Du 23 novembre 1982 au 26 février 1983

Publié le par André Gintzburger

23.11.82 - Ne croyez pas que l’âme de la troupe qui s’appelle « le Taller d’Amsterdam » soit hollandaise. Armando Bergalle et Hector Vilche, qui ont conçu et élaboré « LE DÉSERT », tout comme Santiago del Corral, qui a fait le décor et les lumières (du sable, avec des dunes, et des objets bizarres posés de-ci, de-là, et des meubles recouverts de housses) ou Silvio Montoya, qui a dirigé les acteurs, sont sud-américains.
Plasticiens avant d’être gens de théâtre, Bob Wilson les a certes, influencés, ils ont imaginé qu’un homme est en face de ses fantasmes et ils nous le montrent les regardant. Le titre, LE DÉSERT, signifie le sens de ces fantasmes, qui sont aussi, nous affirme-t-on, ceux du public.
Une partition musicale qui va de Schoenberg à Duke Ellington ponctue la gestuelle. Ca dure quatre-vingt-dix minutes belles, mais souvent longuettes.

01.12.82 - L’exercice de la critique est un art délicat. Est-ce un art ? Les artistes sont prompts à l’accorder lorsque le chroniqueur les encense. Mais lorsqu’il les conteste, que de sarcasmes, que d’amertume, que de rancoeurs. Les jeux, en vérité, ne sont pas égaux. Ici, il y a des gens qui ont longuement porté en eux un projet, qui ont travaillé dur, qui se sont investis en portions importantes de leur vie, et là il y a des juges sans appel, qui expriment leurs impressions d’un soir trop souvent selon des systèmes de référence qui ne doivent rien à la couleur de la tribune dans laquelle ils s’expriment, ni, parfois, au spectacle qu’ils voient. Ces gens au pouvoir exorbitant ont la faculté de grossir ou de minimiser tel aspect de l’œuvre présentée, voire de l’ignorer, ce qui lui retire, publiquement, jusqu’à l’existence. J’ai souvent dit que le droit minimum du créateur qui s’exprime devant un public, est que les représentants de ce public, donc les critiques, rendent compte à ce public potentiel de ce que, eux, porte-parole des opinions présumées des lecteurs, ont ressenti face à la chose proposée. On est loin du compte.
Aujourd’hui, le créateur assassiné doit se réjouir puisque ses censeurs lui ont concédé qu’ils ÉTAIENT CONSCIENTS DE SON EXISTENCE ! Les critiques se défendent de leurs silences envers certains en arguant du fait qu’ils n’ont pas le don d’ubiquité, qu’ils sont incapables d’assumer les quatre ou cinq convocations qu’ils reçoivent chaque soir, week-end compris. C’est juste. Que leurs journaux engagent d’autres confrères. Voire : ils n’ont déjà pas assez de place à consacrer à leurs ténors de la plume  théâtrale. Et puis ça n’est pas cette rubrique-là qui fait vendre. Pourquoi s’embarrasseraient-ils de salaires supplémentaires, alors que les titulaires ne le demandent pas à leurs directions ? Comment le pourraient-ils ? Ils pèsent, à l’intérieur du journal, de peu de poids an comparaison avec les reporters de haut vol politique ou sportif. Pourquoi le feraient-ils ? Il y aurait danger pour eux, si d’aventure le jeune nouvellement arrivé avait du talent et des dents longues !
Face à cette situation qui ne cesserait qu’avec une authentique modification des préoccupations des patrons de presse -mais ne serait-ce pas au détriment de ce qu’ils appellent la liberté ?-  les artistes n’ont pas le choix. Ils doivent savoir qu’ils dépendent totalement de bonnes ou de mauvaises volontés, qui condescendront, ou non, à leur octroyer le droit ou non de vivre de l’Art qu’ils ont choisi. Car, ne le perdons jamais de vue, sauf pour les quelques privilégiés du système des subventions de l’État -je veux dire les Mandarins, les quelques-uns à qui tout est permis, parce qu’ils trônent sur des matelas de fric qu’ils dilapident avec l’insolence des nouveaux riches- la sanction est économique, changement ou pas changement, seul le vrai riche peut narguer le pouvoir en question. J’en ai connu un, qui voulait investir son argent dans le théâtre. Sa famille a trouvé des juges pour le faire déclarer « irresponsable ». Peut-être ne l’aurait-elle pas fait s’il avait su consacrer ses moyens aux valeurs reconnues -tel un Lars Schmidt ou un Lumbroso- mais il se prétendait découvreur à ses frais : « Au  feu », a tranché la société.
Que doit, que peut faire, face à ce contexte, celle, celui qui a consacré deux, trois, quatre, six mois, douze mois de la vie à créer une œuvre qu’il lui semble impérieux et nécessaire de communiquer ? Savoir qu’il n’a aucun droit, et particulièrement pas à l’arrogance vis-à-vis de ses juges. Après tout, il accepte de se produire devant eux. Vous me direz qu’il n’a pas le choix. En effet. N’empêche qu’il s’y soumet. Il sait que, parmi les membres de ce jury, il n’y a pas que des génies. Même s’ils en affectent l’apparence, il doit être imprégné du fait que ce ne sont pas des amis. Il se rappellera que leur but à eux est de faire des articles qui ne les fassent pas engueuler (les lecteurs qui se plaignent à leurs chefs, c’est mauvais pour eux). S’il les sollicite au risque des les importuner, il ne devra pas s’étonner qu’ils s’irritent et il devra leur être obligé de ne pas avoir fait, éventuellement, passer leurs humeurs dans leurs papiers. Cependant, quoique carpette, il lui sera interdit de se revendiquer victime à priori. Il a des devoirs, et d’abord celui de faire de la belle ouvrage. Ca ne suffit pas, mais c’est élémentaire. Si cette ouvrage est originale, si elle étonne, ce sera mieux. Si elle est à la mode, attention : ce ne sera pas du goût de ceux qui entendent, prétendent la précéder. En vérité, il fera ce qui lui plaira, et il le fera bien. S’il n’a pas de talent, la sélection naturelle jouera, impitoyable. S’il en a, il n’est pas sûr que ses juges s’en aperçoivent. Même s’ils se dérangent. L’événement est précédé de grosse caisse, et tout le monde ne peut pas en bénéficier. Là encore, l’argent est maître.
S’il est certain de son génie, et s’il a tout fait pour que le monde entende son petit pet noyé dans la masse des autres petits pets, et étouffé sous le son des gros pets, il pourra arriver que les critiques lui concèdent la croix de son mérite. Il sera alors « de la famille »… jusqu’au prochain coup où tout sera remis en question, car telle est l’impitoyable règle de ce jeu où les uns ont tous les droits, et les autres seulement des devoirs !
Farid Paya, ayant monté « Armaguedon » ou « Quelques turbulences avant l’aube » d’une part, « l’Opéra nomade » d’autre part, a-t-il en face de la critique l’attitude de modeste qui devrait être la sienne ? Saura-t-il accepter que je lui dise tout le bien que je pense de son petit spectacle d’intervention, suite de DÉSORMAIS, et que j’exprime des réserves sur sa grande réalisation ? Après tout, n’est-il pas légitime que le critique critique, si c’est de bonne foi ? Si ce peut être positif, écouté par le créateur sans mépris ? Le vrai problème de la « critique » n’est-il pas celui de la deuxième chance ? Dire à quelqu’un : « Je n’ai pas aimé ceci ou cela, j’ai raison ou pas, écoutez aussi les autres, je reviendrai et là je jugerai »…
L’OPÉRA NOMADE, dans la même ligne que DÉSORMAIS -je l’ai déjà dit- n’en a pas l’humour. Mais ce bivouac entre des gens du voyage qui semblent surgir du fond des temps, parce qu’ils marchent sur une route dont la réalité n’a rien de contemporaine, a une dimension comique. Le souffle de l’éternité y passe à travers l’anecdote très simple, d’une totale pureté, d’un amour illicite qui naît et ne s’accomplit pas, d’un dépit qui s’exprime, mais qui n’est pas méchant. Trois filles aux voix superbes et deux garçons chantent cet arrêt d’une nuit avec des notes d’une magnifique beauté.
ARMAGUEDON, c’est autre chose : un animateur culturel de l’Armée du Salut a décidé de faire une petite fête. Les clochards mangeront une bonne soupe. On chantera. Il y aura une petite représentation théâtrale. On lira aussi des versets de l’Apocalypse de Jean. Histoire, sans doute, de réjouir les miséreux !
Malheureusement, cette trame de départ inculquée aux artistes     -ceux de l’OPÉRA NOMADE plus trois autres, l’affaire est plus ambitieuse- n’a pas débouché sur un propos lisible au profane, parce que Farid Paya a suggéré à ses interprètes d’apporter LEURS personnalités à l’affaire, ET QU’ILS SONT TOUT CE QU’ON VEUT, SAUF DES CLOCHARDS. Alors, on se laisse porter par une représentation en gros agréable, plaisante, trop longue d’un quart d’heure sûrement, mais qui fonctionne selon une logique certaine. Là encore, les voix superbes s’expriment par sons rauques extraordinaires. Et de plus, rire et sourire sont souvent au rendez-vous. Il n’en reste pas moins que, quelque part, cette soirée des bas-fonds sonne faux.
Farid Paya, qui a admirablement transposé dans L’OPÉRA NOMADE un univers qui lui vient des levers de soleil à Persépolis, n’a pas su inculquer à ses comédiens la sordidité de la clochardisation. Il est têtu : je le vois d’ici. Il va dire qu’il ne l’a jamais voulue. Soit ! Mais alors, qu’a-t-il voulu ? Le critique a-t-il le droit de poser cette question publiquement ? Le créateur s’adresse à un public. Le rôle du critique n’est-il pas d’éclairer ce public trop souvent moutonnier, aisé à manipuler ? Voilà : seulement qu’il soit honnête et ne vise pas, sur le dos d’une œuvre élaborée en six mois, à faire en une heure d’approche superficielle, son minuscule morceau qui figurera dans son anthologie ! Oï, oï, oï ! Est-ce que ce que ce ne serait pas ce que, MOI, je suis en train de faire ?

La  partie de ce compte-rendu qui traite du pouvoir exhorbitant et pourtant nécessaire de la critique est toujours d’actualité presque 30 ans plus tard sauf que la plupart des spectacles n’ont plus le droit d’être jugés. Après un temps d’exploitation ils sombrent dans l’oubli. Ils ne laissent pas de traces.

Une escapade à Lyon

07.12.82 - Revu LES CVOCI dans CRAC au « Théâtre des Jeunes années », sinistre théâtre de la périphérie lyonnaise dont la date d’édification ne me paraissait pas évidente. ON l’a ouvert il y a deux ans. Les bureaux administratifs, au quatrième, sont chauds, accueillants et moquettés.
CRAC n’a pas bougé depuis que je l’avais vu à Prague. Il y a eu des coupures. Notamment, nos lascars ne mangent plus le journal au troisième tableau. Horacek   m’a dit que c’est parce qu’il avait du mal à digérer l’encre d’imprimerie des journaux occidentaux. Il est sûr, en effet, que celle du RUDE PRAVO est plus digeste.

07.12.82 (soir) - François Bourgeat est un adaptateur professionnel. Tripoteur de textes, « exhumateur » d’œuvres qui n’ont été conçues que pour être lues, il est le spécialiste de la théâtralisation des produits littéraires non théâtraux.
Avec CAMUS, UN ÉTÉ INVINCIBLE, qu’il présente au Théâtre de l’Ouest Lyonnais, il sacrifie une nouvelle fois à son système. Outre qu’il a choisi les textes, il est également metteur en scène.
On doit reconnaître de grands mérites à son spectacle. D’abord, au niveau des morceaux qu’il a choisis ; ils éclairent l’œuvre de Camus sous les angles où ils demeurent le plus actuel : son pacifisme, sa foi en l’homme, son horreur devant le fait que des hommes puissent donner la mort à d’autres, sa condamnation du stalinisme, son étonnement devant le soutien que certains philosophes apportent à des doctrines qu’il juge utopiste.
Camus seul, Camus malade, Camus et l’Algérie sont évoqués avec pudeur par deux acteurs et une comédienne. Sur un plateau nu -un praticable, une chaise-, Béatrice Audry, Louis Beyler et Jean-Benoît Terral disent plutôt qu’ils ne jouent, le contenu et la langue de l’écrivain. Ce serait une prestation parfaite pour les Alliances Françaises. Cela m’a donné envie de relire LA CHUTE et, si c’est trouvable, ACTUELLE III, paru et occulté en 1958, où il proposait, paraît-il, des solutions pour l’Algérie.

08.12.82 - « Que veut la jeunesse ? » Rire et danser ». Par ces mots s’achève la poétique théâtralisée proposée par L’ATTROUPEMENT, groupe de Lyon, animé par Patrick Le Mauff, avec des textes du poète grec Yannis Ritsos. La mer, l’huile, le ciel, la femme à sa place, pas une autre, chaque chose d’ailleurs insérée dans un ordre -celui-là vient du plus profond des racines populaires- sont tour à tour évoqués avec des mots et des images très belles (on aimerait bien savoir qui est le traducteur, mais aucun programme n’est distribué au Théâtre Firmin Gémier d’Antony), quoique parfois un peu trop riches en comparaisons destinées à l’imagination visuelle.
Il arrive qu’on pense à Giono, surtout quand le contenu se réfère charnellement à la nature à la fois tendre et dangereuse. Chez l’auteur français que Pétain aimait tant, c’était la terre nourricière. Ici, ce sont les valeurs élémentaires citées ci-dessus, par lesquelles Dieu tient l’homme à sa place, à la fois modeste et importante.
La mise en scène de l’ATTROUPEMENT, ponctuée par une belle musique, notamment entre chaque tableau, est un peu pléonastique. J’ai évoqué Giono ; parfois, c’est à Pagnol que j’ai songé quand, sans doute pour faire méditerranéen, les acteurs se mettent à prendre l’accent marseillais. Ils ont un fort goût de la composition, ces acteurs, surtout l’actrice clown qui, sous son masque, contrefait la vieille, comme j’avais appris au Cours Dullin qu’il ne fallait pas le faire. Par contre, elle est magnifique quand, devenue géante grâce à une chaise sur laquelle elle monte, elle se drape dans une robe tombée des cintres et signifie du regard, et de lèvres méchamment peintes, tout ce que la mer a d’inquiétant.
Cela dit, cette mise en scène est sobre, économe de déplacements : les trois protagonistes qui parlent restent souvent immobiles. Ils ont visiblement conscience de la beauté de ce qu’ils disent, parfois en dialogues entre eux, à tel point que le souci de communiquer ne les agite pas « démagogiquement » : au spectateur de faire l’effort d’attention requis, quoiqu’il soit rendu difficile par l’extrême inconfort auquel sont soumis dos et fesses ! Ces gradins enserrent une aire de jeu semi-circulaire -sans doute s’agit-il d’une orchestra- qui, au dernier tableau, se transformera en ciel par un très joli effet de lumières venant du dessous.
L’interprétation fait-elle à l’humour une place suffisante ? Puis-je croire que le contestataire Ritsos ne s’exprime pas au second degré lorsqu’il situe la femme dans son rôle traditionnel ? Et son hymne aux vertus artisanales est-il sans arrière-pensées ? L’ATTROUPEMENT  lyonnais ne semble pas s’être attaché à lire entre les mots. Mais peut-être n’y avait-il rien à lire d’autre que ce que le poème chante ? Je ne connais pas assez Ritsos pour être affirmatif. Quoi qu’il en soit, si je me pose la question « pourquoi l’équipe s’est-elle investie dans « LE CHORAL DES PECHEURS D’ÉPONGE ? », j’ai envie de dire : parce que c’est beau, parce que c’est étrangement hellénique, très rattaché à la culture antique, et puis aussi parce que cet exotisme dispense entre-temps de plonger dans nos réalités contemporaines propres. C’est une démarche d’évasion propre à faire rêver ceux qui souhaitent se réfugier ailleurs sur une civilisation qui se survit. Sa célébration en exalte des vertus que, quant à moi, j’estime obscurantistes. J’ai lu que les dictateurs grecs n’avaient pas liquidé l’opposant politique qu’était Ritsos parce qu’ « il ne faut pas faire un nouveau Lorca ». Mais, à travers les descriptions du poète andalou de sa société, suintait à chaque ligne dénonciation et révolte. Dans le choix de Ritsos proposé par L’ATTROUPEMENT, je n’ai rien -du moins à travers l’interprétation proposée- détecté de pareil. De toute manière, je doute que ce cas de figure froid aurait pu m’atteindre comme le YOL turc. 

09.12.82 - Dans un style de théâtre complètement rétro, François Joxe a écrit une pièce qui montre une jeune fille « moderne » accompagnée par un copain photographe, faisant une enquête chez des grabataires d’un hôpital hospice sur le thème : « Et si c’était à refaire, recommenceriez-vous votre vie telle quelle ? »
C’est conçu réaliste. Les types humains exhibés son banals. Il y a la sereine absolue, la pute très contente de sa carrière, la « folle », le « ronchon », le vieux professeur qui se demande comment ses travaux se continueront et un couple de vieux amoureux -au point d’en être monstrueux.
Ca se traîne, ça n’est jamais drôle, ça ne touche pas. L’exposition de ces cas simultanés laisse froid. Malgré une distribution en tranche de bisfsteak saignant, où l’on retrouve des gens comme Denise Bailly, Sarah Chandeller, Jacques François Zeller, Fabiène Mai…
François Joxe s’est-il investi personnellement dans cette œuvre désabusée, où l’onanisme tient « annexement » une place de choix ? Sans doute, à travers les cas qu’il explore, dévoile-t-il publiquement des pans de son intimité ? Hélas, le talent est absent. Même dans la scène finale où les gisants, debout, (ressuscités ?) assistent à une cérémonie de leur propre enterrement, après que la « folle » ait crevé le tuyau de gaz et se soit enfoncé un couteau marqué « Peter » entre les cuisses ! Ca s’appelle LES SOUPIRANTS.

13.12.82 - Les de Castauflorac existent. Je les ai rencontrés. Ils n’étaient pas contents. Ils assistaient à une représentation de LA NOCE au Lucernaire. Ils ont manifesté haut et clair leur mécontentement, puis ils se sont  retirés de la salle, dignement. Il faut dire que dans la pièce de Luce Berthommé et François Le Guillochett, leur nom est soumis à une rude attaque : la mère hurlante, figée dans son aristocrate respectabilité grande bourgeoise, le père, Procureur de la République, les deux fils, l’un Polytechnicien, l’autre Énarque, la belle-fille stérile, incarnent jusqu’à la caricature les « vertus » de la France racée. Cette caste jalouse de ses privilèges se trouve confrontée à un problème douloureux : la fille s’est fait engrosser par un militant arabe dont le discours lui avait plu, et elle ne veut pas avorter. Elle veut donc l’épouser. Mais lui, ne s’y prête pas, car ce serait, pense-t-il, la fin de sa carrière politique. Il la « passe » donc à son frère, et c’est au repas de noce que nous assistons. La fille y est tuée par un de ses frères. Un Castauflorac ne pouvait accepter une telle mésalliance.
L’œuvre procède curieusement par flashs successifs de scènes commencées, puis interrompues, puis reprises avec modifications jusqu’à ce qu’apparaisse la version définitive « objective ». Entre temps, c’est un peu comme si l’œil de chaque protagoniste avait vécu les événements selon sa caméra propre, avec au besoin des retours en arrière brefs. Cette forme est très rigoureusement assumée par une troupe efficace, dont on regrettera seulement qu’elle soit constamment au paroxysme du supportable pour l’oreille humaine.
De-ci, delà, les auteurs expriment quelques pensées sur la lutte des classes -assimilée à celle des races-, sur le sort de la femme en Monde Arabe, et sur quelques autres turpitudes du monde actuel. L’abstraction de ces injections tranche sur le concret de l’action.

14.12.82 - Je ne sais pas quoi dire sur LES PALHASSES de Christine Albanel, que Jose Valverde a monté au Théâtre Essaïon avec apparemment quelques moyens. Je n’ai pas pu « entrer » dans l’univers de l’œuvre. Le style n’a pas charmé mon oreille. Le thème ne m’a pas intéressé. L’atmosphère ne m’a pas investi. L’inutilité de l’entreprise m’a semblé éclatante.
D’abord, où cela se passe-t-il ? Aux Antilles ? Des allusions à la canne à sucre y feraient songer. Dans quelque pays méditerranéen ? Une coutume veut qu’un carnaval, chaque année, provoque un défoulement collectif tel qu’il est ressenti avec terreur par ceux qui restent chez eux. Sur leur chemin, les Pailhasses entrent dans les maisons et violent les femmes. Un ethnologue est venu observer le phénomène. Il a choisi comme ancrage une famille où ça ne tourne pas rond dans les têtes, et qui entretient une haine tenace envers les gens de la maison d’en face. Sans que rien n’ait marqué qu’il soit tombé amoureux, il veut enlever la fille… avec l’enfant qu’elle dit avoir dans une maison nourricière au bout du village. Mais l’enfant est mort. L’ethnologue, José Valverde, est ainsi moralement cocu.
Peut-être, si le metteur en scène avait su créer un climat angoissant, serait-il passé quelque chose de l’oeuvrette, qu’aurait pu écrire un Eduardo Manet sans poésie ni professionnalisme. Ce n’est pas le cas.

15.12.82 - LE CIRQUE, à la Huchette, est présenté comme une  « pièce » de Claude Mauriac. Cela me paraît un peu abusif. Cette « pièce » ne contient ni intrigue, ni continuité. À moins que l’apparition entre chaque numéro d’un annonceur, ne constitue un lien suffisant aux yeux de l’auteur pour justifier son appellation. Ce CIRQUE ne présente que des faux  numéros. Il est très pudique : la strip-teaseuse à l’envers, supposée apparaître nue et s’habiller peu à peu, arrive sanglée dans un collant couleur chair comme je croyais qu’on n’en faisait plus.
Les acteurs ne sont pas maladroits. L’apprenti illusionniste fait vraiment des tours de carte. Le jongleur en herbe jongle réellement. Un numéro atteint à une belle dimension poétique. On y voit l’acrobate au trapèze volant, aimant ses deux porteurs à égalité selon qu’elle est sur une des plateformes ou l’autre. Alors qu’elle fait sans risque le numéro de voltige à même le sol de la scène, le sensible Nicolas Bataille a réussi à susciter la notion de danger. C’est très joli. Bref, on passe à la Huchette une courte et divertissante soirée, avec sourires et pointes de poésie. Mais ce n’est pas une pièce. Sophie Fontaine incarne la trapéziste. On aimerait que Jérôme Keen en dompteur sache faire claquer son  fouet.

24.12.82 - J’ai fini l’année en voyant deux divertissements d’Offenbach : « Le Voyage dans la lune », retravaillé par Dominique Houdart, et « l’Île de Tulipatant », réalisé par le bon vieux Maurice Jacquemont.
Les deux spectacles sont très différents. Tous deux sont menés à un train d’enfer, mais le premier, bien sûr, fait la part belle aux formes animées, quoique Jeanne Heuclin se soit adjointe Bernard Valdeneige, acteur d’opérette rompu aux ficelles de l’abattage, pour chanter la partition. Il est vrai que le sujet, inspiré par Jules Verne au librettistes Leterrier, Van Loc et Mortier, se prêtait particulièrement à la fantaisie des marionnettes. Le second, plus délirant, est joué normalement par des artistes jeunes qui ne s’embarrassent pas d’accumuler les degrés.

Un voyage à Genève

06.01.83 - La première réalisation de Benno Besson comme directeur de la Comédie de Genève est incontestablement un coup de maître. Pour cette rentrée au pays natal, il a choisi d’adapter -et vraisemblablement d’adapter beaucoup- une « comédie fabuleuse » de Carlo Gozzi : « L’OISEAU VERT ».
L’intrigue est compliquée et fait la part belle au merveilleux. L’oiseau en question est doté de grands pouvoirs, mais lui-même n’est volatile que dans la mesure où il subit l’effet d’un enchantement. Niché sur la langue d’une ogresse, il exerce ses dons surnaturels pour aider des innocents à vivre et survivre, mais il est l’instrument des appétits de la gloutonne au gré d’une règle de jeu d’un arbitraire absolu. Ce deus ex machina a pris sous sa protection la reine évincée d’un royaume de conte de fées. Condamnée à être tuée par sa marâtre possessive, il la sauve, la cache et la nourrit secrètement pendant dix-huit ans. Parallèlement, ses deux enfants ont été sauvés tout bébés du trépas par un serviteur qui n’a pas eu le courage de les exécuter, et qui les a abandonnés au fil d’une rivière. Bien sûr, ils ont été élevés par deux braves péquenots… qui les ont nourris de la philosophie paradoxale du XVIII e siècle.
Ainsi, découvrant que leurs parents nourriciers ne sont pas leurs vrais père et mère, ils se refusent à leur être reconnaissants : si la femme les a sauvés, c’était pour se faire plaisir à elle-même ! Par magicien interposé -une statue vivante- l’oiseau guide les pas des chérubins et leur édifie un palais juste en face de celui de leur père -le Roi- qui tombe amoureux de la jeune fille… Il y aurait de l’inceste dans l’air si le bon oiseau ne veillait. À la fin, il se révélera prince charmant. J’en passe. Il y a d’autres anecdotes entrecroisées.
Benno Besson a fortement infléchi l’œuvre. Par exemple, la reine déchue n’a pas été cachée dans une caverne ou un donjon, mais sous l’évier. Ainsi mesure-t-elle le temps de son emprisonnement en nombre de vaisselles. Les jeunes gens aimables et philosophes changent de caractère et deviennent capricieux, dès lors que la fortune les élève au sommet de la hiérarchie sociale. Le merveilleux est soumis à la dérision. On peut oser dire que tout est choc de pouvoirs, lutte de pouvoirs. S’il faut « interroger » le pouvoir par classiques interposés, cette adaptation bon enfant est très signifiante. Elle ne va cependant  pas loin. Les thèmes -traduits en termes d’action- sont survolés, effleurés, mais tout a été mis d’abord au service du « spectacle ». Et il faut dire qu’il est superbe, avec des acteurs tous masqués qui ont été dirigés avec une autorité certaine. Leur « jeu », constamment en mouvements, en gestuelle appuyée à la limite de la caricature -cette recette-là vient de D.D.R et vise à situer chacun socialement par quelques gros traits répétés. Par exemple, le roi dit sans cesse : « Je suis seul, personne ne m’aime, c’est dégoûtant », en appuyant sur le « D » et en se courbant de douleur à chaque fois, c’est très efficace-, a été imposé, évidemment, détail après détail. Rien n’y est naturel. Il y a un style d’ensemble. Ou plutôt, chaque personnage a sa ou ses dominantes injectées, et en plus, chaque trajectoire se mêle aux autres selon une certaine direction. C’est un peu La Chatte anglaise du TSE, mais sans réalisme quotidien, en transposition permanente. Un véritable monument de travail qui impose le respect et l’admiration, même si l’on doit regretter qu’un tel talent ne soit pas mis, avec l’engagement politique d’un réalisateur qui a tout de même choisi l’Est pendant de nombreuses années, au service d’un message plus contemporain.
Du moins questionner Gozzi a-t-il le mérite de nous rapprocher d’un auteur mal connu, à l’univers préromantique allemand assez surprenant, à la logique étrange, qui mêle la vie et la fausse mort dans un monde dangereux   mais qui ne fait pas peur, où les statues ressuscitent, leur marbre devenant chair, où les oiseaux parlent.

07.01.83 - Le discours que tient dans la feuille ronéotypée, qu’il fait distribuer aux spectateurs qui viennent voir la version SIDE ONE / POSTHUME THÉATRE DE LÉONCE ET LÉNA au Théâtre de la Bastille, le metteur en scène Pascal Rambert montre à  l’envie à quel point ce jeune réalisateur cherche à trouver, pour lui et pour sa troupe, un créneau tremplin.
Courageusement, il avoue ses contradictions, « entre le travail humble et la douce mégalo, entre la recherche et les salles combles ». Méritoirement, il reconnaît la marginalité de l’entreprise théâtre, dont la société, avoue-t-il, pourrait fort bien se passer. Avidement, il cherche à se situer dans le monde contemporain, et comment ne pas remarquer cette quête qui tranche sur l’indifférence affectée par la plupart de ses pairs, même si la trop fréquente référence aux enculturations chrétiennes ne dénonce une aliénation originelle désormais sans doute inguérissable ? L’aveu, contourné tout au long de l’article, se concrétise dans la phrase : « peut-être » (faut-il aller) « vers un théâtre tragique, où la douleur est de mise et la souffrance son bras droit, vers une cène de théâtre » ! Il est vrai que le vœu de créer « le surhomme peint en jeune acteur, l’inhumain, l’anti-plèbe (sic !) » cadre mal avec l’humilité et le mea culpa : tant mieux.
LÉONCE ET LÉNA, de tous temps, a servi aux jeunes loups à se faire les dents. Rambert y expérimente le pouvoir sur un texte du « sur acteur tendu et sobre, souffrant et qui ne sait pas se taire ». L’œuvre, lâche, peu consistante, se prête, on le sait, aisément aux traitements. Ici, il s’est agi de montrer qu’on savait se montrer. La mise en scène est visible à chaque seconde. Les acteurs, figés dans des plâtrages blancs, sont automates même lorsqu’ils jouent réaliste. Il faut rendre hommage à leur obéissance. Ils sont, selon leurs rôles, situés dans des époques vestimentaires différentes (Parti ?) et environnés de fines colonnes lumineuses mauves, fines comme des rayons laser. Un praticable qu’on déplace crée les plans de jeu.
La nudité finale est habilement asexuée par un voile en plastique fort beau. Il faut reconnaître que cet exercice est assumé sans mollesse, avec conscience, avec vigueur. Les textes que j’ai cités, et qui sont du réalisateur, sont surtitrés : « fragments posthumes d’un potache ». Eh oui ! Qu’il supprime le potache et qu’il remplace le posthume par l’actuel, et Pascal Rambert pourra être quelqu’un avec qui compter.

14.01.83 - C’est Auguste Bartholdi qui a érigé à l’entrée du port de New York la statue de la liberté. L’idée qui est venue à Anne Brigitte Kern a été de raconter l’histoire de cet événement, au gré de trois voyages transatlantiques, deux dans le sens Europe Amérique, celui du milieu dans l’autre, effectués par le sculpteur, sa suite, ses collaborateurs successifs, tel Viollet-le-Duc, Gustave Eiffel, Alexandre Isard.
Successivement sur l’ÎLE DE FRANCE, le BRETAGNE et l’AMERICA, entre 1876 et 1886, le petit groupe est croqué à quelques heures de l’arrivée. Le désoeuvrement des passagers est propice à la conversation.
Jacques Lemarquet a construit sur le plateau de la Maison de la Culture de Bourges un décor astucieux qui montre en simultanéité un salon des premières classes, le pont des troisièmes classes et le bastingage des navires. Ainsi les différences sociales sont-elles signifiées dans un univers intellectuel que ne troublent aucunes réalités quotidiennes, si ce n’est au premier acte, une grève des cuisines, prétexte à évoquer la condition du prolétariat.
En fait, l’objet de l’œuvre est de faire éclater la contradiction entre la LIBERTÉ qu’on va célébrer à travers l’œuvre d’art, et la vérité historique, c’est-à-dire, à cette époque, pour la France les Communards à Aubagne, pour l’Amérique l’extermination des Indiens, pour tous l’impitoyable domination de la Bourgeoisie.
Louables préoccupations, malheureusement exprimées au travers d’un premier degré verbal qui donne souvent au spectateur l’envie de chantonner qu’ « il pleut des vérités premières » ! Anne Brigitte Kern a une grande générosité et le monde dans lequel elle vit la choque profondément. Mais elle ne sait pas qu’au théâtre, la causerie exprimant directement la pensée de l’auteur non transposée ou traduite en actes, est mortelle. La forme de son œuvre est de plus bourgeoisement désuète : on proclame les vérités de gauche en mangeant des petits fours… ou en s’encanaillant autour de boîtes de corned-beef, qu’on se fait une fête d’ouvrir à l’occasion de la grève citée plus haut.
« Comédie bouffonne et historique », a titré Jacques Seiler qui est , comme chacun sait, les « jambes » de la « tête » Anne Brigitte Kern. À force d’admirer l’intelligence de sa femme, il est incapable de la « trahir ». La « bouffonnerie est donc restée au plan des intentions, et on a une comédie tchékhovienne qui n’est même pas du Laville. Aux ambassadeurs d’Henri Bernstein, l’oeuvrette aurait trouvé son contexte !… Au contenu près bien entendu, encore que…

25.01.83 - Georg Kaiser est un de ces auteurs allemands qui ont vécu dans la première moitié du XX e siècle, et dont la carrière à l’intérieur du Reich a été interrompue en 1933. Très ancré dans son époque, puisant ses thèmes dans l’actualité, fortement influencé par l’expressionnisme, il écrivait en tranche de bifsteack saignant.
Sa pièce KREHLER raconte brièvement comment, un lendemain de noce -celle de sa propre fille avec un hâbleur sûr de soi et se prétendant inventeur, ce qui est suspect car il n’a rien écrit de sa trouvaille-, un certain Krehler, comptable de son métier, décide de prendre prématurément sa retraite, quitte à perdre tous ses droits à quelque prestation que ce soit. Son directeur, son gendre récent, son épouse tentent de le raisonner. En vain. L’entêté, en fait, savoure sa vengeance : après trente ans de mariage, son acte réduit sa femme à la mendicité. « Rembourse-moi », lui hurle-t-il avant de trucider le mari de sa gamine et de, lui-même, -sans doute- se suicider. Je dis « sans doute », car je n’ai pas lu l’œuvre, et Robert Gironès, qui l’a montée au Théâtre de la Bastille, a été hanté visiblement tout au long de son entreprise par le besoin de transposer. Ainsi le tableau final montre-t-il le héros s’envolant vers le ciel, tel le personnage de Ionesco enlevé par le vent dans COMMENT S’EN DÉBARRASSER. À mon avis, l’auteur avait dû écrire qu’il se pendait.
Curieuse, cette mise en scène terriblement mode, où pas un geste, pas un déplacement, pas un mot prononcé, ne sont, pendant un long temps irritant, naturels. Tout le jeu est fabriqué, gratuit. Le spectateur doit faire effort pour détecter le contenu -heureusement simplet- de chaque scène. Et puis peu à peu, le jeu réaliste s’injecte, s’insinue, jusqu’à un point où, à mon avis, l’abusif réalisateur a été baisé par le texte qui s’est imposé à lui. À moins qu’il n’ait maîtrisé cet infléchissement. En tous cas, la soirée finit mieux qu’elle ne commence.

26.01.82 - D’où vient que la mise en scène trop visible de Gironès ait un parfum « moderne » et que celle, aussi présente, de Debauche pour le MARIAGE BLANC de Tadeusz Rosewicz ne semble pas mériter cette étiquette ? Pourtant, le fabriqué y intervient aussi : personnages se mouvant au ralenti ou disparaissant par des trappes y font pendant à la gestuelle étrange de la pièce de Kaiser. Sauf que la gratuité n’est pas au rendez-vous. Sauf que le décor d’Yves Lejeune est un classique dispositif astucieusement symétrique à deux étages. Sauf que Debauche, quoique ayant mis sa patte au dessein, s’est attaché à SERVIR l’œuvre polonaise, alors que Gironès s’est surtout préoccupé de SE SERVIR du texte allemand. Mais assez de parallèles d’occasion : MARIAGE BLANC est DU THÉATRE et cela étonne, surprend.
Curieuse œuvre que ce MARIAGE BLANC, qui montre un moment de la vie d’une famille aisée de la campagne polonaise vers les années 1900. Le père et le grand-père sont des espèces de maîtres ayant droit de cuissage sur tous leurs domestiques féminins, ce que celles-ci, d’ailleurs, semblent accepter de très bonne grâce. L’ambiance, dans le domaine, est leste, paillarde, ce que le réalisateur n’a nullement -au contraire- estompé. Seule en porte-à-faux dans ce climat de sexualité assumée, Blanche, la fille, hait son corps de femme et évoque avec horreur ce que pourrait être sa pénétration par un pénis. La seule vue d’un objet y ressemblant la fait s’évanouir La nuit, elle rêve qu’elle tombe dans l’eau et que le liquide entre en elle par tous ses trous. Elle entretient avec sa sœur de lait, Pauline, des relations de tendre complicité quasi-amoureuse. Mais Pauline est une brûlante femelle, provocante et avide de jouissances. Blanche, la bloquée, est hantée par le cauchemar de devenir son propre frère.
La pièce, bourrée de retours en arrière montrant les petites filles dans leurs jeux intimes, se passe le jour, et la nuit du mariage de Blanche avec un garçon d’une naïve virginité. Bien sûr, la jeune épousée se refuse à lui jusqu’au moment où, dépouillée de ses vêtements de fille, elle sera « prête » à partir en voyage en disant à son mari : « Je suis ton frère ».
Le programme nous apprend que Tadeucz Rosewicz « dépeint dans ses pièces la société polonaise, la bureaucratie, les difficultés à vivre, non sans une certaine férocité dans l’humour ». Ici, la critique sociale, si tant est qu’elle se veuille signifiante, ne peut qu’être agréable aux autorités puisqu’elle stigmatise des mœurs d’avant la révolution. Pierre Debauche n’a pas lourdement mis l’accent sur le rapport de classes qui asservit  la cuisinière, la fille de ferme, et même, jusqu’à un certain point Pauline, aux caprices lubriques des mâles ayant le pouvoir. Il s’y complaît au contraire. La permissivité l’amuse, lui semble naturelle. Les filles sont d’ailleurs d’une complaisante bonhomie ! Un masque de taureau symbolise leur soumission. Le rapport entre les deux gamines lui a paru essentiel. Il est traité avec une certaine perversité. Il faut dire qu’Odile Roire en Blanche, et surtout Hélène Lepiower, bien dirigée en Pauline, sont exactes. Ce sont des comédiennes qui se laissent  aller à incarner leurs personnages. Tout comme Françoise Danell, (la mère), Frédéric Ruchaud (la tante), Jean Obé (le grand-père). Ca n’est pas mode. Mais ça donne trois heures de spectacle sans ennui.

28.01.83 - Il y a quelques beautés formelles, au niveau des images, dans le spectacle IDA que Viviane Théophilidès a consacré à Gertrude Stein. La réalisatrice a suggéré à son décorateur, Hugues Aubin, de s’inspirer aux sources du Cubisme, et le signataire des lumières -toutes crues, violentes, en couleurs chromos- Michel Davaud, a eu du talent. D’autre part, j’ai horreur du type de musique qu’a composé Anne-Marie Fijal, mais j’accorde qu’elle correspond au temps évoqué et je confesse qu’elle est remarquablement chantée par Bernadette Val, matrone au physique de cantatrice de concerts pour mélomanes avertis, mais à la vois superbement nuancée. Ce soprano-là, au cours du spectacle, m’a souvent secoué d’une torpeur qui aurait pu devenir sommeillante si je n’avais tenu à examiner de très près le produit culturel proposé par la femme du principal critique du journal L’HUMANITÉ : à sa place, je le dis tout net, ou bien je divorcerais, ou bien je démissionnerais. Car il ne me semble pas correspondre à la vocation d’un journaliste communiste, qu’il lui soit possible de partager l’oreiller avec une personne aussi investie par l’élitisme petit-bourgeois.
Parce que, entendez bien d’abord que, si le spectateur n’a pas au moins quelque connaissance préalable de l’œuvre de Gertrude Stein, richissime Américaine qui entre les deux guerres et même -quoique juive- de 40 à 44, tenait salon artistique d’avant-garde rue de Fleurus à Paris, il se demandera tout au long de la soirée de quoi on lui cause.
Ce que propose la réalisatrice, c’est une variation autour d’Ida, qui multiplie les clins d’œil référenciés au public averti, laissant de toute manière à tous l’impression que tout était débile, à la limite du stupide, dans le modèle. Prétentieusement, sentencieusement, toutes répétées au moins trois fois, les Idas -car Viviane Théophiliodès s’en est payée cinq, sinon six- préfèrent des phrases insignifiantes, inutiles, superficielles. Quel message peut-il surgir, même au niveau du combat féministe dont la porteuse du projet est une prêtresse, de ce long parcours vide ? Je me le demande bien. Mais fi, que parlé-je de message ? Nous nageons dans le pur « Art pour l’art » et, bien sûr, les vaniteuses femelles qui s’y vautrent n’ont eu d’autre dessein que de se montrer, elles, filles, pataugeant dans les délices de leurs virginités culturelles !
Le malaise que j’ai ressenti vient de ce que la metteuse en scène patauge dans sa stupidité avec une inadmissible suffisance, et aussi avec une incontestable méchanceté : « LES FEMMES DANS LE TEXTE », tel est le nom de la compagnie, c’est « LA FEMME EST UN LOUP POUR LA FEMME ». Disposant d’une actrice de grand talent, Michèle Uzan, Viviane Théophilidès l’humilie en lui infligeant un rôle de noiraude muette, ramant, impuissante, pour essayer d’exister sur scène. Par contre, disposant d’une danseuse argentine, Graziella Martinez, qui baragouine un incompréhensible français, elle lui met en bouche de nombreuses phrases. De surcroît, elle lui a inspiré de limiter sa chorégraphie à une gestuelle simpliste. Sa propre fille, elle lui fait incarner une petite idiote. Que c’est  malsain ! Pétant de prétention. Pouah ! Heureusement, il reste Bernadette Val, « celle qui chante Ida », en anglais. Est-ce son physique imposant ? Elle réussit à dominer sa directrice qui, avec elle, perd le POUVOIR. Et quant à Coco Felgeirolles, Ida, l’Ida du premier degré, eh bien elle est tellement inexistante que je l’ai oubliée. D’ailleurs où est-elle, cette Ida-là, Ida « la vraie », dans ce spectacle. Dites-le moi si vous le savez.

01.02.83 - Vu « LA CHIENNE DACTYLOGRAPHE » de Gilles Reignant, mise en scène de Daniel Benoin, avec Isabelle Ehni, Hélène Duc, Jacques Dacqmine et quelques autres, à la Gaîté Montparnasse. Pourquoi s’en souvenir ?

01.03.83 - Me voici obligé d’avoir de la mémoire : comme un crétin, j’ai perdu dans un taxi le carnet dans lequel il y avait la plupart de mes comptes-rendus de Février.
Résumons :
- À Argenteuil, j’avais vu un exécrable spectacle réalisé par Bernard Bloch sur un texte d’Élisabeth Marie. Mou, insignifiant, chiant, comment cela s’appelait-il donc ? Enfouissons cette nullité dans les brumes de l’oubli.

- À Saint-Étienne, par un groupe appelé AUJOURD’HUI CA S’APPELLE PAS, j’avais été fasciné par une exhibition d’enfants handicapés, sous le titre UN PETIT PEU GUIGNOL. On ne sentait aucun voyeurisme de mauvais goût dans le propos, qui n’avait d’autre dessein que d’aider les mômes à se prendre en charge : en leur faisant JOUER leurs problèmes, Boussagol  les en distancie, leur permet d’en prendre conscience. Bien sûr, ce n’est pas vraiment un spectacle. Pourtant, certains moments atteignaient à une réelle beauté.

- C’est à Nantes que j’ai vu un événement, avec le BAS-VENTRE du Théâtre LA CHAMAILLE. Le titre avait de quoi choquer. Le spectacle, en vérité, y correspond exactement puisque son objet est de stigmatiser, non, disons, de constater sans objectivité, que ce lieu du corps humain est étrange, puisque s’y jouxtent les organes de la vie et du plaisir, avec ceux des déjections d’excréments.
Une abondante littérature, de Sade à Bukowski, de Rabelais à Sartre, a exploré cet univers et c’est à travers de tels textes que l’équipe exprime ou qu’elle ressent. Sa réussite est incontestable car elle a su tout dire, voire tout montrer, avec une superbe retenue. Il faut préciser qu’autour de Claudine Hunault, elle-même remarquable, les acteurs sont excellents. La troupe est sans conteste hautement professionnelle.

- Le 15 Février, à Aulnay-sous-Bois, c’était la Première des AMES MORTES de Gogol. De la mise en scène de Mehmet Ulusoy, je garderai le souvenir du merveilleux dispositif de Josef Svoboda, qui occupe sublimement l’espace dans tous les sens, y compris en hauteur. Ah ! Cette dimension verticale, qui fait décoller les acteurs du sol, que n’est-elle plus souvent employée ? Ici, c’est l’auteur, Gogol, qui survole littéralement physiquement son œuvre. C’est très efficace. Je me rappellerai aussi la voiture de Tchitchikhov, et son cocher, joué par un Emiliano Suarez en grande forme lorsqu’il se collètte avec le cheval invisible mais rétif, qui mène la course folle de l’escroc volant de dupe en dupe.
Malheureusement, Mehmet n’a vu du texte que son aspect épique, alors que certains dialogues auraient demandé à être traité de façon intimiste. D’autre part, les personnages manquent de cette individualité que leur eût conféré le grossissement d’un trait de leurs caractères, au besoin jusqu’à la caricature. On rit peu, pas assez. Il y a des moments excellents, trop rares. Et puis le spectacle est excessivement long. Quand on oblige un public à rester face à un spectacle pendant trois heures et demi, il faut savoir maintenir son intérêt éveillé de bout en bout. Or, après l’entracte, il y a des scènes qui semblent interminables, comme celle de Kiriman Ulusoy papotant avec une commère.

À Rennes, le 18, j’ai vu la création des CVOCI : Kasestyck, que Peter Bu a platement traduit par « LA CAISSE ». Ca ne vaut pas CRAC, et il est notamment frappant de constater que les deux clowns manquent, dans ce spectacle, de synchronisme, de rigueur, d’exactitude. Leurs actions restent souvent floues et elles s’étalent trop : le rythme n’est pas trouvé.
Cela dit, le procédé qui consiste à JOUER toutes les choses réelles de la vie est très intéressant. Les acteurs agissent comme des enfants qui se répartissent des rôles : « Alors toi tu serais ci, moi je serais ça ! » Cette théâtralisation du quotidien s’adapte de surcroît à un univers banalisé Est / Ouest où il y a tout, « ou presque », dans les supermarchés, où il y a des chômeurs, des voleurs.
Le « jeu » aide à faire passer des pilules politiques qui sont sûrement mieux perçues à Prague qu’à Rennes. Quand l’anecdote aura été resserrée, le propos sera sans doute satisfaisant.

À part ça, j’ai assisté à un MATCH D’IMPROS à l’Escalier d’Or. Remarquable exercice auquel se soumettent -à l’initiative de la LIF- des comédiens professionnels. Deux équipes s’affrontent sur des thèmes courts imposés par un jury ou par le public. Il y a un arbitre, des règles rigoureuses à ne pas transgresser. Le public vit les exhibitions comme s’il assistait à une partie sportive comptant pour une promotion quelconque. Il est appelé à voter. Il peut lancer, en guise de réprobation, des chansons (qu’on lui distribue à l’entrée) sur le ring. C’est amusant. Bien sûr, cela dépend -car tout est authentique- de la qualité des artistes qui se produisent et de leur inspiration immédiate. J’ai peut-être eu de la chance le lundi 21 février.

Et  puis, 25.02.83 - À la salle des fêtes de Marignane, j’ai vu L’ILIADE par l’ATELIER DU POSSIBLE.
C’est, tout bêtement, un survol en « digest » de l’oeuvre d’Homère, avec comme particularité qu’une partie du texte est dite en grec ancien. La troupe, installée dans la région d’Aix-en-Provence, est presque une communauté. Cela lui a permis d’atteindre dans le chant, dans le maniement des tambours et des flûtes à l’ancienne, et dans la gestuelle, à une perfection remarquable. Les combats notamment, exécutés avec des grands bâtons, sont vigoureux et exacts. Les acteurs savent aussi manier l’arc et la flèche avec précision. Et ils ont beaucoup d’imagination pour inventer des formes vivantes avec leurs corps réunis.
Malheureusement -et j’ai beaucoup pensé au Centre Dramatique de La Courneuve-, en tant que comédiens, ces jeunes gens et jeunes filles doivent encore travailler. Cela est sensible quand ils jouent les dieux dont ils voulu -louable souci- montrer la mesquinerie, et combien ils étaient le reflet -doté de pouvoirs- des défauts humains. Soudain, un côté amateur s’insinue. C’est dommage. Il y a d’autre part quelques longueurs et c’est dommage aussi.
Cela dit, le travail effectué sur une piste de cirque, avec quatre saynètes disposées en carré et un espace « dieux » en hauteur, méritait le détour. L’ATELIER DU POSSIBLE a sans doute de l’avenir.

26.02.83 - Revu, avec bonheur, le CAUCHEMAR À 4 LITRES 12.

Publié dans histoire-du-theatre

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