Du 30 août au 8 novembre 1978

Publié le par André Gintzburger

VOICI UNE NOUVELLE SAISON QUI COMMENCE :

30.08.78 – Premier spectacle vu à Paris. Un one-man-show de Florence Giorgetti appelé POUBELLE GIRL. C’est bien. Ca ne laisse pas de grand souvenir. L’actrice montre les limites de sa pensée avec un métier certain. Elle ne dérange pas. Sa façon de ne pas se montrer tout à fait nue doit lui sembler audacieuse.

31.08.78 – Revu les austères LETTRES DE LA RELIGIEUSE PORTUGAISE dans la cave voûtée du Théâtre Essaïon, qui semble avoir été construite pour que puisse s’y exprimer la malheureuse amante du bel officier français séducteur et volage.
Etonnant texte d’où Dieu, la « vocation », les «vœux » sont totalement absents (ce qui lui confère sans doute aux yeux de certains une valeur « subversive »). Le cloître est un cadre d’environnement , mais le désespoir de la délaissée ne vient aucunement d’un conflit intérieur entre sa passion et son devoir. Qu’elle ait péché ne la dérange point. Au contraire, elle garde de ses étreintes un souvenir inoubliable. Sa désespérance ne vient pas de ce qu’elle craint les flammes punitives de l’enfer, mais tout bonnement de ce que le suborneur s’est lassé de la déshonorer. Cette amoralité ne peut rester scandaleuse que pour qui vit à l’heure religieuse du XVIIème siècle. Encore faut-il ne pas oublier qu’en ce temps-là, le fait pour une fille d’être enfermée dans un cloître ne signifiait pas forcément qu’elle eût voulu être l’épouse du Christ ! L’œuvre est muette sur les raisons et origines de la présence en ce lieu de l’héroïne.
De toute manière, si le spectacle donne à Micheline Uzan une occasion de montrer sa maîtrise, sa rigueur, son extrême pudeur et sa puissance à vivre l’émotion de la situation qu’elle évoque, (elle pleure pendant la soirée toutes les larmes de son corps, ce qui doit bien la défouler pour le reste du jour), s’il suscite l’admiration devant la retenue de la performance et le respect devant tant de dévotion à la Culture, il laisse FROID car il n’est en rien concernant. Peut-être cela vient-il de l’abus du passé simple dans le texte, qui se trouve par sa vertu « éloigné ». Car autrement, l’histoire d’une nana séduite et abandonnée, ça devrait être bouleversant, non ? En tout cas, ça n’est pas anachronique !

02.09.78 – J’ai passé une bonne soirée au Café de la Gare avec COMME DANS UNE BOURRASQUE de Ricardo Mosner par le THÉATRE EN POUDRE, et pourtant, je suis embarrassé pour parler du spectacle. PARISCOPE résume ainsi l’anecdote : « Etranges aventures, souvenirs troubles et frénésie à Chinatown ». Ca ne rend pas un compte exact. L’atmosphère est en vérité très sud-américaine mais l’insolite, le farfelu, s’introduisent en douceur.
On s’aperçoit que c’est dingue seulement au bout de quelques temps. Semble posé le problème de la création littéraire, puisque tout tourne autour de l’œuvre qu’est en train de pondre un écrivain. Mais qui est cet auteur dont les fantasmes paraissent parfois recouper une réalité absurde et violente ? (Argentine ?) Nous le voyons arriver, modeste anonyme, venant de nulle part et à la fin repartir ailleurs… Où ?
Très jolie est la scène réécrite que nous voyons se jouer deux fois devant nous.
Bref, des flashs restent de cette soirée agréable où l’on s’adresse à ce qu’il y a de non cartésien en nous, spectateurs. Le THÉATRE EN POUDRE assume professionnellement son propos. Peut-être doit-on lui reprocher que son message ne soit pas plus lisible. L’impression reste superficielle.

09.09.78 – La presse a surtout insisté sur le sketch de Jean Benguigui où il explique dans son one man show du LUCERNAIRE, « C’EST PAS MOI QUI AI COMMENCÉ », qu’il est à la fois juif et arabe. En tous cas, je me suis trouvé très à l’aise, submergé par cet humour très proche du mien, à la fois drôle et grinçant, parfois gênant, procédant par glissements et coqs à l’âne.
Qu’il nous parle du bois (dont on ne sait jamais « s’il joue ou s’il travaille », « comme les comédiens »), de son regret de n’être plus dans le ventre de sa mère, ou, au féminin, de la vieille Juive allant au cimetière sur la tombe de son mari mort il y a vingt ans d’une cirrhose du « froid » , (on n’a jamais compris pourquoi car il était sobre comme un chameau : il ne buvait que de l’anisette ) ; ou encore de la nana qui, après lecture de LIBÉ, se met à entretenir une correspondance avec un Arabe en taule, (et pourtant, pour elle, les Arabes, « c’est fini »), ou bien qu’il s’insurge contre la trahison des « camarades » qui ont fait, une nuit, le « le Grand Soir » sans le prévenir, etc.… etc.… il se montre toujours gentiment « poète »,, gracieusement « de gauche », aimablement « contestataire », quelque part du côté de HARA KIRI mais sans scatologie ni mauvais goût provocateur, bref parfaitement en harmonie avec le public jeune qui fréquente le forum ouvert, rue Notre-Dame-des-Champs, par Le Guillochet.

11.09.78 – Un an, presque jour pour jour après la création, revoici PRENDS BIEN GARDE AUX ZEPPELINS.
Quelqu’un disait à la sortie des Bouffes du Nord que Didier Flamand était l’enfant naturel de Bob Wilson et d’Ariane Mnouchkine. Il y a du vrai. On pourrait aussi dire qu’il est cousin de Chéreau tant il a l’art, comme son aîné, du tableau picturalement beau.
Et il est certain que tout le spectacle est fait d’idées et d’images piquées à droite et à gauche. Toutes les intentions sont référenciées. OUI, C’EST VRAI.
Et pourtant, au-delà de ces emprunts et plagiats, on sent le talent personnel, l’originalité qui vient percer (ou alors je serais fort déçu) ! Quoi qu’il en soit, il y a eu du travail de fait depuis un an. Le propos est moins fouillis, plus lisible, mieux structuré, mieux équilibré. On sent moins le collage de numéros d’acteurs juxtaposés. L’anecdote se suit logiquement, celle d’un jeune paysan d’une campagne bucolique (tout, dans cette vie « civile », est traité en images d’Epinal), que la guerre (de 14, mais avec confusion, parfois avec la dernière) emmène dans les tranchées où il se fera massacrer en « héros ».
Y a-t-il une leçon à tirer ? Disons que la phrase célèbre « La guerre est faite par des gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent et ne se la font pas », pourrait être citée en exergue. Disons aussi que TOUT est placé sous le signe de la dérision : l’opération chirurgicale au cours de laquelle le moribond rêve son passé est une authentique boucherie, le monde des riches et des profiteurs a des allures brechtiennes, l’héroïsme des combattants est absurde. Il est dommage que le POURQUOI réel de la guerre capitaliste soit passé sous silence (mais Didier Flamand le sait-il ?).
C’est la guerre EN SOI qui est piétinée. Après tout, quand j’avais vingt ans, j’en faisais autant. Et avec moins d’humour.
L’important, c’est que le spectacle est « spectaculaire » et total. C’est la bande sonore qui mène le jeu, une bande très riche en musique romantique ou moderne et en sons. La valse viennoise, l’atmosphère Berlin rétro hantent le réalisateur. C’est peut-être cette influence qui ralentit parfois fugitivement le rythme. Il faudrait cisailler quelques secondes dans certaines scènes. Mais c’est peu de choses. La vérité, c’est qu’on est submergé, emporté, ému, amusé en un flot de sons et d’images constant. Les scènes se succèdent, plus efficaces les unes que les autres. L’ennui n’est jamais au rendez-vous, le rire y est souvent et l’admiration l’emporte au bout du compte, d’autant que le tableau final du monument aux morts est admirable.

13.09.78 – Jean-Christian Grinevald a tenu une conférence de presse pour expliquer que, le théâtre Marie Stuart ayant dix-neuf millions de dettes, il arrêterait son activité à la fin du mois si une aide ne lui était pas octroyée.
Pour LA NUIT DU 13, de Sandra Nils, il aurait dû quémander une subvention à la « Ministresse » de la Santé, car il faudrait être vraiment givré pour se droguer après avoir vu le spectacle ! Oh, les pauvres nanas, montrées au dernier stade de l’intoxication allant de piqûre en reniflettes non pas pour « planer » , mais pour tenir un moment, pour survivre… et dans quel état.
L’une d’elles, de surcroît, est affligée d’un amant alcoolique, qui ne peut donc lui être d’aucun secours. L’auteur, qui a fréquenté les régions himalayennes alors qu’elle était adolescente, nous livre-t-elle une tranche de sa vie ? C’est possible. Elle a trouvé en tous cas en Michel Berto un metteur en scène honnête, respectueux et talentueux, qui a compris qu’il ne fallait épargner aucun détail aux spectateurs (diarrhées, vomissements, etc)… Le siège des WC est toutefois sublimé par une lumière intérieure et c’est sans se déculotter que les filles s’assoient dessus. Le réalisme est donc transposé, et en fait, tout est pour ainsi dire surjoué, le scatologique étant exprimé mais non montré. L’équipe se plaît d’ailleurs à révéler qu’elle n’a jamais pris de drogue.
Grinewald, qui incarne l’ivrogne, de son côté, ne boit que de l’eau. Tous doivent être complimentés pour leur habileté dans l’art de feindre, surtout Hélène Vincent qui est admirable. Agnès Château et Dominique Lacarière, gouines pourvoyeuses de la pauvre camée, mais qui en tâtent elles-mêmes, sont très convaincantes. Et Grinewald est assez pathétique…
A part ça, comment juger une entreprise aussi peu dans mes lignes de préoccupations ? Si le théâtre, comme je l’ai déjà écrit, doit être UTILE ou (ou et) DIVERTISSANT, l’oeuvre est certainement utile, qui montre à la jeunesse ce qui la guette si elle se laisse aller au vice de l’héroïne ou à celui de l’alcool. Elle est parfois DIVERTISSANTE aussi, car, c’est vrai, on rit durant la soirée, et pas par dérision. On rit sainement au spectacle de l’amant ivre qui veut entrer dans l’appartement où se sont enfermés les parturientes. Et aussi au cynisme des deux lesbiennes. Moins sainement aux excès de la malheureuse amante, qui d’ailleurs, à la fin, se tue d’une overdose. On ne s’emmerde pas (ça compte !)… Je n’ai rien à ajouter.

ENCORE UNE FOIS WROCLAW

02.10.78     la compagnie du Lierre y présente PÂQUES À NEW YORK. Une nouvelle fois, j’ai été frappé par l’extraordinaire travail vocal que représente cette recherche.
Ainsi que par la beauté des images qui nous sont proposées au cours de cette longue quête des immigrés de 1912, en Amérique, commentant visuellement et vocalement le poème (ici prétexte) de Blaise Cendrars.
On peut regretter que certains tableaux n’aient pas la vigueur des autres et, si Farid Paya avait l’intention de garder son spectacle en répertoire, il serait avisé de remettre les temps faibles en chantier. Car quand son système cesse de fonctionner, quand la magie s’estompe, l’ennui s’installe et c’est dommage car les temps forts sont beaux et parfois même sublimes. Ils sont,  redisons-le, l’essentiel.
Quant au poème qui a si fort en son temps mis en colère Monique Bertin, il m’est apparu qu’il ne décrivait les Pâques de personne, malgré le tableau Cène que Farid Paya s’est offert, fort bref, à peine « signe » au demeurant. Il a été écrit PAR QUELQU’UN QUI VOULAIT DIRE QU’IL AVAIT PERDU LA FOI à l’occasion de Pâques 1912, mais pas au terme d’un chemin de croix identifiable à celui du « Seigneur ». A Wroclaw, il a fort dérangé un Monsieur juif. J’ai eu envie à un moment de dire que Cendrars était le contraire de Garaudy. De toutes façons, on peut se demander ce qu’aurait conclu de la fureur des puissants le Christ en personne, s’il n’avait été le Fils de Dieu, comme le croient ses contempteurs, donc incité à l’indulgence par des motivations supérieures, et de surcroît, programmé d’avance !...
Le « langage » du spectacle avait, d’autre part, fort contrarié Jo Dekmine. Il l’avait comparé « à celui de 4612. Seule sa consternation l’avait empêché d’en rire. » Disons que ça nous fait une histoire belge de plus, car il n’y a qu’un Belge pour avoir une telle réaction.
Subtilement et rigoureusement pensé et projeté, mis admirablement en gorge par l’utilisation des préceptes de Berba, ce sabir où les allitérations ne souffrent aucune complaisance, n’admettent aucune facilité, est exemplaire de rigueur. Il ne doit évidemment rien à l’improvisation. Jo Demkine est décidément un con.
Je suis content d’avoir revu PAQUES À NEW YORK que j’avais mis dans nos programmes un peu beaucoup parce que Farid Paya est très accrocheur. C’est certes un essai, une recherche, qui, comme telle, prête le flan à la division. D’un autre côté, il est certain que la démarche n’est pas politique, n’est pas dans MA ligne. (Mais puis-je tout ramener à MA PENSÉE dans le domaine de la promotion… Hé ! Hé !... ce serait du terrorisme, du fascisme !).
Cela dit, c’est de haute tenue. C’est le résultat d’un travail estimable. C’est à montrer. QUE LES SPECTATEURS JUGENT. Je n’ai de toute manière pas à rougir.

03.10.78 – Vu à Wroclaw, NAUFRAGÉ, one-man-show de Boleslav Polivka.
C’est de toute évidence un classique du pensionnaire alternatif des DIVADLO NA PROVAZKU et CIRQUE ALFRED. Voilà longtemps que j’aurais dû voir ce chef-d’œuvre qui baigne dans l’esprit kafkaïen si tchèque, quoi qu’en disent les instances actuelles du Parti qui rejettent l’écrivain vers sa judaïcité et sa langue de plume : l’allemand.
Un matin, un homme qui couche sur l’emplacement supérieur d’un lit à deux niveaux, se réveille entouré d’eau. C’est le son qui nous le signifie avec une parfaite efficacité. Il organise sa survie sur cet étroit espace, où, visiblement, il est surveillé par quelqu’un qui est en haut (Dieu ?), tandis que, de temps en temps, il semble terrorisé quand on entend une porte qui s’ouvre, des pas qui martèlent un corridor sonore, clairement menaçants. Il soupire quand une autre porte claque, indiquant que le Kapo ( ?) a terminé sa ronde. Sur Qui est Qui ? Sur où EST-ON ? Sur QUE SE PASSE-T-IL VRAIMENT, on restera dans le vague. A chacun d’imaginer à son gré le pourquoi du fait que cet homme se réveille dans une situation aussi démunie. Admirable est que JAMAIS,  en une heure trente de spectacle truffé d’innombrables gags, il ne donnera un signe de découragement. Ce NAUFRAGÉ est un héros positif, soumis et même conciliant, envers « qui de droit », mais bien sûr, c’est une ruse pour mieux conserver sa personnalité. Le propos est en tout cas d’une intelligence extrême, et Bobslav Polivska mène son jeu avec une aisance de vieux professionnel, quoiqu’il n’ait pas trente ans, et pourtant une minutie, une rigueur dans le geste qui sont simplement admirables, sans parler du fait que l’invention est permanente, nourrie sans le moindre temps mort, tout étant utilisé à fond.
A moins de raconter, et comment il essaye de manger un petit oiseau picoreur joujou mécanique, et comment il plonge et mime le nageur sous-marin pour atteindre une valise venue là un matin, dans laquelle il trouvera un bout de pain et un journal, ce qui le fera hésiter sur quoi faire en premier, manger ou lire pour s’informer, et comment, n’ayant qu’une brosse à dent et de la pâte dentifrice, il arrivera à se laver tout le corps, et comment… et comment… A chaque instant, il y a quelque chose. Bref, c’est un spectacle particulièrement satisfaisant. REMARQUABLE. PARFAIT.

PARENTHÈSE

J’avais décidé après Wroclaw de faire un crochet par Prague avant de regagner ma mère patrie.Boleslav Polivka, que je n’allais pas tarder à appeler Bolek m’avait accompagné à la gare en me disant : « Bon séjour en Tchécoslovaquie, si c’est possible ». Comme vous le savez, la capitale Tchèque n’était pas pour moi une ville inconnue. 

05.10.78 – Vu à Prague, dans un joli café-théâtre, un spectacle de pantomime intitulé : A LA FIN DU JARDIN NOMMÉ HOLLYWOOD, réalisé par Boris Hybner, qui fit, lui aussi, si j’ai bien compris, partie du fameux DIVALDO NA PROVASZKU.
C’est l’histoire d’un gagman qui reçoit son pourboire du patron producteur chaque fois qu’il arrive à le faire rire. C’est en même temps une critique des mœurs américaines au cinéma et un hommage à Buster Keaton, dont des fragments de films sont projetés. Ca aurait fait un triomphe à Paris en 1942 ! Le public tchèque, coupé de l’Ouest et sous informé, semble apprécier vivement cette un peu lourde pochade « inimportante ».
Je reviens sur NAUFRAGÉ, ayant été informé : ce n’est pas un classique de Boleslav Polivka : c’est un nouveau spectacle. Dont acte.
D’autre part, le personnage en haut avec qui il dialogue, est, paraît-il, nommé comme étant « le docteur » et le lieu de l’action est un asile psychiatrique. C’est ma méconnaissance de la langue tchèque qui m’avait empêché de saisir ces précisions.

PARIS DE NOUVEAU

09.10.78 – Les petites piécettes de Brecht assemblées sous le titre : GRAND PEUR ET MISÈRE DU TROISIÈME REICH sont remarquables de concision et de clarté. Elles font regretter que le génial auteur ait été trop souvent plus disert, plus confus. C’est sous le titre américain « LA VIE PRIVÉE DE LA RACE SUPÉRIEURE » que Jean-François Prévand en présente un certain nombre au THÉATRE DE LA PLAINE. Remarquable montage, qui atteint par la finesse de la dissection, le rire grinçant n’étant pas esquivé.
Même, c’est parfois par des moyens de farce, ou par des procédés ionesciens que l’horreur est démontée, dénoncée, mise à nu. Ce que Brecht a voulu faire, c’est-à-dire non pas dénoncer le dictateur Hitler, mais le mécanisme d’aliénation du peuple allemand, Prévand a su le dégager, et quasi le rendre INQUIETANT pour nous AUJOURD’HUI.
Car, bien sûr, Hitler en fait hélas école, et nombre d’anecdotes gardent malheureusement une réelle valeur d’actualité. La scène du juge ne demandant pas mieux que de rendre un jugement inique pour complaire au régime, mais n’arrivant pas à cerner ce qui lui sera agréable, celle du Socialiste et du Communiste qui continuent à se lancer des insultes à la figure alors qu’ils sont derrière les barbelés d’un camp de concentration, celle de la femme juive d’un chef de clinique qui le quitte parce que, sans ça, il perdra sa situation, celle du S.A. provocateur, celle de la famille qui redoute d’être dénoncée par son gamin, etc… toutes ces anecdotes montrant, à traits vifs et précis, la PEUR, la LACHETE, la sensation d’IMPUISSANCE, on pourrait les écrire de nos jours en changeant à peine des bricoles, telle dans tel pays, telle dans tel autre. Ce n’est pas exaltant. On ne rappellera jamais assez que « le ventre est toujours fécond qui engendra la bête immonde », MAIS POURQUOI EST-IL TOUJOURS FÉCOND ? La distribution permet aux quatre artistes (Sarah Sanders -un peu figée-, Jean-Pierre Bagot virtuose, Stéphane Meldegg –sincère- et Bernard Murat –exact-) de faire des numéros talentueux.

12.12.78 – Molière étant un auteur qui attire les foules, et LE MALADE IMAGINAIRE étant un de ses chefs-d’œuvre, lié de surcroît à l’aventure de sa mort, le spectacle de Marcel Maréchal importé au TEP ne saurait que marcher très bien. Cela sera justifié. La mise en scène se nourrit à la lettre du mot et fait fi des traditions, (sans réussir toujours à y échapper complètement. Par exemple, l’actrice qui joue l’ingénue s’est évidemment fait élever dans un conservatoire).
Surtout, l’acteur Marcel Maréchal dans le rôle est très remarquable.
Pas de quoi écrire un traité cependant. Le fait qu’on cause beaucoup autour du fait que le texte joué est un texte apocryphe édité en Allemagne, n’est qu’un truc pour faire croire qu’on a pensé l’affaire dramaturgiquement. Cette galéjade marseillaise était sans doute indispensable pour cautionner intellectuellement le projet.

18.10.78 – Etrange spectacle correspondant à un étrange univers. Olwen Wymark est, nous dit-on, une Américaine vivant à Londres.
Son PRÉLUDE À UN DÉJEUNER SUR L’HERBE date de 1965.
Etrange démarche que celle de Claude Yersin allant le dénicher pour la COMÉDIE DE CAEN, en 1978. Ca se passe dans une forêt. On penserait à celle du SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ s’il ne s’agissait expressément d’une « forêt de nouages » : « Tissage de cordes (je cite) dont poils, boucles et langues… débordent, semblent s’échapper de la trame, comme si sous les poussées, la surface ne pouvait résister ». Un couple insolite (Elle, Denise Perron, lui, Christian Drillaud –du genre jeune voyou ayant atteint le quart de siècle-) s’affronte violemment dans ce cadre bizarre. Leurs rapports sont à la fois sains et répugnants. Le prétexte à leur présence est un pique-nique.
Etrangement, le monde des oiseaux environne en permanence la joute par le son. Un homme surgira soudain, « amoureux » des oiseaux, doux chercheur dénicheur en apparence (Michel Chaigneau). Son intrusion fera diversion, troublera, dérangera de plus en plus le couple d’abord agressif, puis progressivement inquiet et paniqué quand le rêveur timide se révèlera assassin assoiffé de sang de la gent ailée. Mais la crise orageuse s’apaisera. Le monstre entrevu reprendra son masque de réserve, et le couple indissoluble et inconciliable de la femme âgée et difforme et de l’amant jeune en quête d’une mère repartira main dans la main vers de nouvelles empoignades.
Qui sont ces gens, d’où viennent-ils ? Quelle est cette forêt ? Mystère. Que faut-il LIRE au deuxième degré derrière cette anecdote, qui, EN SOI, se laisse voir et entendre sans ennui, mais avec indifférence, n’était qu’on admire la performance des artistes ? Question à laquelle je ne sais pas répondre. Des clefs, Claude Yersin, s’il vous plaît, des clefs !

23.10.78 – Pierre Friloux et Françoise Gedanken on donné un titre à chacun des tableaux qui compose leur nouveau spectacle : L’ÉXÉCRÉE.
Successivement, dans l’ordre, il y a : « Le Chirurgien », « Procès d’inquisition », « travestis », « Procession des Possédés » - Piéta », « Couture », puis, après l’entracte, « Petite fille », mêlé au morceau de bravoure « Banquet de Noce – Prise de voile », et enfin « traversée de la Mystique ».
Chacun de ces tableaux est visuellement beau. Soit heurtées, soit archi-lentes, les mouvances d’images fascinent d’abord et toute nouvelle pose est toujours admirable à considérer. Parfois une musique judéo Schoenberguienne (due à Anne-Marie Fijal qui n’est pas dégagée d’influences, mais a beaucoup de talent) vient renforcer auditivement l’effet offert à la vue. L’esprit vagabonde au long de ces scènes qui répètent inlassablement les mêmes gestes ou procèdent par modifications imperceptibles. Et justement, il vagabonde trop : car s’il admire le sens plastique des réalisateurs et s’il est saisi de respect devant la discipline dont fait montre la jeune TROUPE DU THÉATRE D’EN FACE, et de considération devant la façon dont ces comédiens assument leur inconfortable et souvent déséquilibré exercice de style, avec une rigueur toute grotowskienne, ça ne l’empêche de se demander ce qu’ « on » est en train de lui raconter et de trouver qu’ « on » le prive singulièrement de repères. Oui, le défaut majeur du spectacle, c’est qu’il est illisible et qu’il est impossible de détecter d’abord pourquoi  il s’appelle L’EXECRÉE. Certes, nous avons de temps en temps un signe, par un texte d’Alain Mergier, le « dramaturge » de l’entreprise.
Françoise m’a expliqué que le sens général de ce poème dont on retient –car il est dit d’une façon monocorde et peu audible, sauf par Françoise elle-même dans la dernière séquence- quelques mots phares, comme « excrémentiel, vomissure, sexe, fumier », accouplés à « Soleil, aveugles, lumière, menace », est que la femme étant le contenant de la merde, comment pourrait-on étreindre avec amour le sac qui enveloppe cette merde ?!!!...
Propos fort misogyne (car, sauf erreur, l’homme contient au moins autant de caca que la femme) et fort peu exaltant, mais de toute manière ça n’a pas d’importance car il est « indécryptable ». Heureusement, dirai-je, parce que, bon, c’est vrai que nous sommes depuis l’orée des temps et je ne pense pas que la Révolution change ça. Alors ne gâchons pas les bons moments de la vie en pensant à ce que recouvrent les peaux satinées et les toisons ardentes !
Ou peut-être pourrions-nous nous demander pourquoi les bébés aiment tant leur caca, et si ce ne serait pas notre « civilisation »  qui aurait aliéné la notion d’excrément. L’EXÉCRÉE, la SORCIÈRE selon Friloux / Gedanken , ce n’est donc pas, comme « on » me l’avait expliqué, la « femme en marge », et la femme rejetée de tous les temps. C’est bel et bien un cri de haine CONTRE la femme, un rejet de la femme… et on peut s’étonner qu’une femme ait participé à sa conception… et on ne peut que penser que les jeunes filles qui le jouent n’ont pas compris ce qu’elles exprimaient. Sinon il faudrait au malsain ajouter le masochisme de l’équipe !
A moins… que Pierre Friloux n’ait PU aller au bout de son propos parce qu’il se serait retrouvé tout seul de son Parti : cela expliquerait qu’il ait enfoui son dessein satanique sous les degrés de la dissimulation,  faisant à tel point passer le procédé esthétique avant le contenu qu’il arrive à masquer celui-ci. « Je n’ai pas voulu faire un spectacle militant », m’a-t-il dit. Je le comprends : aurait-il su cacher que c’est LUI qui « exècre » les femmes ? Aurait-il su faire croire qu’il prenait la défense de son inconscient LIBÉRÉ, DANS LE SPECTACLE, MONTRÉ avec un cheminement de chirurgien à mains de crabes (son premier tableau) ? Sans doute non, et il s’est fait dispensateur de poudre aux yeux, ne laissant percer le bout de l’oreille que par flashs capables d’atteindre seulement des initiés, ou peut-être des gens très sensibilisés à l’HORREUR DU CONTACT FÉMININ.
Ses frères, je ne suis pas de ceux-là et je suis resté très insensible, ne m’ennuyant d’ailleurs pas, n’ayant pas envie de dormir, mais profondément étranger à ce que je ne comprenais pas, regardant des beautés et laissant mon rêve aller et venir vers ce qui serait sans doute le lendemain ma « lecture ».
La voilà transcrite, et, je crois, juste. Françoise Gedanken aura été COMPLICE de la démarche du MONSTRE, je crois savoir pourquoi, elle qui a horreur de son corps qui l’a toujours trahi, l’obligeant jusqu’à son apparente démission actuelle, à aller de cures d’amaigrissements en régimes draconiens. Le couple qu’elle forme avec Friloux fouille ce qui ne va pas dans le monde au niveau des blessures essentielles. Au fait, ne serait-ce pas Françoise qui aurait trouvé avec l’EXÉCRÉE le moyen de fustiger ses entrailles par Friloux interposé ?... Et c’est lui alors qui aurait édulcoré le thème en le rendant indéchiffrable… Acte d’Amour ? Qu’importe. Un spectacle s’adresse d’abord à un public. Ce n’est pas une psychanalyse. Ou plutôt, ce peut en être une si elle a une valeur universelle, exemplaire. A ce niveau, l’EXÉCRÉE est ratée. La jonction entre les problèmes de Friloux, ceux de Françoise Gedanken, ceux de leur couple d’une part, et le cosmos d’autre part, ne se fait pas.
Pourtant, le sujet est important :  pourquoi Dieu nous a-t-il fait sacs à merde ? Bon Dieu de merde, c’est une question, ça ? Friloux et Gedanken feraient bien de se distancier de cette EXÉCRÉE qui contient TROP D’EUX pour la remettre en chantier d’un point de vue professionnel d’efficacité. Ils pourront alors approcher du succès de SOUVENIRS D’EN FACE. Ils en sont loin, aujourd’hui, à Rotterdam. Rendez-vous à Beaubourg.

27.10.78 – Sylvie Favre et François Perrot jouent au Théâtre Essaïon à 18 h 30 dans la confidence, une délicate pièce de Louis Calaferte (dont on se rappelle LES MANDIBULES) mise en scène (mais en vérité il semble que son travail se soit borné, la distribution étant « exacte », à laisser les acteurs « respirer » l’œuvre qui  n’avait besoin ni de commentaires, ni de pléonasmes, ni de trahisons) par Micheline Kahn : LES MIETTES. C’est la vie sans histoires d’un couple sur le retour saisie un soir comme un autre ; vies médiocres de deux êtres qui coexistent pacifiquement sur un volcan éteint de contentieux accumulés. Vie démissionnée pour lui qui aurait pu, peut-être, car il était doué, devenir un virtuose au piano. Mais il l’a aimée. Il a fallu gagner la vie à deux, on connaît la chanson et ses banalités. L’a-t-elle étouffé, avec sa bonne volonté attentive omniprésente et ses préoccupations « petites » ? Voire… Il serait trop simple de culpabiliser le partenaire. S’il avait VRAIMENT  voulu, sûrement qu'il aurait pu…
Comme ce soir : voici que la quiétude morose de leur soirée est troublée par un événement : deux types apparemment dangereux arpentent le couloir, derrière leur porte. Elle a peur. Il feint le flegme. Les individus sonnent chez les voisins. Ouf ! Ca n’est pas pour eux. D’ailleurs ces voisins, ils ne sont pas sympas, on ne les connaît pas. Mais voici qu’ils frappent, violemment… et clairement  entreprennent d’enfoncer la porte (des voisins) ; il a un sursaut, veut intervenir, s’habille même pour aller sur le pallier. Elle l’en empêche. Et s’il allait recevoir un mauvais coup ? Il s’indigne contre elle quand un grand bruit indique que l’obstacle a cédé. Mais sa lâcheté l’emportera. Il se laissera convaincre que ce n’est pas « son » problème, qu’il n’a pas à s’en mêler. D’ailleurs dans l’immeuble, tout le monde reste terré chez soi. Personne n’est allé voir. Pourquoi lui, jouerait-il les héros quand « on » ne lui demande rien ? Il acceptera une tasse de tilleul pour se calmer et ira se coucher. Demain, la concierge dira ce qui s’est passé…
Je crois que ce résumé se dispense de commentaires sur le contenu dont l’évidence est, hélas, trop véridique. C’est très bien joué, de manière tchékhovienne. L’atmosphère « passe ». Ce théâtre de la banalité quotidienne a une certaine vertu dénonciatrice. Est-ce de l’art positif ?

29.10.78 – J’ai quand même vu un des quatre Molières de Vitez. L’occasion ayant fait le larron, j’ai pensé que cela m’aiderait à savoir de quoi je cause quand j’en cause.
J’ai donc assisté à une représentation de L’ÉCOLE DES FEMMES (Didier Sandre : Arnolphe, Richard Fontana, ailleurs Tartuffe, ici Horace, Dominique Valadie, ailleurs Eliante, ici Agnès…) et je dois confesser non seulement que j’ai été moins agacé que prévu, en tous cas, moins continuellement, et même, que j’ai pris parfois un vif plaisir.
La scène du « Petit Chat est mort », morceau de bravoure de tous les conservatoires de France, est une incontestable réussite, et il faut bien donner un coup de chapeau à qui a su y innover ! Pourtant, cette innovation-là, elle est du domaine de l’œuf de Collomb. Il suffisait de penser qu’Agnès, élevée par Arnolphe, a avec son père adoptif un rapport de gamine (qui suce quasi encore son pouce) à Papa TANT QU’ELLE N’A PAS ENCORE, et c’est le cas à ce moment de la pièce, COMPRIS LES DESSEINS DU BARBON. Cette évidence comprise (mais QUI l’avait entendue, avant ?) la scène coule de source : Agnès saute sur les genoux d’Arnolphe, se laisse caresser, sa « naïveté » n’est que franchise. La fille qui joue est fraîche, mais à peine jolie. En effet, pourquoi serait-elle conventionnellement belle ? Ces « attraits qui frappent Horace, sont d’abord « sexualité ». Et celle-ci ne va pas qu’avec la beauté.
Idée moderne, idée récente, me direz-vous. En effet, le truc de Vitez, c’est de faire adopter des attitudes et des gestes d’aujourd’hui à des gens qui parlent les vers du XVIIème siècle. L’œil qu’avec son équipe il jette sur les célèbres personnages est celui de notre temps et il les traite sans anachronisme, laissant au seul langage, costume et décor le soin de définir (scrupuleusement, sans propreté excessive) l’époque. Il n’échappe toutefois pas au piège de tomber dans la farce à force de laisser ses acteurs en faire trop. Reste qu’il y a moins de pléonasmes que d’habitude, comme si le Maître avait dépassé ce stade. Tout au plus peut-on parler de jeu en commentaires appuyés.

30.10.78 – Je ne sais si c’est la Comédie Française qui m’a influencé, mais SIX PERSONNAGES EN QUETE D’AUTEUR m’a paru ici, tant par sa facture laborieuse que par son intrigue surannée, être devenu avec évidence une fausse valeur. J’ajoute que la mise en scène d’Antoine Bourseiller, morne, sans éclats, laissant les artistes qui n’ont pas la parole un moment plantés comme des piquets en attendant que la balle leur revienne, ne m’a semblé en rien chercher à actualiser l’œuvre.

31.10.78 – Pas de quoi fouetter un chat avec PAS UN NAVIRE À L’HORIZON, pochade d’un certain Henri Mitton montée par Claude Confortès à LA COUR DES MIRACLES. Il s’agit d’une « critique » du théâtre d’essai qui débouche sur le constat de notre décadence.Je suis assez d’accord avec ce qui est dit, encore que l’appréhension des thèmes soit plutôt réactionnaire : suivez mon regard , il est bien que les salles de recherche soient vides parce qu’on y dit que des conneries. Et quant à la décadence, bons bourgeois, vous savez bien qu’il n’y a pas lieu d’y croire vraiment.
Mais ce n’est pas très bien construit, les mots cocasses manquent. Ca ne dure que 70 minutes et pourtant ça trainasse. Anémone est une drôle de comédienne. Elle fait bien la demeurée.

02.11.78    Moi, je veux bien, puisqu’on me l’affirme, admettre que LES DEUX NOBLES COUSINS soit de Shakespeare. J’en doute. Si c’est vrai, c’est l’œuvre d’un vieillard de 57/58 ans qui, après l’incendie de son Théâtre du Globe, a eu un tel choc qu’il n’écrit plus que’en réminiscences de ses textes passés, voire en pastiches de ses thèmes et manières. Il s’offre même le luxe d’inventer un petit frère au monologue de Théramène … de Racine ! … (mais ça,c‘est peut-être le clin d’œil malicieux du CENTRE DRAMATIQUE DE LA COURNEUVE qui signe « la traduction et l’adaptation ».Quoi qu’il en soit, comme dans LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ il y a un duc d’Athènes et des artisans qui préparent un spectacle dans la foret ; comme dans HAMLET, il y a une fille qui devient folle par amour méconnu avec noyade et nénuphars ; comme dans LES DEUX GENTILSHOMMES DE VÉRONE,il y a deux nobles jeunes gens que l’amour commun pour une femme divisera. Les métaphores fleurissent sur les lèvres des bien nés et chacun reste à la place découlant de sa naissance. Si la fille du geôlier par exemple, se meurt d’amour, c’est parce que le beau noble qu’elle a fait évader de prison, n’a même pas eu l’idée de jeter un œil sur cette prolétaire. A noter, mais j’y sens la patte délicate du pudique Pierre Constant, que les sènes truclentes  ne sont pas vulgaires et que la paillardise, même étayée sur des gestes obscènes, n’est jamais grossière. Une dimension poëtique y flotte à laquelle ne m’avaient pas habitué les mises en scènes classiques de ces moments grasseyants. L’écriture elle même semble différente.
Shakespeare or not Shakespeare, rendons grâce à Constant d’avoir réduit l’œuvre originale touffue de moitié. Car le texte, une fois passée la première demie heured’exposition lourdingue où la troupe mal à l’aise retombe dans son amateurisme maladroit, fonctionne. Après m’ être ennuyé de façon inquiétante, je me suis soudain surpris à être sous le charme et mon plaisir, malgré quelques langueurs sur la fin(quand il s’agit de boucler les intrigue entremêlées) ne s’est pas relâchée pendant 90 minutes … ce qui n’est pas rien.Charme est bien le mot : cette équipe dégage une sympathie, une humanité, une gentillesse, une sorte de poësie naturelle.
On aimerait cependant que le divertissement qu’elle s’est offert soit une parenthèse dans son activité et non l’amorce d’une voie nouvelle.Ces deux nobles cousins content des anecdotes qui sont sans rapport avec nos préoccupations d’aujourd’hui. Et même les allusions homosexuelles (tendresse mutuelle des deux cousins que blesse mortellement l’arrivée de LA femme, laquelle de surcroît est une « délicieuse vierge » rétive à l’homme) n’interviennent pas sur un plan qui puisse être qualifié de contemporain.Pas plus que le discours sur le pouvoir. Il y a quelque réflexion actuelle cependant dans l’ effondement de Thésée, rendant hommage en guise d’épitogue à des dieux absurdes et cherchant en vain, pas dupe lui-même, à les expliquer, le dénouement étant insatisfaisant de par leurs volontés.Ce court instant est il de Shakespeare ???!!!???
Il serait regrettable que le CENTRE DRAMATIQUE DE LA COURNEUVE oubliât son appartenance ouvrière. J’attends de lui un certain militantisme.

03.11.78    -    Poursuivant son exploration des auteurs allemands contemporains, Jacques Lassalle exhume dans la salle Christian Bérard du théâtre de l’Athénée (repris en main par le richissime homosexuel Pierre Berger et confié pour la programmation à la folle tordue Cousinet) OLAF ET ALBERT de Heinrich Henkel.
L’auteur est né à Coblence mais il vit à Bâle depuis 1964. Le programme se plaît à nous narrer qu’il est resté ouvrier peintre quoiqu’il soit joué au Basler Theater ainsi que par le T.P.R. et édité à l’Arche.
Cette appartenance prolétarienne n’apparaît pas dans la pièce que jouent Hubert Gignoux et Pierre Vial.
Ce n’est pas sans une certaine mélancolie que j’ai vu ces deux camarades de jeunesse un peu mais à peine plus âgés que moi,  incarner avec véracité deux vieillards retraités.Je les ai regardés avec l’œil de ce que je crois être la « jeunesse ». Leur aventure ne me semble pas me concerner. Et pourtant, ne suis-je pas à la merci d’un propriétaire qui voudrait, comme Olaf, m’expulser et que ça tomberait bien pour lui que je n’arrive pas à payer mon loyer ? Serait il impensable qu’abandonné de tous, je me retrouve obligé d’emprunter à un voisin moins malchanceux et que le bougre me refusant l’argent, j’aille jusqu’à l’agresser prysiquement, peut-être gravement ? Les rapports entre les deux « héros » liés par une amitié certaine mais qui ne va pas sans défiance de la part de celui qui est plus privilégié sont faits de notations qui doivent sembler fines à Bâle. Moi, j’ai plutôt trouvé que les caractères étaient tracés à traits simplifiés. Est-ce « ambigu » de montrer Olaf  alternativement tapant sur la gueule d’Albert, et lui offrant le thé … s’énervant au point de le frapper puis se maîtrisant parce que sûr de la bonté de sa cause il ne doute pas de convaincre son partenaire ? Les trêves dans le combat sont les mêmes qu’à la boxe : les ennemis fourbissent leur coup suivant, mais passent en même temps l’éponge.
Pierre Vial plafonne dans le rôle d’Olaf.Son talent ne peut aller plus haut. Hubert Gignoux est sous-employé. Il ne se fatigue pas beaucoup en Albert. Le décor de Yannis Kokkos m’a paru très en deçà de ce que peut faire ce décorateur. Roger Harth aurait fait aussi laid et sûrement plus fonctionnel.
Relisant le programme, je lis que OLAF ET ALBERT serait une pièce sur la violence ancrée dans le contexte de la mémoire allemande qui serait encore « sous scellées, condamnée à se taire, indicible, irreprésentable ». Ce que je viens d’écrire avant de lire cet exposé « dramaturgique » prouve que la signifiance germanique du contenu ne m’avait pas sauté aux yeux. De fait, je suis certain que sans changer un mot, on pourrait placer O LAF et ALBERT dans un immeuble de la rue Vivienne livré à l’appétit de promoteurs, tout aussi bien que dans un immeuble du Berlin des années 30 près de la Postdammer Platz.

04.11.78 SIX ACTES PUBLICS est un spectacle de rues du
 LIVING THÉÂTRE. J’y ai assisté à la Maison de la culture d’Amiens.Rendez-vous est donné au public devant la Maison de la Culture. Après qu’un représentant de cette institution ait demandé aux gens de suivre la troupe sur les trottoirs, pour ne pas gêner la circulation, (dense et bruyante d’ailleurs : c’est le jour des mariages et des motards) nous assistons à un préambule surtout gestuel qui nous explique que nous allons « visiter six lieux architecturaux où la puissance de Caïn est ressentie, afin d’y accomplir des actes publics au nom de la douleur des gens ». Ensuite de quoi, un flic (un vrai) nous fraye le chemin vers la MAISON DE LA GUERRE qui n’est autre que l’Hôtel de Police. C’est « la procession du sadisme et du masochisme »  qui s’achève par un discours, avec gymnastique, sur la répression. Des filles offrent du pain biologique et des fleurs aux représentants de l’ordre  qui ne savent pas bien quelle contenance adopter

Note a-posteriori : Ils avaient été prévenus. Ils savaient que ça avait été autorisé en haut lieu.

Un homme ponctue le temps, de minute en minute : « Il est exactement 15h12 Minutes … » La procession repart, bercée par la musique et les annonces (réelles) de la quinzaine commerciale (le contrepoint est cocasse). Cette fois, Abel et Caïn vont vers LA MAISON DE LA MORT : C’est la Cathédrale et nous y allons avec. Pour les passants qui nous croisent, l’impression recueillie doit être qu’il s’agit d’une bande de fadas ! Sur le parvis de l’édifice religieux, Julian Beck et ses camarades contestent « la vie éternelle ». Ils miment la souffrance du trépas, puis nous resservent la scène des MYSTERIES de l’entassement des cadavres.Les portes du temple restent fermées et les mariés en puissance qui se rendaient à l’église pour recevoir les sacrements entrent par une porte lattérale (j’allais écrire : dérobée) tandis que les mécréants diaboliques ne suscitent d’autres réactions hostiles que celle d’une punaise de bénitier excitée dont l’indignation n’est pas partagée, en tout cas ostensiblement, par la foule.

Vers 16h35 « exactement »il est temps d’aller à LA MAISON DE L’ÉTAT. Apparemment « on » n’a pas eu la permission que ce soit la Préfecture ou la Mairie, et le LIVING THEATRE a dû accepter de se contenter du Palais de Justice.Là, encore après une gestuelle, les membres de la troupe, puis, à leur appel, des spectateurs, feront avec l’aide d’une plume apparaître à leurs poignets une goutte de sang symbolique en disant  « Ceci est le sang de … » (tous les torturés et opprimés connus y passent).

Vers 17h00 exactement, « les riches, les pauvres, les maîtres et les esclaves » se dirigent vers LA MAISON DE L’ARGENT. C’est le Crédit Lyonnais.  Leur progression est retardée car ils croisent une authentique manifestation du PCF. Cette rencontre non voulue entre la parodie et la réalité ne manque pas de sel .Mais les artistes ne détourneront pas les militants de leur voie.

Note a-posteriori : L’auraient ils pu ? Les gros bras du service d’ordre faisait bonne garde

Inversement aucun des suiveurs du « spectacle » ne le quittera pour plonger dans la revendication immédiate. Au lieu prévu, les acteurs font voler en l’air des faux billets de banque frappés à 000Frs et ornés d’une tête de mort. Puis ils les brûlent.
 
Ce sera le dernier édifice signifiant visité. LA MAISON DE LA PROPRIÉTÉ est un décor installé sur une voie piétonnière entre un cinéma et un foyer de l’armée de l’air (ce qui était drôle mais on ne s’en est pas servi). 6 à 8 cases à barreaux permttent aux artistes de mimer l’enfermement.

Quant à LA MAISON DE L’AMOUR, étape ultime atteinte après une « procession érotique » c’est un jardin public plongé dans la pénombre, car il est maintenant 18h et quelque chose « exactement » (Le temps n’a jamais cessé d’être ponctué).

Que dire de cette « marche pour transmuer la violence en concorde, pour que soit abandonné le système du maître et de l’esclave, pour CHANGER AMIENS … etc » ? Tout le système du LIVING THEATRE réside dans une ertaine forme de provocation  non violente (mais ça ne veut pa dire non agressive)qui vise à provoquer des réactions. Exposés à la colère des flics, des curés, des banquiers, des juges, Julian Beck, Judith Malina et leur collectif apparaissent VICTIMES d’une société qui refuse de les comprendre et qui, enfermée dans des tabous,les rejette hors de son sein. Si les agressés sont absents (quel banquier travaille le Samedi apès midi ? Quel Procureur ? Quel avocat ? Quel éveque sortira du « lieu saint » pour jeter l’anathème ? il n’y a plus que quelques farfelus qui marmonnent dans leur jargon  peu compréhensible LEURS vérités avec conviction … tant de conviction qu’ils sont touchants , mais enfin ces « vérités » ne sont pas étayées. Elles sont assénées au 1er degré avec un vocbulaire qui semble sorti d’un livre. L’abstraction de ces axiomes est grave : ce sont les CRS qui les rendent concrets.S’ils ne sont pas au rendez vous, PIRE, si la manifestation est AUTORISÉE, ENCADRÉE, il reste un jeu bien fait, très professionnellement assumé, au terme duquel le directeur de la Maison de la Culture peut se frotter les mains. La prestation qu’il a payée pour animer les rues d’Amiens a été réussie : d’étranges majorettes qui disaient des choses pas conventionnelles ont investi la ville « en exécution et dans les limites du contrat ». 2 à 300 convaincus (ou curieux bien intentionnés) les ont suivies 4 heures durant.

Le LIVING THEATRE doit il pour autant être accusé de duplicité, traîné en dérision. NON, bien sûr, CAR SA PROPOSITION d’AGITATION EST SINCÈRE, son honnêteté intîme certaine.Bien sûr, on peut lui reprocher d’avoir fait ce parcours pour le compte d’une institution. Mais il faut bien vivre.N’est ce pas ?     

07.11.78 Toujours Amiens. Toujours le LIVING THEATRE,
 Mais cette fois ci avec PROMETHEE c’est du théâtre dans le théâtre. Du moins pendant 200 minutes, car les 30 dernières sont consacrées à une marche silencieuse avec méditation jusqu’à l’hôtel de la police.

Le spectacle proprement dit se partage en deux parties très tranchées.La 1ère évoque le mythe célèbre à grand renfort d’esthétisme et de nudité. Le programme détaillé aide à se repérer dans ce survol des racines culturelles du monde … avec même une incurion à travers les rituels du théâtre oriental. C’est trop long, teriblement référencié.

Mais on s’aperçoit en deuxième partie qu’on a été mystifié. Il s’agit alors en effet d’évoquer la révolution Bolchévique en suivant, dans le même ordre, les signes recueillis. Le ton est complètement différent. Il y a une organisation de la prise du Palais d’Hiver avec la participation des spectateurs qui est très réussie. Le problème est que ce Prométhée / Lénine (incarné avec une incroyable ressemblance par Julian Beck, qui se transforme également en Trotsky avec véracité) est surtout vu sous un angle critique. Ce ont ses contradictions qui sont mises en avant, l’écrasement de la Commune de Cronstadt, les grèves, les interdictions, le problème mal étudié de la libération des femmes, la condamnation de l’homo-sexualité. Bref, Beck, Malina et leurs camarades mettent l’accent à leur tour sur ce qu’il y a de négatif dans le Bolchévisme Russe.Ca n’empêche pas que leur très bel enregistrement de l’INTERNATIONALE soit ce qu’il y a de plus applaudi dans la soirée.

La démarche du LIVING THEATRE est fondamentalement JUIVE et baigne dans le spiritualisme. Cest l’armée du salut qui prônerait l’anarchie. « La question est de savoir de quel crime au juste nous sommes punis quand ON nous punit ». Intéressante question en vérité, mais il ne me semble pas que contester ce qui fut la plus importante tentative des hommes pour répudier l’abominable notion de pêché originel, soit la meilleure voie pour trouver une réponse. Reste que si le LIVING THEATRE met à côté de la plaque, il n’en n’enfonce pas moins un pavé dans la mare. Dans 10 ans, on se souviendra encore de ce PROMETHEE complètement insatisfaisant.

Note a – posteriori : comme quoi il faut se méfier des pronostics.Moi-même, je le confesse, j’avais oublié ce PROMETHEE. Et puis, qui se souvient du LIVING THEATRE ? Dix ans plus tard, après le décès de Julian Beck, Judith Malina a voulu revenir en France avec un nouveau spectacle et je me suis, bien sûr, spontanément chargé de monter une tournée. Ce fut un échec total dû certes en partie à une certaine frilosité de ceux qu’on s’était mis à nommer des « décideurs » mais surtout au fait que cette troupe était inconnue à la plupart d’entre eux. Là où je m’attendais à un rush, je n’ai recueilli que silence … ou dans les rare cas de curieux : questions.
Le LIVING THEATRE était passé de mode. Dans un cas comme celui là, cela a un sens.

08.11.78 LA CRIQUE, de Guy Foissy, est une agréable piécette
 mise en scène par Jacques Seiler (qui ne s’est pas autrement cassé la tête) avec Claude Piéplu (qui est forcément bien puisqu’il incarne un Français moyen crédule, connard mais pas méchant, stupide mais se croyant roublard). Il y a aussi Micheline Luccioni(qui a fait toute sa carrière avec sensibilité au boulevard et dans l’opérette) qui joue l’épouse lucide mais impuissante à s’exprimer, de bonne volonté au point d’en être poire, soumise à son mâle imbécile parce que dans son milieu on ne se rebelle pas : la brave fille, en somme.Le couillon a acheté EN TOUTE PROPRIÉTÉ pour 8 jours par ans pendant lesquels il entend ÊTRE MAÎTRE CHEZ LUI une caravane sans roues au fond d’une crique qui se révélera engluée de mazout.
La pièce raconte l’épopée de ce couple banal en route vers son eldorado estival, lui, boussole à la main, déjà explorateur, elle, portant les valises, baudet crevé mais consentant.
Foissy se veut moraliste de notre temps. Hélas ! On rigole de ce fait moins que les situations le permettraient. (Biothéâtre)

Commentaire a-posteriori

On ne peut qu’être frappé par le fait que, beaucoup d’années plus tard, Didier Guyon a décrit dans « NOUVELLES FOLIES » une situation tout à fait semblable, mais lui, sans paroles, uniquement à travers le geste et la dynamique corporelle.

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