Du 24 avril au 2 mai 1983

Publié le par André Gintzburger

UN FESTIVAL à CARACAS

24.04.83 - Après dix heures de DC 10 dans la nuit, départ d’un aéroport de Milan situé à soixante kilomètres de la ville, à 1 h 10, arrivée à 5 h 30, me voici à CARACAS.
Hier, en débarquant à Milan, j’ai vu trois quarts d’heure du spectacle monté par Bolek au Cierte, avec quatre Italiens. Il paraît que ce n’était pas au point. Ca ne  m’a pas paru terrible. N’en parlons pas.
L’accueil à Caracas est parfait, et donne une impression de bonne organisation. C’est habile. Après, s’il y a des choses qui foirent, il n’y aura pas eu, avant, d’accumulation de mauvaise humeur. Mais je dois dire que, quand, à l’aéroport, en même temps qu’on vous rend votre passeport, vous y trouvez sans avoir rien demandé une enveloppe avec trois cents trente dollars, soit la totalité des défraiements pour le séjour, ça fait bon effet. Avec ça, être logé dans des vrais appartements -mais dépendants du Hilton- ça va. Bien sûr, ce serait mieux si dans la cuisine il y avait des casseroles, une poêle, des assiettes et des couverts. Mais baste, ne soyons pas chiens ! Nous n’avions qu’à apporter ces ustensiles avec nous.
Une certaine Sonia, comédienne, qui joue en ce moment -mais justement, pas pendant le festival et elle enrage- CONCERT À LA CARTE, de Krotz, est chargée de cornaquer la troupe tchèque avec laquelle je suis venu, ce qui me vaut d’être catalogué dans la nationalité de mes compagnons.
Une dame de la PAGART, qui est venue avec une troupe polonaise dans le même avion que nous, m’a même demandé si j’étais du PRAGOKONCERT. Sonia est dynamique, un peu caporale. Il est six heures du matin et elle voudrait déjà organiser toute notre journée. Nous, on préfèrerait prendre un bain avant. Elle nous emmène prendre un petit-déjeuner, mais pour moi il est déjà midi et je me tape un churrasco, ma foi excellent avec des patates et des bananes légumes. De fil en aiguille, il est 10 heures. Nous passons au bureau du festival. Agitation très nancéenne de la belle époque. Salutations. J’entends prononcer à plusieurs reprises, sur un ton de mécontentement, les mots de ALITALIA. Mes sens aussitôt en éveil me font craindre une bavure. Mais après tout, PEPE n’est annoncé que pour après-demain. Le  mot magique a en tout cas fait disparaître précipitamment Navea. Sonia nous entraîne au théâtre où Bolek jouera. C’est à cinq minutes à pied, mais c’est une épopée car, dans cette ville, rien n’est prévu pour les marcheurs à pied. Hélas, nous ne voyons pas le lieu, car un pianiste y répète et il a exigé qu’on ne le dérange pas.
On va faire la sieste. Elle est la bienvenue. Après deux heures de sommeil, je vais faire un tour dans le « complexe » où est notre hôtel. C’est très moderne, mais d’une architecture assez futuriste pas laide. De ma fenêtre, je vois derrière les buildings des montagnes sur lesquelles sont accrochées des maisonnettes à toits plats, peintes en bleu vif et en rouge terni, disséminées au milieu d’arbres. De loin, ça a l’air pittoresque. Il paraît que ce sont des bidonvilles. Traduisez des maisons sans eau, sans vidange, mais elles ont tout de même l’air d’être vraiment construites. En montant de l’aéroport (car la ville est huit cents mètres de haut dans une vallée et on atterrit au bord de la mer, et la route grimpe ferme), j’en ai vu d’autres grappes, toujours sur les hauteurs, assez jolies à l’œil. Paraît-il qu’il est dangereux de s’y pointer, car la délinquance y fait rage. Sans doute est-ce le cas partout, car on croise un nombre exceptionnel de flics armés et de vigiles pour une démocratie qui s’affirme républicaine. Des slogans et des portraits sur les murs annoncent du reste une campagne électorale.
À 17 h, Sonia nous conduit au théâtre. Cette fois-ci, nous pouvons entrer. Ca ira. Mais mon instinct m’avait bien averti. On a « retrouvé » le fret de la troupe à l’aéroport après l’avoir beaucoup cherché. Il sera dédouané demain matin ! ALITALIA avait mal fait son service ! Je décide de manger un morceau avant d’aller au théâtre, voir d’abord un nouveau spectacle du Théâtre National d’Islande. Souvenir ému d’Inouk. Nous entrons dans une brasserie où la sono dispense des décibels de pays sous-développés. Comme je ne sais pas ce que je vais voir, je prie Sonia de s’informer sur le programme. Tandis que nous buvons une bière inspirée de la Pilsen, elle va téléphoner… revient confuse. Elle s’était trompée d’heure. Le spectacle est commencé depuis trois quarts d’heure ! Tant pis. Ca aurait pourtant été l’occasion d’avoir une adaptation en islandais d’un Nô japonais adapté en moderne par le fameux Mishima, « Le tambour de soie », transposé par Sveinn Einarsson dans le monde occidental. J’y aurais assisté à l’amour (silencieux comme le tambour) d’un vieil homme pour une jeune personne, dans le cadre d’une maison de couture. Merde alors, quel dommage. Je vais me rabattre sur l’autre spectacle prévu pour 21 h, correction oblige, LA CHARITÉ DE VALLEJO, monté par Carlos Jimenez, le Directeur du festival. J’en suis à la moitié de la Parilla Argentina que je mange, quand Sonia sort le billet de son sac, le regarde et blêmit. Elle s’est encore trompée d’heure ! C’était à 18 h 30 et pas 21 h ! Je décide d’aller me coucher.


25.04.83 - Debout à six heures du matin après neuf heures de sommeil, je vais faire un tour à la fraîche dès sept heures, après avoir pris un solide breakfast. Les signes tiers-mondistes sont éclatants dès qu’on s’éloigne du bloc Hilton, et même simplement dès qu’on passe dans le complexe voisin. Tout est neuf, mais c’est comme si tout était déjà vieux. À cette heure-là, une faune en chemisette et pantalon léger glisse le long des murs, mais il y a aussi des gentlemen coquets qui s’affairent vers les officines bancaires et assimilées qui ouvrent à huit heures. (Elles ferment de 11 h 30 à 14 h 30 quand le soleil est à la verticale). Il y a des gros nuages au ciel. C’est la saison des pluies.
Avec les deux frères techniciens de Bolek, on se pointe au théâtre à l’heure convenue : 10 h. Difficultés pour entrer : des militaires nous obligent à passer par les bureaux. Dedans, nous constatons que la moitié des praticables demandée est là, sans plateformes ; il faut patienter. Sonia, qui se pointe, me révèle que les gens au Venezuela « sont souvent en retard et ont quelque peine à s’organiser. » Je fais quelques emplettes culinaires pour tuer le temps. Puis, je rentre à l’hôtel et j’ai avec Bolek une longue et intéressante conversation… sur la crise du théâtre en France.
Un petit problème se pose : le gaz a été coupé dans l’appartement 807. Par chance, au 805 il marche, mais c’est une erreur. Les gens du festival n’y ont pas droit. À partir de cet instant, la journée va être marquée par des mesquineries qui vont créer de l’énervement. Après le gaz, ce sont les minibars qu’on vient retirer des frigidaires. Ce soir, en rentrant, il y aura une scène désagréable. Un gérant pète-sec et méprisant prétendra me faire changer d’appartement. À onze heures du soir, parce que, avec les machinistes tchèques, j’occupe quatre lits alors qu’on n’a droit qu’à trois. La colère que je pique provoque l’arrivée d’un responsable du festival. Apparemment, il arrange les choses… après qu’il a compris que je dois être traité en privilégié.
Ces incidents, qui indiquent une mentalité militaire, vont avec la très grande pauvreté qui m’a frappée dès que je me suis aventuré dans des quartiers sans buildings. Il y a des rues entières bordées de maisons en style hispano colonial délabrées. Point de mendiants, ils doivent être pourchassées, mais le contenu et l’allure des boutiques, je devrais dire les échoppes, indique bien que les gens n’ont pas d’argent.
Cela dit, dans notre théâtre qui s’appelle CAN TV (il appartient à la compagnie du téléphone), les choses s’arrangent au fil des heures. Nos caisses arrivent, les praticables en totalité, et même la poule… attachée par la queue ! Le seul pépin, c’est le drap demandé à huit mètres de long… qui en a 1,50 ! Ca n’est pas grave. Je vais voir un premier spectacle, celui de CANDELARIA (Colombie). J’aurais bien aimé comprendre le sens du titre : DIALOGO DEL REBUSQUE. Si j’ai bien compris, il y aurait entre le metteur en scène Santiago Garcia et l’écrivain Don Francisco de Quevado y Villegas un type de rapport équivalent à celui de Pradinas et Gautré. « Expérience linguistique », l’œuvre est le fruit d’une collaboration. Il s’agissait de raconter la vie d’un mauvais garçon, un Scapin antipathique. Mais la narration est sans cesse contrariée par l’irruption d’événements qui en empêchent la continuité. C’est l’occasion de montrer, dans un mélange des temps, une imagerie baroque à grands renforts de masques, de têtes de morts, de corps contrefaits. Comme si la cour des miracles s’était mise à donner un spectacle. C’est drôle, outré, forcé, jeux appuyés. La Commedia dell’arte à l’Espagnole n’est pas légère. C’est incontestablement spectaculaire.
À 21 h 30, je vois le premier acte d’un autre spectacle, argentin celui-là, KATHIE Y EL HIPOPOTAMO, de Maria Vargas Llosa. Cette fois-ci, le théâtre est moderne et flambant neuf. Celui qu’on avait accordé aux Colombiens était plutôt du genre Centre Berthelot à Montreuil. Le rideau se lève sur un décor de salon conventionnel, comme on n’en fait plus. Mise en scène par Emilio Alfare dans un style carrément de boulevard, l’œuvre raconte l’histoire d’un couple qui s’est imposé de se mentir deux heures par jour. Pour elle, c’est un jeu, pour lui, c’est parce qu’il est écrivain et que ça lui donne des idées. Mais un mensonge n’est jamais innocent... Il y a eu un entracte au bout de cinquante minutes. Je crois que vous ne saurez jamais comment ça finit !

26.04.83 - Ce soir, c’est la première de Pépé. La soirée risque d’être longue. J’essaye de me lever tard, mais bernique, à six heures je suis éveillé. À sept heures vingt je me douche, et à huit heures je suis en train de me faire un petit-déjeuner avec saucisse et pancake.
Et puis je vais voir Andress Neumann qui est venu avec sa gamine de onze ans, et qui s’est logé à ses frais au CARACAS HILTON. En fin de compte, toute notre petite troupe se retrouve autour de l’estimable piscine de cet établissement. Pas de problème à résoudre aujourd’hui. Farniente. Je téléphone à Thérèse. C’est Monique qui répond mais Thérèse me rappelle. La connexion fonctionne. Je mange un melon / jambon, puis je me sape Cardin pour honorer professionnellement la représentation. Notre théâtre, le CAN TV, a été balayé. Ce n’est pas le plus moderne de Caracas. Mais il plaît à Bolek. La représentation est triomphale. Elle est, il faut le dire, remarquable. « C’est un classique », tranche Andress dont la gamine a été enchantée, et qui, du coup, vient souper avec nous dans un restaurant italien chic où l’on refuse l’entrée à Pavel Tichy, parce qu’il se ballade en short. À la fin du spectacle, l’Ambassadeur de Tchécoslovaquie est venu féliciter les artistes. Il a tout à fait le physique de l’emploi mais, sans doute pour montrer qu’il est un ouvrier, il s’attarde plus longuement à parler avec les techniciens qu’avec Bolek. La troupe décroche une invitation à un lunch pour demain. J’y suis convié un peu du bout des lèvres. Je pense que je n’irai pas.
Ca fait trois fois que j’assiste à un spectacle du festival, trois fois dans des salles bourrées. Pourtant, en ville, il n’y a pas une atmosphère particulière. Rien, si ce n’est des drapeaux à la porte de notre résidence, n’indique la fête. Une ville de 2.000.000 d’habitants, dont une énorme part très économiquement faibles, c’est trop grand. Mais visiblement, le cercle des initiés est au courant.

27.04.83 - Andress me raconte que ce sixième festival, au vaste et riche programme, est sans doute le dernier. Il ne plaît pas aux politiciens xénophobes qui s’affrontent actuellement en campagne électorale, parce que Carlos Ximenes est argentin et que presque toute son équipe est étrangère. Très soutenu par la femme du Président de la République, il risque gros à chaque remise en question. Bon. J’ai bien fait de venir cette fois-ci. Ce matin, je décide de partir en ville à l’aventure. J’avais changé cent dollars au bureau de l’hôtel et j’avais obtenu sept cents Bolivars. Cette fois-ci, je vais dans une banque et l’on me donne huit cents Bol. Il est vrai que c’est au prix de formalités longues et sans aménité. Seulement, la différence représente deux bons repas. Ca vaut le coup. Même si cela amène à constater encore que ce peuple manque gravement de gentillesse. Je marche un moment à la recherche d’un espace piétonnier et commerçant qu’on m’a enseigné. En vérité, je tourne le dos à SABANA GRANDE parce que j’ai lu la carte à l’envers. Heureusement, je tombe sur une station de métro et j’ai l’inspiration de le prendre. Bon Dieu ! Quel beau métro, tout neuf, tout propre, plus luxueux que celui de Prague avec du marbre partout.
Mon excursion m’apprend que la ville n’est pas d’une grande beauté, mais que nous sommes sûrement logés, entre deux autoroutes, dans un coin spécialement moche. SABANA GRANDE a un côté calme fort agréable, et il y a en ville des parcs où des tas de gens font de la gymnastique ou lisent. C’est notable qu’il n’y a ni  mendiants ni prostituées. Mais ça a sûrement le sens d’une police sans humour. Par moments, on croise des types désoeuvrés pas très rassurants. Mais ce matin, je suis pratiquement habillé comme eux. Je ne dois pas leur sembler une proie intéressante. Ils ne me jettent même pas un œil. Il se met à pleuvoir, des grosses gouttes énormes.
Je vois deux spectacles dans ma soirée, et je dois dire que le premier, celui qu’a monté Carlos Gimenez, m’a épaté. LA CHARITÉ DE VALLEJO montre la mort du poète péruvien Casar Vallejo en 1938, à la Clinique Villa Arago de Paris et, parallèlement, son séjour à l’hôpital de la Charité en 1923. L’univers de l’artiste est ainsi limité à la discipline des infirmières et des médecins. C’est en somme son rapport à tous ceux qui aliènent sa liberté, y compris celle de crever où il voudrait, qui est évoqué. Gimenez ferait bonne figure parmi les rois de l’esbroufe à la Parisienne, car il a un vif sens du spectaculaire. Le clou, c’est quand, tout à coup, les gradins sur lesquels sont assis les spectateurs reculent sur des roulettes insoupçonnées et découvrent la salle commune de la Charité, alors qu’au début, le public était nez à nez avec la chambre de la deuxième clinique. Mais cet effet n’est pas le seul, et il apparaît que l’œuvre du Vénézuelien Larry Herrera est intéressante au niveau du contenu, en ce sens qu’elle dénonce, du moins est-ce ce que j’ai cru comprendre, l’irruption de la politique dans la vie, entendez au point d’en supprimer toute possibilité de privé. Dans une quelconque Cartoucherie, cette production de vingt-sept personnes aurait ses chances si le texte, ce que je n’ai pu appréhender qu’à peu près, est à la hauteur du spectacle. 
Quant au REPLIKA du Teatr Studio de Varsovie, je dis franchement que j’ai détesté ça. Je sais que la réalisation de Josef Szajna est célèbre et qu’elle illustre une certaine tentative de théâtraliser un certain type d’art plastique. Mais bon Dieu, je gueule tout le temps que les Juifs passent leur vie à célébrer éternellement l’holocauste. Les Polonais doivent tous être juifs ! D’un tas d’ordures très beckettien, surgissent, si j’ose dire car cela se fait très lentement, quatre épaves humaines qui, peu à peu, se mettent à jouer avec des objets, du genre de jambes orthopédistes ou grands mannequins qui se dressent comme des diables. Un militaire hurlant et marchant au pas de l’oie terrorise ces pauvres hères. Au loin, un tableau montre, de dos, l’ombre de Lénine levant le poing. C’est l’endroit que choisirent les malheureux pour clouer un Christ sanglant.
Comme vous le voyez, le symbole ne manque pas. Un grand tableau montrant un déporté en costume rayé dédouane l’entreprise : le soldat est allemand, les victimes datent de la guerre. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir les oreilles très fines pour entendre l’autre message. Chut ! Devinez ! Cris, vociférations, plaintes sont les seuls sons de l’affaire. Il faut dire que la fin est heureuse. Le tortionnaire est  terrassé. Les déshérités remettent tout en ordre avant de quitter la scène. En une heure, j’allais oublier de le dire, ils ont déplacé le tas d’immondices de deux mètres.
REPLIKA se jouait dans un magnifique espace moderne, une sorte de Schaubühne en plus grand. Il est remarquable qu’il y ait à Caracas tant de théâtres. Et surtout des tout neufs qu’on achève à peine. Le complexe ATENEO est réellement superbe. Et il est certain que le public est partout très nombreux et très civilisé. Ce public appartient évidemment aux classes moyennes. Il n’est aucunement sous-développé. Par contre, le petit peuple des couloirs est bruyant et il y a beaucoup de retardataires, d’autant plus visibles que, d’ordre du gouvernement, les spectacles sont obligés de commencer à l’heure pile.
À minuit, après une interview TV au cours de laquelle Bolek a eu à répondre à des questions comme, « comment peut-on être un enfant terrible en Tchécoslovaquie ? », nous faisons un saut au Teatro Permanente. C’est le classique lieu de rencontres des troupes, comme à Nancy. Le hangar, ici, a à peine été aménagé. On y boit trop, on y mange mal et pas assez, on y danse, on y drague. Quand je suis rentré vers trois heures, on devinait sans peine quels couples allaient passer la nuit ensemble.

28.04.83 - Naturellement, je suis réveillé à huit heures. J’appelle Andres car il y a un problème de fric dans l’air : « ils » veulent payer Bolek avec un chèque sur une banque de New York, qu’il toucherait à Brno!!! Je lui demande d’arranger ça. Puis je finis de lire LE PANTALON que j’ai apporté. Ce livre d’Alain Scoff violemment antimilitariste est remarquable, n’est en rien une pitrerie. On y rit pas. La rigueur est parfaite, et on a beau savoir -hélas- comment ça finit, le suspense est totalement assumé. Vraiment, c’est une dénonciation utile en termes de haute qualité.
En attendant qu’il soit l’heure de commencer la journée, vers 17h, je lis la pièce de Janine Worms. Quel courage ! En vérité, le « calcul » que doit jouer Pierre Santini, se laisse lire, quoique tout y soit trop harmonieusement balancé. C’est l’histoire d’un rond de cuir amoureux de la maîtresse du patron et haïssant ce dernier, qui rêve qu’il devient Dieu au terme d’une ascension imaginaire fabuleuse, mais qui, arrivé au sommet de la gloire, rejettera successivement tous ses acquis jusqu’à se retrouver dans sa position primitive d’humilié chronique. Je ne sais pas si à la représentation l’acteur saura suffisamment diversifier son jeu pour éviter le ronron du monologue. Je n’ai pas décelé de ruptures écrites dans le texte.
À 17 h, coup de fil de Novea ; ils se sont débrouillés : Bolek recevra du cash ! À 14 h ; Thérèse m’avait appelé et m’avait trouvé enroué. En effet, il ne fait pas chaud aujourd’hui et j’ai même sorti le pull-over ! Il m’est indispensable, et même la veste de velours, le soir, pour assister en plein air, dans un théâtre « à l’antique » immense, à la première partie de la fameuse trilogie d’Eschyle par la célèbre SCHAUBÜHNE de Peter Stein. On m’avait demandé si je souhaitais assister à la représentation de dimanche, soit l’intégrale du spectacle en huit heures. J’ai vu une heure d’AGAMEMNON, moitié assis sur les rudes marches de pierre, moitié debout, pour mieux voir -parce que la pente de cette copie vénézuelienne des théâtres romains a dû être corrigée par un ami de Vitez- et honnêtement, compte tenu du fait que je connais l’anecdote, je pense que c’est suffisant. L’œuvre d’Eschyle est  mise en scène avec une grande rigueur, mais à Caracas, les chœurs parlés étaient rendus flous par un écho. Je ne me suis pas explicité le parti qui a consisté à vêtir Oreste comme s’il jouait Arturo Ui. Electre et les femmes sont vêtues de longues robes noires d’époque indéfinissable. Elles signifient le deuil. Clytemnestre porte une longue robe du soir mauve et collante. Ce parti de modernisme, qui contraste avec le jeu très classique des protagonistes, -quasi-conventionnels- et avec les éléments grandioses des ensembles, dans un style très T.N.P. d’avant Vilar, ne doit pas être innocent, s’appliquant à des personnages dont tous les gestes et actes sont prédestinés. Le programme précise, d’ailleurs, que Stein a voulu « chercher une équivalence entre la culture grecque et celle de notre temps, en un montage où s’exprimerait toute l’histoire du théâtre ». Ambitieux dessein. 

29.04.83 - Pour la troisième fois, je me rends au festival pour toucher les six mille dollars dus à Bolek. Par faveur spéciale, je les aurai en espèces. Paraît-il que nous serons les seuls à être réglés de cette manière. En attendant,  je suis renvoyé à seize heures. « On » est en train de faire les formalités.
Je suis invité à déjeuner par Gimenez. Trente et un ans, joli garçon, il va répondre à mes questions pour     ACTEURS. Il y en a une toutefois qu’il élude : « Quelle est la nature de vos relations avec Jack Lang ? ». Argentin, maintenant naturalisé Vénézuelien -il l’a été par le Président en même temps qu’il recevait une décoration, à l’occasion du Festival des Nations en 1978- il a commencé à faire du théâtre à quatorze ans. C’est avec la troupe de l’Université de Cordoba qu’en 1965 il est venu au premier festival de Nancy, en même temps qu’à Cracovie et à Wroclaw. À ma question : « Qu’est-ce qui a pu vous inciter à venir à Nancy, alors inconnue ? », il répond : « C’était formidable. Quelqu’un (Lang), qu’on ne connaissait pas, nous écrivait qu’il nous connaissait et il nous invitait ». « Nous sommes venus en bateau. À Marseille, nous avons loué des voitures. La première fois que nous avons vu un panneau annonçant Nancy, tant de kilomètres, nous nous sommes photographiés avec ! » Gimenez eût au cours de ce voyage le premier prix pour une réalisation de lui, non à Nancy, mais à Cracovie : EL OTRO JUDAS, de Abelardo Castillo.
Mais l’Argentine toujours entre deux gouvernements militaires pesait au jeune homme qui refusait de s’autocensurer. En 1969, il est « sorti » dans la même vague que tant d’artistes que nous connaissons. Lui, s’est arrêté à Caracas.
L’occasion de créer un festival à Caracas est venue de l’enterrement en Colombie du festival de Manizales. Là-bas, l’argent venait du café. On avait construit un complexe culturel fabuleux, le Fundadore, mais les gauchistes s’étaient emparés de l’entreprise et l’avaient politisée à l’extrême. Le théâtre devait être réduit à sa plus simple expression : ni lumières, ni décors. On avait fait un scandale à Vargas Llosa et Garcia Marquez parce qu’ils avaient utilisé des accessoires dans un spectacle. Les planteurs ont retiré leurs fonds. Les pétrodollars sont entrés en 1973 dans le jeu culturel.
Gimenez avait bien fait les choses ; il y avait un jury composé de quatre personnes : Pablo Neruda, Asturias, Ernesto Sabato… et Jack Lang. À part le dernier, rien que des prix Nobel. Après le premier festival, il y en eut en 74, 76, 78 (Festival des Nations), 81, et celui de 83, le sixième, rendu difficile par la dévaluation du Bolivar, cent pour cent !!! (où sont nos 8 % Delors ?). Quand ils ont engagé les troupes, il fallait quatre Bols pour un Dollar. Il en fait 8,60 à présent. Mais il existe un « Dollar préférentiel » resté à l’ancien cours. C’est celui-là qu’ils ne peuvent lâcher que par chèques payables à l’étranger !
Ce festival se veut le reflet « d’un miroir dont le reflet change tout le temps », car le Venezuela est un tiers-monde en évolution permanente. « Ceux qui joueront un rôle dans l’avenir sont ceux qui vont au festival. » Ces publics, très « bons publics », ce sont donc les hommes et les femmes qui prendront demain la tête du monde. Car pour Gimenez, il n’y a pas de doute : c’est ce continent qui va prendre la relève. Ces pays ont été prodigieusement marqués par l’Espagne, dont la colonisation a été beaucoup puissante que les autres. « Les Espagnols ont fabriqué une race », parce que chaque fois qu’un conquistador couchait avec une Indienne ou une Noire, « il pensait acquérir une âme à Dieu ! »
Cela dit, il y a des pays à culture plus ou moins marquée aussi par les civilisations trouvées sur place. Au Venezuela, il n’y avait que des tribus éparses. D’autre part, l’identité nationale est récente. Le sixième festival s’inscrit dans les fêtes de la célébration du deuxième centenaire de la naissance du « liberator » Simon Bolivar. Pour la classe moyenne, le festival est un moyen de « démystifier les dieux ». Les Stein, Strehler, Schumann etc. sont des inconnus ici. On en a entendu parler comme de génies. On va montrer aux gens ce qu’ils sont.
Avec un budget de 2.000.000 de Dollars US, le festival compte beaucoup sur les gouvernements intéressés pour payer voyages et même cachets. Mais il ne se laisse pas imposer ce qu’il ne veut pas. Il ne voulait pas des TROIS MOUSQUETAIRES de Maréchal ni du CAVALIER SEUL. La France est la grande absente du festival, « la France Socialiste », comme on dit ici. « Jack Lang ne nous a pas aidés », dit Gimenez. « On n’a vu que Sylvie Depondt. Qu’est-ce que c’est que cette bonne femme ? » (sic !) Je demande encore comment ont été fait les choix de la participation vénézuelienne. Ca m’intéresse parce que je veux comparer avec mon parti nancéien. « C’est le syndicat qui a choisi ! » Parbleu, Ponce Pilate participe et se lave les mains ! Malin, gros malin. L’État a payé toutes les productions.
Gimenez parle avec beaucoup de flamme. Il y a de l’amour dans son expression. Quand il dit qu’il aime ce pays, il faut évidemment le croire. Comme il faut le croire quand il affirme qu’il procède à la démystification des dieux « avec un grand amour ».
Tout ceci se passe dans un excellent restaurant à viandes. Monique serait ravie, encore qu’elle trouverait tout trop cuit et qu’elle se demanderait pourquoi personne ne songe à offrir du vin. Chacun reste sur son apéritif, moi, vous avez deviné, whisky, dont on m’en ressert quand mon verre est vide. Mais Novea fera tout le repas au Campari-soda !
À 16 h 30, nous revoici tous au festival. On m’y montre le chèque rédigé à mon nom, mais il est trop tard pour aller le toucher ! Je dors une demi-heure. Puis je prends un taxi et je fais connaissance avec les embarras de Caracas. Je mets une heure pour atteindre un théâtre à l’autre bout de la ville, où joue une troupe chilienne. Le groupe ICTUS joue SUENOS DE MALA MUERTE de Jose Danoso. J’avais été attiré par le sujet. Trois contes allaient être joués, placés dans le contexte de ces sociétés marginales « vivant dans la périphérie de Santiago, lieux d’en bas où la mort  rôde, où les protagonistes se meuvent en un climat irréel avec des vies misérables sans apparentes possibilités de sorties ». Malheureusement, je n’ai pas eu l’impression que le spectacle répondait aux promesses contestatrices du programme. Fort bavard, je n’ai rien compris aux dialogues et, si la réalisation m’a paru pauvre, c’était seulement au niveau des décors et de l’imagination.
Le soir, Première du NAUFRAGÉ, que j’aime décidément moins que PÉPÉ. Cette performance d’homme seul est trop jouée en plans excessivement distanciés : « je joue », « je joue à jouer », « regardez, je vais jouer ». L’aliénation est impossible. D’autre part, le mystère est trop promptement levé : quand l’homme entouré d’eau écoute son dialogue avec le docteur, durant son sommeil, on a compris qu’il ne s’agissait que d’imagination. De plus, Bolek, un peu fatigué sans doute, n’était pas très exact. Nous finissons la soirée à une terrasse de bistrot de Sabana Grande, assez agréablement. La pluie s’est arrêtée de tomber.

30.04.83 - La veille du premier mai est sensible dans la presse et dans la rue. Au supermarché, il y a l’affluence et les avenues sont carrément bondées par des bagnoles immobilisées. C’est la vision apocalyptique décrite dans les livres de science-fiction.
Avec certaines « personnalités », je suis invité à bouffer par l’Abirached  local. Je suis visiblement entré dans le cercle des privilégiés. Après tout, je ne suis pas le seul Français ? Repas très collet monté. La veste de Cardin sert. Je suis assis en face de Madame Neruda, dame raisonnablement âgée très convenable, et de Nina Vincchi, qui daigne me découvrir. Je laisse ma carte au Directeur du Théâtre San Martin de Buenos Aires, qui, entre parenthèses, me parle du PIÈGE DE MÉDUSE comme d’un spectacle pas terrible. Je cause aussi avec un petit monsieur de Lima très gentil. Malheureusement, Szajna est à la même table, et quand un Polonais commence à gloser, ce n’est pas rien. Le soir, je réussis à atteindre le Théâtre National où je verrai, enfin, le fameux ARLEQUIN SERVITEUR DE DEUX MAITRES pour lequel je me suis toujours refusé à faire des bassesses à Paris. C’est un joli théâtre à l’Espagnole, avec deux balcons et des sièges confortables bleus et un plafond peint avec lustre. Quant au spectacle, l’Arlequin, Ferrucio Soleri m’a semblé un peu bedonnant, mais quelle fête ! Sa réputation n’est pas surfaite.

01.05.83 - Vous auriez pu penser que l’Ambassade de Tchécoslovaquie fêterait le premier mai, ou s’intéresserait à regarder les manifs vénézueliennes. Pas du tout. Ces messieurs nous font lever à sept heures pour nous emmener à la plage à deux cents kilomètres de Caracas. La publicité dit que les plages du Venezuela sont en sable, immenses, bordées de cocotiers et propices au surf grâce aux rouleaux qui déferlent sur elles. Bon, tout est vrai, surtout l’immensité. Mais les cocotiers sont étiques, le sable est plutôt une poussière grise et les vagues sont loin d’avoir la limpidité qu’on rêverait. Mais surtout, ce que les affiches oublient de dire, c’est que chaque pique-niqueur laisse sur place tous ses déchets. Ainsi la plage est-elle un amoncellement de boîtes de bière vides, de papiers gras, de bouteilles en plastiques. Apparemment, personne ne ramasse jamais rien. Alors, entre trois baignades dans des vagues un peu semblables à celles de Donant, mais faites d’une eau à trente-deux degrés, je suis resté debout pendant quatre heures sous l’ombre rare d’un de ces arbres, et j’ai pris un coup de soleil car cette station s’est passée entre onze heures et quinze heures. Cela dit, la route pour arriver à ce dépôt d’ordures, traverse une forêt vierge sans arbres très hauts, mais superbe, et les haltes sont très nord-africaines. Je me suis assez réjoui à voir l’attaché de l’Ambassade tchèque marchander un sac que Chantal voulait s’offrir. On a beau être le représentant d’une démocratie populaire, le tiers-monde c’est le tiers-monde, n’est-ce pas, et on ne va pas payer la marchandise plus cher qu’elle ne vaut, pas vrai ?
Le soir, j’assiste à ce qui me semble être le plus important dans le festival, à une représentation du Teatro Albertio de Buenos-Aires. Le saviez-vous qu’en 1981, deux cents cinquante artistes argentins, en pleine dictature militaire, « qui semblait alors inamovible », ont créé un mouvement qui réunissait, hors des heures de représentations professionnelles, des comédiens, des auteurs, des décorateurs, qui jouaient, écrivaient, environnaient sans gagner d’argent, des œuvres courtes qui parlaient en des termes non « officiels » de la réalité argentine ? Le saviez-vous qu’un attentat avait détruit le Teatro del Picadero, où ils s’exprimaient, et que cela avait provoqué un grand mouvement de solidarité ? Le saviez-vous que ces « amateurs » rencontraient, grâce au prix des places qu’ils pratiquaient, un succès énorme en Argentine auprès d’un public populaire ? J’ai vu deux de leurs réalisations.
PRINCIPE AZUL, de Eugenio Griffero, est surtout l’occasion d’une exhibition de deux acteurs dont l’un, Jorge Rivera Lopez, (interdit de TV à Buenos-Aires)   est une sorte de Tati extraordinairement poétique. C’est la rencontre de deux hommes vieillis, qui ont partagé, jadis, un même amour. La sérénité gentille les habite désormais et ils expriment leur résignation en une demie teinte très fine.
L’autre, OFFICIAL 1 °, est un violent réquisitoire contre la justice. Cela se passe dans le bureau d’un juge. Homme médiocre mais formaliste, les dossiers des « disparus » s’envolent. On ne les trouve pas, mais les armoires sont emplies de cadavres. À la fin, les morts rampants -ils sont plus de vingt-cinq- envahissent l’espace de jeu. C’est Carlos Somigliana qui est l’auteur de ce pamphlet, dont Bolek disait en sortant : « Il faudrait montrer ça en Tchécoslovaquie pour que les gens voient comment la justice est rendue en Argentine. »

02.05.83 - C’est le jour de l’argent. Avec mon chèque de six mille Dollars et la comptable du festival, je vais à la banque. Au bout d’une bonne heure de palabres « tropicaux », on me remet cinq mille neuf cents cinquante Dollars ! La banque piquait sa commission. On me file le reste au festival en Bolivars. Puis je déjeune avec Andress qui a promis de me payer ce qu’il doit. Nous mangeons au barbecue du Hilton près de la piscine (buffet genre Club Méditerranée en moins copieux : les riches clients sont réputés frugaux) mais il ne peut m’allonger que trois cents cinquante Dollars. Il manie des liasses de Bolivars pour me tenter, mais je n’en veux pas !
Rentré au ANAUCO, j’apprends qu’un des deux techniciens de Bolek s’est fait agresser hier soir en sortant du Théâtre Permanent, où il avait eu l’idée d’aller faire un tour. On l’a assommé et on lui a piqué deux cents Bolivars et sa montre… tchécoslovaque ! Du coup, ce soir, je sors sans ma Tissot et sans un rond. J’avais un billet pour voir un spectacle de quarante minutes. Mais une bousculade de type Wroclawienne m’empêche d’entrer. Je ne saurai jamais ce que j’ai -ce qu’ils ont- perdu. C’est la dernière de Bolek, l’empaquetage, je me rends au CAN TV. Décidément, j’aime moins NAUFRAGÉ que PÉPÉ. Bolek y a accumulé les gags performances qui font à chaque fois dire qu’il est formidable, mais il y a, à mon avis, trop de remplissage gratuit. Et puis, je reviens sur le suspense. Il me semble que moi, j’aurais attendu la fin pour signifier qu’il s’agit d’un malade qui délire. Enfin, c’est un succès, mais PÉPÉ était un triomphe. À la fin du spectacle, le camion du festival est déjà là pour embarquer les caisses. À partir de maintenant, elles vont suivre le mystérieux itinéraire qui nous les rendra à Milan en temps voulu… ou pas ! Mais que faire ? L’accompagnatrice polonaise, dont la troupe et le matériel suivent notre sort, est très agitée. À quoi bon ?

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