Du 28 février au 19 avril 1983

Publié le par André Gintzburger

28.02.83 - Quand les acteurs du GROUPE SIGNES auront compris qu’il n’est pas possible de gueuler un spectacle d’un bout à l’autre, ils auront fait un progrès. Je sais bien que l’essentiel de JOB, SCÈNE DU LIVRE, est constitué par la harangue du personnage comblé de biens et de bonheurs qui, soudain, sans raison apparente, est frappé par la colère divine, et se retrouve nu, ayant tout perdu. C’est à Yahweh qu’il s’adresse, et chacun sait que le Dieu des Juifs est particulièrement sourd Le résultat de son hurlement est qu’on comprend à peu près un tiers de ce qu’il clame.
Dommage, car la première scène, où l’on raconte son histoire avant de lui donner -hélas !- la parole, est géniale de lecture critique et humoristique. Ces dix minutes-là valent le déplacement.

01.03.83 - Tout est « mode » dans le spectacle que Chéreau présente pour ouvrir son Théâtre des Amandiers. « Mode » et déjà vu : spectateurs des deux côtés d’une aire de jeu ne permettant que des angles de visions fragmentaires aux spectateurs, brouillard artificiel, sol en rocaille avec des cailloux, bande sonore -bruits- permanente, autos et camions réels se mouvant sur l’espace (avec précision). Ronconi, Engel, d’autres, ont déjà approché ces procédés, et pourtant Chéreau les dépasse tous parce qu’il  introduit au théâtre la dimension du réalisme cinématographique -j’ai vu tout son spectacle et je l’ai entendu comme si j’avais été une caméra fixe- et aussi parce qu’il ne craint pas de mettre son talent au service d’une œuvre, sans en détourner le contenu, sans en dissoudre le message sous une accumulation de degrés. Il apporte aux spectateurs la pièce telle qu’elle est. Il n’a pas demandé à ses acteurs d’obéir à un style de jeu imposé. Sidiki Nakaba, Michel Piccoli, Myriam Boyer et Philippe Léotard  incarnent tout bêtement les personnages de « COMBAT DE NÈGRES ET DE CHIENS ». Que dis-je ? « Tout bêtement » : ils les vivent, ils nous font partager leurs aventures et leurs états d’âme. Ca dure deux heures trente sans entracte et on ne s’ennuie (presque) pas, car, ô miracle de la contre mode 1983, on s’intéresse à ce qu’ils disent et font.
Pourtant, leur tâche est difficile : toute la pièce se passe dans l’unité d’une seule nuit, et Chéreau, qui affectionne les éclairages clairs-obscurs, s’en est donné à cœur joie dans la mi-lumière. Les acteurs évoluent dans un espace excessivement grand et ils doivent avoir le souci constant de se faire entendre -parfois sans être vus- à quarante mètres de distance, TOUT EN RESTANT INTIMISTES. Ils sont certainement aidés par le fait que chacun suit SA propre trajectoire avec une densité d’humanité, de réalité psychologique, qu’ils doivent à l’auteur, Bernard-Marie Koltès. Ces deux Blancs, paumés dans la poussière, qui exploitent, de leurs mains de contremaîtres plus que d’ingénieurs, une entreprise de construction en Afrique ; cette fille, paumée, que l’un d’eux a ramassée en France, vague serveuse de café, pour « ne pas finir seul », et qui se sent plus proche des pauvres Nègres que de ses compagnons, monument de bonne volonté naïve désarmée par la réalité, héroïne de roman-photo ; ce Noir qui vient obstinément réclamer le corps de son frère, tué par un accident ; ils sont vrais et, comme l’écrit Chéreau, ce qui fait leur prix théâtral, c’est que, comme dans la tragédie grecque « quand la pièce commence, l’action a déjà été jouée ».
Chéreau a su traiter l’impossible geste qu’il aurait fallu pouvoir faire -rendre le corps du Nègre mort, hélas, on l’a balancé dans le fleuve-, en authentique polar, avec ce que cela suppose d’atmosphère. Mais un polar comme ŒDIPE ROI en est un. Ici, cependant, il n’y a pas de « dieux ex machinae » ! La superstition des uns, l’attachement des autres à une civilisation dont ils ne sont plus que les reflets abâtardis, en tiennent lieu. Le choc entre deux systèmes de pensée, le Blanc avili, le Noir obscurantiste, crée la montée de la mayonnaise.
Spectacle mode ? Ce n’était qu’une première impression. COMBAT DE NÈGRES ET DE CHIENS dépasse carrément toute superficialité et n’hésite pas à recourir aux vieilles recettes du théâtre. Chéreau se montre encore une fois le plus grand.

04.03.83 - Ce qui m’a le plus frappé à l’AQUARIUM, c’est l’aliénation du public qui, après s’être fait chier pendant quatre-vingt-quinze interminables minutes, a vivement applaudi le spectacle réalisé par Jean-Louis Benoît avec -dit-il- des textes dus à Tchékhov. « Dit-il », dis-je, parce que, de Tchékhov, il n’est pas arrivé grand-chose jusqu’à moi. Il est fou, cinglé, parisien à la mode comploteuse absurde, de vouloir faire jouer ces saynètes hautes en couleurs, dans un dispositif rendant tous rapports humains entre les comédiens éloignés : les spectateurs sont disposés de deux côtés d’une voie ferrée. À condition que toute sa rangée soit disciplinée et que tout le monde reste adossé, chacun peut voir que très loin d’un côté, il neige, et très loin de l’autre, il y a un poêle qui fume, autour duquel une humanité, qui est plus celle de Gorki des « Bas-Fonds » que de la société décrite avec humour par le médecin Tchékhov, semble bivouaquer. À pas lents, très lents, trop lents, -mais esthétiques, ça pour ça c’est beau- les personnages franchissent ces quarante mètres et s’échangent des répliques à dix mètres les uns des autres, mal à leur aises sur le ballast incommode aux pieds. Mais attention : si un seul spectateur se penche en avant, les autres ne voient plus qu’un bout de l’espace, à moins de ne se déhancher, ce qui, bien sûr, est déconcentrant !
« Violents, grotesques, farceurs, ces textes brefs, incisifs, coléreux, nous donnent déjà à voir les familles de… petits êtres aux destin médiocre, à la vie étriquée, à l’idéalisme naïf et dérisoire, morfondues au fond d’une province, qui peupleront plus tard son théâtre. (À Tchékhov) »… Bon : Jean-Louis Benoît n’a donc pas d’excuses. Son texte, publié dans le programme, prouve qu’il connaissait la nature de son matériau. Sa trahison n’en est que plus scandaleuse. Faire un monument d’ennui avec du Tchékhov, c’est la première fois que je vois ça : un lavage du cerveau du réalisateur s’impose !

06.03.82 - Il y en a un qui ressemble à Guy, des Maclôma, sauf qu’il est laid à regarder. Cournot dirait qu’il lui donne des boutons. Il s’appelle Michel Parent. Le deuxième a plutôt le physique de Jacques Livchine. Ils ont des nez rouges de clowns, mais ils auraient besoin d’apprendre encore beaucoup la technique de l’art du clown, car ils ne donnent pas l’impression d’être à l’aise dans leurs gags. Ceux-ci sont d’ailleurs du genre éculé. J’oubliais : le deuxième s’appelle Roland Timsit. Ils ont imaginé que Christophe Colomb et Bartholomé partaient à la découverte de l’Amérique, et qu’ils étaient des clowns ! La symbolique de la chose m’avait attiré rue Dunois pour voir ce CONTE À CLOWNS qui malheureusement ne tient pas ses promesses, malgré certaines astuces bricoleuses dans l’assemblage des deux échelles, quelques planches et un drap. Vous avez deviné : avec ça on fait un bateau et quelques autres choses. MAIS malhabilement, sans brio.
Le troisième larron, heureusement, est là. Dommage que François Lauzon, quand il parle -clown oblige ?- se force à employer une voix de tête. Car c’est un musicien excellent, qui sort la soirée de la médiocrité par sa sensibilité à tirer des sons, d’étranges objets -réputés indiens sans doute. Il est charmant en « île », entendez en bon sauvage.
Any Diguet qui a fait le texte, ne s’est absolument pas préoccupée de tirer une leçon de l’affaire, et son spectacle finalement ne s’adresse à personne : ni aux enfants qu’il n’appréhende que par l’extérieur de clowneries plaquées sur une anecdote mal éclairée pour qui l’ignorerait, ni aux adultes qui ne peuvent que le trouver un peu mincet, sinon débile. On ne sort pas grandi.

07.03.83 - Au bout de cinquante minutes de spectacle, j’étais enchanté. Enfin -à part Houdart- des marionnettistes qui ne s’étaient pas contenté de faire un travail purement esthétisant : les DARU racontaient -et disaient bien- l’histoire de TRISTAN ET YSEULT. J’étais happé par l’anecdote comme s’il s’était agi d’un film. Une musique d’atmosphère soulignait le drame et la poésie. Les décors, sortes de murs rocailleux dont les pierres, à y bien regarder, étaient composées de têtes, celles des chevaliers de Cornouailles gardiens du code de l’honneur d’où découle la tragédie des deux amants, ne se suffisaient pas d’être beaux. Ils étaient impressionnants. Et les grandes poupées –celle de TRISTAN superbe, celle de Yseult un peu moins recherchée mais jolie- évoluaient avec aisance, héroïnes crédibles de l’épopée narrée. Le rythme était soutenu, l’aliénation du spectateur tenu en haleine acquise.
Que s’est-il passé au moment où les amants s’enfuient dans la forêt ? Les DARU ont-ils voulu exprimer physiquement qu’ils s’y sont cachés trois ans durant ? Soudain, brusquement, j’ai éprouvé la même sensation de longueur qu’au DON QUICHOTTE de Metz. Heureusement, la fin n’est plus loin à ce moment-là, mais même la bonne relation de la trahison de la voile blanche (ou noire) ne suffit pas à réveiller mon enthousiasme, et c’est seulement avec contentement que j’ai applaudi à la fin.

09.03.83 - Pour son SPECTACLE XVII, L’ÉPÉE DE BOIS a choisi comme thème le poète espagnol Lorca et sa « MORT TRAVESTIE », hommage, si l’on peut dire, à l’homosexualité de l’assassiné illustre. Selon la feuille ronéotypée succincte qui est distribuée aux spectateurs, « les textes qui ont inspiré cet hommage, sont longtemps restés cachés et de nombreux écrits demeurent encore inédits… »
Tellement secrètes sont ces œuvres inconnues, en effet, que j’ai été incapable de les reconnaître au fil d’une représentation où j’ai surtout vu une troupe de comédiens répétant Shakespeare, tandis qu’en sourdine une radio de coulisses distillait des chants fascistes et des discours martiaux. L’apport de Lorca là-dedans était-il une Desdémone travelo ? Était-il utile, dans ce cas, d’en révéler l’existence ?
En voyant LA MORT TRAVESTIE, belle recherche esthétique sur un plateau à l’Espagnole richement reconstitué dans une Cartoucherie embourgeoisée, avec des somptueux costumes et des moments superbes, j’évoquais -comment faire autrement- le beau PRIX DE LA RÉVOLTE AU MARCHÉ NOIR du Chéreau de 68. Mais Antonio Diaz Florian a perpétué quatre-vingt-dix minutes durant l’exploration « art pour l’art » des artistes refusant d’écouter ce qui se passe dehors. Juste un mot, une interruption de-ci de-là, et puis des bruits d’avion qui se mêlent à des réflexions sur LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ.
L’assassinat du poète, oui, il est évoqué, mais apparemment plus que son trépas, c’est son rapport à Shakespeare qui a fasciné le réalisateur. Trop longuement. Les acteurs surjouent constamment. Ils épuisent la bonne volonté d’attention. J’ai somnolé un peu. Je ne pense pas avoir été le seul.

10.03.83 - Annoncé pour 21 h, le spectacle commence vers 21 h 20. C’est une série de petits sketchs gentillets racontant, montrant les rencontres de couples provoquées par des annonces matrimoniales.
À 22 h 15, crac, après une saynète en accéléré type film muet des années 1910 avec effet de stroboscope (tiens ! Je l’avais oublié cet appareil qui tint à un moment le dessus du panier de la mode. Ce que c’est quand même…), voilà qu’on nous annonce un entracte. Seul la limonade à vendre le justifie, car je ne crois pas que les deux acteurs et les deux actrices soient épuisés ! Pendant vingt-cinq minutes, j’erre dans le hall du studio Berthelot au trois quarts vide. Qu’est-ce qui me retient de me tirer comme l’a fait Nadia Croquet, arrivée en retard et repartie avant la pause ? L’idée que, peut-être, en deuxième partie, il se passera quelque chose qu’il aurait été dommage que je ne visse point. Erreur : les PREMIÈRES RENCONTRES de 23 heures sont aussi peu approfondies que celles de 22 heures. Il ne s’agit que d’un survol. Visiblement, ce qui a intéressé LA MAUVAISE HERBE, ça a été de s’investir comme comédiennes et comédiens dans des personnages divers. Je ne doute pas que ces changements de costumes, de grimages, d’attitudes et de modes de jeu ne soient jouissifs pour les interprètes. Ils ne dépassent pas un niveau de café-théâtre. La réflexion autour du thème de ces êtres qui -pour rompre la solitude, par difficulté de communiquer spontanément, ou pour des mobiles divers- recourent au procédé décrit, si elle a été faite « dramaturgiquement » au moment du montage, ne « passe » pas dans la représentation, qui est drôlette par instants, mais toujours beaucoup trop superficielle et surtout d’une bienséance qu’on n’attendrait pas du sujet.
Apparemment, les héroïnes et les héros de la MAUVAISE HERBE ne lisent jamais que les annonces du FIGARO. Celles de LIBÉ ou du NOUVEL OBS leur sont inconnues. À 23 h 20, quand le noir final s’est fait, j’avais l’impression d’être à Neuilly, beaucoup plus qu’à Montreuil. Et je ne cachera pas que j’ai mal pris l’initiative qui a consisté, aussitôt après des maigres bravos, à engager immédiatement un débat, sans laisser aux spectateurs qui l’auraient souhaité, le temps de partir. Un débat pour quoi dire, je vous le demande, sinon pour traiter vraiment de la question esquissée dans le spectacle ? J’ai estimé que j’étais resté assez longtemps et je suis partie avec une ostentation que je n’ai pas voulue, obligé de traverser une salle clairsemée de pauvres gens cloués sur leurs sièges par les terroristes du plateau, maudissant Monique Bertin, qui m’avait affirmé que ce spectacle de LA MAUVAISE HERBE valait le détour.

11.03.83 - Le Centre Culturel Canadien a arrangé quelques présentations dans sa salle de spectacles, au troisième étage de ses locaux, Esplanade des Invalides, pour les « clowns » NO ESCAPE.
L’appellation « clowns » a valu à la fille et au garçon présents sur la scène exiguë, de devoir supporter d’un bout à l’autre de la prestation  les commentaires d’un gamin spectateur proférés à haute voix, et que ses parents -éducation américaine oblige, sans doute- n’ont pas songé à faire taire.
Il est vrai que le couple canadien avait un peu le rythme suisse, cherchant son comique dans le flegme à la Flamande plutôt que dans le gag à l’Italienne, ce qui, bien sûr, accordait au mouflet de bonnes plages de silence pour s’exprimer.
Pourtant, le sujet n’avait rien de badin, puisqu’il s’agissait de le rencontre, dans un abri antiatomique des deux seuls survivants de la dernière guerre mondiale, à qui il appartiendra de repeupler l’humanité. L’amusant, c’est que ces reproducteurs désignés éprouvent le besoin d’une approche sentimentale en règle, avec beaucoup de pudeur et de bienséances, au lieu de se jeter l’un dans l’autre comme des bêtes. C’est plein de tact, tout en nuances délicates. Les mimiques sont réjouissantes, surtout celles de la fille qui signifie très bien la fausse -ou feinte- passivité féminine face à la timidité classique du mâle anglo-saxon.
Le spectacle comporte peu de paroles, mais le dialogue mélange l’anglais et le français. Ca le situe canadien. Il est très court, cinquante minutes.

12.03.83 - ÉQUI-LIBRE, nous dit le programme, « est la poursuite d’un travail entamé il y a plusieurs années avec UN NEZ QUI LIBRE… » Je ne sais pas si UN NEZ QUI LIBRE était clownesque. ÉQUI-LIBRE n’est pas drôle et se tient au carrefour de disciplines comme la danse et le mime qui, assumées sans humour, n’ont rien de rigolotes. Sans humour et très lentement, avec l’aide d’une musique inventée par un Jacques Coutureau qui a carrément changé sa manière depuis ZARTAN, et qui se prend visiblement, lui aussi, au sérieux ! Sur la scène, Nicole Dumez mettra sous mes yeux plus d’une heure à installer une barre entre deux échelles. Au début, nous aurons brièvement vu son visage, puis elle s’est masquée d’un de ces masques neutres sans expression, qui exhibent un visage pur, harmonieux et vide. Un bon moment, elle a joué avec des bâtons, qu’elle a  fugitivement glissés entre ses cuisses -mais pas assez haut pour que ce soit vraiment sexuel !-. Il m’a semblé que sa symbolique était quelque peu orientale. À un stade de sa quête d’un « théâtre du corps » dans le silence, elle s’est ficelée, indiquant par là que le poids de la nature humaine l’aliénait dans sa liberté ! Herbert Rolland, qui a dirigé l’artiste qui « essayait de trouver une forme en rapport avec ce qu’elle avait à exprimer », a su par instants nous ménager dans la pénombre trouée de lumières quelques beaux coups d’œil ; mais la lenteur du spectacle jointe à l’onirisme de la démarche ont eu raison de ma vigilance, et j’ai pas mal rêvé à mes petites affaires, ne me secouant sur la fin que pour considérer l’héroïne effectuant vraiment un exercice de funambule sans se casser la gueule ! D’autant plus qu’elle fait un strip-tease sur le fil, au demeurant pudique puisqu’elle conserve le pyjama genre karaté  sur lequel complétée d’oripeaux.
Le programme nous apprend qu’ÉQUI-LIBRE est produit par « le Théâtre de la Vie », « compagnie qui considère le théâtre comme un mode de création et d’expression artistique » (sic !). N’oublions pas d’ajouter que c’est une compagnie belge.

13.03.83 - Une bonne surprise : c’est du théâtre, du vrai, qui ne craint pas d’émouvoir, que les artistes ne rechignent pas à jouer juste.
L’auteur, Jean-Marie Lhôte, s’est inspiré d’une correspondance par cartes postales échangées entre une fille soignée à Berck contre le mal de Pott, et donc enfermée dans un corset de plâtre, et un garçon faisant son service militaire. Il s’appelle Kléber, elle se nomme Marie-Louise. C’est le Théâtre de l’Utopie de la Rochelle qui a monté cette œuvre, et j’ai plaisir à dire que, cette fois-ci, Patrick Collet a su -malgré quelques longueurs- être parfaitement efficace, en grande partie grâce à la fragile beauté d’Angelica Chemla, qui incarne l’héroïne avec une délicatesse un peu orientale, mais d’une bien jolie spontanéité. Dans ce KLÉBER ET MARIE-LOUISE, les comédiennes dominent d’ailleurs les acteurs, et j’ai aussi remarqué Nicole Derlon, qui joue avec vivacité « l’amie de cœur » que se fait Marie-Louise à l’hôpital.
On peut dire ce qu’on veut, les histoires d’amour marchent toujours. Surtout quand elles sonnent vrai, comme celle-ci, entreprise dans l’enthousiasme, et entrevue mal finissante, l’homme devenu alcoolique dans une maison au bord d’un canal… C’est de la tranche de vie boul’ d’hum… » Ca change du complot.

14.03.83 - TU AS LES BRAS TROP COURTS POUR BOXER AVEC DIEU, « Musical » nègre américain qui entame une carrière au MOGADOR, devrait plutôt s’appeler LE JÉSUS AUX BELLES JAMBES. En vérité, en vérité je vous le dis, il est dommage que tant de talent soit mis au service de l’obscurantisme chrétien le plus asservi. Cette « vie de Jésus », puis cette passion et résurrection, enfin en deuxième partie cette attente chantée de SON retour -en serons-nous DIGNES ?- trimballe et entretient la superstition dominante dont l’humanité est aliénée. Mais quel spectacle, bon Dieu, quel plaisir des yeux et des oreilles, quel rythme, quelle fantastique LIBERTÉ de chaque membre des ensembles exécutant SA propre partie souvent difficile avec une technique parfaite, AU MILIEU D’UN CONTEXTE COLLECTIF rigoureusement assumé sans la moindre erreur. Les musiques et lyrics d’Alex Bradford et Micki Grant, valent le détour, même si le texte, « conçus d’après l’Évangile selon Saint-Mathieu » par Vinnette Carroll, est exclusivement religieux. Le décor ne représente-t-il pas d’ailleurs une église ? Quelle chance ils ont, les curés américains, d’avoir de tels propagandistes.

18.03.83 - Je dis souvent que je suis, dans mon métier, confronté à une permanente et singulière contradiction : d’une part, quand je cherche, pour une troupe estimée, connue, offrant des garanties, les moyens de produire un spectacle, quel qu’il soit, il faut soulever des montagnes, tant sont  méfiants, hésitants, difficile à exciter, les « co-producteurs » potentiels, entendez les dispensateurs de l’indispensable argent. D’autre part, neuf fois sur dix, quand je vais au théâtre, je me demande comment l’entreprise à laquelle ma politesse, ma timidité, mon scrupule m’enjoignent d’assister sans crier mon indignation, a pu seulement être imaginée, à fortiori bien sûr, comment elle a pu voir le jour, investir pendant des semaines, voire des mois, les énergies d’une équipe, le fric de l’État, d’un organisme ou d’une personne !
Dans le cas de LA DÉDICACE, je vois bien comment Yvon Chaix, animateur du Théâtre de la Potence de Grenoble, a pu séduire Lavaudant et Monnet, qui lui ont donné les moyens de monter le projet. La troupe est implantée à Grenoble, un geste s’imposait, et Botho Strauss, l’auteur chéri de la jeune génération ouest-allemande, n’était-il pas un nom vedette ?
De surcroît, à la lecture, le « récit » bref et simple publié par l’auteur -et qui n’était pas destiné au théâtre- (Oh ! Cette manie contemporaine qui pousse nos metteurs en scène à préférer d’autres textes que ceux qui ont été écrits pour la scène !!!), pouvait sembler offrir une matière : un type abandonné par sa compagne, s’enferme chez lui, lui dédie (« La dédicace ») un long texte qu’elle perdra dans un taxi sans l’avoir lu. C’est, à quelque chose près, le sujet du DÉSERT, sauf que l’œuvre que rédige le solitaire ne porte pas en elle un message planétaire. C’est un plaidoyer banal, quotidien. Yvon Chaix explique son choix : « Je continue à travers cette ligne du désespoir actif (sic), dynamiteur craintif des consciences (re-sic), balayant d’un regard acéré une réalité contemporaine filtrée par une sensibilité individuelle, échappant aux dogmes et aux rétrécissements du point de vue partisan ! » C’est un bon vendeur de sa marchandise : à défaut de se pendre, (Théâtre de la Potence), il propose, dit-il, « un regard acide qui décape et qui provoque », sur un Berlin de 1976 fascinant et déroutant, « par le biais d’un récit narcissique sur sa propre déchirure ». Je peux donc excuser les maîtres de la Maison de la Culture de Grenoble de s’être laissé piéger par le discours du réalisateur. MAIS JE POSE UNE QUESTION : Josyane Horville avait-elle VU la représentation, en 1982 si j’ai bien compris, de LA DÉDICACE avant de programmer la chose à l’Athénée ? Sur la grande scène ? Ou a-t-elle suivi, de confiance, Lavaudant et Monnet ? Ou encore a-t-elle été obligée, pour des raisons que j’ignore, de réaliser cet accueil ? Si, comme hélas je le crains, la première hypothèse est la bonne, alors J’ACCUSE. Elle doit se DÉMETTRE ! Aveuglée par son parisianisme, grande maîtresse ès complot, super dispensatrice d’opium, elle a convenu avec Yvon Chaix que « regard acéré » veut dire « endormisseur », et que « provocation » signifie « ennui ».
Que ressort-il de cette représentation, en effet, si ce n’est une sensation qu’on a rempli le temps avec du vide… Mais je vois les complices se frotter les mains : « Vous avez compris, c’est ça qu’on voulait ! » Après IDA, tout compte fait, ça donne une ligne de force. NON, NON, et NON : je ne veux pas, au théâtre, qu’on m’hypnotise comme ça.     À mon insu. Sournoisement. Ce terrorisme culturel n’a rien d‘innocent. Il est au théâtre le reflet embourgeoisé de cet art pictural où l’artiste fait étalage de débilité, d’infantilisme (IDA), d’impuissance, de néant (ici). Seulement il y a quelque audace à exposer une toile de cinq mètres sur six avec dessus rien que du blanc. Il est timide de faire chier le public avec un spectacle qui en est tout de même un.
Le film de Marguerite Duras, avec une pellicule vierge, a au moins un sens. Ici, on dit qu’on a rien à dire en dosant le message pour que sa provocation soit atténuée. Il n’importe pas que le public réagisse, s’indigne, se fâche. Il faut qu’il s’assoupisse. On expérimente sa DOCILITÉ. Aux applaudissements, on mesure sa servilité. Il y a là une forme de fasciste new-look… à moins que ce théâtre refuge ne se propose son autodestruction.
Et ATTENTION : je ne m’en prends pas ici à Botho Strauss. Par instants, malgré le parti de « monocordie » de Patrick Zimmermann, qui joue le personnage de Richard Schroubeck -si l’on peut appeler cela jouer-, il  passe quelque chose fugitivement de ce que j’éprouve moi-même sur la ville coupée en deux. L’anecdote réussit même parfois à s’imposer et elle n’est pas sans signifiance. Certaines phrases comme : « Hannah, il est plus facile de coucher avec elle que de savoir son nom de famille », indiquent que l’auteur a le sens du trait incisif, et qu’il jette un regard sur sa génération dont on se demande pourquoi, en France, il est trahi par des fabricants de chierie ! Régy, Chaix, « le pauvre », ai-je envie de dire. Méritait-il ce traitement ? Je ne sais pas. Je n’ai pas été admis, à travers les silences d’Yvon Chaix, à me réveiller assez souvent pour en juger. Ce qui est sûr, c’est que ce type MÉPRISE  le public, mais sait mener sa barque carriériste. Il nage dans le « complot » comme un poisson dans l’eau.

20.03.83 - Jean Bois a abandonné les ors de l’Athénée pour les gradins plus modestes du Théâtre 13. Le lieu n’est guère prestigieux, encore qu’il soit confortable. La presse y vient peu. Le public est surtout local et il vient peu lui aussi.
Il faut dire que L’ÉMOI D’AMOUR est un spectacle dont on ne peut guère dire que du bien, mais sans y attacher d’importance. L’entreprise est de qualité, mais mineure. C’est l’histoire d’une ancienne femme de chambre qui s’est fait épouser par son  riche patron. Après la mort de celui-ci, les domestiques, ses anciens pairs, se vengent de la « putain » en l’humiliant au cours d’une cérémonie violente où le travesti, selon le goût  cher à l’auteur, tient un rôle esthétique notable. Seul, un jardinier demeuré -joué par Jean Bois de façon charmante- amoureux de la fille, et qui rêve de l’épouser, refuse de se prêter au jeu. L’espace d’un moment, il peut se croire élu, mais il ne s’agissait que d’une cruauté. Abandonné, il ira sans doute se pendre. Les rapports entre la « salope » agressée de toutes parts et ce déchet d’humanité, en qui s’est réfugiée la beauté de monde, sont touchants, émouvants. Mais on reste au niveau de la bluette, d’un roman-photo pervers. Pas plus !

28.03.83 - On ne peut pas dire le contraire : c’est très bien joué. Il y a là notamment une actrice nommée Marie Marfaing, qui est belle et a un tempérament certain joint à un professionnalisme évident. Les deux hommes qui lui donnent la réplique sont un peu effacés à côté d’elle, mais enfin, ils tiennent leurs rôles correctement, surtout Patrick Osmond, qui joue le faible mari, tuberculeux au dernier degré, de la fille de music-hall qu’il vient d’épouser ; Jérôme Franc ne m’a pas paru assez brute pour incarner le bâtard attaché à la ferme dont il convoite la propriété. La pièce qu’ils jouent, bien montée par Jean Maqueron, est de Tennessee Wiliams et s’appelle (pourquoi ?) « Le Paradis sur terre ». À travers l’étrangère introduite dans la maison, c’est la lutte à mort entre les deux hommes qui est décrite, un peu trop téléguidée d’avance malheureusement car, très vite, l’issue de la joute ne fait pas de doute. De plus, le climat « Sud des Etats-Unis » cher à l’auteur fait carrément poncif. On s’en fout franchement, que le bâtard ait ou non une goutte de sang nègre dans les veines, et les propos tenus sur le salut de l’âme sont  franchement d’une autre planète pour moi. En vérité, l’anecdote fait très vite vieux théâtre. Pendant un temps, on s’en réjouit : c’est DU THÉATRE. Mais il y a une espèce de paroxysme forcé de sentiment petit-bourgeois montés comme de la crème fouettée. Les personnages sont comme des stéréotypes. On a vu cent fois la brave nana qui a mené durement sa barque pauvre dans le milieu du show-biz à trois sous, et qui se fait épouser par un type « pour s’en sortir ». L’originalité de la pièce, c’est l’inondation, qui, à la fin, noiera le faible incapable de monter sur le toit. Encore que le danger annoncé n’entretienne pas un réel suspense.

30.03.83 - Imaginez que le LIERRE THÉATRE, LE ROYART et la CUADRA se soient réunis pour inspirer le THÉATRE D’OSTRELANDE, et vous vous ferez une idée sur le spectacle : AUX SERRES DE L’AMOUR, qu’une nombreuse population d’Hérouville-Saint-Clair, cité dortoir des environs  de Caen, semble apprécier puisque, le soir où j’ai assisté au spectacle, la salle était bourrée. Elle ne compte qu’une centaine de places, mais, vous le savez, ça ne veut rien dire. Ce qui veut dire quelque chose, c’est qu’elles étaient occupées. Si je résume le spectacle en annonçant qu’il s’agit d’un survol de textes littéraires allant de André Pieyre de Mandiargues à Kateb Yacine, en passant par Jean Vauthier, Anaïs Nin , Joyce Mansour et Bernard Noël, je trahirais l’esprit de la représentation, puisqu’il est rare que les mots y soient prononcés tels quels. Distordus, « enrauquisés », dissonanciés, incomplètement déclamés, liés à des chants étranges et à une gestuelle signifiante, ils contribuent à créer une atmosphère. Ils servent de repères fugitifs. Ils ne sont fins en soi qu’exceptionnellement. Ils participent d’une incantation autour du thème de l’amour, qui est traité avec une extrême pudeur. C’est une femme qui a dirigé l’entreprise. Apparemment, pas plus que les deux actrices et les trois acteurs qui jouent, nombre impair pour qu’il y ait toujours un témoin des « combats », elle ne désire que son nom soit prononcé, puisque le programme est muet là-dessus. Dommage car elle a du talent, ils ont des qualités professionnelles et ensemble ils questionnent un des plus fondamentaux paradoxes du monde, ce mystère qui amène hommes et femmes à se rencontrer dans la violence des contraires, « désir / refus, haine / amour, espoir / désespoir, illusion / désillusion, force / faiblesse », et même j’ajouterai : VIE / MORT. C’est sur cette constatation que s’achève le spectacle, que rien n’est plus proche de la mort que l’amour.
Quelque part et très différemment, sans scatologie cette fois, sans « relationner » le sexe aux  excréments, le thème est le même que celui du BAS-VENTRE. Ils ont à peu près le même âge, trente ans. Le groupe a la même ancienneté : cinq ans. Nous surgirait-il une génération qui ancrerait son action dans une réalité contemporaine dépolitisée mais, comment le nier, essentielle ?

01.04.83 - La Compagnie brésilienne KLOP se dit issue du PAO E CIRCO. C’est comme si un 4 L 13 où il n’y aurait plus ni Massé, ni Odile, ni Sylvie, ni Éric, ni aucun des fondateurs, se revendiquait une filiation avec le 4 L 12 ! D’autre part, LA PUNAISE de Maïakovski stigmatisait le bureaucratisme soviétique, mais à l’intérieur d’un contexte où l’auteur, déçu d’un certain communisme, n’en était pas moins un fervent de l’idéal décrit par Marx. Ayant placé l’anecdote dans le contexte brésilien, avec en contrepoint des images filmées de la Révolution Russe, les auteurs de E PERCEVEJO ont fait de l’anticommunisme primaire. Ca passe, parce que le spectacle est enlevé, mais il l’est à la manière d’une opérette qui serait assumée par une troupe de tournée. D’ailleurs, qu’est-ce que je raconte ? C’est ça : une troupe de tournée niveau Barret ! Il y a notamment une espèce de meneur de jeu style Georges Milton pédé, je ne vous dis que ça. Le spectacle est médiocre et vulgaire. Une déception.

11.04.83 - Le Centre Dramatique de La Courneuve annonce pour vendredi prochain l’irruption du bistrot (LA COSMOS) au théâtre. Le THÉATRE SUR LA PLACE, co (sic !) produit par le T.E.P. ET la M.C.O., apporte le théâtre dans les bistrots du XX ème arrondissement. Ca donne du café-théâtre au sens étymologique.
LE ROUGE AUX LÈVRES, écrit par Gérard Berregard, Dominique Foucher et Jean-Pierre Thiercelin, est trop prétentieux littérairement. Il y a, vers la fin, un discours du garçon de café derrière son comptoir en style poétique de bazar qui m’aurait endormi si je n’avais été debout, occupé à éloigner de mes narines les fumées des cigarettes que les spectateurs se sentent obligés d’allumer PUISQU’ILS NE SONT PAS DANS UNE SALLE VRAIE DE SEPCTACLE.
Mêlés aux spectateurs, mais ne jouant guère avec eux, trois garçons et une fille survolent des situations de bistrots : ruptures de couples, candidat aux élections, terroristes cassant la vitrine, résistants partant au casse-pipe etc.… Les époques sont explorées du rétro au contemporain. Ce n’est pas drôle ni très intéressant parce que, visiblement, la dramaturgie ne débouche pas sur une leçon, si ce n’est celle, pas très originale, que les esseulés font du café leur vraie maison, qu’il est refuge des désespérés de tous poils.
Immodeste, le spectacle n’a pas la bonhomie du café-théâtre, mais il n’est pas concernant pour autant. Il est vrai que je ne suis pas un pilier de bistrot !

13.04.83 - Vu FANICO par l’ensemble KOTEBA. C’est parlé en français, mais cette langue-là sonne terriblement étrangère aux oreilles parisiennes. D’autre part, l’anecdote est très ancrée dans le contexte abidjanais, je veux dire qu’il fait référence aux superstitions populaires les plus étrangères à ma mentalité, sans les dénoncer ou même les distancier. On assiste dès lors à une sorte de fête à grand renfort de tambours et de gestuelle. Certains moments dansés sont très remarquables. Mais je n’ai pas perçu la contestation.

15.04.83 - Lorsque l’équipe du Centre Dramatique de la Courneuve avait pris la décision de consacrer un spectacle à SA banlieue, j’avais applaudi à l’idée. Le choix de Christian Dente pour orchestrer l’affaire m’avait paru judicieux : homme de gauche, chanteur et musicien, l’ancien compagnon de Michel Berto paraissait avoir l’intelligence et l’envergure du propos, la capacité de l’appréhender de la base. Dans cette entreprise, des prolétaires (ou presque, car le sont-ils vraiment ? Ou encore ?) allaient parler aux prolétaires, et aux autres, de leur lieu de vie, de leur environnement, de la radicale transformation apportée en trente ans par l’irruption de la ville dans la campagne, par l’invasion des rapatriés des colonies puis des travailleurs étrangers, ensuite. Cette modification, ce dérangement, allaient être traité par les enfants du coin. Enfin un spectacle authentique allait surgir, tranchant sur la grisaille des productions « élitaires ».
Il est toujours périlleux d’assister à une Première. Si j’ai bien compris, la Maison de la Culture de Bobigny a empêtré le groupe dans des problèmes techniques, et aucun filage n’a pu être assuré pendant les trois jours précédant la représentation. Il faut donc être indulgent face au manque de rythme qui a allongé la séance, et à la dégradation du tonus qui a amolli les artistes à mesure que le temps s’écoulait.
Cela dit, l’échec -car c’en est, malheureusement un- n’est pas qu’occasionnel et, de toute manière, le spectacle est beaucoup trop long. Quant à moi, je couperais carrément la séquence de mai 68. Les événements sont vus par un côté de lorgnette beaucoup trop petit. On a l’impression que ceux qui ont écrit la scène n’ont rien compris au remous qui agitait alors la jeunesse bourgeoise française. Le personnage de la putain « en chômage forcé », qui passe le temps avec le parton du bistrot en attendant que ça se passe, est à la fois banal et peu exemplaire même si, timidement, elle annonce les revendications futures des dames de Grenoble. Je crois que je taillerais aussi dans la dernière partie, « où l’on voit (soi-disant) s’organiser la résistance face à l’emprise de plus en plus grande de la ville », mais où l’on se noie surtout dans des discours poétiques à bon marché et dans des allégories à la signifiance douteuse. De toute manière, la fin du spectacle arrive comme des cheveux sur la soupe, sans qu’aucune progression dramaturgique ne l’ait rendue évidente. Alors tant qu’à faire, elle surviendrait plus tôt que ça ne serait pas plus mal. Et si je devais faire un entracte, ce n’est pas après deux heures de régression d’intérêt que je le situerais, pour ne montrer ensuite que trente-cinq minutes d’agitation ennuyeuse. Après un peu plus d’une heure, le rideau de fer tombe sur l’aire des maraîchers et se relève sur les années soixante des grands chambardements. L’attaque de cette deuxième partie en parodie des « Parapluies de Cherbourg », est un des moments réussis du spectacle. Il constituerait donc une bonne reprise en main du public après la pause, SI PAUSE IL FAUT.
Mais je m’aperçois que je n’ai pas dit ce qu’était LE COSMOS. De même que L’ÉTOILE, le cinéma voisin, est un lieu de rencontre de la population locale, le CAFÉ est un centre où les gens boivent et causent. La Courneuve, Bobigny, Aulnay, sont donc vus à travers la continuité de ce bistrot que nous appréhendons « du temps des maraîchers » à « La Nuit Américaine ». Le PERSONNAGE principal est donc le bistrot. On sait que je ne suis pas un apôtre des décors dispendieux, mais il me semble que l’on n’a pas fait assez de frais pour montrer la modernisation du lieu d’une époque à l’autre. Certes, en 1960, une enseigne au néon apparaît-elle, et certes également apparaissent des éléments, tel un juke-box, un billard électrique, qui signifient l’évolution, mais la physionomie globale du lieu n’est pas « révolutionnarisée » et il paraît notamment peu plausible que les tuyaux des vieux poêles qui montent vers le toit ne soient pas retirés, alors qu’une chanson -très réussie : c’est un des meilleurs moments du spectacle- vante les mérites de l’eau chaude automatique .
D’autre part, si les personnages de la première partie sont bien typés, avec notamment une remarquable composition par Dominique Brodin d’un vieux réac style Jean Bois, et une touchante exhibition de Jean-Pierre Rouvellat en maraîcher qui part parce qu’il sent l’arrivée des promoteurs, je trouve dommage qu’un d’eux, au moins, n’ait pas assuré la continuité de l’anecdote par un vieillissement authentique vécu sur place. Il y a bien un M. Monsieur qui joue les fils conducteurs avec des flash-back par moments, que d’ailleurs je n’aime pas beaucoup car ils font procédés, mais c’est une pièce rapportée, artificielle. À la limite, il devrait voler dans les cintres comme le Gogol de Mehmet ! Il n’est pas convaincant. Il ne suffit ni à remplacer un personnage que nous verrions vivre le changement, ni à suppléer au flou de la transformation du lieu. Quand la bande des jeunes qui s’emmerdent dans la cité nouvelle fait irruption dans le bistrot, c’est comme si une autre pièce commençait. Et c’est vrai que, dès 1960, ont commencé à apparaître dans les banlieues de nouvelles couches de population, mais ce n’est pas exact que tous les témoins de l’époque antérieure s’étaient tirés. Cette rupture me semble avoir été une erreur. En tous cas, ladite bande n’est ni assez violente, ni assez marquée par les modes successives qui, du zazou aux  punks, ont investi les jeunes. Ceux-ci, de surcroît, ne sont pas clairement désignés au niveau de l’appartenance sociale.
Le programme distribué par la Maison de la Culture de Bobigny montre bien que l’auteur du texte, Claude Toussaint-Colomb, a été mû dans son écriture par des desseins politiques. Les titres qu’ils donnent aux scènes le prouvent. Mais il n’a pas maîtrisé les anecdotes.
Tranchons : LE TEMPS DES MARAICHERS est, dans l’ensemble, satisfaisant. Satisfaisante aussi, voire drôle, est la première partie des GRANDS CHAMBARDEMENTS, avec deux jolis morceaux de bravoure, l’hymne à l’eau chaude, je l’ai déjà dit, et l’histoire de la fontaine emmurée. Au sketch de « Jean Bouton, dit William Guers », le jeune qui a voulu s’en sortir par le show-biz et qui revient crâner chez les copains restés dans la mouise, on trouve que le spectacle aurait pu s’améliorer par quelques coupures, mais ça va. Et puis mai 68 arrive et casse non seulement la baraque, mais la représentation. Jamais, ensuite, elle ne retrouve un souffle. Peut-on encore sauver « La Nuit Américaine » ? Je n’en retiens que les arpenteurs oiseaux de nuit, venant poser des bornes en tandem sur le tracé d’une future autoroute. Pour le reste, c’est du pathos qui s’enterre dans l’ennui.
J’ai vu que la « musique » était signée par Pierre Alrand. Est-ce lui qui a enseigné aux musiciens de La Courneuve de souffler dans leurs instruments à vent comme s’ils étaient des débutants de l’Armée du Salut ? Une fois, c’est drôlet, mais huit ou dix ça n’a pas de sens, et ça nuit à la réputation des exécutants qui semblent avoir régressé depuis LE CIRQUE IMPÉRIAL dans un domaine où ils avaient l’air en bonne voie. Ce côté « harmonie » souffreteuse accentue un aspect du spectacle, et c’est qu’il fait vieux. Je  ne pourrais pas dire pourquoi. Ce n’est qu’une impression. Peut-être est-ce parce qu’il est nostalgique d’un passé, dont la transformation a évidemment été mal assurée par le système capitaliste -encore que certaines banlieues de Belgrade, de Prague ou de Cracovie ne m’aient pas semblé être spécialement radieuses-. Mais la protestation est complètement feutrée. Il n’y a pas d’appel à autre chose. Le héros -le bistrot- est négatif. Les perspectives sont désespérantes. La mentalité globale de l’entreprise est écolo ! Rétro : c’était mieux du temps des maraîchers. L’évolution du monde n’est pas prise en compte. Or, sauf erreur, c’est bien elle qu’il faut essayer d’infléchir.
Aucunement QUESTION, à peine CONSTAT, ce COSMOS est sans ambitions. Il ne transpose guère, il ne transcende rien, il reste constamment à un premier degré plat. Le projet, qui m’avait paru si valable vu la personnalité de ceux qui le portaient, débouche sur une médiocrité d’autant plus patente que les actrices et acteurs, même ramant dans le contexte d’une première ratée  restent excellents.

17.04.83 – J’avais été déçu par Fanice, je l’ai point été par ADAMA CHAMPION, beaucoup plus lisible pour un Européen comme moi, à tous les points de vue.
D’abord au niveau de l’anecdote, dont la continuité est évidente : Adama est un mauvais garçon. Il fréquente des voyous. Nous le voyons, dans une scène pleine de drôlerie, entraîner dans un piège pour le détrousser un Blanc photographe amateur. Mais c’est un excellent footballeur. Remarqué par le Directeur d’un club sportif, il est acheté à sa famille au terme d’une transaction haute en couleur. Il va de triomphe en triomphe et flirte même avec la fille du Président. Mais il se casse le pied  le jour où un émissaire d’un club européen vient pour l’engager. Tout le monde lui tourne le dos. Cette histoire simple est l’occasion pour Souleymane Koly de chiner, à mon avis à l’usage des étrangers, les petits travers de ses compatriotes. La scène du commissariat de police, par exemple, illustre l’arbitraire et en même temps la roublardise à la fois réellement et faussement naïve du commissaire archétype montré. Cette dialectique de la naïveté est d’ailleurs l’âme même du spectacle, où l’on voit vivre, agir, dans la bonne humeur, un peuple terriblement pauvre, mais à tel point que cette pauvreté ordinaire est regardée comme l’état normal de l’homme et ne l’empêche pas d’être joyeux fondamentalement.
La forme de KOTEBA, sorte de comédie musicale à l’africaine, j’oserai presque dire d’opérette, aide évidemment à ce que notre exploration des mentalités du petit peuple soit gaie. Le rythme est en tout cas endiablé. Les danses sont exécutées avec un professionnalisme remarquable, et les musiciens sont excellents. Un mélange des instruments traditionnels et importés fait ressortir l’aliénation d’une culture investie par une autre, qui est en vérité la dénonciation qui sourde de toute la représentation, avec efficacité, clarté, sans agressivité ; c’est le constat lui-même qui donne à penser. Le KOTEBA nous évite un voyage touristique en Côte d’Ivoire. Il nous plonge, à domicile, dans une réalité à vrai dire un peu connue déjà -d’aucuns diront qu’il enfonce des portes ouvertes… Mais il y en a qu’on enfoncera jamais trop…

18.04.83 - Vittorio Gassmann, après la Cour d’Honneur du Palais des Papes, s’offre à Paris MOGADOR, pas moins, pour son one-man-show.
Soyons justes : trois gentils jeunes gens lui servent de temps en temps la soupe, et il arrive qu’une musique ou un son viennent soutenir un effet ou une césure. Un fil qui pend aux fesses de l’artiste trahit un micro-cravate. Il n’emplit pas le volume de la salle avec sa voix sans amplification.
Qu’est-ce qu’il fait ? Il cause, il raconte des histoires, il cabotine, il fait la pute, mais gentiment (il a un bon sourire), avec distanciation, comme s’il ne se prenait pas vraiment au sérieux. De quoi parle-t-il ? Du théâtre, des acteurs, et aussi de la vieillesse. Il avoue ses soixante-huit ans, et que ça fait cinq ans qu’il fait ses adieux au théâtre, mais qu’il ne faut pas le croire car après la « ultima » représentation, en Italie, il reste la « ultissima ». Il montre ce qu’il sait faire en jouant un acte de Pirandello, « la fleur à la bouche », puis des fragments de LEAR, de HAMLET, du CHANT DU CYGNE. Son professionnalisme est sans faille. C’est un monstre sacré. Il le joue, il en joue. Il tient son public     -acquis d’avance, à dire vrai- en haleine constante, dès qu’il est échauffé, ce à quoi  lui sert un premier numéro un peu terne, un texte de Kafka sur l’origine simiesque de l’homme qui débouche, pour lui Gassmann, sur un rapprochement entre le singe et l’acteur qui est assez drôle. Une chose est sûre : je n’ai pas somnolé.

19.04.83 - Il y a des modesties héroïques. Voici une troupe de six personnes, six excellents comédiens mimes. À l’Espace Gaîté, on ne distribue même pas une feuille ronéotypée pour dire leurs noms. L’affiche dit seulement le titre du spectacle, HOTEL BABEL, et qui est le metteur en scène : Hector Malamud. C’est bref. Heureusement, il y a Pariscope qui nous apprend que la troupe s’appelle la COSMO COSMI COMPAGNIE. Les gens que j’ai vus -encore que, allez savoir qui fait quoi- s’appellent Aldo Vivodu, Claude Lapeyre, Thierry Vu Hun, Judith Rogoff, Sylvia Hamelin et Belinda Meares.
Philosophiquement, la fable inventée par Malamud d’un hôtel situé entre terre et ciel, sorte de premier lieu d’accueil pour les défunts en route vers on ne sait pas bien quoi, n’est guère originale. La fiction d’une espèce de survie transitoire a souvent été utilisée et, dès ma jeunesse, une œuvre comme le AU GRAND LARGE de Sutton Vane, exploitait déjà le film à travers la fiction, presque identique, d’un paquebot filant vers une destination inconnue. Il faut dire que les morts se comportant comme des encore vivants, mais avec des ratés provoqués par leur récente condition, offrent à l’imagination des possibilités rares puisque les aléas de la vie n’y sont plus limités par le risque de la mort : Malamud n’a pas manqué de le signifier avec la scène du type qui tire sur les autres avec un revolver, ce qui leur provoque tout juste une légère démangeaison.
Il existe une imagerie imaginaire hispano-américaine qui va jusqu’au bout des grotesques. La valeur d’HOTEL BABEL tient dans cette originalité culturelle, déjà exploitée largement ailleurs, mais toujours efficace. Le personnel de l’hôtel est incroyablement affairé avec un excès appuyé de vitalité. Le portier, les femmes de chambre, le garçon de salle etc… font tous des excès de zèle. Chaque composition est d’autant mieux assumée que ce sont les mêmes artistes qui jouent ensuite les clients. Parmi eux, il y a un personnage de Français, genre attaché commercial d’Ambassade, qui est criant de véracité.
Aucun personnage ne dépasse le niveau du café-théâtre, ni n’est très original : l’Américaine un peu timbrée, le Japonais violent derrière son sourire, sont même assez banals. Ce sont des archétypes, mais ils sont d’une grande drôlerie, et la performance des artistes est remarquable.

Publié dans histoire-du-theatre

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