De janvier à début mai 1994

Publié le par André Gintzburger

Autre début Décembre
Je ne vais pas écrire des tartines sur « La résistible ascension d’Arturo Ui » version Jérôme Savary. Il y a autour de ce spectacle, et de sa vedette Guy Bedos, un tel matraquage médiatique, que mon avis est tout à fait superfétatoire. Je noterai seulement que cette représentation est parfaitement spectaculaire, jamais ennuyeuse (sauf la première scène curieusement placée à l’arrière-plan et derrière un mur transparent), et, ma foi, fortement utile en ces temps de bêtes immondes apparemment bien sorties de ventres bien féconds.
J’ai entendu des reproches faits à Brecht, parce que le racisme est absent de cette œuvre. J’ai entendu des reproches faits à Bedos, parce qu’il campe le personnage sans progression. J’ai entendu des reproches fait à Armand Jacob  pour son adaptation en alexandrins de cuisine. Je n’ai entendu que des compliments sur la distribution qui entoure le héros. Roland Blanche, Jacques Boudet, Jean-Pierre Kalfon, Michel Berto, et surtout Jean-Claude Jay dans sa composition de vieil acteur enseignant la gestuelle au Hitler des choux-fleurs, resteront dans ma mémoire.

Janvier 1994 - C’est la grande saison russe. Les ténors Dodine, Popovski (qui d’ailleurs est macédonien !) vont être de retour. Mais c’est Lluis Pascal qui ouvre le tir en son Odéon avec une version en langue française des ESTIVANTS de Gorki, que le sourdingue que je suis a « entendue » comme si les acteurs s’exprimaient dans une langue étrangère. Curieuse infirmité que la mienne puisqu’il y a des spectacles dont tous les mots me parviennent, et d’autres, comme celui-ci, où c’est une bouillie qui m’arrive… et ce n’est pas une question de volume ! Bref, je garderai de cette représentation quelques images, comme celle de cette forêt de bouleaux que les cintres soulèvent au changement de décors, pour un effet qui m’a semblé fort comique. Sans doute est-il voulu. L’autre souvenir visuel que j’en garderai est que Pasquall n’hésite pas à faire jouer tout le premier acte devant le rideau baissé. Seule une porte communique avec l’intérieur de la scène. Faux parti de pauvreté puisque, plus tard, nous verrons que le plancher du proscénium dissimulait un vrai plan d’eau qui servira, bien sûr, au troisième acte.
Et puis, tout de même, il m’est bien parvenu la parenté de style, d’inspiration, de mode de construction scénique entre Gorki et Tchékhov. Et la conclusion s’impose : Gorki, traitant de l’ennui des désoeuvrés, d’une classe sociale qui ne sent plus sa raison d’être, est loin d’avoir la grâce de Tchékhov. Ses personnages n’en ont pas la chair, l’humanité. Ils n’émeuvent pas. C’est pourquoi cette représentation finalement belle, a quelque chose de glacé. C’est peut-être pour cela que son verbe ne m’est point parvenu.

CLAUSTROPHOBIA, de Dodine, à Bobigny, c’est autre chose. On n’a pas besoin d’entendre puisqu’on lit les répliques au-dessus de la scène, mais de toute manière, je crois bien que ces Russes-là articulent fort bien leur idiome.
Après GAUDEAMUS, cette troupe courait un risque en se pointant avec une création sans anecdote en fil continu, et dans un dispositif qui, à l’entrée du jeu, a l’air plus conventionnel, une banale salle de répétitions de danse. On s’apercevra peu à peu que l’apparence est trompeuse, que ce qu’on prend pour des radiateurs sont des œuvres d’art, et que l’exaltation peut amener des personnages à léviter jusqu’au plafond.
Mais surtout, c’est une singulière Russie qui nous est montrée en une série de saynètes, qui sont toutes des joyaux en soi et qui dépassent l’anecdote connotée géographiquement tant elles rejoignent quelque part l’universel. « L’Ubiquiste », héros de l’entreprise, « est », nous dit-on, « né dans la déception, la fin des idéaux, la détresse, l’ignorance, la perte des racines et de la culture ». Ceci, hélas, nous concerne tous. Cela dit, les morceaux de bravoure sont évidemment situés. Lénine, ravi de penser qu’on va enfin l’enterrer, est une réplique à l’actualité. Mais justement, ce qu’il y a de remarquable dans ce spectacle, c’est qu’il trouve toujours le moyen de décoller de l’actualité immédiate, d’en transcender la quotidienneté, et ceci, à travers des moyens simples, évidents. C’est vraiment, tout à fait extraordinaire.
Seule critique : peut-être Dodine pourrait-il dépasser maintenant le stade d’une certaine vulgarité verbale, qui ne nous apparaît qu’à travers les traductions. Mais justement, je crains de ne redouter une éventuelle version française.

Je ne sais pas qui est ce Georges Verdet qui a écrit le « PIGEON VOLE » qu’a monté dans la modestie Sylvie Van Cleven au Guichet Montparnasse. Ce sont quatre filles qui, au fil de huit histoires qui s’entrecroisent à l’occasion d’un banc escarpolette, jouent des sketches histoires de filles tellement sexuées au féminin, y compris au niveau des détails intimes, qu’on peut se demander si ce nom mâle n’est pas un pseudonyme. Mais après tout, qu’importe : les saynètes ne dépassent pas le niveau d’un bon café-théâtre, mais elles sont remarquablement assumées par quatre comédiennes de forte personnalité : Marie- Laure Wicker, Pascale Jourdan, Sophie Mounicet et Valérie Drevon. Le lien est fait par un discours sur les pigeons qui revient en leitmotiv d’un sketch à l’autre, pigeons imaginaires, bien sûr. Et c’est une soirée impeccablement présentée professionnellement, à laquelle on prend plaisir.

Vous allez dire que je suis à côté de la plaque du théâtre d’aujourd’hui, et c’est  probable, mais je ne connaissais pas ce Michel Raskine, à qui Patrice Martinet a accordé le Théâtre de l’Athénée pour qu’il y présente le HUIS CLOS de Jean-Paul Sartre.
Pour moi, il y a des souvenirs qui sont difficiles à remuer. Ai-je assisté à la création dans la mise en scène de Raymond Rouleau en 1944 avant ou après la Libération ? Je ne m’en souviens pas. Mais je n’ai pas oublié Vitold, Gaby Sylvia et Tania Bachalova, dans leur infernale cohabitation et, naturellement, cette référence influence mon jugement sur cette version où le metteur en scène a cru bon de signaler son existence.
Ca ne me dérange pas qu’à la place de la pièce parfaitement décrite par Sartre, avec les trois canapés en place et le bronze de Barbedienne sur la cheminée, on soit sur le plateau nu du théâtre, comme en un lieu de capharnaüm informel. Mais pourquoi y a-t-il au premier plan un mannequin de personnage nu dont rien ne justifie la présence, et qui à l’évidence, gêne les acteurs dans leurs allées et venues ? Et surtout pourquoi les trois protagonistes semblent-ils arriver dans cet endroit où ils vont comprendre que l’enfer, « c’est les autres », et non pas « les pals et les grills », en surgissant d’un enfer de flammes complètement conventionnel ?
Bien sûr, la distribution ne fait pas oublier les créateurs, mais bon Marief Guittier et Marie-Christine Orry incarnent honnêtement leurs archétypes. Et puis, il s’agit d’un classique qui n’a donc rien à perdre… alors !!!

PREMIER VOYAGE AU CHILI

28.01.94 - Notre planète est bien petite En moins de vingt-quatre heures, l’avion m’a ramené à Santiago du Chili. Encore fut-ce avec deux escales. En vol effectif, j’ai compté dix-sept heures. Heures épuisantes au demeurant. Le saut direct de Rome à Buenos Aires paraît interminable. Mais faut pas déconner. Quel fantastique changement pour l’humanité en un siècle que ce raccourcissement des distances dans le temps !
TACA TACA MON AMOUR, que le Teatro del Silencio  de Mauricio Celedon présente devant une belle gare désaffectée, se veut, justement, une réflexion sur ce siècle à travers le K.O. infligé par les pantins du baby-foot à quelques personnages qui l’ont illustré. L’aire de jeu est un tapis vert comparable à ceux qui tapissent les billards. Il a dix mètres de large sur vingt de long, et les spectateurs prennent place sur des périlleux gradins de chaque côté de la longueur. Aux extrémités, il y a une structure à deux étages faite de tubes métalliques banals. Le rez-de-chaussée est moins un but qu’une trappe par laquelle s’évacuent les héros occis d’un moment, la Reine Victoria, Lénine, Staline, Einstein, Freud, et j’en passe de moins évidemment lisibles. Ca fait un peu défilé d’individus successifs, chacun s’exprimant dans une gestuelle expressionniste qui n’a plus le mérite de la nouveauté pour ceux qui ont vu MALASANGRE.
J’ajoute que ce survol me semble avoir trois défauts : d’abord, comme le mot vient de venir tout seul sous ma plume, c’est plus un survol qu’une réflexion. Ou alors, c’est une réflexion un peu courte puisqu’elle ne tire, somme toute, que des leçons connues. Seule singularité à ce niveau, le curieux rapport entre Einstein, souriant visionnaire jusqu’au moment où il prend conscience de l’Apocalypse dont il est responsable, et Freud qui joue avec lui un petit ballet auquel on pourrait trouver une signifiance. Ensuite il manque, me semble-t-il, une bonne moitié du siècle dans le schéma présenté. Maurice Celedon s’arrête aux années cinquante, à la prise de conscience de ce qu’a d’horrible la bombe atomique ; une des dernières images est celle d’un Hitler trépignant, s’effondrant soudain après avoir triomphalement dansé sur des cadavres. Et ceci m’amène au troisième point. Par rapport à MALASANGRE, ce spectacle-ci manque singulièrement d’émotion. Je veux bien que Mauricio n’ait pas trouvé dans cette moitié du vingtième siècle une Commune ponctuée par la belle chanson du Temps des Cerises, encore qu’en cherchant un peu, il aurait pu faire référence à quelques rêves brisés par ceux qui ne veulent pas du bonheur des hommes, parce que ça les priverait de quelques privilèges. Ici, le principal morceau de bravoure, qui d’ailleurs est réussi, c’est celui où on voit Hitler tournant autour de poupées de baby-foot qui sont des mannequins de déportés nus. Mais cette scène violente, si elle frappe par sa force, n’atteint pas les tripes. Je n’ai jamais eu les larmes aux yeux durant cette parade de gens qui, les uns après les autres, viennent faire devant nous trois petits tours et puis s’en vont.
Bien sûr, il se dégage un discours de ce spectacle et il est bien exprimé dans les tableaux de la fin où, après avoir revu Einstein, qui ne sourit plus, et Freud dansant en quelque sorte l’impuissance, l’ensemble de la troupe curieusement vêtue en mousquetaires  se retrouve dans une sorte de ronde de la mort à travers une structure manège qui les enferme. Bien sûr, aussi,  j’allais oublier de citer le personnage principal, notre Terre, figurée par une sorte de ballon métallique mal fini. C’est avec ce ballon que jouent les maîtres d’œuvre choisis par Mauricio Celedon, chacun cherchant à s’en emparer. Quoiqu’on les retrouve de loin en loin en différentes tailles et pour différents usages, il ne m’a pas toujours semblé qu’il soit assez utilisé. N’est-il pas le fil conducteur de l’entreprise ?
Et puis, il y a encore une critique à formuler, qui est que la régie de TACA est beaucoup moins rigoureuse que ne l’était celle de MALASANGRE. La gestuelle est moins impeccable. Les mouvements d’ensemble sont parfois approximatifs. Il y a même des petites bavures, comme par exemple un lacet mal ficelé qui traînait de la chaussure de Freud. C’était peut-être voulu mais j’en doute.
Bon. Comme souvent avec ce genre de compte-rendu où l’on s’attache surtout à critiquer, le lecteur peut avoir l’impression que ce spectacle soit médiocre. Il n’en est rien et, plus que jamais, il faut savoir dans quelle encre le chroniqueur trempe sa plume. Ici, c’est dans celle des produits de qualité, mais qui ne sont pas parfaits. Le problème est que le perfectible, à part celui qui concerne la technique et qui est à résoudre à travers des répétitions impitoyables, n’est peut-être pas trouvable sans une profonde remise en question de ce qui, pour l’instant, m’apparaît comme une exposition incomplète et inachevée. Quand on vient de voir CLAUSTROPHOBIA et le discours pathétique des Russes déboussolés parce que le vingtième siècle, qui a été pour eux celui des plus grandes ambitions, s’achève pour eux dans l’humiliation d’un aujourd’hui qui déchante, comment peut-on accepter un exposé sur ce siècle qui fasse l’impasse sur ce piège de l’Histoire ? Aujourd’hui certes, la bombe atomique reste une terrible menace, mais la plus grande de ces menaces, n’est-ce pas qu’il y a de plus en plus sur cette planète des hommes inutiles, qu’une société du profit sauvage ne peut que vouloir rejeter. La grande question de la fin du siècle c’est : de quoi demain sera-t-il fait ? TACA TACA ne pose même pas la question. Le côté réputé irréversible de l’évolution de l’Histoire en faveur du modèle communiste a subi un revers que certains croient définitif. Ce devrait quand même être cette question-là qui pourrait être l’enjeu d’un spectacle sur ce vingtième siècle, vraiment novateur et riche.
Reste que TACA TACA est un beau spectacle de rue. Je lui aurais rêvé davantage d’ambition, mais ne contestons pas notre plaisir. Tel qu’il est, il se laisse très bien voir et entendre. Comme pour MALASANGRE, la musique est le guide de la représentation. C’est elle qui commande tout. Rendons hommage à sa très réelle efficacité.

Maintenant il faut corriger, car la deuxième représentation que j’ai vue était incomparablement supérieure à la première. Je ne sais pas si Mauricio avait sermonné ses troupes, mais l’énergie que j’avais trouvé absente hier était revenue, avec la rigueur et l’exactitude. Comme quoi il faut se méfier des visions uniques, comme quoi aussi il faut bien remarquer que les meilleures troupes ne sont pas toujours égales à elles-mêmes. Avec l’énergie, est un peu revenue l’émotion.
Reste que le spectacle ne doit pas avoir l’ambition de parler du vingtième siècle, mais seulement de sa première moitié avec l’œil d’un historien, et non celui d’un visionnaire. Après tout le regret n’est peut-être que le mien, de n’avoir pas trouvé des réponses annoncées aux questions que je me pose.

05.02.94 - Brecht avait évidemment écrit sa NOCE CHEZ LES PETITS BOURGEOIS dans l’esprit de chiner la classe sociale désignée par les prolétaires comme porteuse de toutes les turpitudes humaines. L’œuvre date de 1919. En ce temps-là, on pouvait encore rêver que le but à rêver pour les ouvriers n’était pas tout bêtement le confort « petit-bourgeois », que pourtant les luttes syndicales désignaient, déjà, en contradiction avec les objectifs annoncés de la Révolution Communiste. C’est pourquoi jusqu’à il y a une dizaine d’années, un metteur en scène aux idées de gauche se devait de pousser la satire jusqu’aux plus extrêmes limites, à grand renfort de traits caricaturés appuyés. L’exemple le plus présent à ma mémoire est celui de la troupe brésilienne PAO E CIRCO, qui avait poussé le grotesque jusqu’à l’ignoble, l’immonde. Mais qu’est-ce qu’on se marrait dans les années soixante-dix au spectacle de cette dignité bafouée ! Les vertus supposées de ces gens ne pouvaient engendrer que des ratages.
Les temps ont changé et Gérald Chatelain, qui met l’oeuvrette en scène aujourd’hui, est parti du principe que l’assemblée réunie autour du jeune couple convolant n’était composée que de braves gens, certes, avec des petits travers, mais point avec des vices criards. N’est-elle pas charmante, cette maman qui a préparé un plat de luxe, du cabillaud, mais ne l’a clairement pas réussi ? Et ne sont-ils pas aimables, ces convives, qui le mangent comme s’ils le dégustaient pour ne pas lui faire de la peine ? Et ce papa, qui cherche à égayer le repas en racontant des histoires, est-ce que cette attitude est vraiment représentative de la petite bourgeoisie ?
Je me demande si Brecht a participé quelquefois à des agapes ouvrières ? Et s’il a trouvé qu’on s’y emmerdait moins qu’aux petites-bourgeoises ? Ou qu’on y buvait moins ? Et n’y a-t-il jamais rencontré de « travailleuse » se mariant enceinte de cinq mois ? Au demeurant, il est pathétique, ce petit couple qui a voulu tout construire de ses mains dans la maison et n’a pas su posséder d’emblée les fils de manuels ? Alors, allez-vous me dire, Brecht aurait pondu un texte à côté de la plaque et ne communiquant en tout cas pas la leçon supposée ? Je n’ai pas employé par hasard le terme d’oeuvrette. Je crois qu’on fait dire aux situations un peu ce qu’on veut, et tout le discours que je viens de tenir, je crois que, sans doute, il traduit la pensée de ce metteur en scène d’aujourd’hui, qui a plus été préoccupé par le souci de situer l’action dans son contexte allemand que par celui de démontrer la nécessité de la lutte des classes. C’est pourquoi il a ponctué la cérémonie de temps d’arrêts où tout le monde se met à chanter joliment en chœur. À ce propos, Chatelain aurait pu valablement faire intervenir le balancement cadencé qu’affectionnent nos voisins durant leurs beuveries. Drôle qu’il n’y ait pas pensé. Ca aurait aidé au rythme du spectacle qui souffre un  peu de lourdeur.
Le fait qu’on n’ait pas tellement cherché le gag, et encore moins la caricature, fait qu’on se retrouve en face de quelques parcours psychologiques évoquant des vies médiocres, ce qui ne nous arrache des éclats de rire que très ponctuellement. La catastrophe finale de l’effondrement des meubles n’engendre pas une scène délirante ni burlesque. Vraiment, il n’avait pas mérité cette humiliation, ce petit bricoleur du dimanche. Et Gérald Chatelain a si bien voulu nous le signifier qu’il a ajouté, après le départ des invités, une très jolie scène muette de réconciliation entre les deux époux, où le jeu, une fois passé le temps de la crise de nerfs rentrée, est remarquablement conduit par Cendre Chassane. Ce n’est certainement pas être fidèle à l’esprit de l’œuvre que de montrer que ce petit couple avait du sentiment l’un pour l’autre, mais vu le parti pris, c’est bienvenu. À noter que pendant toute cette scène, la mère est restée oubliée dans un coin, son tricot sur les genoux. Vision bourgeoise ???...
Reste qu’avec ce traitement, la pièce devient un hymne à l’ennui. Difficile de ne pas en distribuer une parcelle aux spectateurs. Malgré le soutien d’une très remarquable distribution et l’astuce d’une scène tournante, qui permet aux convives d’être alternativement face au public, le spectacle n’y échappe pas complètement.

Février 1994 - Le titre était résolument dissuasif : QUI SAIT TOUT et GROS BETA. En plus je n’avais pas été spécialement séduit par le dernier film de Coline Serreau. Eh bien, ce fut une bonne surprise que cette soirée au Théâtre de la Porte Saint-Martin. Il faut dire que la mise en scène de Benno Besson, dans la droite ligne de celle naguère de L’OISEAU VERT, est pour une bonne part dans le charme de cette fable gentillette, qui oppose sur un ton clownesque un Monsieur « qui sait tout » à une dame pas si connue que ça. La dame n’avoue pas son sexe. Grimée à l’extrême, elle joue le Monsieur qui ne sait rien, et c’est Coline Serreau elle-même qui l’incarne avec un très remarquable abattage. Gilles Privat est le maître soi-disant savant de ce valet très malin. Le conte « philosophique » très moral que nous octroie gentiment l’auteur est soutenu par un environnement très joliment spectaculaire. Les ressources techniques du plateau ont été largement utilisées au service d’une féerie qui ne cache pas qu’elle est en carton-pâte !

Les Maclôma ont pris le risque de s’attaquer à une vraie pièce de théâtre. Il est vrai qu’elle semble avoir été écrite par eux et cependant ce n’est pas vrai. L’auteur est roumain. C’est le fameux Matei Visniec. Il l’a écrite sans les connaître. Il y a d’étonnantes rencontres. Trois vieux clowns au chômage répondent à une petite annonce et se retrouvent dans l’antichambre d’un employeur potentiel. Ils ont été partenaires jadis et s’étaient perdus de vue. Leur plaisir à se retrouver est réel, mais tempéré par la concurrence entre eux puisqu’il n’y aura, croient-ils, qu’un engagement à la clef.
Je ne sais pas quel était le titre originel de l’œuvre qui sombre sur la fin dans un délire mi-ionescien mi-sartrien, dont on se passerait bien : l’antichambre de l’employeur était celui de la mort. C’est peut-être pour ça que les Maclôma l’ont baptisée : ON MOURIRA JAMAIS ! Je l’espère pour eux mais ce n’est pas sûr, car un certain Frédéric Ferney, plumitif au Figaro, a pondu sur le spectacle une insulte honteuse baptisée critique, et le moins qu’on puisse dire est que le public ne s’est pas précipité au Petit Théâtre du Rond-Point. Or ce mépris est immérité, car les trois compères un moment fâchés dans la vie puis retrouvés ont, à mon avis, superbement assumé le passage de l’art du clown à celui de comédien, non pas en essayant de substituer l’un à l’autre mais en les alliant d’une façon à la fois personnelle et heureuse. Dieu soit loué, Marie-Pierre Mouillard dans le QUOTIDIEN DE PARIS, a su laisser la trace écrite de quelqu’un qui s’en est aperçu. Mais ça n’a pas suffit à assurer le succès.

J’avais beaucoup aimé, à la lecture, LE OUI DE MALCOM MOORE de David Helman. De plus, l’aventure de ce bon ouvrier licencié par surprise à un retour de vacances et rejeté sans y croire (d’abord) dans l’univers des demandeurs d’emploi, puis (plus tard) des désespérés du chômage prêts à faire des conneries, me paraissait utile à promouvoir quoiqu’elle n’enfonce aucune des portes bien fermées du travail. Justement la banalité même de cette anti-épopée, simple description d’un parcours hélas surmultiplié de nos jours, constant sans solution, m’intéressait comme une question ardente à poser inlassablement : « Alors, Messieurs les politiques, comment allez-vous nous le résoudre, ce problème des gens inutiles dans le cadre d’une société axée sur le seul profit ? »
Au théâtre, il me semble que j’aurais vu cette histoire comme un récit, raconté par le triste héros de l’affaire, me parlant à moi, spectateur, directement, d’homme à homme, m’interpellant en somme, mais sans m’agresser, me prenant à témoin et me faisant ainsi partager son angoisse, comme on parle à un confident en sachant bien qu’il ne pourra pas vous aider, mais ça soulage d’en parler.
Guy Rétoré a choisi un autre parti. Son acteur, Paul Berne, s’active une heure durant dans son garage à bricoler dans sa bagnole un système qui l’asphyxiera. Car il n’ose pas avouer à sa femme et à son môme que sa dernière démarche est encore un échec. Il avait imprudemment spéculé sur cette entrevue-là. Il a donc perdu tout courage. Ce sera même au point qu’il craquera à l’instant décisif.
Le décor est hyper réaliste. Le type cause entre deux actes manuels comme s’il se remémorait à lui-même son histoire. Un geste, une phrase, je le regarde agir et marmonner, mais il ne me communique pas son désespoir. Il se le garde d’autant plus que ce grand Paul Berne n’est pas un grand acteur. Il ne parvient donc pas bien à lier les deux paramètres de son jeu qui, du coup, ressort artificiel, théâtral, avec des temps  qu’on aimerait plus habités. Dommage. Nous sommes en face d’un one-man-show alourdi par un environnement pesamment vrai, alors qu’une chaise devant un rideau noir avec un projecteur sur un homme me disant la catastrophe de sa vie m’aurait suffi pour mieux entendre, et comprendre Malcom Moore.

Michel Galabru signe sa reprise du Conservatoire Maubel où toutes les troupes de Paris ont répété il y a quelques décades en rebaptisant le lieu : THEATRE MONMARTRE GALABRU. Je m’attendais donc à me retrouver dans un théâtre pimpant neuf. Eh bien, non seulement il est aussi crasseux que jadis, mais en plus, s'y accumulent des déchets de décors et de techniques. Les spectateurs se retrouvent dans une sorte d’entrepôt.
Le spectacle que j’ai vu dans ce taudis, MAMAN SABOULEUX, jouissait d’une presse flatteuse, preuve que nos Cournot et consœurs ont viré leur cuti.
La mise en scène de cette piécette de Labiche, signée par Alain Bonneval dans un décor de Jacques Noël, m’a rajeuni de quarante ans. Nous avons joué LE CHAPEAU DE PAILLE D’ITALIE comme ça, au Centre Dramatique de l’Est, en 1950. Est-ce assez dire que nous nageons en pleine décentralisation sympa, avec des acteurs fana de l’art drama qui s’en donnent à cœur joie dans l’abattage efficace ? Hier on aurait parlé de ringardise, aujourd’hui, les compliments fusent pour saluer Jacques Marie Legendre, dont le goût pour les rôles de travestis peut s’épanouir ici à plein tube, Fabienne Tricottet, qui incarne une gamine de huit ans montée en graine et délurée à la « Bécassinière », et les autres, tous en un seul registre caricaturé.
Il est étrange que personne n’ait mentionné l’aspect inachevé de ce vaudeville en un acte qui, contrairement à l’habitude de ce genre, ne boucle pas toutes les intrigues. C’est ce qui m’a fait penser de ce spectacle qu’il était non seulement court, mais bref.

LA MAISON DE L’ACTEUR a, elle, été retravaillée. On y est bien assis et le plateau permet un certain nombre de choses. Dans une scénographie signée POL, qui est surtout intéressante par une sorte de candélabre tournant qui ponctue les unités de temps, François Rey, mal à l’aise dans son costume prêté par la Comédie-Française, incarne (sans doute) Molière racontant à Mademoiselle DU PARC, ici Corinne Juresco, qui est vraiment très inexpérimentée, ce que sera son TARTUFFE. Le texte serait d’un anonyme de 1667. Moi je veux bien, mais j’ai des doutes. Et surtout je ne vois pas l’intérêt de cette mise en scène maladroitement fabriquée d’un texte qui ne fait que paraphraser un chef-d’œuvre connu. Rien ne m’a l’air naturel dans cette entreprise qui voudrait susciter une atmosphère et ne parvient qu’à ennuyer profondément ses auditeurs. Difficile de suivre François Rey dans cette aventure.

J’avoue que je ne comprends pas la démarche de Sophie Loucachevsky et Jean-François Peyret avec leur THEATRE FEUILLETON au Petit Odéon, qu’ils ont démantelé pour lui rendre son aspect premier de « Salon du Président ». Sur un espace tout en longueur, le public, au demeurant nombreux malgré l’heure (dix-huit heure trente), assiste à des morceaux choisis parfaitement assumés par des très bons artistes, en plus de leurs autres activités sûrement plus lucratives. Ils proposent des « portraits », autour desquels « l’équipe artistique invitée et les permanents du théâtre feuilleton » s’essaient à différentes variations autour du thème proposé. Tout cela est certainement de qualité, et élitaire à souhait ; on pille à plaisir dans les chefs-d’œuvre, ce qui permet aux textes de ne pas rabaisser les propos, comme c’est souvent le danger des improvisations collectives. Le dernier spectacle vu, ACTEURS JE VOUS  HAIS, composé par Jacqueline Lichtenstein, serait ainsi un « portrait » d’Octave Mirbeau, très méprisant envers les gens de théâtre jusqu’au jour où la Comédie-Française lui monta ses AFFAIRES SONT LES AFFAIRES.
L’astuce est qu’on est déjà à Pont-aux-Dames et que ce sont des grabataires qui poussent le portrait, avec l’aide de Jules Vallès, Villiers de l’Isle-Adam et Constantin Coquelin.
Il faut bien reconnaître qu’on passe là une heure plaisante, et pourtant, il y a quelque chose qui ne va pas. Je ne sais pas où on veut m’emmener avec ce puzzle en huit ou dix portraits dont on tirera, me dit-on, en octobre, une « galerie de portraits » de clôture. « Vous verrez bien », me direz-vous. Soit ! Mais devrai-je alors venir à tous les portraits pour comprendre le final ? Le but de l’affaire serait-il de fidéliser un public ? Astucieux !

Il y a quelques mois, Maurice Attias avait monté au Théâtre Marie Stuart, LE MORT de Georges Bataille. Je me rappelle le corps nu d’un comédien couché au milieu d’immondices, et de Anne de Broca extraordinairement érotique se livrant au-dessus du sexe mâle à une exhibition très suggestive. Je me souviens m’être demandé comment le mec faisait pour ne pas bander, quoique supposément mort.
Rien de semblable avec ce que nous montre Sophie Loucachevsky au Petit Odéon. Une fois de plus son propos est illisible pour le non-initié et, de surcroît, je n’ai pas compris grand-chose à ce que murmurent les acteurs dans cette salle à l’acoustique approximative. Mais une très jolie brochure, avec des dessins qu’un psychanalyste aurait plaisir à expliciter, semble indiquer que l’auteur, Sophie en l’occurrence, a cherché à travers l’œuvre de Bataille à exprimer sa propre angoisse, ou plus exactement son questionnement devant non pas LE MORT, mais LA MORT. Cela dit, la troupe semble avoir puisé dans Bataille surtout l’aspect sexuel. Avant de pénétrer dans le salon du Président, on nous lit surtout un texte sur l’onanisme, dans le foyer du théâtre, puis, adossé à une glace surmontant une cheminée, un couple mime l’amour sans se toucher. Cette performance est, bien entendu, amusante.


Maurice Attias pendant ce temps poursuit son exploration de la littérature érotique avec un amusant bestiaire de Pierre Bourgeade. On pourrait craindre que P.Z.A., comprenez « Petite Zoologie amoureuse », ne sombre dans la zoologie scabreuse, mais non. Les rapports entre les êtres humains et le rat, l’araignée, les fourmis, le chien-loup, les serpents, l’âne, le moustique, le pou, le cheval, les anguilles et la couleuvre, sont traités avec santé et gaieté par une troupe qui n’a rien de libidineux et s’amuse franchement de ses jeux amoureux. Ca se passe à LA MAIN D’OR.

COMMENT CA VA ? AU SECOURS est « une journée en cinq ciné-détails », de Vladimir Maïakovski. C’est un scénario de film qui n’a jamais été tourné, parce que cette « journée de la vie d’un homme » (le poète lui-même, qui devait jouer son propre rôle) n’a pas semblé aux censeurs de l’époque correspondre aux critères du réalisme historique.
Laurent Pelly a traité le texte comme une lecture avec mise en place, mais sans « jeu ». On assiste donc à quelque chose de très dépouillé et d’une grande rigueur. A la fin, Agathe Mélinand vient raconter comment le scénario d’abord accepté, a été écarté sur intervention supérieure.
J’ai vu le « spectacle » avec l’adjonction de deux artistes l’exprimant en langage des signes pour les malentendants, et je dois dire que leur gestuelle apportait un tel plus à l’entreprise que je ne puis l’imaginer sans.

Je ne connaissais pas Sylvain Maurice. Ce n’est pas un jeune homme. Pourtant, avant DE L’AUBE MINUIT de Georg Kaiser, il semble n’avoir monté qu’une chose : LA FOI, L’AMOUR ET L’ESPERANCE de Horvath. C’est Agathe Alexis, qui dirige maintenant La Comédie de Béthune avec des moyens de décentralisation, qui l’a aidé économiquement à monter son spectacle. C’est elle aussi qui l’accueille à Paris à l’Atalante, qu’elle s’est sagement gardée.
Sylvain Maurice, s’attaquant à cette œuvre qui date de 1917 et qui a été écrite dans le plus pur style expressionniste, a su remarquablement la servir… Et se faire remarquer, d’abord par un dispositif qui a l’aire et l’air d’un castelet, mais où les marionnettes sont en chair et en os ; d’ailleurs, elles n’y restent pas enfermées. Ensuite, on sent dans sa direction d’acteurs une main ferme et rigoureuse, mais point d’indications à contre-emploi ou à contre impulsions. Décidément, le temps des déviations décadentes qui furent tant à la mode semblent être passé.
De même, celui des spectacles à contenu semble vouloir revenir, et celui-ci est quelque part exemplaire, j’ai même envie de dire « pré brechtien ». Puisque, somme toute, ce qu’il nous montre, c’est l’histoire d’un caissier exemplaire de banque qui vole l’argent qui lui est confié, on peut croire dans un premier temps pour l’offrir à une femme qui lui a plu. Et à qui le directeur a refusé un prêt… Mais très vite, on s’aperçoit qu’il s’agit d’une expérience : il a volé pour VOIR, pour déranger la belle ordonnance du système. La pièce, au passage, égratigne nombre de « vertus » bourgeoises,  et entre autres la notion de charité. Bref, son actualité de l’argent omniprésent est brûlante et je rêverais qu’elle tourne dans toute la France. Hélas, la conception de Sylvain Maurice la cantonne aux petites salles. Le brûlot ne touchera donc pas le peuple… Dommage !

Pour Jean-Paul Farré, le spectacle « LES ANIMAUX MALADES DE LA PISTE », c’est avant tout LUI, LUI, et LUI d’abord. Il s’est en effet réservé la part du lion dans ce show qui commence par le démontage d’une cage à fauves sous les yeux horrifiés du dompteur (Farré), qui se continue par un numéro de pianiste virtuose sans piano. Puis par un Romain à facettes, puis encore par un dépoussiérage de livres étonnant, et qui s’achève par un plongeon dans des milliers de bouteilles d’Evian en plastique. Chacune de ces prestations solitaires est de haut vol. L’artiste a du talent, du métier, de l’abattage et il s’en donne à cœur joie. Je ne sais pas si je préfère son exhibition en pianiste, qui est bourrée de trouvailles, ou en gladiateur romain. Qu’importe. Il ne relâche pas son effort d’une seconde, même s’il a par moments la tentation de trop prolonger certains épisodes.
Entre ses apparitions, comme il fallait bien qu’il se change, il y a des moments de vrai cirque qui sont assumés tantôt par des élèves de l’école de Châlons-sur-Marne, tantôt par des artistes choisis par la Compagnie Foraine. C’est dans tous les cas sous le chapiteau d’Adrienne Larue que le spectacle se déroule en tournée, sauf dans les rares villes où il existe un lieu circulaire permettant en son centre l’installation de la piste truquée du héros.
Selon ses partenaires, les intermèdes sont très différents. Adroits, avides de bien faire, dynamiques, les jeunes élèves sont tellement touchants de bonne volonté qu’on les remarque beaucoup. Ils sont un complément jeune et sympathique à l’entreprise. On a peine, quand on les a vus, à imaginer le spectacle sans eux. Et en effet, avec la prestation parfaite des artistes professionnels engagés par la Compagnie Foraine, le rapport qui s’établit est plus équilibré. Il y a moins d’interférences entre les prestations. Il y Farré… Et il y a les autres. L’ensemble en prend un coup de vieux. Mais quelque part, cette version est plus conforme à l’esprit d’un one-man-show avec compléments. Plus lourde aussi, pour ne pas dire bavarde quand c’est la famille foraine, Dan, Adrienne, leurs fils, qui s’exhibent. Chacun tire à soi sa propre couverture sans déranger les autres. Les jeunes, eux, auraient facilement tendance à interférer dans le jeu de la vedette, donc à se mêler de ce qui n’est pas leurs oignons, donc à lui porter quelque ombrage !

Après ce one-man-show qui en est un sans l’être, en voici un qui l’est à part entière. Gilles Tamiz, le fils d’Edmond et de Marie Mergey, qui a hérité de ses parents un métier parfait, s’essaye à une pièce italienne (à mon avis fortement adaptée) qui, sous le titre « STREHLER VOULAIT ME VOIR », raconte les deux heures d’angoisse d’un médiocre acteur de cabaret que le Maître a convoqué. Nous le voyons d’abord exécutant avec une certaine honte son numéro de comique ne faisant rire personne, exercice toujours périlleux pour un artiste, car rien n’est plus difficile que de faire passer une ringardise voulue.
Puis nous le retrouvons devenu lui-même, d’abord dans sa loge se démaquillant, puis chez lui, se mettant à l’aise tout en éconduisant une copine qui voulait lui rendre visite. S’adressant directement au public, il entreprend d’explorer toutes les manières possibles de se faire valoir.  Strehler est supposé être déjà là parmi nous. L’acteur « répète » donc tous les rôles qu’on pourrait lui demander. Globalement, ce moment-là du spectacle est réussi. Ensuite, il entreprend de raconter au Maître, donc à nous, et je dois dire qu’il y a là encore des moments « historiques » de haut vol, quoique, sans doute, trop à l’usage interne d’un groupe d’initiés de la profession. Quand il annonce, fleuron d’une carrière d’animateur socio Q, qu’il a été le premier à faire venir le Living Théâtre dans les Pouilles, moi, je ris d’autant plus que j’ai tourné la troupe de Julian Beck et de Judith Malina. Mais qu’est-ce que cela peut bien signifier pour les jeunes d’aujourd’hui qui ne sont pas branchés « théâtre » ?
Et puis, il y a parfois des astuces vaseuses, comme Barrault / Marceau qui riment parce qu’ils sont mimes ? Je n’aime d’ailleurs pas le discours, au demeurant inexact, sur Barrault à l’Odéon en 1968. Bien souvent, le texte est trop direct au premier degré dans ses allusions personnalisées. Je crois que l’auteur ne s’est pas assez demandé si l’impétrant parlerait réellement comme ça à Strehler de célébrités, qui viennent dans le torrent verbal du garçon comme s’il avait à en découdre avec eux. J’accepterais mieux ce défilé de portraits si je le sentais fait pour passer la brosse à reluire à Strehler. Mais point.
Tout ceci vient sans que je sente le rapport au Maître. Il est peut-être dans la salle, mais il se tait. Pas jusqu’au bout cependant. L’acteur s’effondre quand il comprend que ce qu’ON attendait de lui, c’était justement ce dont il espérait sortir, ce numéro de comique populaire qu’il déteste et qu’il ne sait, ou n’ose plus, faire, devant une gloire du grand théâtre. Gilles Tamiz n’est pas Vittorio Gassman. Il fait passer beaucoup de choses, mais pas tout. Il n’est pas sur la scène comme chez lui. Il n’est pas de la race de ceux qui peuvent faire ou dire n’importe et ça passe. Il faut donc qu’il revoie sa copie, en en gardant que ce où il excelle. Je pense qu’au contact du public, il devrait vite sentir où d’aucuns décrochent.

Publié dans histoire-du-theatre

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