Asie 1

Publié le par André Gintzburger

UNE TOURNÉE EN ASIE AVEC LE SPECTACLE : GRANDIR

18.08.91 - La chaleur moite vous saute au corps dès la sortie de l'avion. Impression de respiration difficile. Mais en vérité, à la fin de la journée, je m'apercevrai que j'ai bien supporté. Il faut dire que l'hôtel choisi par Monsieur Labastie, Directeur de l'Alliance Française, est de premier ordre, avec, bien entendu, l'air conditionné.
Il est charmant, ce Labastie, assez jeune. Il semble avoir très bien organisé notre séjour en Inde avec l'aide de quelques Messieurs indiens très pointilleux sur les détails. Ce matin, en tous cas, tout est parfait. Et, malgré la fatigue d'une nuit trop courte, dès onze heure, nous partons à la découverte des deux Delhi, la nouvelle, l'Anglaise, avec ses vastes avenues très ombragées mais inhospitalières aux piétons, et l'ancienne, bourrée d'une foule bigarrée qui vous projette en plein tiers-monde. Bien sûr, il est là partout ce tiers-monde, avec ses mendiants, ses miséreux, ses petits vendeurs à la sauvette de n'importe quoi, et ses mômes dont certains sont à l'évidence des épaves.
Nous visitons quelques monuments rougeâtres de dimensions certaines, qui datent de l'époque mongole et dégagent une sévère austérité. Tout est énorme et, dans certains quartiers, les promeneurs du dimanche sont propres, bien vêtus, et des enfants coquets pique-niquent. Labastie a connu toute l'équipe de GRANDIR à Sao Paulo. À leur grande honte, Babette, Jean-Louis et Gilles avouent ne pas l'avoir reconnu tout de suite. Quoi qu'il en soit, il se dépense sans compter pendant quatre heures à nous conduire là où c'est « à voir ». Nous ne l'avons pas trop harcelé de questions parce que nous avons vite vu qu'il n'était pas très fort sur les détails historiques. Vers quinze heure, après un court stop devant le Palais du Gouvernement (conçu par les Anglais vers 1930 dans ce qu'ils pensaient être le style Mongel - dément!) il nous laisse à notre hôtel. Vu son dévouement envers nous, je l'aurais cru célibataire, mais sur le carton très solennel d'invitation pour le dîner qu'il nous offre après la représentation, je lis que nous serons traités par Monsieur et Madame Labastie.

Nous passons, entre nous et chacun pour soi, le reste de la journée, qui à dormir, qui à lézarder au bord de la piscine, et deux fois à manger tous ensemble dans le luxe, à quinze heure au restaurant de notre hôtel et à vingt heure à celui du dernier étage de l'hôtel Méridien, dont l'architecture a vivement impressionné Jean-Louis Henckel.

19.08.91 - Réveil à trois heure quarante-cinq. Nous devons quitter l'hôtel à quatre heure trente car l'avion pour Chandigarh est annoncé à six heure quinze. On nous avait dit qu'il était possible d'avoir le petit-déjeuner à quatre heure, mais c'était si interminable que Gilles et Philippe ont failli devoir partir sans avoir bouffé leurs oeufs. Et puis, nouveau retard, Gilles devait payer un téléphone qu'il avait fait à Paris. Hier, un préposé lui avait déclaré qu'il devrait fournir un papier indiquant d'où il tenait son argent. Aujourd'hui il propose des Dollars, et il se heurte à une bureaucratie incroyable. Le caissier note sur un livre les numéros des billets et remplit des flopées de papiers. J'ai failli m'énerver. Enfin, à quatre heure cinquante, nous voilà partis avec le Monsieur indien pointilleux d'hier. Entrer dans l'aéroport, qui est super gardé, suppose qu'on montre patte blanche. Et nous voilà à cinq heure dix en train de nous faire « checker » pour ce vol 421 de six heure quinze... que je découvre soudain être « delayed »... à neuf heure quarante-cinq! Oh joie suprême. Bon. Il n'y a rien à faire. Heureusement, les Indiens sont très gentils. Le restaurant n'ouvre qu'à six heure, mais on nous l'ouvre pour qu'on s'y pose. Babette et Philippe jouent à la bataille navale. Gilles lit avec attention le grand guide de l'Inde. Jean-Louis se plonge dans les réflexions de Victor Hugo sur Shakespeare et les génies. Moi, comme un con, j'ai laissé Proust dans ma valise que j'ai mise en consigne à l'hôtel pour ne pas m'encombrer sur ce petit aller et retour. Je n'ai à me mettre sous la dent que le Canard Enchaîné et le Monde Diplomatique.

Nous arrivons après quarante minutes de vol et quatre heures d'attente à Chandigarh, capitale du Penjab, et la première impression renforce à la puissance dix celle que j'avais ressentie à Delhi : la présence militaire est partout très visible. Ici, on croirait une ville en état de siège. La guest house très tiers-monde où nous sommes logés est gardée par un soldat, mitraillette à la main... Et nous aurons pendant tout notre séjour deux gardes du corps barbus qui ne nous lâcherons pas d'une semelle, talkie-walkie à la main. Ici tout le monde est barbu, à l'exception, bien sûr, de Daniel Massat, Directeur de l'Alliance Française locale. C'est un homme jeune, qui vit là depuis quatre ans, marié à une Américaine, entouré de toute une armée de serviteurs. Il n'a le téléphone ni chez lui ni à l'Alliance. Il est recommandé à Babette de ne pas montrer ses jambes. Le port du short est à éviter, même pour les hommes. Nous sommes dans une région d'affrontements religieux qui font tous les jours des morts sur la frontière du Cachemire.
À part ça, Chandigarh est cette ville qui a été conçue et commencée de construire par Le Corbusier. Elle est divisée en secteurs, à l'intérieur de chacun desquels l'homme est supposé trouver tout ce dont il a besoin sans devoir en sortir. Des espaces verts séparent chaque secteur. Celui qui a été effectivement réalisé par l’architecte est celui de la tête, c’est-à-dire du gouvernement et des administrations. Une grande bâtisse, conçue pour que le soleil n’entre jamais dans les pièces, se dresse grise et lugubre au milieu d’un espace délabré où stationnent des soldats. Les autres parties du corps social ont été édifiées par les Indiens en matériaux bon marché qui ont mal résisté à l’usure du temps. Les espaces réservés aux commerces sont carrément tiers-monde, étalages de choses à vendre offertes à des gens qui n’achètent pas.
J’ai toujours dit mon admiration pour la santé des artistes. L’attente à l’aéroport, après un lever extraordinairement matinal, suivie à Chandigarh par seulement deux heures de sieste après un repas en compagnie de notre hôte, tandis que nos gardes du corps barbus glandaient à l’extérieur, ne les empêche aucunement d’assister, en pleine forme, à la réception offerte sur la terrasse de sa maison par Daniel Massart, qui a invité aussi quelques Indiens de bonne tenue culturelle, dont une dame qui nous offre un court spectacle de danse et un petit morceau de commedia dell’arte local, le tout exécuté par des hommes qui se travestissent pour jouer les rôles de femmes. Daniel et Mélissa (c’est le nom de son Américaine) sont vêtus à l’Indienne avec raffinement.


20.08.91 - Aujourd’hui, les choses sérieuses. Le matériel est arrivé. J’accompagne Philippe Métayer au théâtre, qui a dû être propre jadis mais qui donne des signes d’effritement. Le jeu d’orgue à roues et rhéostats fait l’objet de nombreuses photos, et plaît tellement à notre régisseur qu’il refuse d’utiliser le jeu d’orgue d’appoint que le camion a apporté de Delhi. J’assiste aux deux premières heures du travail. Les Indiens sont lents, mais ils ne manquent pas d’efficacité. À leur rythme, les choses se font. Et puis, visiblement, notre venue dans cette ville, qui fut longtemps interdite aux étrangers, intrigue, intéresse, quoiqu’avec une dose de méfiance. Et force est de constater qu’ici la langue anglaise est de médiocre secours. Heureusement, Philippe a le langage des mains et les Indiens l’intelligence de ce langage-là. Bref, à dix-sept heure trente, une heure avant le spectacle, tout est prêt : je répète un texte en anglais que Mélissa a concocté et qui servira au public de clef d’introduction au spectacle. Très bon boulot dont je garderai copie.
Mais dans le théâtre et autour du théâtre, c’est l’armée qui a pris le pouvoir. De chaque côté de la scène, pendant toute la soirée, il y aura deux soldats mitraillette au poing. Et pour pénétrer dans la salle, il faut se faire fouiller et palper comme à Jérusalem avec moins encore de discrétion. Ce luxe d’étalage de forces est dû en principe au fait que le Gouverneur a promis d’assister à la représentation. Ce qui atteste de l’impact auprès des autochtones de cette petite alliance du bout du monde, qui n’a que soixante-dix mille FIS de subvention et qui est tenue à bout de bras par un homme et son épouse (qui professe le français avec un fort accent d’outre-atlantique, mais ce n’est pas grave, les élèves s’expriment surtout en langage « choisi » quand ils baragouinent le français). Mais bon Dieu, quand j’avais découvert que le théâtre comptait sept cents places, une fugitive image de cinquante spectateurs là-dedans m’avait investi. Eh bien, erreur, ils étaient cinq cents, tous indiens et peu francophones… Et l’on nous avait prévenus : « Vous savez, ils vont et viennent tout le temps, ils bavardent entre eux à haute voix »… J’en passe et des plus angoissantes. Il faut croire que GRANDIR était vraiment ce qu’il fallait leur montrer, car ils sont entrés dans le jeu tout de suite et ont réagi magnifiquement à tous les effets… Sauf une fois, quand Babette enflamme le petit avion en papier et le fait tomber en vrille sur la table, quelques lazzis ont fusé : « AIR INDIA ». Bref, à la fin du spectacle, même nos gardes du corps, qui jusque-là nous faisaient des gueules de raies, se sont mis à sourire. GRANDIR les avait touchés.

Je me demande parfois, vous le savez, à quoi servent ces tournées françaises qui coûtent cher, et qui trop souvent, ne touchent qu’une infime proportion d’autochtones. Dire qu’à Chandigarh nous avons dépassé le niveau des classes aisées pour atteindre le peuple serait mentir. Mais le public bourgeois qui était peut-être venu là par convenances en est reparti avec, dans la mémoire, le sentiment d’avoir vécu un grand événement artistique, extraordinaire pour lui, et français. Chapeau à Monsieur Daniel. Il m’a prouvé qu’un spectacle BIEN choisi pouvait être utile à au développement d’une amitié pour la France, éprouvée par des gens qui, sans la qualité de son incitation, apparemment infatigable, et sans la valeur d’un spectacle aux vertus sournoisement efficaces, nous seraient restés étrangers, voire vaguement hostiles. J’ai dit que les gardes du corps avaient changé vis-à-vis de nous, après la séance, mais nos chauffeurs aussi, qui soudain ne trimballaient plus des inconnus, et les tâcherons du théâtre qui avaient aidé au montage… et qui déjà le matin s’étaient senti concernés lorsqu’ils avaient vu construite la grande main du Géant…

22.08.91 - C’est en train que nous rentrons à Delhi. Un train très matinal : six heure vingt-six, mais nous commençons à avoir l’habitude des réveils avant l’aurore. C’est un train comme un avion : le contrôleur a la liste des passagers et les billets sont nominatifs. On distribue des journaux aux voyageurs, et puis un vrai petit-déjeuner, très convenable, servi à la place, compris dans le prix du billet. Et puis il fait frais dans les wagons à air conditionné. Dommage que les vitres soient trop jaunies et ne permettent la vision de la campagne que sous ombre.

Journée de tourisme à Delhi. Ici la misère vous saute à la gorge dès que vous quittez la zone des privilégiés. Je suis mal à l’aise entouré par ces femmes qui crient leur faim professionnellement, avec des bébés dans leurs dos pour mieux attendrir le touriste, et qui connaissent les points stratégiques où il faut les attendre. Ce n’est pas ma charité qui est leur solution. Je n’ai pas à me dépouiller pour que toutes aient une miette de fric. Et en même temps je trouve honteux que cette situation existe. Et une fois de plus, je me questionne à un niveau beaucoup plus global sur les inadmissibles raisons qui font de moi dans ce monde un V.I.P., comme tous mes concitoyens de nos vertueux pays occidentaux à l’égoïsme incroyable, dont je suis partie prenante. Mais je me suis acheté un truc à mille cent Roupies, pas cher pour moi, deux cent soixante Francs, qui, distribué à ces pauvresses  à cinq Roupies l’une, aurait constitué une charité exemplaire, voire révolutionnaire. Qui a inventé la charité ? Et qui peut se plaire au milieu de cette misère ?

22.08.91 - La Kamani auditorium de Delhi est plus grand (près de huit cents places) et plus propre que celui de Chandigarh, mais il est aussi malheureusement beaucoup plus professionnel. Le personnel technique est lumière, son ou machiniste, mais chacun dans sa spécialité n’en déborde pas. Cela dit, le travail se fait doucement et, comme je me suis aperçu que j’avais oublié d’apporter mon thermomètre alors que j’ai dans ma valise des antibiotiques à commencer si j’ai une poussée de fièvre, je me mets en devoir d’en acheter un. L’ennui, c’est que dans ce pays on ne vend que des machins qui se mettent dans la bouche, et quand je me mets à avoir l’idée de faire un essai, je trouve que j’ai quarante-deux degrés alors j’ai pris un Doliprane il y a deux heures ! Il doit y avoir quelque chose qui ne va pas. Cela dit, pendant que les artistes, infatigables, font du shopping, je me repose dans une chambre fraîche, claire et confortable.

J’aime bien cette troupe et j’ai envie de participer à leur spectacle. Je le fais bien modestement en lisant au micro un petit texte d’introduction en anglais et en envoyant, depuis la coulisse, le gros bouton du géant rouler sur scène. La représentation de Delhi est moins bonne que celle de Chandigarh. Les acteurs sont trop loin du public. Ils sont moins motivés. Et le public lui-même est moins demandeur. D’abord il est plus mélangé. La proportion d’Indiens n’est que de quatre-vingt pour cent, soit quatre cents personnes sur les cinq cents qui occupent les fauteuils eux-mêmes trop confortables. Bref, le spectacle passe et même est bien accueilli, mais la grâce n’y est pas.

Après le spectacle, Frédéric Labastie et sa jeune épouse, qui s’appelle Catherine et est portugaise ( !), ont organisé ainsi qu’il se doit une réception sur la terrasse de leur maison. Ambiance sympathique. Il y a à boire et vraiment à manger, et du très bon. Malheureusement, Jean-Louis, atteint par la tourista, profite peu de ces agapes et Gilles, un peu éméché, entreprend tout à trac de me chercher des poux dans la tête sur le thème : « Tu n’aimes pas mes spectacles ». Avec en exergue : « À quoi sers-tu si tu ne vends que du commercial ». Le prétexte à cette sortie qui, au demeurant, est restée courtoise, avait été fourni par un comédien metteur en scène indien qui avait fait l’école de Strasbourg, dont le prénom s’entend Raoul (mais ce n’est pas ça), et qui proposait de nous emmener demain dans un village d’artistes dont il est un peu l’imprésario. Ils travaillent dans la rue, et, se tournant vers moi, il m’interrogeait sur la possibilité d’en faire venir en Europe. Et comme je suis en train, mine de rien, de chercher un produit qui puisse, l’été prochain, faire office dans notre escarcelle de Royal de Luxe, je lui ai dit que je verrais volontiers ces gens dont il m’affirme qu’ils sont fabuleux. Je reviendrai plus tard sur le discours de filles…

23.08.91 - … Parce que je préfère parler tout de suite de cette étonnante matinée que nous avons vécue au milieu de ces gens pauvres, qui nous ont, deux heures durant, improvisé une série de numéros assez extraordinaires dans une cour d’artisans du bois. Toute la communauté était là, à commencer par une myriade de petits bambins, probablement mal nourris, les gros ventres l’attestaient, mais profondément heureux du jeu qui leur était offert en grande partie par d’autres enfants, simplement un peu plus âgés, joueurs de tambours avec d’étonnantes baguettes, chanteurs, contorsionnistes, et aussi par des adultes, jongleur, charmeur d’un faux serpent marionnette, manipulateurs à fils de poupées joliment peinturlurées etc.… Tout était incontestablement de haute tenue. Peut-être, en effet, Raoul, en y mettant de l’ordre et du contenu, pourrait-il composer un spectacle exportable. J’ai dit qu’il me fasse, pour mon retour, une proposition. Mais je dois dire que, quelque part, je me vois mal promouvoir les exhibitions de ces enfants qui ont déjà les visages de ceux qui sont obligés de travailler pour vivre. Encore que, de toute évidence, les deux qui tapaient sur leurs tambours vibraient de bonheur en le faisant. Il faudrait pour les manager la fille qui avait monté FREAKS… Mais enfin, on verra. Il y aurait sûrement des acheteurs pour le produit. Dommage qu’on ne puisse pas emmener le village avec. Et puis, méfiance : est-ce que ces numéros artisanaux qui semblent extraordinaires dans l’ambiance du contexte le paraîtraient d’autant, déracinés.

Après le spectacle, Raoul a voulu nous emmener manger au cœur du quartier musulman dans un restaurant populaire. Il a fallu y aller en pousse-pousse vu l’étroitesse des rues. Un pousse-pousse, c’est une banquette à deux places posée sur deux roues et poussée par un cycliste. En fait, c’est ici un moyen de transport très usuel, mais personnellement, me faire tirer par un malheureux maigre comme un coucou, moi, ça me gêne. Et c’est l’horreur quand, aux moindres arrêts, s’agglutinent à vous des bonnes femmes qui vous miment qu’elles ont faim. « Faites comme si vous ne les voyiez pas », nous conseille Frédéric Labastie, qui a l’habitude, « autrement vous n’en finirez pas ». Ouais… Enfin, nous avons mangé très bon et très épicé pour soixante Roupies chacun, c’est-à-dire environ douze Francs, mêlés à des Indiens bien mis qui, eux, renvoyaient les mendiantes avec indifférence.

Après cela, Babette et Jean-Louis ont eu encore le temps de faire des courses, mais moi, j’ai refait ma valise, ce qui m’a bien pris une heure.

Et puis, de nouveau, voici l’aéroport. L’organisation indienne à laquelle Labastie a fait appel, assure notre enregistrement et celui de nos colis sans que j’aie besoin de m’en mêler. Le premier MCO est écorné de deux cent soixante-douze Dollars, ce qui ne me paraît pas du tout excessif pour un vol de deux heures qui va nous conduire au Sud de l’Inde à Hyderabad.

Vol presque à l’heure au cours duquel on nous sert un repas chaud, indien bien sûr et très relevé. À l’arrivée, nous sommes accueillis par Monsieur Michel, Frédéric, Directeur de l’Alliance Française d’Hyderabad.

Ils se ressemblent tous, ces Directeurs d’Alliance, profs jeunes et dynamiques, en fait la quarantaine sportive, ouverts et avenants, aimant leur travail. Ce sont des gens qui ont choisi de vivre leur métier ailleurs. Tous sont mariés avec une bobonne sympathique, qui n’aurait certainement pas une domesticité aussi nombreuse si leur époux officiait du côté de Villeurbanne.

Mais assez de digression. Ici, nous sommes logés dans un hôtel super luxueux et la télé nous offre même C.N.N. ! Nous passons, entre nous, jusqu’à une heure et demie, une soirée dégustation, ayant découvert dans nos frigidaires du whisky indien !

24.08.91 - Je vais au théâtre à neuf heure avec Philippe. Il n’a pas eu le temps de déjeuner ni de se raser. Salle de six cents places, avec le premier rang de fauteuils un peu loin de la scène. Il faut se faire au rythme des Indiens, qui pourrait donner des angoisses à quelqu’un qui ne serait pas patient. Tout se fait lentement, mais à dix-sept heure, tout est prêt. Frédéric Michel m’emmène visiter son Alliance, qui est vaste et de construction astucieuse. Il est mieux loti que son collègue de Delhi. Puis nous passons chez lui avec la troupe que nous avons récupérée au passage. Il a un bungalow superbe avec un jardin très agréable et deux petits garçons très vivants. Et puis, excursion. Nous voilà partis à travers des collines encombrées de gros blocs de pierre que des tâcherons attaquent à la main, jusqu’à une forteresse Moghol qui, il faut le dire, valait le détour. Nous montons jusqu’au sommet à pied, ce qui est à peu près l’équivalent des escaliers du château de Prague, mais je ne regrette pas. La vue est magnifique.
Insatiable, Babette voudrait encore et encore voir des choses, d’autant plus qu’on ne reste malheureusement guère dans cette ville. Mais Gilles a soif, et Jean-Louis, qui finit de soigner la tourista qu’il est jusqu’à présent seul à avoir attrapée, a faim. Nous rentrons à l’hôtel. Il n’est pas facile de les faire se reposer, les bougres. Heureusement, il y a un salon de massage, un sauna. Ça leur plaît. Ça les relaxe et le soir, la représentation s’en ressent. Ils jouent, ensemble, avec conviction, devant encore une fois cinq cents personnes, dont quatre-vingts pour cent d’Indiens. Ici aussi, l’Alliance a bien fait le travail d’approche.

Au cours de la promenade de ce matin, nous avons eu deux voitures et je me suis retrouvé dans l’une d’elles, seul avec Gilles. Nous avons reparlé de ses problèmes relationnels avec moi. Il se demande si j’ai aimé L’IVROGNE DANS LA BROUSSE et ANTOINE DUREL. J’essaie d’être honnête, mais ce n’est pas facile car j’ai un peu oublié le premier et je ne suis sincèrement pas vraiment entré dans l’univers du second. En tous cas, bonne chose, il ne veut plus que ce soit du spectacle pour appartement, mais plutôt pour un lieu désaffecté, qui pourrait contenir deux à trois cents personnes. Il me dit qu’à Avignon, les diffuseurs lui ont annoncé leur intérêt. Bon. On verra au rendez-vous du trente septembre. Il veut aussi monter un texte de Kafka… Bien… Suivons. Tout ça reste très amical. Et quant à savoir si notre petite entreprise a sa raison d’être, je pense qu’elle est utile aux uns et commode aux autres. Il en convient.

Note : ne pas oublier d’envoyer une carte postale à Marie Bonnel…

Naturellement, Frédéric Michel a arrangé chez lui un souper avec quelques invités. Nous avons droit à un coq au vin qui nous change un peu des épices indiennes. Je rentre à l’hôtel vers vingt-trois heure trente. Demain, lever à quatre heure trente.

25.08.91 - Lever speedé. Je n’ai pas été réveillé et c’est tout seul que j’ouvre l’œil et m’affole à quatre heure quarante-cinq. Mais bon… À l’aéroport, Frédéric Michel a des relations et l’expédition de nos douze colis se fait pour quatre-vingts douze Dollars… Nous sommes taxés sur deux cent soixante-dix kilos !
Petit-déjeuner épicé dans l’avion. Et à l’arrivée, Jean-François Morizet, Directeur de l’Alliance de Bangalore, n’a pas tout à fait le même look que ses trois prédécesseurs. Babette juge tout de suite qu’il est con. En tout cas, divine surprise, il ne fait que dix-neuf degrés et cette fraîcheur est un vrai bonheur. Une fois encore, nous sommes logés dans un cinq étoiles. Cela dit, la journée est insipide. Il n’y a rien à voir dans cette ville à la configuration anglo-saxonne, à part un grand et beau parc. Il paraît que c’est le paradis de la soie, mais aujourd’hui c’est dimanche, pas vraiment un dimanche anglais car le petit peuple est dans la rue avec le ballet de ses cyclo et moto pousses, mais toutes les boutiques sont fermées. Et puis, Jean-Louis Heckel est malade. Sa tourista ne s’arrange vraiment pas. Il ne peut rien bouffer d’épicé, et ce n’est pas la pays où ce soit possible. Tout le monde est fatigué. C’est normal. Demain il fera jour…

26.08.91 - Neuf heure. Philippe et moi sommes dans le hall de l’hôtel. Mais pas de voiture  pour nous attendre. Neuf heure quinze. Philippe téléphone à Morizot. Il dit qu’une voiture va venir. Neuf heure trente : nous décidons de partir en rickshaw (pardon pour l’orthographe : c’est un taxi à trois roues). Neuf heure cinquante : nous y sommes. Le théâtre que nous avons aperçu hier est plus propre. On l’a nettoyé. Morizot est venu en moto. Le personnel n’a pas l’air très motivé. Le travail de montage commence très lentement, avec très peu de monde. Morizot lui-même met la main à la pâte. Il y a des gros ventilateurs dans la salle. Paraît-il qu’ils ne font pas de bruit.

Babette faisant du shopping vaut le détour. Excitée comme une petite pie, elle veut tout palper, tout faire déballer, tout acheter. Mais pas n’importe quoi ou n’importe où. Dès qu’on arrive quelque part, elle se renseigne, note les bonnes adresses, qui ne sont pas toujours celles qu’on indique aux touristes puisque, n’est-ce pas, nous ne sommes pas des touristes, mais des travailleurs chaperonnés par d’autres travailleurs, qui n’ont pas intérêt à nous faire dépenser notre fric, et qui, probablement, ont déjà pillé les magasins intéressants. Elle biche au milieu des nippes et des objets. Ça se voit qu’elle est contente. Jean-Louis, lui, c’est autre chose. Il ne dit rien mais, de temps en temps, il veut quelque chose. On entend alors : « Babette, donne-moi de l’argent ». C’est elle, en effet, qui tient les cordons de la bourse. Quant à Gilles, c’est le plus secret et le plus dissipé. Il achète beaucoup, lui aussi, mais selon son parcours. Cela dit, on l’attend rarement, ce qui n’est pas le cas de Jean-Louis, qu’on attend systématiquement.

Bon. Ce discours parce que la matinée a été consacrée au shopping. Je me suis laissé aller à acheter deux chemises et une tunique indienne pour moi, une paire de chaussures pour Catherine ! Cela dit, Jean-Louis est de plus en plus malade. Je le sens fiévreux et toujours pas de thermomètre fiable. Je demande à Morizot, qui arrive au théâtre cravaté et « vestonné » alors que moi, pour la première fois, je n’ai pas eu envie de me saper, s’il peut lui envoyer un toubib demain matin, mais il paraît qu’ici, les médecins ne se déplacent pas. Il faudra donc que Jean-Louis se fasse conduire pour consulter chez un docteur que connaît Morizot, qui est à dix kilomètres de là.

La salle du Ghuru Nanak Bhavan est toujours aussi lugubre, mais Philippe a fait des miracles comme d’habitude. Le public est nombreux et mélangé. Il me semble dénombrer plus d’Européens que d’habitude. Mais la proportion d’Indiens reste majoritaire à quatre-vingts pour cent. Le spectacle est plus mou qu’avant-hier. Mais il passe… Jean-Louis fait ce qu’il peut pour donner le change, mais, bien sûr, il est pompé.  Après le spectacle, pour la première fois, l’invitation de Monsieur Morizot n’est pas chez lui mais au restaurant. Nous allons manger le fameux steack de Bangalore, qui est, paraît-il, très réputé. J’ai le droit de le manger vraiment médium accompagné de nouilles au beurre. La fête, quoi !
27.08.91 - Matinée de shopping effréné, comme si nous rentrions demain. Ce sont les magasins de soie qui sont à l’honneur. J’achète un coupon de trois mètres de soie verte. On verra bien s’il sera transformé par Catherine en quelque chose.
Pour le départ vers Madras, je n’ai rien à faire. Quand nous arrivons à l’aéroport, I.C.C.R. me remet dix-sept tickets de bagages et les cartes d’embarquement. Cela dit, quand je vérifierai les M.C.O., je découvrirai qu’on est passé à quatre cent quarante-deux kilos d’excédent. Diable !

Voyage prévu pour durer une heure. Mais vingt-cinq minutes après le décollage, nous nous posons à Madras, avec plus d’une demi-heure d’avance. C’est nous qui devons attendre nos hôtes, Joël Raffier, Directeur de l’Alliance, et les fourmis actives, diligentes et toujours efficaces de LCCR. Ils nous mènent à un hôtel, qui est une fois encore de la catégorie luxe, qui est à quinze minutes de l’aéroport mais à quarante du centre ville et donc du théâtre. Comme, en causant, on s’aperçoit qu’il y a du patinage sur le temps de montage, la troupe, courageusement, et surtout ne se souciant pas de passer la soirée dans cet hôtel confortable mais insipide, décide d’aller y voir. Nous voici donc en ville, et comme, en vérité, la MUSIC ACADEMY est bien équipée (pour l’Inde s’entend), et comme le chef de plateau paraît compétent, nous partons tous boire l’apéritif chez Joël Raffier. « Toc ! Toc ! Chérie ! », dit-il à sa femme qui était enfermée quelque part au premier étage, « je t’ai amené les artistes ». Que se disent-ils, dans le catimini de leur intimité, pendant que nous glandons au rez-de-chaussée, nous ne le saurons jamais, mais l’épouse apparaît souriante, comme si elle était ravie, vêtue d’une robe légère, fort désirable malgré ses quarante-cinq ballets probables. Et nous buvons, qui du whisky (Gilles et Philippe) en rations généreuses. Jean-Louis, qui s’est enfin mis aux antibiotiques, boit de l’eau comme Babette, qui est très sobre.

Joël Raffier est comme Tayon. Son dernier poste était Bagdad. Lui aussi y a laissé toutes ses affaires. Apparemment, il s’est en dix mois d’Inde reconstitué un patrimoine, car sa maison n’est pas dégueulasse et les œuvres d’art n’y manquent pas. Les moustiques non plus, qui nous attaquent  sournoisement. Il y a un gros ventilateur pas loin de nous, mais il ne tourne pas. Et l’air conditionné semble absent de cette demeure où nous souperons demain soir.

28.08.91 - Madame Raffier vient nous chercher à dix heure. Une voiture a conduit Philippe au théâtre. Je n’y vais pas puisque j’y suis allé hier et que tout semble baigner dans le beurre. L’excursion est très intéressante puisque, pour commencer, nous allons à une vingtaine de kilomètres de Madras visiter une école de danse et de chants indiens. Le lieu est superbe, plein de sérénité. C’est un parc avec des arbres sublimes, à l’intérieur duquel il y a des espèces de cases à la porte desquelles on doit se déchausser, et qui servent de salles de classe. Magnifiques exhibitions qu’on resterait des heures à contempler, faites pour la danse par des jeunes gens et jeunes filles de quatre niveaux différents, sous la direction de professeurs généralement âgés, hommes et femmes qu’il conviendrait d’appeler « Maîtres », enseignants d’un art ancestral, fait de signes figés qui sont ainsi transmis de générations en générations à l’intention de spectateurs connaissant les codes. Je me suis demandé, mais je n’ai pas eu la réponse, s’il arrivait que des signes nouveaux soient parfois injectés dans la graine de la tradition. Ce qui est certain, c’est que huit danseurs et danseuses exécutant exactement les mêmes gestes ne les vivent pas exactement pareils. Il y a celles et ceux qui les font, banalement, voire lourdement (il y avait entre autres une adolescente anglaise replète, je ne vous dis que ça…), et d’autres qu’on ne se lasserait pas de contempler tant elles (ne vous étonnez pas du féminin) dégagent de la poésie et de la présence communicative. 

On serait bien restés, mais les cours finissaient à onze heure trente. Après un coup d’œil jeté à un beau théâtre, hexagonal, nous sommes donc allés plus loin, jusqu’à un village d’artistes, peintres et sculpteurs, dont certains vendent à Paris, et fort cher, Douglas par exemple, des œuvres qui n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité indienne. Ils y trouvent la sérénité pour créer.  Certains, si j’ai bien compris, y trouvent des groupies à se taper en surplus. Il y en a un que nous avons été priés de ne pas déranger, parce qu’on suppose qu’il baise nuit et jour sans interruption depuis une quinzaine de jours. Nous avons surtout passé un moment chez un très bel Indien, qui peint des pavés rectangulaires de différentes couleurs et d’assemblages légèrement modifiés d’une toile à l’autre. Sa recherche doit être dans la taille des œuvres et de ce contenu, abstrait soit, mais surtout pour moi sans intérêt. Il paraît qu’il vend bien.

La matinée n’aurait pas été complète si Babette n’avait pas fait un peu de shopping. Elle voulait acheter un bijou à sa maman. Nous sommes donc allés au Sheraton, où il y a des boutiques. Babette a pensé que la marchande l’avait arnaquée parce que, après que nous ayions tous dépensé pas mal de blé chez elle, elle lui a offert une paire de minuscules boucles d’oreilles. « Hum », pensait-elle, en mangeant d’un appétit contrarié, « si elle m’a fait ce cadeau, c’est qu’elle n’avait pas la conscience tranquille ». Moi, je me suis laissé tenter par un bracelet en ivoire et un collier joli, mais trop bon marché pour être vraiment en bel argent. Qu’importe. Il m’a plu.

J’assiste à la représentation depuis la coulisse. Il y a mille cents personnes environ dans la salle. Foule indienne qui écoute le spectacle dans le brouhaha, mais tous les journalistes et autres que nous rencontrons après disent avoir pris leur pied. Joël Raffier a organisé ensuite dans le jardin de sa maison un souper chinois. Au hasard des conversations superficielles, je pose à une dame indienne cultivée la question de l’immuabilité de gestes et signes enseignés dans l’école visitée ce matin, et non, ça n’est pas si figé que cela. Des nouveaux sujets peuvent être traités et on explique aux spectateurs, avant la représentation, le sens des signes qu’ils vont voir. Bon. Ça demande à être approfondi.

Je me couche assez mal en point. Une toux sèche m’a attaqué dans la journée, effet du passage permanent de la chaleur moite à l’air conditionné glacial. Le Codoliprane est efficace, mais j’ai de la fièvre et mal à la poitrine. J’espère que ça n’empirera pas. À ce propos, un éclair m’a traversé l’esprit après avoir acheté une deuxième fois à Bangalore un thermomètre qui m’a été vendu comme rectal alors que le précédant était buccal, et qui lui ressemble comme un frère. Un thermomètre est un thermomètre, et si tu te le fous dans le cul, buccal ou rectal, il indique la température comme tu en as l’habitude. C’est ce que j’ai fait. J’ai trente-huit degrés. Pas lieu de s’affoler, donc.

29.08.91 - Néanmoins, pendant que les autres, à l’escale de Bombay, partent en excursion, moi, je décide de garder la chambre et de me soigner. Ici, à Bombay, nous ne jouons pas. Le directeur de l’Alliance Française n’est donc pas venu nous accueillir, mais cette fois encore, les gens du I.C.C.R. ont arrangé notre transit dans un bel hôtel au bord de la mer. La plage de Bombay, à ma surprise, est fort belle. Le matériel a été laborieusement chargé dans un autocar brinquebalant.

30.08.91 - Notre départ de l’Inde a failli me faire sortir de mes gonds. Comme vous le savez, je suis d’un tempérament calme (hum !), mais voici la relation des faits : Midi. Nous sommes dans hall de l’hôtel, notes payées, comme on nous l’a demandé. Midi Quinze. Coup de fil d’un type de I.C.C.R. qui nous rappelle que nous devons être à l’aéroport à treize heure. Je lui dis que nous sommes prêts. Douze heure trente : Pas de bus. Je m’inquiète auprès de la réception de l’hôtel. Agitation. Quelques vociférations (sans excès). Paraît un chauffeur spécialement décontracté que mon début d’énervement semble amuser sournoisement. Il met dix minutes à amener son autocar. Rien à dire sur le chargement. Les factotums de l’hôtel font bien leur boulot. Douze heure cinquante : nous nous asseyons dans le bus et nous attendons jusqu’à treize heure quinze parce qu’il y a d’autres clients qu’on doit emmener et qui, carrément, ne sont pas pressés. Enfin, nous sommes quand même à l’aéroport deux heures quinze avant l’heure du vol. Je me dis que ça doit suffire. Il faut faire une première queue pour passer tous les colis dans un détecteur. Portage avant, portage après. Ensuite, on va à une banque d’enregistrement, mais le mec de L.C.C.R. qui nous chaperonne laisse passer devant nous un barbu sous le prétexte qu’il n’a qu’une valise. En fait d’une valise, il en avait cinq ou six sous formes de colis qu’un copain apportait les unes après les autres, et il ne voulait pas payer d’excédents de bagages. Là, nous avons glandé une demi-heure, car la palabre n’en finissait pas avec un employé d’AIR INDIA dont je remarquais déjà la lenteur. Ce fut enfin à nous. Le matériel fait quatre cent quarante-deux kilos. Ils ont tout pesé. Et la valise de Babette trente kilos. À moins que je n’aie une grosse faveur quelque part, j’ai bien peur de n’avoir pas assez de M.C.O pour atteindre Djakarta. On verra. J’ai ensuite une palabre avec les gens des M.C.O., mais c’est moi qui me trompais. N’insistons pas. Et puis au dernier moment, le type de I.C.C.R. soulève le problème de la douane auprès de douaniers qui ne demandaient rien. Et il nous a fait attendre, attendre, jusqu’à ce que nous entrions enfin dans un avion aux coffres à bagages déjà bien encombrés. Eh bien, figurez-vous que l’avion est parti presque à l’heure et qu’il est arrivé à Bangkok pile à l’heure.

31.08.91 - Quand on débarque à Bangkok venant de Bombay, on a un peu l’impression d’arriver à Francfort. L’aéroport est super clean. Il n’y a pas de porteurs en quête de pourboires. L’impression est au calme. Patrick Beck, Directeur de l’Alliance, est là depuis cinq ans. Il trimballe un ennui latent. C’est un petit prof vêtu de gris, cravaté de noir, vêtu de noir, peut-être pas homo mais sûrement coincé. Il est venu à l’aéroport accompagné par un metteur en scène français « en résidence » très prolongée, qui, lui, en tout cas, est folle hurlante. Même que Jean-Louis avait le ticket ; Patrick Beck ressemble un peu à Jean Blaise. Le Novotel est encore plus Cinq Etoiles luxe  que les Cinq Étoiles indiens, mais bon, on est bien contents de ce confort que nous quitterons demain pour faire plaisir aux finances de Patrick Beck. Il est vrai qu’il n’est pas au centre ville. Celui où nous irons lundi est dans les quartiers chauds. Je cherche dans l’annuaire l’adresse de la compagnie vietnamienne qui doit nous mener à Hanoi, mais je ne la trouve pas à la rubrique des compagnies aériennes. Je refile le bébé à une hôtesse de Novotel, ce qui fâche un peu Monsieur Beck. Il « croit » que son bureau a confirmé hier. Heureusement, la fille répond que ça ne fait rien, elle va s’en occuper. Cinq heures plus tard, je m’apercevrai qu’elle n’a rien fait.
Patrick Beck est miné, comme d’ailleurs tous les Français que je rencontrerai à Bangkok, par l’angoisse des embouteillages. Ce matin, il nous a fait quitter l’hôtel à neuf heures, Philippe et moi, pour être sûr que nous soyions au théâtre à dix heure.  Nous y étions à neuf heure vingt-cinq, mais c’est, paraît-il, parce que nous avons eu de la chance. Quand je suis reparti avec lui pour l’Alliance Française, il pensait qu’il faudrait soixante-quinze minutes. Nous en avons mis vingt. Et le soir, pour être sûr que les artistes arrivent à temps pour jouer à vingt heure, il les a fait décaniller de l’hôtel à seize heure. Malgré une pluie de mousson diluvienne, entassés à six (avec le chauffeur) dans un taxi (ils ont tous l’air conditionné), nous avons mis une demi-heure ! Heureusement, ce théâtre qui est la partie la plus modeste d’un Centre Culturel Municipal, est propre, assez accueillant physiquement aux relaxes, et nous avions en plus à proximité un bistrot sympathique.

Monsieur Patrick Beck a une épouse. C’est une Indienne qui, selon la coutume de son pays, a dû vouloir, après son mariage, marquer son rang : elle est donc assez replète. Elle parle très bien le français qu’elle a, paraît-il, maîtrisé en trois mois. Je sais cela parce que, j’ai dû lui plaire, il m’a emmené, ainsi que la folle hurlante, déjeuner chez lui. Très confortable maison avec jardin dans un havre de verdure qui est certainement une bénédiction dans le contexte super pollué de Bangkok, qu’on éprouve durement à pied ou en dum-dum (c’est le nom ici des rickshaws, qui sont plus propres que ceux des Indes et conduits avec moins de fantaisie), mais pas en taxi puisqu’ils restent toutes fenêtres closes. Conversation d’un certain niveau entre moi et l’ami de notre hôte, qui appartient à ce que j’appelais jadis la catégorie des pédés sautillants. Il va monter ici en thaï une pièce de Lesage dont le titre m’échappe, mais qui de toute manière est inconnue en France. Il a fait appel d’offres et il doit visionner demain deux cents postulants aux rôles de l’ouvrage, qu’il entrecoupera de chansons en français, ce qui, grâce à ce contrepoint, donnera un sens œcuménique à cette production franco thaï.

Le soir, après l’Inde, c’est-à-dire après avoir chanté, il nous faut déchanter, c’est-à-dire retrouver ces salles au tiers remplies, dont une bonne part par des Européens, … qui tiennent tous à me dire qu’ils ont mis entre une heure et quatre heures pour venir. Je les en félicite, vous pensez bien. Quant à la troupe, je ne sais pas si c’est parce que le rhume que je trimballe et le dernier vol que j’ai fait m’ont rendu plus sourd que d’habitude, mais je trouve qu’ils ne se donnent pas trop la peine de hausser le ton. Les cent cinquante spectateurs sont attentifs Le succès au niveau de l’applaudimètre ne peut pas être estimé. J’ignore les coutumes locales. Jean Benet (c’est la grande pédale) dit qu’elle a adoré. Je crois qu’il est sincère. Après le spectacle, Patrick Beck a organisé une réception sur les lieux mêmes. Très médiocre buffet arrosé de bière ou de coca-cola. On sent que ça a été conçu à l’économie. Il apparaît aussi qu’il faut que ça ne se prolonge pas. Philippe a à peine fini de démonter qu’on ne lui laisse pas le temps de s’enfourner trois petits fours. Déjà, ceux qui vont nous reconduire à l’hôtel évoquent le temps de route qu’ils vont avoir à faire. Je me retrouve avec Babette et Jean-Louis dans la limousine confortable du Conseiller Culturel, un gros monsieur blasé sûrement en fn de carrière et qui n’aime pas trop la Thaïlande. Babette est furieuse et, ma foi, je la comprends. Elle trouve que nos hôtes ne sont vraiment pas des hôtes. Elle éprouve que, maintenant qu’elle a joué, ça les fait chier qu’il faille encore s’occuper des loisirs des artistes. Bref, l’électricité s’accumule. Demain, nous déménageons à neuf heure trente pour aller dans une auberge de jeunesse…

01.09.91 - Bon. Le lever est plus calme, quoique Gilles Zaepffel ait au réveil sa tête butée territoire de Belfort, et qu’il fume cigarette sur cigarette. L’épouse indienne de Patrick Beck nous attend et se met à notre disposition pour nous conduire à l’auberge en question et ensuite nous piloter touristiquement jusqu’à quatorze heure. C’est méritant de sa part, car nous avoir quittés elle courra à l’aéroport prendre un avion pour Bombay. Je ne sais pas si beaucoup de nos amis auraient eu ce dévouement.
Bref, l’hôtel Y.M.C.A. se révèle tout à fait convenable, ce qui apaise quelques craintes, et notamment les miennes, et le plan des deux jours de « repos » à Bangkok s’élabore. À Bangkok, nous arriverons quand même, en faisant l’impasse du déjeuner, à visiter le temple du Bouddha couché, curiosité en or quelque peu monstrueuse, mais la tête est sereine, puis le Palais Royal, succession de palais et de lieux de prière (dont le temple du Bouddha bleu) avec des péristyles ornés de bandes dessinées et des statues colorées richement souriantes. Aimez-vous l’or et les fioritures ? Il y en a partout. Jadis, j’avais déjà été surpris par ce machin qui est, comme dit Gilles, « au-delà de la notion de beauté », magnifique décor pour un tournage d’une suite à ALICE AUX PAYS DES MERVEILLES. Moi, j’ai trouvé que ça avait un côté Disneyland…
Mais speedons, speedons, Babette veut aller se faire masser. On marche, on marche. Heureusement, c’est une journée tiède. Merde. Trop tard. C’est fermé. Babette va-t-elle craquer ? Non ! En route en dum-dum vers les fameux canaux. Ça nous coûte dix Bath pour y aller (deux Francs trente), mais vu que c’est une course très courte, Babette pense qu’on s’est fait avoir. Mais le bateau efface tout. Magnifique ballade à travers des canaux où l’on découvre un Bangkok qui ne ressemble pas à la R.F.A… encore que le célèbre hôtel « oriental » où l’on embarque soit devenu un palace de luxe qui jouxte le Sheraton. Mais quand on s’enfonce dans les petits canaux, on découvre une population pas pauvre du tout qui vit à l’ancienne dans des maisons sur pilotis… D’autres sont moins aisés, mais la misère noire, si elle existe, ne se montre pas crûment. Guère de mendiants. Tout au plus est-on emmerdés ès qualité de touriste, par les vendeurs de choses qui n’intéressent personne, mais qu’ils s’entêtent, en souriant, puisque tout ici passe par le sourire, à vouloir vous fourguer. Fourbus, nous décidons de rentrer à l’hôtel et Babette, ô miracle, propose même d’y dîner. Peut-être parce que, pour des raisons tactiques vis-à-vis de Patrick Beck à qui je ne me soucie pas de demander ces choses-là, j’ai séché pour l’appeler et qu’il m’enseigne un bon restaurant. Bref, on bouffe tous assez médiocrement, eux thaï, et moi… d’un spaghetti napolitain pas terrible.
Mais ne croyez pas que la journée soit finie. Ces messieurs, à la fois entraînés et freinés par Babette, qui éprouve là toute sa dialectique de femme, ont décidé d’aller faire un tour dans le Bangkok chaud. Naturellement, il faut que je m’explique sur la phrase précédente. Nous voilà dans la rue des boîtes, qui entre parenthèses ressemble comme deux gouttes d’eau à celles du même type qu’on rencontre dans le monde entier, avec le même côtoiement de vendeurs d’objets divers, de pharmaciens (comme jadis au Bario - chino, mais très clean), de bars à gogo girls, de Eros Center (comme ceux qui ont disparu de Hambourg) et de maisons de massages, seule spécialité vraiment thaïlandaise. Eh bien, le but de l’expédition, surtout pour Gilles et Philippe…, parce que le pauvre Jean-Louis, en l’occurrence, il n’est à mon avis pas vraiment libre, c’est d’aller le plus vite possible dans un lieu où des relations puissent se nouer. Et ils ne vont pas au hasard, les coquins, ils se sont renseignés ! Eh bien elle s’affaire autour des étals de fausse fourrure Cartier (et autres imitations) en en cherchant fébrilement une pour Philippe, qui veut en effet s’en acheter une, mais pas forcément, là, tout de suite. Très sympa, il fait semblant de s’intéresser… et c’est qu’elle a l’œil vif, et je te sors celle-là, et celle-là… Et puis « tiens, là, il y en a encore ». Finalement, on l’oblige presque à entrer dans un bar à gogo girls où elle ne se sent pas « à sa place ». Mais le gang des Lyonnais, qui a paraît-il pris en main la prostitution thaïlandaise, a mis ses filles à l’école allemande. Vous leur faites un signe, elles sont sur vos genoux. Vous ne leur dites rien, elles vous laissent tranquilles. Personnellement, je suis venu là sans intention de consommer. Encore que je me serais bien laissé faire pour un body body  avec une petite gâterie sans plus, mais l’idée très angoissante que j’ai très peu de fric dans la poche me bloque. Je me demande si je ne l’ai pas fait exprès. De toute manière, ce quartier, que j’ai connu en 80 avec une âme, pleins de petits vendeurs à la thaï et d’échoppes à massages avec des petites nanas qui, en attendant le client, se faisaient la bouffe, la conversation et la toilette sur le trottoir, est devenu un machin aseptisé, que fréquentent d’ailleurs les Thaïs, il ne faut pas croire que l’édifice fonctionne seulement pour les touristes. Bref, de l’artisanat, on est passé à l’industrie. Les filles sont super propres, elles ont l’air super saines. L’amour vénal comme ça, je n’ai pas le goût. Je me tire d’ailleurs vers vingt-trois heure. Babette nous a arrangé pour demain une excursion assez onéreuse avec départ à six heure trente du matin. On a commandé le breakfast à six heure dix. Tant qu’à faire, j’aime autant vire ça réveillé.

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