Du 17 novembre 1986 au 30 janvier 1987

Publié le par André Gintzburger

17.11.86 - Et voici le troisième volet du triptyque du Centre Dramatique de La Courneuve. Triptyque ? J’ai beau me battre les flancs, je ne vois pas où niche le point vraiment commun entre GENS DE DUBLIN, NOUVELLES D’ODESSA et cette INVASION COMIQUE, si ce n’est qu’un même metteur en scène, Christian Dente, a dirigé les trois entreprises, et que, dans chaque cas, il s’est agi non pas d’œuvres écrites directement pour le théâtre, mais d’adaptations de textes primitivement conçus pour être seulement lus. Ici, il nous est montré deux nouvelles de Maupassant rendant toutes deux compte des rapports entre les troupes prussiennes d’occupation et la population normande, BOULE DE SUIF ET MADEMOISELLE FIFI.
Le naturalisme qui s’imposait à l’équipe l’a aidée à trouver un style étonnant de justesse. Cette fois-ci, nos amis, qui se sont adjoints quelques têtes féminines nouvelles, dont une certaine Hélène Hamon qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Lucienne Hamon, ne chantent pas, ne jouent pas d’instruments à vent. Ils ont troqué la désinvolture des bateleurs contre la raideur des militaires germaniques, ce qui leur a imposé la rigueur. Ceci est exact à travers MADEMOISELLE FIFI, qui met en présence cinq officiers coincés et cinq putains de bordel montées au Casernement pour les distraire. Dans BOULE DE SUIF, la raideur est celle, figée dans sa hiérarchie sociale, de la Société issue du Second Empire Français, celui de Napoléon III.
Remarquablement maîtrisés par Christian Dente qui a puisé son inspiration dans l’enseignement de ses maîtres staliniens, (mais ce n’est pas du tout un reproche sous ma plume), ces artistes prouvent ici leurs grandes qualités pour interpréter un certain style de théâtre, net, précis, nourri de vérité, honnête. Ils y atteignent une telle perfection qu’on peut espérer cette fois-ci que la perversité parisienne leur rende hommage. Ils le méritent. Cette INVASION COMIQUE, c’est du très travail. C’est un très bon spectacle qui remplirait sans nul doute les salles de Karlsruhe à Vladivostok et de Stockholm à Belgrade. Hélas, nous sommes à Paris où la mode est menée par des aliénés paradoxaux.

18.11.86 - Avec le Théâtre de l’Unité, c’est l’un ou tout l’autre. Nous avons eu naguère la 2 CV THÉATRE faite pour deux spectateurs à la fois ; voici L’ARCHE DE NOÉ conçue pour quatre mille personnes sous un chapiteau géant sis à l’Église de Pantin, payée par TEC et PROCAP avec une vieille vedette qui n’est pas mal du tout encore, Nino Ferrer, incarnation du « TRÈS HAUT » dans le spectacle. Installé dans une nacelle, Dieu dirige la création du monde puis le déluge et toute l’histoire qu’on connaît bien.
Bien entendu, Jacques Livchine et Hervée De Lafond, fidèles à l’anecdote, y injectent leur subtile démystification, on pourrait même dire subversion car le regard qu’ils jettent sur cet épisode de la mythologie judéo-chrétienne est évidemment critique. L’entreprise fleure son marxisme athée, ce qui, bien sûr, n’est pas à mes yeux une critique. Mais surtout, elle traite l’affaire dans la bonne humeur, et de façon très spectaculaire. Cette fois-ci, nos amis ont eu des moyens et ils n’ont pas hésité à faire dans le « riche ». Notamment leur entente avec un cirque à la ménagerie bien fournie leur a donné la possibilité d’arranger une magnifique entrée des animaux dans l’arche, qui a la taille et l’allure d’un ferry-boat. Les effets de pluie, de brouillard, de tonnerre, sont très réussis. Il y a des éclairages dignes de Poisson et une sono puissante, bref, c’est du super professionnalisme bonhomme, style fête de l’Huma des années soixante. Vachement sympa ! Surtout, c’est un spectacle sain d’où l’on sort de bonne humeur.

20.11.86 - J’avais beaucoup entendu parler de La Compagnie Patrice Bigel - La Rumeur, groupe oeuvrant aux frontières du théâtre et de la danse, faisant la part belle à la gestuelle mais ne refusant pas complètement le verbe.
CIRCUITS CLANDESTINS se passe dans l’antichambre d’un studio de cinéma où un réalisateur entend tourner un film noir au gré de ses impulsions, ce qui ne va pas sans conflit avec les producteurs et malaise avec les artistes. On n’assiste pas au tournage proprement dit, mais au va-et-vient de ceux qui s’agitent dans l’environ du lieu lui-même de l’action. Les « circuits clandestins » sont ceux par lesquels les carrières se font. Ce sont aussi les évasions oniriques que provoquent les situations réelles.
Il y a dans ce spectacle très « mode » des moments amusants comme celui où une fille, courtisée par deux hommes à la fois, les retient tous les deux, empêchant, quand elle accorde ses faveurs à l’un, l’autre de s’en aller. D’une manière générale, un certain humour baigne l’entreprise. Mais, quoique cela soit assez court, cela semble pourtant longuet par instants. Et surtout, je ne crois pas que le discours tenu soit très important. En vérité, il m’a paru résolument superficiel. Mais c’est bien fait, lisible, ce qui est une qualité dans ce domaine. Lisible ? Au fait, si j’écris que c’est superficiel, c’est peut-être parce que je n’ai pas su lire les cheminements secrets entre les pas.

21.11.86 - Wladislaw Znorko est polonais, mais, selon la biographie qu’en livre le Théâtre 71, c’est un Polonais du Nord de la France. D’après le programme très peu explicite qui est donné aux spectateurs, l’inspiration de LA PETITE WONDER lui serait venue de la contemplation du tableau de Delvaux : « La Gare Forestière ». Tout, dans le spectacle, au demeurant beau à regarder, évoque l’animation d’un tableau, tant les situations s’y recréent en une sorte de ronde permanente, entre un enfant handicapé, des bruits et fumées de locomotives, et surtout des errants, Juifs ou déplacés pour toujours, valises en main, cherchant inlassablement un introuvable chemin sous la conduite d’un soldat perdu qui ne sait pas plus qu’eux vers où ils peuvent aller. L’univers montré m’a, esthétiquement, fait songer à celui de Tarkovski. En arrière-plan, un parc avec statue et jet d’eau. Devant, un rail sur lequel la locomotive  ne s’engagera jamais, mais on la sent omniprésente. Ce train-là, qu’on le prenne ou qu’on le rate, mène au même endroit, nulle part. On nous dit que Znorko est animateur à Lyon au fameux quartier des Minguettes. Est-ce cette activité qui lui donne une telle nostalgie des brumes de l’Europe Orientale ?

22.11.86 - Richard Soudée, que  nous avons connu dans l’équipe de Mehmet Ulusoy, s’est intéressé à l’histoire du Petit Chaperon Rouge, se demandant comment les frères Grimm, grammairiens compositeurs d’un dictionnaire, avaient recueilli le conte allemand jusqu’à eux transmis par le bouche-à-oreille, et il nous entraîne dans une enquête à travers le monde d’où il ressort qu’il y a existé de nombreuses versions de la même histoire, à ceci près que ce n’est pas toujours le loup qui mangeait la gamine, mais, selon les régions, un ours, un tigre ou un autre monstre.
La réalisation d’Isil Kasapoglu et du THÉATRE À VENIR est belle, avec des beaux décors et costumes, mais elle a l’intelligence un peu intellectuelle et m’a paru un brin laborieuse dans les enchaînements. Cela dit, il y avait beaucoup de gamins à Villejuif en ce vendredi soir, et ils participaient au quart de tour. C’est donc un bon spectacle pour enfants, instructif.

26.11.86 - Nous avions eu la saison dernière un BRITANNICUS farceur avec le groupe BINOME de François Rancillac. Voici un Shakespeare irrévérencieux, avec le CYMBELINE que propose dans la petite salle du TGP le ZINC THÉATRE de Gilbert Rouvière. Il y a analogie entre les deux démarches en ce sens que, cette fois-ci encore, l’irrévérence ne joue pas CONTRE l’œuvre. Au contraire, l’anecdote est lisible, le souffle épique passe. Les fils compliqués des intrigues se nouent et se dénouent avec limpidité et l’émotion n’est pas interdite aux artistes. Mais ils outrent leur jeu en un dépassement de la mesure qui rend comiques, mais pas ridicules, les situations que les réalisateurs jugent sans doute anachroniques. Et ils se permettent quelques gags qui ne sont sûrement pas de la plume élisabéthaine.
D’ailleurs, le titre du spectacle est CYMBELINE DE SHAKESPEARE de Gervais Robin. Et la comédie aux multiples lieux d’actions se passe, comme naguère chez Vilar, sur un espace informel à tout faire. Le palais, la forêt, le champ de bataille, la chambre de l’héroïne, sont cernés de Zinc, titre de la troupe oblige, avec côté cour une rangée de valises Samsonite, certaines, à trucs, et côté jardin, une série d’aquariums où nagent des poissons rouges. Il arrive que l’on ait un peu une sensation de gratuité et il y a de-ci de-là des mots qui font sursauter. Mais dans l’ensemble le parti est assumé, le pari est tenu et c’est assez bien joué par une troupe qui prend visiblement son plaisir à démystifier Shakespeare.  Car, et comment cela ne me plairait-il point, l’œuvre est, si j’ose dire, à travers ce traitement, démasquée. Rouvière a pris plaisir à souligner à gros traits les ficelles. Loin de gommer les invraisemblances, il les accentue, et les caractères des personnages sont poussés comme dans les mises en scène des Pays de l’Est, à travers un trait. Foin de subtilité, chacun, chacune, est à UNE facette. Cela tient bien le parcours. On ne sent pas le spectacle passer. Pourtant c’est un spectacle de belle dimension.

28.11.86 - Au Petit Odéon, Brigitte Jacques présente une piécette de Danièle Sallenave écrite à la demande de Michel Boudon dans le cadre de la série : « Mémoires des lycées et collèges ». On y voit deux gamines en pension, vivant une forte amitié à la veille de la puberté sous l’œil bienveillant d’un vieux loup solitaire, gardien de l’établissement, peut-être sourd et muet, inquiétant mais au cœur d’or. L’intérêt du spectacle, c’est que les deux préadolescentes sont jouées par deux vieilles routières du théâtre, Madeleine Marion et Emmanuelle Riva, qu’il n’est pas sans charme de voir minauder comme des petites filles. Ca s’appelle REGARDE, REGARDE DE TOUS TES YEUX.

29.11.86 - La « mode » est à la mode. De tous côtés, on sent, on voit des artistes, qui, stylistes ou autres, s’intéressent aux discours tenus en propre par les oripeaux dont s’habillent et se déshabillent les humains. Pour le Groupe PAKBO, auquel nous nous intéressons, c’est la robe elle-même, l’habit de l’homme lui-même, qui doivent parler, refléter un sentiment, une sensation, voire une philosophie. Pour Emmanuelle et Catherine Machado, le metteur en scène du « spectacle » ne doit être qu’un ordonnateur, un serviteur capable, ayant perçu l’âme des vêtements imposés, d’en transmettre le message avec art, éventuellement prolongement par la musique, les lumières, des textes, une certaine gestuelle, à rebours des mouvements conventionnels des défilés de maisons de couture, mais avec fidélité. Les deux conceptrices ne souffriraient aucune trahison, aucun détournement. Il sera intéressant, si leur projet « VETU DÉVETU » prend vie, de voir comment elles s’entendront avec Liliane Nataf, qu’elles ont choisie pour assumer cette tâche.
À la Maison de la Culture de Bourges, sous le titre « MODE EN SCÈNE », il nous est proposé trois spectacles qui posent le problème du POUVOIR entre ceux qui imaginent les costumes et ceux qui sont chargés de les mettre en valeur. Trois spectacles OUI, mais en vérité le troisième apporté par Pip Simmons, est une imposture de remplacement qui n’a rien à voir avec le thème puisque, sous le titre BOULEVARD ET BROKEN DREAMS, il nous montre une sorte de CONCILE D’AMOUR où la syphilis serait remplacée par le sida, sous le prétexte d’une cérémonie inspirée, dit-il, par Sade, mais en vérité menée par quelques songs chantés, heureusement, très bien, par Moira Mouse. Si j’ai bien compris, John Galliano a refusé au dernier moment de prêter sa collection, et il a fallu assumer.
LES MENINES, tableau chorégraphique mis en scène par Santiago Sempere, est, par contre, tout à fait dans l’orientation du thème. Au départ d’un tableau célèbre, les artistes promènent les spectateurs d’un lieu à l’autre, en les abreuvant d’images où le classique renvoie au contemporain et inversement avec une fantastique profusion de robes et de costumes masculins, qui donnent à penser que le Studio Berçot et la SAN MARTINS SCHOOL OF ART ne manquent vraiment pas de moyens.
Mais l’ensemble n’aurait pas valu le détour par Bourges, s’il n’y avait eu la remarquable, fantastique incursion de Jean-Philippe Guerlais, Groupe ORBE, dans l’univers du dessous masculin et de l’habit de soirée de NIKOS APOSTOLOPOULOS. Celui-là a mis sa collection à la disposition du réalisateur, et l’a laissé rêver, détourner, transposer, oublier même. Cela donne L’ÉTOFFE DES SONGES, et quelques unes de ces images qui restent gravées pour toujours dans les mémoires, tant elles sont belles et rares. Cela commence sur la place, devant la Maison de la Culture et son mur de façade, qui a bien trente mètres de haut et qui est orné d’un motif sculptural dans le style des années trente. Soudain, du toit, voici que huit alpinistes se mettent à descendre en varappe, prenant des poses au rythme d’une musique puissante. Ils s’arrêtent sur la sculpture en question, la rendent vivante. C’est fantastique et on reste cloué sur place devant la performance. J’apprendrai que les huit gaillards qui font ça sont suisses.
Et puis on entre dans le théâtre, le grand, et là, nouvelle image sublime. Guerlais a fait mettre au sol tous les cintres de la grande salle et nous assistons, comme avec des voiles se levant, à la mise en place du dispositif fait de rideau qui encadrera ensuite le spectacle, au son de l’ouverture pompière du Faust de Gounod. Cette montée dure près de dix minutes et elle est superbe. Elle débouche sur l’installation du tapis de sol et sur trois hommes en slip, qui se mirent dans des glaces, image insolite puisque dans l’imaginaire macho, ce sont les femmes qui se contemplent ainsi. Ils s’habilleront très lentement, avec soin, tandis que d’autres scènes, un peu dans la ligne des PIÉTONS, mais tellement mieux, animeront la scène, d’une manière moins forte que cette entrée en jeu, mais toujours à un très haut niveau, jusqu’à un nouveau tableau incroyable d’une meute de vingt chiens qui viennent s’agglutiner autour d’un morceau de viande et le déchirent, tandis qu’au premier plan repose une fille à moitié nue, dont on sent qu’elle est en danger. À la fin, il y aura encore un tableau vertical avec les mêmes alpinistes descendant des cintres très lentement, superbement, mais on est un peu blasé. Avec les artistes, c’est Nikos qui vient saluer le premier, mais la salle ovationne Guerlais et tout le monde parle légitimement du spectacle de Guerlais. Ainsi est posée la question du POUVOIR. Dans le théâtre et la danse, le COSTUMIER est au SERVICE du metteur en scène, et ici, Guerlais a évidemment gagné SA PARTIE dans CETTE ligne, quoique avec un matériau haut de gamme. Le rapport inverse est-il possible ? Je ne suis pas certain d’avoir une aveugle confiance en Liliane Nataf.

02.12.86 - Faute sans doute de trouver quelque chose à monter qui soit contemporain, Pierre Pradinas s’est confronté à un chef-d’œuvre de la littérature universelle et l’a modernisé. Entendez-moi. Sa MOUETTE de Tchékhov pourrait s’appeler « La Mouette chez Monsieur gazon ». Tout se passe sur une pelouse. Le rideau de scène du petit théâtre a été peint de motifs abstraits et des gadgets ornent la représentation. Surtout les costumes sont ceux d’aujourd’hui. Mais il n’a pas réussi pour autant à infléchir vers nous le contenu. Au contraire. Ce qui est bouleversant dans Tchékhov, c’est le renvoi à ce que nous sommes, nous, gens de cette fin du vingtième siècle, à ce qu’étaient ces gens, il y a plus de cent ans. Les ramener à nous est une gageure intenable car ils ne sont pas, ne peuvent pas être actuels. Il faut ajouter quelque chose de très surprenant pour un Chapeau Rouge qui m’avait habitué à plus de professionnalisme : il y a des acteurs, Catherine Frot notamment, qu’on n’entend pas. Oh ! Cela démystifie évidemment encore plus le propos. Bref, je ne suis pas entré dans le spectacle. J’ai un peu ri par instants, je n’ai jamais été ému. Tirent leur épingle du jeu Denis Lavant, en Tréplev, encore qu’il confonde juvénilité à désordre, Odette Barrois en Paulina, Laure Duthilleul en Macha (très bien !) et Daniel Jégou en Trigorine.

18.12.86 - Il y a eu le CINARS, à Montréal, et ma première sortie française au retour est pour le Café de la Danse, joli lieu de la rue de Lappe, où une troupe de Besançon qui a pris le nom (émouvant pour moi) de THÉATRE DE LA ROULOTTE joue une adaptation pour la scène des INSTRUCTIONS AUX DOMESTIQUES de Swift. J’ai dit malheureusement « joue », car quand Mireille Herbstmeyer, Jean-Claude Bolle-Reddat et François Berreur laissent parler le texte, se contentant de le dire avec la pointe de flegme britannique qui convient, ils sont très performants, mais quand, sous l’impulsion du metteur en scène adaptateur Jean-Luc Lagarce ils injectent du sentiment qu’ils croient approprié, ils tuent l’impact du verbe et deviennent inécoutables. Dommage.

21.12.86 - Les six monologues qu’a écrit Philippe Minyana, et qui mettent en scène six personnages liés expressément à l’univers de Sochaux Montbéliard, pourraient fort bien être dits sans aucun décor sur un plateau de deux mètres fois trois. Mais, encore qu’il n’ait en rien négligé la direction d’acteurs, et surtout d’actrices, car à l’évidence il se fait mieux écouter des femmes que des hommes, telle réduction n’aurait su contenter François Pesenti. Pour essayer de restituer l’atmosphère de ce coin de la France qu’il imagine, le Marseillais, pluvieux, il nous convie dans un hangar du troisième arrondissement de Marseille, quartier dans lequel le chauffeur de taxi qui m’amène me déconseille de marcher seul, humide et froid. Les pieds pataugent dans des flaques. C’est sinistre.
Une ouverture de Glück bientôt suivie du Requiem de Mozart emplit les oreilles, tandis que trois rideaux de fer, comme ceux qui closent les boutiques pauvres le soir, s’élèvent, découvrant un espace tel qu’un Tarkovski aurait pu l’imaginer, où il pleut avec réalisme, et où apparaissent l’un après l’autre quatre femmes et deux hommes, sortes de fantômes agités qui vont bientôt, chacun dans son registre, nous parler de la capitale des usines Peugeot. Mais il ne s’agit pas de dénonciation politique, sauf dans le dernier texte qui narre, par la bouche d’un Arabe que la police a tabassé, la fermeture du Centre de Loisirs. Ce sont des anecdotes impressionnistes, ancrées dans le lieu qui fut celui de l’enfance et de l’adolescence de l’auteur, inspirées par cet environnement certes, mais aussi par les fantasmes de l’écrivain (et sans doute ceux de sa mère, car les neuf mois de la gestation y tiennent la place d’une douleur insistante).
On peut reprocher à ces textes d’être un peu trop liées à ces fantasmes, qui ne recoupent par forcément l’universel. Mais ils se laissent écouter, et surtout, quand on sait que la troupe du POINT AVEUGLE est mal sortie de l’amateurisme faute d’avoir eu les moyens de jouer souvent, on ne peut qu’admirer la performance qui transforme Catherine Duflot, Françoise Ferraton, Henriette Palazzi-Seltz et Françoise Poulnot en objets que le metteur en scène manipule avec ingéniosité, imprimant à chacune SA personnalité à travers un geste, un phrasé. C’est remarquable. Pesenti est décidément un grand de cette époque. Les Allemands ne s’y trompent pas qui lui offrent de plus en plus de possibilités de s’exprimer dans leurs théâtres. Il vient de monter LES PERSES à Düsseldorf et la SCHAUBÜHNE lui demande un projet… J’allais oublier de dire que les récits de Minyana sont groupés sous le titre de « CHAMBRES ». 

28.12.86 - « Le Mariage du Père » est une pièce d’un certain Bernard Cuau. C’est un quinquagénaire, Maître de Conférences à l’Université de Paris VII, qui a été édité chez Stock et chez Gallimard, et qui a bénéficié naguère des faveurs de THÉATRE OUVERT et de Jean-Claude Fall. 
L’œuvre est fondée sur un postulat : un homme qui a divorcé il y a un an, mais a gardé à la maison son ex-femme et sa fille, va se remarier. Ca se passe le jour de la Mairie et de la fête. Mais pour lui, ce n’est pas la joie. Rongé par la mauvaise conscience, il se gâche le plaisir, allant jusqu’à vouloir recoucher avec son ancienne, tandis que la nouvelle, indifférente à la situation, sans doute par jeunesse insouciante, s’éclate avec les invités en dansant, riant et buvant avec eux. Il faut dire que le bonhomme semble être un peintre, un artiste, il ne faut donc pas s’étonner qu’il soit complexé, à l’intérieur du contexte résolument bourgeois qui baigne l’oeuvrette. Un Général à la retraite, incarné en vieux ringard parfait par Marc Darnault, donne le ton de la bienséante vertu, exprimant à n’en pas douter le point de vue de l’auteur au niveau moral face aux turpitudes de ce médiocre héros que le même auteur, ne l’oublions pas, a créé ! Quant à la gamine, quinze ans, c’est une adolescente classique. Elle partira avec sa mère quand celle-ci, décidant de faire ce, à quoi, à mon avis, elle aurait dû se résoudre depuis son divorce, se prend enfin le taureau par les cornes et fait sa valise ! Car à mes yeux, la situation de départ est impensable. En tous cas, dans mon schéma de pensée et compte tenu de mes expériences, je ne vois pas du tout l’impétrante épouse accepter la présence sous son toit de sa prédécesseur. Ou plutôt, ce ne serait pas impossible dans un milieu « moderne », où, cela dit, on verrait mal l’introduction de la notion légaliste de mariage, mais c’est qu’on en est loin. Tous les personnages sont respectueux des règles sociales conservatrices.
Absurde, on nage dans l’irrationnel et c’est pourquoi un bon acteur comme François Marié est ici ridicule. Le Chantier Théâtre que j’avais aimé au temps de L’ÉGLISE et de BAAL, ne me paraît plus possible à suivre. François Joxe devient trop décevant.

30.12.86 - Il paraît que LES TEMPLIERS vont disparaître. Un supermarché a racheté le vieux cinéma théâtre du Square du Temple. Je suis donc, solidairement, allé voir le dernier spectacle annoncé, VICTOR OU LES ENFANTS AU POUVOIR. La pièce de Vitrac reste succulente malgré une distribution à la limite de l’amateurisme, un Victor trop visiblement homosexuel, un général beaucoup trop jeune, et d’ailleurs d’une façon générale des acteurs en décalage d’âges, le tout sous une mise de Nicole Gres sans génie. Mais enfin, on prend quand même du plaisir.
05.01.87 - Quel dommage que Richard Demarcy, provocateur estimable, ne sache pas se juguler quand une facilité vient sous sa plume d’écrivain. Et quel dommage encore qu’il semble ignorer l’art, si nécessaire dans une discipline qui n’a jamais supporté le premier degré, de la transposition. Et quel dommage toujours que le metteur en scène, lui,  n’ait pas eu le courage de gommer certains mots que l’auteur, lui, a dû trouver spirituels, et qui rabaissent le propos à un niveau indigne de  la qualité globale qui, nonobstant, baigne LE REVE DE LOLITA ET LAVERDURE.
Lolita, c’est Teresa Motta, qui ne manque pas de poésie. Elle rêve qu’elle est dans un bureau, sous la férule d’un chef qui donne à ses policiers des missions à accomplir. Première de celles-ci, déguisés en femmes, les pandores devront découvrir l’assassin des vieilles dames du dix-huitième arrondissement. Deuxième, les mêmes iront en Nouvelle-Calédonie sous la fausse identité des petites-filles de Louise Michel, pour faire pencher en faveur de la France le nombre des votants anti-indépendantistes. Mais, inspirées par le souvenir de leur illustre fausse aïeule, les traîtresses voteront pour l’indépendance et le dernier tableau aura le côté positif du réalisme historique triomphant.
Faut-il dire que les critiques et le public choisi de cette générale au Théâtre 14 n’ont pas fait un triomphe à cette incursion de l’artiste dans le domaine de la politique contemporaine ? Et dois-je avouer que je n’ai pas été comblé autant que j’aurais pu l’espérer, d’abord pour les raisons exposées plus haut, ensuite parce que la démonstration n’est pas convaincante derrière la caricature, en ce sens qu’elle a été étayée superficiellement, hâtivement, de façon bâclée. Ce spectacle est un brouillon écrit par un brouillon. C’est bien regrettable car il a des instants amusants, il est parfaitement assumé par quatre garçons, dont un Noir et un Café au lait, qui jouent les travestis sans ambiguïtés. Il est simple techniquement. Demarcy donne l’exemple du retour aux tréteaux et on ne peut que l’en féliciter après les inondations coûteuses dont il nous a gratifiés. Il serait bien qu’il donne aussi l’exemple du retour des gens de théâtres à des préoccupations d’aujourd’hui. Quel dommage qu’il ait, par excès d’auto complaisance, et par manque de rigueur, raté cette rentrée-là.

06.01.87 - Très belle musique de Marc Antoine Charpentier. Superbe dispositif scénique de Guy Jacquet, avec magnifiques projections reflétées par des miroirs astucieux. Et pourtant LA LECON DES TÉNÈBRES, « dialogue solitaire pour une femme seule et trois miroirs », est un monument d’ennui. Et d’abord parce que les textes dits, qui correspondent à l’époque du silence de Racine, « écrits épistolaires, polémiques, académiques, historiques, religieux », ne méritaient sans doute pas une aussi luxueuse exhumation : la démarche est intellectuelle en diable. Bien sûr, elle a un intérêt didactique. Mais ces « larmoyances » et jérémiades confites en dévotions d’un style et d’une nature aujourd’hui dépassées, n’apportent rien à la gloire de l’auteur de PHÈDRE, dont au contraire ici éclatent la médiocrité d’âme, la petitesse et la veulerie. Heureusement l’actrice, seule en scène et superbement vêtue / dévêtue, se raccroche parfois à quelques beaux vers. C’est PHÈDRE qu’elle est supposée jouer quand le « silence » l’investit. L’ennui, c’est qu’elle ne fait pas le poids. Elle ne fait pas passer la beauté de la tragédie, et quand elle dit les textes qui sont le prétexte de l’entreprise, elle reste sur un registre monotone et pleurnichard qui n’a pas, c’est le moins qu’on puisse dire, la classe internationale. Renata Scant s’accroche ici à des branches trop hautes pour elle.
J’allais oublier de dire que le décor et les costumes sont signés Stéphane Munier et l’œuvre plastique Charles Lebrun. Ils auront été pour Guy Jacquet, scénographe et metteur en scène, de précieux auxiliaires.

07.01.87 - Datant de 1924, la pièce d’O’ Neill, « Désir sous les ormes », est une belle œuvre mi-symboliste mi-naturaliste, qui remue malheureusement des sentiments plutôt dépassés de nos jours. La Compagnie Marin Timmermann n’a rien fait pour l’actualiser et c’est bien. Ainsi assistons-nous à l’Athénée à un spectacle digne de figurer dans une anthologie. Hélène Vincent s’y donne à corps et à émotion perdus.

08.01.87 - Modestement, GRETA CHUTE LIBRE donne quatre représentations, au Centre Culturel Belge, de son nouveau spectacle LA CONFÉRENCE. Il y a un texte, signé Colin Thibert et Jean Hache, qui cette fois-ci non seulement est bien écrit mais est d’une extrême drôlerie, avec même quelques tripotages de langage, traitements farceurs d’œuvres célèbres qui sont du plus haut comique.
En vérité, le propos n’est pas très éloigné de LA VEILLÉE de Jérôme Deschamps. Sauf qu’on n’est pas ici dans les coulisses d’un C.AC., mais sur la scène d’une salle des fêtes, où une association culturelle fête son dixième anniversaire et a pour cela invité deux explorateurs célèbres à venir conter leurs exploits. Ces vedettes se faisant attendre, la Présidente animatrice meuble le temps comme elle peut. Françoise Thyrion a de l’abattage. Elle m’a un peu fait penser à Suzie Hannier. Quand les illustres attendus arriveront, ils se révèleront être deux ringards professionnels de la CONFÉRENCE bâclée entre deux trains. Jean Hache et Dominique Leconte s’en donneront à cœur joie dans ce burlesque, sans pour autant perdre la rigueur qu’on connaît bien à GRETA CHUTE LIBRE.
Malheureusement, les auteurs ont greffé autour de cette trame centrale une anecdote annexe : la Présidente est une mère abusive qui tient en sujétion un grand fils. Peut-être a-t-elle, jadis, noyé dans le marais, une fiancée de ce fils. Survient une jeune fille, Nathalie Alexandre. Elle arrachera le garçon à sa mère. C’est habilement mené. Cela aide à créer une atmosphère d’étrangeté : sur la rive de ce marais, il y a un Palace Hôtel en ruines (ou en reconstruction). On peut même dire qu’en plus de l’atmosphère, cette trame ajoute une densité aux protagonistes. Humains avec des problèmes psychologiques, ils évitent d’être de simples caricatures à une facette. L’ennui, c’est qu’ils deviennent des caricatures quand même, simplement à double facette, l’une en contrepoint de l’autre car ces traits manquent d’originalité. Cette mère, ce fils et cette jeune fille, on les a vus cent fois.
Par contre, le marais, l’univers brouillardeux et dangereux, l’hôtel sinistré, le fait que ce théâtre, où a lieu cette conférence, soit érigé au milieu de ce bizarre désert, sont bien dans la ligne du GRETA CHUTE LIBRE. À mon avis, ils auraient pu suffire à créer l’imaginaire voulu par les auteurs.
Mais qu’est-ce que je raconte ? Je vais donner l’impression d’un spectacle pas terrible alors que j’ai ri, presque tout temps, de bon cœur, sans jamais le regretter. Il est vrai que Jean Hache et Dominique Leconte nous livrent un numéro de ringards en tournée, qui ne peut que réjouir un organisateur en dites tournées. Honnêtement, cette « Veillée »-là, vaut bien l’autre.

13.01.87 - Le discours de la danse me reste décidément imperméable. En lisant le programme avant d’accepter une invitation à Nanterre, il m’avait semblé que le propos de Jean-Claude Gallotta, qui n’est pas n’importe qui, puisqu’il vient de se voir confier la direction de la Maison de la Culture de Grenoble, n’était pas très éloigné de celui de mon DÉSERT, puisque j’y avais relevé : « Imaginons les Mammames comme des enfants de la guerre. Réfugiés par leur mère dans un désert oublié, ils vivent isolés dans un monde qu’ils se sont construit, un monde bâti sur les oripeaux d’une guerre qu’ils n’ont pas connue. Leur survivance va devenir la sublimation, la transcendance d’un passé singulier ».
J’ai vu quatre garçons, qui n’avaient pas l’air pédés, et notamment un danseur à barbiche et à lunettes fort peu classique, et quatre filles dont une grande perche froide et une brunette qui, de toute évidence, éprouvait plus que les autres ce qu’elle était censée exprimer. À un moment, les hommes se mettent nus, pas les filles qui restent revêtues de petits shorts un peu allemands de coupe. La chorégraphie ne m’a pas semblé sacrifier au classicisme et, d’une manière générale, j’ai regardé sans ennui ce beau et long spectacle (trois heures : j’ai admiré la résistance de ces artistes qui ne donnent jamais aucun signe de fatigue). Mais je n’aurais jamais deviné le message que le groupe Émile Dubois avait annoncé, si l’argument ne m’en avait été fourni par la littérature.

14.01.87 - La démarche de THÉATRE ACTION TRÉTEAUX, groupe animé par Anne Petit et Ichem Rostom, est clairement annoncée : « Notre itinéraire traverse les mythes, les textes et les auteurs de la Méditerranée », à travers des œuvres non  théâtrales nourrissant « notre réflexion sur des thèmes qui ont toujours eu encore aujourd’hui, la tragédie de l’exil, de l’indifférence, de l’exclusion, l’homme écartelé entre deux cultures » etc…
Sur ce chemin, l’équipe a rencontré Albert Camus. Elle a lu deux nouvelles extraites du recueil « L’Exil et le Royaume » publié en 1957, L’HOTE ET LE RÉNÉGAT. Elle se les est mise en bouche et en scène. Et ça donne un interminable spectacle, ennuyeux au possible, lent, lent, archi-lent sous des éclairages trop élaborés et souvent gratuits, assez beaux mais sacrifiant trop largement à la pénombre, sous lesquels évoluent, si j’ose dire, des personnages figés, disant d’un air convaincu, mais fréquemment de façon inaudible, des phrases sur la poésie du désert dans un style qui a sûrement été jugé beau en son temps, mais qui sonne à présent, en tous cas à mes oreilles, singulièrement vieillies. C’est un pathos insupportable.
Naturellement, on peut se demander si ces deux nouvelles faites pour être lues justifiaient l’entreprise qui a essayé de les théâtraliser. Mais il est sûr qu’elles recèlent un contenu. Avec un traitement moins sophistiqué, moins esthétisant, elles auraient eu la valeur d’un rappel historique du temps où, en Algérie, des cas de conscience aujourd’hui dépassés (en tous cas, modifiés) se posaient aux Européens de bonne volonté.
Dans L’HOTE, c’est un instituteur de l’Aurès qui se voit confier pour une nuit la garde d’un terroriste, à charge pour lui de le livrer le lendemain à la gendarmerie. Il laissera au bougre la possibilité de s’enfuir, mais l’autre, laissé seul, choisira d’aller se livrer. Le RÉNÉGAT, c’est un prêtre qui a perdu la foi. Il est attendu dans un douar où l’arrivée prochaine d’une garnison est annoncée et, bien entendu, il se fait scrupules !
Camus, depuis toujours, m’a donné une impression de malaise quelque part. C’était un homme entre deux chaises et toute son œuvre s’en ressent. Que seraient devenues ces stances si les événements n’avaient pas renversé une de ces deux chaises ? Nous ne le saurons jamais. Il m’étonne que le Tunisien Hichem Rostom se nourrisse de cette pâtée-là ! (Ivry)

15.01.87 - UNE AFFAIRE D’HOMME est une pièce de Kroetz, maniée au scalpel par un Daniel Girard fouailleur qui a su imprimer un jeu psychologique à Claude Alexis (Martha) et à Jean-Marie Frin (Otto), avec l’aide d’un chien remarquable. Ca rappelle les débuts de Jacques Lassalle.

16.01.87 - Un vrai, authentique plaisir. D’abord celui de retrouver un Théâtre de l’Aquarium tel que je l’ai jadis aimé, concerné par le contemporain. Ensuite, et surtout peut-être, la joie de se confronter à un jeu intelligent, mais ni abscond ni intellectuel, un jeu de l’esprit à l’état pur, à travers une situation absurde mais, ô combien, imaginable. LE PROCÈS DE JEANNE D’ARC VEUVE DE MAO TSE TOUNG fait l’amalgame entre deux héroïnes, celle qui bouta les Anglais hors de France et celle qui fut l’âme de la Révolution Culturelle.
Le Saint tribunal marxiste-léniniste juge la supposée criminelle avec une onction bienveillante et impitoyable, qui glisse d’une phrase à l’autre du vocabulaire ecclésiaste au langage communiste. Et l’on mesure avec ravissement, tant c’est fait avec art et talent, à quel point ces discours intolérants glissent l’un dans l’autre avec aisance. J’emploie avec insistance le verbe « glisser », car c’est celui qui définit le mieux le système de ce texte, qui dénonce en faisant rire non pas en soi le Christianisme ou le Communisme, encore que leur confusion les renvoie quelque part dos à dos, mais tous les « intégrismes » au nom desquels on juge et tue les gens.
Un haut moment du spectacle, c’est quand, pendant la pause de l’audience, les trois « Monseigneurs Juges » se laissent aller. La démystification de leur « mission » éclate alors avec le surgissement abandonné de la nature humaine. Il faut dire que le chameau qui incarne le jeu principal est tout à fait fantastique.
C’est Jean-Louis Benoît qui a écrit et mis en scène cette merveille de déstabilisation qui remet en place bien des choses avec opportunité. Est-ce à dire que l’entreprise aille quelque part contre mes convictions ? NON, puisqu’elle n’est QUE démystificatrice, dans la ligne des années cinquante et soixante où Ionesco se faisait l’apôtre des mystifications nouvelles à inventer puisque les précédentes étaient démasquées. La force du spectacle, c’est qu’il est sérieux, dans la mesure où seul quelqu’un qui pense politiquement a pu le faire. Mais il n’est pas agressif. Il a la puissance de l’évidence. Seuls les cons le rejetteraient, du moins l’espéré-je.
Presque jusqu’à la toute fin, Karen Recurel joue Jeanne de dos, avec fougue, morgue et raideur. À noter le personnage du soldat, seul vrai prolétaire au milieu de cette joute, pour qui le seul vrai problème philosophique du procès, c’est qu’il dure, et que sa femme va s’inquiéter.

17.01.87 - Cela s’appelle LE GRAND MAGIC CIRCUS ET MICHEL GALABRU RACONTENT LE BOURGEOIS GENTILHOMME DE MOLIÈRE.
Eh oui ! Le « Grand Magic Circus » fait ici sa réapparition et ce n’est pas seulement sur l’affiche. C’est bien l’esprit qui en souffle dans le spectacle que, six ans après, nous ressort Jérôme Savary, et on y retrouve le nain Carlos, Aurélie Balte, Violaine Barret, Maxime Lombart, Clémence Massart, Bruno Raffaelli, Mona Hefftre, François Borysse, bref la fine équipe du deuxième souffle (ceux-là n’étaient pas dans ZARTAN), et c’est un vrai plaisir, dû à l’infinité de petites trouvailles qui, sans jamais trahir Molière, égayent les scènes célèbres et poussent jusqu’au bout de leurs caractères, les prolongeant de façon presque surréaliste, les personnages. Ceux qui joueraient le moins ce jeu sont les vedettes, Nadine Alari, trop classique en Madame Jourdain, et Michel Galabru, trop seulement lui-même avec ses trucs et ses tics. Mais il est drôle… et si sympathique.

21.01.87 - C’est le thème de L’OPÉRA DE QUATRE SOUS, inspiré de l’OPÉRA DES GUEUX, sauf qu’ici, le peuple des miséreux est absent. On ne sait pas bien ce que fricotent les deux chefs de bande qui se livrent un combat sans merci, parties d’échec et de poker menteur, sous l’œil bienveillant et complice d’une police qui compte les coups. Dans cet univers où chacun joue de et avec chacun, celui pour qui la fin ne justifie pas les moyens (« des moyens médiocres », dit-il, « ne pouvant engendrer qu’une fin médiocre »), le « travailleur indépendant », l’honnête voleur qui se refuse à exercer son art sous la protection de la police, n’a pas sa place. La découverte des réseaux de collusions inavouables le conduira, par éthique, à la hache du bourreau, non sans qu’au préalable le chef de la police ne lui ai proposé d’entrer dans son service. Mais « on ne sert bien que les maîtres qu’on ignore »… J’espère que je fais ressortir le message que nous livre à travers les trajectoires entremêlées des anti-héros qu’il nous montre en actions perpétuelles, le subversif Vaclav Havel. Cette police maquée avec les truands de bonne volonté, c’est-à-dire indicateurs, jusqu’à un certain point, au nom d’on ne sait trop quoi, ce monde où l’homme seul n’a pas sa place, où tout est calcul froid y compris l’amour, il est clair que les Tchèques doivent avoir de ces signaux une lecture propre à les réjouir. L’œuvre, cela dit, est un peu longuette (deux heures trente) pour nos sensibilités occidentales, elle rame parfois dans les dialogues qui s’enterrent un peu. Mais elle est intéressante. C’est un texte. Il y a un contenu. Et dans l’ensemble, cela s’écoute.
Alain Timar a traité l’œuvre de façon étrange. Il est difficile de ne pas voir de la gratuité dans le dispositif en alvéoles, fait de cases posées les unes à côté des autres sur trois ou quatre étages, qui obligent les artistes à se livrer à un type de gymnastique que je n’avais plus vu depuis le Bourseiller des années soixante. Parfois ils rampent, ils se glissent dans des espaces étroits, parfois ils s’assoient. Heureusement, en avant de cet édifice, il y a un espace de jeu normal où ils peuvent se tenir debout. Debout mais pas immobiles, car le metteur en scène leur inculque des mouvements fabriqués, attitudes, sortes de danses souvent irritantes dans la mesure où on se demande à quoi ils correspondent. Cette verticalité aide, certes, le réalisateur à créer des rapports non horizontaux entre les acteurs, et il est probable que le labyrinthe correspond à une lecture ésotérique de la pièce. Finalement on entre dans le parti en se disant qu’après tout, il fallait peut-être cela pour que la pièce nous atteigne.
Ce n’est pas mal joué, surtout par les hommes, mais il aurait peut-être fallu des monstres plus sacrés, je ne sais pas. Les filles ne sont pas complètement satisfaisantes. C’est une distribution du Centre Dramatique.
Reste que l’entreprise n’est pas sans valeur. Montrer cela, aujourd’hui, est justifié.
J’allais oublier de dire que cela s’appelle LA GRANDE ROUE.

25.01.87 - Je suis de passage à Londres, et qu’est-ce que je découvre ? Qu’on y joue CABARET. Oui, celui de Masteroff avec la musique de Kander et les lyrics de Fred Ebb. Mais ici, au Strand Théâtre, le metteur en scène n’est pas notre Savary. Et le même spectacle, avec le même texte, car la trame est la même, avec la même musique et la même longueur, bascule dans un univers beaucoup moins brillant. C’est sur le sordide qu’a insisté Gillian Lynne. Et d’abord par le décor, car ici, il n’y en a qu’un, celui de la pension de Fraülein Schneider (ici une petite vieille un peu sale), à l’intérieur duquel s’inscrit le cabaret, le train, tout le reste. Et c’est seulement à la toute fin que la croix gammée envahit la scène. Auparavant, il y a bien la montée de quelque chose, mais les signes n’en sont pas clairs. Ajoutons que l’orchestre est tout bêtement dans sa fosse. Je dois dire que, pendant la première demi-heure, j’ai été assez séduit par cette version. Mais très vite, j’ai regretté l’autre, non pas parce qu’elle est plus luxueuse, ce qui, à la limite, militerait contre elle du point de vue de la fidélité à l’œuvre, mais parce que celle-là n’était pas très propre, entendez-moi pas très rigoureuse. Il est vrai que j’ai assisté à une deux centième et qu’il y avait peu de monde dans la salle.

28.01.87 - L’EFFET GLAPION ne me laissera pas, dans la mise en scène de Jacques Seiler, qui change de costume et de gueule tous les quarts d’heure mais ne m’a jamais paru plus mauvais, plus faux, plus pas dans le coup, un souvenir impérissable. D’autant plus qu’Annie Jouzier et Alain Courivaud qui sont ses partenaires dans l’aventure, ne brillent pas des feux de l’immortalité non plus. C’est au Théâtre Moderne.

30.01.87 - Tous, il étaient tous là, tous les vieux du tout-Paris, et, en rangs serrés, tous les critiques : Pensez donc : Pierre Franck, ce génial metteur en scène, présentait Pierre Dux en Faust et Robert Hirsch en Méphistophélès dans le MON FAUST de Paul Valéry, œuvre dont je n’avais, il faut le dire, conservé qu’un lointain souvenir. D’ailleurs Valéry, à part LE CIMETIÈRE MARIN que Monique Bertin sait encore par cœur, n’évoque pas grand-chose dans mes souvenirs. Et pourtant, quelle belle carrière il a fait, au sommet de la hiérarchie sociale,  couronné par l’Académie Française, où il fut le récipiendaire du Maréchal Pétain, et doté, à sa mort, en 1945, de funérailles nationales.
Foutre : MON FAUST m’a paru une extrapolation laborieuse et petite-bourgeoise incapable de me concerner. Ce sont des discours interminables au demeurant mal joués : si, quelque part, je dois admirer Pierre Dux, ce sera pour la conscience avec laquelle il a appris son rôle (très long) par cœur. Il n’est sûrement pas très épuisé quand il sort de scène. Hirsch s’excite un peu sur la fin. On se rappelle alors qu’il a eu du talent. Jean Martin cachetonne dans le rôle très épisodique du serviteur. Le disciple et la jeune fille, Xavier Florent et Fanny Delprice, m’ont paru avoir la fadeur que réclamait leurs textes. Comme moi, le tout-Paris s’est fait chier, mais la critique sera bonne, vous verrez. Les Barrault - Renaud vont faire du fric.

Publié dans histoire-du-theatre

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article