Du 7 juillet au 5 septembre 1980

Publié le par André Gintzburger

07.07.80 – Le THÉATRE NOUVEAU de Tunisie, présente un spectacle « collectif » intitulé PREMIÈRE PLUIE D’AUTOMNE, avec Madame JELILA BACCAR, Messieurs  MOHAMMED DRISS, FADHEL JAÏBI, FADHLE JAZIRAI, HABIB MASROUKI.
Je vais vous raconter l’histoire telle que je l’ai comprise au travers de l’explication qui m’a été donnée préalablement à la représentation, et de la traduction simultanée de certaines répliques dont j’ai été honoré pendant le spectacle : la fille d’un grand magnat de la presse tunisienne (il s’agirait authentiquement du Directeur du Journal LE TEMPS), va en France pour faire ses études, y mène une vie de turpitudes et se fait même faire un enfant qu’elle abandonne.
Ayant acquis des idées de gauche, elle veut, à son retour au pays, se taper le chauffeur de son père. Ce prolétaire vertueux résiste autant qu’il peut, mais enfin ce Matti n’est pas de bois, et il se laisse séduire.
Là-dessus, il y a des mouvements sociaux à l’imprimerie. Le patron reconvertit son entreprise : à quoi, d’ailleurs, peut bien mener le journalisme ?...(il est vrai que, quand on lit LE TEMPS, on prend toute la mesure des limites de cette profession !)
Ayant découvert les actes européens de sa fille, appris sa liaison « mésalliante » et supputé qu’elle aurait joué un rôle dans les grèves, il chasse le chauffeur. La fille fait alors une révision déchirante et décide d’accepter sa classe sociale. Elle brûle les livres pernicieux qui lui avaient troublé la pensée. Rencontrant un jour son amant déchu (et qui s’est mis à l’aimer pour de bon, ce con), elle l’éconduit avec hauteur.
Tout ceci dure trois heures en bon arabe TRÈS parlé par deux acteurs et une actrice, excellents dans la ligne stanislavskienne. Ils évoluent dans un dispositif « moderne » que vous imaginerez tout de suite si je vous dis que c’est exactement celui de UNE JEUNE FILLE À BRULER.
Dois-je commenter ? Ce pensum m’a été infligé à Tunis où j’étais venu pour le festival de Carthage, parce qu’ « on » m’avait dit que le NOUVEAU THÉATRE était actuellement la troupe la plus importante de Tunisie, et qu’elle désirait exporter son travail vers l’Europe. Que je suis vilain : je n’ai pas accepté de m’occuper de l’affaire !

09.07.80 – Mehmet Ulusoy a créé au Festival de Carcassonne « POURQUOI BENERDJI S’EST-IL SUICIDÉ ? » de Nazim Hikmet dans une dramaturgie de Jacques Salom. Il faisait un froid de loup. Il a plu jusque une demi-heure avant la représentation. Il s’est remis à pleuvoir cinq minutes avant la fin.
Il s’agit d’un texte littéraire, un roman en vers, que l’auteur écrivit en 1930 après un séjour en U.R.S.S., et qui, sous prétexte de conter l’itinéraire d’un révolutionnaire de Calcutta, en lutte contre les colonisateurs impérialistes britanniques des Indes, vise à inculquer quelques enseignements, quelques leçons utiles. En vérité, le cheminement de l’anecdote est sinueux comme la vie, et on peut détecter trois parties distinctes dans l’œuvre.
Dans la première, le thème développé est celui du désespoir et de l’isolement du militant rejeté par ses camarades parce qu’ils le croient coupable de  les avoir trahi. Dans la seconde, le militant ayant compris qui a été réellement le traître, châtie sans pitié la coupable, puis recueille l’enseignement d’un vieux révolutionnaire tuberculeux dont il achèvera l’œuvre en finissant, en prison, de rédiger L’HISTOIRE DE L’INDE AU XXème SIÈCLE. Dans la troisième, devenu chef du parti, le héros se pose une question fondamentale : celui qui CONDUIT un peuple, ne doit-il pas, s’il sent ses forces décliner, s’effacer ? Et s’il ne le peut pas parce que ses frères ne le laissent pas, par affection, partir, ne doit-il pas leur forcer la main en se suicidant ? Car ce n’est pas un individu qui peut infléchir le sens de l’Histoire. Mais il peut en accélérer ou en freiner le cours. Devenu idole des foules en prison, mais asséché par quinze ans de vie carcérale dure, Bénerdji conclura que, libéré, non seulement il ne peut plus être utile, mais qu’il peut être nuisible. De Pompidou à Bourghiba, combien de « chefs » actuels seraient inspirés d’entendre cette leçon-là ?
Il faut être reconnaissant au THÉATRE DE LIBERTÉ d’avoir, en 1980, monté un texte aussi POLITIQUE, disons, aussi THÉORIQUEMENT POLITIQUE », ne serait-ce que parce que le message recueilli aujourd’hui semble par moments singulièrement désuet. Il serait bien que ce spectacle inspirât aux intellectuels du Parti de réfléchir sur les illusions d’un temps où l’on croyait irréversible le cheminement de l’HISTOIRE vers des lendemains chantants, où l’on limitait l’action des individus à la QUALITÉ, notion non essentielle puisque « le Maître » (je cite) ramenait tout à l’exclusive QUANTITÉ. La mort du vieux phtisique sûr que la vie en Inde à la fin de CE siècle serait « incroyablement belle, est pathétique.
Dans le spectacle, Nazim Hikmet est physiquement présent. On le voit ECRIRE le roman, et entretenir avec ses personnages un dialogue qui ne consiste pas seulement à leur donner la parole pour qu’ils fassent vivre théâtralement certains moments du récit. Nazim Hikmet se démarque de ses héros, on pourrait dire « se distancie » d’eux, signifiant par là qu’ils vivent de leur vie propre, qu’ils lui échappent quelque part. Ce parti est intéressant car il théâtralise en soi le procédé de la lecture d’un texte non théâtral. Cette « lecture » n’est plus imposée autoritairement par les artistes qui octroient le spectacle (comme dans UN CŒUR SIMPLE par exemple). Elle devient PROPOSÉE par son créateur en personne qui la commente.
Bien sûr, aussi, il raconte l’anecdote. Avec précision, de façon incisive. La scène de la rencontre entre Bénerdji et la jeune Anglaise, dont on saura plus tard qu’elle était de l’intelligence service, est contée deux fois, dont l’une en parodie des films américains de l’époque. C’est un exemple, entre autres, de ce JEU de l’auteur avec SON, et SES sujet(s).
J’avais eu, je dois l’avouer, très peur, en voyant la maquette du dispositif imaginé par le décorateur. On sait que Mehmet ne sait travailler que sur un décor CONCRET qui lui est proposé. Cette grande roue qui tenait du radar me paraissait hors du sujet, gratuite. Je dois dire que je m’étais trompé. Admirablement utilisé  par des comédiens acrobates et intrépides, cette espèce de roue à souris crée une aire de jeu verticale qui permet à l’imagination, aidée par les éclairages, de situer en dynamique permanente les lieux de l’action. De la chambre de Benerdji, petit cercle inscrit dans le grand, à la rue grouillante de manifestants vus à travers un voile (ils sont deux à signifier la foule et ils sont crédibles), en passant par les points où il se passe des événements, tout est clair, évident. ET BEAU. Ce décor EST magnifique en SOI, mais ce que j’avais craint, c’est-à-dire qu’il ne soit qu’esthétique, ne s’est pas produit parce qu’il est parfaitement FONCTIONNEL.
L’apport de la musique (trop rare en deuxième et troisième partie, comme si, en route, Mehmet avait « oublié » qu’il disposait de ce support efficace) souligne d’émotion certains moments.
Bref, c’est un très beau spectacle qui serait complètement satisfaisant s’il n’y avait deux trous dans la distribution : la fille qui joue l’Anglaise d’abord, et divers petits rôles ensuite, fait très ringarde de la décentralisation et sa « présence » ne passe pas… Et puis il y a Mehmet lui-même, qui a des choses très importantes à dire puisqu’il incarne le révolutionnaire condamné par la maladie. On comprend vraiment trop mal ce qu’il dit. Son phrasé est inaudible. Il devrait se contenter d’être metteur en scène.

22.07.80 – Il faut être dans un certain état d’esprit pour accepter avec sérieux l’univers de COPI. Lui-même manie avec humour l’horreur qu’il décrit non sans complaisance. Albert Delpy semble avoir très bien compris LES QUATRE JUMELLES qu’il présente au Lucernaire et l’œuvre, qui m’avait semblé tout à fait incompréhensible au sous-sol du Palace il y a quelques années dans une mise en scène de (qui donc l’avait faite ?...), m’est apparue ici limpide et digne de l’appellation « tragédie ». En vérité, j’ai un peu ri, mais pas tant que ça : la répétition des meurtres et des résurrections de ces quatre femmes qui s’insultent et se recherchent (elles sont ici jouées en travestis impudiques, au-delà des frontières de la vulgarité), leur quête d’un équilibre obtenu par des dosages incroyables de drogues, l’excès de leurs comportements aux limites de la folie, leur violence faute de trouver la tendresse, leur dégradation progressive de cercle en cercle, avec une scatologie croissante, tout cela crée un climat qui recoupe « quelque part » la désespérance du monde contemporain.
Il ne faudrait pas que ça dure plus que ça ne dure, car Copi s’est enfermé dans une impossibilité de renouvellement. Mais tel qu’il est, le spectacle est juste à bonne dimension. Un tour en rond de plus et il serait trop long. Delpy, metteur en scène, joue avec Michel Baudinat, Christian Remer et Claude Harold en allant jusqu’au bout du dégueulasse, ce qui est évidemment la clef de la réussite en l’occurrence.
La distance qu’ils prennent par rapport au texte se traduit par les maquillages de blessures qu’ils dessinent à vue (par exemple). Bref, ces QUATRE JUMELLES sont un témoignage qui n’est pas sans valeur… et qui ne pourrait pas plaire à tout le monde !

COMMENTAIRE A POSTERIORI : Il m’est arrivé, il va m’arriver de plus en plus souvent au fil de ces relations, de parler du « complot ». J’ai déjà prononcé ce mot quelques compte-rendus ci-dessus.. Le mot est venu d’une boutade avec Michel Massé de 4 LITRES 12 qui éprouvait le même malaise que moi devant l’évolution du théâtre. Nous avons donc défini le « complot » comme une collusion objective entre certains « céateurs », certains « diffuseurs » et certains « médiateurs » pour distribuer de l’optum culturel aux intellectuels.
La formule célèbre d’Antoine Vitez : « le théâtre élitaire pour tous » portait en germe le « complot ».
Beaucoup d’années après avoir vu le spectacle d’Albert Delpy, j’ai assisté sous le titre LES QUATRE JUMELLES à une sorte d’opéra chanté sussuré par une vingtaine de jeunes femmes très convenablement habillées. La publicité orchestrée par Nicole Gautier, directrice des théâtres de la Cité Universitaire n’hésitait pas à annoncer l’œuvre comme étant  de Copi (entretemps décédé).En l’occurrence le « complot » frisait l’imposture voire l’assassinat car nombreux étaient  les  jeunes qui venaient et croyaient découvrir l’univers de Copi. Je crois que c’est cette expérience qui m’a fait décider sur le tard, de ne plus mettre les pieds à ce qui s’appelle « le théâtre » et plus particulièrement dans celui qu dirige encore en 2007 Nicole Gautier..

23.07.80 – Jacques Nolot a fait partie du ZEPPELIN et cela m’a incité à aller voir à la COUR DES MIRACLES « LA MATIOUETTE », dont il est plus ou moins l’auteur.
Dans un décor de Didier Flamand, qui a très réalistement réalisé un salon de coiffure de village tourné vers le non modernisme, Philippe de Janerand a mis en scène deux hommes, l’un, resté au « Pays » (à 40 kms de Tarbes), borné, raciste, mesquin, gagne-petit et se contentant de peu, et son frère, disparu depuis dix ans, devenu comédien et sans doute pédé à Paris, qui a, un jour, envie de revoir l’univers de ses racines.
La presse a trouvé le spectacle admirable. Moi, il ne m’a pas semblé qu’il volât très haut. Laurent Perroud, qui joue l’acteur, est par trop désinvolte. A la différence de l’HUMANITÉ, je n’ai pas trouvé son « interprétation exemplaire ». Le regard jeté sur la province est sans bonté, sans gentillesse, il sent le mépris, non seulement de la part du personnage, mais ce semble être le point de vue de l’auteur. Pour que ce mépris soit dépassé, atteigne à une dimension critique, il aurait fallu un Jean Bois. Nous en sommes loin.

27.07.80 – Sans doute croyant faire original, LA COMPAGNIE D’ARLEQUIN a choisi de transposer LES EXPLOITS D’ARLEQUIN en costumes d’aujourd’hui. Les dix piécettes exhumées du répertoire italien du XVIIème siècle par Marc-Olivier Cayre pour le Festival des NUITS D’ÉTÉ 80 à l’hôtel de Fourcy n’y gagnent rien. Les acteurs au surplus sont quelconques et l’imagination n’était pas au rendez-vous. L’ennui, par contre, y était.

AVIGNON 1980

01.08.80 – FIN DE PARTIE, HUIS CLOS, HAUTE SURVEILLANCE, HAMLET de Laforgue, ARLEQUIN VALET DE DEUX MAITRES, CAPITAINE FRACASSE, sont les titres qui tentent de m’accrocher tandis que je monte l’avenue de la République en Avignon.
Ces choix du Off ne sont évidemment pas sans sens. Ne leur font contrepoids que des titres de style café-théâtre masquant pour la plupart des ONE-MAN-SHOW, dont il faut deviner qu’il sont tels en remarquant qu’il n’y a qu’un nom d’acteur sur l’affiche.
Cela dit, ici, ce n’est pas comme à Nancy. On ne peut pas se tromper. Il y a clairement un festival. J’ai résolu de n’y passer que trois jours.
 
On m’avait conseillé de voir au Théâtre du Chapeau Rouge un spectacle intitulé MARCOVALDO d’après Italo Calvino, réalisé par LE THÉATRE SANS DOMICILE animé par Pierre Ascaride. Ils sont trois hommes qui racontent un récit assez lâche que je qualifierai de poétique et social. Ils se repassent les rôles avec habileté et ils sont de nombreux personnages, avec pourtant une dominante pour un père et ses enfants qui sont pauvres, mais les mômes ne le savent pas.
Une autre dominante, c’est ce père et deux camarades de misère causant ensemble de leurs malheurs, à un arrêt de tram. Il y a trop de littérature et, par moments, c’est longuet, mais certains instants sont de choix. L’anecdote des trois cadeaux  faits par les fils du pauvre au fils de riche qu’ils croient plus pauvre qu’eux, et qui l’est sans doute quelque part puisqu’il ne rit jamais : un marteau avec lequel il casse ses trois cent cinquante jouets de Noël, un lance-pierre avec lequel il brise les boules de l’arbre et celles du lustre de plafond, une boîte d’allumettes avec lesquelles il fout le feu à sa maison, a une valeur de parabole. Mais justement, la contestation ne va pas plus loin. Elle se noie dans une gentillesse fataliste qui ne me satisfait pas complètement.

- Le tour de chant de Jean Benguigui à la Péniche est en train de se rôder. La partie « émigré d’Algérie » y tient la valeur de deux monologues. L’accent rappelle celui d’ALBERT évidemment, mais le contenu d’un des deux sketchs est beaucoup plus grinçant. C’est l’histoire d’un Arabe qui fait le travelo à Pigalle.
La partie sans accent, elle aussi, n’est pas que drôle. L’esprit de Benguigui est assez tourné vers l’anthropophagie, le scatologique. C’est une série de petites histoires qu’il raconte avec une gentillesse apparente en maniant un certain paradoxe. A marquer d’une pierre blanche, celui du bébé qui, du ventre de sa mère, entendait et comprenait tout ce que disaient ses parents. Celui, aussi, du type qui a bouffé son pouce et qui cherche en vain à en retrouver le goût dans la chair des autres.
La partie chantée ne m’a pas parue très au point, mais il paraît que son compositeur pianiste l’avait plaqué deux  jours avant. Alors…

- Le spectacle : POUR EN FINIR AVEC LE THÉATRE est pour moi une révélation. J’y fais une bonne et heureuse connaissance avec la Compagnie Lyonnaise des Huit Saveurs qu’anime Claude-Pierre Chavanon, et grâce à eux, avec une œuvre dramatique qu’ils me font découvrir, celle de Woody Allen, à travers deux pièces très différentes et complémentaires, GOD et DEATH.
Sous le premier de ces titres lapidaires, se cache une parodie pirandellienne qu’on pourrait appeler : « Un personnage en quête d’une fin ». C’est une farce qui montre une jeune troupe américaine en train de répéter une tragédie grecque pour gagner le concours Coca-Cola d’Athènes. La Cinquième Avenue et l’Acropole s’y mélangent allègrement. Dieu apparaît sous la forme d’une « machine » détraquée. L’univers est comique par son humour noir extrêmement « juif ».
Mais l’absurde kafkaïen préside au climat de la deuxième qui montre un Juif new-yorkais éveillé en pleine nuit pour participer à une chasse à un tueur, et qui ne saura jamais quel est son rôle dans le plan mis au point par il ne sait qui.
Autant on rigole d’un rire canularesque à la première, où le metteur en scène a montré son talent dans la ligne farfelue, faisant appel à des vraies majorettes pour signifier le chœur antique -elles sont, il faut le dire, d’une étonnante efficacité-, forçant malheureusement un peu trop le ton de-ci de-là ; autant on glousse seulement dans la seconde, l’humour suintant du dérisoire sur fond de drame qu’on ne peut, bien sûr, pas prendre au sérieux mais qui dissimule mal une réflexion sur Dieu et la Mort absolument proche de mes propres pensées. J’ai regretté d’avoir trop peu vu de films de Woody Allen. Son esprit m’atteint quelque part profondément (sûrement au détour de quelque judaïcité !!!).
La Compagnie des Huit Saveurs a du punch, de l’imagination, du dynamisme, des comédiens passables. Ce ne sont pas des grands acteurs. Ils n’ont pas étudié l’art drama avec Grotowsky. Leur jeu n’est ni distancié ni dissimulé sous les degrés. Les docteurs grincheux pourraient parler de style boulevardier. Sans doute. MAIS si on admet que le contenu prime la forme, c’est un bon spectacle. Et puis ça réconforte de voir une équipe de quelque nombre. J’en ai compté quatorze au salut.

02.08.80 - Je suis allé voir VILAR EST MORT par le Théâtrographe –compagnie avignonnaise dont j’avais, vous vous en souvenez, apprécié un spectacle Adamov il y a deux ans, persuadé qu’il s’agirait d’une manifestation sarcastique sur le festival actuel. En vérité, ce que veut dire Louis Castel (qu’est-ce qu’il ressemble à Robert Marcy !) c’est bien que quelque chose n’est plus possible aujourd’hui. Mais c’est surtout comme un pieux hommage que j’ai ressenti  l’entreprise qui a le défaut d’être une évocation en phrases brèves échangées entre quatre compères, dont une commère, dans un style suranné de poétique sérieuse. Et puis curieusement, cela fonctionne assez bien, surtout après qu’on ait entendu le voix du héros en 68 et dans le monologue de la mort de Macbeth.

-Le CONCERTO DECONCERTANT DE HERBERT SCHNAPP, de et par Jean Hache, est un authentique spectacle de café-théâtre, hautement professionnel et drôle, mais qui ne vise à rien d’autre qu’à divertir. Les tendances homosexuelles et fascisantes du Groupe GRETA CHUTE LIBRE n’y transparaissent pas. Honnêtement, on passe un excellent moment en compagnie de ce musicien « illustre » ( ?)  qui donne son dernier concert et qui raconte sa vie, et qui ne fait pas oublier l’humanité de Guénolé Azerthiope s’exprimant dans le même registre, assez facile au demeurant.

-Assisté à une heure de la répétition de KEAN, le prochain spectacle que Bisson consacrera à son autocélébration.

-Revu le troisième volet de la trilogie d’Eschyle de Gelas. Pylade est devenu un homme et il a l’accent du midi. Il y a toujours de superbes tableaux, mais ça se gâche quand les acteurs causent. La musique iranienne a été remplacée par un répétitif dont Gelas affirme sans rire que ce serait la musique originale d’Eschyle « retrouvée » sur un papyrus !!! Ca a en tout cas une consonance grecque conventionnelle de film américain type très efficace !

-Voilà de la belle ouvrage. C’est beau à voir. Les acteurs savent incarner sans caricature les fantoches décrits par l’auteur. Des musiciens farceurs et ingénieux meublent les changements et soulignent les actions. Je dis bien LES actions car on n’en saurait déchiffrer une. Tout au plus y a-t-il des personnages qui vivent des aventures communes, deux hommes qui tournent avec flegme, violence et assiduité autour d’une certaine Léa qui a la décontraction des femmes des années folles. C’est une occasion pour Micheline Uzan de montrer une facette nouvelle de son talent. On s’attendrait à ce qu’elle danse le Charleston, mais cela n’arrive pas.
C’est Viviane Théophilidès qui présente ici LES MYSTÈRES DE L’AMOUR de Roger Vitrac qu’Antonin Artaud avait créé en 1927. Je dois avouer que ce type de théâtre, comme l’ensemble du surréalisme d’ailleurs, me pose, m’a toujours posé un problème.
Autour de moi, tout le monde paraissait très content du spectacle, et j’ai entendu au moins trois fois à la sortie qu’il avait donné à des gens l’envie de relire Vitrac.
Personnellement, j’ai eu sentiment d’être en face d’une belle machine tournant à vide. Je me suis beaucoup ennuyé sur la fin, trouvant que cette histoire invraisemblable n’en finissait pas de s’étirer au gré d’une mise en scène riche en joyaux, mais pas tellement rythmée.
En vérité, il est clair qu’à l’époque de la Révolution, aux lendemains qui devaient chanter, cette forme d’absurde, de non logique, de coq sautant à l’âne, de débilité intellectuelle appuyée, avait une valeur subversive. C’étaient les enfants des bourgeois qui contestaient les perversités de leurs pères. Et sans doute entendaient-ils que leurs offensives ne soient perçues que par des initiés. Sûrement il y avait des clefs, mais surtout, il y avait une pudeur. On réglait ses comptes de génération à génération MAIS ENTRE SOI : pas question que la classe ouvrière ait accès à cette auto condamnation. Et c’est pourquoi la lecture des œuvres au premier degré faisait apparaître une agressive absence de contenu. Le message n’était pas : « Nous n’avons rien à dire » mais « IL N’Y A RIEN À DIRE ». L’adhésion au surréalisme aboutissait, selon les tempéraments, à deux  issues : la désespérance et même LE SUICIDE pour ceux qui ne parvenaient pas à rejeter leur acquis culturel (Roussel, Crevel) ; et l’adhésion au communisme pour ceux qui étaient capables de faire le saut de la camaraderie avec des inégaux d’hier (Maïakovski, Aragon), cette adhésion pouvant n’être d’ailleurs qu’un MOMENT DE VIE.
Il est très curieux qu’aujourd’hui des bourgeois passés jeunes au communisme en reviennent par le biais de cette école, et je pense que ce qui les y séduits, ce sont précisément les murs de brouillard dont elle enveloppe ses produits. Evidemment, ces choix  vont dans le sens de la grande détresse des « intellectuels communistes », c’est-à-dire dans le sens de la mode ! On peut se demander si ces intellectuels, au demeurant, n’auraient pas été réinfectés par le virus bourgeois et si leur complicité avec l’univers de Léa, avec sa vie futile, n’aurait pas le sens d’un retour à leurs sources sociales.
Pour MOI, heureusement, la désespérance exaltée n’est que le signe d’esprits confus. Tel qu’il est, le spectacle de Viviane Théophilidès signifie que la militante a démissionné et qu’individuellement, elle s’est engagée sur la voie suicidaire. Mais elle n’a pas pour autant INVENTÉ une forme de protestation. Elle s’est réfugiée dans un monde rétro dont le désespoir est maintenant historique. Elle se mord la queue bourgeoisement avec les moyens de sa grand-mère.
SI CELA AVAIT LE SENS QU’IL FAUDRAIT RECOMMENCER L’HISTOIRE, et « tout repenser Papa ! », il faudrait pavoiser ! Hélas, je crois qu’elle n’a pas DRAMATURGISÉ son propos, qu’elle n’a voulu qu’épater ses frères, c’est-à-dire les bourgeois. Son bébé géant n’intéressera jamais le peuple, mais il sera sûrement avantageux pour sa carrière. Elle a fait un beau spectacle avec un « texte » qui a probablement recélé son contenu d’explosif en 1927 et qui, aujourd’hui, est totalement récupéré, aseptisé, dévitalisé !
Mais je cause comme un vieux con. Les jeunes y puisent peut-être quelque chose comme une nourriture. Peut-être le Monde doit-il repasser par là…

 Je quitte Avignon pour un mois de vacances à Bele-Ile
Retour à Paris par ue visite au Lucernaire

30.08.80 – Le HAUTE SURVEILLANCE du THÉATRE DU REGARD 9 doit bien jouxter la centième quand je me décide à lui rendre visite au Lucernaire. A l’heure où tant de jeunes équipes « découvrent » culturellement les auteurs qui, hier, s’insurgeaient contre des cultures antérieures, il était logique que l’une d’elles remontât à Genêt et, au-delà de ses BONNES trop galvaudées, à ce HAUTE SURVEILLANCE de 1947 que l’écrivain souhaita par la suite ne jamais voir remonter.
Cette représentation, au demeurant de haute tenue, m’a inspiré quelques réflexions. D’abord au sujet de la VIOLENCE. Quand on songe que celle qui s’exprime dans la pièce a choqué lors de la création, on mesure à quel point se taper sur la gueule, voire s’entretuer, est devenu banal entre-temps. C’est que le spectateur de 1947 vivait dans la croyance qu’il venait de sauver la civilisation face à la barbarie nazie. Il était un agneau à qui l’on assénait cet univers carcéral, à qui ON RÉVÉLAIT que des caïds y faisaient la loi, d’autant plus respectés qu’ils étaient plus criminels, plus brutaux, plus proches de la bête.
On lui faisait aussi découvrir d’étranges mœurs sexuelles, des bizarres connivences entre détenus et surveillants. En vérité, ce monde qui ignorait les goulags, qui n’avait pas encore fait de la torture un art, et qui ne se posait pas constamment la question du POUVOIR, recevait un coup de poing dans la gueule. « Voilà ce qui se passe dans les prisons françaises », lui dénonçait-on.
Genêt, cela dit, m’a toujours paru être le roi de la transposition. C’est grâce à sa POÉSIE que la bourgeoisie a pu récupérer le reportage. Les trois êtres qui s’agitent à l’intérieur d’une cellule s’entredéchirent COMME S’ILS JOUAIENT. Et, en vérité, c’est un jeu auquel ils s’adonnent, fait de sentiments mutuels ambigus, (aussi bien dans l’amour que dans la haine) un passe-temps à fond de réalité, mais une réalité toujours dépassée. Une réalité receleuse de questions : cette femme, dont les trois lascars (et même le gardien) disposent comme d’un objet , est-elle vraiment à « la visite », dehors, ou est-ce celle qui est tatouée sur le corps du caïd et inspire les deux autres pour leurs ébats homosexuels ? Est-ce par « sacrifice », parce qu’il sait qu’il va passer à la guillotine, que le héros feint de croire qu’elle le trompe, et la largue ?
Ce jeu, il faut le dire, est singulièrement intellectuel. Je pense que c’est le style admirable de ce soi-disant illettré, qui tient sous son autorité ses deux partenaires, qui a aidé, en 1947, à ce que passe la pilule. Il y a un décalage évident entre la personnalité des personnages et leur langage. Cela m’a gêné. Cette littérature ne passe pas pour moi.
De même que passe assez mal pour moi le choix des acteurs. Je ne sais pas qui joue quoi, puisqu’au Lucernaire, on ne juge pas utile de vous procurer une distribution. Ils s’appellent Claude Barichasse, Henri Goossens, Jean Soumagnas, Gérard Touratier. Ils ne sont pas assez balaises. Aujourd’hui, pour jouer ces rôles, il faudrait des punks, qu’on les sente DANGEREUX. Eux ont beau faire des efforts de brutalité, ils n’arrivent pas à inquiéter.
Cela dit, la mise en scène de Pierre-Antoine Villemaine, qui me paraît se référer à une solide tradition classique pour la direction d’acteurs et même pour l’inspiration des transpositions indiquées par Genêt, est rigoureuse. Il a su éviter les écueils d’une œuvre qui, comme HUIS CLOS qui date de la même époque, joue constamment sur le haut du diapason. Le côté « faux » de la gestuelle va dans le sens de la transposition voulue par l’auteur.
Bref, c’est une reprise intéressante, notamment parce qu’elle montre à quel point ce qui était à la limite du possible en 1947 se consomme aujourd’hui sans agitation.
FRANCE SOIR, LE QUOTIDIEN, LES NOUVELLES LITTÉRAIRES, L’EXPRESS, V.O., LE PARISIEN etc. sont d’accord pour admirer « la perfection formelle », la « grande poésie » de la pièce « très belle et très forte », « exaspérée, provocante, douloureuse et terriblement humaine… A l’image de Genêt ». Oui, à l’image d’un malfaiteur qui s’est très bien débrouillé pour s’en sortir, avec une intelligence et une malignité auxquelles il faut rendre hommage. Un Mr Hyde devenu Mr Jekyll avec la bénédiction des bons penseurs. Il est vrai qu’il ne « fait pas » de politique !

30.08.80 – Toujours au Lucernaire à 22 h 15, une certaine Nina Kethevan, « Américaine d’origine russe » qui tient de la Micheline Uzan de La Religieuse Portugaise et de la Polia Janska de La Voix humaine avec, par moments, le phrasé de Michel Vitold excité, s’est prise de passion pour LE JOURNAL DE NIJINSKY et nous en livre sa « lecture » avec amour. Sa nostalgie est évidente. Son « âme russe » lui donne la clef de la communication avec son héros. Elle a incontestablement une présence et son émotion contenue « passe » selon une atmosphère à la Pitoëff. Bref on est en pleine « russoïcité » !!! Des chœurs aident à insuffler la magie de la transmission.
Il est seulement dommage qu’apparemment Nijinski écrivain n’ait pas été à la hauteur de Nijinsky danseur. Guetté par la folie imperceptible ici, mais dont on sent qu’elle va affleurer, aliéné par un amour de Dieu presque profanateur car, à la limite, il plaçait LUI et DIEU sur un même plan, il pressent quelques notions politiquement justes, il dit son amour de l’humanité (mais oublie de citer l’Allemagne dans les pays qu’il aime) et sa haine de la guerre. Mais sans jamais dépasser le niveau sentimental. Il n’explicite rien. Il est « impressionné ».
Les meilleurs moments de ce Journal au Premier degré sont  ceux où il règle ses comptes avec ses contemporains : Diaghilev, qu’il déteste (et dont il écrit le nom avec une faute pour bien marquer qu’il en a oublié jusqu’à l’orthographe) Stravinsky, qu’il juge arriviste, son imprésario et amant, Directeur des Ballets Russes, qu’il méprise et hait. Par contre, il aime et admire Tolstoï.
Ce Journal fut, il faut le préciser, écrit en Suisse pendant la guerre 14-18. Danser pendant cette période était impossible. Peut-être les choix de Nina Cathevan expliquent-ils mon impression insatisfaite sans quoi on se demande pourquoi Miller aurait pensé que ce journal était « un des quelques livres indispensables que j’emporterais sur une île déserte ». A l’occasion je le lirai.

04.09.80 – Au Café de la Gare, la FENOMENAL BAZAAR ILLIMITED présente une épopée Waterproof » de Christina Pereira et Guénolé Azerthiope intitulée « la Transatlantide ».
Cette « création mondaine » raconte l’Odyssée d’un intellectuel et d’un manuel qui ont eu l’idée de se mettre dans la poche la victoire d’une course transatlantique, en construisant deux bateaux, un pour le départ et un pour l’arrivée. Entre les deux, les lascars ont pris l’avion et nous vivons avec eux les derniers jours de l’aventure qu’ils passent à quai, à Newport, en écoutant à la radio où en sont les concurrents qui font vraiment la course, pour être prêts, à la faveur d’un brouillard artificiel, à surgir au bon moment en tête du peloton.
C’est un sujet rigolo et les deux complices s’en sont donnés à cœur joie, bien aidés par François Borysse, dont la prestation en savant faussaire est très remarquablement référenciée.
Azerthiope lui-même joue Neptune et il est grotesque à souhait. Pereira, bien sûr, joue le manuel. Il n’a qu’à paraître. Jocelyne Quentin est très convaincante en sirène qu’une opération transforme en femme, et l’apparition de Dominique Spot, en star du muet, est plaisante.
Voilà une soirée où l’on rigole bien. Une soirée pas dérangeante pour qui que ce soit, même si les compétitions de ce type y sont un peu malmenées, même si, en survol léger, sont évoqués des problèmes d’aujourd’hui, comme ceux (je cite) de « l’adolescence difficile, de la maternité désirée, du mariage forcé, de l’impuissance du pouvoir, des transsexuels, des greffes d’organe, du travail, du logement, du quotidien, de l’ambiguïté du sport, de l‘argent, de la publicité et ses compromissions, de la famille, de l’amour, de la « zoofolie », des médias »…
Ouf ! Cette liste est bien sûr trop longue pour être honnête et elle trahit que l’équipe ne se revendique plus SUBVERSIVE qu’au niveau du signe. Nous sommes mis en présence d’un charmant show. L’homme Azerthiope reste peut-être « gauchiste » quelque part, mais ça ne se voit plus.

05.09.80 – A l’occasion de l’ouverture à Francfort du Theater am Turm, un groupe français, appelé PARAPLUIE, composé d’élèves de Lecoq et dirigé en l’occurrence par Philippe Gaulier, a pondu, sous le titre « début », un gentil spectacle de circonstance qui permet aux jeunes artistes de montrer ce qu’ils savent faire.
Honnêtement, il y a des talents dans cette équipe et, au niveau audition, cette soirée disparate est une réussite. On a envie que maintenant ils montrent, ces jeunes gens qui ont acquis une technique maîtrisée, s’ils ont envie d’être autre chose que des instruments entre les mains des autres.

Publié dans histoire-du-theatre

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