaine Lili  beaucoup plus jeune que lui et très délurée, nous partons jusqu’à un village nommé Taganga et j’ai l’impression en y arrivant de me retrouver dans la Catalogne d’il y a quarante ans, c’est-à-dire d’avant le béton. Tout y est, y compris l’agression par les décibels, sauf que, bien sûr, ici, il ne s’agit pas de Sardane mais de disco très branchée. Nous avons fait une ballade en bateau jusqu’à une île très pelée où quelques personnes festoyaient d’un poisson au milieu de poules et de chats. Puis nous sommes arrivés à une crique où un restaurant nous attendait. Halte très sympathique auprès de ces gens qui ne communiquent avec le reste du monde que par bateau, et qui ont l’air heureux ! Nous étions leurs seuls clients. Ni bière ni vin chez eux. Seulement de l’eau, apportée par jerricanes. Ni radio ni télé. Les décibels sont pour le continent. Ils y sont, eux, pourtant, sur ce continent, mais derrière leur havre, il n’y a que des cactus et une espèce de garrigue vierge. Qui s’y aventurerait ? Il n’y a ni routes ni chemins et c’est très escarpé, rocailleux à souhait. Les serpents y pullulent sans doute. C’est la Sierra Nevada (la leur) qui se jette dans la mer direct, tout comme les Pyrénées là où je disais. Mais dans nos Pyrénées, il y avait des sentiers. Bref le terrain est idéal pour les maquis ! Mais quelle paix !!!


21.11.93 - C’est le grand jour. Assez tôt le matin je fais un tour au campus. Beaucoup dorment encore. Certains s’affairent, dont Coco, pas rasé depuis trois jours, qui s’agite pour honorer avec son fameux wagon le titre de l’Expreso del Hielo. Cati, impeccable de propreté, veille à tout, mais il y a un problème qui est qu’un des soldats chargés de la sécurité a été pris la main dans le sac en train de piquer un magnétophone. L’affaire est évidemment délicate à gérer. Je m’inquiète de quelques bricoles : le sol est dégueulasse, jonché de mille détritus. On m’affirme qu’un service de nettoyage a été pressenti. Et puis l’espace n’est pas immense. Comment vont-ils le gérer si vingt mille personnes se pointent : « Elles circuleront », répond Cati, qui commet là sa première erreur d’estimation, car quand je me repointe vers dix-sept heure, étonné de constater que la fête bat déjà son plein, c’est pour voir des gens innombrables plantés là où sont parce qu’ils sont dans l’impossibilité de bouger. Je crois que c’est une situation qui aurait pu faire basculer l’entreprise dans le mécontentement. J’ai vu des mamans qui cherchaient la sortie, entraînant leurs mouflets,d’un air de se demander ce qu’elles étaient venues foutre là.
Et ce d’autant plus que sur le podium central s’escrimaient deux marionnettistes peut-être pas mauvais, mais perdus devant cette foule compacte, et néanmoins interminables. Dans les trous, un Colombien dynamique vantait les mérites de CARACOL, et tout là-bas, enflammé, le wagon de Coco était ouvert. Pour y entrer, il fallait avoir un numéro. Le plus dur était d’y arriver. Et puis quelques gouttes ont commencé à tomber. Ca a un peu dispersé la foule et Cati en a profité pour lancer ce qu’ils appellent Roberto, c’est-à-dire un pur produit du Jurassic Park, tout en métal et crachant du feu, monstre articulé magnifique dont ne rougirait pas Jean-Luc Courcault. Il devrait même en être jaloux. Cette prestation est venue à point pour sauver l’entreprise, car les quelques gouttes s’étaient transformées en pluie drue. Les coupures de courant ont commencé. Je me suis dit que je n’étais pas équipé pour ce temps-là et que j’allais faire un aller et retour jusqu’à mon hôtel pour me mettre en tenue adéquate. Eh bien, j’ai été heureux de pouvoir faire l’aller dans un bus transformé en hors-bord, roulant dans des rues recouvertes déjà de plusieurs centimètres d’eau. On espérait que l’ondée serait passagère. Mais celle-ci s’est révélée durable.

22.11.93 - Ce matin le ciel est bleu et la journée s’annonce chaude. Naturellement, hier soir, le spectacle a été interrompu. La Mano Negra n’a pas joué. Et le public est rentré chez lui comme il a pu.
J’arrive vers neuf heure trente et je tombe sur une réunion un peu houleuse. Tous se rendent compte qu’il faut mettre de l’ordre dans la fête. Personnellement, j’essaie de soulever le lièvre du présentateur de Caracol, mais il n’entre pas en gros plan dans les préoccupations. C’est une erreur, car ce personnage vulgaire, espèce de Guy Lux qui répète toutes les trois phrases le nom de son patron Caracol, est en passe de donner à la fête un ton qui n’était pas celui que voulaient les protagonistes français. En outre, il donne à penser que ledit Caracol est le seul sponsor de cette affaire. Il se livre, me semble-t-il, à une véritable O.P.A. sur l’entreprise, qui est par lui récupérée comme purement colombienne. Si les journalistes français qui vont venir à Aracataca sont soumis à la prise de pouvoir de ce personnage, cela confortera les chagrins dans la pensée que la culture n’a rien à voir avec cette « variété », même si quelques numéros sont de qualité. Dans cette réflexion, j’ai le malheur d’ajouter que, Caracol pour Caracol, il serait bon de citer l’A.F.A.A. à Aracataca, et je me fais jeter par des gens qui ont dans la tête que s’ils ne sont pas payés, c’est la faute à l’A.F.A.A. Curieuse et dangereuse dérive. J’aimerais dire mes impressions à Cati, mais elle n’est pas disponible. Je voudrais aussi soulever le lièvre des marionnettistes qui ont tenu le podium central pendant une heure, portant une grande responsabilité dans le fait que la foule se bloquait elle-même. Je m’entends dire qu’ils ont plu aux enfants. Lesquels, grand Dieu ? Ceux du premier rang peut-être. Ou ceux que les parents portaient sur les épaules. Qu’on leur donne, en bout de piste, un espace « ninos », et tout le monde s’en portera mieux ! Mais bon, laissons-les réfléchir au-delà des répliques à l’emporte-pièce. Nous verrons le résultat demain.
Autre sujet de préoccupation : il y a dans le pays une certaine recrudescence des attentats. Ils visent les membres « repentis » de la guérilla. Et Fernando, qui a la responsabilité de l’organisation du voyage de la presse, s’inquiète du retour en bus en pleine nuit de cette fine équipe de Aracataca à Santa Marta, où elle restera logée, l’infrastructure hôtelière de Aracataca étant insuffisante pour ces Messieurs Dames. Je le trouve en train de s’ingurgiter du rhum avec le directeur local de Ferrovias. Je lui suggère de ramener les journalistes non pas en bus, mais dans un wagon du train, et le voilà qui s’exclame que c’est la bonne idée, que je suis génial de l’avoir trouvée, avec un enthousiasme que je trouve un brin suspect. J’en aurai l’explication plus tard. Il cherchait justement à convaincre le directeur en question d’adopter cette solution et l’autre faisait des embarras. Je lui ai apporté un appui inespéré car, du coup, le bougre n’a plus osé dire non.

23.11.93 - La deuxième représentation à Santa Marta est pour tout à l’heure. L’horaire a été allégé. Il n’est plus question de dix-sept heure à deux heure mais de dix-huit heure à vingt-deux heure, et chaque prestation artistique a sa place et son horaire assignés. Il paraît que le problème du présentateur a été résolu. On verra.
Je me suis informé sur « Roberto ». Je l’aurais bien managé pour des festivals de rues en France car c’était réellement un superbe « produit ». L’ennui, c’est qu’il a été fabriqué ici par une équipe franco-colombienne directement sur son wagon plateforme ! Il faudrait donc le refaire et je crains que le coût ne soit rédhibitoire. Dommage, mais je ne ferme pas complètement l’hypothèse quand même… À part ça, le temps est au beau moyen. Cette nuit, il a tonné mais il n’a pas plu.
Et voilà que dès seize heure il y a foule sur le terrain. Il y a de la dynamique dans l’air et de la fausse improvisation qui s’étale à droite et à gauche dans l’espace. Malheureusement à dix-sept heure, la même faute qu’avant-hier est commise : les marionnettistes prennent pendant une heure possession du podium central et, comme c’est forcément par là que les gens arrivent, un bouchon ne tarde pas à se créer, les arrivants venant s’agglutiner à ceux qui sont déjà là. Il devient bientôt impossible de bouger. En plus, c’est le moment que choisissent les militaires pour faire évacuer le premier étage de la gare où il y a une terrasse. Des mamans qui y avaient installé leurs mômes pour qu’ils voient le spectacle, à eux destinés, ont été expulsées manu militari et rejetées au fond de la foule du rez-de-chaussée.
À dix-neuf heure, les French Lovers ont effectué une prestation tout à fait performante qui a remis de l’ambiance. Il y en a qui avaient besoin de ce coup de fouet, c’étaient ceux qui, sagement, faisaient une interminable queue pour être admis à visiter le « musée de la glace » qui, franchement, avec ses cinq ou six objets mal gelés, et même fondants, vue la chaleur environnante, ne valait pas le détour. Le fameux wagon au glaçon géant était, lui, fermé au public, le glaçon n’étant pas encore « pris », responsable : la guérilla ! Ce concert des French Lovers aurait pu, me semble-t-il, se prolonger un peu, mais « on » leur avait imparti vingt minutes et ils ont eu la discipline de ne pas dépasser trente minutes. Dans leur style, ils sont très bien, avec une solide et sympathique pêche.
A suivi une heure que je n’ai pas trouvée franchement réussie, malgré les exhibitions amusantes et appréciées de quelques trapézistes, l’exhibition sur scène de « tambours », le jeu de la Capoeira (lutte brésilienne dont Cati est ceinture brune ou noire, je ne sais plus). Il n’y a pas eu l’apparition annoncée du Yéti. Surtout, il y a eu cette foule trop compacte qui restait trop immobile, attendant elle ne savait pas trop quoi et qui n’est venue qu’à dix-neuf heure trente quand la Mano Negra, après une interminable (et très décontractée) installation, a commencé à jouer un morceau d’outre planètes pour annoncer Roberto, qui est décidément un produit remarquable. À partir de ce moment, la fête a tenu le parcours jusqu’à la fin du concert de la Mano Negra. À la fin du « Roberto », le canon à neige est venu combattre le monstre, mais sa neige n’était pas très performante. Elle avait la fraîcheur de l’eau glacée, mais la couleur blanche n’était qu’un peu au rendez-vous. Le jet de flotte authentique sur la carcasse métallique, effectué par les pompiers, a été plus spectaculaire. Un enfant a dit : « Tu te rends compte, il a fallu les pompiers pour le calmer ».
Je me rends compte en relisant ces lignes que je donne trop d’importance aux imperfections, car nonobstant, ce fut globalement une réussite. D’ailleurs les gens ne voulaient pas partir et tout autour du campus, signe qui ne trompe pas, s’étaient installés des petits vendeurs de bouffe, qui n’avaient d’ailleurs pas le succès espéré : à vingt-et-une heure trente, il m’a semblé qu’il leur en restait beaucoup à écouler. La gratuité de la fête n’avait peut-être pas inspiré aux gens d’y dépenser des sous.
À propos de la fête, dont il me semble certain que son problème à Santa Marta aura été la difficulté à gérer un espace trop exigu, peut-être faudrait-il la couper plus franchement en deux parties, soit dans le temps, soit, surtout, dans « à qui elle s’adresse ». Car d’une part, il y a les familles, avec mômes, qui viennent, politique en moins, à quelque chose comme une « Fête de l’Huma  bon enfant. Et puis il y a le concert de la Mano. S’il y avait deux cents jeunes à l’accompagner en sautant, mains en l’air, tous plaqués contre la scène, c’est un maximum. Derrière, une foule sage regardait les contorsions des artistes avec tranquillité.
À noter qu’à deux reprises je suis allé sur la Croisette de Santa Marta, à quelques encablures de la fête. Là aussi il y avait beaucoup de monde, pas toujours très rassurant et, pour la première fois, j’ai eu l’impression d’y croiser des mômes ayant faim, agglutinés aux grilles des restaurants de plein air. Ceux-là avaient dû être chassés de la fête s’ils y étaient venus, par le service d’ordre.
J’allais oublier de dire qu’on avait dû sermonner le présentateur Caracol, car il était devenu singulièrement discret. Il ne m’a pas manqué.
Une réflexion : ma faible connaissance de la langue colombienne m’a fait me demander plusieurs fois de quel pays j’étais. Et quand je répondais « Français », ça ne semblait pas dire grand-chose à mes interlocuteurs populaires. En dessous d’un niveau social certain, notre contrée lointaine est inconnue, et notre monnaie soi-disant « forte », itou. 

24.11.93 - Cati m’avait donné rendez-vous à dix heure pour qu’on fasse le point. Mais quand j’arrive, elle est en train de distribuer les défraiements et Fabrice, en face d’elle, copie les passeports de tout le monde à la requête de l’immigration.
Les French Lovers doivent tout à l’heure monter dans la montagne, pour donner une aubade aux enfants d’un village protégé par un restaurateur belge qui tient une pizza. J’irais bien, mais il y aura tout à l’heure une réunion préparatoire à la venue de la presse et je préfère y être. Il semblerait que les nouvelles de Paris soient assez bonnes question fric pour LOCOVIA, mais j’attends d’être sûr pour respirer. Ici, je ne suis plus trop inquiet. Je ne crois pas maintenant que CARACOL et les autres « sponsors » laisseront tomber l’équipe, qui n’a plus en poche que cinq jours de défraiements. Disons qu’à Paris la situation, sans être désespérée, est sérieuse. Ici elle a toujours l’air désespérée mais elle n’est pas sérieuse.
En fait, ce qui est inquiétant, c’est le temps. Hier soir il n’a pas plu pendant la féria, mais c’est venu après et aujourd’hui c’est très menaçant. Plus que menaçant même. Nous avons droit à un gros orage. Je revêts mon imperméable qui fait l’objet de l’intérêt un peu trop voyant d’un sergent bedonnant de l’armée colombienne. Mais je résiste à ses sollicitations.
Et puis il faut bien dire que les relations entre les partenaires ne sont pas toutes au beau fixe. Cati ne cesse d’enregistrer des doléances, de calmer des conflits internes qui ne sont pas encore bien graves. Mais il ne faudrait pas qu’elle-même craquât. Car elle est vraiment seule à tenir l’affaire à bout de bras. Bouchon lui est sur le terrain un auxiliaire précieux (j’apprends incidemment que les quarante mille Francs qui font partie des dettes de LOCOVIA concernent un emprunt qu’il a personnellement fait à sa banque, pour dépanner les copains en difficulté d’argent à Bogota). Mais c’est une tête de lard. Et Coco, handicapé par son accident à l’œil, qui le fait souffrir et dont on craint qu’il ne mette sa vue en danger (n’oublions pas qu’il est borgne), est de plus en plus isolé, préoccupé par son musée et son pain de glace, qui ne prend pas comme il aurait voulu (or le prétexte de la machine confisquée par la guérilla commence à ne plus être aussi valable à mesure que le temps passe). Concepteur du projet, il n’en est pas le patron. Ce n’est pas un chef. En plus, lui non plus n’est pas toujours aimable avec tout le monde.

25.11.93 - C’est le jour du départ du train pour Aracataca. L’horaire annonce dix heure, mais à neuf heure vingt le train est toujours coupé en morceaux, dans la disposition du spectacle à Santa Marta, et les manœuvres n’ont pas commencé. Bouchon maugrée parce que, en plus, « il y en a qui se réveillent, il y en a qui déjeunent ».
Coco va rester à Santa Marta pour se faire soigner. Il accueillera la presse française avec Fernando. Très bien. Je n’étais pas trop tranquille de savoir nos journalistes en tête à tête avec ce Brésilien homosexuel dont Cati est enchantée, mais qui ne me paraît pas personnellement très fiable. Je le trouve flou. Je me suis, en attendant le départ, installé dans le wagon-bar. Ce départ se fait fortement attendre, puisque c’est seulement à douze heure quarante-cinq que le convoi, laborieusement reconstitué au prix de multiples manœuvres qui me rappelaient, en travaux pratiques, les équations de mon enfance : sachant qu’une voie de garage a deux cents mètres de long et qu’il faut y caser vingt-deux wagons ayant de dix à dix-huit mètres de long, compte tenu d’une voie annexe qui a un butoir de soixante-dix mètres, quel est l’âge du chef de gare ? Je ne fais pas le voyage jusqu’à Taracataca, car l’index  m’indique que je ne pourrai pas rentrer le soir. Il n’y aurait plus de bus après dix-huit heure, rapport aux bandits qui les arrêteraient pour rançonner les voyageurs. Je profite donc d’une circonstance pour me rapatrier à Redadero et je le regrette un peu, mais pas tellement car le temps se met carrément au très mauvais et nos pauvres journalistes vont atterrir sous une pluie battante.
Reste que ces deux heures passées dans le train seront pour moi un souvenir grandiose, car tout au long de la voie, le passage du train faisait événement, et il fallait voir ces myriades de mômes le saluant avec enthousiasme… Enthousiasme qui ne se retrouvait pas toujours sur la gueule d’adolescents butés. Un hélicoptère nous a survolés un moment, mais j’y ai vu à tort la main de la police car Ramon Chao en est descendu tout content d’avoir fait un reportage pour CARACOL. Les militaires ont d’ailleurs quitté le train à un arrêt qui avait été arrangé pour eux.
En fait, si je compare cet étonnant convoi hétéroclite, mais quand même avec une sorte d’unité, c’est évidemment à une caravane de cirque qu’il fait penser, avec ses wagons-lits qui ont l’air de roulottes et ses wagons spectacles et publicitaires. Archaos pourrait se trimballer ainsi.

26.11.93 - Ca m’a pris tout à coup d’avoir envie de rentrer chez moi. Je me suis dit que deux heures de voyage dans le train, c’était suffisant pour me faire une opinion, puisque je n’étais là, en somme, qu’en touriste. Je suis passé à AVIANCA et j’ai fait changer ma réservation pour samedi.
Et puis j’ai été attendre l’arrivée de la presse française et du secrétaire général de l’A.F.A.A. à l’hôtel que Fernando m’avait indiqué. Ces pauvres journalistes sont arrivés avec six heures de retard. À cause des orages, leur avion est allé se poser ailleurs et n’est reparti que lorsque la piste avait cessé d’être mouillée. Il n’y a pas vraiment de ténor parmi eux. Fabienne Pascaud et Colette Godard viendront à Bogota. Armelle Héliot a dû se faire excuser. Elle avait oublié de prévenir son rédacteur en chef. Franchement je préfère ça. Cette salope aurait été capable de confirmer le point de vue de Toubon, pour qui cette entreprise est un « enfant bâtard du Cargo », le genre de choses que la France ne devrait plus faire. Il y a là un type de LIBÉ, une fille de NOUVEL OBS, quelqu’un d’ANTENNE 2, deux ou trois représentants de LA VIE DU RAIL, très intéressés par l’écartement des voies : quatre vingt et onze centimètres, et un type du JOUR.
Tandis que je les attendais, j’ai vu se pointer Chantal Colas. Cette nana est venue en Colombie avec une mission de l’A.F.A.A. à l’initiative de Coco. Elle devait suivre le train et raconter sa vie tout au long du parcours. Mais elle s’est faite jeter par Cati, qui lui a déclaré tout à trac qu’elle ne se souciait pas que quelqu’un racontât les petites histoires des Locoviens. Version de Cati : « Elle a rédigé ses dix premières pages et c’était complètement nul. Manu a dit qu’il n’en voulait pas. C’est encore une des idées à Coco. » J’ai cité cette réponse parce qu’elle recoupe plusieurs détails antérieurs, d’abord sur les rapports entre Cati et Coco : elle n’aime pas qu’il prenne des initiatives. C’est à elle de décider, de choisir ses collaborateurs, elle seule, avec de surcroît une certaine allégeance à PATCHANKA, c’est-à-dire à l’entreprise de production de la Mano Negra. Je l’avais bien ressenti moi-même quand j’avais pris l’initiative de commencer à négocier un film avec ARTE. J’avais mis les pieds dans un domaine réservé. À l’époque je ne l’avais pas trop bien pris, d’autant que ça m’avait embarrassé par rapport à des personnes qui s’y étaient mouillées. Mais je vois que ce qui était en cause était plus général.
Quoi qu’il en soit, la Chantal Colas a quand même sans vergogne utilisé les deux billets d’avion que Jean Digne lui a accordés au titre de cette « mission » qui a tourné court, et à présent elle s’agglutine au voyage de presse. Je ne suis pas trop rassuré sur ce qu’elle raconte car je crains qu’elle ne soit très langue de vipère.
Cela dit, il paraît que l’arrivée du train à Aracataca a été grandiose. L’harmonie municipale attendait et les gens se précipitaient pour toucher les artistes. Plusieurs heures durant ils étaient restés là, à « esperar »… car le convoi est arrivé à la nuit tombée, vers dix-neuf heure…
Pour ce qui est de nous, je veux dire la presse et moi, nous avions rendez-vous à dix heure avec Fernando qui devait accompagner ces V.I.P. en bus jusqu’à Aracataca. Nous l’avons tous attendu jusqu’à onze heure. Si c’est ça le collaborateur fiable de Cati, merde alors… Faire glander une heure des journalistes… Heureusement qu’ils étaient de bonne humeur. Mais ça m’étonnerait bien qu’il n’y en ait pas un, ou une, pour dire qu’ils auront passé une bonne partie de leur voyage à attendre. Valérie Samuel a su, très bien, s’occuper d’eux.
Aracataca est une ville de quarante-cinq mille habitants, mais on dirait vraiment un village. C’est très pauvre, très délabré, avec une population qui, visiblement, court jour après jour après sa nourriture. C’est la ville natale de Garcia Marquès qui est ici l’objet d’un authentique culte de la personnalité. On a fait visiter à nos journalistes la maison de sa jeunesse, et je n’ai pu m’empêcher d’évoquer la visite que j’avais faite en 1969 de la maison d’Enver Hodja en Albanie. Ce culte est pathétique venant de ces gens à quatre-vingt pour cent analphabètes. Ce plongeon dans un monde à des milliers de kilomètres du nôtre, a plu à nos chroniqueurs qui ont résolu, pour la plupart, d’y passer toute la soirée de la fête, et la nuit à l’hôtel. On l’a trouvé, cet hôtel, baptisé « Résidence Montpellier » et répondant, tous comptes faits, à la définition du Un Etoile NN. Le déjeuner s’était fait non pas dans un restaurant, mais dans le patio d’une mamma qui avait fait un pot-au-feu géant, très semblable aux nôtres, sauf que les légumes étaient un peu différents.

27.11.93 - Je n’aurai pas vu le spectacle à Aracataca. À cette heure-ci, il se déroule et je suis dans l’avion qui me ramène à Paris. Mais, ayant vu ce que j’ai vu, je l’imagine très bien, événement dont cette population se souviendra certainement toute sa vie, avec surtout, plus que les concerts et les numéros, le souvenir de l’irruption dans sa quotidienneté de ces énergumènes tatoués, mal fringués, admirablement bricoleurs DE LEURS PROPRES MAINS, quelque part OUVRIERS comme eux quoique surgissant d’un univers dont ils ne voient jamais que la facette riche, et pourtant artistes, acrobates, marionnettistes, lutteurs… il ne manquait que les clowns… La grande, très grande originalité de ce train, c’est que l’installation de la fête se fait à livre ouvert et que ce sont les protagonistes eux-mêmes qui la font.
Je crois que Coco avait pressenti à quel point son entreprise dépassait le niveau d’un simple produit « culturel ». Il peut être content. Sa caravane ferroviaire dans ce pays instable est quelque chose de très fort, y compris parce qu’elle court des risques. Il y a eu quarante assassinats de personnalités en Colombie ce dernier mois. L’ambassadeur de France est contre l’aventure. Qu’il vienne donc, sur place, et Toubon avec lui, se faire une idée de ce qu’une certaine France peut faire dans un pays, même si on ne parle pas tellement d’elle ostentatoirement.
Reste que je pousserai un soupir lorsque, le trente et un décembre, l’aventure s’achèvera.

Je crois que je dois ajouter que cette épopée a couté très cher à mon agence de voyages car LOCOVIA a été en fin d’un parcours qui s’est révélé de plus en plus médiocre et qui ne s’est pas achevé comme prévu au cœur de BOGOTA mais, presque clandestinement dans la banlieue de la capitale dans l’ncapacité de lui payer une quarantaine de voyages. Il n’y a eu aucun procès. Mes amis ont assumé.

06.12.93 - Ca va faire un peu snob, mais à peine revenu de Colombie, voici que je me retrouve à Bucarest pour assister à une représentation en langue française d’une pièce de Matei Visniec, qui s’appelle « Théâtre Décomposé ». Elle est jouée par trois très bons acteurs et par la vedette du « CHÊNE », le film de Pintille, Maia Morgenstern, qui vient justement de se voir décerner en Allemagne le Prix de la meilleure actrice européenne.
Tout de suite, la comparaison avec les SIX PERSONNAGES de Sophie Loucachevsky s’impose puisque, là encore, il s’agit de la Roumanie, des Roumains et de leurs problèmes existentiels de l’après dictature. Visniec, émigré en France, a écrit ces monologues directement en français. Le spectacle, installé devant et dans une sorte de castelet d’où sortent les protagonistes et qui lui-même se déplie parfois pour montrer un décor simple et un brin surréaliste, se présente donc à la manière de Philippe Minyana comme une série de discours proférés par une personne à la fois. Une passerelle négligemment jetée sur les fauteuils de la salle permet aux artistes d’aller chercher le contact des spectateurs très près d’eux, mais jamais agressivement. C’est par cette passerelle qu’Horatiu Malaele ouvre le spectacle avec une convivialité désinvolte, avant d’entreprendre un exposé brillant sur les vertus du lavage de cerveau. Son successeur, Mircea Diaconu, nous parle du cercle à l’intérieur duquel nous sommes tous enfermés.
L’apparition de Maia Morgenstern est un très grand moment. Cette superbe femme dégage une présence très forte. Un peu plus tard dans le spectacle, j’ai trouvé qu’elle en faisait un peu trop dans l’agitation par rapport à la sobriété des garçons, mais son apparition première était très émouvante. Je ne vais pas tout vous décrire. Chaque monologue est un tout en soi. La dernière scène réunit les quatre protagonistes autour de la prononciation du mot « ficelle », qu’ils finissent par faire scander par les spectateurs.
Par rapport au spectacle de Sophie Loucachevsky, on peut parler d’un thème traité ici au premier degré, alors que la transposition de cette révolution étrange dans les discours d’auteurs français introduisait une notion de distance. Le public roumain a préféré cette approche venant d’un écrivain roumain. Elle est sûrement plus authentique. Mais il n’est pas sûr qu’en France la démarche ne paraisse moins riche. D’autant plus que la metteur en scène d’ici, Catalina Buzeianu, sympathique mémère qui a su s’accommoder des contraintes chaucesquiennes, est une honnête servante des textes qu’elle a cherché à rendre vivants avec l’aide d’artistes au métier parfait. On est loin avec elle d’une « relecture ».
Concluons en rendant un hommage à la francophonie très audible de ces acteurs roumains, qui semblent manier notre idiome comme si c’était le leur avec à peine un léger accent.

Début décembre - Ceux qui pensaient voir en MASQUES, le dernier spectacle de François Cervantès, le troisième volet de la trilogie nomade entreprise avec ON A MARCHÉ SUR LA TERRE et QUELQUE PART AVANT L’ÉQUINOXE DE PRINTEMPS, sont un peu étonnés car ils n’y retrouvent guère le thème de l’errance, et en tous cas pas du tout les images de la fin du voyage. À moins que justement dans l’esprit de l’auteur, ces masques ne soient le symbole de son impossibilité de conclure. Tout dans ce spectacle présenté à la BARBACANE de Beynes, avec la participation active de Didier Mouturat qui signe les masques eux-mêmes, le distingue des deux précédents : le dispositif scénique très simple, en sol de praticable à nu, seulement percé par le même trou dans lequel s’inscrivent les musiciens ; et surtout le fait qu’ici le langage parlé soit prépondérant.
C’est un langage parfois très écrit. Cervantès signe d’ailleurs le texte. Mais on a souvent l’impression que ce qu’on entend est le fruit d’improvisations. Et en vérité tout le spectacle apparaît comme un travail d’atelier, où les masques auraient été prétexte à obliger les corps à devenir expressifs puisque les visages se fermaient à la mimique. La recherche a beaucoup emprunté aux techniques orientales. Forcément : elles sont de bons guides en l’occurrence. Amusants sont à l’occasion les discours tenus, les histoires racontées. Il n’y a pas de fil conducteur. Chaque séquence est un tout en soi. Cervantès éprouve le besoin d’en avertir le public un peu comme s’il s’en excusait, non pas de cette absence d’anecdote globale, mais de n’avoir pas abouti son projet. En bref, on assiste au spectacle avec un esprit qui se sent le droit de vagabonder, de rêver, sans trop chercher les repères, et sans ennui avec de temps en temps des perles à déguster.
Comme dans les autres spectacles de cette équipe, la musique est essentielle, faite souvent de simples indications sonores et à connotation orientale, bien sûr, quand elle se structure. Elle s’est évidemment fabriquée au fil des ateliers.
Pour finir, je dirais que le moins satisfaisant, ce sont, me semble-t-il, les masques eux-mêmes. Les acteurs ont un grand besoin du renfort des costumes pour donner la vie avec des démarches et des gestuelles très composées, aux personnages à travers lesquels ils espèrent nous communiquer « ces aspects d’humanité qui cristallisent les questions, les contradictions, les élans, qui nous traversent, qui puissent esquisser un paysage des années que nous vivons. » (extrait du programme signé François Cervantès).

Publié dans histoire-du-theatre

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