Du 1er février au 9 mai 1987

Publié le par André Gintzburger

01.02.87 - C’est Marie Gonzalez qui a mis, à La Tempête, Stuart Seide en scène dans LA DERNIÈRE BANDE, de Beckett. Celui que je n’avais vu que diriger les autres se révèle dans ce texte tout en répons muets, un remarquable acteur. Une nouvelle carrière lui est promise. À part ça l’œuvre est ce qu’elle est, bougrement efficace tout de même, il faut bien le dire…

04.02.87 - J’ai ri. « Le nouveau Pierre Trapet », dit la publicité, « est arrivé à Montreuil. Il s’appelle LA RUÉE VERS L’ORDRE et il est, il faut le dire, très marrant, quoique ramant encore un peu. Ces premières représentations sont des ballons d’essai.
L’histoire ? Nous sommes au CIDGO, « Centre International de Dépistage des Gardiens de l’Ordre », supposés être des stagiaires assistant à l’audition d’un candidat. Mais un inspecteur supérieur (Jacques Livchine) se pointera, impromptu, et le Professeur (Jacques Bondoux) sera tellement mort de trac que l’élève (Pierre Trapet), jouera son rôle devant le juge. L’inversion des rapports sera l’occasion d’égratigner (sans trop d’agression) notre chère Police. Comment ne pas être complice de l’entreprise ? Malheureusement, Jacques Bondoux ne fait pas trop le poids et Trapet joue peut-être un peu trop décontracté, trop sûr de ses effets. Mais baste, c’est drôle, c’est sain. Que demande le peuple ?

05.02.87 - Naturellement, après la représentation, il a fallu répéter vingt fois à Mehmet Ulusoy que son spectacle était génial, qu’il était le plus grand metteur en scène de la terre, et que, sans réserve aucune, sa lecture des PAYSAGES HUMAINS de Nâzim Hikmet était admirable. À dire le vrai, il n’y avait pas en moi que de la flagornerie en abondant dans le sens de la quête exigée car, soyons juste, ce qui est de Nâzim Hikmet dans le spectacle est superbe, poétique, signifiant et, malgré (ou peut-être à cause de) l’éloignement dans le temps et l’espace, nonobstant un côté folklorique qui a l’air de nous susurrer que ces gens ne sont pas comme nous, très concernant. Parce que l’obscurantisme nous entoure, nous enserre, et parce que les révolutions manquées ne sont pas seulement du domaine de l’Histoire. Nâzim dans sa prison, Nâzim à l’hôpital, écrivait, décrivait ce qu’il voyait, entendait. Son œil était acéré, sa sensibilité à fleur de peau, sa plume merveilleuse.
Djamilah Salah, aidée ici avec bonheur par Philippe Ivernel, a réussi un découpage presque sans longueur, et il y a dans le spectacle deux artistes formidables. Emiliano Suarez, dans plusieurs rôles, éclate littéralement. Chacune de ses apparitions fait décoller, tant il a de présence, de puissance, de santé. Il est sublime dans le Paysan dont la femme a une occlusion intestinale, enfermé dans son système, le seul qu’il connaisse, qu’on lui ait inculqué face à une médecine qui ne lui semble pas franche du collier. Et pourtant ce buté machiste, pour qui l’épouse est sûrement d’abord une bête de somme, respire la gentillesse de partout. Il dégage de la sympathie. On l’aime. Ce que fait là Emiliano Suarez (qui entre parenthèses sait maintenant se faire comprendre très clairement en langue française) est d’un grand, très grand acteur. L’autre interprète remarquée est Ayla Algan, la seule femme de l’affaire, qui parle très peu et qu’on comprend mal, mais qui a une étonnante présence et beaucoup d’humour. Les rires ou sourires qu’elle arrache parfois sont un heureux contrepoint dans un univers où tout est plutôt noir.
Ceci se passe dans un astucieux dispositif de Michel Launay, qui réussit à force d’ingéniosité et de machinerie, à donner l’impression que le petit plateau du Petit Odéon n’est pas si minuscule que ça. Il en utilise la hauteur et par un simple, et manuel à vue, système de rotation, il multiplie les lieux au gré de la mouvance exigée par la succession des anecdotes racontées par le poète, incarné par Daniel Martin, dont j’ai trouvé, par contre, qu’il manquait de conviction dans son jeu. Il ronronne. Je ne l’ai pas bien senti, et c’est dommage.
Bon. Alors, c’est formidable tout ça, allez-vous me dire ? Car bien sûr, Mehmet a jonglé avec ce dispositif. Les artistes montent, descendent, rampent, marchent sur des passerelles périlleuses, sont en mouvement perpétuel. Et peut-être n’y avait-il pas d’autre moyen de monter ce découpage, qui à deux reprises reprend des textes utilisés jadis dans LE NUAGE AMOUREUX. Et je croirais au génie si je n’avais pas de tout temps suivi Mehmet. J’ai trouvé que sa collaboration avec Michel Launay finissait par faire tomber dans le procédé. J’ai éprouvé le besoin de lui dire que j’aimerais bien le voir diriger des acteurs qui seraient simplement à plat sur une scène. Ca ne lui a pas trop plus mais, que voulez-vous, j’ai maintenant l’impression que ses mises en scène sont toutes semblables. Alors je voudrais autre chose. Voilà. Mehmet doit se renouveler. Ces PAYSAGES HUMAINS, avec le même matériau de base que LE NUAGE AMOUREUX, n’égalent pas leur prédécesseur. Parce que les bidons pauvres de cet ancêtre avaient un côté vrai que la sophistication de la machine de Launay ne rend pas. On avait jadis une authenticité absolue. Aujourd’hui on a du théâtre, on sent la mise en scène, elle se veut visible. Elle s’impose au jugement. Entre les deux démarches éloignées de presque quinze ans, il n’y a pas eu approfondissement. C’est dommage. Cela dit, en soi, pour des gens qui n’auraient rien vu, avant, de Mehmet, le produit est de grande qualité. Un quart d’heure de trop, peut-être.

06.02.87 - Décidément, c’est le retour en force du théâtre de texte. À moins que ce ne soit moi qui feigne de le redécouvrir. À la Comédie de Paris, Jean-François Prévand présente LA LECON DES ALOES, pièce d’Athol Fugard qui, naturellement, a pour contenu de stigmatiser l’Apartheid en Afrique du Sud, mais qui le fait, m’a-t-il semblé, par le canal d’une anecdote dont je ne saisis pas bien pourquoi elle est si tarabiscotée, à moins qu’elle ne soit la transcription d’un fait divers authentique.
En tout cas, le début est trop long. Il est évidemment destiné à fixer le climat. Mais il dérive vers autre chose, un couple qui se survit mal à lui-même. Elle a eu une grave dépression, et même, elle a été en hôpital psychiatrique. Lui a été un militant anti-apartheid mais il a été cassé. Cassé par le pouvoir. Aussi, peut-être, mais nous ne le saurons pas explicitement, par un acte qu’il aurait perpétré sous la torture en donnant des noms. Banale, sauf que la torture décrite, elle, n’est pas banale. Toujours est-il que cet homme brisé s’est réfugié dans la contemplation et l’étude des aloès. Et voici qu’ils ont invité à dîner une famille de Noirs (intellectuels), qui ont décidé d’émigrer en Angleterre. (Étonnant que ce soient les Nègres qui choisissent ces brumes-là !). Ils les attendront (trop) longtemps et pendant tout ce temps, le vrai contenu de l’œuvre ce sera un couple en problème parce qu’elle s’est mise à le mépriser. Et puis le Noir vient SEUL. Sa femme n’a pas voulu venir chez le pourri qu’on soupçonne. Après pas mal de fadaises, les hommes s’expliqueront au travers de méandres psychologiques d’où il ressort, ce dont on se doutait sous nos habitudes délicates en matière de racisme, que l’Afrique du Sud est un magnifique pays mal barré, et que c’est bien dommage, mais qu’il est invivable pour ceux qui refusent le système qui y a le pouvoir.
Trop écrite, trop sacrifiant aux discours parallèles, la pièce se laisse écouter avec la cervelle plutôt qu’avec le cœur. Mais il faut dire qu’elle est fort bien jouée, honnêtement, sans phrasé mesguichien, bref en tranche de bifsteack saignant par des acteurs qui éprouvent leurs personnages (la presse permettra-t-elle que cela redevienne une vertu ?), Victor Garrivier, parfait en missionnaire désabusé, Jean-Michel Martial, excellent Nègre portant sur ses épaules la bible montante des opprimés de sa race, Juifs des temps d’aujourd’hui qui nous préparent sans doute les « œil pour œil » de demain dans un Israël aux dimensions d’un continent (c’est pour dans deux ou trois cent ans à mon avis), et surtout Sarah Sanders, remarquable en femme fragile, tout à fait présente malgré son personnage un peu en pièce rapportée, si je lis bien

07.02.87 - Voici encore du théâtre avec un grand T. Au Théâtre 13, Gilles Gleize, un jeune qui ne semble pas aliéné par le « Mesguichisme théophilidèzien », a monté deux pièces en un acte de l’auteur autrichien de l’avant-guerre de 14, Arthur Schnitzler. Il les a réunies sous le titre de DERNIERS MASQUES.
La première, qui s’appelle effectivement ainsi, montre un malade à la veille de mourir à l’issue d’une vie médiocre où il n’a cessé de décliner, parallèlement à l’ascension sociale de son ami de jeunesse contre lequel il a nourri au fil des ans une haine croissante. Caprice de mourant, il veut revoir ce compagnon devenu illustre pour lui apprendre, ultime vengeance, que sa femme, jadis, fut sa maîtresse. Puant de suffisance, l’ami (Albert  Delpy, remarquable de retenue) vient visiter le moribond (Alexis Nitzer), mais celui-ci se dégonflera et mourra en emportant le secret qui devait empoisonner son ennemi.
L’autre s’appelle à juste titre LA GRANDE SCÈNE. Cela se passe dans la loge d’une vedette de  la scène qui va, dans une heure, jouer Hamlet. Sa femme, qui l’avait quitté il y a deux mois parce qu’il la trompait avec une jeune femme, l’attend. Elle est revenue à l’appel du directeur du théâtre qui voit en elle le garant du talent de son acteur à recettes. Et en effet, celui-ci (Alexis Nitzer) paraît. C’est l’artiste imbu de lui-même par tous les pores, égocentrique au maximum et qui surtout ramène tous les événements de la vie à une dimension théâtrale : est-il amené à s’expliquer avec le fiancé de son ex-maîtresse, il demande s’il a été bon. Ecoeurée par son exhibition, l’épouse aimante voudra repartir mais, ultime scène, le mari déclarera alors qu’il ne jouera pas ce soir et, finalement, la femme se laissera fléchir. Du moins ai-je cru le comprendre car il y a une ambiguïté sur la fin de l’œuvre. Chantal Mutel incarne ladite épouse. Delpy, en directeur de théâtre, dit un texte d’une remarquable insolence tranquille. Il y a aussi dans la distribution deux jeunes, Isabelle Larue et Pascal Ternisien. Tous incarnent leurs personnages avec honnêteté. Décidément, cela devient une ligne de force.

12.02.87 - Un homme, Pierre Constant, crâne luisant (de dos j’ai évoqué Pierre Aimé Touchard), trois femmes, une seule actrice, Claire Deluca, remarquable dans la diversification de ses prestations, femme d’un écrivain en renom, directrice d’un établissement psychiatrique, infirmière à la bonne humeur de commande dans la même clinique. La rapidité de ses changements de costumes et de personnages fait un peu « performance ». On admire la virtuosité.
La pièce est de Jean-Jacques Varoujean. Elle s’appelle PAPIERS D’ARMÉNIE. Elle raconte l’itinéraire « descente aux enfers » d’un illustre homme de lettres. Elle s’inspire, nous apprend le programme, de l’œuvre d’un poète roumain, Gabared Ibarileanu, dont le drame était d’avoir du sang arménien dans les veines.
Pierre Constant, metteur en scène et acteur, semble avoir été très impressionné par cette « différence », si j’en crois le dossier de presse que j’ai réclamé au Théâtre Essaïon. Mais je ne l’avais pas « lue » dans le spectacle. Ou alors quelque chose m’a échappé. Reste un homme, illustre, frappé par une dépression (qui semble plus grave APRÈS qu’il ait été « libéré » qu’à son entrée dans le monde où les libertés sont entravées), confronté successivement à une épouse, infidèle puis suicidée ai-je cru comprendre, à une directrice stricte et à l’infirmière déjà citée, puis à la solitude. Ca donne beaucoup de rigueur, d’exactitude, de force. C’est par moments un peu impitoyable pour le spectateur. Mais on ne peut sous-estimer la qualité.

13.02.87 - Rien dans le passé de Michel Geslin, le créateur de LA DIVINE CLOWNERIE, rien dans celui des deux interprètes, Francis Lebarbier et Hugues Roche, n’indique qu’ils aient eu un itinéraire ecclésiastique. Il est vrai que les biographies publiées dans le programme de LA PETITE COMPAGNIE MATAPESTE ne remontent pas très loin dans le temps. Tout dans leur divertissement inspiré par LA DIVINE COMÉDIE de Dante, m’a fait penser à un spectacle pour fin d’année scolaire d’un collège religieux, avec au premier rang le Monseigneur Proviseur assumant avec une onctueuse bonne volonté le rôle du pompier. Ces clowns en effet font jouer les spectateurs, et j’avais l’impression au Théâtre des Amandiers de Paris qu’ils étaient tous de la paroisse, tant ils mettaient de cœur à exécuter les gestes de type feu de camp sympa qu’on leur inculquait. Ce genre de « participation » peut être amusante et, même si MOI, lâchement, je préfère rester voyeur, je n’en tire pas la conclusion qu’elle soit haïssable. N’ai-je pas, d’ailleurs, usé du procédé dans certains de mes spectacles ? Mais ici, nous naviguons dans une telle débilité de bon aloi de petits moinillons coquins, que j’ai craqué. En plus c’est interminable. L’agitation des deux protagonistes se prolonge sans queue ni tête à travers l’idéologie toujours omniprésente du discours. On vous assène les vérités chrétiennes comme au catéchisme, là où ceux qui discutent s’entendent répondre : « Ayez la foi ! ». Je ne l’ai pas…

03.03.87 -Vu au Marie Stuart un assez joli one-man-show de Patrick Brunel qui, aidé d’un pianiste, joue avec sincérité dans une belle langue française son homosexualité et quelques autres choses.

05.03.87 - Revu à l’Espace Kiron ACTE 2 de Brigitte Fontaine et Areski. Retrouvé tout le charme de cette délirante scène de ménage surréaliste. 

08.03.87 - Le Théâtre des Chimères, que je viens voir à Bayonne, a monté L’AUTRE, d’après un texte d’Andrée Chedid, et c’est un très bon spectacle. Le thème est simple : sur sa route, un vieux paysan passe devant un hôtel. Un jeune homme ouvre des volets et entre ces deux êtres, l’espace d’un coup d’œil, le courant, fugitif  mais fort, passe. Là-dessus, catastrophe, un tremblement de terre engloutit l’hôtel. Les sauveteurs arrivent, fouillent, abandonnent le site. Seul le paysan insistera pour qu’on creuse encore. Sa certitude que l’adolescent est vivant l’emportera sur les doutes, le mépris, les sarcasmes. Et l’événement donnera raison à sa ténacité. C’est un hymne à la volonté selon la devise de Guillaume d’Orange, vous savez : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer… »
Dans un astucieux décor d’André Acquart, Jean-Marie Broucarel, qui incarne avec émotion le vieillard têtu, a monté honnêtement l’ouvrage. Malheureusement, dans son souci de ne pas faire un one-man-show, il s’est entouré de trois comparses, deux femmes et un homme, non sans gratuité puisqu’à certains moments il dialogue avec un chien invisible et est supposé se heurter à des foules laissées à nos imaginations. Une des femmes, Michèle Parent, est la narratrice. Elle dit, sans le jouer, le texte d’Andrée Chedid, que je supporte quand il est joué, mais dont le style fleuri m’irrite quand on laisse dominer sa forme littéraire. Et puis elle m’a agacé. Safy Nabbou, par contre, est bien, et on ne peut que rendre hommage à Laurence Pekar, qui fait ce qu’elle peut pour rendre crédible, à son âge, le rôle de petite fille qui lui a été attribué, gamine, qui, à un moment, est seule à croire aux délires du vieillard et à entraîner les villageois à le suivre.

12.03.87 - Vu au Festival de Madrid, sous le titre ALCANTARILLA, un intéressant spectacle d’un groupe hollandais, Studio Hinderik, variation en termes « branchés », sur un rapport amoureux homosexuel. Très mode !

18.03.87 - Joli, drôle, tendre, mélancolique tour à tour, BEAU RIVAGE est une série de huit piécettes écrites par Jean Bois et jouées par lui avec l’inestimable Dominique Constantin en réplique. La finesse des dialogues est réjouissante, la virtuosité des interprètes est fascinante : ils changent de peau et costume avec un art consommé. La violence chère à l’auteur jadis, a été gommée. Du moins, la violence apparente car, sous la légèreté, le paradoxe et, de-ci de-là le presque boulevard, se cache un regard posé sur le monde qui est sans complaisance. L’écriture, d’où presque tout « scatologisme » et absolument tous gros mots ont été proscrits, est d’une belle langue. Bref, ce semble être une réussite à la Comédie de Paris.

19.03.87 - Malheureusement, l’homosexualité de Serge Hureau est un peu trop visible. À part cela, YASMINA ou L’ORIENTAL INCOGNITO qu’il propose dans la grande salle de la Cité U, d’après, selon le programme, un conte d’une certaine Isabelle Eberhardt qui, vêtue en homme, parcourait, paraît-il, le Maghreb à la toute fin et à l’orée des dix-neuvième et vingtième siècles (mais elle est absente du ROBERT où j’espérais trouver confirmation de son épopée), est un étrange spectacle qui ne laisse pas d’être assez drôle.
L’anecdote, ce sont les amours entre un militaire français et sa femme de ménage, quelque part du côté de Timgad et de Batna. La fille, superbe à travers l’interprétation de Rachel des Bois, lui offre sa virginité et l’éternité d’un lien dont la gravité lui échappe. Banal choc des mentalités et des cultures, IL ne comprendra jamais l’engagement qu’il a pris, même religieusement, envers la jeune fille, à telle enseigne qu’il s’étonnera qu’elle se jette à son cou quand, quelques années plus tard, IL repassera par là mariée à une « Roumi ». Il croira se libérer en offrant quelque argent à son ancienne maîtresse devenue phtisique.
En vérité, cette « lecture » au premier degré peut être révisée si on admet, comme l’indique la publicité, que « Rachel, jeune Beur, et Monsieur Serge, écrivain, rêvent qu’ils sont la bergère bédouine et le lieutenant Jacques… » Et la démystification du roman-photo éclate lorsqu’on entend le héros parsemer son aventure de chansons sur le désert, empruntées au répertoire de Piaf, Fréhel, Trénet, Damia etc…, toutes inspirées par l’épopée nord-africaine avec fortes connotations cocardières. C’est cette partie musicale, accentuée par la partition parfois en contrepoint pour un décor de cinéma muet de Pierre Sauvageot et Michel Risse, qui fait le prix du spectacle et lui confère sa personnalité. C’est cette référence à l’aliénation trimballée durant l’ère coloniale par plusieurs générations d’artistes populaires, qui lui apporte un contenu signifiant. Volontairement, l’histoire a été transposée dans un univers contemporain quasi design, la fille n’entrant chez son amant que par le sas d’un ascenseur anachronique, et les chansons couvrent une longue période, sauf peut-être, (coquetterie ?) celle précisément où l’auteur situait cette histoire.
Élisabeth Chailloux a dirigé les acteurs. Elle l’a fait avec discrétion.

26.03.87 - Et voici le spectacle sur lequel Élisabeth Chailloux travaille depuis un an, cet ALEXANDRE LE GRAND, tragédie de jeunesse de Racine, qu’elle a entrepris de sortir des brumes de l’oubli. À juste titre ? Il faut être nuancé. Certes, l’œuvre est celle d’un grand auteur en devenir et elle recèle quelques beaux vers. Certes, elle est bien construite, bien équilibrée, le « politique » l’emporte sur les sentiments. Il n’y a pas ici de personnage dévoré par une passion balayant tout. Point de Phèdre, point d’Hermione, point de fatalité, point de déraison inexplicable. Tout est poli, bienséant. Trop pour être. À dire le vrai, je n’ai rien trouvé qui me concernât vraiment dans ces échanges de vues entre grands sur la façon de savoir s’il fallait ouvrir les bras au conquérant irrésistible ou le combattre.
La règle des trois unités impose ici une curieuse convention, puisque les chefs causent bien gentiment dans le « vestibule à tout faire », tandis que leurs soldats s’étripent sur un chant de bataille. Je crois que le texte mérite d’être étudié en classe de seconde d’un lycée à vocation littéraire. Peut-être serait-il justifié qu’une Comédie-Française le mette de temps en temps à son affiche.
L’entreprise du Théâtre de la Balance ne m’a pas semblée très justifiée, d’autant que le parti pris par la réalisatrice a été tout à fait castrateur : elle a refusé tout éclat, tout élan lyrique. Les vers sont dits avec leurs douze pieds et sont parfaitement articulés, encore qu’aux derniers rangs du Théâtre de la Tempête l’audition en était généralement trop faible, mais aucun souffle ne les envole. Tout a été retenu, rentré, et de ce fait, la démonstration recherchée, à savoir qu’il y avait déjà du grand Racine dans ce texte, a été annulée. Du moins pour moi. Je ne citerai pas les artistes. Ainsi dirigés, j’estime qu’ils n’ont pas eu l’occasion de montrer vraiment ce qu’ils savaient faire. On a voulu qu’ils ne déclament pas. Soit ! Mais de là à les tenir en laisse… Bref, je ne suis entré pas dans ce qu’Élisabeth Chailloux a voulu me dire. Le fait d’habiller le conquérants grecs en militaires baroudeurs, style armée des Indes face à des rois orientaux, n’a pas suffi à me téléguider que les guerres coloniales n’ont pas d’époque ! Et la magnanimité du vainqueur, sa générosité octroyée, hommage flagorneur à Louis XIV… bon, Racine était un courtisan. Le suis-je ?

27.03.87 - Je suis allé voir LES CHAUSSURES DE MADAME GILLES de Pierre Trapet à Romainville, et je dois dire que cet EXERCICE DE STYLE m’a fait bien rire, quoiqu’il soit de temps en temps un peu laborieux.

14.04.87 - Vu à l’Espace Kiron le JULIETTE qu’Anne de Broca a consacré, seule en scène, et sous la houlette de Catherine Dasté, à l’amoureuse de Victor Hugo. Elle dit, incarne, éprouve les lettres que l’amante avait écrites à son grand poète pas toujours aussi présent qu’elle l’aurait voulu.
Anne l’impudique a voulu cette fois-ci montrer l’inverse de sa nature exhibitionniste. Elle fait dans la retenue, le contenu, le vêtu, même quand elle se découvre en sous-vêtements. Elle ne se laisse pas aller à la violence. On l’entend parfois à peine dans sa monotonie, sous des lumières parcimonieuses. C’est ennuyeux.

VOYAGES

25.04.87 - Je suis venu à Hambourg voir le dernier crû Savary, en allemand, à la Schauspielhaus : COCU AND Co.
Mon impression est que notre ami y court après ce qui a été son GRAND MAGIC CIRCUS sans s’y recaser réellement à l’aise. C’est d’autant plus frappant que des sketchs nouveaux y sont juxtaposés à des numéros déjà vus, comme celui de la trapéziste paralytique et aveugle des MÉLODIES DU MALHEUR, le numéro de la femme coupée en morceaux de BYE BYE SHOW BIZ, la chanson du clown Tino, les lions qui ne sont pas des vrais lions… mais des lionnes. Il est vrai que la troupe allemande n’a pas l’abattage des anciens du Magic. Cela est éclatant quand Carlos Paulidis entre en scène, apportant avec lui un style que les « acteurs » n’ont pas. Ceux-ci ont le rythme germain dans le sang et on ne peut qu’espérer une transformation de l’essai actuel quand la version française, avec des Maxime Lombard, Bruno Raffaëli et des Violaine se créera, avec aussi Mona, m’affirme-t-on.
Pour l’instant, j’ai vu une succession de tableaux avec beaucoup de baissers et de levers de rideaux, et des effets parfois inachevés. Mais aussi quelques images-clefs très drôles. Il y a une ouverture puis le tableau ADAM ET ÈVE bien dans la ligne que je vous laisse à imaginer : après le péché, Ève est réduite à laver les chaussettes pendant qu’Adam dans un hamac lit le journal en se prélassant. La mère de l’humanité s’enverra en l’air avec un orang-outang. Ensuite, nous voyons un charpentier nerveux qui n’arrive pas à équilibrer le tabouret qu’il fabrique parce que sa femme va accoucher d’un enfant, il ne sait pas de qui. Arrivent successivement un Nègre, un prince arabe, un grand blond. Puis le mur du fond s’élève et nous avons l’image d’une très fidèle irrespectueuse Nativité. C’est un tableau réussi. Napoléon et Joséphine qui suit est un remake (Savary s’est beaucoup pillé lui-même dans ce spectacle). Puis la première partie se poursuit avec un tableau à l’usage des Allemands : Hitler et Eva Braun avaient des sosies pour décourager les attentats et, du coup, ni l’un ni l’autre ne savaient s’ils couchaient avec le vrai. Un peu grinçant et appuyé. Comme cette Cendrillon femme à barbe, qui serait un conte de fée subversif comme les affectionne Savary s’il était moins explicité dans les moindres détails. En deuxième partie, il y a un long sketch qui se moque gentiment des « Verts », tableau « gioniaque » découpé en tranches : des tennis vont envahir un terrain bucolique.
Et pour finir, c’est le « cirque » qui ne comporte aucune nouveautés. Tout cela est un salmigondis prometteur mais, pour l’instant, c’est trop inégal, mal fagoté, avec des grands moments. Avec un mois de travail, cela deviendra bien sans doute. L’orchestre est dans la fosse et joue surtout des airs connus. Je n’ai guère repéré de musique originale. Frappante aussi est la pudeur de cette production qui ne fait aucune place à la nudité.


09.05.87 - Madrid. Le Teatro Espanol est un magnifique théâtre tout en or et en rouge, mais il a des loges d’honneur qui sont de côté. Ainsi ai-je dû voir deux fois LES BACCHANTES car, la mise en scène de Salvador Tavora étant résolument frontale, destinée à être goûtée depuis le centre de l’orchestre, je n’en ai eu le premier soir qu’une vision oblique et fragmentaire.
À part un discours de Lilyane Drillon sur l’identité méditerranéenne des cultures, je n’avais pas bien saisi avant de voir le spectacle, où et en quoi la tragédie d’Euripide, ancrée dans l’imaginaire de la Grèce Antique et fondée sur le rapport mortels, demi-dieux, dieux, pouvait recouper la réalité andalouse contemporaine. Sans que l’idée m’en parut vraiment saugrenue, elle me semblait un brin gratuite, voire tirée par les cheveux. En vérité, je n’avais rien compris : Salvador Tavora nous raconte et nous montre une anecdote qui est, sans extrapolation, celle des BACCHANTES. Simplement, là où d’autres essaient d’imaginer comment les autres pouvaient danser et chanter, lui introduit son folklore à titre d’illustration, à tous les niveaux, musique, danse, gestuelle, costumes, et aussi, en effet, certains rituels à mi-chemin du Christianisme et du Paganisme encore en cours dans ces régions, et une petite provocation en habillant Tirésias en ecclésiastique catholique. Naturellement, il y a une machine, magnifique, une espèce de roue à laquelle s’accrochent les Bacchantes, figurant à l’ascension du Citéron. Là s’accrochera aussi Agave, quand, tombée dans le piège des dieux, elle ira recueillir la tête de son fils assassiné. Il y a aussi des candélabres, des tambours, des guitares et cette musique brillante qui vous remue les tripes dont Salvador Tavora a le secret.
Et il faut dire que, clefs en main, c’est-à-dire le discours d’Euripide remis en mémoire, le spectacle est visuellement et « sonorement » superbe, et parfaitement assumé par une troupe hautement professionnelle, sauf par, peut-être, un certain Paco Pinero, qui m’a semblé brailler un peu faux les chants typiques du Sud espagnol. Agave est interprété par Manuela Vargas, dont l’apport, même s’il fait un peu numéro, est remarquable. Dans un pays où tout le monde apprend à taper du pied dès l’âge le plus tendre, elle fait figure de virtuose de la délicatesse, comme ceux qui caressent les touches d’un piano par opposition à ceux qui tapent dessus.
Reste que cette magnifique production est, pour Tavora, le produit d’une commande. Il a glissé de-ci de-là quelques peaux de banane sous le discours que tenait le poète grec. Reste que la morale de l’histoire, c’est que les dieux triomphent et qu’il est vain, quand on n’est qu’un mortel, de les contester. Il n’y a pas eu, comme Brecht l’avait fait pour ANTIGONE, une relecture avec leçon infléchie. Surtout quand on n’est pas, comme moi, un familier de la langue et des coutumes espagnoles, on ne reçoit qu’un magnifique, superbe produit culturel de luxe. Où sont les préoccupations sociales de LA CUADRA d’hier ?

Publié dans histoire-du-theatre

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