Du 29 au 31 juillet 1978

Publié le par André Gintzburger

29.07.78 – Avignon 1978 ressemble à Avignon 1977. De la gare à la Place de l’Horloge, je suis agressé par la multitude des affichettes « off ». Toutefois, je note que des panneaux municipaux (gratuits et nombreux) leur ont été affectés. Ça fait moins désordre.
 
Je vois quatre spectacles entre 17 h et 0 h 30. Il est vrai que le premier, CYRANO PROMENADE, n’implique pas qu’on pose son cul quelque part, puisqu’il s’agit, arrangée par le THÉATRE DE L’UNITÉ, d’une visite du vieux village des Angles à la recherche supposée d’une race étrange d’animaux parlants affublés de nez postiches, et dont on ne sait pas très bien s’ils sont sur la lune ou sur terre. Bref, la faune (qui commence à nous être singulièrement familière après les approches récentes de Llorca et de Périnetti) du philosophe poète bagarreur gascon. Il est vrai que dans ce montage-ci, il est, davantage que dans les précédents, fait appel au texte d’Edmond Rostand dont les vers redondants sont, il faut bien le dire, un plaisir pour l’oreille. C’est un « explorateur » vécu en colonial qui dirige l’« enquête », menant sa cohorte de « touristes » aux mots de : « allons-y, téméraires ! ». A-t-il voulu prendre l’accent gascon ? On entend un mélange de tonalités marseillaises et judéo-germaniques ! Il nous entraîne à travers les beautés de cette paisible et ravissante localité, qui à elle seule vaut le détour, et où les comédiens du Théâtre de l’Unité ont choisi divers points de jeu, utilisant les ressources en place, là un arbre, là un jardin, là un mur, là l’église et son presbytère, là un escalier, et là même un petit théâtre en plein air aménagé par une autre troupe pour un spectacle de danse qui a lieu le soir.
Ça dure une heure, il fait doux et frais, on est loin du fracas d’Avignon, on sourit parfois au texte (surtout quand il est de Rostand). Certains tableaux sont jolis. Les artistes faussent un peu beaucoup leurs voix et ça leur donne un gentil côté amateur bonhomme. Le moment passé est agréable, mais le contenu n’est guère perceptible, le montage en vérité est décousu, et la « leçon » reçue ne dépasse pas le niveau de la gentillesse désuète. Cependant, après les « fastes » onéreuses de la « lecture », encore saignante du Théâtre National de Chaillot, la pauvreté modeste de celle-ci a un côté plaisamment attendrissant.

À quelques kilomètres de ce havre de paix, la Chartreuse de Villeneuve-lès-avignon attire une foule nombreuse. J’y suis venu voir LE GRAIN DE SEL ET LE GRAIN DE SABLE par la Compagnie Dominique Houdart. Ce n’est pas dans la cour où cela se joue que le public se presse particulièrement et, honnêtement, je crois que ce retour du groupe à un théâtre d’intervention directement politique n’est pas très abouti (encore ?), à moins qu’il ne soit déraciné dans le cadre d’un festival qui ne laisse aucune place à la participation (ici souhaitée) de la population. Dans un style à mon avis trop cabaret, carrément au premier degré, ignorant l’art de la transposition, l’équipe stigmatise quelques turpitudes sociales, économiques et écologiques de notre temps, sans apparemment jamais décoller. Les marionnettes elles-mêmes m’ont paru plus ternes (mais il paraît que ce serait l’effet de la lumière du jour) et moins « inventées » que d’habitude. Une musique de foire souligne l’aspect « intervention » de ce spectacle bien intentionné, qu’il faudra revoir ailleurs et sans doute avec d’autres yeux.

LE THÉATROGRAPHE, animé par un Avignonnais nommé Louis Castel, joue off pour ses deuxièmes armes (il avait monté MADEMOISELLE JULIE l’année dernière) une des premières œuvres d’Adamov intitulée LES RETROUVAILLES.
Puisque le retour aux textes (et en arrière) semble être le signe des temps actuels (EN ATTENDANT GODOT est, paraît-il, le spectacle vedette du festival in), ça m’a intéressé d’un point de vue archéologique d’aller voir ce spectacle, d’autant qu’il s’agit d’une œuvre de 1954 (paraît-il) dont je n’ai aucun souvenir. J’ai pris intérêt et plaisir à la pièce et, mon Dieu, il est amusant de se retourner ainsi sur le THÉATRE DE L’ABSURDE du milieu de ce siècle, et sur une comédie de jeunesse d’un auteur dont nous pouvons aujourd’hui embrasser toute l’œuvre, en connaissance de ces tares physiques qui, en ces temps, n’avaient pas tellement été étalées. Je dis : « retour aux textes. » Oui et non, en fait, car Ionesco, Beckett, Adamov, apparemment redécouverts, étaient des destructeurs de langages. C’est curieux comme il y a eu, après eux, une évolution qui semble avoir été stoppée pour reprendre à son point de départ vingt-cinq à trente ans plus tard. Aurais-je vécu avec ma génération une parenthèse culturelle ? Quoi qu’il en soit, des trois, l’Adamov d’alors semble avoir été le moins formellement audacieux. Peut-être est-ce parce que les préoccupations politiques et sociales venaient troubler sa recherche purement esthétique, peut-être Brecht récemment découvert l’influençait-il plus que ses pairs, peut-être la part inconsciente de son contenu était-elle plus douloureusement intime que celle de ses confrères ? Toujours est-il que le souci de structurer l’habitait davantage qu’eux.
LES RETROUVAILLES n’étaient pas dégagé de l’« anecdote », l’ésotérisme n’empêchait pas qu’une histoire « bouleversante d’humanité », quoique transpercée d’humour, nous soit contée, celle d’un jeune homme de Quévy (Nord), fiancé, qui vient étudier le droit à Montpellier et y couche avec une jeune dactylo à l’esprit étroitement petit-bourgeois sous l’œil d’une bienveillante logeuse omniprésente et castratrice. On l’a devinée, la jeune dactylo est le double de la fiancée et la logeuse celui de la mère. Edgar (c’est le nom du jeune homme) sera empêché d’étudier par son environnement et il perdra ses deux compagnes, victimes l’une d’un accident de chemin de fer, l’autre d’avoir été écrasée par un train. Etrange est le rôle joué dans cette œuvre par le train, lien, lieu de passage refuge et destructeur à la fois. Vous me direz qu’il est éclatant que cette anecdote n’est pas sérieuse, qu’elle sent son prétexte à plein nez. Je ne crois pas : je crois qu’à travers elle, Adamov nous livre à son insu une richesse personnelle foisonnante. Mais qu’il a voulu raconter cette histoire pathétique et populiste avec un œil clinique sans doute, mais sincèrement quand même. En tout cas, il y transparaît tel que lui-même était et non tel que Planchon l’a voulu salir. Castel a intercalé à un moment une interview imaginaire de l’auteur qui est honnête. Sa mise en scène semble d’ailleurs fidèle. Elle aurait pu, en 54, être réalisée par Sylvian Dhomme. Le jeu part des règles du boulevard, mais déraille. Des gestes sont trop brusques, des intonations sont trop heurtées. Les attitudes passent soudain du naturel au fabriqué. C’est la CANTATRICE CHAUVE de la Huchette.

Après cela, PENTABLOGUES de Roland Dubillard, mis en scène par François Joxe au départ des DIABLOGUES ET AUTRES INVENTIONS À DEUX VOIX, qui avait connu un succès au Boulevard avec l’auteur et Piéplu, ici joués à cinq, semble singulièrement mineur. Ces sketchs absurdes bourrés de (méchants) calembours m’ont semblé drôlets par instants, points ennuyeux, divertissants, mais déplorablement vides. C’est une virtuosité à l’état pur où quelques pets et grossièretés n’effacent pas le fait que notre Monde n’est pas égratigné, pas même pensé ou pesé. On est au cabaret intellectuel et encore ! (pas très intelligent !).
L’équipe, avec Pierre Charras, Jean Bouyer, Hervé Petit et un Jaune nommé Jim Adhi Limas, agaçant, ralentisseur de rythme mais à l’usage efficace, s’en donne à cœur joie pour faire rigoler une jeunesse bien disposée, qui semble se contenter de la superficialité dispensée. Joxe, qui a monté ça en attendant d’avoir les moyens de réaliser LA COUPE ET LES LÈVRES, a habilement assuré les liaisons entre les saynètes. Il joue lui-même très bien.

07.78 – Avignon, deuxième jour de ma présence. C’est dimanche. Le dernier de juillet. Les A.T.P. tiennent leurs assises annuelles si bien que je ne vais au spectacle qu’en fin d’après –midi.

Me revoici aux Angles, assis sur des gradins face à un paysage de rêves : à ma gauche, le village accroché à flanc de colline et, plus loin, Avignon, ses beautés et ses aberrations.
Devant moi, le Rhône et son île, des cultures très vertes et, montant de la vallée que je surplombe, les bruits d’une autoroute. Vers la droite, une nature tourmentée et sèche de broussailles. Le THÉATRE DE L’UNITÉ s’est installé sur un promontoire et joue ME PRENEZ-VOUS POUR UNE ÉPONGE MONSEIGNEUR ? de Jacques Livchine. Un Jacques Livchine très différent de celui de DERNIER BAL, un AUTEUR véritable qui fait penser au EHNI de QUE FEREZ-VOUS EN NOVEMBRE, avec quelque chose qui semble surgir de l’univers de Françoise Sagan !
L’inspiration est singulièrement mélancolique. Nous sommes quelques jours avant les élections de 78.
Jean-Claude, qui a fait soudainement fortune, s’est acheté une superbe propriété, et semble avoir oublié ses professions de foi collectivistes d’avant, a réuni sur ses terres fraîchement acquises une faune ennuyée, dont la principale préoccupation semble être de redistribuer les cartes de qui couchera avec qui. Il y a là une photographe en vogue, un certain Boris que Jean-Claude a ramassé sur l’autoroute, un acteur qui a décidé d’abandonner la scène quoique (ou parce que) ça marchait trop bien pour lui, un chanteur poète exigeant une approbation qui dépassât le niveau du « c’est chouette », d’autres encore INDIFFERENTS apparemment au sort politique de la France, parce qu’ils possèdent, ou pensent acquérir par progressions individuelles ; et le catalyseur, une jeune femme indépendante, qui jette sur ces contemporains un œil critique mais désespéré. Le communiste Livchine pose la question qui sans doute l’angoisse : comment vivre ? Comment mener sa vie ? Y a-t-il une existence particulière pour ceux qui ont le cœur à gauche ? Il semble penser que non. Sa lecture du monde que nous vivons est désabusée. MAIS POURQUOI n’a-t-il choisi pour sa démonstration de montrer que des marginaux ? Il n’y a aucun prolétaire dans sa pièce, pas un ouvrier, pas un travailleur manuel. Aucun contrepoint. Personne n’a l’air d’avoir une « culture » marxiste. Il ne nous est montré qu’une bande d’arrivistes ou d’individus égoïstes. Le manque de pièces au puzzle rend la démonstration inconcevable. Ou plutôt, c’est la mauvaise conscience d’une certaine frange bourgeoise, sa difficulté d’être, qui nous est proposée en méditation. Curieusement, Livchine se fait le porte-parole de cette sous-classe ! Ce reniement de ce qu’il nous a fait croire qu’il était est triste. (Mais peut-être se ressaisira-t-il après avoir jeté sa gourme car l’œuvre, où il a mis sûrement beaucoup de lui et de ses propres impulsions,  pourrait bien être en vérité une médecine homéopathique qu’il s’administre. )
Répété, créé dans un décor naturel que j’ai décrit plus haut, le spectacle lent, qui affectionne les personnages figés, immobiles, utilise l’espace en cinémascope. Les tourments psychologiques des personnages qui « s’interrogent » ont un air de dimension réelle, et aussi dans le temps. Je crois qu’on pourrait filmer la représentation telle qu’elle est. Cela donnerait une pellicule esthétisée sans doute plausible.

VIRGILIO, L’EXIL ET LA NUIT SONT BLEUS est la dernière création du THEATRE DU CHENE NOIR. C’est, racontée en poèmes, en musique et en danse, l’histoire de Virgilio, soixante ans, cadet de sept frères qui tous ont abandonné le village natal et qui, à son tour, prend le train vers le Nord, Milan d’abord, puis Genève et Zürich, enfin la France, Paris et la Goutte d’Or.
On aime ou on aime pas, l’esthétique de Gélas qui n’évolue guère de spectacle en spectacle, mais se perfectionne au fil des ans.
L’équipe est maintenant composée d’excellents musiciens (mais les musiques de Gélas ont un air de constamment déjà toujours entendu).
L’apport en commentaire de la danseuse Maggi Sietsma est impeccable (mais classique et sans invention chorégraphique). Nicole Aubiat, toujours belle et hiératique, dit les textes de sa voix chaude et prenante (mais au bout du compte monotone). La préoccupation esthétique l’emporte sur le contenu.
L’épopée de Virgilio est certes signifiante, et permet d’évoquer le sort des immigrés de tous les pays. Mais jamais en dénonciation directe. L’important, c’est la forme. Et il faut bien dire que le style est plus souvent larmoyant que combattant.
Gélas lui-même joue du luth. Je pourrais le faire engager au Malouf à Tunis. Il ne déparerait pas. Sa danseuse est habillée à la turque.
C’est sans doute pour justifier cet aspect oriental que Virgilio rencontre en chemin Nazim, qui travaille pour se construire une maison à Ankara.
Avec les « concerts » du Chêne Noir, on est envoûté et on s’ennuie. Cette fois-ci, je n’ai pas été complètement envoûté !

31.07.78 – La compagnie Granier Rauth propose au Théâtre du Chapeau Rouge sa deuxième création de l’été : CONTUMAX, d’un certain Dorian Paquin, avec une distribution brillante : Micheline Presle, Lucienne Lemarchand, Anémone, Daniel Jégou et Olivier Grenier.
(C’est Rauth qui a fait la mise en scène). Dans un lieu fonctionnel richement meublé moderne avec dominante blanche, évoluent l’ami de Jean (que Jean a sans doute poussé du quinzième étage dans le vide et qui en est mort), la femme de Jean (qui, m’a-t-on expliqué, serait morte aussi) qui se masturbe une partie de la soirée tout en gonflant d’un air sensuellement gourmand des petits ballons de bébés ; la mère de Jean (qui m’a-t-on expliqué, serait morte aussi) que l’ennui de sa classe sociale (m’a-t-on expliqué) et le vieillissement physique mettent dans tous ses états ; la grand-mère de Jean, vieillarde impotente (qui, m’a-t-on expliqué, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, serait seule vivante –ou survivante- de la famille) et un cicérone, chœur antique témoin, qui pousse le fauteuil roulant de l’infirme tout en arrangeant les chapitres de l’ « action » . Des rayons laser cernent ou percent des espaces signifiant les frontières entre le monde des vivants et celui des morts.
« Méfiez-vous de la Réalité », annonce le programme en guise d’introduction. Ma foi, voilà une juste recommandation : l’œuvre m’a paru tout à fait incompréhensible, inutile, sans intérêt. Les personnages y jactent un langage sans clefs dans un pathétique qui (m’a-t-on expliqué) serait signifiant d’une certaine société finissante ( !). Leur jeu conventionnel éclate au cœur d’une mise en scène qui veut épater. L’arrivisme ne paie pas.

Avec BLANCHISSERIE BLANCHE, les MIRABELLES retrouvent leur veine. Certes, ces Messieurs Dames se prennent toujours au sérieux par moments et tiennent à nous faire entendre qu’ils sont des lyriques et savent chanter. Mais il y a dans le spectacle (qui est bonhomme dans son ensemble) au moins un grand numéro : c’est la séance de repassage, où l’espace rond du cirque du Mont de Piété est partagé en quatre tranches séparées par des draps, et où chacun des quatre Mirabelles se prend une portion de public. C’est du grand théâtre, d’autant que le contenu n’est pas sans signifiance et illustre la condition de celles qui lavent le linge des autres tout en essayant de vivre. À noter que les Mirabelles ne dissimulent pas leur homosexualité, mais ne la « militent » plus. Elle va de soi comme une évidence. Une horde de jeunes minets dans la foule se chargeait de la revendication avec quelque abus.

Je suis très content d’être venu en Avignon. Rien que pour voir ECCE HOMO réalisé par Didier Flamand, cela valait le détour.
C’est étonnant comme un spectacle peut décoller, quand il a la classe : dès l’entrée des quatorze acteurs, masqués, qui prennent place pour une soirée mondaine mortelle quelque part dans un château entouré de corbeaux et de vampires, on sait qu’on a affaire à un autre niveau de spectacle. Bien sûr, Flamand accumule les signes et les références de SA culture. Mais il a l’art de faire beau, d’avoir le sens de l’émotion communiquée. Il y a un quart d’heure de trop dans la soirée, et  cependant il y a du rythme. Le spectateur est charmé, tenu en haleine. La richesse de l’invention est extrême et jamais je n’ai vu le Cloître des Carmes ainsi utilisé dans toutes ses dimensions de haut en bas et en avant et en arrière, les séquences s’enchaînant, les unes de type Hellzapopin, les autres tragiques. Michaux sert de référence lointaine à cette succession de tableaux où la nudité signifie la pureté. Un magnifique texte de Léo Ferré vient conclure l’exercice (qui m’a par instants rappelé , ici même, les DEUX ou TROIS DON JUAN de Michel Berto), lui donnant sa densité POLITIQUE : (Dans 10.000 ans, nous arriverons bien à le faire le Monde que nos rêvons…). Espoir malgré un grave pessimisme immédiat. ECCE HOMO est un coup de poing, un pavé dans la mare de suprême talent. Il ne plaira pas à tout le monde.

Publié dans histoire-du-theatre

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