Du 20 décembre 1984 au 22 février 1985

Publié le par André Gintzburger

20.12.84 - On pourrait croire qu’il s’agit d’une troupe italienne en tournée, mais non, le metteur en scène est Mireille Larroche, et ce sont des chanteurs dont les noms ne se terminent ni en « i » ni en « o », qui interprètent les œuvres dont l’une, « O comme EAU », est due à Claude Proy, auteur bien de chez nous.
Le programme proposé par la PÉNICHE OPÉRA sous le titre « DEUX COMÉDIES MADRIGALESQUES » est tout entier consacré à Venise. « BARCA DI VENEZIA PER PADOVA», de Adriano Banchieri, allie une joyeuse musique alerte et harmonieuse à un jeu « arlequinesque » outré dans la bonne humeur classique conventionnelle. « O COMME EAU » suppose en l’an trois mille qu’un scaphandrier découvre au fond de la mer une Venise engloutie. Des êtres affublés à la manière de « L’OISEAU VERT » de Gozzi vu par Besson, y entretiennent le souvenir des Carnavals passés, tandis qu’un enfant doge prépare la résurrection de la Cité. Ici, la musique est « moderne », de ce type de modernisme poussiéreux qui sévit trop souvent sur France Musique », tout en disharmonies mais je dois dire que cette partition sûrement très difficile est bien chantée. Simplement, les artistes qui achèvent la partie classique du spectacle (avant l’entracte), épanouis, pétants de joie visible et de santé, ont à la fin de la seconde des mines confites de cantatrices en récitals… Mais enfin, tout cela est efficace, beau, bien assumé, un brin didactique dans la partie classique. Ah ! J’allais oublier de dire à quel point, dans ce spectacle, était privilégiée la langue italienne.

10.01.85 - VOYAGES D’HIVER est un spectacle assez peu perceptible d’un point de vue cartésien, mais sans le moindre doute plein de charme. Avec l’aide de murs blancs brillants, d’un tulle, d’une maison maquette suspendue dans les airs et qui prendra feu, d’une fontaine (ah ! décidément, qu’il aime l’eau !) et surtout d’un magnifique, spectaculaire tandem, Richard Demarcy a imaginé qu’une fille, Teresa Motta, et deux cyclistes, qui sont incarnés par des acteurs noirs s’exprimant dans diverses langues latines, (pourquoi ce choix coloré ?), effectuent un voyage à travers des contes, légendes et mythes. Le sous-titre du spectacle présenté dans la salle Christian Bérard du théâtre de l’Athénée, qui a été rénovée, et où les spectateurs sont maintenant disposés en gradins, est d’ailleurs : « Course en tandem dans les forêts des contes et légendes avec arrêts et rencontres au point d’eau ».
C’est clair. Ce qui l’est moins, c’est que les contes ne sont pas racontés. Vous êtes supposés les connaître. Les protagonistes s’installent dans des univers successifs dont les clefs ne sont pas livrées. Reste une atmosphère, une certaine gaîté, un certain bonheur, que les trois complices du vélo font sans nul doute passer. Je n’ai rien compris, mais je ne me suis pas ennuyé. Teresa Motta a une belle présence.

13.01.85 - Philippe Adrien, qui a toujours chéri les univers oniriques, s’est intéressé à celui des REVES de Kafka. Bien entendu, sa démarche a été guidée par son intellectualisme viscéral, et il a conçu son affaire comme le cheminement d’un sommeillant à partir d’une représentation de TERRE ÉTRANGÈRE d’Arthur Schnitzler, que Kafka n’aimait pas. L’avantage du procédé, c’est qu’il justifie l’illogisme. La représentation fonctionne donc d’images en images, qui se suivent ou se contrarient, avec des dominantes de thèmes « kafkaïens », frustration sexuelle, absurdité de l’administration, judaïcité.
C’est ce dernier aspect qui est le plus frappant, à grand renfort de folklore juif, chants et attitudes, teintées d’humour yddish. Pour moi, le spectacle a été un plongeon dans la « gentillesse » si sympathique, si touchante, de ce petit peuple d’Europe Centrale, même qu’on aurait dit par moments qu’une troupe de Varsovie était hébergée au Théâtre de la Tempête. Le plus intéressant est une scénographie à lieux scéniques multiples, investissant les spectateurs de toutes parts. Certains tableaux sont esthétiquement très beaux. C’est bien léché, bien torché. Mes voisines psalmodiaient les stances juives en même temps que les artistes, accentuant ainsi mon agacement. Que foutais-je là ?
 
14.01.85 - Revu BYE-BYE-SHOW-BIZ du Grand Magic Circus, enfin à Paris au Théâtre Mogador. Savary a rajouté des danseurs et le « théâtre dans le théâtre » est maintenant sur roulettes, ce qui permet des effets de travellings. Quelques gags ont été affinés ou ajoutés. Il y a aussi deux ou trois chansons nouvelles. Pour le reste, c’est toujours le même spectacle qui  ne s’est pas enrichi en contenu, mais qui, soyons juste, demeure tout à fait efficace. Avec le matraquage publicitaire pratiqué, l’un des plus formidables que j’aie jamais vu, c’est sûr : le public va affluer !

15.01.85 - À en juger par ce qu’il fait déjà à la Première, on peut mesurer ce que sera le jeu de Jacques Fabbri à la cinquantième d’ORPHÉE AUX ENFERS au Théâtre Fontaine. Cette parodie par Offenbach de l’opéra de Gluck est complètement farfelue. Le réalisateur, René Dupuy, n’a pas hésité à l’adapter dans le sens d’une « actualisation » comique des dialogues. Ce rajeunissement ne vole jamais très haut, surtout quand il offre au fantaisiste ci-dessus nommé, des occasions multiples de jouer avec ses tics qui sont depuis longtemps ses mêmes trucs. Évidemment, le rôle de Jupiter lui donne toutes les occasions car il est fait sur mesure pour cet acteur ventru, que Cupidon métamorphose en mouche quand il se met dans la tête de séduire Eurydice et de la ravir à Pluton, qui l’a enlevée.
On connaît l’anecdote : Eurydice trompe Orphée, racleur de violon et professeur de musique, avec un beau berger qui n’est autre que Pluton. Celui-ci fait mourir la belle pour la ramener chez lui, aux enfers. Orphée qui en a marre de sa coureuse de femme, se réjouit de cette disparition qui va lui permettre de courir plus librement après ses nymphettes élèves. Mais l’opinion publique, allégorie incarnée par un personnage vêtu en académicien -c’est René Dupuy en personne- le force à aller supplier Jupiter de lui rendre son épouse. Celui-ci forme alors le dessein de séduire la belle. Fabbri en mouche caressant Eurydice, pana Hodges, ne manque pas de suc ! Dans la distribution, j’ai surtout remarqué Jean-Paul Bordes, Pluton, dont la première apparition en Aristée, berger entouré de trois petits moutons charmantes et drôlettes, est fine. Malheureusement, aux côtés du Fabbri susnommé, et de Luis Régo, Orphée sans poésie, il était impossible sans doute à cet acteur de tenir la course de la distinction.
Ainsi le spectacle, au demeurant plaisant, reste-t-il à une dimension excessivement terrestre, d’autant plus que la mise en scène n’est ni riche ni inventive, ni exacte. L’ensemble ne fait pas très propre. Et puis, il est peut-être dommage que des chanteurs comédiens n’aient pas été choisis, plutôt que des comédiens essayant de chanter. Les partitions d’Offenbach ne sont pas si faciles à faire passer. Tout ce qu’on peut dire là -c’est déjà un mérite- c’est que les voix sont justes.

16.01.85 - Le Théâtre de l’Unité est entré en prison comme d’autres entrent en conclave. Pendant deux semaines, les comédiens restent enfermés dans la Maison Pour Tous d’Élancourt et vivent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la vie carcérale.
En vérité, j’aimerais bien regarder ce qui se passe dans la salle aux  heures où le public n’est pas admis à visiter les « détenus ». On nous affirment qu’ils ne relâchent jamais le jeu. Si c’est réellement vrai, l’expérience doit être très enrichissante pour les comédiens, qui sont ainsi amenés à tenir des personnages à bout de bras pendant treize jours et nuits sans se relâcher. Les plus terroristes des dictateurs du théâtre, de Grotowski à Wajda, devraient venir rêver dans cette banlieue glacée sur l’héroïsme de ces volontaires.
Le public ne perçoit que la face émergée de l’iceberg, c’est-à-dire ce qu’on lui montre, chaque soir, pendant une centaine de minutes. Certes, le programme lui offre d’autres possibilités d’être voyeur, mais l’essentiel reste, bien sûr, la représentation quotidienne de BLUE LAGOON.
La prison est présente par la comportement des acteurs, gardiens et prisonniers. L’enfermement est signifié par le fait qu’aucune communication directe scène / salle n’est autorisée. Hervée de Lafond, depuis une table de contrôle régie, donne ses ordres par téléphone ou par des petits messages que transporte un téléphérique rudimentaire. Un prisonnier s’empare du papier, le lit, et communique aux autres la scène à jouer. Il paraît qu’il y a un choix de scènes qui a été répété, et qu’il y a des variantes dans le programme de chaque soirée. L’univers concentrationnaire, c’est aussi le mobilier, tables et chaises, seaux  hygiéniques, accessoires. Mais le décor, ce ne sont pas des cellules et des barreaux, mais bien le lagon bleu, une espèce de colline qu’une cascade dévale et où des niches servent de refuge aux détenus, niches communiquant entre elles par des échelles assez raides. Le tout sous une voûte de ciel résolument bleue.
Ce dispositif introduit l’indispensable élément de transposition, qui se retrouve ensuite dans les scènes interprétées qui, toutes, derrière le réalisme affleurant, comportent un second degré. La vie carcérale n’est pas dénoncée en étant montrée telle quelle, mais en étant théâtralisée. Par moments d’ailleurs, les comédiens s’interrogent clairement sur l’interpénétration de la réalité et du théâtre. L’atelier, le réfectoire, la promenade, l’humiliation volontaire d’un détenu par un maton, l’inhumanité du parloir, etc. sont ainsi évoqués sans ambiguïtés, et en même temps traités esthétiquement. Ce qu’on voit est le fruit d’improvisations faites par chacun, mais reprises d’une main ferme par Hervée de Lafond qui les a orchestrées avec rigueur. On pense par moments au Living Théâtre.
Il y a un point, malheureusement, qui me gêne dans le spectacle, c’est la mixité de cette prison. Autant que je le sache, une des caractéristiques de l’univers carcéral, c’est que la ségrégation des sexes  est absolue. Or ici, hommes et femmes circulent et semblent vivre ensemble dans le même espace et pourtant quand des rapports physiques se créent, ils sont chez les détenues toujours homosexuels (sauf quand une fille, à un moment, cherche à exciter un  gardien -il faudrait vérifier, je ne sais pas- s’il y a des matons dans la réalité chez les femmes prisonnières, mais c’est plausible). Je dis chez les détenues, parce que le sexe ne semble guère agiter les bonshommes. Cela vient peut-être de ce qu’Hervée de Lafond est une fille !
Quoi qu’il en soit, cette cohabitation arbitraire ne m’a pas paru relever d’une transposition, mais d’une irréalité. Cette fiction-là est injustifiée et le spectacle aurait certainement été plus fort s’il n’avait pas été « unisexe » à la manière des blue-jeans ! Ou alors, il aurait fallu pousser plus loin -je ne vois pas comment, c’est pourtant le seul échappatoire possible- cette volonté d’ignorer que les mâles et les femelles ne sont pas mélangés dans les prisons.
C’est quand même simplement un détail. Malgré cette petite gêne, je dois dire que j’ai été happé par l’atmosphère dégagée, qui est très puissante. Il y a eu, entre des moments d’improvisation lâches, où les acteurs apparemment lâchent leur trajectoire « jeu » pour venir s’expliquer, se questionner au premier plan devant le public, une réelle direction, une rigueur, une imagination remarquables. Blue Lagoon confirme qu’Hervée de Lafond est un chef, et un chef qui a oublié d’être idiot !

19.01.85 - Sortir de bonne humeur d’un spectacle, avoir eu le sentiment d’avoir pris du plaisir, je croyais que ça n’existait plus qu’avec le MAGIC CIRCUS. Eh bien ADAM ET ÈVE, que présente le THÉATRE GOBLUNE pour une courte série impasse Lathuile, m’a ravi.
Certes, cette démystification de la mise en ondes d’une pièce radiophonique est sûrement plus drôle pour les professionnels du spectacle que pour le grand public, encore que ce dernier peut être intéressé à voir comment ça se passe. On est dans un studio d’enregistrement. Un acteur et une actrice vont jouer une interminable scène de ménage. La fiction veut que, quand l’enregistrement fonctionne, on les entende comme quand on est dans la cabine. Le texte nous parvient alors. Dans les intervalles, on les voit seulement, mimant dès lors leurs propres vies. Le décalage entre les deux plans est remarquablement signifié, chaque personnage montrant sa double face d’être banal et d’« artiste », sauf  peut-être le metteur en ondes, Zbigniew Horoks, qui, imperturbablement enfermé dans le fil conducteur de son histoire à diffuser, n’en décroche jamais, officiant dans son studio au milieu de SES micros. Ses mises en place pour relief sonore sont particulièrement comiques. Catherine Chauvière et Hervé Colin incarnent de façon croustillante les deux « cachetonneurs ».
Le texte de la scène de ménage est amusant quoique, par moments, un peu étalé. Il est d’Hervé Colin. La mise en scène de Zbigniew Horoks est flegmatique, à tel point qu’on a pu croire voulues les pannes de courant qui, à trois reprises, ont interrompu la représentation.
En bref, une joyeuse farce qui ne manque pas de tendresse sur un sujet qui m’a concerné. Il est vrai que ce milieu m’est familier.

20.01.85 - Le troisième PIÉTON, celui qui a gardé le titre de SPEEDY BANANA, joue tout seul à la salle Jacques Tati de Clichy ce qu’il appelle le premier show électro-vocal, KILOWATT.
Il se fait appeler Boubouche. Il a l’air au départ d’un électricien, mais, bien sûr, ses réparations créeront des catastrophes. Ses gags procèdent ensuite du collage, avec des points de continuité. Par exemple, il rythme de loin en loin ses travaux sur les notes, puis simplement le tempo de « l’Amour est enfant de Bohême ». Cette idée lui donne ses meilleurs moments. Comme tous les one-man-shows, son exhibition l’entraîne à montrer tout ce qu’il sait faire. Or justement, il est loin d’être athlète comme les deux transfuges de « sa » compagnie, ni aussi propre que leur SLIIIP ! On s’amuse à son show, mais pas à rire ouvert car on ne peut s’empêcher de trouver qu’il rame beaucoup pour remplir le temps. Son bleu de travail, sa casquette, son mégot, sa boîte à outils lui confèrent un aspect prolétaire qu’il n’a pas exploité. On pense à l’électro de Karl Valentin, mais on reste au niveau extérieur de la contestation, ou même de la constatation sociale. Pas terrible en fin de compte !

23.01.85 - De même que blasphémer, c’est reconnaître l’existence de Dieu, de même poser la question des Juifs à l’intérieur d’une nation  en terme de refus de la différence, c’est admettre l’existence de cette différence. En ce qui me concerne, je ne revendique pas l’appartenance au peuple français. Je ne me pose pas la question. J’en suis. Je ne me sens aucunement juif. Lors de l’occupation allemande, en France, toute ma démarche a consisté à OUBLIER ma judaïcité. Que dis, à l’oublier ?... À effacer de mon cerveau que je pourrais y être rejeté. J’eusse jugé la chose absurde.
Dans le texte de Fred Uhlman, L’AMI RETROUVÉ, quand le médecin Schwarz, Allemand de 1932, Juif libéral, critique les Sionistes qui lui inspirent de gagner la Palestine, il dit : « Ils voudraient nous faire oublier que nous sommes allemands ». Ipso facto il accepte donc une double appartenance. C’est, bien sûr, la Religion qui crée cette ambiguïté : le protestant, le catholique sont une famille, le Juif et le Musulman sont d’une autre nature. On ne dit pas « un libre-penseur », mais un « Juif libre-penseur ». Un catholique libre-penseur cesse automatiquement d’être taxé de catholicisme. La notion de race est ancrée ainsi dans la mémoire collective des communautés.
Ces réflexions fixent les limites de la sympathie que je puis avoir pour ce texte, que le THÉATRE DE L’OMBRE DU SOIR a adapté pour le théâtre et qui situe l’histoire de la montée du nazisme un an avant que Brecht l’ait appréhendée dans GRAND PEUR ET MISÈRE DU III e REICH. Cela dit, l’histoire de l’amitié entre ces deux élèves d’un lycée de haut niveau, dont l’un est fils de hobereau prussien et l’autre un rejeton du médecin sus cité, est touchante et le déroulement de l’anecdote montre bien le cheminement de la « bête immonde ». L’adaptation de Claude Derioz est bien faite, théâtrale, la mise en scène de Jean-Claude Gal  ne manque pas d’esthétisme. Elle est un peu trop voulue mais elle est efficace. Surtout la distribution est excellente, bien dirigée, présente. C’est de la belle ouvrage.
Et après tout, la démarche est irréprochable et je dois, pour être juste, avouer que j’ai eu entre 1940 et 44 une veine insolente, car j’aurais fort bien pu être contraint par les événements à accepter ce que j’ai refusé. Je ne suis donc pas tout à fait de bonne foi. Dans L’AMI RETROUVÉ, la « différence » s’insinue peu à peu, sans que rien permette de contourner le piège. Le processus est décrit avec rigueur.
Notre vieille amie Claude Cendra joue le rôle de la mère de Hans, le jeune Allemand qui sera acculé à prendre en compte sa judaïcité ! Le temps passe. 

24.01.85 - J’ai enfin vu LE BOUFFON DE LA REINE, de Boleslav Polivka et Chantal Poullain. Le bouffon est contraint de faire rire la Reine. C’est son travail, et peu importe qu’il soit fatigué ou ait mal aux dents. Il  DOIT faire le pitre. Évidemment, cette situation permet à notre ami tchèque d’explorer les rapports au pouvoir du citoyen de condition inférieure. On pourrait extrapoler et dire que la Reine, c’est l’État tchécoslovaque, et le Bouffon l’artiste, dont la condition, dans ce système, est singulièrement opprimée. La menace du châtiment pèse d’ailleurs constamment sur ce bouffon qu’incarne Bolek avec sa gentillesse coutumière. Son spectacle a une liberté d’allure extrêmement séduisante, avec une complicité au public tout à fait charmante. L’art de Bolek, c’est le flegme poussé au plus haut niveau, la « distance » permanente entre le jeu du personnage qu’il incarne et sa réalité d’acteur, d’homme. Il passe de l’un à l’autre avec une incroyable facilité. C’est du haut professionnalisme. Chantal Poullain s’amuse beaucoup en lui donnant la réplique. Il a eu l’idée, croustillante pour les initiés, d’en faire une Slave qui ne parle ni ne comprend le français, langue que lui, maîtrise avec une aisance qui m’a frappé. Dans la version de Tchécoslovaquie, c’est le contraire. Elle est française, il est tchèque.

04.02.85 - La DERNIÈRE LETTRE D’UNE JUIVE SOVIÉTIQUE À SON FILS apporte une contradiction à la notion communément divulguée de l’antisémitisme soviétique, car, au contraire de l’habitude, l’héroïne, enfermée par les Allemands dans un ghetto ukrainien, et qui sait qu’elle va être massacrée, écrit à son fils resté de l’autre côté, donc à l’abri des persécutions, qu’elle-même avait « oubliées » sous le pouvoir soviétique. 
Cette nuance rend acceptable cette nouvelle célébration permanente du Martyre Juif qui n’apprend rien à personne, tant le souvenir des massacrés hitlériens a été perpétré surabondamment ces quarante dernières années, et même de plus en plus à mesure que le temps passe.
Hélène Roussel et André Cellier, vieux routiers du théâtre bouleversant d’humanité, se partagent le texte de Vassili Grossman, de chaque côté d’une table au milieu de laquelle brûle un chandelier à sept branches. Elle est censée écrire, il est supposé lire. Cette sobriété sied à l’œuvre, qui décrit une fois encore le processus nazi de la solution finale. Grâce aux deux interprètes qui officient (le verbe n’est pas excessif), l’émotion passe dans la nouvelle et proprette salle du Théâtre de Poche où le public observe un silence rigoureux.

05.02.85 - Quand les Allemands se mettent à faire de la parodie, ils n’y vont pas dans la demi-mesure. Le « Pecket Opera Company » -ce titre anglais cache un Opera Studio de Nuremberg subventionné, mais privé, dirigé par un Suisse de Lucerne, Peter B. Hyrsch- a apporté à la Maison de la Culture de Rennes LUCREZIA BORGIA, Opera de Gaëtano Donizetti, dans une « version française » d’Étienne Monnier.
À mon avis, le groupe aurait tout aussi bien pu chanter comme d’habitude en allemand, car on ne comprend pas un mot de ce que chantent les artistes dans notre langue qu’ils parlent « mnémotechniquement ». Est-ce exprès que Lucrèce Borgia est incarnée par une mémé aux formes imposantes qui ressemble à Simone Signoret ? On ne voit pas comment cette matrone pouvait inspirer de l’amour, mais elle chante bien. Le mérite de cette représentation, c’est que, si, à l’évidence, elle outre jusqu’au ridicule les intentions du livret en faisant appel à tous les excès de l’expressionnisme, elle ne sacrifie ni la musique -réduite mais bien exécutée- ni le chant. Élisabeth Kingdom, Lorenzo Jordan, David Bezona, Ute Ruppel et Klaus Ulrich ont de belles voix.
Mais ils en font tellement dans le jeu, répétant dix fois chaque effet avec lourdeur, qu’ils découragent les bonnes volontés. D’autant plus que l’imagination du metteur en scène ne brille pas par son originalité, à moins que ce n’en soit une que de montrer un chauve se masturbant et une soubrette à la cuisse érotique pour illustrer les turpitudes du Palais des Borgia !
Une machine à fabriquer le poison est ce qu’il y a de plus réussi pour dans un dispositif qui mélange allègrement et à dessein l’ancien et le moderne. L’ennui, c’est qu’on le voit trop faire ses bouillonnements alambiqués et distiller sa fumée. Boum badaboum me paraît assez bien exprimer l’impression que m’a procurée ce spectacle… qui a fait, paraît-il, un triomphe à Mexico. Ah bon !

06.02.85 - Un des grands pourvoyeurs du parisianisme, René Gonzalez, n’avait pas très bonne mine à la fin de la représentation qu’il avait invitée en son haut temple du « complot », je veux dire le T.G.P., car la COMÉDIE FRANCAISE venait d’y présenter un ONCLE VANIA d’un classicisme rigoureux, sans rajouts de textes ni traitement de jeu, un ONCLE VANIA simplement honnêtement interprété par des actrices et des acteurs éprouvant leurs rôles. Désarçonné, son public accueillait le spectacle avec trois rappels polis. Il n’avait pas été habitué à cette simplicité.
Félix Prader, le metteur en scène, se réfère à Stanislavski. Il cite en exergue une phrase de Tchékhov : « Il faut des formes nouvelles, et s’il n’y en pas, alors, il ne faut rien ! » Vous vous rendez compte ? Est-ce à dire que j’ai vu un ONCLE VANIA complètement selon mon cœur ? Oui et non, car décidément l’intimisme et la salle du T.G.P. ne font pas bon ménage, et c’est un lieu où l’émotion a toujours peine à passer. D’autre part, la distribution n’est pas extraordinaire, et notamment ne sont pas très crédibles Dominique Constanza en Elena, ni Dominique Rozan en Vania.  Heureusement, il y a une perle, Nathalie Bécue, qui incarne avec force et sensibilité une tout à fait remarquable Sonia. Le décor de Claude Lemaire est assez beau, sans esbroufe, au service de cette mise en scène fidèle, malheureusement un peu froide. J’ai regardé, écouté, je ne me suis pas ennuyé, je n’ai eu aucune raison de m’irriter. Je n’ai rien éprouvé.

7.02.85 - Il est vraiment dommage que Pierre Laville n’ait pas de plume et qu’au niveau de la réflexion sociale et politique, ses pensées volent au ras des pâquerettes, simples allusions racoleuses sans originalité, car sa façon impressionniste de s’attacher à quelques personnages souffrants dont il esquisse sous nos yeux les trajectoires, pourrait le désigner comme un Tchékhov français. Une fois de plus, je suis frappé par le non parisianisme de ce Parisien si branché dans la vie. Son œuvre est complètement à côté de la mode, à tel point que Catherine Dasté, metteur en scène des NUITS ET LES JOURS, n’a pas eu d’autre choix que la servir.
Elle tire son épingle du jeu à l’aide d’un décor de verre et de glaces, qui n’a pas grand-chose à voir avec les thèmes de l’œuvre, mais qui est beau et permet d’intéressantes multiplications des personnages. La gratuité de ce dispositif est signée Roger Narboni et Daniel Berlioux, ce dernier, co-signataire de la mise en scène.
Mais l’arbitraire s’arrête là et les comédiens jouent tout simplement leurs rôles en les éprouvant à la manière stanislavskienne. Juliet Berto n’est pas mal en institutrice dépressive, qui fait un petit bout de chemin de vie avec un garçon  sorti de prison. Roger Mirmont est un peu terne dans ce personnage d’arriviste qui s’était lié d’amitié derrière les barreaux avec un gardien, et qui progressera dans la vie en épousant la fille infirme d’un industriel qui fera de lui son héritier. C’est Julie Jezequel qui joue cette fille avec beaucoup de sincérité. Grâce à elle, un peu d’émotion passe parfois sur la soirée. Ses rapports avec Antoine -c’est le nom du héros- permettent à Laville d’exploiter le thème de l’ambiguïté du rapport de couple, où l’intérêt, la raison et l’amour se mêlent subtilement en un cocktail où il n’est pas facile de découvrir la dominante. Juliette Brac, André Thorent et Gilberte Géniat complètent cette distribution coûteuse, inutilement en ce qui concerne les deux premiers, qui cachetonnent visiblement.
Il reste que je suis sorti de ce spectacle un peu imprégné du sentiment qu’il ne faudrait pas grand chose pour que Laville soit un vrai auteur : la plume, oui, le style, et sans doute plus d’exigence dans le choix des héros. Ceux-ci semblent un peu trop sortis d’un roman-photo de CONFIDENCES.

09.02.85 - Je suis allé à Londres voir la dernière création de GRETA CHUTE LIBRE. Cela se passe à THE PLACE, théâtre qui ressemble en moins triste au Studio Berthelot de Montreuil.
Le décor représente, peint en vert bouteille, un hall d’hôtel, assez banal, lieu de rencontres, anonyme. Le spectacle s’appelle CEREMONIES : A MELODRAMA. L’argument, c’est qu’un tel hall fige les personnages dans un cérémonial, des rites, que toute transgression dérange. Dépouillés de leurs croûtes de quant à soi, de leurs couvertures de convenances, les personnages s’éprouvent dénudés, démystifiés. Ils cessent d’exister. Deux catalyseurs viendront créer le choc « mélodramatique » : un jeune homme, et surtout une femme vêtue en orange, qui, refusant la règle de jeu, la mettra chez les autres, à rude épreuve. Elle restera maîtresse du terrain, seule dans l’espace déserté.
C’est Dominique Leconte qui a monté le spectacle, avec neuf comédiens franco-britanniques. Ce qui est parlé l’est en anglais. Quand ce n’est pas du Proust, c’est du Leconte. Ma connaissance de l’anglais ne me permet pas de juger si le style et le contenu sont plus convaincants que dans SERRES, mais cela n’a qu’une importance relative car le spectacle ne procède que peu par le langage parlé. Ce n’est pourtant pas du mime ou de la pantomime, ou du burlesque comme à LA MIE DE PAIN, ou du théâtre muet comme dans « le bal ». Quand ils sont en « cérémonie », les personnages se meuvent avec raideur automatiquement ; ils répètent des gestes saccadés. Aucun n’est esquissé une seule fois. Tout est redit et redit plusieurs fois, car la « cérémonie » ne s’arrache pas d’un coup ! Entre ces cérémonies rythmées du rituel, ils décompressent, ralentissent leurs mouvements, deviennent comme absents. Le temps se suspend. Ils tournent le dos au public, regardant vers le vide que surplombe une sorte de terrasse, comme si l’hôtel était construit au sommet d’une montagne.
Je dois dire que Dominique Leconte brille davantage dans sa description du monde cérémonieux que dans celle de son peuple débarrassé des mythes sociaux ! La caricature y est plus aisée… et puis, comment  théâtraliser le vide ? Les longs passages « à vide » sont un peu ennuyeux. Comprendre qu’ils correspondent à un parti ne tombe pas sous le sens et, de toute manière, l’ensemble du spectacle fait terriblement essai, recherche. L’irruption du rêve dans la banalité du quotidien, l’affleurement des souvenirs qui dérangent des comportements rendus formels pour oublier, ne sautent pas aux yeux et je ne vous en parle que parce que le metteur en scène m’a longuement explicité son propos, intellectuel, très intellectuel, mais tous comptes faits, pas très lisible à l’aide du seul spectacle.
La musique, le son, le chant même par une cantatrice qui ressemble à Sophia Loren, tiennent une grande place dans ce spectacle comme dans tous ceux de GRETA CHUTE LIBRE. Heureusement. La musique réveille. Elle pourrait émouvoir si l’atmosphère étrange recherchée passait. Mais l’insolite ici, ne décolle pas. CÉRÉMONIES m’a rappelé HOTEL BABEL de la « Cosmicomicompagnie ». À mettre au crédit de cette dernière.

UN  EVENEMENT À BRUXELLES

Je me rends compte a –posteriori, que j’ai oublié ou plus exactement sorti de ma mémoire tous les spectacles de cette fin 1984 début 1985, mais pas celui dont je parle longuement ci-dessous. Et pourtant cela se passait  dans un hangar pas chauffé et on était assis sur des sièges terroristes.

11.02.85 - « JE VOUDRAIS ENCORE DIRE QUELQUE CHOSE, MAIS QUOI ? ». Le titre m’avait accroché. Le spectacle d’Isabelle Pousseur, que je suis allé voir à Bruxelles, rend-il compte de cette constatation d’impuissance ?
Quelque part, oui, mais indirectement. Le metteur en scène a mis en ordre des travaux de workshop. On a demandé à sept acteurs (quatre hommes et trois femmes) de s’ « introspecter » et d’essayer d’éprouver, d’exprimer chaque thème de toutes les manières possibles. L’amour par exemple offre de multiples possibilités d’explorations. (Mais ne vous y trompez pas, Isabelle Pousseur est pudique, s’il y a eu des gestes osés en impro, elle les a censurés ! Tout est vêtu et aucun attouchement ne transgresse la bienséance). Chacun montre ce qu’il ressent face à ce sentiment, seul, ou à deux, homme et femme ou homosexuel, par la gestuelle, par des gestes (ce qui n’est pas la même chose) et par le verbe. Ce qui est parlé procède du collage. La liste des auteurs cités va d’Adamov, qui a inspiré l’idée du spectacle au travers de son œuvre L’HOMME ET L’ENFANT (en prologue, on entend des phrases prononcées part Adamov lui-même, voix étrange et familière encore, qui parle de la mort… bonne  mise en condition !), à Saint-Exupéry en passant par Andersen, Claudel, Kafka, Lamartine, Racine, Mao Tsé Toung, Kantor… Mais je ne peux pas les citer tous, ils sont cinquante, qui ont fait ce spectacle avec des mots qui voudraient dire quelque chose, et des musiques (là on va de Schubert aux Rolling Stones, en passant par les comptines et les chansons populaires), qui soutiennent les interprètes quand ils se privent de la parole parlée.
Cette mise en ordre a été mise en scène avec intelligence et force. Au début, les spectateurs, sur des gradins, sont entassés face à un rideau de théâtre qui s’ouvre sur un espace grand comme la scène du théâtre Essaïon. Là, en rang côte à côte, les sept protagonistes chantent ou disent tour à tour des morceaux issus de l’imagerie populaire. Cela dure quelques minutes, puis voici que la toile de fond se soulève ; une autre, quatre mètres plus profondément, à son tour, puis une autre, une autre, encore une autre, très lentement, découvrant un couloir très long, qui, au fond, se perd dans le noir, couloir d’école, avec des portes latérales par où sortiront, comme des diables de leurs boîtes, les gens qu’on exhibe, et qui vont et viennent le long de ce lieu insolite, chacune, chacun à son rythme et selon sa démarche.
Isabelle Pousseur explique qu’il n’y a pas de « personnages ». mais si ! Chaque interprète l’est de lui-même. Il n’y a pas de compositions, pas de transpositions. Celles qui affleurent sont provoquées par la volonté de l’organisatrice. Les artistes, eux, se défoncent, et c’est tout ce qu’on leur demande. Mais attention : ils doivent être disciplinés car tout est rigueur dans ce spectacle. L’impro l’a suscité, mais ce que voient les spectateurs, c’est de l’impro fixée, le flux de chaque individu ayant été capté au profit du collectif qui redigère les affres solitaires pour les ressusciter au niveau de l’ensemble. Avec respect des individus, d’ailleurs. Chaque séquence commence par l’expression individuelle du thème choisi. Chacune, chacun s’y exprime avant de former des groupes qui déboucheront sur la transformation  par le collectif de la simplicité originale.
C’est un peu terroriste : les « arrivées tardives premières », puis « deuxièmes », les « départs », sont longs. On se dit que cela devrait être plus court (l’ensemble dure trois heures) et pourtant on reste fasciné car, même quand il se passe peu de choses concrètes, un charme passe, une atmosphère, que ne contribue pas peu à créer la remarquable bande sonore de bruits et de musiques qui baigne toute la représentation. Ah, musique, bruits, que deviendrait le théâtre sans vous ?
Quelques moments sont sublimes, quand par exemple les sept sont assis sur les côtés des couloirs, utilisant toute la profondeur, et disent leurs vœux : « Faites que… ». Le tableau s’intitule : « Pourvu que rien ne change et que tout soit différent ! » Un autre : « Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’amour ». Un autre encore : « Lettres d’amour ». Elles seront lues deux fois, une dans l’émotion, l’autre dans la dérision.
On se répète beaucoup au long de ces douze tableaux. Le répétitif donne souvent l’impression de longueur. On trouve qu’Isabelle Pousseur est impitoyable. Et puis on s’aperçoit qu’on ne s’ennuie pas. Je me suis demandé comment cela se faisait et je pense, au fond, que c’est parce que TOUT est nécessaire, même si c’est à notre insu. Sans doute aussi parce que cette volonté d’explorer chaque thème sans éclipses, dans une esthétique qui parfois évoque Bob Wilson, mais surtout Chéreau, tant la beauté des tableaux est plastique, chaque scène étant composée avec un œil de peintre, évite toute superficialité.
Le thème de l’impuissance, inspiré par Adamov, domine toute la représentation. Il en ressort un constat, une leçon en forme de question angoissée. C’est le titre : « JE VOUDRAIS ENCORE DIRE QUELQUE CHOSE… MAIS QUOI ? ». Qui ne l’éprouve, s’il s’est prix un jour la tête dans ses mains et s’il s’est demandé : « Qui suis-je ? Dans quel monde suis-je jeté ? Que faudrait-il faire ? Y a-t-il quelque chose à faire ? Ai-je le pouvoir de faire quelque chose ? » Je déplore souvent que nos jeunes metteurs en scène ne semblent pas s’être donnés la peine de réfléchir deux heures de leur vie sur la question élémentaire : «  Où  me situé-je ? » Eh bien, si, malgré ses trois heures sans entracte, le spectacle d’Isabelle Pousseur m’a fasciné, c’est parce que, elle, visiblement, ne s’est pas contentée de faire un spectacle. Les impros ont été le fait de chaque interprète, mais c’est elle qui a suggéré les thèmes, c’est elle qui a trié, choisi, c’est elle, par son découpage, qui a donné un contenu au spectacle, une âme, parce que, de toute évidence, son impuissance n’est pas ressentie par elle avec légèreté. Démarche intellectuelle, alors ? Certes, mais sans intellectualisme. Il n’y a pas un mot pédant, pas une citation philosophique. Tout est dit par les corps et par des morceaux choisis de la littérature connue. Isabelle Pousseur n’est pas Mesguich. Elle ne dit pas : Écoutez comme je suis brillant, avez-vous deviné de qui est cette phrase que j’ai glissée entre deux répliques de Tchékhov ?...
Intellectuelle ? Avec du cœur. Je dirai : « intelligente ». Et sensible… Le dernier tableau s’appelle « Rien qu’un rêve », et il est digne de Chéreau. Tout au fond du couloir, les sept artistes qui ont revêtu des habits de théâtre classique, saluent, tournés vers le noir, un public imaginaire. Puis, par une progression infiniment lente, ils reviennent vers nous par petits sauts, disant des répliques du passé, toujours les mêmes, de façon de moins en moins audible… C’est la mort d’un certain théâtre figé qui s’épuise à se relire sans cesse, il qu’il n’est plus besoin de questionner sans cesse, car il ne donnera pas la clef du combat contre l’impuissance.
Alain Crombecque ou Michel Guy seraient avisés de donner à cette réalisation exceptionnelle la chance d’une promotion parisienne ou avignonnaise. En tous cas, moi, je ne regrette pas ce voyage à Bruxelles.

18.02.85 - RENSEIGNEMENTS GÉNÉRAUX, de et avec Serge Valetti, est un one-man-show qui se distingue des autres par la qualité du texte, qui manie gentiment l’absurde à la manière de Devos. En vérité, Valetti ne joue presque pas. Il amuse. C’est un diseur. Il charme. De son maître Mesguich, il a pris le goût des éclairages psychologiques. Il s’échine, à Déjazet, devant bien peu de monde !

22.02.85 - Comment ne pas créditer Bézu d’une intelligence exceptionnelle pour avoir su éclairer l’intrigue de LA PLACE ROYALE ! Grâce au jeu qu’il a inspiré aux acteurs, les fils entrecroisés d’anecdotes tordues, surgissent devant notre étonnement comme singulièrement simples, évidents ! Le parcours tortueux -et peu plausible- d’un Alidor, qui livre la femme qu’il aime à son meilleur ami, estimant que l’amitié est meilleure que l’amour, et qui finalement, l’ami ayant changé l’objet de ses feux, sera largué par la belle et conclura que c’était justement cette liberté qu’il souhaitait (ouf !) paraît tout naturel. On le suit sans effort. On le comprend ! Chapeau, voilà un metteur en scène qui a su servir une œuvre et qui tire son épingle du jeu, parce que ce service-là aurait paru impensable à d’autres, qui s’en seraient tirés par des trucs à la Parisienne.
Bézu a-t-il usé d’un truc ? Je dirai oui, si on peut regarder comme tel le fait que les acteurs ne déclament point les vers cornéliens (encore que de-ci de-là perce dans tel alexandrin le style du tragédien de demain), mais semblent les penser. Ils ne crient guère. Ils s’échangent des confidences et Bézu a bien fait ressortir leurs naïvetés. Il faut citer Maxime Leroux (Cléandre) -une telle présence dans l’humour est rare- plus que Bruno Madinier (Alidor) et Didier Maheu (Doraste). J’aime moins les actrices, encore qu’Isabelle Janier ait du charme dans l’émotion. Il est vrai que la pauvre Angélique, qui finira dans un couvent d’être ainsi le jouet des mecs, est un rôle en or pour illustrer la situation de la femme en 1630 et quelque, à la fois maîtresse du jeu de la carte du tendre, telle une Célimène, mais en vérité esclave d’une règle du même jeu qui pipe les dés, car les bonshommes sont seuls à détenir le vrai pouvoir. Cela aussi ressort de la « lecture » du Théâtre des Deux Rives de Rouen.
Comme on aimerait maintenant que cette intelligence se mit au service d’œuvres contemporaines. Entre-temps, tous les scolaires  de France devraient voir cette PLACE ROYALE. Cela leur apprendrait à LIRE ce qu’en ma jeunesse j’avais jugé illisible.

Publié dans histoire-du-theatre

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