Du 13 juin au 27 septembre 1987

Publié le par André Gintzburger

12 et 13.06.87 - Emmanuel Genvrin m’a invité dans son Île de la Réunion pour voir son nouveau spectacle RUN ROCK.
L’anecdote est très enracinée dans le contexte local, où le volcan, La Fournaise, tient forcément une grande place. Ici, c’est, soi-disant en 2050, un volcan qui surgit de la mer et crée une terre nouvelle, une île, qui est aussitôt interdite d’accès par les autorités. Mais on sait bien qu’elle appartiendra au premier occupant.
Le spectacle montre une foire d’empoigne, des conflits, des arrangements entre quelques personnages, une sorte de gourou géant et silencieux, non violent témoin de l’agitation des deux autres groupes, l’un formé d’un illuminé, de sa maîtresse et de son serviteur, l’autre d’une famille de petits colons blancs, qui vient là dans l’espoir de faire pousser des salades. Il y aura aussi un capitaine australien, faux pécheurs de langoustes et véritables espion, que l’éruption a détourné de sa mission aux Kerguelen. (Où la France, dit-on, va installer une base atomique pour remplacer Muruora qui s’enfoncerait sous la mer), et puis un gendarme, borné comme tous les gendarmes, qui est venu arrêter tout le monde et choisira à la fin, comme les autres, la liberté en Australie quand la terre s’enfoncera pour disparaître sous les flots.
Emmanuel Genvrin a choisi de traiter le sujet en comédie musicale. Sa troupe joue un peu de plusieurs instruments, elle chante, elle danse. Certains acteurs, comme le petit Arnaud Dormeuil, et les trois actrices, Nicole Augama (surtout), Nicole Leichnig et Rachel Pothin, ont de l’abattage. Tous ont du dynamisme, de la santé, et on imagine ce qu’ils pourraient faire, dirigés avec plus de rigueur et en sacrifiant moins aux facilités, à toutes les facilités. La chorégraphie qui leur est inculquée manque gravement d’imagination. La musique est entraînante mais a, malgré ses rythmes, un côté désuet qui m’a fait songer aux opérettes qu’on jouait du côté de Pigalle dans les années cinquante, comme par exemple QUELQUES PAS DANS LE CIRAGE, ou QUEL BEAU VOYAGE.
Et la mise en scène dans son ensemble est banale, sent son laisser-aller, laisser-faire. Revendiquant hautement un statut professionnel et étant sur le point de devenir Centre Dramatique Régional, il serait temps que le THÉATRE VOLLARD sorte d’un amateurisme trop évident en s’imposant de travailler plus à fond ses spectacles. Car, de Nina Segamour en Torouze) et en Colandie pour arriver à RUN ROCK, je ne sens pas un progrès, mais au contraire un recul. Il y avait des perles dans ce spectacle, du bon grain au milieu de l’ivraie. Ici, je ne trouve aucun morceau de bravoure, rien à choisir dans l’ensemble de ce qui m’est montré. C’est décevant. On ne dépasse pas le niveau du café-théâtre. Il n’y a aucune transposition. L’imagerie locale est livrée au premier degré et elle fait rire un public qui en possède les clefs. Mais comme ce public rigolerait au discours d’un chansonnier ne se cassant pas la tête.
Ajouterai-je que la pièce est plutôt mal ficelée ? À la lecture, je n’avais pas perçu à quel point, au niveau même de l’écriture, elle manque de poésie et combien elle est laborieuse dans sa construction. Les dialogues avec le gendarme (très mal joué par une espèce de Jean-Paul Muel sans talent) sont inintéressants et ralentissent encore un rythme qui n’est pas toujours ce qu’il devrait. Bref, on sort de ce RUN ROCK avec le sentiment qu’Emmanuel Genvrin est passé à côté de son projet. Mais c’est sans doute en moi, le Parisien qui parle, car son public est très nombreux et semble très enthousiaste. Six mille pétitionnaires ont signé contre la mairie, qui expulse la troupe du « grand marché », en pleine ville. Et les applaudissements en cadence étaient nourris à l’issue des deux représentations auxquelles j’ai assisté.

LES CHOIX  PARISIENS  DE STÉPHANE LISNER

Juin 1987 - Le « Printemps du théâtre » à Paris s’ouvre le 9 à LA CIGALE, ancien caf’ conf’ rénové, superbe d’apparence avec son style 1900 conservé, et bien conçu par ses architectes à condition que les spectacles s’y déroulent sur la scène.
Or, François Rancillac (LE BINOME) à qui l’on devait un BRITANNICUS farceur, n’a pas su maîtriser son espace. Il a voulu jouer en avant du plateau, là où jadis sans doute s’asseyaient les consommateurs, si bien qu’une bonne partie du public très nombreux qui se pressait à la première n’a pas vu LE FILS de Christian Rullier, sorte d’hommage exploration à travers les facettes d’un écrivain disparu.
Malheureusement encore, le fait d’entendre sans bien voir m’a amené à mieux écouter le texte dont le vide m’a paru être la qualité principale. On y raconte tous les faits et gestes du héros, mais sans jamais nous livrer ce que fut le contenu de son œuvre. Du moins fut-ce le cas dans la première partie du spectacle, car je n’ai pas vu la seconde. Om m’a dit que le tout durait trois heures et quart.
Rancillac a engagé pour cette sorte d’imposture affichée une centaine de comédiens en chômage provisoire, certains de renom. C’est une affaire à l’esbroufe peu estimable.

À Saint-Germain-des-Prés, pendant trois jours, une autre mystification est créée par LE PHUN. Ca s’appelle LA VENGEANCE DES SEMIS et c’est l’invasion par la nature d’un carrefour sur urbanisé. Un matin, les passants sont soudain confrontés à du fumier, des salades, une vache, des fruits, des légumes, un alambic. Des agriculteurs s’y affairent en toute innocence apparente, ne répondant bien sûr jamais aux citadins questionneurs qu’ils sont des farceurs. C’est, au niveau des spectacles de rue, une amusante novation.

À la Grande Halle de la Villette, la compagnie DÉCOR d’Hector Zazou et Hélie Lasaigne nous offre avec LA VERSION DÉFINITIVE un autre hommage à un grand disparu, David Klimberg, compositeur génial décédé dans des circonstances tragiques.
Ici, nous sommes conviés à une cérémonie. On offre à chaque spectateur une rose, mais celle-ci devra être déposée à la fin sur le tombeau du musicien, dont on aura auparavant joué réellement, avec deux orchestres et deux chefs, la dernière symphonie, inachevée à sa mort et reconstituée par « l’ami fidèle » dont on se demande s’il ne revendiquait pas, sournoisement, la paternité de l’ouvrage. Car son éloge, quelque part, n’est pas tout à fait franc du collier.
J’ai assez bien aimé le côté pince-sans-rire de l’entreprise qui a dû, soit dit en passant, coûter une fortune. La démystification du « politique » n’est pas haïssable dans le spectacle, encore que les intrigues moldaves, pardonnez-moi, ne m’agitent guère…

Et puis, je n’ai pas vu les spectacles suivants. Le bruit s’est insinué que ce PRINTEMPS-là du théâtre n’était pas d’un bon crû. On dit que Lissner, qui va prendre la direction du T.M.P., renoncerait l’an prochain à cette compétition. Comment choisir avec honnêteté parmi tant de « jeunes » compagnies ? Il semble que, esprit « de droite » aidant, l’esbroufe, l’étalage de moyens hors de proportions avec les sommes officiellement allouées aient pesé dans la balance. De toute manière, les jeux étaient faits dès la première et c’est en effet, selon ma prédiction, François Rancillac qui a eu le prix. Il sera donc l’an prochain présent en « In » à Avigno

ET JUSTEMENT, AVIGNON 1987

Juillet 1987 - J’ai eu l’idée de faire cette année le « off » d’Avignon avec une de mes pièces, LE DÉSERT. Montée il y a quatre ans au Petit Athénée par Albert Delpy, celui-ci en avait infléchi la représentation vers une provocation excessivement naturaliste, et nombreux avaient été les journalistes et professionnels qui me l’avaient reproché.
La nouvelle présentation, règles du off aidant (nécessité de monter et de démonter en vingt minutes) allait donc être beaucoup plus épurée. L’acteur n’aurait à sa disposition que les meubles et accessoires indispensables. Il lui serait inculqué un jeu sans agressions. Du texte seraient gommés les mots trop crus, choquants pour certaines oreilles.
J’ai repris en main à mon corps défendant la direction de l’acteur, mais ce fut sans doute une erreur que de redemander à Albert Delpy de rejouer le rôle, car tout au long de répétitions laborieuses, il n’eut que deux préoccupations : retrouver ce qu’il avait fait la première fois… et apprendre le texte qui, sur certains passages, ne voulait pas entrer dans sa tête, têtue lorsque, intimement, il ne sentait pas ce qu’il avait à dire. Ainsi sommes-nous arrivés sur le « marché » avignonnais avec un produit qui se cherchait encore, qui n’avait pas trouvé son rythme, et surtout, qui infléchissait la représentation vers le dramatique, comme si l’humour de l’œuvre avait disparu. Les premières salles furent peu remplies et les spectateurs invités qui en sortaient n’étaient pas comblés de joie. On n’entendait pas de rires. L’acteur donnait l’impression de bien jouer parce qu’il avait l’air d’éprouver son rôle avec émotion. En vérité, il ne nourrissait pas le personnage, il ne l’inventait pas, il le récitait, le rendant morne et ennuyeux.
Avais-je su bien le diriger ? La réponse est que je n’ai pas eu le temps : nous avons commencé à répéter trop tard. Il aurait fallu un mois de plus. Mais cet alibi est sans doute une excuse destinée à me rassurer, car en vérité je ne crois pas qu’Albert Delpy se serait laissé faire.
Certains me disent que la pièce aurait mérité un autre traitement, hors de tout réalisme. C’est possible. Il y a autour de moi un petit cénacle qui m’affirme qu’elle est belle. Je m’en gargarise. Mais j’ai l’esprit objectif et je dois constater ceci : LE DÉSERT en Avignon a été un échec. Pas un seul journaliste ne s’est dérangé pour le voir (presse locale à qui j’avais antérieurement envoyé le texte en lecture) ou le revoir (presse parisienne qui ne tenait pas à corriger son impression négative d’il y a quatre ans, sans doute parce que ces chroniqueurs n’estimaient pas la chose importante). Et quant au public, il n’est venu qu’en très petit nombre. Le bouche-à-oreille n’a pas fonctionné. Pire, il a été plutôt mauvais.  Cette année, il y avait trois cent quarante troupes dans le « Off ». Certaines ont rempli leurs salles mais, bien entendu, pas d’autres. LE DÉSERT, s’il n’a pas été la lanterne rouge absolue du train, n’en a pas été loin. Pour me rassurer, je me suis dit un moment que l’œuvre était trop  ambitieuse pour un public davantage tourné vers le café-théâtre. Mais non. Dans le même lieu que nous se jouaient des choses qui n’avaient rien de rigolo… et le public s’y pressait. C’est donc bien LE DÉSERT qui n’a pas marché et c’est dommage pour moi, car j’avais mis beaucoup d’espoirs dans cette aventure. C’était comme une dernière chance que je m’offrais dans ce registre, où je suis du côté des artistes et non pas des vendeurs d’artistes. Désormais, je le sais, je n’ai pas de place dans cet univers des créateurs, et, vu mon âge, je dois me méfier très fort si je veux conserver mon « aura » dans celui des marchands. Il ne s’agit pas de s’endormir, il n’est plus temps de ronronner. Il faut garder son avance, qui existe encore (un  peu) sur les jeunes loups aux dents longues qui guettent mes faiblesses.
À ce niveau d’ailleurs, je dois dire que l’aventure avignonnaise aura sans doute été positive, car tous ceux qui proclamaient mon vieillissement ont été obligés de me voir plutôt juvénile, distribuant mes tracts, collant mes prospectus, retrouvant des voies de communication avec des gens de passage. Cette excursion de l’agent dans le monde des jeunes troupes, ce retour aux sources a été, je crois, bien perçu. À tout le moins il a amusé sans me nuire. Reste que maintenant, c’est l’entreprise commerciale qui doit redevenir numéro un  de mes préoccupations. Je le regrette bien, mais les dieux ont choisi pour moi. Et cette entreprise doit retrouver un dynamisme qui soit sans complaisance, loin de tout ronronnement et de toute autosatisfaction. Nous devons nous demander si les services qu’elle rend sont suffisants, aujourd’hui. JE NE LE CROIS PAS.

Jamais je n’avais couvert un Festival d’Avignon de bout en bout et je dois dire que l’expérience est intéressante.
D’abord parce qu’il n’y a pas UN mais DEUX publics, celui du « In » et celui du « Off ». Je ne dis pas qu’ils ne se recoupent jamais, mais c’est sûrement exceptionnel quand cela se produit. Quand, tracts en main et brosse à reluire à la bouche, « Off » ostensiblement, vous vous approchez d’une personne qui lit le journal du « Off », elle vous accueille toujours aimablement. Faites pareil avec un quidam qui lit le journal du « In », il vous tourne le dos. De toute évidence, il vous méprise, et cette attitude est la même que celle de la presse, qui ne fréquente que les jardins et les spectacles du festival officiel, que celle du personnel dudit festival, qui est bêcheur comme pas deux (encore qu’il ait fait montre cette année d’une amabilité de façade sans doute inculquée par la direction suprême). En vérité il y a DEUX festivals, et on peut se demander si le « Off » disparaîtrait au cas où le « In » se saborderait. Je ne lis pas dans le marc de café, mais ce n’est pas impossible, en partie au moins, qu’une survivance existe. Les couches sociales ne sont pourtant pas très différentes. Disons qu’il y a les prévoyants qui ont organisé leurs loisirs culturels à l’avance. Ce sont des fourmis. Et il y a ceux qui débarquent le nez au vent, cigales assoiffées de divertissements, pas très riches mais quand même pas pauvres. Ces derniers sont plus aventureux, plus curieux probablement, davantage désireux de trouver eux-mêmes ce qui leur plaira que d’écouter les docteurs qui ont fait des pré-choix, leur disant par exemple qu’il est temps aujourd’hui de découvrir Pinget. Malheureusement sans guide et ballottés au gré des noms qui leur rappellent quelque chose, ils ne vont pas au bout de la démarche. C’est pourquoi LE DÉSERT par exemple… etc… etc…

« In » ou « Off », il y a une dimension de routine que ne perçoit pas le visiteur de quelques jours. Les distributeurs de tracts, les colleurs d’affiches du « Off » ont des itinéraires quasi-immuables à des heures identiques. Les mêmes têtes se retrouvent avec les mêmes gestes, le même discours, aux mêmes heures.
Et dans le « In », il y a le rendez-vous au Jardin, vers onze heures, midi, avec la conférence de presse, rarement originale, basée sur les clichés que les médiateurs estiment. Paul Puaux disait d’ailleurs que personne nulle part ne s’adressait au public avec le langage du public, mais avec celui des intermédiaires, professionnels de la presse ou du spectacle. Les journées sont à la fois relax et affairées avec, très vite, pour chacun, ses habitudes. Ainsi moi, j’ai chaque jour débarqué vers onze heure du matin au PARIS où se jouait LE DÉSERT, sorti sur le trottoir le panneau l’annonçant, pris ma moisson de tracts, visité l’Office du Tourisme pour voir où en était l’approvisionnement en pub de ce lieu, remonté l’Avenue de la République en mettant des prospectus sur les pare-brises des voitures, effectué une distribution « personnalisée » sur la Place de l’Horloge, serré des mains au Jardin du Festival, puis à la Maison du Théâtre, puis à la Civette, mangé à treize heure trente avec X. ou Y. À quinze heures dix, j’étais au théâtre. J’écoutais des fragments du DÉSERT tapi dans l’escalier. Puis il y avait le changement, avec ANONYMUS dans un premier temps, Brigitte Fontaine dans un second.
Après la recette, on buvait quelques coups au café du coin, et là, seulement, le soir, le programme pouvait changer.

Je n’ai pas, MOI, vu LE SOULIER DE SATIN dont l’image annoncée n’était guère Claudel et seulement Vitez. La propagande insistait sur le fait que cela durait onze heures, de vingt-et-une heures à huit heure du matin. C’est la performance qu’il fallait admirer. Je l’ai fait par personnes interposées. Cela dit, il paraît que c’était épatant.

Zingaro a accouché de son CABARET ÉQUESTRE ET MUSICAL n° 2. « C’est mieux, donc c’est moins bien », a dit un quidam non sans esprit. En effet, tout est plus « clean », les numéros sont impeccables et il serait injuste de ne pas saluer le travail de Bartabas, qui a très finement fait évoluer ses chevaux.
Il y a deux interventions nouvelles superbes, une magnifique bête blanche qui semble en liberté dans l’arène et qui dégage une belle poésie. Et puis, guidée par le cavalier, une jument qui fait des « claquettes » sur une piste de bois. Il y a toujours aussi le superbe étalon noir qui course son maître. D’une façon générale, tout tourne autour de la musique et du cheval. Il ne reste en dehors de cela que le numéro du chat et quelques exhibitions féminines de deuxième ordre. Bartabas est le roi de la fête. Igor est ramené à un rôle presque exclusif de musicien et l’absence de Branletin (qui va, paraît-il, quitter Zingaro) est sensible.
Malheureusement, il manque, sous ce beau et propre chapiteau joliment décoré avec des beaux lustres, l’atmosphère qui était l’essentiel du précédent spectacle. À commencer par le fait que les Micos ne donnent plus un verre à chacun, mais une bouteille à chaque table. Ca va (un peu) plus vite, mais c’est moins… émouvant. Et je ne suis pas sûr, nonobstant les symboles, que le corbillard de la fin remplace avantageusement le chariot d’hier aux cloches astiquées. Cela dit, seuls ceux qui ont vu le premier spectacle font les grincheux. Ceux qui voient pour la première fois Zingaro sont ravis. Il est vrai que, spectateurs du « In », c’est un produit du « In » qui leur est bâillé.

« In » également, LES PETITS PAS de Jérôme Deschamps trouvent au Théâtre Municipal un espace à leur mesure. Deschamps a pu y réaliser pour son tableau final (vous savez qu’il aime pour conclure ses prestations minimales) un effondrement de son décor, absolument bouleversant parce qu’il symbolise toute la destruction des êtres et des choses après que, pendant quatre-vingt-dix minutes, malgré les pitreries des clowns, nous ayons été émus par les prestations (un peu systématiques) des vieilles et des vieux pleins de santé qui chantent tout au long de la soirée.
Je ne saurai jamais si le regard que veut nous inspirer le metteur en scène doit être ironique, cruel, méchant ou plein de tendresse. Je pencherai pour cette dernière hypothèse. Le sûr est que les vieux artistes concernés ont l’air d’être très contents d’être là. Et le sûr encore, est qu’ils savent très bien se défendre et tirer leurs épingles du jeu.

Parlons maintenant de ce que j’ai vu dans le « Off ».
Douby est un fantaisiste qui opère dans le même registre que Devos. Mais il n’est pas Devos.

« Chansons plus bifluorée » est un spectacle joyeux mené par quatre garçons pleins de vitalité qui chantent avec humour. Ils font notamment une INTERNATIONALE en chanson de charme qui vaut à elle seule le détour. Ils sont, paraît-il, invités à la Fête de l’Huma. C’est bon signe pour le P.C.

Petite histoire du festival, le pauvre René Praile a été empêché de décerner son prix comme d’habitude dans les jardins du Festival. Pas de cérémonie, pas de fête. Crombeque avait organisé le même jour un lunch pour la S.A.C.D. et ne se souciait pas que les pique-assiettes du « Off » se précipitent sur le buffet dressé. La pauvre a dû proclamer son lauréat à La Civette !!! Et il n’était pas content, je vous prie de le croire.

Ce prix, c’est le Théâtre de la Rampe, LA TRIPE de Caen, qui l’a eu pour un spectacle intitulé QUEL PETIT VÉLO À GUIDON CHROMÉ AU FOND DE LA COUR. C’est un texte de Georges Pérec, pas une œuvre théâtrale, un « récit épique » en prose agrémenté d’ornements versifiés tirés des meilleurs auteurs », selon Pérec lui-même. La mise en théâtre de ce théâtre littéraire est dû à Jean-Pierre Laurent (qui ne m’a pas semblé être un jeune homme). Il a partagé le texte entre trois diseurs qui, ma foi, s’en tirent fort bien. Le régal, c’est la langue de Pérec, qui est magnifique dans la trituration, la déformation des mots. Un vrai plaisir pour une oreille intellectuelle. Et puis le récit, qui nous replonge en nous faisant rire, dans le contexte de la guerre d’Algérie, se laisse écouter. Dommage que quelques chœurs parlés fassent un peu boy-scout.

Trituration linguistique aussi dans LA LETTRE À SAINT-EXUPÉRY que propose François Bourcier, mais cette fois-ci à un niveau bébête et irritant. Il faut dire que le personnage du soldat, la nuit de Noël, qui dialogue en vue des lignes ennemies avec un « Jésus » bondieusard en diable (si j’ose dire), tout en rêvant à un « Petit Prince » de récitation enfantine pour gamins de bonne société, avait tout pour m’agacer.
La mise en scène est laborieuse, avec des noirs qui n’en finissent pas de tromper un public qui croit être arrivé au bout de sa route au moins cinq fois, mais non ça reprend… Et l’interprétation, toute en compositions, sent ses amateurs à plein nez.
Cela dit, ce spectacle a ses défenseurs. Je suis peut-être injuste étant venu le voir à vingt-trois heures quarante-cinq, alors que je sortais du BEAU RIVAGE de Jean Bois, décidément de très haute et belle qualité.

ARCHAOS se définit « cirque de caractère ». « Ce n’est pas un cirque, ce n’est pas un théâtre, ce n’est pas une fanfare. Avant tout, c’est un chapiteau. Constitué d’un enchevêtrement de cordages, il est plus qu’un simple chapiteau de toile. Il en est l’ombre. Là où d’habitude s’arrêtent les regards, ici se trace un volume, une carcasse en pointillés. Il y a dans son mystère, dans son inutilisé presque, une porte ouverte vers un extraordinaire » (sic).
Surtout, sous cet enchevêtrement tissé au-dessus des têtes de fils laissant passer le noir de la nuit, il y a des loubards qui font encore de-ci de-là du cirque habituel (numéros de chien, de jonglage par exemple qui ne sont ni pires ni meilleurs qu’ailleurs), mais qui, surtout, sont en train, avec violence, intrépidité et dangereusement, d’en inventer des formes nouvelles. Ici, les chevaux sont des motos. On se bat à la tronçonneuse. Le rythme est celui du rock. Les clowns ont changé de look, de style, de fonction. Témoins de la brutalité, ils sont acrobates eux-mêmes, et sont vêtus en bourgeois qui vivent leur vie au milieu de l’effervescence ambiante.
Surtout, il y a de l’humour, et à ce niveau, comment ne pas citer le funambule qu’on voit surgir très loin au-delà de la toile d’araignée, venant de la nuit, et maugréant à travers la sono sur les périls de son entreprise.
Le thème du Festival d’Avignon l’an prochain sera « le cirque ». Peut-être en effet est-ce là que se situent des formes de surgissement, indices de renouveau. Comme Zingaro, quoique très différemment, ARCHAOS en est un signe. Pierrot Bidon devra-t-il gommer tout ce qui n’est pas sa spécificité, tout comme Bartabas rêve de supprimer un jour tout ce qui n’est pas cheval ? Les deux hommes sont de la même race. Et ce qu’ils cherchent navigue sur les lignes de forces.
On ne s’ennuie en tout cas pas sous ce CHAPITEAU DE CORDES où évoluent six musiciens, huit « comédiens et circassiens », deux techniciens, trente « poules savantes » (il y a surtout un petit coq à long cou rouge qui est très actif), et sept motos. Une trapéziste sur corde clôt le spectacle au-dessus de la tête des spectateurs en les faisant frissonner. 

J’avais déjà vu le ROMAN PHOTO du ROYAL DE LUXE à Clichy et je n’en avais pas parlé en juin parce que le spectacle s’était déroulé sous le froid et la pluie devant très peu de gens. Ici, sur la Place du Palais des Papes, en « Off sauvage » (car Crombecque avait donné un avis négatif à la Mairie sollicitée pour une autorisation légale, parce que le bruit dérangerait certaines manifestations prévues à l’intérieur de l’édifice historique -De fait, Piccoli, qui disait des textes, s’est plaint !), malgré le vent un peu violent, ce démontage de la fabrication d’un tel roman, cette démystification grandguignolesque de la plus lucrative des entreprises de presse (« Confidences », « Nous Deux » etc), cette dénonciation par les actes d’une des plus stupides inventions des marchands de plaisirs à ras de terre, prend la valeur d’un prodigieux coup de poing. On hurle de rire, en contemplant ces trucs et ces ficelles. Royal de Luxe n’explicite pas une leçon, mais le parcours, admirablement rythmé, équilibré, en recèle une. Ce sont trois quarts d’heure de trouvailles toutes plus drôles les unes que les autres. Le public ne s’y trompe pas, qui entoure miraculeusement la représentation mal annoncée et l’ovationne. PARFUM D’AMNESIUM, c’est le titre du ROMAN PHOTO joué, est une parfaite réussite. Le nettoyage de l’emplacement après le spectacle prend trois bonnes heures.

NADA - THÉATRE ÉCARLATE propose au CHIEN QUI FUME  son nouveau spectacle, EFFRACTIONS, qui, quelque part, m’a moins comblé que GRANDIR, mais peut-être est-ce parce que la démarche est différente.
Ce sont quatre cambrioleurs cernés dans un château. L’un d’eux a caché les diamants volés dans un ballon, mais il y a quatre ballons, plus un cinquième avec lequel joue un gamin.
Le temps est trituré pendant ce spectacle qui commence par la mort des quatre héros, frappés par les balles des tireurs postés à l’entour. Mais ce qui suit n’est pas un simple flash-back. En fait, et l’enfant en est une clef, tout n’est que jeu et on meurt et renaît dans cette aventure comme le font les mômes en faisant semblant. Il m’a semblé que la démarche gestuelle et mimée n’allait pas toujours au bout d’elle-même et que le jeu réaliste et parlé prenait trop de place. Mais ne soyons pas chiens. C’est très bien tout de même.

J’avais assisté à une répétition de EVEREST ANAPURNA par le groupe « Beaux Quartiers » et j’avais été déçu. À la représentation en Avignon, je me trouve devant un produit certes plus abouti. On est loin cependant de LA PATIENCE. Il est vrai que TINTIN n’est pas Balthus et que deux gamines fantasmant à travers la célèbre bande dessinée, sur le Tibet, ne sont pas faciles à rendre crédibles quand elles sont interprétées par deux comédiennes visiblement femmes, même si l’une d’elles, Anne-Laure Poulain, chante à ravir dans un registre inculqué jadis par Farid Paya, et si l’autre se révèle une pianiste accomplie. Thierry Roisin n’a pas retrouvé son inspiration. Les jeux des « fillettes » ne m’ont pas fasciné, et le rythme est lent, lent, trop lent. Je me suis ennuyé.

Palais des Papes bourré pour le ballet Martha Graham. Premier ballet, seize minutes puis quinze minutes d’entracte. Je suis sorti de cette représentation techniquement parfaite, mais qui ne m’a pas semblé novatrice.

Vu aussi au Roseau Théâtre « En Souffrance », « l’Issue », et revu à la salle Gogol le joli « Et Juliette » de Catherine Morlot.

RETOUR À PARIS
Après un mois de  vacances à Belle-Islde

15.09.87 - Rentrée parisienne à la Bastille. Ah ! Si j’avais eu pour mon DÉSERT
le pognon qu’a eu Joël Jouanneau pour monter « l’Hypothèse » de Pinget, que de merveilles aurais-je su réussir ! David Warilow, naturellement, est seul en scène pour échafauder ses thèses et antithèses.
J’imagine que l’auteur l’a rêvé sur une scène du genre de La Huchette. Ici, on a construit une sorte de grenier avec des itinéraires qui montent et qui descendent, et qui crèvent le plafond et qui passent sous la salle. L’acteur ne cesse de se mouvoir dans cet univers, et débite son texte d’abord sans rapport avec sa gestuelle. Il exécute ce qu’on lui a inculqué mécaniquement et ne semble pas très à l’aise, dans ce décor frappé de gigantisme qui le bouffe. Et puis comme le texte de Pinget est pétri d’intelligence, on finit par l’écouter et lui-même se met à le jouer. C’est une production du Festival d’Avignon.

17.09.87 - Je pense que Marcel Maréchal touche de confortables droits d’auteurs, puisque son CAPITAINE  FRACASSE est de « Marcel Maréchal d’après Théophile Gautier ». Que n’a-t-il profité de cette originalité pour enlever du texte original les leçons de « théâtre » et de « philosophie des artistes » dont l’auteur original a été prolixe, et qui, de nos jours, enfoncent des portes dont il est faible de dire qu’elles ont été enfoncées depuis longtemps ? Installé dans le confort de son tout-puissant T.N.M. (en fric), le réalisateur ne s’est pas cassé la tête et sa fresque manque gravement de panache, d’autant plus que sa troupe cachetonne mollement, à commencer par Tatiana Moukhine, qui ne doit pas être bien épuisée quand elle sort de scène. Pour moi, sa non présence est honteuse. Heureusement il y a le merveilleux Monsieur Robin, dont la présence adorable réveille, et quelques combats bien réglés.
Dans ce type de spectacle, on devrait avec profit remplacer le vieux Maréchal par le juvénile Robert Hossein. Médiocrité au pouvoir pour médiocrité, autant choisir celle qui est pute en ne le cachant pas sous des dehors « culturels ». Dommage. J’avais bien aimé le BADA de Maréchal.

20.09.87 - Michel Berto a écrit et mis en scène à la Tempête une pièce sur Brecht et deux de ses concubines, Marie-Louise Fleisser et Polly (qui lui a donné son fils, actuel dépositaire des droits du génie disparu). Les deux femmes s’entendent plutôt bien, faisant front CONTRE l’irrésistible misogyne qui, selon cette version, ne s’en laissait pas conter par les nanas et leur imposait très vigoureusement sa loi.
ALLER RETOUR, le titre, traduit le va-et-vient de Marie-Louise entre Ingolstadt et Berlin entre 1920 et 1930. Elle tiendra six ans dans la mouvance du grand homme odieux, avant d’épouser un brave garçon de son  pays bavarois. Jean-Paul Comart joue Brecht sans rondeur ni jovialité. Personnellement, si j’avais été Brecht, j’aurais préféré garder dans ma couche la jolie et tolérante Anouck Dupont (Polly), plutôt que la petite-bourgeoise compliquée, ne faisant l’amour que dans le noir, Marie Dubuyst (Marie-Louise). Il est vrai qu’il semble avoir su se conserver les deux… et nous laisse-t-on entendre, beaucoup d’autres. Sacré Brecht ! Berto ne l’épargne pas ! Sa pièce est écrite avec quelques bons mots. Elle se laisse écouter.  

24.09.87 - Je ne sais pas si Liliane Nataf et les clowns Macloma 2 ont été bien inspirés en présentant aux professionnels un moment de leur travail sur QUI A TUÉ OSCAR CLAP. Car voici maintenant figée dans la tête des gens une version que les artistes se proposent maintenant de retravailler, une version qui, il faut le dire, s’est révélée décevante et peu susceptible d’amélioration, le film avec lequel les acteurs jouent sur scène étant immuable, à moins qu’on ne le refasse ou au moins le redécoupe. Tel qu’il est, il impose son rythme aux clowns qui y brillent assez, mais qui, en chair et en os, semblent ne pas savoir où, quand et comment se traîner.
Clowns ? Nous sommes très loin des Maclôma qui savaient si bien s’exprimer par les gestes. Ici, ils rament et même ils prononcent des phrases articulées, ce qui les démystifie complètement, le plus nul étant en l’occurrence Philippe Azoulay qui s’écrase carrément à côté d’Alain Catone qui, étant le plus comédien de la bande, arrive à tirer quelque épingle de son jeu. Le film, certes, permet d’apprécier Philippe qui, en troisième couteau bossu, est très convaincant.
Et il faut dire que ce film, quand il se fait décor, est intéressant. Sa pauvreté ne gêne pas. Les passages de l’univers « image » au monde physiquement réel sont astucieusement réalisés, leur maladresse même étant un atout. Il est probable que, hors des séquences qui imposent le rythme, celui-ci se resserrera, notamment pour raccourcir l’interminable début et, je l’espère, la fin, qui est belle mais en mineur, dans l’émotion, ce qui est toujours dangereux pour les spectateurs à la paupière lourde.
Ce n’est pas un spectacle dans la lignée des Maclôma. Peut-on dire qu’il soit dans celle de Liliane Nataf ? Sans doute, dans la mesure où elle me semble avoir un univers personnel triste. La JOIE est gravement absente de cette entreprise sans aucune de ces subversions auxquelles nous avaient habitué les clowns, au temps où ils exerçaient leur Art « politiquement ».
Le pire, dans ce spectacle qui se dit burlesque, c’est qu’il ne tient aucun discours. Son anecdote, complètement réussie dans sa réalisation, ne pourrait que m’amuser. Or, ce n’est même pas le cas. Que reste-t-il ?

28.09.87 - « Le petit bruit des perles de bois » de Marie Rouvray est une jolie pièce pas gaie, qui montre un malade moribond, acariâtre, exigeant, odieux, soigné par une fille fantastiquement dévouée, mais qui, de-ci de-là, craque au point de souhaiter qu’arrive vite l’issue inévitable. La délicatesse des touches, la tendresse qui baigne ce répétitif quotidien des gestes, la sensibilité de cette femme sont émouvants.
Jean Darie, en malade chiant, est parfait, et Marie joue elle-même le rôle de la soignante avec son talent habituel
(Café de la Danse pour trois jours : à quoi peut servir ce type ruineux de présentation parisienne ?).

29.09.87 - Ne me faites pas dire que « LE MYSTÈRE BOUFFE » du Théâtre du Radeau soit sans qualités. La critique, concernant cette troupe implantée au Mans, se situe à un haut niveau, et de fait, pendant trois quarts d’heure sur une heure quarante, le spectacle au début est fascinant. C’est une série d’images étranges, animée par des personnages masqués, sortes de grandes marionnettes vivantes bizarrement harnachées, qui s’expriment en un « grommelo » feutré (qui ressemble à de l’italien), sans la faconde qui va d’ordinaire avec ce type de discours. Au contraire, ils sont posés, ils murmurent. Figurent-ils un monde d’oiseaux comme le programme semblerait l’indiquer ? Peut-être… Tout est « peut-être », comme le contenu de cette exhibition esthétisante qui ne parle qu’à mon sens de la beauté et à mon goût de l’insolite en utilisant des oripeaux, guenilles, remarquablement recyclés.
Mais il est sûr qu’au bout d’un moment, compte tenu du fait qu’on ne me raconte pas une histoire continue (ou ne l’ai-je pas décryptée ?), quand on a compris la combine, le système, on ne peut que trouver que ça s’étale languissamment. Or, il se trouve que cette équipe sélectionnée, s’il vous plaît, par le Festival d’Automne, bénéficie d’une couverture médiatique, à travers Le Monde et Libé, considérable. Cela m’a semblé d’autant plus bizarre que les deux articles, une demi page dans l’un, une entière dans l’autre, sont fondés sur les mêmes schémas : description du hangar où ces jeunes gens vivent et créent au Mans ; impossibilité de faire dire quoi que ce soit à François Tanguy, le metteur en scène ! L’attachée de presse de la troupe est à chaudement féliciter.

27.09.87 - Après-midi à Malakoff. Je reviens en arrière pour raconter LA GUILLOTINE, spectacle pour place publique, disons carrément « place de grève », du Théâtre de l’Unité. L’entreprise est franchement didactique : austèrement vêtue de noir, micro en main, Hervée de Lafond raconte sans sentiments ni fioritures l’histoire de la manière dont on tuait en France les condamnés à mort, jusqu’à l’invention par Guillotin de cette machine réputée plus commode, plus propre et moins cruelle. L’exposé est rigoureux, sans commentaires. La narratrice se contente d’asséner des faits, des informations. Et puis, les quatre bourreaux, Jacques Livchine en tête, vont entreprendre d’édifier ladite guillotine. Là encore, les commentaires sont objectifs. C’est un cours. Avec travaux pratiques. La conscience professionnelle des acteurs est tout à fait remarquable et finit par tendre au rituel. D’ailleurs c’en est un, c’est une cérémonie.
Quand la machine est dressée, on va procéder à l’exécution, et là, le côté farceur de l’équipe reprend le dessus. Le condamné est un joli petit cochon de lait, qui couine, la tête dans le billot, avec beaucoup de talent. Le public exigera sa grâce, mais un flic qui passe ensuite courra au moment du vote des risques plus grands. Une petite fille va heureusement le sauver en offrant en holocauste à sa place son poupon en celluloïd. Ainsi l’exécution pourra-t-elle avoir effectivement lieu.

Publié dans histoire-du-theatre

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