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histoire-du-theatre

Samedi 20 janvier 2007

07.11.98 - Il est très curieux, le lendemain de cette soirée, de voir « La Plaie » de Claude Confortès au Théâtre Essaïon. Dans le programme de « Si vous êtes des hommes », Serge Valetti a écrit :
« Je n'ai pas la force de faire de la philosophie »
« Je n'ai pas la force de faire de la politique »
« Je n'ai pas la force de ne pas regarder la télévision »
« Je n'ai pas la force d'aller soigner les blessés »
« Je n'ai pas la force d'aller m'occuper des sans-abri »
« Je n'ai pas la force de résoudre les problèmes de notre monde »
« Je n'ai pas la force d'écrire une pièce de théâtre... »

Je songeais à ces lignes en regardant Rémi Duhert incarner le « Dialogue d'un homme avec sa plaie ». Car la plaie en question, celle de Confortès qui écrit là comme une confession, voire un testament, c'est la même que celle de Valetti, de moi-même et de tant de gens qui se demandent comment ce monde, tel qu'il est, est possible. Le traitement n'est pas du tout le même. Apparemment Confortès le porte en soi plus douloureusement que l'autre car, lui, a eu des courages, il a milité, et il a le sentiment que cela n'a servi à rien. Lui aussi, il ne lui reste que le besoin d'écrire, mais justement, ce besoin-là, certains lui en contestent la validité.
En fait, « La Plaie » a deux aspects. Un aspect où l'oeuvre passe en revue tout ce qui ne va pas dans le monde. Le défaut de ce pamphlet, c'est qu'il manque profondément de transposition. Tout ce que dit Confortès est juste, généreux, sa dénonciation est nécessaire, importante, mais on a envie de lui rappeler qu'on est au théâtre, et pas au meeting, et de lui dire : relis ta pièce, phrase après phrase, et, chaque fois que tu tomberas sur un mot que tu pourrais retrouver dans « Le Monde Diplomatique », « Charlie Hebdo », voire « Libé », cherches-en un autre. L'autre aspect, c'est la plaie de l'homme Confortès, plaie par rapport au monde, mais aussi par rapport à lui-même. J'ai trouvé qu'il s'étalait un peu trop sur cette plaie-là, notamment dans la dernière demi-heure.
Quelques coupures seraient sans doute bien accueillies par son unique interprète, dont la performance de près de deux heures a quelque chose d'héroïque. Car il est à la fois Confortès, l'homme, et la Plaie. Ce « dialogue » est bien deux à la fois, car il a pour exprimer la contestatrice une voix caverneuse presque insupportable, et sa voix naturelle pour signifier qu'il est lui-même. Mais ce n'est qu'un acteur, un seul, qui fait les deux ! Chapeau. Il tient le parcours sans faiblesse. À peine est-il par moments aidé par une plage de percussions très bienvenue, qui ponctue des moments mais ne les repose pas. Confortès, assis dans la salle, dit quelques mots sur l'homme pour lancer le spectacle. Il reste là, de bout en bout, digne témoin de cet autre lui-même, qu'il recouvre d'une couverture à la fin, quand, couché, l'homme et sa plaie épuisés s'endorment ou meurent !

05.12.98 - Comme quoi le pire n'est pas toujours sûr, il se trouve que le « Jonas », « création théâtrale sur la vie de Jonas Gwangwa, écrite et mise en scène par Sophie Loucachevsky », est un magnifique spectacle qui, quelque part, touche profondément. Mais ne nous y trompons pas, ce succès, il est d'abord dû à Jonas lui-même, qui est un merveilleux chanteur et joueur de saxophone, à ses prodigieux musiciens, et à cette chanteuse magnifique, à la voix chaude, caressante, émouvante, qui s'appelle Gloria Bosman. Avec eux, Sophie jouait sur du velours, car, comme aurait dit ma mère, elle avait mis « tout ce qu'il faut dedans ». Car il ne faut pas s'y tromper, c'est elle qui récoltera les bénéfices français de l'entreprise (déjà, certains disent : « comment est-il possible qu'une telle merveille ne vienne qu'à Corbeil ? Qu'il n'y ait pas une tournée derrière ?).
Son mérite ne doit pas être sous-évalué. C'est elle qui a réuni cette équipe sud-africaine et qui l'a disciplinée en ce sens qu'elle ne dérive jamais. Tout est toujours en ordre, et professionnellement bien ficelé. Il ne doit pas non plus être surestimé. J'ai bien reconnu les tics vitéziens dans le fait qu'entre le public et les musiciens, une table de conférence a été érigée. Il faut tout le don de présence de ces artistes noirs pour que ce barrage physique n'en devienne pas un négatif. On peut se demander quel est le sens de cette boîte à outils, ces planches, qu'on installe sur cette table à un moment, sans que cela serve à quoi que ce soit.
J'ai lu qu'il y avait une « chorégraphie » de Robyn Orlin. Je suppose qu'il s'agit de cette figurante blanche qui, dans un premier temps, allume accroupie des lampions, sous une table qui est au départ sur le même plan que l'autre, mais qui recule ensuite sans raison apparente jusqu'à l'arrière-plan. Plus tard, la même déversera de la farine sur ladite table. Dois-je en tirer une leçon entre ce Blanc très blanc et les Noirs qui jouent et chantent ? Je n'ai pas été assez intelligent pour la décrypter.
On a donc quelque part envie de dire que le succès de ce spectacle est un succès « malgré » sa conceptrice, dont les faiblesses éclatent dans le texte très médiocre, dans le style pathético-bould'hum répétitif lancinant, qu'elle fait dire d'une façon distanciée par Caroline Chaniolleau.
En fait, la vie de ce type, on s'en fout. Il est un Dieu quand il joue et chante. Est-ce que ça ne suffit pas ? Comme vous le savez, je reproche beaucoup aux Israéliens d'ériger constamment sur un piédestal la célébration de l'Holocauste. Eh bien, nous voilà avec sur les bras une autre célébration permanente, celle de l'Apartheid ! Ce spectacle est peut-être une préfiguration d'un filon durable. Il serait dommage que Sophie n'en profitât point. Je parierais bien que ce « Jonas » revivra sur des scènes plus honorables que celle (la seule) qui l'a accueillie, celle du théâtre de Monsieur Dassault.

Janvier 99 - Bon Dieu qu'elle est triste cette « Maison des Cultures du Monde » où Dominique Houdart présente son Misanthrope, dont le noir s'accommode bien de la sinistrose du lieu. Il y montre aussi, hélas, son « Padox Café Concert » et je dois confesser que je n'ai pas, cette fois et dans ce lieu, pris plaisir à ce défilé de chansons d'Yvette Guilbert qui, à l'exception de trois perles, ont toutes l'air de se ressembler. J'ajoute que si je suis très admiratif du phénomène vocal qu'est Jeanne Heuclin, je le suis moins de la qualité de sa voix. J'ai envie de dire qu'une tessiture étendue ne fait pas un organe harmonieux. En plus, et toujours dans ce lieu, les Padox sont déracinés. En plus ils ne font pas grand-chose et il n'y a pas de complicité entre eux et la chanteuse. Comble de déception, les images qui se profilent sur un écran au surplus mal encadré, me sont apparues pauvrettes.

08.03.99 - Me voici à Brno, où Boleslav Polivka présente sa nouvelle création : « Pour la dame au balcon ». Son théâtre porte son nom, mais il n'est pas à lui. Il le loue à la municipalité et ne reçoit aucune subvention. Le lieu est sympathique avec un bar bien achalandé. Il faut dire que Bolek est apparemment une vedette dans cette ville où il ne peut pas faire trois pas sans serrer des mains. Il est clair aussi qu'il a du bien. Sa « ferme », où il loge, est, en vérité, un charmant hôtel-restaurant avec une écurie où il y a une douzaine de superbes chevaux, et avec beaucoup de terrain.
 C'est un plaisir que de voir sur la scène le gros Tichy, que j'ai toujours connu technicien. Il est, ma foi, pas mauvais comédien du tout. Avec trois comparses, dont le chauffeur de Bolek, il incarne un pompier de service. Les pompiers voudraient que le spectacle commence, mais l'acteur ne veut pas se lever de son lit tant qu'ELLE ne sera pas à sa place au balcon. Enfin il y consent et il apparaît emmailloté dans des couches de bébé (cf Léonide dans « Docteur Pirogeff). Il commence à jouer, et c'est plein d'inventions. C'est du grand Bolek... Puis un coup d'oeil au balcon. Elle n'est pas là. Il va se recoucher.
En deuxième partie de ce « one-man-show » accompagné, comme il l'appelle, il fait intervenir une « spectatrice », et il y a un morceau de bravoure très efficace quand le lit, toujours omniprésent, bascule presque à la verticale et que la malheureuse a du mal à s'accrocher, tandis que lui reste parfaitement à l'aise dans cette position périlleuse. Bien sûr, il n'a plus ses couches. Il est en « bel homme »... de cinquante ans. Il les retrouve pour se recoucher définitivement quand, décidément, il doit conclure qu'ELLE n'est pas venue.
Il y a incontestablement de la jubilation dans ce spectacle, mais il cause pas mal et c'est toujours un peu triste quand on entend le public hurler de rire et qu'on ne comprend pas bien pourquoi. Si on importe ce spectacle, ce qui me semble justifié, il faudrait que ce soit traduit. Par exemple, je n'ai pas compris pourquoi il entrait en jeu et en sortait, en bébé. Reste que malgré tout, j'ai reçu le spectacle avec plaisir.

19.03.99 - Selon Le Grand Robert, Arno Schmidt est un nouvelliste et romancier allemand né à Hambourg en 1914. « Représentant de la jeune littérature allemande d'après-guerre, il a dénoncé avec violence et cynisme le conformisme religieux chrétien, moral, intellectuel. Passant de la trivialité à la fantaisie et à la science-fiction, d'un bon sens paysan volontiers grossier à un étalage provocant d'érudition, ses oeuvres, où certains virent une des dernières expressions du dadaïsme, sont d'une apparence chaotique recherchée. Elles lui valurent l'admiration de quelques-uns mais, bien plus souvent, une réputation de fumiste salace. » Que faisait-il sous Hitler ? Les érudits du Robert qui citent un certain Robert Plard, ne le disent pas.
Sa première publication, « Léviathan », date de 1949. Quelques titres sont cités : « Scènes de la vie d'un fauve » (1953), République des Savants (1957), chatouillent vaguement ma mémoire.

MIROIRS NOIRS, que Patrick Sommier présente dans une semi clandestinité à la MC 93, doit dater d'après 1960. L'auteur avait dû s'assagir, car son discours n'y est ni marqué par le bon sens paysan grossier, ni trivial. Certes, l'unique survivant d'une bombe H qui a détruit toute vie au coeur de l'Europe... (à la suite de quel conflit et pourquoi LUI a-t-il survécu, on ne le dit pas), ne mâche pas ses mots pour dénoncer le monde qui a été détruit, certes, il n'hésite pas, se parlant à lui-même, à se montrer cultivé. Il connaît les références de la civilisation anéantie et il en garde des souvenirs : livres, boîtes de conserve, que sais-je encore ? Cimetières... Mais il a organisé sa solitude, et, attitude de survie ou réalité intime, cette solitude lui plaît. Et justement, elle va être dérangée par une autre survivante qui, elle, bivouac au dos, n'est pas restée sédentaire. Baroudeuse, elle a fait le tour du territoire mort. La tentation devient aigue pour ces deux rescapés d'unir leurs destinées, voire de repeupler la région. Mais l'auteur ne tombe pas dans cette banalité et la fille s'enfuit avant d'être trop tentée, c'est-à-dire, quelque part, de s'endormir, dans le confort que son compagnon d'un moment s'est édifié. Si chaos il y a, il n'est pas dans la forme mais dans le constat, faussement après coup, que le monde tel qu'il vogue actuellement ne peut qu'aller vers une telle catastrophe, dont effectivement pourraient se satisfaire quelques philosophes et aventuriers.
Patrick Sommier a monté ce texte avec une remarquable économie de moyens restituant au théâtre sa vertu de base, qui est le rapport entre des gens qui disent quelque chose dans un espace scénique et d'autres gens, assis, qui les regardent et les écoutent. Ici, la notion de « présence » devient synonyme de la notion de « rigueur », et aussi de celle de « simplicité ». À l'arrivée, quand on a vu et écouté Yann Collette, on a envie de parler d'évidence. Car cet acteur a l'art, non seulement de se faire entendre, mais, ce qui est devenu rarissime aujourd'hui, de se faire écouter. Et pourtant il ne gesticule pas, il fait tout comme il doit faire en prenant son temps. Un autre acteur ne saurait pas meubler le temps qu'il passe à installer des petites croix sans dire un mot, ou, peu avant, à poser en bon ordre des livres qui signifient sur le sol à la fois la culture et la tombe. On le regarde et l’on ne trouve pas que ce soit un tunnel. Par contre, quand Marie Caries commence à lire l'oeuvre du solitaire (car le lascar a une machine à écrire et relate tout ça... Va savoir pour qui ? On espère toujours un lecteur même quand il n'y a plus d'humanité !), elle nous balance un vrai tunnel qu'elle n'arrive pas à faire passer complètement. Cela dit, elle est sympathique. Pendant la guerre, j'ai connu beaucoup de filles comme ça. Quoi qu'il en soit, l'ensemble de la prestation avoisine la perfection. Parlant de Patrick, j'ai envie de dire comme le Père Diafoirus : « Ce n'est pas parce que c'est mon fils, mais je dois dire que je suis content de lui... »

23.03.99 - « Les Surfeurs » de Xavier Durringer est à mes yeux l'exemple type d'un texte qui veut stigmatiser les turpitudes du système politique et social contemporain, mais qui manque de repères. Je veux dire par là qu'il y a une critique, mais qui ne débouche sur aucune proposition. Ionesco disait :  « Il nous faut des mystifications nouvelles ». C'était il y a cinquante ans. Eh bien oui. Le mot « mystifications » est malheureusement celui qui convient car, comme le constatait déjà Montherlant, « rien n'est beau, rien n'est juste, rien n'est vrai ». J'aimerais mieux lui substituer « rêves ». Une humanité sans rêves est condamnée à s'ennuyer, à s'enliser dans des succédanés vulgaires et, probablement, à terme, à se suicider. N'est-ce pas à ce suicide annoncé que nous conduit l'économie de marché, sans autre perspective que l'enrichissement cancéreux de quelques-uns aux dépens de l'appauvrissement économique et culturel du plus grand nombre ?
Donc, à travers le parachutage d'un politicien de bonne volonté, mais sans réel programme (son affiche électorale dit simplement « Un avenir pour tous », plus démagogique que ça, tu meurs !), brave homme au demeurant, accompagné par son épouse dont on comprend assez vite que les étreintes de son mari ne la comblent pas, parachutage où ? J'aurais juré qu'il s'agissait d'un de nos chers DOM / TOM, mais justement non, puisque là d'où il vient il y avait du soleil, ici il pleut... Quoi qu'il en soit, à travers ce parachutage, Durringer évoque un peu, la corruption, un peu aussi la lutte des classes. Il semblerait qu'il évoque aussi le terrorisme, mais pas sérieusement. L'affrontement n'était qu'une blague. Il écrit : « Penser à confronter deux mondes comme on confronte deux personnes, pour rechercher la vérité, celui qui ment, falsifie, tronque. Mais si personne des deux ne mentait, si la vérité, mouvante, se trouvait déjà ailleurs. « Eh oui, ailleurs, mais où, voilà la réponse que ne donne pas ce texte finalement trop bavard.
Certains ont dit que c'était du « vieux théâtre ». Qu'est-ce que c'est que le « vieux théâtre » ? Je me demande parfois si ce ne serait pas le « théâtre tout court ». Mais en l'occurrence, je comprends : ces dialogues faussement familiers, ce jeu au premier degré, ce texte qui ne s'embarrasse pas de métaphores, l'importance accordée aux prostituées, m'ont fait penser au Théâtre Vollard, lui aussi accusé des mêmes maux. On est à un niveau d'un étage au-dessus car le dispositif, signé Éric Durringer, est riche, en forme de décors simultanés occupant toute la largeur de la scène du Théâtre de la Colline, avec au premier plan des plans d'eau qui pourraient faire penser à quelque station balnéaire. Mais la famille est la même. Ce sont les cris de gens qui savent contre quoi il faut se battre, mais pas pourquoi il faut le faire. Au moins ont-ils le mérite de penser à penser. Avec Genvrin toutefois, les choses sont plus claires puisque sa dénonciation est située à l'Île de la Réunion. Celle de Durringer est floue et confuse. Il veut dire trop de choses et il ne dit pas assez chacune. Il s'étale de surcroît trop. Son pamphlet dure deux heures quarante-cinq. Pamphlet ? On aimerait que c'en soit vraiment un !

22.03.99 - Vous remarquerez, sans doute, que je laisse souvent s'écouler pas mal de temps entre deux comptes-rendus. C'est que je sors moins. L'envie de couvrir tous les événements s'est estompée. L'âge peut-être, la fatigue, mais surtout le fait que les « événements » proposés en cette saison 98 / 99 ne m'attirent pas. Les quelques dates ci-dessus peuvent faire penser qu'il y a des gens de théâtre préoccupés par ce qui se passe dans leur monde, mais ceux que j'évoque là sont des exceptions. La dépolitisation de la profession est la règle générale. Tant d'indifférence est le reflet de la désenculturation que nous infligent, à tous, les besogneux de la culture officielle, ceux qui, à grand renfort de désinformation permanente, ont réussi à priver ceux qui de-ci de-là réfléchissent, de repères sur les buts à atteindre.
Ce petit préambule aidant, j'ai vu à Noisy-le-Grand la dernière création de Fiat - Lux. Ça s'appelle « Nouvelles Folies » et ça se veut aussi burlesque que « Garçon un kir », sauf que ça ne fonctionne pas encore (assez). C'est l'histoire d'un vacancier qui est confronté aux facéties de quatre farceurs bretons. Les gags se succèdent à un bon rythme sans qu'un mot soit prononcé. Personnellement je n'ai pas ri beaucoup. Ça se passe sur une plage où il y a trois cabines de bain à malice. Aucun rapport avec le préambule ! Didier Guyon n'est qu'un amuseur. L'ennui, c'est qu'on ne réussit pas Hellzapopin tous les jours. Attendons de revoir.

07.04.99 - La Compagnie ATARA est de Clermont-Ferrand. Est-ce pour elle-même, ou pour le fait que Mauricio Celedon avait accepté de mettre en scène sa « Doberdosc » ? Toujours est-il qu'elle avait déplacé à Sotteville-lès-Rouen, où elle finissait ce jour-là une « résidence », beaucoup de monde de l'univers « hors les murs ».
Un beau monde un peu dépassé, car certains programmateurs qui s'étaient investis avec elle pour la création d'un spectacle « de rue », se posaient à l'issue du spectacle des questions sur leur propre devenir, après que le « non » public dit avait eu le contact charnel, visuel, sensible, avec ce discours sur la violence qui, bien sûr, entend stigmatiser ladite violence mais le fait avec des moyens si violents qu'on peut se demander où est la frontière entre la dénonciation et la complaisance. Disons-le tout de suite, cette troupe a de l'énergie à revendre. Elle s'est prêtée avec une bonne volonté apparente aux directives du metteur en scène qu'elle avait engagé. Il y a un « texte », d'un certain Jean-Yves Picq qui, je le suppose, touche des droits d'auteur. Mais il aurait pu faire décliner les conjugaisons des verbes, ça n'aurait pas eu d'importance. La musique submerge la plupart des mots et, de toute manière, c'est la gestuelle à la manière du Teatro del Silencio qui dit le discours... et le fait à tel point au premier degré qu'on est à la fois, tableau après tableau, (il y en a neuf) submergé par le cri qui est proféré, et insatisfait car, bien sûr, la représentation de la violence de la torture et de toutes les exactions ne peut pas, au théâtre, et dans cette acception sans recul, être montrée jusqu'au bout de son horreur. Là est la limite entre la réalité et ce que le théâtre permet. Le tableau qui se veut sans doute le plus fort, montre quatre être humains nus. Complètement nus. C'est la suprême humiliation. Un bourreau va de l'une des victimes à l'autre et, bien sûr, ce bourreau se meut comme le faisait le Hitler de Tacataca, et la sono va à fond la caisse pour signifier sa fureur... Mais finalement il se contente de tirer les cheveux de ses « Doberdosés ». On pense aux électrodes dans les parties génitales, aux excréments qu'on fait avaler aux détenus. Ici, certes, et nus, en les faisant se coucher, se lever, puis se recoucher à l'infini. Mais la douche qui leur est infligée en final n'est qu'un succédané de plus de ce qu'est une réalité inmontrable au théâtre. Le problème de ce spectacle, c'est qu'il manque de transpositions. C'est tout de même un coup de poing qu'on se prend en pleine gueule : le premier tableau est physiquement dérangeant, qui montre une espèce de Christ de banlieue, morve sanglante dégoulinant du nez pendant dix minutes. Reste que le problème de fond n'est pas abordé. C'est celui, politique, du pourquoi de cette violence, du comment elle se façonne. À force de tout voir en images, Mauricio, qui pourtant pense bien, passe peut-être à côté d'une réflexion qui ferait de lui, assumée, un vrai grand. Mais bon... Il ne s'agissait que d'une commande. Attendons son vrai spectacle à lui, cette « Alice in Underground » qui... On verra bien !

    15.04.99 - Faire sous le titre « La Chose humaine », « une conférence sur le caca », et n'être jamais vulgaire ni même scatologique, c'est le chef-d'oeuvre que réussit Jean-Marie Maddedu (Les Piétons). Le texte, qui est d'un certain Hugo Verlomme, ne mâche pas pourtant, si j'ose dire, ses mots, ses descriptions détaillées de ce qu'est notre merde, d'où elle vient, ou elle va, avec les tonnes de PQ qu'elle charrie avec elle, la monstruosité polluante de son abondance, l'utilisation écologique qu'on pourrait faire du vent des pets, j'en  passe et des meilleures. Mais l'artiste assène ses vérités avec un talent distingué, se reposant sur la note poétique de sa rencontre avec une mouche qu'il a nommée Lucilia, mouche à merde s'il en fut, mais qui se fond quelque part en lui dans un étrange dialogue amoureux à une voix, jusqu'au moment pathétique de son trépas, vécu douloureusement, comme si c'était un spectacle, par son partenaire homme à la longévité plus grande. Jean-Marie Maddedu raconte cette aventure avec une certaine distanciation, mais toujours avec une étonnante présence. On ne décroche pas un instant ! Chapeau ! Cela se passe à « L'Échangeur », mais cela devrait être à Chalon  ou à Aurillac dans la rue. À ne pas manquer dans ce contexte hors les murs.

17.04.99 – Ils s'appellent « Les Oiseaux fous ». Ils se revendiquent « ostensiblement ailleurs ». Ils jouent sous chapiteau et appartiennent de ce fait à l'univers du cirque. Et il y a en effet dans leur spectacle quelques acrobaties, quelques jongleries, un ou deux numéros de funambule et une trapéziste de qualité dans son exécution de quelques figures classiques qu'elle assume avec une belle énergie. Mais s'il n'y avait que cet aspect « cirque », le spectacle ne vaudrait pas tripette car, à l'évidence, ces artistes ne sont pas des virtuoses dans leurs domaines respectifs, et même il arrive qu'on sente l'effort, voire le laborieux dans leurs performances, ce qui est condamnable aux yeux des puristes. D'un autre côté, il ne semble pas que le metteur en scène, Raymond Peyramaure, ait toujours le sens du rythme. L'entrée en jeu est interminable, presque provocatrice, avec une musique répétitive qui n'en finit pas de finir. En plus, il y a quelques exercices physiques qui sont à chaque fois au départ intéressants, mais qui, à force de s'étaler, deviennent, deviennent lassants.
Et pourtant, « EDEN » est un spectacle qui mérite l'attention parce qu'il répond à une vraie démarche. Ah ! Si Raymond Peyramaure avait les moyens de s'entourer d'une troupe hautement professionnelle, impeccable dans ses gestuelles, rigoureuse et sans bavures, on ne pourrait qu'applaudir à l'originalité de l'entreprise. Disons d'abord que, ramenés au cirque proprement dit, ces dix-sept artistes laissent peut-être à désirer sur le plan de la technique corporelle, mais ils sont des musiciens presque excellents, chacun selon son instrument. Et puis, ils ont la pêche, comme on dit, et de l'énergie à revendre. Effectivement il y a des longueurs, mais quand ils s'y mettent, la dynamique est impressionnante.
« Eden », c'est le jardin du paradis. Là, évoluent, marchant à petits pas, des oiseaux anges tous masqués et musiciens, et puis des êtres humains primitifs, eux aussi masqués, chaque masque reflétant un caractère, et qui sont tout nus. Entendez bien que c'est une fausse nudité. Les corps sont revêtus d'une espèce de combinaison couleur chair, qui restitue une nudité totale laide. Quand je dis « laide », ce n'est pas une critique car le parti pris de laideur est à l'évidence volontaire. Ces êtres innocents aux attributs sexuels pendants finissent par être touchants, justement parce qu'ils ne sont pas beaux, dans leur quête de leur reconnaissance mutuelle, en attendant que ce soit celle de la femme, dont ils ne comprennent pas la « différence » jusqu'au moment où Ève va venir foutre la merde dans ces jeux dont les anges, toujours à petits pas, préservent la non connaissance. L'argument d'Eden est, quelque part simpliste. Mais il est certain que cette proposition est novatrice. Cirque, oui, il y en a, et je l'ai dit, ce n'est pas à niveau. Discours ? Oui, il existe et c'est ce qui fait que ce spectacle n'est pas comme les autres. L'histoire qu'il raconte vaut ce qu'elle vaut, mais il la raconte. On assiste à la continuité de quelque chose, et, après tout, ce quelque chose, c'est vous, c'est moi, quand nous étions nus, et que, grâce ou à cause du serpent, nous avons perdu notre innocence en même temps que nous avons accédé à la connaissance. « Eden » est un spectacle qui, avec ses nudités dunlopilo à quéquettes pendantes (version mâle) et à toisons fournies (version femmes), et à petits anges à ailettes trottinant, nous renvoie à notre propre situation, ce que semble vouloir signifier l'ultime tableau où l'on voit un homme en complet veston, signifiant de nos temps modernes, passer en fond de piste comme pour dire « c'est fini », peu après qu'Adam et Ève ayant enfin pêché se soient enfermés dans un rudiment de maison, maison réduite à une porte, mais qu'ils referment sur leurs ébats, ou plutôt sur leur solitude à deux.
Donc, que dire ? On est, avec « Eden », confronté à un spectacle qui est musicalement très remarquable, (quoique non maîtrisé dans le temps) assumé par des artistes qui assument presque parfaitement cette discipline-là. Les évolutions des « anges » sont, quelque part, presque chorégraphiques et semblent toujours en phase avec ce que font les balourds nus, et tout de même un peu capables de faire entre eux des figures acrobatiques pas toujours parfaites mais toujours énergiques et efficaces. L'homme serpent, qui semble être une vedette, est beaucoup trop « présent », et surtout il ne m'a pas semblé très motivé quand il joue de la corde. Mais bon. Si  j'en ai écrit aussi long sur un spectacle imparfait, c'est parce que justement cet homme serpent peint en bleu, est le seul qui ne joue pas masqué. Les masques : tous ces artistes jouent, (musique ou autre chose) masqués. Et c'est sans doute l'élément le plus important de cette proposition dont, en fin de compte, on a envie de dire qu'elle est imparfaite, mais magnifique.

07.05.99 - S’il y avait quelque chose de subversif dans CASIMIR ET CAROLINE d’Horvath (œuvre qui date des années trente), il n’en reste pas grand-chose dans la version beaucoup trop « clean » que nous en propose Jacques Nichet.
L’intrigue date du temps où les auteurs tenaient à raconter une anecdote. Casimir vient d’être mis au chômage et il redoute que son amie, Caroline, ne le quitte. C’est le jour de l’Oktober Fest, une sorte de Carnaval. Caroline a envie de s’amuser, mais elle joue avec le feu en suivant quelques notables éméchés qui lui offrent des gâteries. En fait elle aime Casimir, mais son comportement attise les doutes de Casimir qui cède au charme d’une jeune personne. Quand la fête est finie, Caroline se retrouve seule. Pour quelques moments de plaisir, elle a perdu l’amour de sa vie.
Nichet a traité cette histoire avec une froideur gravissime : la fête, pour lui, se résume à un orchestre de cuivres qui, à certains intervalles, traverse la scène du jardin à la cour sur une estrade roulante. Le reste du temps, on entend des flonflons, mais de façon si éloignée qu’on se demande si cette musique ne vient pas d’un autre spectacle. Ainsi réduite à l’ossature, la fête, qui, à mon avis, devrait être l’essentiel, l’anecdote racontée n’ayant d’intérêt que dans ce contexte, perd toute signifiance et c’est de très loin que nous parviennent aux oreilles quelques bribes de phrases à un contenu social. La rigueur est encore accentuée par l’activité en contrepoint d’une sorte de majordome ordonnateur des festivités. Nichet a choisi de le faire incarner par un nain revêtu d’un costume de cérémonie, malheureusement trop austère mais cela va à l’évidence dans le sens de son parti. C’est le petit Algérien Bouzid Allam qui joue « l’homme foire », avec une remarquable vivacité. Lui seul, donne l’impression d’assumer son rôle avec plaisir. Les autres ont l’air de s’ennuyer.

19.05.99 - Avec MOTEL, François Abou-Salem montrait un homme déçu de ses rêves, démobilisé de son combat palestinien au point de démissionner. Eh bien, c’est fait. « Saint-Genêt dans les coulisses » est le point terminus du combat intime qui a toujours été celui de François, entre le militant et l’artiste. Ici, c’est « l’artiste » qui l’emporte… Et L’homme de culture. Il tient à montrer qu’il connaît la littérature. Le thème rappelle, de loin et en moins bien, celui du « Prix de la révolte au marché noir » de Patrice Chéreau. Cette fois-ci, le théâtre est occupé par les sans-abri, mais ça n’empêche pas les spectacles et, ce soir, il y a « Lorenzaccio » à l’affiche mais la vedette est à l’hôpital. C’est la chance d’un jeune Marocain qui couche avec Jean Genêt ! Va savoir ce que Genêt va faire dans cette anecdote. On sait bien, depuis Sartre, que le malfrat était un saint ; ce n’est pas mon avis.
Mais surtout, quelles confusions ! De quoi François veut-il parler ? Des sans-abri ? Ils sont relégués au second plan par le discours pédérastique entre le Maître, qui parle comme un livre, et son disciple. Du combat intime dans l’âme du jeune homme entre son bonheur de pouvoir saisir une chance dans sa vocation, jouer enfin Lorenzo, lui qui a toujours été cantonné dans les utilités, et le chant des sirènes que lui susurre son amant, dégoûté de tout, et qui veut l’emmener ailleurs, dans un Eldorado qui n’est pas nommé, mais dont on devine que ce devrait être le Maroc ? Franchement, cette anecdote ne m’intéresse pas beaucoup. Notons que la notion d’homosexualité est nouvelle chez François. Autre confusion, celle-ci, douteuse : pourquoi le jeune Marocain est-il tué par des skinheads ? J’ai surtout retenu de cette lecture, au demeurant rigoureusement assumée par de bons (et nombreux) acteurs bénévoles dans le Petit Odéon, que François se demande à quoi servent les théâtres. C’est en effet une question qui mérite débat. Mais pourquoi passer par des chemins aussi tortueux, et surtout par Genêt ? !!!... pour poser le problème ? Mystère. Si ce n’est que cela éclaire une dimension de François que je sentais confusément au fil de son évolution : il n’est pas clair dans sa tête ! Pour dire ce qu’il a à dire, il a besoin d’auxiliaires. Prenez ce mot dans son sens grammatical. Il annonce qu’il va monter GILGAMESH, « une antique épopée à la source des sources, chantée et racontée dans l’Irak d’aujourd’hui ». Traduction : il a besoin d’une œuvre ancienne pour parler de l’Irak. Il ne saurait pas (ou n’aurait pas le courage d’) en parler directement. Idem, il a annoncé « Leila », « à la suite d’Antigone dans la Palestine d’aujourd’hui ». Putain ! Quel dommage que François Gaspard ne soit pas analphabète !

22.05.99 - Avec TABULA, Pesce Crudo fait, sans le moindre doute, un grand bond en avant. Entendez bien que la toute Première présentée au C.A.E.S. de Ris-Orangis était trop longue, presque deux heures, ce qui est trop quand on s’adresse à un public debout. Le temps n’a pas encore été maîtrisé.
Frédéric Etcheverry doit maintenant faire un tri dans le foisonnement de trouvailles qui a surgi de son imagination, et je suis sûr que certaines coupures lui arracheront les entrailles, car tout est beau, riche, signifiant. Le choix ne sera pas facile. Je crois qu’il doit peut-être réfléchir à l’ordre dans lequel il propose ses séquences étant entendu, si j’ai bien compris, qu’il s’agit d’un crescendo entre la simple convivialité du début, et le discours qui veut transparaître à la fin.
Quand je dis « le discours », je devrais dire « les discours », car il y en a plusieurs et il me semble que celui où Frédéric est en roi et s’effondre progressivement sous les couronnes de plus en plus immenses qu’on lui met sur la tête, est sans nul doute le clou du spectacle, non seulement parce qu’il est drôle, mais surtout parce qu’il est chargé de sens multiples (peut-être à l’insu de ses inventeurs). À travers la dérision, c’est le pouvoir qui est mis en cause, mais rien n’est téléguidé. Chaque spectateur peut avoir SA lecture. Par contre, le tableau religieux est beaucoup trop au premier degré. Venant après l’autre, il diminue la tension et l’attention. Son contenu est relativement banal et la contestation qu’il recèle a été entendue cent fois. Moi, je le couperais intégralement et carrément, mais, bien sûr, je ne serai pas entendu car l’influence de l’Espagne est patente tout au long du spectacle, et il n’y a pas d’Espagne sans glorification ou contestation du Christianisme, tant ce pays a été imbibé par un postulat fondamental inculqué aux enfants dès le baptême : qu’on soit croyant ou qu’on ne le soit pas, toute réflexion part de ce postulat. On ne peut pas faire comme s’il n’existait pas.
En boutade, je disais que Pesce Crudo devrait s’appeler maintenant « Gloria Crudo, du nom de la compagne de Frédéric Etcheverry qui est espagnole et danseuse. Son apport est considérable et globalement positif. L’équipe a su ne pas tomber dans l’Espagnolade. En tous cas, elle l’a transformée, voire transcendée. Les souliers qui font du bruit sur le sol ne sont pas traditionnels. Il arrive que ce soient des sabots, voire un sabot à un pied et l’autre est nu. Les tambours et les instruments de musique sont modifiés, et j’ai beaucoup aimé les porte-voix transformés en distributeurs de sons en direct. Il n’y a aucune sono annexe.
Mais revenons à ce crescendo que j’évoquais au début : c’est vrai qu’au début, avec ces candélabres surmontés d’un nombre impressionnant de cierges (bougies ?), ces petits tonneaux de vins et ces plats qui offrent quelques mets pas très riches, mais on comprend que la troupe n’allait pas faire des dépenses excessives dans ce domaine (elle en a fait assez dans celui du « l’artistique » qui non seulement ne fait jamais pauvre, mais donne réellement une impression de richesse), avec cet accordéoniste qui égaye l’ambiance et ces deux danseuses qui virevoltent au milieu des flammes, l’installation se fait tranquillement. Certains pensaient que cette entrée en matière était trop lente. Ce n’est pas mon avis. Quand je parle de la maîtrise du temps, je ne veux surtout pas dire qu’il ne faille pas laisser le temps au temps. Les gens boivent un coup, mangent quelques chips et fruits. Ils ne savent pas où l’on va les mener. Quand le trac aura abandonné la troupe, son accueil sera moins crispé. C’est une question d’accoutumance, quand elle aura pris confiance en son propos, ce dont elle ne devrait pas douter.
Je n’ai vu TABULA qu’une seule fois. Je ne saurai donc pas décrire par quel cheminement Frédéric Etcheverry et ses complices nous amènent petit à petit à des séquences de plus en plus signifiantes, jusqu’à une (est-ce la dernière ?)  qui oppose une femme repue à une autre, pauvresse. C’est très beau. La dérision de l’argent est signifiée par une superbe pluie de pièces de cinq centimes. Il y en a des milliers et elles sont vraies. Savez-vous qu’elles donnent l’illusion de l’or, ces petites pièces-là ?

Il faudra retravailler les enchaînements. Le « Théâtre Farces » de Saint-Pétersbourg nous a donné une leçon de ménage entre les scènes qui est partie prenante du spectacle. C’est moins maîtrisé dans TABULA, même si, toujours, il y a le souci de capter l’attention du spectateur ailleurs, que de la chose à déménager. À cette « pré-première », il y avait un peu de bordel, mais bon, c’est sûrement provisoire, n’insistons pas. Un point me paraît peut-être à repenser, c’est la TABULA elle-même. Table au début, elle devient scène après le laborieux déménagement des candélabres et des boissons / nourritures. Vers la fin, on érige sur cette table devenue scène une petite table… autel, ou je ne sais quel symbole. Et à ce moment-là, je me suis rappelé que la grande TABULA n’était pas qu’une scène et j’ai trouvé petite, trop petite, cette tabula miniature-là. Mais cette réflexion indique bien que chacun a de ce spectacle la lecture qui est la sienne. En tout cas, jusqu’à la séquence du roi, je n’ai jamais décroché. C’est après qu’il y a, à mon avis, des coupes à faire. Une pourrait suffire. J’ai dit laquelle. Magnifique est le masque final qui clôt, en beauté, l’entreprise.
Par André Gintzburger
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Samedi 20 janvier 2007
14.12.97 - Plus intéressante, mais pas moins prétentieuse (on aurait plutôt envie de dire « pas moins ambitieuse ») et de toute manière absolument pas aboutie, la « rencontre » entre des artistes plasticiens contemporains et des artistes du cirque sous le chapiteau de la compagnie foraine », laisse au spectateur le sentiment que les concepteurs, Adrienne Larue et Dan Demuynck ont eu quelques bonnes idées de départ, mais qu’ils n’ont pas su les exploiter. C’est peu de dire l’insatisfaction que procure un beau rideau de bimbeloteries qui sépare la piste en son milieu et qui, finalement, ne sert qu’à être lourdement largué par des factotums laborieux. Ou celle de ces trépieds que les plasticiens bardent de guimauve, laquelle s’écoule malheureusement sans qu’on sache à quel moment l’œuvre se veut être d’art. Il y a sur un cheval une marionnette cavalière très belle, mais qui ne fait rien, et deux chameaux qui ruminent avec l’air de se demander ce qu’ils foutent là. Belle idée, concrétisée celle-là, c’est un quatuor classique, « la Zattera di Babele » qui accompagne les performances. Ça change des musiques de cirque. Malheureusement, pour meubler les trous d’un spectacle dont le rythme est absent, c’est Dan qui fait le clown et il est nul comme d’habitude.
Seule émergence de ce désastre qui aurait pu être autre chose en d’autres mains, une superbe trapéziste qui sauf erreur s’appelle Joséphine Maistre, belle athlète intrépide mais dont les figures ne sont que classiques. Elle emplit heureusement un quart d’heure d’un spectacle qui en dure seulement un peu plus de trois.

19.12.97 - Monter UBU ROI, pour moi, aujourd’hui, c’est le signe certain d’une troupe qui s’est gratté la tête un an plus tôt en se disant : « Faut bien monter quelque chose pour justifier nos subventions, qu’est-ce qu’on pourrait bien imaginer ? » Bah ! Pourquoi pas le bon vieux Jarry ? Sa pièce n’est ni faite ni à faire, mais elle est célèbre. D’ailleurs, des collègues ont fait des succès avec : Peter Brook, Nada Théâtre, Vollard, pour ne parler que des plus récents. Ouais ! Mais Jean-Louis Heckel et Babette Masson ne s’étaient servi de ce texte que comme d’un prétexte à fabriquer des marionnettes en légumes et en fruits. C’était savoureux. Le Théâtre Vollard avait transposé l’ascension du monstre Ubu dans le contexte de la corruption coloniale.
L’UBU Roi du Centre Dramatique de La Courneuve ne veut que servir le texte, et comme les artistes ne sont pas des grands cracs mais seulement d’honnêtes saltimbanques qui n’ont pas su faire évoluer leur façon de jouer avec le temps, cela donne un spectacle long, trop long, ennuyeux.
En plus, Arlette Bonnard, qui a fait la mise en scène et la scénographie, a cru bon d’appliquer au traitement du spectacle la célèbre règle vitézienne de la « vision fragmentaire ». Les spectateurs, assis sur des gradins à la pente insuffisante, se font face à face des deux côtés d’une aire de jeu dont chaque partie ne voit que la moitié. Ainsi, quand au début, la mère et le père Ubu sont couchés, chacun sur un matelas, l’un près d’un gradin, l’autre près de l’autre, on entend les deux mais l’on n’en voit qu’un. Ajoutons qu’à droite et à gauche de ces gradins, l’aire de jeu s’étire au-delà de deux armoires comme s’il devait y avoir des actions simultanées. Mais point. Ces élongations ne servent qu’aux entrées et aux sorties Cela dit, il y a des gags amusants : un soldat entre et se balance sur la tête quelques morceaux de coton en disant : « Quelle neige ! » Un messager arrive en pédalant sur une bicyclette. La bataille se fait à coups de pelochons. C’est bien rigolo, mais ça ne vole pas très haut comme trouvailles. Tous ces acteurs font amateurs, ou plutôt d’un temps où les troubadours (qu’ils sont, ils le revendiquent, ne sont-ils pas aussi musiciens ?) avaient droit de cité. L’ont-ils encore ?

22.12.97 - En fait, « Le jour où Descartes s’est enrhumé » relate un long processus qui, en Suède, pays froid comme chacun sait, a conduit le philosophe de toux en toux jusqu’à une pneumonie fatale. La pièce de Jean-Marc Chatteau est une pièce « à l’ancienne ». Il faut quatre actes pour que Descartes, invité par la reine Christine, homosexuelle virile en un temps où les églises étaient sévères envers les déviants et athées de toutes sortes, époque où il était encore hérétique de croire en la rotation de la terre autour du soleil et en la circulation du sang à l’intérieur du corps, passe de vie à trépas. Il arrive, imbu de sa personne, vidant la bibliothèque que lui offre la souveraine, de toutes les œuvres qu’elle contient, à commencer par Aristote, pour n’y laisser vivre que sa pensée. Il a affaire à forte partie, car la jeune femme avide de savoir ne connaît pas le sommeil, et c’est à cinq heure du matin qu’elle lui donne des rendez-vous. Peu docile à la méthode du maître, elle veut trop vite aller au fond des choses. Un peu, puis beaucoup dépassé, entouré d’abord de respect, puis de suspicion car les puissants du royaume craignent qu’ils ne détournent la reine de la stricte ligne luthérienne, voire qu’il la convertisse au catholicisme, ou pire, au doute, à la liberté de penser, Descartes sera sommé de vider les lieux à l’insu de son hôtesse. Peut-être sera-t-il empoisonné ? C’est parce qu’elle finit mal que l’auteur, metteur en scène, a baptisé sa pièce « comi-tragédie ».
Cette joute d’assauts d’intelligence et d’intrigues de cour est, ma foi, fort bien écrite. Elle nous rappelle à quel point Descartes fut un esprit universel, ouvert, et moderne. Jean-Marc Chatteau l’incarne fort bien, avec humeur et vanité. Dommage qu’Olivia Willaumet, qui joue la reine, soit trop âgée pour le rôle. Néanmoins, c’est tout très bien joué, articulé, audible, bien mis en place dans décor astucieux de Jacques Voizot, qui fut en son temps le décorateur de Patrick Chéreau.

27.12.97 - Infatigable, le petit théâtre de la Huchette ne se contente pas de vivoter avec La Cantatrice Chauve et La Leçon de Ionesco. Nicolas Bataille y présente, déjà depuis pas mal de semaines et avec succès, un VIVA MAÏAKOVSKI, qui est une sorte de revue joyeuse, très ionescienne de style, survol sans ambitions de la vie (sur laquelle il vaut mieux avoir des notions préalables pour comprendre qui sont Lili et Elsa) et de la pensée (plutôt que de l’œuvre) du poète.
Que dire ? On ne s’ennuie pas, c’est enlevé, bien joué (sauf à mon avis par Xavier Lemaire qui incarne un Maïakovski peu inspiré, ce qui est dommage), un peu lent au démarrage mais ensuite le rythme est bon, mais c’est mince. Maïakovski mérite mieux que ce léger habillage. Je n’oublierai jamais le Groupe Rosta de Nicolas Jivalik !

28.12.97 - Labiche est-il un auteur drôle ? Je n’en suis pas certain. À part les noms des personnages qui sont croustillants de « franchouillerie », le spectacle présenté au Théâtre du Nord-Ouest, ex « Passage du Nord-Ouest », par le « Théâtre de la Fontanelle » de Jean-Pierre Rossfelder, et qui est composé de deux pièces, « Un Monsieur qui a brûlé une dame » et « L’affaire de la rue Lourcine », ne m’a pas fait rire aux éclats. Il ne m’a toutefois pas ennuyé. En fait, si je risque une comparaison hasardeuse, ce serait à Ionesco que me feraient songer ces oeuvrettes : Labiche ne va pas aussi loin (il s’en faut de beaucoup) dans le traitement de l’absurde. Il tient à la logique des situations, des enchaînements, des conclusions. Mais j’ai lâché le mot : au-delà d’un aspect vaudevillesque, voire, si les acteurs se laissent aller à la facilité, boulevardier, c’est l’absurdité des gens et des comportements qui mène la plume de l’écrivain. Rossfelder a traité les personnages un peu comme Bataille et Cuvelier traitent les antihéros de Ionesco.
Le jeu n’est pas caricatural, mais les acteurs ont été figés dans des attitudes, des intonations, des gestes, une certaine façon d’entrer en jeu, qui laissent certes une petite place à l’impulsion, à la liberté, mais dont la rigueur imprime à l’entreprise le style qui me fait penser à l’autre.
Alors j’en reviens à ma question : Labiche est-il un auteur drôle, ou est-ce cette direction d’acteurs (tous masculins) qui fait que j’ai pris un certain plaisir mais sans m’esclaffer ? Je n’ai pas la réponse avec certitude. J’ai vu pas mal de pièces de Labiche dans ma vie. Elles ne m’ont jamais fait courir au théâtre. Il m’est arrivé de les trouver ennuyeuses. J’ai vu, vers les années soixante, la fameuse « Affaire de la rue Lourcine » qui, aux Trois Baudets, par une soirée d’été étouffante, tout-Paris s’étant donné rendez-vous pour découvrir un nouveau génie, a lancé Patrice Chéreau. J’avoue que mon seul souvenir est celui de Benguigui transpirant à grosses gouttes. Je ne sais pas si j’ai ri. Le montage de Rossfelder a, en tout cas, le mérite d’avoir fait ressortir le côté mathématique, mécanique de l’enchaînement des situations. Avec Labiche, ce mécanisme ne déraille pas comme chez Ionesco. Il ne s’enraye jamais. L’auteur est cartésien. Il s’octroie le choix des chutes et ménage son suspense, mais tous comptes faits ces chutes n’ont rien de surprenant. Elles rassurent. Ouf ! Tout rentre dans l’ordre, l’ordre bourgeois bien sûr. On est sous le Second Empire. L’absurde, ce n’était qu’une situation dans laquelle s’étaient fourvoyés de braves bougres ; ou plutôt dans laquelle ils croyaient s’être empêtrés. C’est vrai qu’au sommet de leur merde, ils envisagent pour s’en sortir des solutions peu catholiques, signe que la nature profonde peut modifier le vernis de l’apparence sociale dans certains cas d’urgence. Mais ça ne dure pas.
Il faut louer sans réticences les cinq comédiens, qui ont avec talent suivi les indications de Rossfelder : John Arnold, Roland Gervais, Patrick Larzille, Philippe Perrussel, et Tugdual Rio qui, dans le personnage périlleux de Madame Lenglumé, sait éviter l’écueil de la facilité du travesti par un jeu viril sans ambiguïté. Hélène Schwartz signe une « recherche musicale » qui constitue un plus.

29.12.97 - Pour un « dédale », c’est un « dédale » que ce DÉDALE, création que Philippe Genty a infligée l’été dernier au festival d’Avignon grâce à une flopée de coproducteurs haut de gamme, et qu’il propose maintenant aux spectateurs du Théâtre de la Ville.
Qu’est-ce que je peux dire ? D’abord, je croyais que Philippe Genty était un marionnettiste (ce qui ne veut pas dire guignol ; Jean-Luc Courcoult aussi avec son GÉANT est quelque part un marionnettiste). Dans ce DÉDALE, ce serait plutôt un chorégraphe que je découvrirais. Certes, les acteurs-danseurs évoluent dans un monde où les plasticiens ont joué un grand rôle. Il y a au fond une espèce de structure gonflable dont on s’étonne qu’elle ne se modifie qu’une fois, petitement, pour laisser surgir d’elle cinq gnomes. Au demeurant tout est beau. Il y a des effets de lumière dignes de LA GUARDA, et la musique originale d’Henry Targue et Serge Houppin se laisse entendre, surtout quand Sophie Weiss joue de l’accordéon en direct.
Mais à l’évidence, DÉDALE est l’aboutissement d’un triptyque dont je n’ai pas vu, je le confesse, les deux premiers volets. Alors, ce « manège d’images incongrues, surréelles », le jeu des « acteurs danseurs » lié « aux frayeurs et aux envies venues de l’âge d’avant la parole » me laissent assez froid. Je n’y détecte pas, comme Colette Godard, « un sens prononcé de la dérision ».
Par contre, je la suis parfaitement quand elle écrit qu’il y a dans le spectacle « une multitude de sens à décrypter, comme les rêves ». La question est : est-ce que j’ai envie de pénétrer dans la philosophie secrète de « ces automates désarticulés sans endroit ni envers, ces anges saint-sulpiciens, ces poupées gonflables en maillots aux couleurs trop vives, affalées, effrayantes de vide, avant de se dégonfler, de se répandre laissant juste une trace molle et rose sur des serviettes de plage »… Philippe Genty le dit clairement. Ce sont ses rêves qu’il a jetés pêle-mêle dans ce DÉDALE. À moi de me démerder dans les images qu’il me propose. Je trouve la démarche singulièrement prétentieuse. Pour qui se prend-il pour que j’ai envie, moi, de voir dans ce qu’il montre quelque chose qui mérite que j’y réfléchisse ? Mais où me fourvoyé-je en écrivant cela ? Bien sûr que ce n’est pas à ma réflexion qu’il s’adresse, mais à mes instincts, à quelque chose en moi quelque part qui ferait que je me trouverais en osmose avec sa promenade dans son inconscient. Bof ! Il ne m’a pas touché, son inconscient. En tout cas, il a eu pour cette psychanalyse théâtralisée qu’il m’offre et qu’il nous offre, des très gros, gros moyens. Je me demande quelle poudre aux yeux il aurait pu proposer si, jeune homme inconnu, il avait dû s’exprimer avec trois Francs deux sous. Il y a de l’insolence dans la richesse qu’il exhibe.

Octobre 1998 - La rentrée parisienne a été tardive pour moi cette année. J'ai passé une bonne partie du mois de septembre à Belle-Isle. Au retour, j'ai vu quelques spectacles dont j'ai oublié tout, même le titre.

J'ai évidemment pris plaisir au « Y'a d'la joie » de Jérôme Savary, hommage respectueux à Charles Trenet qui vaut surtout pour le plaisir de réentendre la plupart des chansons du compositeur poète, très bien interprétées par une équipe talentueuse.

Ne parlons pas du ALPENSTOCK de Znorko, grosse déception pour moi au Théâtre de la Ville, et arrivons tout de suite à la création de Dominique Houdart : « Et si Alceste, LE MISANTHROPE, avait fini  par fuir la cour et ses fastes pour s'isoler dans le désert ? Et si la pièce de Molière se passait tout entière dans le crâne de cet homme tourmenté ? » Si j'ai intégralement cité cet exergue publié dans le programme, c'est parce qu'il communique au spectateur non averti une clef que la réalisation ne rend pas évidente. D'abord parce que le décor réalisé par Jean-Pierre Conin évoque plutôt une sorte de cellule d'intellectuel enfermé derrière une lourde porte, mais disposant d'un bureau et de livres, étrange lieu aux colonnes percées de hublots derrière lesquels se tient Jeanne Heuclin, à la fois Célimène réduite à son visage et à une voix angélique chaque fois qu'un projecteur éclaire son visage d'une étonnante jeunesse, et tous les autres personnages, sauf Alceste, à qui sa tessiture exceptionnelle donne la parole, chacun selon son registre.
Ensuite parce qu'il illustre qu'on n'assiste pas à un Misanthrope intégral, mais seulement aux scènes dont  l'Alceste de l'original était partie prenante. La conséquence de ce parti est qu'il y a un déséquilibre entre le premier acte auquel on a droit quasi intégralement, et les suivants, qui, plus on avance dans ce qu'avait écrit Molière, se rétrécissent jusqu'à presque une ossature, et ceci d'autant plus que le principe de la coupure en cinq actes est maintenu par une image d'Alceste voulant ouvrir la porte et n'y parvenant qu'à la fin, quand Célimène a refusé de renoncer au monde avant que de vieillir ». Il se trouve alors confronté aux monstres dont nous devons comprendre qu'ils ont, dans ce crâne si peu lisiblement crâne, été générés par l'objet aimé que l'atrabilaire retiré imagine à présent comme étant monstrueux lui-même. J'ajouterai que  cette réduction de l'oeuvre aux seuls souvenirs d'Alceste, qui, bien sûr, ne pouvait pas, selon cette acception, se rappeler la joute oratoire Arsinoé / Célimène, ni les échanges Éliante / Philinte, a pour effet de dramatiser le propos, et ce de plus en plus, à mesure qu'on approche d'un dénouement ainsi privé de ses contrepoints comiques.
Car ne nous y trompons pas, Dominique Houdart n'a en rien voulu gommer la « comédie » et, à ce niveau, son premier acte est un régal, Alceste discutant avec un Philinte, sorte d'oiseau à pattes fragiles mais sautillantes, jouant de ses ailes avec une délicieuse mondanité, et se confrontant à un Oronte, sorte de scorpion d'une extrême drôlerie. Faut-il le préciser, Alceste est incarné par un acteur qui est lui-même connu pour être partie prenante de l'univers des marionnettes, Hubert Jappelle. N'essayant pas de paraître jeune, visage marqué, il infléchit le personnage vers l'amertume, mais dans toute la première partie, c'est-à-dire tant que nous, spectateurs, le voyons confronté à des figures superbement imaginées par Jean-Pierre Conin et remarquablement manipulées selon les techniques du théâtre noir, son « caractère » s'oppose de façon réellement moliéresque aux extravagances de ses partenaires. Du moins, tant que ces « partenaires » nous surprennent, et cette surprise va en s'amenuisant au fil des actes, d'autant plus que le concepteur a été moins inspiré avec les petits marquis, dont l'apparition coïncide avec la bascule que j'ai ressentie entre l'enchantement de la première demi-heure et la suite.     
C'est Jeanne Heuclin qui parle tous les personnages, sauf Alceste, bien sûr, et la performance vocale est prodigieuse car elle a su donner à chacun, non seulement sa note, mais son style. Toutefois, et là encore cela apparaît dans la scène des précieux, on la sent un peu en difficulté quand les dialogues s'échangent vivement. On a un peu envie de dire que trop c'est trop, surtout que dans ce cas de figure elle apparaît en tant qu'elle-même, visage incarné, et tous les autres, visage ombré mais quand même reconnaissable. Il est à craindre que certains grincheux parlent de procédé.
Bon... Il me reste à ajouter que toutes ces réserves ne doivent point effacer le fait qu'il s'agit d'un spectacle globalement superbe, parfait de maîtrise des objets, d'une très grande beauté visuelle, dont les défauts viennent sans doute de ce que Dominique Houdart s'est trop imbibé lui-même de la certitude de sa fiction. « Le côté ludique de la marionnette contrebalancera la gravité générale du propos », écrit-il quelque part. Il faudrait que cela reste vrai jusqu'au bout. Mais le souhaitait-il ? L'image finale de l'oiseau géant étendant ses ailes sur toute la largeur du « crâne », et dont le bec commence à l'attaquer, ne peut avoir été rêvée que comme tragique. Et puis quoi ? Tout cela est très beau, très spectaculaire, d'une exigence artistique sans complaisance, alors, pourquoi ne pas conclure en disant que j'ai pris beaucoup de plaisir à cette entreprise.

Grâce à Elena Gherasseva, Piotr Fomenko, « âme de théâtre » comme le définit le programme, dispose à Paris de tribunes prestigieuses : Les Bouffes du Nord pour « La Noce », une piécette peu connue d'Anton Tchékhov, et la salle du Conservatoire pour « Loups et Brebis » d'Alexandre Ostrovski. Je ne saurais pas dire si cela vient spontanément de Tchékhov ou de l'infléchissement que lui a imprimé le metteur en scène, mais on a tout à fait l'impression d'assister à une préfiguration de la célèbre « Noce chez les Petits-Bourgeois » de Brecht. Les acteurs y démontrent un talent débridé ; ils ont « la pêche », disait Pierre Laville à la sortie. Dommage, alors que le spectacle est parfaitement surtitré, que les acteurs émaillent leur texte russe de plusieurs mots baragouinés en français. Ils doivent croire faire plaisir, en vérité ils agacent.
Concernant la pièce d'Ostrovski, j'ai entendu dire que c'était du Boulevard. En fait, c'en est comme Bourdet, Bernstein, Salacrou et quelques autres défunts en étaient. C'est du vieux théâtre sur un thème que n'aurait pas désavoué le Tchékhov de « La Cerisaie »... Mais Ostrovski n'est pas Tchékhov. Quoi qu'il en soit c'est une oeuvre à contenu : tout, et notamment l'amour, y est marchandise. Le monde décrit est impitoyable ! Dommage, là encore, que des phrases en français viennent ralentir le rythme qui, par ailleurs, est soutenu à cent à l'heure.  

06.11.98 - La Comédie de Valence a eu le mérite de produire, et le Théâtre de l'Aquarium celui d'accueillir « Si vous êtes des hommes » de Serge Valetti, dans une mise en scène de Philippe Delaigne. Enfin quelque chose au théâtre qui nous parle d'aujourd'hui à travers une anecdote d'aujourd'hui, et non pas d'un vieux texte shakespearien ou brechtien. Je dis « anecdote », parce que la trame de cette comédie n'est pas crédible dans la réalité, mais constitue une transposition plausible, acceptable, d'une évolution onirique au départ d'une situation peut-être bien véridique : un médecin plein de bonne volonté a ouvert un foyer pour S.D.F. Une jeune intellectuelle de gauche qui rédige un mémoire sur les malheureux trouve ce foyer « inadmissiblement » médiocre, et elle entraîne les pensionnaires vers un endroit qu'elle leur promet paradisiaque, et qui se révèle être le « musée de l'homme ». Puisque ça s'appelle le musée de l'homme, c'est, pense-t-elle, pour que les vivants s'y abritent et non pas des momies ou objets du passé.
À partir du moment où la petite troupe squatte le lieu, le ton de la pièce change : de râleurs soumis, les S.D.F. deviennent les héros d'une aventure évidemment absurde : ils se déguisent avec les oripeaux trouvés et se mettent à jouer comme des enfants. En même temps, ils prennent le pouvoir et la jeune meneuse est bientôt dépassée, submergée, d'autant que ça ne se passe pas comme elle l'aurait rêvé : elle imaginait que son initiative susciterait un grand mouvement de solidarité envers les malheureux. En vérité, c'est la police qui encercle le musée, et qui tire à balle. Comme dans les drames hugoliens, tout le monde est tué.
Le spectacle est très bien assumé par une équipe de bons comédiens des deux sexes, quoique les S.D.F. aient un peu trop tendance à hurler leur texte, un texte qui, trop souvent, est trop écrit, trop littéraire, trop intellectuel pour les bouches de ces incultes. C'est un défaut d'écriture. Il n'est pas facile pour des non S.D.F. de parler comme des S.D.F. Autre défaut, on se passerait bien de petites historiettes sentimentales qui n'ont pas grand-chose à faire dans cette histoire et qui viennent un peu comme les cheveux sur la soupe, encore que la déclaration d'amour de la jeune gauchiste au médecin soit savoureuse : « Je vous aime tellement », dit-elle, « que je suis heureuse de vous en voir aimer une autre. »
Par André Gintzburger
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Dimanche 21 janvier 2007
APRÈS STOCKTON et AURILLAC, BRUXELLES

20.09.97 - Voici du nouveau, et du beau nouveau dans l’univers du cirque. Une compagnie belge, nommée « Feria Musica », présente à Bruxelles aux Halles de Schaarbeek un spectacle intitulé « Liaisons dangereuses », qui fait novation sur plusieurs plans. D’abord situons le contexte : c’est une piste ronde sur laquelle est posée une structure compliquée de fils et de passerelles qui aboutissent en hauteur au-dessus d’un filet de sécurité aux accessoires connus des sauteurs périlleux. Quelque part, il y a un petit orchestre. Il y a aussi une grande balançoire sur laquelle s’entasseront les personnages. L’un après l’autre, au gré du balancement de l’engin, ils seront jetés sur le début du parcours acrobatique qui va être à la fois celui de tous et de chacun, et il n’y aura aucune performance qui ne soit accompagnée du regard et du geste par tous les autres. Qui sont-ils, ces personnages vêtus comme des routards, transportant des ballots et des valises ? Dès l’entrée de jeu, leur itinéraire sera dangereux car le sol a été largement incendié en plusieurs points et ils doivent éviter les flammes pour atteindre leur point de départ vers les hauteurs, hauteurs qu’ils graviront difficilement et comme maladroitement. Maladresse voulue, bien sûr, puisqu’on s’apercevra plus tard que chacun, dans sa discipline, est parfait. C’est aussi au feu que seront confrontés les très beaux chevaux qui courront sur la piste. Les numéros commis avec ces chevaux sont ensuite assez banals, sauf lorsqu’une écuyère se couche sous le ventre de la bête, et quand une autre s’endort sur le flanc d’un autre, étendu. « Serrés et solidaires, comme s’ils avaient peur de reposer jamais le pied sur une terre hostile, les voyageurs qui ont peut-être échappé à la catastrophe, contournent les obstacles, toujours comme en apesanteur, se hissant, bondissant, planant, s’accrochant car ils sont trapézistes, voltigeurs, fildeféristes, clowns même, tandis qu’au sol, les animaux libres de toute sangle ou selle évoluent, semblant prêts à la rencontre. « C’est une conception de gens dont il faut citer les noms : Philippe de Caen, Benoît Louis et Dirk Opstacle.

RETOUR À LA ROUTINE PARISIENNE

26.09.97 - Michel Piccoli, vêtu d’un grand manteau qui lui donne l’air d’un curé, dissèque un texte de Marguerite Duras intitulé « La Maladie de la mort », à l’intention d’une danseuse nommée Lucinda Childs, qui, malheureusement, le relaie quelquefois pour prononcer quelques phrases. Je dis « malheureusement », parce que Piccoli a beau être coincé par le metteur en scène Robert Wilson dans une direction qui ne lui laisse aucune liberté de geste ou d’intonation, il arrive, par sa présence, à faire écouter cette histoire simplette, en somme, qui raconte une aventure sans lendemain entre un homme et une femme au bord de la mer. C’est Robert Wilson qui a conçu le décor fait de grands plans verticaux à angles tranchés, qui laissent parfois apparaître le cyclo du Théâtre de Bobigny.

30.09.97 - Mehmet Ulusoy a fait faillite. Il n’a plus le droit d’utiliser son « Théâtre de Liberté ». Au lieu de chercher, comme d’autres, un nouveau style qui rappelle le premier, il a rompu totalement avec ses souvenirs que tant de gens ont partagés. Et c’est « Tarhunda Théâtre » qui présente au Petit Tourtour, après l’avoir rôdé à la Maison de l’Acteur de Montrouge, « Le Cri », « d’Antigone à Zlata, le cri des femmes qui ont dit non ».
C’est une très remarquable actrice, Florence Hebbelynck, qui interprète successivement les héroïnes révoltées, Antigone, on vient de le dire, Médée, Anne Franck, Jeanne d’Arc, Tania, Carmen (pardonnez-moi, je cite l’ordre de mémoire). Pierre Puy lui donne les répliques. Il y a aussi un musicien, Stéphane Gallet, qui accompagne très joliment le jeu avec des instruments extrême-orientaux. Comme vous le devinez, chaque scène est empruntée à un auteur différent, mais où l’on retrouve les préférences de Mehmet : Brecht, Nazim Hikmet, Dario Fo, même si des gens comme Anouilh, Sophocle et Mérimée sont aussi au programme. Faut-il dire que le dispositif de Michel Launay est riche de nombreux accessoires habilement utilisés, mais parfois trop répétitivement, comme souvent avec Mehmet qui pousse les acteurs à une gestuelle et à un paroxysme qui, tout à fait admirables et efficaces, dans la première partie du spectacle, finissent par devenir procédés, donc lassants, vers la fin. Il y a des moments où l’on a envie de dire, en contemplant et en entendant tant de beautés, que « trop, c’est trop ». On sature. C’est dommage.

03.10.97 - Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand est une œuvre fleuve qui comporte quelques morceaux de bravoure célèbres à juste titre, pas mal de tunnels qui exigent un acteur sensible pour les faire passer, et qui est singulièrement muette sur ce que fut, non pas l’homme au trop long nez, mais l’auteur subversif, visionnaire, et très en avance sur son époque. Jérôme Savary n’a pas cherché à creuser, ou à faire apparaître ce que Rostand, le cocardier, ne disait pas. Il nous balance à Chaillot une grande machine, « populaire » avec, dans le rôle-titre, une vedette, Francis Huster, qui est beaucoup trop fluet pour le rôle et n’est pas le personnage.

05.10.97 - Ce n’est certes pas moi qui reprocherai à Alain Françon, pour son premier spectacle au Théâtre de la Colline, d’avoir choisi une pièce contemporaine qui parle des machinations entre les capitalistes de l’armement, et ceux de la distribution alimentaire industrielle. Certes, la pièce d’Edward Bond, « Dans la compagnie des hommes », aurait besoin d’un aide-mémoire pour que les arcanes de l’intrigue commerciale dont il s’agit soit compréhensible aux néophytes. On a un peu l’impression que l’auteur anglais part du principe que tout le monde est au courant de ces mœurs-là et, en effet, on l’est à peu près, mais pas toujours au point de bien pénétrer les méandres de son texte. Il faut dire que celui-ci est un brin confus, car il mélange deux choses qui n’ont rien à voir, mais s’interpénètrent : la lutte impitoyable entre les groupes qui régissent notre monde, d’une part, un rapport oedipien entre un fils adoptif et son père, d’autre part. Tenté par un concurrent d’assassiner financièrement ce père, le jeune homme tentera de le tuer pour de bon mais ne le fera pas. Après avoir replongé dans sa misère originelle, il parviendra cependant à pénétrer ce meurtre par la seule vertu du récit de cette intention. Lui-même se pendra au milieu du mépris général. Alors je me pose la question : qu’est-ce qui a intéressé Françon dans cette œuvre compliquée ? La dénonciation, qui n’en est d’ailleurs pas une puisque le monde décrit est laissé au jugement de chacun, de l’économie de marché, ou la référence à l’Œdipe ? Je crains que ce ne soit la deuxième option, mais n’anticipons pas… 

09.10.97 - La Ferme du Bonheur est située à Nanterre, au bord de l’autoroute 86, dans un  coin de verdure oublié. Là, Roger des Prés (est-ce un nom d’emprunt ? ) élève des chèvres et c’est à cheval qu’il commence à dire qu’il est, selon le texte de Dostoïevski, « un homme ridicule ». Son cheval tourne autour d’une tente en plastique transparent, à l’intérieur de laquelle tout a été conçu pour que le public se sente bien. On est dans un salon. Les canapés, fauteuils, chaises sont disposés comme chez soi, au hasard apparent. Seul un feu fait de grosses bûches et des bougies éclairent le lieu. Il y a aussi une mezzanine et une poutre apparente. Par moments, le cheval conduit son cavalier selon un parcours bien précis à l’intérieur de cet espace ultra convivial, où le maître de maison vous a offert un vin chaud lorsque vous êtes arrivé. Point de billetterie. À la fin, un pot de chambre sera présenté très discrètement aux gens par le régisseur : qu’y mettront-ils ? C’est au gré de chacun.
C’est donc « Le Rêve d’un homme ridicule » que dit, plutôt que joue, Roger des Prés, selon un rythme un peu haché, mais avec présence. Bien sûr, il ne tarde pas à descendre de son cheval. Il va et vient d’un point à l’autre de son lieu, très près parfois des gens, s’asseyant auprès d’eux. Il  boit parfois une ou deux gorgées de son vin chaud ou remet une bûche sur le feu. À un moment de ce rêve où il imagine une peuplade idéale, six chèvres symbolisant les vertus pastorales font irruption dans le lieu et il feint d’en traire une.
On se rappelle l’anecdote : un insomniaque chronique s’endort dans son fauteuil au moment où il va se tirer une balle dans la tête. C’est alors qu’il part en voyage dans ce monde qui n’est pas sur la terre et qu’il va pervertir. Une petite fille croisée au hasard d’un cheminement le sauvera du suicide.  Pour signifier que le spectacle s’achève, il mouche ou souffle successivement toutes les bougies.
Philosophe du conte, philosophe de la vie, Roger des Prés s’est construit son propre espace théâtral (qui, bien sûr, est un défi aux règles de sécurité) et c’est évidemment aussi son espace existentiel. Dans la cour, une vieille roulotte en bois à l’ancienne, est montrée par lui aux visiteurs avec gourmandise.

Du 6 au 11.10.97 - Plutôt que d’annoncer « La Mouette », Youri Pogrenitchko serait plus honnête de préciser qu’il s’agit d’une parodie de l’œuvre de Tchékhov. Avec lui, point d’émotion. Deux tout petits rideaux, qui masquent chacun un vingtième de la scène du Théâtre de la Bastille, signifient qu’on obéira aux règles de la distanciation brechtienne. Les acteurs s’y soumettent tellement qu’on a l’impression qu’ils sont là comme s’ils étaient ailleurs, apparemment pas motivés du tout par ce qu’ils font. Ils ne doivent pas êtres fatigués à la fin. Grosse déception.

Par contre, « L’Angoisse russe », ou « Cabaret nostalgique », spectacle chanté superbement par Natalia Rojkova accompagnée à l’accordéon par Nikolaï Kossenko, tandis que Valeti Prokhorov, « maître de cérémonie », fait le pitre derrière et à côté d’eux, est un petit joyau de finesse et de délicatesse.

12.10.97 - Des trahisons, j’en ai vu beaucoup dans ma vie de spectateur de théâtre. Mais des impostures comme celles que commet dans la galerie de Nicole Gautier un certain Laurent Ogée, metteur en scène d’une entreprise signée au titre de la « musique et direction artistique » par Aïda Sanchez, j’avoue que j’en suis resté sur le cul. Oser convier un public en grande majorité jeune à un spectacle appelé « Les quatre jumelles » de Copi, alors que ce qui est montré n’a strictement rien à voir avec l’œuvre écrite, il y a de la malhonnêteté à ne pas annoncer qu’il s’agit d’une transposition à complet contresens. Certes, dans le programme distribué, Laurent Ogée avoue bien que « les personnages et les situations inventées par Copi dans sa pièce s’abolissent dans la partition au profit d’une entité polyphonique », ce qui indique bien que les deux concepteurs se sont servis du texte à des fins uniquement personnelles, mais c’est trop tard à ce moment-là : tous ceux qui sont venus voir LES QUATRE JUMELLES penseront que Copi a écrit son texte pour quatorze jeunes femmes, ce qui est monstrueux quand on sait qu’il l’avait destiné à quatre travestis.
Que reste-t-il dans cette version chantée sur une partition répétitive assez médiocre, de l’aspect immonde de ces êtres à la recherche d’un impossible équilibre entre l’excitation de la drogue et l’apaisement des calmants, pour qui le meurtre était sacrificiel et le langage ordurier volontairement provocateur ? Certes, on entend de temps en temps chanté suavement le mot « salope ». Certes le geste de la piqûre est par moments esquissé. Mais avec cette musique sirupeuse et ces filles qui jouent au chœur antique, au demeurant pas très adroitement, tout est édulcoré. Je m’attendais, par les temps qui courent et sachant où je mettais les pieds, à me trouver en face d’une version soft. Je ne m’attendais pas à un détournement aussi scandaleux.

14.10.97 - Les Maclôma sont de retour au Ranelagh. Hélas ! Hélas ! Hélas ! Que reste-t-il de ce que Dario Fo disait d’eux, parlant de leur « ricanement », sachant « avoir de l’agressivité jusque dans la douceur », clowns « d’une violence tout sucre, tout miel » visant à chaque fois à « dénoncer explicitement le monde trivial, obtus, obscène, sans culture, que nous fait avaler cette société où nous vivons, multi nationale, multi capitaliste, multi consommatrice, multi militaire, multi masculine, autodestructrice ? » Les trouverait-il encore « vraiment révolutionnaires », ces trois hommes fatigués, grimés et vêtus en clowns, qui, pendant une heure et demie, à coups de gags éculés, cherchent à faire rire un public qui reste très insensible à leurs efforts. Oserai-je révéler que la directrice du théâtre, Madona Bouglione, a ronflé vers le milieu de la représentation ?
De toute manière, on se serait attendu à ce que les Maclôma reviennent du Cirque du Soleil, tel Slava Polunine, avec quelque chose de neuf. Mais non : sous le titre « Et les éléphants », ils se sont contentés de remonter « On mourira jamais », qu’ils avaient créé en 1994 au Rond-Point. J’avais gardé un bon souvenir de l’histoire de ces trois vieux clowns en quête d’un emploi, qui se retrouvaient dans l’antichambre d’un impresario qui n’était autre que la mort, mais Visniec, l’auteur roumain, ne disait pas s’ils le savaient. Heureux de se retrouver, mais en même temps concurrents, ils se livraient à un assaut de ce que chacun savait faire. Et c’est bien ce qu’ils font encore dans cette version 97. Sauf que jouer les vieux ringards, c’est toujours périlleux. La frontière entre la vraie ringardise et celle qu’on veut signifier, est fragile. Cette fois-ci les vieux Maclôma ont l’air de vrais vieux et, de toute manière, rien, plus rien, ne transparaît dans ce spectacle de ce qui les avait fait aimer par Dario Fo. Dommage.

15.10.97 - C’est une petite merveille : après avoir ramé deux ans pour essayer de trouver un théâtre et des producteurs pour monter L’HIVER SOUS LA TABLE de Roland Topor, c’est finalement la Comédie-Française qui a daigné accueillir l’œuvre, avec son réputé ringard metteur en scène Claude Confortès. Ce sont des gens de la maison qui ont le bonheur de jouer ce chef-d’œuvre de tendresse et d’humour. Rien de graveleux, et au contraire une exquise pudeur et une exquise urbanité dans les rapports entre cette traductrice petite-bourgeoise et ce S.D.F. émigré d’Europe Centrale qu’elle héberge sous sa table, où il s’est arrangé en prenant bien garde de ne pas déranger les jambes de sa logeuse où il semble heureux. On le voit, le « social » est loin d’être absent de la situation extrême décrite. Mais la dénonciation n’est qu’implicite : l’art de Topor consiste à faire sembler normale, pour ainsi dire banale, une situation que seules justifient les errances de notre société.
La mise en scène de Confortès, dans un décor très fidèle d’André Acquart, est un modèle d’honnêteté, ce qui ne doit pas être lu péjorativement, au contraire. C’est en bon serviteur qu’il a dirigé Claudie Guillot, très BCBG, Florence Michalon et Alain Lenglet, érémiste distingué comme on n’en voit pas souvent. Soixante-quinze minutes de bonheur.

        17.10.97 - On vous fait asseoir dans un autobus. Le chauffeur met le moteur en marche, mais tout à coup deux femmes le font descendre, coupent le contact, ferment les portes et annoncent aux « passagers » qu’ils sont pris en otage. Les deux femmes veulent qu’ils entendent leur cri, cri de rage envers la terreur sanglante que font subir les intégristes au peuple algérien, cri de rage aussi contre l’indifférence des hommes aux égorgements de femmes et d’enfants.
Tout est décrit, faits réels à l’appui, impitoyablement. Isabello Krauss et Katy Grandi sont émouvantes, passionnées, et il est bien évident que si elles enfoncent des portes ouvertes (car tout cela est dit, redit, ressassé par des médias occidentaux), ce sont des portes qu’il ne faut pas se lasser de démonter. Donc pourquoi pas aussi au « théâtre » ? Le choix du bus comme espace de « jeu » a sa symbolique qui est d’ailleurs répétée plusieurs fois dans le « spectacle » qui est que, dans ce pays, (mais est-ce seulement dans ce pays-là ?) tout peut arriver à n‘importe qui et à n’importe quel moment. Reste qu’on peut regretter que les deux « tribuns » n’aient pas des noms à consonance arabe, pas plus que les textes qu’elles disent, qui dont signés Jean-Jacques Greneau.
Ce « témoignage de la souffrance d’un peuple », cette volonté de « parler de la condition de la femme », de « dénoncer la barbarie et l’obscurantisme » semble donc être le fait d’un regard extérieur. « Tout est préférable au silence des nations occidentales », est-il écrit dans le petit exposé imprimé qui est remis aux spectateurs. Mais que voulez-vous qu’elles fassent, les nations occidentales, et notamment la France, pour corriger les turpitudes d’un peuple qui ne paraît pas souhaiter qu’on s’occupe de ses oignons ? S’agit-il d’un appel à la « recolonisation » ? J’ai senti dans l’émotion que font parfaitement passer les deux protagonistes comme un parfum de pieds-noirs en nostalgie d’un temps où l’Algérie n’était pas comme ça. En effet, en ce temps-là, c’étaient les Français qui massacraient !
Mais ne soyons pas négatif : tel qu’il est, ce témoignage est terrifiant. On peut s’étonner qu’à la fin les « spectateurs » applaudissent. Ah bon ! C’est rassurant. On n’était pas vraiment en otages. Tout cela, d’ailleurs, se passe là-bas. On n’était qu’au théâtre. Ouf ! En quittant « ALGER MA BLANCHE » (c’est le titre du spectacle) on a un peu l’impression d’arriver là-bas quand on descend du (vrai) bus 150 pour prendre le métro à la station « Aubervilliers quatre chemins ». Ils ne sont pas tellement rassurants, ces groupes d’hommes agglutinés qui vous regardent vous embarquer vers les beaux quartiers. Combien y en a-t-il parmi eux qui savent tuer le mouton selon des rites qui, ne l’oublions pas, sont les mêmes que ceux des bouchers juifs.

04.11.97 - Le théâtre de Poche Montparnasse a son style à soi. Ce n’est pas du boulevard. Ce n’est pas non plus du théâtre qui pense beaucoup. Dans « L’écornifleur », de Jules Renard, on ne rit pas aux éclats, mais on ne s’ennuie pas. La pièce a un petit air désuet avec référence à des valeurs enfoncées depuis belle lurette : le bon bourgeois inculte à l’air con mais pas si naïf que ça. La femme mariée mûre tentée par un jeune homme peu scrupuleux, la jeune vierge tout juste sortie du couvent et ne sachant rien de la vie. La première saura résister malgré son désir et ses avances allumeuses. La deuxième passera à la casserole sans se rendre compte de ce qu’elle fait, en jouant nunuche à colin-maillard. Quant au jeune salopard pique-assiette qui fait croire à tout le monde qu’il écrit une œuvre, ce n’est pas non plus un personnage taillé dans l’or de l’originalité.
Apparemment, Jules Renard a son public. Ce sont des gens entre quarante et soixante ans bien sapés. La mise en scène est de Marion Bierry. Le Poche est une affaire de famille. Sensible et talentueuse, très à l’aise dans un premier degré qui baigne toute la distribution. (C’est dans la salle du haut. Dans celle du bas, Jacques Seiler a repris QUELQU’UN, de Robert Pinget. C’est magnifique d’intelligence. Sans doute trop car, autant c’est presque bourré pour Jules Renard, autant c’est quasi-vide pour son spectacle. Dommage !)

05.11.97 - Finalement, cela s’appelle TOÏEDOVSKI, LECTURE ENTRE CHIENS ET FOUS. J’avais vu en mai dernier une répétition de ce dernier spectacle du 4 LITRES 12 et j’avais émis des réserves sur les rôles joués par les deux femmes, Odile Massé et Noémie Carcaud. Je n’en ai plus. Cette performance, où l’on est sérieusement tenté de classer Michel Massé dans la catégorie des grands clowns, style Polivka, est une parfaite réussite. C’est à la fois un spectacle d’une irrésistible drôlerie, j’ai ri aux éclats comme ça ne m’était pas arrivé depuis dix ans, j’ai même été saisi d’un fou rire…
Et profondément émouvant puisque, après avoir effleuré quelques phrases célèbres d’auteurs dont il ne parvient pas à prononcer les noms correctement, ce qui n’est pas qu’un gag, cela va bien au-delà dans l’inconscient de cette recherche de quelque chose qu’il a à dire et qu’il ne trouve qu’à la toute fin ; il nous dit : « Il y a quelque chose de détraqué entre le monde et moi », et c’est bien le sens de toute cette apparente folie, également nourrie par les deux « spectatrices », qui ont trouvé leur place par rapport au lecteur et qui deviennent lectrices elles-mêmes de façon irrésistible du texte de Guillaume Apollinaire « Les Onze Mille Verges ».
On se demande vraiment à qui un tel spectacle pourrait ne pas plaire. Aux incultes totaux peut-être, ceux qui n’ont jamais entendu parler de Dostoïevski, Proust, Sartre, Nietzsche… Ou même de Rouletabille. (À Nancy. Bientôt à Paris, j’espère)

06.11.97 - On ne peut pas reprocher à Marcel Maréchal d’être infidèle à Jean Vauthier. Sa reprise des PRODIGES dans la salle justement Jean Vauthier de son théâtre du Rond-Point, n’apporte pas grand-chose de nouveau par rapport aux deux précédentes présentations qu’il avait faites de cette pièce, à Marseille et à la Colline il y a cinq ans.
La petite scène du lieu nouveau l’a contraint à étriquer son dispositif. J’avais gardé le souvenir d’une plateforme suspendue, reliée au monde par des passerelles. Il en reste un espace surélevé avec quelques meubles. Le tout n’a strictement rien à voir avec ce que l’auteur avait imaginé comme décor.
D’autre part, c’est maintenant Marianne Basler qui joue Gilly, en lieu et place de Sophie Barjac. Elle ne fait pas plus « jeune fille » que sa prédécesseur. Mais elle est « vive » et « bien habillée », un peu trop agitée m’a-t-il semblé tout au long de ce marathon verbal qu’elle s’inflige comme une poursuite effrénée avec son partenaire, « homme dans sa maturité mais sans graisse » (selon l’auteur), Marcel Maréchal (qui ne répond qu’à la première partie de la description ci-dessus).
L’argument des PRODIGES est simple. Gilly, jeune femme avide, bestiale, futile, mais par ailleurs constamment rabaissée, « vit dans le péché », avec Marc, « dont la démesure et la mauvaise foi manœuvrière balancent les aspirations grandioses ». Elle veut partir. Elle supporte notamment mal la désapprobation que lui voue la vieille nounou, à laquelle son amant est plus attaché qu’à elle. On retrouve avec bonheur dans ce rôle Marie Mergey, qui, elle, répond exactement à la définition de l’auteur : « femme âgée, de caractère doux et entêté ». La pauvre finira cramée devant sa cuisinière, ce qui précipitera, après une heure quarante de joute oratoire brillante et très bien écrite, le départ de l’héroïne. Bien sûr, ce résumé ne rend en rien compte du contenu très dense de l’œuvre dont Vauthier lui-même ne parlait qu’avec des peut-être. Les clefs sont sans doute à chercher dans le christianisme nourri de doutes de l’auteur, que les délices du péché savouré avec honte et contrition n’empêchaient pas de se fustiger avec complaisance. Quelque part, le trajet de Marc le mène vers une conversion. N’est-ce pas ?

08.11.97 - Quelle audace ! Mon Dieu quelle audace ! Olivier Desbordes a réécrit le livret que Meilhac et Halery avaient écrit en 1862 pour LA BELLE HÉLÈNE de Jacques Offenbach. Calchas est devenu curé de la cathédrale de Sparte, Hélène est à la tête d’une bande de suffragettes qui réclament le droit à des hommes virils. Les rois réunis autour d’Agamemnon deviennent des parlementaires. C’est amusant, mais le procédé s’épuise vite et tourne à la revue style cabaret, et, de toute manière, l’anecdote originale imposée par la musique, qui, elle, est immuable, prend évidemment le dessus.
La belle Hélène, incarnée par Anne Barbier, n’a pas l’âge du rôle, n’est pas très belle, et est habillée d’un tailleur austère qui ne la rend guère attrayante, mais elle chante bien. C’est d’ailleurs en cela que le spectacle reste plaisant. L’opéra éclaté et les chœurs Opéra Éclaté sont très bien dirigés par Dominique Trettein, et tous les acteurs ont des belles voix. Le public du Théâtre Silvia Montfort, formé de mélomanes dont beaucoup étaient âgés, et dont certains chantonnaient dans leurs barbes en même temps que les protagonistes, a bien applaudi et s’est visiblement amusé. Il est vrai qu’au lyrique, on n’est pas habitué aux facéties.

09.11.97 - Didier Bezace dirige maintenant le Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. « Péreira prétend », avec lequel il inaugure son entrée dans les lieux, fait partie de la série « C’est pas facile », qui avait été créée à l’Aquarium.
Que dire ? Évidemment, c’est très bien, très universel de surcroît. Cela se passe au Portugal, sous la dictature de Salazar, juste avant la guerre de trente-neuf. Le héros, si l’on peut dire, est chroniqueur culturel dans un journal de Lisbonne. Habitué à la censure, installé dans le système de cette dictature paternaliste, dont la police impitoyable était moins omniprésente que chez le voisin franquiste, il vit au jour le jour pas bien, pas heureux, avec quelque chose en travers de la gorge qu’il n’analyse pas bien, jusqu’au jour où un pigiste italien engagé pour rédiger des « viandes froides », est abattu devant lui par ces flics juste après que son directeur lui eût reproché un article non conforme à la ligne officielle. Censure ? Autocensure ? Les censeurs avaient laissé passer le texte. Il aurait donc fallu que le rédacteur se prive lui-même de sa liberté de dire. Alors Pereira sort de son attentisme et, dans un acte authentique de résistance, dirige la notice nécrologique de l’assassiné en des termes qui ne peuvent être interprétés par le pouvoir que comme subversifs.
Mais ce résumé est trop court. En vérité, il s’était établi entre Péreira et un jeune homme engagé dans le combat contre le fascisme une rencontre due au pur hasard, et ce qui emportera sa détermination face à, pour lui, la révélation de la face criminelle du régime, ce sera ce que l’auteur du roman, Antonio Tabucchi, nomme « La raison du cœur ». En effet il s’agit d’une adaptation d’un roman et le metteur en scène ne s’en cache pas. Le côté narratif est affiché et les scènes interviennent au fil du temps qui passe lentement, comme des illustrations de moments essentiels. D’ailleurs, si Pereira est joué par un seul acteur, Daniel Delabesse, sobre, immobile, comme si les années ne comptaient pour lui que dans l’attente de la mort ; celui qui lui donne la réplique, Thierry Gibault, n’est pas seulement l’Italien Monteiro Rossi. Il est aussi « les autres », tout comme Lisa Schuster est Marta… et le Portrait.
Cette notion du dédoublement dans la mouvance du temps qui passe interminablement est parfaitement signifiée par la mise en scène de très vilarienne de Didier Bezace. Un espace en biais coupe le plateau comme un trait contre l’habitude. Dessus, rien, des sièges, parfois, de hauteurs différentes pour signifier les rapports. Des éclairages simples mais parfaits, rien d’inutile et juste ce qu’il faut de son et de musique pour soutenir la non-action.
Alors que veut dire mon « évidemment c’est très bien » du début de cet article, qui recèle une réserve ? Didier Bezace a le mérite de dire à travers le théâtre des choses qu’il est utile d’entendre. N’en déplaise aux désabusés qui ont abandonné le théâtre comme lieu de réflexion, je ne dis pas « politique », mais sur l’homme, son public est nombreux, attentif et chaleureux. Mais il est comme la quasi-totalité de ses camarades qui remuent des pensées. Ils ne sont pas nombreux, mais tous le font en utilisant des exemples qui ne sont pas dérangeants pour les bons Français que nous sommes. Ce n’est pas un reproche. Le théâtre n’est pas une tribune de meeting. Mais tout de même, à quand, la pièce sur Brasillach sous Pétain ? Ou celle sur le journaliste français d’aujourd’hui, qui voudrait exprimer certaines idées et qui en serait empêché par l’asservissement de son journal à des financiers soucieux que la liberté de la presse ait le sens d’une certaine liberté à l’intérieur d’un contexte, comme disaient les communistes d’hier.

16.11.97 - Le Théâtre Vollard est décidément très prolifique. Un peu trop, même. Sa dernière production, « Baudelaire au paradis », montre du poète une vision sautillante de jeune branché tellement insupportable qu’on en arrive à se demander comment un tel dandy a pu écrire des poèmes aussi sublimes.
Je veux bien que le séjour du jeune homme à l’Île de la Réunion ait, en son temps, « perturbé » par sa liaison avec une femme de couleur, la sérénité d’une île où l’esclavage était encore dans les mémoires, je veux bien aussi croire que l’intention d’Emmanuel Genvrin était de montrer que l’affranchissement de Jeanne Duval et celui de Baudelaire rompant avec son milieu social, mais le spectateur ne voit pas cela, tant la personnalité de l’acteur Thierry Metetal, qui incarne le héros, infléchit son jeu vers une sorte de chorégraphie omniprésente agaçante.
Cosigné par le « Théâtre de la Presqu’Île » de Granville, le spectacle souffre en outre du péché mignon de Genvrin qui est de trop parler, et de tout boucher. Était-il utile, par exemple, de nous infliger deux scènes entre le capitaine d’un cargo et les dockers, une à l’arrivée, l’autre au départ des passagers ? Bref, oublions.

1. 25 et 29.11.97 - Ne pavoisons pas trop vite, mais il est certain qu’avec l’arrivée d’Alain Françon au Théâtre de la Colline, il s’y passe quelque chose de neuf et de salutaire. Certes, la reprise après Avignon, de l’APOLOGÉTIQUE d’Olivier Py et Jean-Damien Barbin, n’est, quelque part, qu’un accueil, et un accueil sans doute onéreux puisque, malgré l’apparente simplicité du dispositif, le gradinage incontrôlable qui a été édifié sur la grande scène de la grande salle, n’a pas dû être gratuit. On se demande d’ailleurs, si cet exposé des « éditoriaux des programmes de saison » des théâtres de l’institution aurait perdu à être joué par Jean-Damien Barbier sur le plateau normal du théâtre. Mais que c’est réjouissant pour les professionnels que d’écouter et de voir cette parodie aussi vraie que le vrai des stéréotypes de discours, des tics, des attitudes convenues lors des présentations faites par les hommes du système. Tout ce qui est dit a été dit par des hommes comme Braunschweig, Savary, Vitez, Livchine, Maréchal, Rosner, Sobel, Wenzel, Mesguich… J’en oublie. Ce sont les « Précieux ridicules » que nous exhibent les deux concepteurs de cette farce. Il paraît que le Maillon de Strasbourg l’a présentée à la place des habituels discours. Bravo, Nadia Derrar.

Dans l’autre salle, on joue… ou plutôt Carlo Brandt lit des textes d’Edward Bond : des textes politiques, sur l’état du monde, sur les errances de l’humanité. Des textes d’une implacable lucidité, comme on aimerait en lire dans les journaux qui nous désinforment. Des textes comme Val  en écrit parfois pour Charlie Hebdo. Tout y passe, l’aliénation des gouvernants et de la presse à l’argent, le « marché », la fausse démocratie du suffrage universel. J’ai cru par moments m’entendre moi-même. Bond voit impitoyablement juste. « Spectacle utile » donc, indispensable même, mais hélas « spectacle » : était-il nécessaire, pour faire passer le contenu, d’infliger des tortures aux oreilles et surtout aux yeux des spectateurs ? L’effet de stroboscope d’une luminosité blanche insupportable veut, bien sûr, signifier l’apocalypse, l’autodestruction de l’homme par l’homme.
Mais l’intensité est telle qu’on ferme les yeux… comme on les fermera sans doute quand on recevra une vraie bombe atomique sur la tête. Alors, à quoi bon cet effet, puisqu’il est insoutenable ? Très belles sont, en revanche, les superbes photographies de Jean Mohr, projetées un long temps sur un rideau transparent derrière lequel se tient le liseur. Pas toujours exactement en  phase avec le discours dit, mais jamais en porte-à-faux. « Le but du gouvernement est de justifier l’injustice, celui de la loi de justifier le crime, celui du marché de justifier le gâchis. Notre démocratie est une dictature qui n’est pas reconnue. » Et le petit opuscule qu’on distribue aux gens à l’entrée de ce « check-up » ajoute : « Là où il y a des riches et des pauvres, personne n’est libre. »
Carlo Brandt vient saluer à la fin du « spectacle ». Bon ! C’était donc un « spectacle ». Les coproducteurs, Théâtre Saint-Gervais de Genève avec l’aide de plusieurs instances suisses (c’est à remarquer), et le Théâtre de la Colline, ont d’ailleurs mis tout ce qu’il fallait pour que ça en soit un. Quand le rideau transparent s’ouvre, à un moment, ce n’est pas un plateau nu que l’on découvre, mais un sol rugueux truffé de trappes entrouvertes. Et tout est techniquement parfait, très beau.

28.11.97 - Le spectacle du Cirque du Docteur Paradi à la Villette est exemplaire du faux « nouveau cirque ». Les numéros sont des numéros comme on peut en voir partout, et cela fait même longtemps que je n’avais pas vu un dresseur de chevaux faisant à l’évidence travailler ses bêtes à coups d’éperons. Mais l’idée qui préside aux liaisons est d’une faiblesse insigne : il y a une dame clouée sur un fauteuil d’infirme que chaque acrobate vient embrasser avant ou après son numéro. C’est pourquoi cela s’appelle « Le baiser d’Auguste ». À un moment, l’infirme exécute un petit numéro maladroit. On serait presque ému. Mais à la fin, elle vient saluer comme tout le monde, plantée sur ses deux jambes. Cela ne m’a pas paru de bon goût. En plus le rythme est lent. Il y a même comme un parti pris de lenteur. Dommage que, pour installer ce chapiteau (d’ailleurs superbe, c’est la seule chose bien), il ait fallu arrêter les représentations du Que… Cir… Que… qui refusait du monde !

10.12.97 - « L’Homme qui », « recherche théâtrale de Peter Brook » « à partir du livre d’Olivier Sacks », « L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau », est une reprise. Je n’avais pas vu la création il y a quatre ans.
Maurice Bénichou, Sotigui Kouyate, Bruce Myers et Yoshi Oïda y incarnent alternativement les médecins et les malades. Qui sont ces malades ? Ce sont des « fous », mais pas des fous dangereux. Leurs manies, leurs déviances, sont gentilles, touchantes. Les artistes les ont étudiées au centre de langage et de neuropsychologie, ainsi qu’à la clinique de neurologie de la Salpêtrière. Ils ont disséqué, assimilé les attitudes, gestes, comportements singuliers, dérèglements des sens, déficiences inexplicables, langages inventés, des patients. Ils se sont ensuite à l’évidence livrés à un travail d’improvisation pour, je cite, « adapter la réalité aux besoins d’une transposition théâtrale », et c’est là, à mon avis, que le bât blesse, car ils n’ont pas résisté à la tentation de faire du spectacle. J’ai personnellement assez mal reçu cette exhibition qui faisait se tordre de rire une partie du public, qui semblait recevoir le message comme les histoires de fous de l’Almanach Vermot. Il faut dire que les « médecins », loin de soigner leurs patients, les poussaient au contraire dans leurs errances, comme s’ils se moquaient d’eux, nous rendant, nous public, complices de leurs titillements. À mesure que la soirée s’avançait, j’éprouvais de plus en plus qu’il y avait quelque chose de malsain dans cette façon de théâtraliser la misère humaine. Autant la pudique « Nuit Noire » de Régine Achild Fould m’avait touché sans me gêner, autant ce déballage m’a semblé presque dégueulasse.
Et bien sûr, cela d’autant plus que tout est parfait dans le spectacle, l’aire de jeu, très sobre, avec quelques chaises, tables, accessoires de clinique, deux téléviseurs pour montrer méchamment à certains malades leurs tics, et à la fin, de belles images coloriées de cerveaux, les éclairages impeccables, une musique discrète de Mahmoud Tabrizzi-Zaden (aux Bouffes du Nord, on est cosmopolite !), bref, j’ai trouvé qu’il y avait de la méchanceté dans le (non) traitement infligé par des soignants voyeurs, et nous rendant voyeurs, à ces gentils doux dingues qui sont en soi très émouvants, parfaitement crédibles et après tout, peut-être, pour certains, dans un univers intime plus valable que le nôtre.

12.12.97 - FILAO par « Les Colporteurs », saltimbanques et musiciens, disent-ils : le metteur en scène, Hudi, est hongrois. Il évoque « des souvenirs » avec des funambules (ceux de l’ex-volière Dromesco), des voltigeurs aériens, qui font du trapèze volant très bien, un illusionniste clown dont je ne résiste pas à l’envie de citer le nom, Alain de Moyencourt, car c’est la seule faiblesse d’un spectacle de cirque en vérité sans histoires, mais composé de numéros de haut vol, avec une recherche d’originalité par rapport aux figures classiques.
À part ce « meubleur » d’entre performances, tout est parfait. Et tous comptes faits, différent de ce que font les autres chercheurs du nouveau cirque parce que, Laszlo Hudi (qui a travaillé avec Josef Nadj en d’autres temps), s’est attaché à rendre chaque performance émouvante en soi, quitte à négliger les liaisons. C’est cette négligence qui rend dérisoire son exposé des tableaux : « tentation perchée, équilibre (puis causeries) de table, mémoire du vol, forêt trop personnelle, expérience verticale, bois très truqué… » Je m’arrête sur ce bois qui est très joliment utilisé en longues tiges qui s’emboîtent précairement : c’est un des atouts du spectacle. Je continue : « danse de la promenade fragile »… Vous avez deviné : c’est un livret de ballet qui nous est annoncé. N’est pas poète qui veut. Ça se termine avec « démonstration de l’horizontalité et de la verticalité sur l’homme » et par « disparition aérienne. Victime d’un enchantement né au sommeil de la hauteur, abandonner la terre ». Honnêtement, vous ne trouvez pas que c’est un peu prétentieux, ce discours « poétique » pour montrer des performances ? Ce n’est pas dans ce « langage » que se niche l’avenir du « nouveau cirque ».
Par André Gintzburger
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Dimanche 21 janvier 2007
21.05.97 - Décidément, ça se confirme : la politique fait de nouveau son entrée au théâtre, et c’est cette fois-ci à travers une pièce parabole de Jean-Claude Grumberg, donc une pièce d’aujourd’hui, qu’il a appelée ADAM ET ÈVE et qui a été, avec simplicité, mise en scène par Gildas Bourdet.
Pièce parabole parce que le fantôme du communisme y est incarné par un ancien militant déguisé en Père Noël, et qui y croit encore. C’est la dernière réplique de la pièce proférée par lui, déguisé, mais personne ne s’y trompe : ce en quoi il croit encore, ce n’est pas au Père Noël, mais bel et bien au communisme. Et pour bien signifier que les erreurs du passé ne sont pas synonymes d’enterrement, Adam et ÈVE, vieux militants désabusés, se dévêtent complètement, et c’est nus qu’ils abordent le nouveau millénaire, annonçant ainsi que tout est à recommencer, tout peut aussi recommencer.
Ce sont Michel Aumont et Geneviève Fontanel qui incarnent les deux premiers géniteurs de l’humanité. Leur nudité n’a rien d’érotique, mais sa symbolique est singulièrement émouvante pour ceux (j’en suis) qui « y croient encore ». Apparemment tout le public qui peuplait la salle Gémier y croit encore, lui aussi, puisqu’il a longuement applaudi les acteurs à la fin.
Jean-Claude Grumberg n’est pas un auteur subtil. Tout, chez lui, est clair. Un chat s’appelle un chat et la facture de sa pièce est au premier degré. On ne peut pas appeler deuxième degré une parabole qui ne laisse rien à imaginer au public.
Et Gildas Bourdet est un serviteur honnête qui ne cherche pas à « lire » autre chose que ce que l’auteur a voulu dire. Le spectacle est donc réaliste. Nous sommes dans un bistrot déserté mais qui jadis été le lieu de rencontre, voire de meetings, de militants très actifs. C’est par nostalgie qu’Adam, cloué à son fauteuil d’invalide, et Ève, qui l’a poussé depuis leur banlieue, sont venus y revivre des souvenirs. Jean-Claude Grumberg étant juif, fils de déporté, il a voulu que ses héros fussent juifs… et bien entendu anti-sionistes. Ce paramètre ajoute une dimension qui est celle de la spécificité du peuple juif, « peuple élu ». Son communisme, « Paradis imaginaire sans Dieu », ne peut pas se passer complètement du sentiment qu’une force guide ( ?), surveille ( ?), a écrit quelque part le destin de l’humanité. Bien sûr, je me sens très proche de cette impression diffuse, inexplicablement en contradiction avec tout ce que je pense. Et si « la liberté à l’intérieur d’un contexte », explication communiste aux entraves dénoncées par le capitalisme, était aussi une formule de la (non) parole de Dieu ?

22.05.97 - Les Tchèques ont l’art du salut. Pour faire plaisir à Chantal Poullain, je me suis tapé une heure quinze de vol plus deux heures trente de bagnole pour aller la voir jouer la « gouvernante », dans une curieuse adaptation de Roméo et Juliette donnée dans un bled appelé «Hradec-Kralové au »Klicperove Divadlo ». Ça s’appelle en vérité : « William Shakespeare et Julie et Roméo et Julie ».
La mise en scène est de Vladimir Moravek. Disons-le tout de suite. Le niveau de la représentation est de deuxième zone. Par moments, on pourrait se croire en présence d’une troupe d’amateurs de Châteauroux ou de Romorantin. Il y a un meneur de jeu qui commente, comme au music-hall, les entrées et les sorties des protagonistes. En fait, il raconte « Roméo et Juliette » et ce sont des illustrations, des flashs de l’œuvre qui nous sont montrées. La continuité shakespearienne est remplacée par ces ruptures, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont racoleuses. Le « digest » montré n’échappe de surcroît pas aux longueurs, et on plaint les pauvres musiciens qui ponctuent chacune des ses interventions type Guy Lux, si vous voyez ce que je veux dire, d’une musiquette, toujours la même, qui finit par être impitoyable. C’est ce personnage qui, à la fin, multipliant les pirouettes et les insistances, fait durer les dociles applaudissements au-delà du nécessaire.
Pourtant, ce spectacle ne laisse pas indifférent, et ceci, d’abord, parce qu’il y a quelques beaux tableaux et effets d’éclairages, mais surtout parce que Juliette, « Julie », n’est pas une gamine de quinze ans, mais une femme bien en chair, la quarantaine assumée, qui est vêtue d’une petite robe d’aujourd’hui très simplette, et que c’est elle qui mène le jeu de l’amour auprès d’un Roméo bellâtre et plutôt passif, vêtu lui, en damoiseau d’époque. Au début, on est surpris par ce traitement du personnage qui m’a fait penser à ce que pourrait être une petite annonce du Nouvel Obs. : « Juliette, quarante ans, replète, cherche Roméo pour relation définitive ». L’actrice, Paula Tomicova, a un petit côté Juliette Massima très émouvant. Quant à Chantal Poullain, qui, dans ce touchant théâtre de province, fait figure de super vedette (et vous imaginez qu’elle en jouit fort), elle joue la gouvernante comme la reine du bouffon de Bolek, c’est-à-dire avec beaucoup trop d’expressionnisme mal maîtrisé, trop d’emphase aussi, avec un jeu trop extérieur, bref elle est très mauvaise, mais elle a de très beaux costumes, dont l’un met très « suggestivement » en valeur ses avantages qui, mon Dieu, restent réels et, dans ce contexte, elle est très appréciée. Que demande le peuple ? 

20.05.97 - Comment s’appellera le prochain spectacle du 4 L 12 ? Michel Massé m’a convié à un filage, six mois avant une première officielle prévue en novembre 97. Pour l’instant, seuls des spectateurs sûrs, grandes classes de lycées ou associations amies et discrètes, sont accueillis à titre de test dans la grande salle de Gentilly, qui, désormais, pourra être ouverte au public. Le groupe est enfin chez lui au terme d’un combat dont je n’ose mesurer le nombre d’années.
Cela pourrait s’appeler « Conférence », tant la parenté avec « Les Méfaits du tabac » de Tchékhov est éclatante, mais ce n’est pas une conférence. Un Monsieur, Michel Massé, a envie de faire passer un message à des gens assis en face de lui, à travers des citations de grands écrivains dont il a du mal à prononcer les noms : Dostoïevski, Proust, Jean-Paul Sartre. Il a aussi des difficultés avec ses micros dont aucun n’est jamais à la bonne hauteur. Retrouvant une des ficelles de l’art des clowns, le personnage ne parvient que très tardivement à les régler, et c’est lui-même qui se contorsionne pour essayer de parler dedans. Toute cette prestation de Michel Massé est du grand art. Les quelques citations qu’il parvient à citer, ses commentaires, sont hautement comiques, mais de ce genre de comique qui est bien plein. Suppose-t-il que le public auquel il s’adresse sache deviner que Dodoststreidosky est Dostoïevski et qu’il a écrit « Le Journal d’un Homme ridicule », Sartre « la Nausée », etc… Peut-être mais qu’importe, 4 litres 12 ne s’est jamais adressé aux analphabètes.
Donc, tout ce qui est Michel Massé dans cette proposition de spectacle est magnifique, quoique s’essoufflant un peu une fois passée la première demi-heure et cela tient, je crois, à la conception de la folie théâtrale qui a fait la gloire du 4 litres 12 d’hier, et qui, aujourd’hui, ne me semble plus répondre à la sensibilité des gens. Cela vaut pour Michel lui-même : passés les moments de joie et de bonheur, on bascule à un moment dans le « trop, c’est trop ». L’introduction du dernier micro perché à trois mètres de hauteur mérite une exploitation plus recherchée. Surtout, cela concerne le jeu parallèle, je dirai plutôt « parasite », des deux femmes, spectatrices abusives et qui encombrent la scène, entravant le discours du diseur, qui font le spectacle avec lui. Pour moi, loin d’apporter un plus, leur agitation me dérange et je sais bien pourquoi : c’est donc parce que tout ce qu’elles font, Odile Massé et l’autre, dont le nom m’échappe, est gratuit, n’est pas en réel rapport avec ce que fait, ce que dit le conférencier. Entendez bien qu’elles sont, Odile surtout, car l’autre, à dire vrai, ne fait pas grand-chose, dans le droit fil de la tradition du 4 Litres 12, mais c’est précisément cette tradition-là qui demande, me semble-t-il, à être re-nourrie. Ces deux femmes qui bavardent entre elles, bougent, selon un parcours qui est sans rapport avec ce que fait le personnage central et avec des itinéraires qui ne le croisent que de loin en loin, comme par accident, lui ne leur prêtant pas (ou peu) d’attention, elle se comportant comme s’il n’était pas là en train de s’échiner à faire passer son message, ça ne va pas, elles sont trop sur un autre registre, elles jouent une autre pièce. Je crois que le spectacle gagnerait à ce qu’elles jouent la même, c’est-à-dire qu’elles rejettent la tentation d’avoir le moindre geste, la moindre attitude, qui ne soit liée au lecteur malheureux des œuvres. Elles sont « hors du sujet ». Il faut qu’elles rentrent dans le sujet si 4 Litres 12 veut, avec cette création, réussir le come-back qui lui a été refusé par les décideurs de la profession avec ses « Sœurs de Sardanapale ». Et tous comptes faits, ce que j’écris là me remet en mémoire que, dans ces « Sœurs de Sardanapale » déjà, surtout dans la version belge, j’avais éprouvé un dérangement analogue avec le jeu, pas toujours lié au tyran, des trois femmes. En tout cas dans la première partie.
Vous me direz « dérangement », justement c’est cela que nous voulons à 4 Litres 12 ». Ouais, peut-être, mais il y a « dérangement » et « dérangement ». Je pense que c’est la nature même de cette notion qui mérite d’être repensée. Il serait dommage que 4 Litres 12, par excès de fidélité à ses ancrages, traditions, voire habitudes, ne corrige pas avant novembre ce qui est à mes yeux une erreur d’aiguillage. C’est par rapport au conférencier, à ce qu’il fait, à ce qu’il dit, à ce qu’il est, qu’elles doivent se comporter et agir. Ce n’est pas un désordre à part qu’elles doivent apporter, mais un désordre lié exclusivement à lui, hors de toute complaisance à des gags qui ne soient pas « in ». « Il y a quelque chose de détraqué entre le monde et moi », c’est le message de Gombrovicz qu’il voulait faire passer.

30.05.97 - À travers un texte signé par Alain Badiou et intitulé « Les Citrouilles », ou « Ahmed aux enfers », Christian Schiaretti, un des privilégiés du système puisque, directeur de la Comédie de Reims, il est confortablement subventionné, entend nous parler en gros de ce qui ne va pas dans le monde et surtout de la crise du théâtre. Constatant que l’économie de marché et le syndicalisme sont parties prenantes de cette crise, son héros, arabe (ce qui ajoute une dimension à son entreprise) entraîne la Ministresse de la Culture, une certaine Madame Pompestan, qui est incarnée par un homme, Loïc Brabant, qui semble avoir pris pour modèle Marie Bonnel, dans un voyage aux enfers… Entendez bien, des enfers à l’antique : la pièce a été inspirée par LES GRENOUILLES d’Aristophane… De loin… de très loin même… Mais enfin le parcours y ressemble.
Ahmed, le magicien, sait trouver la porte de ce monde souterrain qu’un cerbère nommé Rhubarbe ouvre aux trois visiteurs. Le troisième est la doublure d’Ahmed. Il a un faux nez très long. Ahmed lui-même joue masqué. Les compères cherchent à rencontrer Brecht et Claudel pour avoir leur avis sur la crise en question, mais les trouver n’est pas facile dans ce monde encombré de défunts illustres. Les concepteurs fustigent au passage une certaine forme de tragédie à travers une longue, et très bien imitée par Hélène Halblin, évocation du personnage et du phrasé de Sarah Bernhardt, une Sarah Bernhardt qui psalmodie et hurle des vers avant de consentir, Ahmed l’ayant sautée ( !) à servir de guide aux visiteurs. La Ministresse est morte de trouille, mais finalement le tracteur que conduit Sarah Bernhardt la met en présence, non pas des auteurs recherchés, mais de Pirandello. Et ce sera grâce à ses « Géants de la Montagne » que Pirandello, que Brecht et Claudel se livreront, devant les vivants avides d’entendre leur message salvateur, à une joute d’abord vulgaire, voire physique, puis oratoire avec talent, où s’affronteront le spirituel de l’un et le matérialisme de l’autre, en somme la droite et la gauche avec comme médiateur une doublure d’Ahmed, qui joue à être Pirandello et qui ne parle qu’en citant les titres de ses pièces : « Vêtir ceux qui sont nus », « Comme tu me veux ». Pour accéder au cercle des initiés, la Ministresse aura dû se transformer en un « Personnage en quête d’auteur ».
On le voit, la logique est totalement absente de cette histoire rocambolesque qui effleure, sans les approfondir, tous les problèmes de notre Société, le théâtre n’en étant qu’un tout petit porte-parole. Le symbolisme est présent à chaque étape : avant d’arriver aux Géants perchés sur leurs échasses, il a fallu aux voyageurs franchir un champ de citrouilles, soupe d’une culture endormie, et le déjà cité Rhubarbe, incarnation du libéralisme intégral. J’en passe.
On rit pas mal, mais c’est souvent lourd, trop long, trop expliqué. On veut essayer de nous rendre plausible une aventure dont il aurait fallu au contraire accepter la folie. Et l’on aurait aimé que le public soit un peu plus consulté qu’il ne l’est à la fin du match Claudel / Brecht. La meneuse du jeu, très, trop excitée… elle est baptisée, référence grecque exige, le Coryphée, ne fait que semblant de l’interroger. Sa conclusion est inscrite dans le texte : Brecht et Claudel, ex-aequo !

06.06.97 - Le lieu est une église réformée,  apparemment sous le titre « Les Gobelins », en Centre Culturel. La troupe s’appelle « Art Point M ». Je cite : « Dans un décor fin de siècle revisité musique et vidéo live, le maître de cérémonie vous accueille et vous fait pénétrer dans l’univers étrange de « STRANGE NIGHT ». Vous entrez dans un monde clos où s’est réfugiée une tribu. Chaque membre va reconstituer un espace. Dans cet univers, tous vos sens seront en éveil. Laissez-vous guider dans ce monde de plaisir ».
Les membres de ART POINT M exécutent scrupuleusement leur dessein. Ils en ont les moyens. L’espace où l’on pénètre par un sas nuageux est peuplé d’hommes et de femmes superbement vêtus et coiffés. Deux cabines téléphoniques permettent à ceux qui en ont envie de dialoguer avec un homme ou avec une femme moulée très étroitement dans une robe rouge. Ici il y a un salon de coiffure, là des lits où vous pouvez vous faire masser. Sur une sorte de scène, il y a un étrange défilé de mannequins, les uns se voulant érotiques, les autres genre « Maison de Bernarda ». Une petite chorale dont les membres se déplacent à la manière d’une secte vient ici et là chanter à quelques privilégiés de fort beaux chants médiévaux. Ils ont d’autant plus de mérite qu’un  fond musical très présent, parfois doux mais souvent violent à la limite du supportable, enveloppe constamment l’ambiance. Des gens font souvent la queue pour voir un ange qui leur débite une historiette pas très convaincante. D’autres sont introduits dans des cabanes destinées à faire réfléchir : une S.D.F. de vingt ans, droguée et séropositive, somnole dans une éprouvette de sang contaminé est le seul ornement d’une autre. Le « plaisir » passe par la contemplation de tels déplaisirs. Une tenture rappelle en fond de scène et dans plusieurs langues que les hommes naissent libres et égaux en droit. Tout cela fait un mélange hétéroclite dont l’objet, distillé à travers une sono par des voix suaves, est « laissez-vous aller. On vous invite au plaisir, prenez-le ». Pour y aider, le maître de cérémonies vous invite à avaler une pilule qui, bien sûr, n’est que de la gomme à mâcher.  Une femme vous offre un sachet en plastique rempli d’une boisson rougeâtre assez forte et assez dégueulasse. Dans un coin, pour quelques privilégiés, un cuisinier mitonne à vue des plats délicieux. Il est très convivial ce cuisinier, très présent, très humain. Finalement il est le seul qu’on sente charnellement dans cette entreprise, où l’appel au plaisir ne passe ailleurs que par des éléments d’éloignement.
J’ai eu l’impression d’être entraîné dans un monde désincarné où il manquait quelque chose, et je crois que je sais quoi : il manquait que tous ces ingrédients soient « dramaturgisés ». En fait, il n’y a pas de spectacle. Il y a une ballade, dont le parcours est laissé au gré de chacun, de tableaux vivants en saynètes, tous et toutes beaux et forts, mais bon, c’est une exposition, une exhibition. En une demi-heure, j’avais l’impression d’en avoir fait le tour. J’attendais qu’il se passe quelque chose. Or la seule chose qui s’est passé, c’est qu’à un moment une voix a dit : «  Il ne vous reste que vingt-cinq minutes, dépêchez-vous de prendre votre plaisir », et ce fut pour moi un déclic. La voilà la possibilité de dramatiser le séjour, où chacun se trimballe sans conviction dans un univers qui n’est que supposé lui apporter du plaisir. Au lieu de le lui susurrer dans la douceur, ne faudrait-il pas dès son entrée lui faire entendre que le temps lui est mesuré, qu’il doit se dépêcher de prendre son pied. Cela pourrait devenir de plus en plus agressif au fil d’un compte à rebours impitoyable. Il pourrait y avoir une cage, ou un local, où seraient enfermés ceux qui ne voudraient pas prendre leur pied !
En bref, tout est trop sirupeux, comme si le plaisir proposé, on voulait le rendre inatteignable, impalpable ; de surcroît, l’offre est timide. La troupe est singulièrement pudique. L’érotisme n’est pas assumé. On a l’impression que les concepteurs ont eu peur d’aller au bout de ce qu’ils offrent et, effectivement, une telle entreprise pourrait devenir dangereuse, pornographique, brutale. Elle reste gentillette. Telle qu’elle est, elle est, si j’ose dire, trop « tout public ». Mais peut-être est-ce la limite que se fixe cette équipe dont je cerne mal la spiritualité. Quelque chose se cache-t-il derrière le mot « tribu » ?

10.06.97 - Entre LA RÉVOLTE de Villiers de l’Isle-Adam et la MAISON DE POUPÉES d’Ibsen, la parenté est éclatante. Ici comme là il s’agit d’une femme modèle d’obéissance à l’homme et à la société qui, un beau soir, décide de rompre avec la convention. L’Élisabeth de LA RÉVOLTE a enfoui pendant des années au plus profond d’elle-même ses rêves d’un monde poétique idéalisé. Mariée à un homme très terre-à-terre, elle lui a tenu ses comptes avec la sagesse des excellents gestionnaires, faisant fructifier son bien par des placements judicieux et, un soir, voilà, elle a commandé une voiture qui vient la chercher. Elle veut quitter ce monde qui suinte l’ennui et la convention. Même sa fille, elle l’abandonnera. Elle n’a plus, à son âge, de temps à perdre pour entreprendre de vivre vraiment. Lorsqu’elle expose son dessein à son mari médusé, c’est le gouffre de l’incompréhension qui se creuse entre les partenaires. Face à la détermination de sa femme qui s’explique froidement, Félix, quarante ans, perd tous ses repères et, quand elle part vraiment, a, ou croit avoir une attaque.
À ce moment-là, la mise en scène d’Alain Ollivier touche presque au sublime car il a le courage de laisser le temps s’égrener. Seule une petite clochette martèle les heures. Son corps est étendu, immobile, la lumière bouge imperceptiblement… et Elisabeth revient, il ressuscite, la normalité reprend son cours. Le studio de Vitry est un espace très clean qui fait la part belle à l’aire de jeu. Sur un parquet qui, au fond, se clôt par une verrière verdoyante, éclairée par la lumière du jour, il n’y a que très peu de meubles. Agnès Sourdillon, qui joue Élisabeth, est magnifique. Alain Ollivier, qui joue Félix, est moins convaincant. Trop sophistiqué, il prend des poses fixes quand sa partenaire s’exprime. Aucune liberté dans cette rigueur excessive.
Mais l’œuvre l’emporte par sa force. Dommage que le rêve d’une autre vie que nourrit Élisabeth ne s’étaye sur aucune donnée politique. Individu ici, elle resterait individu au pays de ses rêves, ne cherchant le bonheur que pour elle-même. Tout compte fait, on comprend qu’elle revienne.

14.06.97 - J’avais vu il y a deux ans à Soweto dans une école sordide un spectacle magnifique réalisé par des adolescents noirs, sous la direction d’un animateur socioculturel. Ce que racontaient ces jeunes gens dans un anglais fortement accentué agrémenté de divers dialectes, je ne l’avais pas compris, mais j’avais été séduit par la vitalité de ce groupe, son art du mouvement d’ensemble, son dynamisme à chanter et à danser. L’entreprise portait en elle la jeunesse, la vigueur d’un peuple en marche même si, probablement, le discours, volontairement enraciné dans les vertus passées, rendait un son anti plutôt que pro.
Conquise par le talent de certains de ces garçons et filles, Sophie Loucachevsky a entrepris avec eux d’abord, puis en élargissant singulièrement son champ d’investigation, un travail qu’elle a appelé « Fragments ». Sans faire d’humour, on peut dire que c’est le genre de titre épatant qui permet de tout faire sans être obligé de le boucler. À l’arrivée actuelle au Maillon de Strasbourg, ces « Fragments » n’ont plus rien à voir avec ce que j’avais vu et tant aimé. Je ne dis pas que ce soit mauvais. C’est autre chose. Il y a un orchestre de haute qualité, dont la figure de proue est un célèbre tromboniste nommé Jonas Gwanwa. Il y a un texte de Nadine Gordimer , prix Nobel de Littérature dont les « fragments » dits en anglais parlent sans doute de la peur et de l’insécurité. Ce qui en reste dans les rares moments parlés en français avec un fort accent espagnol par Roser Montlo, c’est l’histoire d’un petit garçon qui ne m’a pas semblé très intéressante. Mais tout est impeccablement professionnel, rigoureux, dénué de toute fraîcheur. Les deux adolescents qui ont été déracinés, et qui ont bien grandi depuis deux ans, dansent très bien, mais ce n’est plus débridé. La folie est absente de cette entreprise aseptisée qui n’ouvrira aucun horizon aux spectateurs qui s’interrogent sur l’Afrique du Sud après Apartheid. Il se peut qu’il y ait un contenu dans les textes dits en langue étrangère, mais sincèrement des surtitres n’auraient pas été inutiles. À moins que ce ne soit volontairement que Sophie Loucachevsky, adepte comme Vitez de la vision fragmentaire des spectacles, ait voulu que le public se creuse la cervelle pour comprendre ce qu’elle voulait dire. Ce serait alors le sens réel du titre « Fragments » : prenez-en ce que vous pouvez et basta !

02.07.97 - Les Don Quichotte fleurissent, comme si faire revivre la non-épopée du chevalier à la triste figure répondait à une nécessité urgente. Je sais bien que, quelque part, notre actuel Président de la République n’est pas sans rappeler le visionnaire de la Mancha dont tous les coups ratent et qui croit voir partout des vessies en guise de lanternes, mais je ne pense pas que ce soit la motivation de ceux qui, aujourd’hui, entendent donner une lecture personnelle de ce personnage mythique. Que diable peuvent-ils y voir qui me concerne ? Mystère.
Ce préambule dénonçant l’inutilité, à mes yeux (mais ils ne sont pas infaillibles), de l’entreprise, il faut dire que la vision de Didier Guyon est jolie. Il y a eu d’abord un choix et une réécriture des anecdotes narrées par Cervantès, qui est dû à une certaine Virginie Thirion, qui a le mérite d’éviter les poncifs trop connus (nous échappons aux fameux moulins à vent, par exemple), et surtout de transformer le personnage de Sancho qui, tout en conservant son aspect de paysan balourd, est traité un peu comme le Sganarelle de Don Juan, en homme de bon sens, à cette différence près que le maître de celui-ci écoute les conseils de son serviteur. Mieux, ce dévoué second a pris la mesure des folies de son patron et les entretient très gentiment, avec tendresse et pourtant lucidité. C’est surtout éclatant dans la scène où Quichotte, mis en présence d’une dulcinée (que le public ne voit pas, elle est quelque part au milieu de lui) qui est en vérité une paysanne rougeaude et sans attraits ne s’y trompe pas. Ce peut être la dame de ses pensées. Et c’est Sancho qui ranime son rêve et lui fait imaginer la pauvrette en magnifique héroïne.
Cette tendresse de Sancho a été très bien incarnée par le comédien Bruno Ouzeau, mais c’est évidemment l’univers de Didier Guyon des « Bébés » qui passe dans cette interprétation. Didier Guyon, c’est un poète. Son monde à lui est pavé de bons sentiments, un brin à l’eau de rose. C’est dans cette atmosphère que baigne son spectacle, qui, cela dit, souvenir de « Garçon un kir » oblige, est truffé de trouvailles comiques dont certaines sont réellement fines. Comme le fait par exemple qu’il n’y ait ni Rossinante ni le mulet de Sancho. Les acteurs caracolent sur des sabots et c’est très drôle. Dommage que Gilles Ronsin, qui joue Quichotte, ne soit pas aussi convaincant que son partenaire. Très conventionnel, il a parfois le phrasé de Jouvet. Peut-être s’en est-il inspiré. Les personnages épisodiques, voleurs, pénitents de passage, chevaliers, Don Fernande, Don Carlos, sont incarnés par trois comédiens rennais qui doivent avoir en coulisses une grande virtuosité à changer de costumes. Jeanne Corbel, qui signe ces costumes, mérite une mention car elle a eu des trouvailles très remarquables. L’armure de Don Quichotte, notamment, qui est une authentique bibliothèque, est une réussite esthétique en même temps qu’une très juste note sur le caractère de Quichotte, avide de culture, à la recherche de toutes les vérités, quoique condamné de façon permanente aux échecs.
À la fin du spectacle, deux lecteurs de l’œuvre originale viennent sur la scène, le livre grand ouvert devant eux. Ils nous font remarquer la distance entre les quelques épisodes qui ont été évoqués devant nous et le discours de l’auteur espagnol.
Le Don Quichotte de Fiat Lux n’est jamais ridicule. Sans doute est-ce là son meilleur mérite.

04.07.97 - Saint-Gaudens est une petite ville charmante juchée sur un plateau avec une vue sur les Pyrénées, qui est singulièrement enrichie par la présence omniprésente au milieu de la vallée d’une énorme usine de pâte à papier, qui crache des volutes de vapeur blanche à faire pâlir d’envie les nuages eux aussi omniprésents et actifs en ce deuxième jour de la Saint-Gaudingue. J’ai vu dans ma journée trois spectacles.

Le premier, dû à un groupe appelé « Le 8e ciel », « Mickey, l’ange et son ombre », se passe dans une petite baraque bienvenue en ces heures pluvieuses. C’est une conférence ma foi très plaisante sur le thème de « Mickey partout ». Réduit à sa bouille ronde et à ses deux oreilles, le petit personnage de Walt Disney se retrouve en effet dans de nombreuses compositions. C’est parfois un peu tiré par les cheveux, mais c’est drôle et l’on sort de là avec l’impression de voir des Mickeys partout. C’est le genre de spectacle gag qui laisse des traces. Retenir le nom de ces gens facétieux.

Le deuxième, que j’aurais dû voir sur une place publique mais qui avait été déplacé sous un chapiteau, s’appelle « Family Express » et est une création de Kumulus, réalisée ici à l’occasion d’une résidence de deux mois et coproduite par la Villette. J’avoue que je n’ai pas compris le propos. Il y a sûrement un fil conducteur, mais il est illisible. Par contre, quelques points forts émergent : la troupe passe son temps à déplacer, selon des rythmes divers, des grands cartons d’emballage. Il y a sans nul doute, à un moment, une dénonciation des cadences infernales. À un autre moment, on voit deux filles qui se regardent amoureusement, se touchent sensuellement et se bécotent avec passion. Il y a donc là une revendication du droit à l’homosexualité. Et puis périodiquement quelqu’un clame : « Qu’est-ce que c’est que tout ce bordel ? » C’est d’ailleurs la dernière phrase prononcée dans le spectacle, sa conclusion en somme. Ce sera la mienne aussi.

Le troisième, appelé « Mad ( e ) in Paradise » est la dernière création du Cirque Gosh. Hélas ! Hélas ! Hélas ! Autour d’une grande folle tordue de deux mètres de haut, qui n’en finit plus de faire des poses, s’agitent deux gentilles contorsionnistes acrobates toutes petites, un jongleur qui ne jongle pas et quelques artistes de cirque dont les performances n’ont rien de remarquable. On a envie de résumer sa pensée en disant qu’il s’agit d’une exhibition homosexuelle d’humour allemand. C’est assez dire la pesanteur de l’entreprise et l’ennui qui finit par s’en dégager. Au surplus, davantage que « Mad ( e ) in Paradise », c’est plutôt la chute qui devrait être le titre du spectacle puisque nombre de numéros se concluent en ratages.

05.07.97 - J’ai vu deux représentations du dernier spectacle de Mauricio Celedon, consacré celui-là à Antonin Artaud, l’une de nuit la semaine dernière à Pierrefonds par une soirée radieuse, l’autre en plein jour, à Grenoble, sous une pluie battante. Il n’est pas aisé de suivre le cheminement de la pensée du réalisateur. Il faudrait, comme au ballet, un livret pour comprendre l’évolution du scénario.
Mais c’est un spectacle d’une telle énergie que, tous comptes faits, cela n’a pas grande importance. Qu’on connaisse la vie d’Artaud ou non, on reçoit un prodigieux coup de poing en noir et blanc pendant soixante-quinze minutes, au cours desquels le rythme, soutenu par une énergique musique figurative, ne se relâche jamais. Ceux qui ont déjà vu des spectacles de Celedon trouveront sans doute que ses procédés ne se renouvellent pas. Tout au plus y a-t-il dans NANAQUI une austérité des moyens, qui vient peut-être de la pauvreté des soutiens financiers qu’il a eus. La structure sur laquelle évoluent les acrobates aériens, a été bricolée en utilisant celles de TACATACA. Les seuls accessoires sont des matelas, des tables roulantes, une boîte, et des livres poussiéreux qui, à la fin du spectacle, répandent un nuage qui pour une fois n’est pas le fait d’une machine.
Tout tient dans la vigueur des huit Artauds, tous vêtus sobrement de noir et maquillés en rictus douloureux face à deux infirmières impitoyables et musclées, vêtus de blouses d’un blanc éclatant. C’est que tout le spectacle se passe dans l’asile où a été enfermé Artaud. Une certaine gestuelle bien connue chez Celedon indique ses souvenirs. Paraissent alors sa mère, une femme qu’il a aimée et qu’il évoque joliment posée sur un trapèze.
Le cirque, rappelons-nous CANDIDES, est présent dans NANAQUI, mais comme support seulement, même quand les performances sont acrobatiques, des rêves d’Artaud, un Artaud démultiplié, mais il y a un Artaud central, on s’en aperçoit peu à peu, que les autres imitent.
En fait, ce NANAQUI aurait peut-être plus été plus coloré si, selon la première idée, le concepteur avait pu le situer, en partie, à Bali. Tel qu’il est, c’est l’enfermement qui est la dominante de la performance, l’enfermement avec ce qu’il signifie d’entraves à la liberté, de violences gratuites, d’humiliations, de révoltes. Le combat des Artaud contre les infirmiers, c’est celui de tous les détenus contre leurs gardiens. C’est peut-être grâce à cette universalité que NANAQUI est une réussite parce que, Artaud ou pas Artaud, on s’en fout. C’est un rapport de forces qui est exposé avec une force qui s’impose, un rapport de force qui dépasse, et de loin, le cas particulier. Il faut dans ce cas remercier la pauvreté des moyens mis en œuvre qui a contraint Mauricio Celedon à mettre au placard l’anecdotique. Ainsi épurée, la course éperdue des Artauds sans cesse entravée prend tout son sens de grand témoignage, on n’a même pas envie de dire « d’aujourd’hui », non, de tous les temps, tant qu’il y aura des hommes qui en enfermeront d’autres.

17.07.97 - « Chalon dans la rue » s’interroge gravement sur le « théâtre déambulatoire », mais en fait de déambulation, j’ai surtout vu dans les rues celle des C.R.S. et autres flics qui sont, pour cette édition 97, d’une omniprésence qui frise la provocation. Est-ce une conséquence ? Les rues sont calmes. Il y a peu de saltimbanques. En fait de spectacles de rues, toutes les manifestations, ou presque, s’enferment dans des lieux clos de murs, parfois simplement de barrières, éventuellement de toits. Il faut dire que le temps est incertain. Tous les jours, vers midi, Télé Moustique prétend interviewer les faiseurs d’événements du festival, mais le Théâtre Group qui assure l’animation est d’une débilité intrépide.

- Dans un des espaces clos ci-dessus décrits, j’ai vu la dernière création du Foortsbarn. Ça s’appelle « Ne touchez pas à Molière ». Heureusement, les Anglo-Saxons qui rendent cet hommage à notre grand auteur national y touchent, parce que quand ils n’y touchent pas, comme c’est le cas dans la première des trois pièces proposées, ils sont très mauvais. Cette pièce-là, LE MÉDECIN MALGRÉ LUI, est montée en grosse farce avec un grand renfort de coups de bâtons, et l’on a envie de dire que trop, c’est trop, tant l’excès fait patronage et amateur. L’accent anglais prononcé avec lequel s’expriment les acteurs, qui deviendra un plus dans LE MARIAGE FORCÉ, la troisième pièce ici montrée, est ici tout à fait malvenu.
Ce qui fait le charme de ce MARIAGE FORCÉ, c’est qu’il a été déraciné de son époque, replacé de nos jours dans le contexte très savoureux d’une maison de vieux. Au milieu de tous ces retraités qui tapent joyeusement le carton, il y en a un qui se sent des vigueurs de jeunesse et qui veut épouser une femme, dont il se rend compte un peu tard qu’elle ne manquera pas de le faire cocu. La farce, finement traitée, avec un brin de distance, fonctionne alors très joliment.
Quant à la deuxième pièce, LE SICILIEN, Footsbarn la traite en théâtre d’ombres et marionnettes indonésiennes. Pourquoi pas ?

- Sur la place ronde, le Collectif Organum avait édifié la Tour de Babel que j’avais déjà vue à Maastricht. Les vingt-cinq premières minutes de cet opéra sont fortement incantatoires, avec un texte poétique qu’à mon avis Thierry Poquet est seul à comprendre, et il est sûr que le public, sagement assis par terre, se fait chier. Mais quand la tour se désarticule et que ses éléments se dispersent en plusieurs petites scènes qui foncent au milieu des spectateurs, une certaine folie interactive s’établit, assez dangereuse d’ailleurs, soutenue par une musique tonitruante et des effets spéciaux destinés à rompre la quiétude, et l’on se laisse submerger, un peu avec les mêmes moyens, (acrobatie aérienne en moins) que de LA GUARDA. Thierry Poquet, comme Pichon, aime bien forcer les gens à se garer des voitures et les arroser copieusement à l’occasion. Reste qu’on comprend le propos au-delà des mots qu’il ne faut pas écouter pour ce qu’ils disent, mais pour le son qu’ils rendent. De l’impossible conquête des cieux au déluge, le parcours initiatique est tracé obscurément, mais qu’importe !

- Toujours dans un espace clos, mais de jour, la C.I.A. (Compagnie Internationale Alligator) propose une « Chienne de vie interactive sans prétentions apocalyptiques ni littéraires », qui ne manque ni de drôlerie ni de charme. Ici tout est au premier degré. Trois spectateurs, choisis au (faux) hasard, sont appelés à vivre devant nous le parcours de leurs vies, avec les alternatives de « Malus », « bonus », et « coup du sort ». Ce sont trois Français moyens tout à fait banals et l’on finit par se prendre au jeu de leurs destinées très ordinaires. C’est, sous un dehors anodin, une exploration assez fine et approfondie des incidents de parcours bons, mauvais ou imprévus, qui peuvent infléchir des destinées. Alain Mollet qui signe cette réalisation en s’adressant en direct au public, en lui demandant d’applaudir, de huer, de siffler (ce à quoi les gens se prêtent, et c’est à noter, avec une bonne volonté sans timidité dès le début), a le mérite de n’être jamais vulgaire et ça, c’est à marquer d’une pierre blanche. Évidemment les grincheux diront que ça ne vole pas très haut. Eh bien ça vole comme ça vole, mais je suis sorti content.

19. 20. 21 juillet - Avignon. Eh bien il faut le constater, la fréquentation de ce festival reste considérable. Quand je dis « ce » festival, je devrais dire « ces » festivals, car, plus encore peut-être que les années précédentes, le « In » et le « Off » ne se confondent pas. Il y a deux planètes, l’une frileusement enfermée dans ses forteresses du jardin et du Cloître Saint-Louis, l’autre largement débraillée dans des rues dont il faut remarquer qu’elles sont peu fréquentées par les flics. Naturellement, ce n’est pas du public que je parle mais des professionnels. Et encore je ne mettrais pas ma main au feu de ce que j’avance là.

- Dans le « In », j’ai vu le dernier spectacle de Zingaro. Ça s’appelle « Éclipses ». c’est très beau.  C’est très chiant. De création en création, Bartabas va vers un style de plus en plus dépouillé, je dirai même austère, voire mystique. On baigne dans une religiosité à l’Orientale. L’orchestre est coréen. Les cavaliers et acrobates le sont pour la plupart aussi. Pour les chevaux, je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’ils font des choses délicatement difficiles, mais pas souvent spectaculaires. Tout est clean, impeccable, ennuyeux et peu applaudi. La rumeur dit que Bartabas aimerait qu’il n’y ait plus d’applaudissements du tout. Dans cette ligne-là, il va y arriver !

- Dans le « Off », j’ai beaucoup aimé le come-back du théâtre de l’Unité avec sa fameuse 2 CV THEATRE dont j’aurais vu, sur la place du Palais, la dernière « irrévocable ». Connaissant Jacques Livchine et Hervée De Lafond, j’ai mis « irrévocable » entre guillemets. Cela dit, le Théâtre de l’Unité ne se contente pas de ce clin d’œil à son passé. À onze heures, chaque matin, dans Théâtre des Halles bourré à craquer par l’ouvreuse « Mademoiselle Renée », sous l’œil placide d’un pompier de service qui ne voit rien, (vous avez reconnu Hervée et Jacques), le Centre d’Art et de Plaisanterie de Montbéliard propose, avec DEUX MILLE CINQ CENT À L’HEURE, une histoire de théâtre à l’accélérée d’une très grande efficacité. On rit beaucoup, entre professionnels et pas seulement, et il  faut dire que, d’une manière générale, de la Grèce Antique à nos jours, le survol est habile, même si la séquence consacrée à Molière, avec des personnages qui passent à tour de rôle dire une réplique des pièces célèbres, ne m’a pas paru très convaincante, et si celle de Shakespeare sur son lit de mort a été inaudible au sourdingue que je suis.
Surtout, les dix dernières minutes pendant lesquelles les acteurs égrènent avec nostalgie, et une très riche économie de gestuelle, les souvenirs qu’ils veulent garder du théâtre, sont d’une très grande puissance émotionnelle. Beau spectacle qui égratigne tout ce que je n’aime pas dans les dérives actuelles. C’est dire si j’ai été heureux de quitter Avignon sur ce bonheur.

UN VOYAGE À STOCKTON

29.07.97 - Je suis décidément un voyageur infatigable : me voici à STOCKTON, venu en car et bateau avec les Plasticiens Volants, pour voir le DON QUICHOTTE qui est la toute dernière création du groupe. Je me demandais si j’allais encore avoir à réfléchir sur le pourquoi de tous ces gens qui s’intéressent ces temps-ci au héros de Cervantès, mais en vérité ce n’est pas la profondeur de la réflexion qui a conduit les réalisateurs. Ils ont pris dans le livre quelques phrases et quelques chapitres, et ils les ont mis en images à leur manière, c’est-à-dire avec des structures gonflables et beaucoup d’effets pyrotechniques. Don Quixote lui-même est assis sur un siège, accroché à un ballon que retiennent solidement depuis le sol deux gaillards. L’effet est saisissant de ce personnage qui se bat contre le reste du monde du haut de dix à vingt mètres au-dessus du sol. Sancho, lui, marche avec des échasses. Les moulins à vent, et le monstre au miroir, foncent à travers le public. Ça se fait apparemment beaucoup de se ranger des voitures dans les spectacles d’aujourd’hui, mais ça plaît bien. Il faut dire que les structures sont superbes, à part le moulin qui est un peu rachitique. Ce texte proféré mi en anglais, mi en français (nous sommes en Angleterre et cette troupe connaît les recettes de l’efficacité) à travers une sono est asséné un peu à la manière des marins du GÉANT, et il y a des moments où ça rame pas mal. Mais ça n’a pas d’importance. L’ensemble est enlevé, super spectaculaire, tout à fait pro au niveau du visuel. Il faut ajouter, avec un brin d’indulgence, que c’était à Stockton la première représentation assumée du spectacle. La création aurait dû se faire à Castres, mais les intempéries ne l’ont pas permis. C’est que les structures gonflables sur lesquelles s’appuie le principe même de cette troupe sont très vulnérables, à la pluie moyennant, mais surtout au vent. À partir d’une certaine force, il constitue un véritable danger. Or, à Stockton, ou bien il pleuvait, ou bien il ventait, ou bien il faisait froid. On doit saluer le courage d’un directeur de festival oeuvrant sous ces latitudes.

- À noter, une troupe d’acrobates australiens, appelée tout bêtement « The acrobates », qui réussit à imprimer une belle notion d’humour dans des exercices style « Les Arceaux », tous réussis
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- Je ne m’en doutais pas mais j’allais avoir avec cette troupe une longue histoire qui se poursuit encore aujourd’hui en 2008.

- Je me suis un peu ennuyé dans ce festival dont les événements ne commencent qu’à dix-neuf heure trente, dont certains sont plutôt du niveau des fêtes de la bière que de la découverte. Il faut dire que cette ville est un « espace sans alcool ». On ne vend ni vin ni bière, ni, bien sûr des boissons fortes dans les boutiques, et trimballer des bouteilles dans la rue est passible de cent Livres d’amende ! Les gens doivent donc, s’ils veulent boire, soit faire leurs achats dans la ville voisine de Middlebrough, que desservent de nombreux autobus, soit aller dans les bars. Là, ils peuvent se saouler tant qu’ils le veulent dans ces lieux clos aux vitres opaques. Ça m’a paru un peu hypocrite. Ça explique en tout cas le succès des deux chapiteaux du festival. On est à l’intérieur, la bière est donc licite ! Au restaurant réservé aux artistes, où l’on mange un menu imposé relativement soigné par rapport à ce qui se pratique par exemple à Limoges, il y a un bar. Mais le midi, il est fermé et vous avez le choix entre des eaux à la senteur de javel et d’autres, parfumées au goûts anglais, que je ne partage pas du tout. Mais le local est convivial et les artistes ont du plaisir à se retrouver. À part ça, très étrangement, Stockton m’a fait penser à Arkhangelsk. Peut-être à cause du climat, et puis d’un style de boutiques qui ne présentent que des produits médiocres. À dix-sept heure, tous les commerces ferment et les rues se vident intégralement. Elles ne se remplissent pas davantage aux heures des spectacles. Là il y a du monde, et même beaucoup. Des gens qui se dirigent très vite et juste à l’heure vers les lieux indiqués. Inutile de dire qu’après les spectacles et leur démontage, la seule chose à faire pour les artistes est d’aller se coucher !

24.08.97 - Cette année, le festival ÉCLAT d’Aurillac est « clean ». Les marginaux ont été parqués dans un camp, près de l’aéroport. Ils sont largement encadrés par les C.R.S. Moyennant quoi la présence policière en ville est modeste. Quant aux vendeurs occasionnels, ils ne sont plus sur la place autour du square. Ils sont sur le cours Montyon, là où il y a l’hôtel Saint-Pierre. Miracle : le temps est au beau fixe. Il fait chaud. Le soleil tape. Dans les rues bien dégagées et pour beaucoup interdites aux voitures, les saltimbanques peuvent exercer leur art. Je ne retrouverai la paranoïa sécuritaire que ce matin en allant prendre mon train dans une gare bouclée et assiégée, il faut bien le dire, par la faune humaine que les organisateurs ont tenté de nous cacher pendant les jours de festivité. Pour ma part, je ne suis venu que deux jours, le vendredi et le samedi. J’en sors épuisé après des longues marches et de plus longues encore stations debout.
Ma première journée a commencé par un débat. Quelques pères fondateurs ont eu l’idée de créer une fédération des arts de la rue. L’initiative est pavée de bonnes intentions et, comme j’ai dit, j’en serai parce qu’un temps viendra où il vaudra mieux en être. Il s’agit de défendre une éthique loin de toute préférence politique ou religieuse, au nom d’une universalité (toutefois limitée à la France). Seulement voilà : les nouveaux membres devront être cooptés par deux anciens. La ségrégation risque donc de pointer son nez, voire le corporatisme. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un nouveau Syndéac, donc à une association de privilégiés faisant dans quelques années bonne garde contre l’intrusion de nouveaux venus non désirés.

- Ici, le Teatro del Silencio joue son NANQUI à dix-sept heure, de jour donc, sur la Place des Carmes. Le public, sagement assis par terre, a le soleil face à lui. À Grenoble, j’ai vu le spectacle sous la pluie. Ici, les artistes transpirent, mais leur énergie est intacte. Leur courage est récompensé par le succès que rencontre le spectacle.

- De tout ce que j’ai vu, je retiendrai la magnifique prestation des Piétons. Ils sont deux. Il y en a un au sol, c’est Maddedu. Un autre est sur les toits, les balcons, il fait de la varappe sur les murs avec une stupéfiante agilité. C’est, pendant une heure, un savoureux discours vertical entre les deux complices. Du divertissement à l’état pur. Il n’y a pas de « contenu ». Mais c’est un vrai plaisir.

- Du « contenu » par contre, je crois que les 26.000 Couverts voudraient bien que nous ayons l’impression qu’ils nous en communiquent avec leur canular : « invité d’honneur, la Poddemie. Ce sont les supposés délégués d’une soi-disant île de l’Atlantique Sud, peuplée au 17e siècle par des émigrés français, et, plus tard, oubliés par la métropole. Ils parlent avec un accent qui a des relents de québécois, une langue archaïque mais compréhensible. Ils ont des mœurs exemplaires. Nul n’y est au-dessus des autres. Les femmes ont dix maris sans compter les amants. Tout cela est décrit minutieusement dans des textes très bien rédigés qu’on lit avec beaucoup de plaisir. Il est dommage qu’un meneur de jeu orchestre la visite guidée avec attractions offertes aux spectateurs, avec une désinvolture faussement improvisée qui enlève de la hauteur au propos. Et puis, une fois encore, Les 26.000 Couverts ont la bosse du petit commerce. Sous couvert d’un stand touristique d’accueil, ils vendent des posters, des cartes postales, des bricoles. Il y a beaucoup d’imagination dans tout ce qui est exposé, à commencer par ces centaines d’escargots à la coquille inversée (nous sommes dans l’hémisphère sud) qui jouent un grand rôle dans la mythologie de l’île imaginaire.

- Du contenu, Générik – Vapeur en donne, carrément : ça commence par une mise à sac de l’A.N.P.E., et même par la mise à nu de son directeur. Les chômeurs révoltés ont l’idée de se reconvertir dans le taxi. Au son d’une musique tonitruante, ils rejoignent une dizaine de Mercedes immatriculées TX 13. Puis ils invitent les gens à monter dans et sur les véhicules au mépris de toutes les règles de sécurité. C’est alors une cavalcade débridée avec pétarades et moteurs fumants jusqu’à la gare. C’est là que j’ai retrouvé ce matin, respirant comme des monstres assoupis avec parfois des bribes de moteurs assourdis, les voitures abandonnées.

- Le contenu, par contre, m’a paru absent de ce que j’ai vu du spectacle de Jo Bithume. Comme aurait dit ma mère, « il y a tout ce qu’il faut dedans », du clinquant, du feu, des belles images, toutes aériennes ou surélevées, de ce qui se passe. Et honnêtement, c’est beau. Mais ce qui est raconté m’a paru intrépidement débile et sans intérêt.

 Rasposo aussi raconte une histoire. Je ne l’ai pas comprise, mais la structure est belle et les performances acrobatiques sont très bien assumées.
Par André Gintzburger
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Dimanche 21 janvier 2007
23.09.96 - En vérité, j’ai fait ce voyage surtout pour voir un spectacle de danse monté par Jean-Pierre Torrès, ex-mari de Madona Bouglione, et pour répondre à un vœu express de cette dernière. Cela se passe dans la même cour que MA, avec en fond un très beau mur. On est à ciel ouvert et il fait froid. Ca doit commencer à dix-huit heure, mais l’installation a pris un peu de retard. Oh horreur, à dix-huit heure quinze, voici qu’un machiniste zélé entreprend de laver le plateau à grande eau. Dans ma tête je m’étonne qu’il fasse cela avant un spectacle de danse, mais personne ne l’arrête et il achève consciencieusement sa tâche vers dix-huit heure quarante-cinq. Naturellement les danseurs doivent attendre que le sol sèche. Vers dix-neuf heure quinze, le public, dont j’admire la patience, commence à s’énerver. Jean-Marc paraît, dégingandé, donnant l’impression que tout ça n’est pas grave. Il plaisante mais ça passe mal. Enfin, ça commence. Ou plutôt non : il a promis à un de ses élèves qu’il pourrait faire une démonstration de son talent en lever de rideau, ce qui l’oblige, après cette prestation au demeurant sympathique, à installer laborieusement dans le noir son dispositif. Enfin on commence. Manque de bol : la bande-son ne part pas. Flegmatique, la troupe qui s’était mise en place attend. Boum : panne de courant. Le public siffle. Le Préfet, monsieur tout noir à l’air compassé, et le Maire Président du Conseil Général, s’enferment dans un mutisme de mauvais aloi. Enfin miracle, la lumière et tous les projos se rallument. Le technicien du son a trouvé son repère et à dix-neuf heure quarante-cinq, enfin, le spectacle commence.
Cela s’appelle « Mi Aimaou », ce qui en créole veut dire « Je vous aime ». Tel est le message que le professeur de danse fraîchement débarqué dans l’île (deux ans, si j’ai bien compris) veut communiquer à son public. Il choisit de le faire à travers une des légendes nées de l’imaginaire créole, celle de la vierge au parasol et de Saint Expédit, qu’il incarne lui-même dans un curieux accoutrement de général romain. Comme vous le savez, je ne suis pas grand expert en matière de danse. Mais il m’a semblé que la chorégraphie, étayée par une musique entièrement réunionnaise, ne manquait ni d’originalité ni de rythme. La partie superbement chantée par Leila Négrau, dont j’avais déjà remarqué la voix dans « Le Pervenche », apporte un plus certain, tout comme quelques très beaux instruments de musique à percussion. Finalement, le tout est un peu long mais de qualité certaine.
À travers le langage de la danse, que je persiste à trouver limité, Jean-Marc Torrès à son tour veut parler de La Réunion, cette île étrange qu’aucun autochtone ne peut revendiquer puisqu’elle était vierge à l’arrivée des premiers Blancs. La présence de « Mi Amaou » dans le festival métis de Philippe Pelen est justifié et illustre une contradiction que j’ai trouvée dans MA et il y a quelques mois dans LE PERVENCHE, à savoir que ces spectacles qui racontent, chacun à sa manière, LA RÉUNION, font tous des tabacs auprès des populations locales, mais ont l’ambition de s’exporter surtout vers ce qu’on appelle ici, d’un mot qui m’écorche les oreilles, « la métropole ». Comment y seraient-ils accueillis ? Tout compte fait, ce « Mi Aimaou » a peut-être plus de chances que les autres parce que la chorégraphe, qui était il n’y a pas si longtemps danseuse chez Caroline Carlsson et Maurice Béjart, apporte une originalité qui n’a pas oublié les règles du parisianisme, et donc d’étonner par une recherche technique d’originalité des pas et des attitudes. Torrès lui-même, sorte de Tati désarticulé, et sa femme, Natji Torrès, excellente danseuse classique, sont les garants d’un professionnalisme qu’ils ont su inculquer à leurs partenaires locaux. Reste que pour les étrangers comme moi, les clefs des sujets manquent. Ici le public reconnaît les signes. Moi je ne les connais pas. Là, quelque chose me manque.

28.09.96 - Et si je parlais de cette expérience étrange que je vis à travers une vieille pièce de moi, celle qui, à l’origine, me semblait avoir le défaut d’être trop « commerciale »,  LA LOCOMOTIVE. Commerciale ? En vérité, ce n’est, je crois, qu’une apparence : l’anecdote est absurde. Une fille est supposée avoir tué son amant en le précipitant par une poussée violente hors de la plateforme avant d’une locomotive, sous le tunnel du Saint-Gothard. Un juge d’instruction, du genre fouille-merde, s’est dit qu’en la projetant sur une scène de théâtre face à des gens venus là pour l’écouter (mais investis à leur insu d’un rôle de jurés), son exhibitionnisme qu’il avait remarqué prendrait le dessus ; elle ne pourrait que parler, parler, parler, et, bien sûr, elle raconterait son histoire et finirait par se vanter d’avoir assassiné le type. Pour dire le vrai, la version d’il y a trente-quatre ans ne partait pas du même principe : l’héroïne s’était vue injecter une piqûre de penthotal et c’est pour cela qu’elle parlait. L’idée de remplacer l’expédient médical par le fait de miser sur un trait de personnalité m’est venue en faisant la connaissance d’É D, qui revendiquait cet aspect d’elle-même. Le fil conducteur de MA mise en scène de la pièce (puisque dans un premier temps, j’avais tenté de réaliser moi-même la mise en vie de la chose écrite par moi) aurait donc dû être cet exhibitionnisme, voire le pousser à l’impudeur puisque l’actrice semblait prête à s’engager sur ce type de voie.
Je reviens brièvement sur le texte lui-même, sur l’anecdote. J’ai employé le mot « absurde ». En vrai, le point de départ est impensable et c’est déjà en cela que, sous l’apparence d’une écriture réaliste, gît pour le spectateur un premier piège. Il s’agit de lui faire gober un postulat inimaginable, puis de l’entraîner dans une histoire d’amour à l’eau de rose qui basculera soudain dans quelque chose de tout à fait différent. Il fallait, pour que le public se laisse ainsi avoir, une actrice qui sache établir avec LUI une relation d’étonnante complicité, une relation en tout cas différente de la relation habituelle au théâtre, une relation d’elle à chacun fondée sur le principe que tout ce qu’elle disait l’était DIRECTEMENT à chacun, avec, dans cette relation, une alternance de recherche de complicité, d’agression et, bien sûr de ce fameux exhibitionnisme, signe pour ceux qui la voyaient qu’elle n’était pas peut-être pas tout à fait « normale ».
É D, trente-huit ans, inconnue, au phrasé articulé impeccable, m’avait semblé avoir cette qualité rare qui est l’évidence de la « présence », quand elle est mise dans la situation de la relation que je viens d’expliciter. De surcroît, elle n’est pas jolie, mais peut être très belle sous certaines lumières. Je confesse que je n’ai pas su la diriger comme il aurait fallu. Je n’ai pas joué assez cette dimension de l’exhibitionnisme. Ceux qui, dans ce premier temps, ont assisté à des « filages », étaient, tous comptes faits, captivés par l’histoire. Personne ne parlait de longueurs. Elle était là, toute seule, sur la scène du Théâtre du Ranelagh que me prêtait Madona Bouglione, avec un simple éclairage de service, et rien du tout, une barre de tribunal, une table avec une carafe, et une chaise. Et ça passait. Simplement « on » me disait que c’était trop au premier degré, qu’il y avait sans doute quelque chose qu’il fallait faire passer en plus… Et j’ai commis l’erreur fatale de rechercher ce « plus » en moi, alors que c’est dans É que j’aurais dû plonger davantage, dans son exhibitionnisme certes, mais lui non plus pas au premier degré. Il ne s’agissait pas de lui faire écarter les jambes pour qu’elle montre son cul, mais de la pousser à jouer à fond cette vérité d’elle-même, ce qui aurait créé avec le public un extraordinaire rapport pervers. Et c’est justement dans la première partie de la pièce, celle dans laquelle j’ai coupé des pans entiers pour que ça « passe » dans la mise en scène de Mauricio Celedon, que ce « jeu » entre la femme sur scène et les gens dans la    salle aurait dû devenir un ping-pong d’où elle serait sortir grande, très grande actrice, y compris aux yeux de ceux qui n’auraient pas accepté le postulat de l’entreprise. En réalité, ma direction d’actrice n’avait pas été nulle. J’avais su lui inculquer un respect remarquable des intentions du texte. Mais j’étais convaincu (était-ce à tort ?) que je ne pouvais pas exiger d’une personne seule à porter une œuvre, de s’y investir plus de deux à trois heures par jour. Et de fait il me semblait, alors, que les répétitions la fatiguaient beaucoup, parce que, en effet, il me paraissait impossible d’orienter les choses à plat. J’exigeais donc d’elle alors de donner tout d’elle-même. Et je me demandais si un jour viendrait où elle pourrait tenir le parcours de la pièce entière. Je crois bien qu’elle se le demandait elle-même. La preuve qu’elle se donnait est que toute interruption de filage était fatal à sa mémoire. Je ne pouvais pas l’arrêter sur un point de détail sans qu’elle se retrouve en difficulté pour reprendre le fil « dans l’humeur sans laquelle travailler me semblait inutile ». Et c’est vrai qu’il est impitoyable, mon texte, qui n’opère que par ruptures et par glissements. Mais elle y entrait bien, et les jours où elle trouvait « l’état », elle avait des moments très grands. Je dis bien des « moments », car le parcours semblait inatteignable dans sa continuité. Je pensais qu’il fallait la laisser seule le construire… Et, mon Dieu, ce qu’elle a donné lors d’un dernier filage au Ranelagh, puis à Arkhangelsk, n’était pas si mal. Beaucoup s’en seraient contentés. Si l’on joue aujourd’hui au Ranelagh, ne l’oublions pas, c’est tout de même parce que Madona, un jour, s’est mise dans la salle et s’est laissée posséder par la pièce telle qu’elle était portée par cette actrice exceptionnelle.
Et puis j’ai fait une connerie. Comme on cherchait, elle et moi, dans l’intimité qui est la nôtre, ce fameux deuxième degré, j’ai cru que seul un autre pourrait, s’il existait, le décrypter. C’est l’histoire de l’œil et de la poutre : je n’ai pas senti que ce deuxième degré, c’était en elle, en l’interprète, en l’actrice, qu’il fallait le trouver… Il était là, sous ma main, et j’ai demandé à Mauricio Celedon de faire une mise en scène de ma « Locomotive »… Et dire qu’il a accepté serait modeste. C’est avec enthousiasme et pour ainsi dire reconnaissance… (« Je lui faisais confiance ») qu’il a dit « oui ». Hélas ! Hélas ! Hélas ! J’aurais dû tout arrêter lorsque, étant venu en Ariège voir comment il avait commencé à travailler avec É, je me suis retrouvé devant la preuve flagrante qu’il n’avait vu dans mon texte qu’un prétexte à le remplacer par des images germées dans sa tête. É le sait : cela m’a fait un coup qu’elle se soit prêtée à une complète dénaturation de mon oeuvrette. Pendant un temps, j’ai douté d’elle, de son intelligence à avoir compris ce qu’elle m’avait si bien donné à Arkhangelsk. Oui, je lui en ai voulu de n’avoir pas dit à Mauricio que couper tout ce qui, dans mon texte, constituait à mes yeux l’essentiel, c’est-à-dire le rapport aux public (voir plus haut) ne pouvait être ressenti par moi que comme une preuve d’incompréhension majeure. Oui, ce jour-là, j’aurais dû dire à É : « Viens, on prend le train, on joue à Aurillac comme prévu, et tant pis pour le Ranelagh si Madona ne se contente pas de notre modeste travail… Et tant pis si Mauricio s’offense, car sa proposition était une preuve d’imbécillité. J’ai été faible. On a apparemment remis notre collaboration sur les rails… Or, ce que je vis actuellement… Et bien, le voici :
Mauricio Celedon a fait travailler É dix heures par jour. Elle y a acquis une rigueur gestuelle certaine. Elle s’est prêtée à des jeux qui sont parfois amusants. C’est une fille qui assume, qui paye comptant. Elle le fait… mais le texte n’a rien gagné en profondeur. Souvent, elle le débite. Où sont les ruptures d’antan ? Pour que ça passe, j’ai dû couper… Il fallait n’est-ce pas, surtout ne jamais répéter deux fois quelque chose… Et surtout en faire beaucoup, au risque que le public ne comprenne pas, mais qu’est-ce que ça peut foutre à Mauricio… Pour lui, le seul intérêt qu’il a trouvé dans le texte, ça a été de le paraphraser : le couple est-il dans une voiture, il te balance un pare-brise. On parle d’un train qui arrive en sens inverse, des phares aveuglent le public. Il est question d’un mariage. Paf, une robe de mariée tombe des cintres et l’héroïne s’y engouffre pour être hissée à deux mètres de haut, pour raconter une des scènes les plus intimistes du spectacle ? Tout cela, c’est du gadget redondant… Et qui est perdant dans cette aventure ? É D, qui, de grande, très grande actrice, est devenue un objet, parce que tout ce qui lui permettait de se mettre en valeur, ruptures, humour, humeur, éclats, et surtout contact présent avec le public a été gommé par des éclairages stupides. On a l’impression que tout a été fait pour la rendre quelconque… D’ailleurs, elle tient très bien le parcours. À la fin du spectacle, elle n’est plus du tout aussi fatiguée. Dans cette mise en scène-là, elle joue, elle ne vit pas, elle n’incarne pas un personnage écorché vif. Il restera de ce personnage au Ranelagh, à moins qu’elle ne prenne conscience de l’étouffement où l’a rejeté Mauricio Celedon et ne se batte à mort contre tout ce qui l’entrave, que le souvenir d’une bonne comédienne au service d’un texte qu’il a fallu soutenir par un environnement visuel parce que, sans doute, l’actrice n’aurait pas su faire rêver le public avec de simples mots ! Et puis aussi sans doute parce que ce texte lui-même avait besoin d’être soutenu par du visuel parce qu’il devait être chiant. Au fait, il l’était peut-être. Qui suis-je, moi, l’auteur, pour le juger ? Et puis… Tout le monde peut se tromper : tel que c’est, ça va peut-être plaire… et marcher ! Et dans ce cas, tout ce que je viens d’écrire, oubliez-le ! Quand même, vous qui, peut-être, aimerez cette LOCOMOTIVE-là, dites-vous que c’est mon texte « platifié », tronqué, mais enfin, c’est lui. À peu près. On m’a fait supprimer des paragraphes entiers qui, soi-disant, expliquaient trop de choses au public, mais toute la mise en scène n’est qu’une paraphrase au tout premier degré de la chose écrite. Sans doute la connaissance moyenne qu’a Mauricio de la langue française doit être pour quelque chose dans ce besoin qu’il a eu de montrer ce qui se comprenait très bien simplement dit. Il aurait pu, à partir de cette conception, imaginer un univers qui, peut-être, aurait pu être un soutien à l’exhibitionnisme de l’actrice. Mais point. Il n’a su, avec Montserrat Casanova, imaginer que des pléonasmes, au demeurant assez laids. Non, il n’y a pas eu volonté de trahir la pièce, mais le service qui lui a été rendu équivaut à une minimisation, à une banalisation. Tout ce qui était excessif est devenu ordinaire et, de toute manière, l’esprit même de l’entreprise, une femme seule sur une scène violemment éclairée face à des juges, a été gommé au profit d’un esthétisme à côté de la plaque. Même les percussions qui, soi-disant, soutiennent le jeu, me paraissent inutiles. Tout au plus peut-on dire qu’elles ne gênent pas quand elles ne couvrent pas la voix de l’actrice. La dimension sonore qu’elles apportent accentuent en tout cas l’aspect « spectacle » de l’entreprise. D’entrée de jeu, les spectateurs ont compris que la règle du jeu annoncée, qu’ils ne sont peut-être pas des simples spectateurs, est fausse. Et qu’ils n’ont pas en face d’eux une femme éprouvant fortement un vrai drame, mais une bonne comédienne qui exécute consciencieusement les instructions reçues. Dommage pour elle. « La Locomotive » aurait pu être son tremplin décisif. Attendons de voir, mais je suis pessimiste. Où je m’en veux très fort, c’est que je me sens responsable de ce qui, de toute manière, et même si par miracle le spectacle fait un « succès », est ressenti par moi comme un échec. Je me suis trompé en faisant appel à Mauricio et, quand j’y repense, c’était inévitable qu’il ne soit pas l’homme de ce que je souhaitais. En fait, au stade du travail où j’étais arrivé avec É, c’est le mime, le professeur d’attitudes et de gestuelle que j’ai vu en lui. J’aurais dû me contenter de le prendre comme conseiller sur ces plans-là. Hélas ! Hélas ! Hélas !

10.10.96 - Je pensais aller voir EL MACBETH et, en fait, j’ai vu MACBETH, en version espagnole, dans une mise en scène très simplifiée de Claudine Hunault, ex de la Chamaille. C’est un spectacle qu’elle a monté à Cuba, avec des acteurs cubains sûrement très « émérites », pour reprendre une épithète qui fut très en honneur à l’époque soviétique, mais qui sont résolument conventionnels dans leur jeu. Les seules originalités de l’entreprise sont un fond en bambous qui figure le palais du Roi, un palais dans lequel on pénètre par une porte étroite, et un accompagnement en percussions caribéennes lorsque la forêt de Dunsiname est censée se mettre en branle. On regrette alors que les bambous restent fichés à leur place. La plus intéressante initiative de la réalisatrice vient d’un écran placé sur le côté, sur lequel s’inscrivent en langue française non pas des traductions du texte dit, mais des résumés très courts des situations, voire des mobiles et pensées des héros de la pièce. Je crois, à travers ces textes qui ponctuent le spectacle, percevoir les ambitions culturelles qui ont dicté les intentions de Claudine Hunault, mais la « lecture » en direct n’est pas à la hauteur de cette « lecture » affichée et inscrite aussi dans le programme. Comme si la directrice avait été dépassée, voire trahie, par les habitudes cubaines. En bref, ce que je reproche à ces « grands » artistes, c’est de jouer visiblement sans éprouver. C’est au point qu’il leur arrive de quitter leur personnage si promptement en sortant de scène que cela saute aux yeux. Hilda Oates en Lady Macbeth est une forte matrone qui se contente d’être là, mais il faut dire qu’elle est bien là à côté du fluet Tito Junco qui joue le Général Macbeth ! La première scène des sorcières est intéressante, mais la deuxième est d’une banalité affligeante tant ces sorcières jouent en « sorcières ». Les costumes réalisés au Burkina Faso ne m’ont pas laissé de souvenir. (Théâtre 140 à Bruxelles)

08.10.96 - Quand on va voir un spectacle de Mehmet Ulusoy, il y a un certain nombre de choses qu’on est sûr d’y trouver : des pneus, des gros pneus empilés les uns sur les autres. On peut en surgir, disparaître. Ils ont l’air d’être jetés au hasard sur la scène, mais détrompez-vous : la composition est savante. Il y aura aussi des tôles ondulées qui feront le fond du plateau et ménageront, en hauteur, une aire de jeu supplémentaire. Vous pouvez être sûr que les acteurs ne diront pas un seul mot sans l’accompagner d’un geste, d’une attitude, voire d’une acrobatie. Et vous pouvez parier que sur la fin, un grand voile s’étalera sur la scène. Bien sûr, entre-temps, il y aura eu une petite exhibition de théâtre d’ombres. Cela n’a pas manqué, tous ces ingrédients se retrouvent dans l’adaptation de L’ALCHIMISTE que le Théâtre de Liberté nous balance dans l’ex Passage du Nord Ouest.
Adaptation qui suppose qu’on ait lu avant le roman de Coelho. Quand c’est, comme pour moi, le cas, on s’aperçoit que le spectacle suit fidèlement, chapitre après chapitre, l’épopée du jeune berger espagnol parti pour l’avoir rêvé, à la recherche d’un trésor enfoui au pied des pyramides d’Égypte. Je me demande si le spectateur sans repères s’y retrouve bien dans le délire de mots et d’images qui lui sont assénés deux heures et demi durant, au bas mot une heure de trop.
Dommage, car les deux acteurs et actrices qui assument l’entreprise sont remarquables et il y a des moments très beaux, comme celui où une naïade surgit nue et ruisselante d’un de ces amoncellements qu’on pouvait croire n’être que de pneus.
Malheureusement c’est tout trop long, beaucoup trop long parce que l’accumulation des gadgets tue le suspense. Le roman est une longue quête des signes que le jeune voyageur doit découvrir et décrypter. Mehmet s’attarde trop sur le contenu des chapitres, c’est-à-dire de ce qui arrive au garçon entre ces marches en avant. En plus, son imagination n’est pas suffisante pour re-nourrir les ingrédients ci-dessus indiqués. Et le jeu paroles - gestes le plus souvent paroxystique finit par devenir lassant. C’est toujours la même chose, et la lisibilité moyenne de l’anecdote ne permet pas de soutenir l’intérêt. J’ajoute que sur la fin, les manipulations m’ont semblé devenir maladroites. C’est une très belle idée que celle de cette toile qui figure le sable du désert puis devient la pyramide grâce à un astucieux système d’accroche. Malheureusement, la pyramide reste molle. Elle n’est qu’esquissée.
Alors que dire ? Une fois de plus, hélas, que Mehmet passe à côté d’un grand spectacle. Ah ! Que j’étais heureux au bout d’une demi-heure. Que j’étais fatigué au bout de deux heures trente !

17.10.96 - Je suis à Saint-Pétersbourg, très bien reçu par Valéry Minnev et l’interprète du Licedei, Katia. « DOKTOR PIROGEFF » est un spectacle de clowns, mais ce n’est pas une simple addition de sketchs. On peut même dire que sur ce plan-là, le spectacle qui a été conçu par Leonide Leikine n’est pas encore au point. Certains jeux sont trop longs, d’autres sont mal ficelés. L’aisance n’est pas au rendez-vous.
Mais le propos est singulièrement intéressant, car il y a une réelle continuité entre les épisodes et il y a un vrai discours qui est tenu, on pourrait presque dire « philosophique ». Léonide n’hésite pas à employer ce mot. Le Docteur Pirogeff, le vrai, fut, paraît-il, un chirurgien célèbre pour avoir inventé l’anesthésie. Celui du spectacle va vivre toute sa vie, depuis l’âge du bébé jusqu’à celui du retour en enfance au rythme d’un monde qu’il se fabrique lui-même, mais qui reste figé autour de lui : statue immuable, cactus, oiseaux « mobiles » immobiles, membres de sa famille qui ne vieillissent pas : lui seul grandit. Périodiquement, une photographe fixe un instant de cette vie, qu’il essaye de comprendre dans la vie elle-même. En grandissant, il fait des expériences sur lui-même, mais les gens autour de lui ne comprennent pas ses « fantaisies », comprenez « fantasmes » en russe, c’est le même mot. Sa grand-mère, un matelot, reviennent périodiquement dans cet univers où il n’y a pas d’eau dans la fontaine, et surtout où l’humanité est comme une pause dans l’univers. Toute sa vie, le « docteur » fait des pâtés de sable, mais c’est seulement tout petit et très vieux qu’il les réussit. Très vieux il retrouve la pureté des enfants, et alors autour de lui le monde s’animera : les oiseaux prendront leur vol, le cactus fleurira.
J’ai écrit ci-dessus « fantasmes ». Ce sont, bien sûr, ceux de Léonide : « Reposez-vous », dit-il, « écoutez les voix du ciel ». Vous avez compris qu’on ne rit pas tellement pendant le spectacle, dont l’atmosphère est surtout poétique. On peut espérer que cela devienne un grand spectacle. Les ingrédients y sont.

18.10.96 - Je n’en dirai pas autant du « CASSE-NOISETTE » assassiné du L.E.M. que j’ai vu le lendemain au Palais de la Jeunesse et qui, non seulement n’est pas prêt, mais m’a paru très en deçà du « Lac des Cygnes » au niveau du propos et de l’imagination. Le procédé employé est cependant le même : une bande-son détourne périodiquement les notes célèbres de Tchaïkovski mais, sincèrement, je ne suis pas arrivé à m’intéresser au sort de la petite fille héroïne du ballet, et il ne m’a pas semblé que Svetlana Petrova me faisait pénétrer dans un univers de contestation ou de subversion. Son entreprise manque d’audace. J’ai eu plusieurs fois l’impression d’être en face d’un gentil spectacle pour enfants. Il est vrai que, pour moi, ces ballets potiches de l’époque soviétique ne sont pas, comme pour les Russes, des références culturelles. Il est tout de même frappant que toute sa carrière semble s’être faite en dehors de la Russie… Comme si des tabous interdisaient qu’on touche sur place à ces monuments, ou comme si elle n’osait pas les confronter à ceux qui ont les vraies clés en main. C’est peut-être parce que j’ai dit que ce CASSE-NOISETTE-là ait une carrière en Russie qu’il est si timide. Dommage, vraiment !

02.11.96 - « Gouttes d’eau sur pierres brûlantes » est la première pièce de Fassbinder. Elle se termine par le suicide du jeune homme séduit et détourné des amours hétérosexuelles par un voyageur de commerce marié, dont on ne sait pas très bien ce qu’il  vend. C’est un accueil du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. La mise en scène est de Bernard Bloch, que j’avais connu dans des aventures d’un autre type de militantisme. Est-ce une réflexion sur l’amour ? « L’amour est-il aimé ? », interroge le programme. Peut-être si j’avais l’oreille plus fine pourrais-je répondre. Pierre-Louis Calixte et Marc Berman murmurent entre eux le texte comme s’ils étaient d’entrée de jeu dans la plus discrète intimité. De toute manière, ce n’est pas un sujet qui me passionne.

03.11.96 - En ligne générale très simplifiée, il semblerait que ceux qui considèrent encore (ou à nouveau) que le théâtre, et ses arts dérivés, ait un discours à tenir qui soit d’aujourd’hui, soient « rangeables » dans deux familles : ceux qui considèrent que tout est foutu, et ceux qui croient en un avenir pour l’humanité. La nouveauté, c’est que le « politique », en tout cas le « politicien », est complètement absent de ces courants. Je viens ci-dessus, de parler du « Docteur Pirogoff ». En gros, il recommande aux hommes de retrouver la pureté de l’enfance, et le monde revivra.  !
François Pesenti appartient, semble-t-il, à la catégorie des désespérés totaux. « Le corps dans le bois qui brûle » montre la fin d’une « Fin de partie ». C’est pire que Beckett, en ce sens que les personnages sont isolés dans une solitude sans espoir et qu’ils n’ont même plus le verbe, les mots, pour s’exprimer. Les deux femmes, Malika Khatir et Emmanuelle Stohl, et l’homme, Laurent Martial, ont, au demeurant, beaucoup de présence, et quand on les applaudit, on a l’impression justifiée qu’ils ont fait une performance, et pourtant ils ne font rien que parcourir un cheminement intime. On ne s’ennuie pas à les regarder. On rêve soi-même. Reste à savoir si c’est à la même chose qu’eux.

(Rédigé en avril 1997). L’envie d’écrire après chaque spectacle vu m’est passée, et je ne pense pas que ce soit un effet de l’âge. Par scrupule, et pour bien marquer que du haut de mes trois quarts de siècle, je suis toujours désireux de suivre les courants, je vais essayer de me rappeler ce que j’ai vu à Paris depuis novembre 96.

Il y a eu le 7 novembre la création à la Villette du nouveau spectacle du CIRQUE PLUME. C’est une grosse machine, avec un dispositif sophistiqué et certainement dispendieux. Le trampoline, le « trapézisme » y sont rois, et spectaculaires. Cela s’appelle « l’HARMONIE EST-ELLE MUNICIPALE ? », ce qui pourrait faire croire à un discours quelque part politique. Je n’en ai gardé aucun souvenir. Peut-être le message qu’aurait voulu faire passer le metteur en scène Bernard Kudlak, a-t-il été occulté par la débauche de moyens dont il s’est entouré, au point qu’on prend plaisir à un grand divertissement de « nouveau cirque » pas dérangeant du tout. Où est la poésie de la « plume » des débuts ?

Il  y a eu le 19 novembre une décevante représentation des MUMMENSCHANTZ à Mogador. Tout était triste, et d’abord le théâtre lui-même qui aurait besoin d’un sacré ravalement et d’un renouvellement de son éclairage de salle. On sent la baraque mal entretenue. Quant aux trois ou quatre artistes qui essayaient de meubler un plateau vide trop grand pour eux, la gestuelle, leurs gags, tout m’a semblé pauvret.

Heureusement, pour redorer le blason de ce mois de novembre pendant lequel, chaque soir, Éliane Davy s’épuisait à jouer au Ranelagh ma LOCOMOTIVE devant des salles de plus en plus vides que personne ne cherchait à remplir parce que, je commençais à m’en rendre compte, la directrice, qui n’aimait ni le spectacle ni l’interprète, avait sûrement donné à son personnel l’instruction de ne rien faire, il y a eu LE PROCÈS de Kafka au Théâtre de la Ville dans une mise en scène de Dominique Pitoiset. Il n’y a pas d’innocence à monter « LE PROCÈS ».  Cela dénote, chez celui qui l’entreprend, qu’il n’est pas indifférent à l’absurdité du monde dans lequel nous vivons. Cet accusé qui ne sait pas de quoi, et qui se bat contre des moulins à vent, et qui de toute manière se sent quelque part coupable rien que parce qu’on l’accuse, c’est Monsieur tout le monde. Chacun a quelque chose à se reprocher. L’œuvre de Kafka, antérieure au stalinisme, était prémonitoire des célèbres procès de l’univers dit « communiste ».
S’y attaquer après le film d’Orson Welles est redoutable. Pitoiset a réussi son essai. Le plateau jaune ocre est en pente raide, truffé de trous d’où surgissent les personnages, des trous si bien masqués qu’on ne les devine pas à l’avance. L’atmosphère est au désert et à l’infini. C’est très beau, très efficace, très fidèle. Voici un exemple de metteur en scène sachant tirer sa propre épingle du jeu tout en servant évidemment un texte sans le trahir. Espérons qu’il soit intimement sur la voie qui lui inspirera de s’intéresser à des sujets plus contemporains directement.
Pour moi, monter « Le Procès », c’est tourner autour du pot des choses à dire aujourd’hui. C’est une façon de montrer qu’on est sensible à l’absurdité du système qui nous entoure, sans le dire directement, c’est-à-dire sans prendre de risques.

Le 26 novembre, au Ranelagh, après LA LOCOMOTIVE, commençait le DEREVO, cette dérivation  des clowns russes à mi-chemin de la danse et une certaine connotation poétique. Je les avais déjà vus au terme d’un interminable voyage à Utrecht il y a un ou deux ans. Je n’ai pas été cette fois-ci plus enthousiaste qu’alors.

François Pesenti nie d’être désespéré, mais il faut bien dire que son « 1949 IF 6 WAS 9 », est, de ce point de vue, pire que le pire Beckett. Sur l’aire de jeu faite de planches de bois, il y a douze acteurs, six occidentaux et six Chinois de Taïwan, qui vont près de trois heures durant jouer des solos sans signification particulière, souvent à la limite de la débilité, dont l’objet est de montrer l’impossibilité pour les gens de communiquer entre eux : entre Blancs et Jaunes, bien sûr, mais aussi entre hommes et femmes, entre hommes et hommes et femmes et femmes. Chacun est muré dans sa solitude au milieu d’un univers qui se déglingue et d’un sol qui, planche après planche, se dérobe sous les pieds. C’est magnifiquement assumé, surtout par les artistes chinois qui font tous partie du Théâtre National et qui sont évidemment beaucoup plus professionnels que les intermittents de la distribution française. C’était aux Bernardines à Marseille. On n’en sort pas revivifié, mais, ô surprise, on ne s’est pas ennuyé.

Entre le 10 et le 12 décembre, « La Locomotive » s’étant achevée le 8 au Ranelagh devant six spectateurs, je suis sorti trois fois dans les grands théâtres.
À Chaillot, où Savary jouait sa version du Bourgeois Gentilhomme, semblable en plus riche à la précédente.

À l’Athénée, où j’ai vu quelque chose, mais je ne me rappelle pas quoi.
Et à la Comédie-Française, où j’ai assisté à une « Danse de mort » de Strindberg ennuyeuse et banale, quoique déracinée du point de vue des décors.

Et puis, il y a eu le 3 janvier l’ARAGON de Philippe Caubère au Café de la Danse. Bon Dieu quelle santé ! Plus de trois heures, il est seul sur l’aire de jeu, drapé d’un immense drapeau rouge pour la première partie consacrée à la période communiste du poète. Ce rappel des enthousiasmes du jeune homme est un beau moment. Très à son aise, toujours en mouvement, Caubère dit, joue, respire, transmet le message avec tant de conviction qu’on peut penser qu’il y croit encore. Après ce magnifique parcours, il s’arrête pendant trois quarts d’heure et on sert au public une soupe aux pois cassés. La deuxième partie consacrée au poète est moins exaltante mais, quand même, on ne regrette pas la soirée. C’est comme un signe que le théâtre pourrait reprendre un chemin re-politisé. Il ne serait que temps.

« Italienne avec orchestre » est un petit joyau pour les professionnels. C’est aussi un produit luxueux car cela suppose l’utilisation d’un opéra pour soixante à quatre-vingt-dix spectateurs. Car le public est dans la fosse d’orchestre. « Nous sommes supposés être les musiciens ». Devant nous, il y a des pupitres avec un simulacre de partition et un chef d’orchestre qui va répéter un morceau de bravoure de LA TRAVIATA, avec une diva imbue de sa belle voix et un metteur en scène qui lutte pour le pouvoir avec le chef d’orchestre, qui en vérité est le seul à le détenir. C’est une superbe et très drôle démystification de ce que peut espérer faire, dans le domaine lyrique, un metteur en scène de théâtre, c’est-à-dire pas grand-chose à part l’environnement. Cela va être repris au Châtelet car on refusait du monde à l’Opéra-Comique. C’est étrange que de voir un théâtre un théâtre entièrement vide et de sentir qu’il se passe derrière soi des choses sur la scène. Placés dans cette situation, on arrive à comprendre que les musiciens ne se sentent pas toujours concernés par des spectacles qu’ils ne voient jamais. Les noms des jeunes gens qui ont fait ça ne me reviennent pas, mais je les noterai quand ils seront au Châtelet. Il faut dire que j’écris tout cela de mémoire, car un temps était venu où je ne comptais plus écrire ces articles… Et puis, vous voyez, cela m’a repris.

C’est d’ailleurs intéressant de voir ce qui, sans notes, laisse une trace, et ce qui sombre dans l’oubli : par exemple QUAI OUEST de Koltès monté par le Théâtre de la Balance à Ivry. Ne me demandez pas d’en parler. Sauf que je me suis fait chier et que j’ai embrassé Élisabeth Chailloux à la sortie, parce qu’elle était là, je n’en ai aucun souvenir.

Par contre, j’ai gardé des images de « La force de l’habitude » de Thomas Bernhardt, monté à Bobigny dans la grande salle rapetissée au profit d’un immense plateau par Engel. Et puis il y a une très belle performance d’acteur de Serge Merlin qui, pratiquement, monologue deux heures durant, directeur d’un cirque dont les artistes sont ses comparses, complices, victimes. Six acteurs dans cette immensité font un peu pauvrets et le message m’a semblé appartenir à la catégorie des désespérés.

En vérité, que gardé-je de la plupart de ces spectacles : quelques images, mais rien au niveau du contenu qui m’ait marqué. C’est le cas aussi de l’ÉLECTRA de Hugo Von Hofmannsthal, ressuscité par Jean-Pierre Rossfelder. Tous les auteurs ont eu envie à un moment de faire passer un message à travers un chef-d’œuvre du théâtre antique. Tâche ardue car en vérité ces œuvres, dans leur simplicité, disaient tout et superbement. Que nous apporte en plus cette ÉLECTRA : un discours sur le père absent, sur la mère coupable, en fait pas grand-chose de vraiment nouveau, mais sûrement de plus confus et de plus lourd. Il faut être Sartre ou Brecht pour que quelque chose de réellement neuf s’insinue à travers l’anecdote. Intéressante, toutefois, est la démarche d’Électre qui, devant la défection d’Oreste, décide avec sa sœur d’accomplir elle-même le meurtre. Ca se passe à la Maison de la Poésie.

Quelques jours plus tard, j’y verrai, par Dido Likoudis, vingt-cinq minutes d’une CASSANDRE en grec ancien à la très musicale sonorité. En fait, ce sont des divertissements cultivés. On aurait presque envie d’y classer les PADOX AU PARFUM de la Compagnie Dominique Houdart, si l’efficacité de l’entreprise ne se révélait authentiquement populaire. C’est un jeu assez savant autour des odeurs, conçu pour les enfants à la suite de stages effectués par la compagnie dans les écoles de Conflans. Du point de vue socio-cult., c’est parfait et ça ne dérange personne. Où est le Dominique Houdart de « Louise Michel » ?

Populaire, Planchon voudrait bien l’être avec son RADEAU DE LA MÉDUSE, fresque historique qui prétendrait dénoncer le comportement des Français pendant la période de l’exil à l’Île d’Elbe de Napoléon et le retour provisoire en France des Bourbons. C’est chiant. En sortant à l’entracte du Théâtre de la Colline, qui assume l’accueil du T.N.P. entre le départ du Lavelli et l’arrivée de Françon, je disais qu’il serait temps que Planchon fasse valoir ses droits à la retraite. Le pognon dépensé pour cette médiocrité est un scandale pour tous ceux qui doivent garder leur talent au vestiaire, faute de moyens pour leur permettre de s’exprimer.

Heureusement il y a eu, le 11 mars, un spectacle qui a émergé de toute cette grisaille, c’est le KARL MARX THÉATRE INÉDIT de Jean-Pierre Vincent à Nanterre. Je n’en parlerai pas ici : j’ai écrit un article de deux pages dans CASSANDRE. Enfin un spectacle osait parler du communisme et du capitalisme en disant ce qu’il y a à dire. Démarche courageuse minimisée par les valets de la presse. Je ne serais pas surpris que le Théâtre des Amandiers fasse l’objet prochainement d’un contrôle fiscal. Dommage que les concepteurs aient emballé le message dans un sac culturel contestable. Derrida avait imaginé un rapport entre le spectre du père d’Hamlet et ce qu’il appelle le spectre du communisme. Hélas ! On ne dira jamais assez de mal des intellectuels.

Philippe Chemin, qui a conçu et mis en scène, sous le titre « MATÉRIAU HEINER MÜLLER », un portrait éclaté de l’écrivain à partir d’interviews, de poèmes et de fragments de vie, appartient certainement à cette catégorie « branchée ». Son spectacle d’une impitoyable rigueur se joue à la Resserre de la Cité Universitaire, devenu un lieu infiniment propre et professionnel. Le regard de l’écrivain sur son enfance pendant la guerre et sa critique du système de la R.D.A, d’où il s’est cependant toujours refusé à émigrer, est intéressant, mais l’austérité de l’entreprise rend la soirée un peu chiante.

Le 18 mars, lendemain de mon anniversaire, (j’entre dans ma soixante-quinzième année), je me retrouve au bon vieux Poche Montparnasse où, Étienne Bierry, entouré par une troupe de qualité, joue une oeuvrette de boulevard appelée « L’ARGENT DU BEURRE », d’un certain Louis-Charles Sirjacq, qui m’a demandé de venir « parce que les grands tourneurs ne voulaient pas faire voyager » cette histoire « féroce et gaie » (dit Pariscope). C’est en effet un monde sans complaisance qui est décrit, situé au sortir de l’occupation mais pas encore du marché noir. Avouerai que le détail de l’anecdote ne me revient pas.

Par contre, je revois dans ma tête chaque détail de la très professionnelle « lecture » de LA PRINCESSE DE CLÈVES par Marcel Bozonnet. Vêtu d’époque, l’acteur prend des poses mignardes, mais son discours est parfaitement articulé et donne en fin de compte l’envie de relire le roman.

Belle soirée ce samedi 22 mars à l’Olympia, navire isolé au milieu des carcasses d’immeubles détruits tout alentour sous prétexte de « rénovation » du quartier Edouard VII. Je crois que c’est le dernier spectacle qui s’y donne avant qu’il ne soit transporté à l’identique cinquante mètres plus loin ! C’est la belle chanteuse portugaise Cesaria Evora qui, devant deux mille fans enthousiastes, donne son magnifique récital. Elle est là sur cette scène très à son aise, pieds nus, sans chichis, naturelle, simple et émouvante. Un beau moment loin du « théâtre » qui, décidément, à part « KARL MARX THÉATRE INÉDIT », ne me comble guère.

Et ce ne sont ni un gentil spectacle mis en scène par Roland Lagache au Guichet-Montparnasse, intitulé « FOISSY TOUT COURT », où je retrouve Christine Liétat et Pierre Ange, et qui me fait dire finement que, FOISSY, décidément, c’est court, ni « L’HYPOTHÈSE » de Pinget, montée de façon trop sophistiquée par Clyde Chabot sur le plateau de la Cité U, ni « DES PERLES AUX COCHONS de Richard Foreman, dans une mise en scène de Sobel au Théâtre de Gennevilliers, intéressant mais confus, avec, il faut le dire, une belle utilisation de l’espace, qui me feront dire autre chose.
 
Pas plus que LE TRICICLE, joli spectacle joyeux, à la limite du café-théâtre, que le talent des trois compères catalans érige au niveau du plateau du Théâtre de la Ville. Il y a des idées, du rythme, et même un peu de contenu. On ne s’ennuie pas. On rit un peu. C’est bourré.

MOTEL, une production en français du groupe El Hakawati, dans la salle de spectacles très confortable de l’Institut du Monde Arabe, a au moins le mérite de dire quelque chose. Le message n’est pas très gai. Un homme fatigué, franco-hongrois dit le programme, palestinien d’adoption, se pose depuis cinquante-sept jours dans une chambre d’hôtel la question de son identité, et accessoirement du sens de SA vie, de LA vie, et de la mort. François Abou-Salem, né Gaspard, s’y auto psychanalyse sous l’œil de Julia, femme de chambre ambiguë, à qui il se raccroche mais qui ne lui apportera pas le salut. Heureusement qu’à la fin, François fait partir son personnage dans la nuit vers une destination inconnue.
Cela seul le sauve de la conclusion qui s’impose : François a perdu le sens de sa vie. Il a quitté la Palestine de ses rêves parce qu’il n’y trouvait pas, ou plus, l’espace idéalisé d’un lieu de tolérance et de justice. Il a démissionné, semble-t-il, jusque dans sa tête, comme tant d’autres… Quelque part comme moi-même. On peut parler de lâcheté, mais qu’était-il possible de faire, surtout dans un pays où l’on risquait sa peau non seulement du fait des adversaires, mais de « ses » siens eux-mêmes, intégristes, le rejetant, lui, l’humaniste, le compagnon du combat mais pas de n’importe quel combat, dans son métissage, dans son étrangeté. Palestinien de cœur, sans doute n’est-il pas assez palestinien de sang pour que ses « frères » de là-bas le reconnaissent comme tel. Vaincu sur le terrain qu’il avait choisi, condamné à l’errance dans une Europe que son passeport français lui ouvre, il a cherché à y livrer un message que les événements réels lui rendaient de plus en plus difficile à transmettre.
D’autant plus que, pauvreté aidant, devant composer avec des comédiens pas toujours choisis pour leur seul talent, il ne trouvait pas souvent les conditions requises pour mener à bien ses mises en scène. D’où des imperfections dans ses dernières productions que les censeurs ne lui pardonnaient pas, le B.A.-ba du théâtre étant devenu qu’il devait être impeccable artistiquement, techniquement, et surtout maîtrisé au niveau du rythme. Ses amis se contentaient parfois de ses approximations, mais pas les gens en général.
Sa réflexion de ce « Motel », c’est donc un regard désabusé jeté sur ce qui a été, aurait pu être, c’est un aveu d’échec qui, cette fois-ci, est bien construit, émouvant, et sans doute pas (mais ne nous aventurons pas dans des voies inconnues) limité à la vie professionnelle. On sait que l’homme est atteint. Vers qui repart-il dans la nuit ?

Étrange, le lendemain soir à l’Athénée, Clévenot nous livrait la conférence faite au Vieux Colombier, à sa sortie de l’asile de Rodez, en janvier 1947, par Antonin Artaud devant un public de choix venu contempler la bête curieuse. Magnifique restitution, que les héritiers contestent, d’une incommunicabilité annoncée : confusion du discours, improvisation délirante et, finalement, fuite du conférencier sont magistralement rendus pas un acteur à la présence étonnante. Il n’y avait aucun rapport avec le spectacle de la veille, et pourtant ce parfum de désespoir sur ce qu’est l’homme et sur ses vanités n’était pas sans rapport.

Que semblait dérisoire le lendemain, (encore) UN SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ, exercice de virtuosité puisqu’il se voulait en plein feu sur un dispositif où la même troupe jouait la veille MACBETH, d’où toute magie était gommée et où les êtres surnaturels ne se distinguaient pas des humains. Quel est donc le nom de cette troupe qui ne voit rien d’autre à faire, AUJOURD’HUI, que de remonter cette pochade de Shakespeare poétique, amusante, longuette, et qui en rien ne répond aux préoccupations des gens ? Oublions, oublions…

Comme oublions au Théâtre des Variétés la reprise (pourquoi, bon Dieu !) d’une vieille pièce d’André Roussin, LES ŒUFS DE L’AUTRUCHE, qui a sans doute fait bander le bourgeois dans son froc en 1950, mais qui est maintenant vieille, conne, dépassée et pas drôle.

Dois-je dire que j’ai vu tous ces spectacles dans des salles bien remplies sinon toujours bourrées ? Crise du théâtre ? Où ? Ah oui ! Au Vieux Colombier, L’ALERTE de Bertrand Poirot-Delpech se jouait devant une salle bien remplie à moitié mais de loin, donc, pas pleine. J’ai pris un grand plaisir intellectuel à ce dialogue supposé entre Malraux (entré en Résistance surtout en gaullisme) et Drieu La Rochelle resté fidèle à ses idées de droite, à sa fidélité à Pétain, à son admiration pour Hitler, et devenu directeur de la N.R.F. « sous contrôle allemand », cela se passe en quarante-trois le temps d’une alerte. Les dés sont jetés. Le camp des vainqueurs n’est plus le même. Malraux offre à Drieu, qui refuse, de choisir le bon camp. Postulat hasardeux, mais c’est une jouissance que d’entendre ces deux bêcheurs érudits s’échanger avec humour des citations porteuses, joute verbale superbe parfaitement assumée, dans une mise en scène sans effets dilatoires de Jean-Pierre Miquel, par Michel Favery, Jean-Baptiste Malastre, avec le concours d’un garçon de café de Gilles Privat.
Le Vieux Colombier appartient maintenant à la Comédie-Française. C’est avec un brin d’émotion que j’y remettais les pieds. Il est plus propre que jadis, les fauteuils sont meilleurs, les loges du fond ont été supprimées, le hall est boisé avec un bar et une librairie. Mais l’âme est restée.

Ouf ! Ce survol est fini. À quand le prochain ? Y aurai-je plus de mémoire ?
Par André Gintzburger
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