Du 12 mars au 19 avril 1980

Publié le par André Gintzburger

12.03.80 – J’ai assisté à la mise en espace, au Théâtre Ouvert, de CARTAYA avec la stupéfaction de quelqu’un qui se demandait comment il était possible qu’une telle entreprise ait pu un jour être décidée. Et puis j’ai réfléchi et, bien sûr, elle s’inscrit dans le « complot ». Qu’est-ce que le « complot » ? C’est la Société secrète à la botte du Pouvoir qui réunit des intellectuels et des journalistes dans une collusion objective avec des penseurs de l’opposition, pour que soit distribué l’Opium à la frange de la bourgeoisie qui risquerait encore de penser politiquement, donc subversivement, en dérangeant les billes des magouilleurs professionnels !

Voyez comme il est habile, ce Philippe Minyana (né à Besançon en 1946, de parents qui lui ont donné le prénom du Maréchal déchu) : sa théorie de femmes fileuses fait référence à l’univers du Lorca de LA MAISON DE BERNARDA ALBA, et aussi, bien sûr, à la mythologie grecque. Son curé inquisiteur est une caricature digne d’un écrivain des Pays de l’Est. Et son carabinier impassible devant les agressions de la putain est une illustration de l’obéissance aveugle telle que le Franquisme l’exigeait de ses serviteurs. La femme libre et insolente qui se gausse des conventions (mais sera punie) est un clin d’œil aux féministes. D’ailleurs, sa pièce comporte la proportion inverse de d’habitude quant aux nombre de rôles de femmes (6) et d’hommes (2). Comme il y a sur le marché plus de chômage féminin que masculin, cela facilitera le montage. Et quant au style imagé, « nourri de bon lait crémeux blanc et chaud sortant d’un bon sein lourd et sain » (je parodie), il évoque à la fois Anouilh et Péguy, Delteil et Giono dans une « poétique » que je trouve à bon marché, mais qui aide à envelopper le paquet sous une chape de degrés apparents, en vérité dans un sac à malice où le spectateur est convié à puiser les éléments disparates qui lui sont fragmentairement dispensés pour essayer de s’y retrouver (Fi !) l’anecdote ! Bref, ce salmigondis est complètement de nature à enchanter les comploteurs avec son « politique » rétro noyé dans le folklore. Ils peuvent se réjouir : une fois de plus, au théâtre, ON ne leur aura rien dit.
Viviane Theophilides a accentué dans ses indications le jeu en référence aux données fournies par le tâcheron de la plume pondeur : son curé, son carabinier et la servante de l’héroïne, ainsi qu’une des fileuses jouant réaliste historique. Les autres, et elle-même, se composent en Erénnies d’opérette avec voix truquées. Une bande son rappelle que la mer est proche. La choix de Liliane Rovère pour jouer Tara, le rôle principal, ne peut s’expliquer que de deux manières : elle couche avec ou elle lui a été imposée par l’auteur qui couche avec, irritante, suffisante, prétentieuse et maladroite, cette  nana devrait commencer par aller apprendre à articuler avant d’avoir l’impolitesse de s’imposer sur une scène pendant soixante-quinze minutes. On se demande ce que Michèle Uzan fait, avec un petit rôle, dans cette affaire !

18.03.80 – Je suis admis avec quelques rares privilégiés à assister (à Nancy) à une présentation de ce que sera le futur spectacle du Groupe 4 L 12 : CAUCHEMAR À 4 L 12 LA VEILLE DE SES NOCES. Honneur insigne, car on sait l’exigence de cette troupe vis-à-vis d’elle-même, et son angoisse –sinon sa réticence- à passer du stade du travail en cénacle à l’exhibition. Il m’est arrivé d’ailleurs de me demander si le système de pensée de Michel Massé ne lui faisait pas regarder la représentation devant le public comme une corvée hélas nécessaire, l’important à ses yeux étant la recherche entre soi d’un équilibre dans la vie obtenu par un défoulement proche de la folie durant les séances mystérieuses où il s’enferme des heures durant avec ses camarades.
Ce qui frappe au surplus dans le résultat provisoire montré, c’est qu’on s’y sent ramené dans un univers de l’enfance où n’importe quel objet peut servir de support à un jeu, où n’importe quelle situation peut être travestie au gré de l’imagination de l’instant, où la continuité des actions entreprises répond à une logique qui est parfaite et en même temps absurde, imperméable à celle qu’ont apprise les adultes, et où les gestes, les cris se hissent jusqu’à ce degré d’excitation qui fait généralement sortir les parents de leurs gonds, et les incite à punir parce qu’ils ont peur d’être dépassés par ce qui devient incontrôlable.
Incontrôlable ? Ce n’est certainement pas le cas des faux grands gamins du 4 L 12. Chacun mène SA partie, joue SON ou SES personnages à SA manière et selon SA folie, mais le chef d’orchestre Massé a veillé à multiplier les points d’orgue où tout le monde se regroupe avec discipline, et il n’y a pas la moindre improvisation dans les itinéraires qui s’interconnectent trop naturellement pour que ce ne soit pas au fil d’une rigoureuse partition.
Vous me direz : « Alors, c’est un nouveau CONCERTO ? » Eh bien oui et non, mais dire clairement où est la différence, à part le fait que les anecdotes de base sont différentes –ici, en gros, un concert farfelu, là une noce confrontée à une colonie de vampires-, n’est pas aisé.
Je ne peux que livrer mes impressions, à savoir que je n’ai pas du tout éprouvé qu’il s’agisse d’une ressucée, et qu’il m’a semblé au contraire que la troupe avait su se dépasser elle-même et réussir l’impossible, c’est-à-dire, dans une ligne qui paraissait une voie de garage, se renouveler complètement.
Incontestablement, ce CAUCHEMAR est un plus GRAND spectacle que le CONCERTO. Il est plus parfait. On n’a pas envie de parler d’un canular, et je pense que cela vient d’une plus grande profondeur des contenus. Je ne pense d’ailleurs pas que l’équipe ait voulu SIGNIFIER des messages. Mais soit qu’elle ait mûri, soit que sa démarche l’ait incitée à se situer davantage, il est certain que le fonctionnement de ce CAUCHEMAR est par moments « politique » quelque part. Un des grands instants du spectacle est la vente aux enchères aux spectateurs des comédiens par eux-mêmes. « Le coup du Dr Faust », quand ils choisissent l’orgie sur cette terre, une orgie qui débouchera sur un angoissant, interminable échange des partenaires, en est un autre –et c’est là dessus que la soirée s’achèvera, sur une note forte où le mot FAIM devient cosmique-… Attention : que ces lignes ne vous donnent pas le sentiment d’un CAUCHEMAR moins drôle que le CONCERTO. Au contraire, les gags sont innombrables et tous plus farceurs les uns que les autres. Les références « culturelles » (à Dracula, aux musiques de films d’épouvante, aux westerns, à tout ce qui fait la nourriture quotidienne des enfants) sont lisibles, et JAMAIS faciles.
Le rythme est beaucoup plus soutenu et les baisses de tension sont rares. Bref, je crois que c’est un spectacle important, une réussite presque parfaite, un pavé génial dans la mare opaque qui nous environne.
Le 4 L 12 a encore trois mois pour bichonner son bébé. Je trouve ça beaucoup. Il ne faudrait pas que l’enfant s’assèche avant d’être accouché. Sincèrement, tel qu’il est, on donnerait neuf sur dix à ce CAUCHEMAR. Je ne suis pas certain que ce soit une bonne chose que de tenir à le hisser au dix sur dix. De toutes manières, cette troupe TIENT une forme d’art originale qui puise sa contestation au plus profond de nos racines, là où les psychanalystes guettent nos souvenirs. Justement, elle ne cherche pas à ramener les souvenirs à notre entendement d’adultes, mais à nous aider à replonger dans l’UNIVERS où TOUT ÉTAIT POSSIBLE, celui de cette créativité que tout notre système d’éducation occultera ensuite ! C’est sans doute pour cela qu’elle me plonge dans un tel bonheur !

19.03.80 – Hélas, les soirs se suivent et ne se ressemblent pas. Au Chapiteau Bleu du Forum des Halles, Fabio Pachioni présente LA VIE REVÉE DE W. B. et c’est un monument d’ennui. Pourtant, le personnage qui a inspiré l’idée du spectacle, Wolfgang Borchert, est en lui-même assez fascinant puisqu’il s’agit de l’auteur de DRAUSSEN VOR DER TÜR, cette pièce écrite juste après la guerre et qui montrait le retour d’un soldat allemand dans un foyer détruit où plus personne ne souhaitait le revoir, sur fond d’une société déboussolée sortant à peine, et mal, des illusions et du cauchemar nazis, soudain culpabilisée après s’être crue race des Seigneurs. L’œuvre surgissant au milieu des ruines rendait un son de sincérité et d’authenticité que dramatisait encore la mort de l’écrivain qui, n’ayant guère pu s’exprimer durant les années de la dictature, n’avait eu que deux ans pour jeter son cri. Mort sans doute naturelle, d’ailleurs, car l’homme était gravement hépatique, mais quand même certains à l’époque parlaient de suicide. L’un et l’autre ne sont pas inconciliables, un malade pouvant se tuer en ne se soignant pas.
Pacchioni et un certain Claude Broussouloux ont fouillé dans la vie réelle de Borchert pour en tirer, je cite : « un parcours onirique qui ramène en surface des événements exacts. » Le résultat est une série de tableaux qui oscillent entre le son et lumière de reconstitution réellement historique ou pseudo, et une espèce d’évocation dans un style poétique désuet qui veut rappeler celui de l’auteur, de moments de sa vie (qui ne m’ont pas paru spécialement intéressants par rapport aux personnages, ni originaux par rapport à la réalité allemande).
De temps en temps, une belle musique romantique vient souligner des moments qui, du coup, passent avec efficacité.
Le dernier tableau, projeté, est sobre et beau. Mais tout le long tableau du tripot bordel est chiant, la ronde des prisonniers est d’une banalité écoeurante, la relecture de DERRIERE LA PORTE ne décolle pas etc… etc… C’est un spectacle qui comporte des instants de talent mais qui, dans l’ensemble, ne fonctionne pas. Edmond Vulliaud, qui joue Borchert, a un beau physique d’aryen blond. Il pète de santé ! Autour de lui, une troupe de sept faire-valoir s’agite dans une gestuelle au point, mais sans personnalité, esquissant parfois un début de jeu avec des accessoires comme dans le regrette SOLEIL FOULÉ PAR LES CHEVAUX, mais tournant à chaque fois court ! Peut-être faut-il déplorer que Pacchioni ait voulu « rêver » cette vie au lieu d’en tirer ce qu’elle a eu d’exemplaire, c’est-à-dire faire de l’Art au lieu de rendre hommage. On ne tire pas LECON du spectacle. Quel est donc l’intérêt de l’entreprise ?

20.03.80 – Voici, au prix d’un voyage à Marseille –dites que je ne suis pas sérieux- le GRETA CHUTE LIBRE au Mini Théâtre dans un spectacle intitulé : GLACES. Le titre est justifié puisque le décor représente un jeu hétéroclite de vitres transparentes plus ou moins opaques pour certaines et de miroirs, assemblés de façon surréaliste et cependant fonctionnels, puisqu’au bout de peu de temps, grâce en partie à la bande son, nous savons où sont les fenêtres, les portes, l’arrière pièce et même l’ascenseur. Dans cet univers meublé de deux fauteuils, d’une chaise de bébé sur laquelle trône une vieille machine à écrire, et d’un magnétophone omniprésent, vivent deux hommes, un « maître » nommé Karl et son « serviteur » appelé Kurt. Leurs comportement évoquent THE SERVANT de Losey, le valet étant excessivement servile mais possédant le POUVOIR réel sur son patron qui, nonobstant, s’amuse à l’humilier et à le submerger d’ordres pour le plaisir de le voir obéir. Le titre du spectacle est un signe : ces deux êtres sont complémentaires, se mirent l’un dans l’autre, sont thèse et antithèse, doubles en somme. Le « drame » anecdotique vient, du reste, de ce que Karl DOIT partir. Les deux acteurs qui jouent cette CRÉATION N° 5 s’appellent Jean Hache et Dominique Leconte, mais le programme n’explicite pas qui est Karl et qui est Kurt. Qu’importe : tous deux sont clairement homosexuels et possèdent de leurs corps une totale maîtrise. Leurs jeux sont exécutés impeccablement, avec un dignité toute britannique et un sérieux extrême. Le choix des noms et le climat du spectacle, dangereux quelque part, trahit une fascination allemande, je dirai même nazie. Authentiquement, j’ai eu le sentiment d’être en présence d’une démarche fasciste. Même si, au fond, il s’agit d’un narcissique duel entre un homme et SON double, il n’en reste pas moins que tout est fondé sur un rapport de forces, sur une mainmise entrecroisée, avec violence sous-jacente affleurante et pédérastie digne, ce qui va dans le même sens. Les musiques qui ponctuent les moments et les soulignent, rendent des sons virils et romantiques, y compris quand une chanteuse wagnérienne vient meubler le vague à l’âme de Karl, qui part et revient, on ne comprend trop pourquoi. « Vas-y, la vieille », dit-il en faisant tourner la bande.
Est-ce par origine ou pour s’amuser que les deux complices s’expriment souvent en russe blanc de fantaisie, comme s’ils jouaient quelque CRIME ET CHATIMENT ? Je n’ai pas bien compris le sens de cette dimension, à moins qu’il ne s’agisse de complaisance, qu’ « on » ait voulu montrer ce qu’« on » savait faire. Il y a dans ce spectacle, par moments irrésistible et très fort, au bas mot une demi-heure de trop (sur quatre-vingt-dix minutes !) au cours de laquelle les deux acteurs « meublent », par des morceaux de bravoure qui leur permettent d’exhiber leurs panoplies personnelles de gags. Trop c’est trop, et on finit par s’ennuyer après avoir été charmé. Il se peut que la parodie dostoïevskienne fasse partie de cette exhibition, dont le défaut principal est qu’elle rabaisse l’épopée à un niveau de café-théâtre.

21.03.80 – Il existe désormais une catégorie de spectacles à un personnage qu’on ne peut décemment pas appeler des « one-man-show ». Entendez-moi : il y en a toujours eu, en ce sens que la démarcation passe par le fait qu’il s’agit d’authentiques représentations théâtrales, c’est-à-dire ayant des exigences supérieures à celles que revendique le « Café » théâtre ?
Mais cette saison-ci -crise oblige sans doute- je trouve qu’ils se multiplient de « Conversation chez les Stein » en « Silence à Soi », de « Lili Camlamboula » en « Albert » et de « Marie de l’Incarnation » en « Rude Journée en Perspective ». Dernier né du Théâtre du Chapeau Rouge, ce « texte » (je mets le mot entre guillemets car il ne doit guère comporter plus d’une centaine de mots) est dû à Pierre Pradinas et à Yann Colette qui le revendiquent à égalité. C’est le premier qui a fait la mise en scène et qui, de la cabine de régie, « joue » avec la bande sonore. C’est le deuxième (vous savez : c’est le borgne de BABYLONE) qui joue. Privés de leur auteur habituel Alain Gautré, les deux complices ont perdu une part de leur folie et l’histoire qu’ils racontent ne déraille sur aucun onirisme. C’est la (ou les) journée (s) d’un Professeur de musique qui a pondu il y a dix-neuf ans une symphonie dont personne n’a voulu, et qui rêve qu’il la dirige à New York devant un parterre de célébrités. Ce malheureux, on le voit d’abord s’éveillant, dégonflant une poupée gonflable et la glissant dans sa serviette à partitions, faisant sa toilette, sortant de chez lui, traversant la ville à pieds et en autobus, arrivant chez son élève, martelant le rythme d’un exercice sans âme, puis, rentré chez lui après une nouvelle traversée de la ville, écrivant au sous-secrétaire à la Culture pour se plaindre de la non prise en considération de son œuvre, sollicitant le directeur des J.M.F. en vain, puis enfin fantasmant le concert américain.
Cette symphonie, on l’entend, composée d’un amalgame de notes et de bruits piqués à des radios. C’est un peu l’univers du Psychopompe d’Azerthiope, mais avec moins de gags extérieurs et davantage de contenu apporté de l’intérieur par l’acteur qui exprime pratiquement tout en mime et en pantomime, à tel point que j’ai cru qu’il venait d’une école à Marceau ou Decroux –et il n’en est rien !-, avec une très sincère humanité. En vérité, c’est une œuvre sur la solitude de l’homme coupé des collectivités et (peut-être à l’insu des protagonistes) une critique d’une Société capable de reléguer dans un tel abandon, dans un tel isolement affectif et culturel, un être humain.
Le pire, c’est que ce laissé-pour-compte se contente de son sort, l’accepte, n’imagine pas qu’il pourrait vivre autrement. Sa médiocrité débouchera un jour sur la mort et il ne laissera ni traces ni souvenirs.
Comme je l’ai dit, le texte n’est pas bavard et si j’ai perçu ce dénuement, ce pathétique, cet appel à autre chose et non pas un exposé clinique, c’est parce que l’acteur « fait passer » le message. Sa performance est éclatante, mais sans ostentation. Et même, elle est parfois un brin maladroite, ce qui la rend gentille.
Et puis, il n’abuse pas d’effets avec son œil manquant. On arrive même à ne plus y faire attention, ce qui n’était pas le cas dans les précédents spectacles. Honnêtement, UNE RUDE JOURNÉE EN PERSPECTIVE n’est pas un GRAND spectacle. Il est trop au premier degré pour cela. Mais c’est un spectacle touchant, un morceau choisi de bifteck bien saignant, une tranche de vie boul’ d’Hum… et puis la preuve qu’il y a tout de même des jeunes gens qui se posent des questions.

25.03.80 – Que Catherine Dasté ait un compte à régler avec ses parents au point de déplorer qu’ils aient un jour fait l’amour, ce qui eût pour conséquence de l’engendrer, c’est son problème. Qu’elle ait éprouvé le besoin, l’envie, d’exhiber publiquement cette rancœur intime au point d’en faire un spectacle, je ne trouve pas ça très sympa, mais après tout, en ces temps où les artistes semblent ne rien avoir à dire d’autre que « ça va mal, soyons désespérés », pourquoi pas ? Où le bât blesse, c’est que AUX LIMITES DE LA MER est un exécrable spectacle, prétentieux de surcroît, car il se veut « total » ! En vérité, cette totalité-là est faite de la juxtaposition de moments musicaux (banals, mais c’est ce qu’il y a de mieux : Le groupe SPRAT sait jouer du rock et y mettre les décibels nécessaires et sa chanteuse, Catherine Ringer, a une belle plastique et une voix juste), gestuels (faits de déplacements vifs ou mous, c’est selon, à la motivation illisible), chorégraphiés, (assumés par une certaine Marcia Muretto dont le corps tout entier respire la stupidité et le visage l’antipathie) et théâtraux (si j’ose dire puisqu’ils consistent en un dialogue balbutié entre la précédente qui, avec un horrible accent sud-américain, est insupportablement incompréhensible, et un certain Serge Maggiani, qui a l’air d’un demeuré, même quand sans raison apparente il cesse d’ânonner pour s’exprimer en une langue « coulante » où la mer, chère aux femmes prêtresses, tient une place de choix.)
J’allais oublier que le lien, entre ces disciplines plaquées côte à côte, est fait de silences interminables, destinés sans doute à inculquer aux spectateurs que ce qu’on leur inflige est DENSE. Pour moi, je me garderai de juger la démarche –qui m’est très étrangère- mais j’affirme que l’exécution est débile, et trahit chez Catherine Dasté un très grave manque d’imagination créatrice. L’ennui distillé aux spectateurs de Sartrouville n’est certes pas de nature à leur inspirer la passion du théâtre.

27.03.80 – Il y a quelquefois des cas où nos médiateurs distributeurs d’opium se laissent avoir par un spectacle qu’ils n’auraient politiquement pas dû soutenir, et où, malgré les consignes, ils disent à leurs lecteurs ou auditeurs : « Allez-y, c’est formidable ».
ATTENTION AU TRAVAIL, présenté par le Théâtre de la Salamandre, est un spectacle réjouissant parce qu’il prouve qu’en 1980 il y a encore des équipes qui se préoccupent de traiter au théâtre de la VIE. Je veux dire de la vie d’aujourd’hui. De celle des petites gens sans histoire, ceux qui sont exploités, qui existent en tant que force de production, et deviennent des déchets encombrants dès que la société du profit n’a plus besoin d’eux. Gildas Bourdet nous fait beaucoup rire avec ce thème pas drôle. Ses sketchs sont conçus pour cela. Certains baignent dans l’humour comme celui du « Peintre et l’Ouvrier », qui, en quelques traits, définit le précipice qui sépare les classes sociales ; celui de l’EMBAUCHE, où le rapport employeur/employé est inversé. D’autres sont plus directement cruels, comme celui de la Bouchère qui, larguée par son mari, perd en même temps son emploi et ses moyens de subsistance ; ou –quoi qu’il amuse- celui de l’enfant qui réclame une nourriture que sa mère ne peut lui donner.
Certains mêlent les univers : des clowns rencontrent une fille qui veut se pendre et l’aident à le faire parce qu’elle n’y arrive pas toute seule. Trois filles plongées dans le monde des vacances s’y emmerdent… ATTENTION AU TRAVAIL a l’immense mérite de rendre un parfum d’authenticité.
A la différence de LA JEUNE LUNE TIENT LA VIEILLE LUNE TOUTE UNE NUIT DANS SES BRAS, du Théâtre de l’Aquarium, il est éclatant qu’il ne s’agit pas du résultat d’enquêtes menées à l’étranger (je veux dire en « milieu différent ») par des intellectuels bourgeois, mais bien de la transposition sur scène d’histoires vécues (pas par les acteurs eux-mêmes sans doute, mais par des gens de LEUR CLASSE SOCIALE : je suis prêt à parier que CES acteurs-là sont fils de vrais prolétaires). C’est sans doute ce qui explique que le spectacle ne soit pas REVENDICATIF.
Il CONSTATE. A nous de tirer des leçons. En vérité, il y a dans le spectacle une scène didactique et elle est fantastique : on y voit une patronne expliquant minutieusement le fonctionnement d’une machine à vapeur avec l’aide d’un jouet, et concluant, en tapant dessus, que le plus grand mérite de cette merveille est qu’elle lui appartient. Présenté au T.G.P. dans un décor simultané gigantesque qui a dû coûter chaud –mais pour une fois, « tant mieux-, ATTENTION AU TRAVAIL est un événement qui classe Gildas Bourdet, après MOLIÈRE et MARTIN EDEN, au premier rang de nos réalisateurs, et son Centre Dramatique dans un dimension à part. Si nos critiques ont loué unanimement ce brûlot, c’est parce que son EVIDENCE le situait au-delà des querelles partisanes. L’attaquer eût été indécent.

03.04.80 – Je suis a Helsinki et j’assiste à un DON QUICHOTTE en suédois par un Théâtre National de Malmö qui participe au même festival que le 4 L 12 que j’ai accompagné ici.
Visiblement, il a fallu utiliser les acteurs de la troupe. Don Quichotte est un peu trop petit. Sancho n’est pas assez gros.
Il paraît que la pièce est de Boulgakov. Il m’a semblé qu’elle minimisait les propos de Cervantès : le héros, carrément cinglé, n’a en face de lui que des farceurs qui lui font des niches. La mise en scène donne joyeusement dans l’espagnolade d’opérette. La convention domine tout. Pas exaltant.

15.04.80 – L’authenticité étant chose rare à notre époque, son apparition sur une scène étonne et enchante. Le secret du succès étant de réussir à raconter une expérience personnelle qui recoupe quelque part tout ou partie de la sensibilité collective, Michel Boujenah a fait mouche en racontant avec gentillesse son itinéraire de petit Juif tunisien évacué, « parce qu’on partait », vers Sarcelles, et revenant au pays de sa naissance « en touriste » vingt ans après. Bien sûr, son histoire plaisante, mais qui n’est pas que drôle, atteint intimement les Juifs d’Afrique du Nord et, par extension, les pieds-noirs. Mais au-delà elle témoigne pour tous les ballottés de l’humanité. Remarquez bien qu’aucune agressivité n’est recélée par ALBERT. Il ne revendique pas, ne réclame rien. Et même, il a l’air content d’avoir à s’adapter à un milieu nouveau. Il se démarque de ses parents dont il chine les tics ancestraux. IL ACCEPTE SON SORT et son constat est tout à fait distancié. Son identité lui confère une originalité, une personnalité, mais à un niveau qui reste folklorique (ne voyez rien de péjoratif dans ce mot employé ici, faute d’un meilleur pour faire image). En vérité, il ne dérange pas et ne s’affirme pas dérangé.
Pour commenter son jeu, on a envie de dire qu’il est mignon. Pourtant, cela va plus loin en profondeur. Cette acceptation pourrait n’être que résignation. L’eau dort mais la MÉMOIRE est vivace. La série de sketchs montrés prouve un sens aigu de l’observation et l’entreprise suppose le souci de garder le SOUVENIR. Elle s’inscrit donc dans la problématique juive et je pense qu’elle divertit les Aryens, un peu comme les « histoires juives » les font rire. Ils sortent du Petit Montparnasse en pensant que « c’est bien juif », mais leur antisémitisme ne peut pas être conforté parce que c’est charmant.
Les cinq dernières minutes cependant tranchent avec le reste. Albert y stigmatise l’oppression bourghibiste et se revendique frère des étudiants arabes pourchassés par la police, voire massacrés par un pouvoir impitoyable. Cette fraternité ne va pas sans ambiguïté, car elle peut comporter une leçon administrée à ceux qui l’ont chassé, lui, jadis, et qui ont troqué un colonisateur contre un despote. Je ne crois pas que ce soit cela qu’il veuille signifier, néanmoins. Il y a une incontestable sincérité dans sa main tendue « entre jeunes ». Sera-t-elle saisie ? L’éternel porte-à-faux du Juif éclate dans ces derniers instants.
Il serait injuste, à côté de la performance de l’acteur, de ne pas souligner l’apport des deux musiciens qui l’accompagnent, et dont on peut seulement regretter qu’il ne soit pas plus fréquent.

18.04.80 – Le Teatro Campesino qui m’avait enchanté il y a trois ans avec LA GRAN CARPA DE LOS RASQUACHIES, est de retour, en tournée européenne, avec un autre spectacle intitulé : EL FIN DEL MUNDO. Luis Valdès n’en est pas et c’est bien dommage, car l’humanité dégagée par ce petit bonhomme est inestimable. De toute manière, il y a entre les deux spectacles une différence fondamentale qui est que, s’il est certain que le deuxième témoigne comme le premier de l’identité des Campesinos, il est beaucoup moins « politique ».
Ici, il n’est plus question de grèves, de stigmatisation du gringo, d’utilisation des superstitions religieuses du peuple à des fins d’agitation sociale revendicative. On assiste à l’aventure d’un homme de la campagne qui est brusquement plongé dans un univers où LA MORT a le pouvoir. Entendez une transposition de ce que peut signifier pour lui une ville comme LOS ANGELES. En vérité le héros, incarcéré pour s’être drogué, rêve cet itinéraire, ce qui permet, bien sûr, tous les surréalismes.
En vérité, ce spectacle est trop bavard. Le « langage » fait de musique, de chansons, de gestuelle, de santé et de bonne humeur inaltérable de la Gran Carpa, a fait place à un verbiage abondant et à un esthétisme américanisé. Je présume qu’aux Etats-Unis, cela doit être efficace. Pour moi, qui comprends mal l’anglais « hispanisé » que parlent les Campesinos, j’ai admiré les masques superbes des morts et la perfection de certains mouvements d’ensemble, et j’ai été, de toute manière, « intéressé » pendant toute la soirée qui se situe à un bon niveau de qualité. Mais j’ai été loin de retrouver l’impression d’évidence que c’était ça, le Théâtre Populaire que m’avait procuré le premier. Comme si la spontanéité communicative dans laquelle il baignait, tout à fait au-delà des mots, avait disparu, La troupe a vieilli. Elle exploite des recettes.Elle était professionnelle par sa rigueur et son exactitude, mais son cœur battait à l’unisson du contenu qu’elle proposait. Elle EST professionnelle encore, mais j’ai envie d’ajouter : ringarde.

19.04.80 – 16 h. Cartoucherie. S’il vous semble intéressant, aucune autre préoccupation ne vous agitant, de vous remémorer l’histoire du PRINCE HEUREUX, je vous conseille de relire la nouvelle d’Oscar Wilde. En aucune cas, de n’assister au spectacle de l’Atelier du Chaudron.
Encore moins d’y emmener vos enfants, sauf si votre dessein est de leur inculquer que le théâtre est une chose chiante, morne, ennuyeuse et ânonnée par des comédiens qui ne savent pas parler le français.
La réalisation a laquelle j’ai été conviée avec une insistance qui démasque l’inconscience (à moins que ce ne soit l’impudence) de cette équipe composée, je cite, « de marionnettistes, musiciens, danseurs et cigales de toutes espèces », est partie d’improvisations qui ont été « sous-tendues par l’histoire du PRINCE HEUREUX » (entendez : « il fallait bien une anecdote, mais ça n’était pas ça l’intéressant ») qui « ont été également une recherche du groupe vers une pulsation partagée de ses gestes et de ses voix » (sic !).
« En découle un travail sur le rythme et les décalages rythmiques »… J’arrête là la transcription de ces prétentieuses déclarations d’intention d’où j’extrairai le mot RECHERCHE pour affirmer que, celle-ci durant depuis 1971, vu le résultat, il est temps de la stopper. Car je butte sur le mot RYTHMES. En effet, outre la débilité de l’aboutissement des recherches, c’est l’absence de rythme qui tue le spectateur, avec des silences inexplicables et des étranges moments où les acteurs se parlent entre eux avec le souci évident de ne pas se faire comprendre.
Ne parlons pas de la danseuse qui incarne l’hirondelle retardée dans son voyage vers une Egypte de cartes postales (ce sont les projections qui m’inspirent cette comparaison), et qui ne fait que quelques pas classiques dans un collant noir poussiéreux. A l’actif de l’entreprise, il y a les musiciens, qui essaient de sauver le coup avec courage, et le parti des petites maisons en papier journal qui signifient la ville. La pauvreté de la chose éclate un peu, mais c’est une bonne idée, surtout quand des chaudes couleurs sont projetées dessus. Il paraît que « les décalages dans l’espace et le temps » voulus par la troupe sont générateurs de distance ou peuvent naître poésie, humour et dérision », et que j’ai donc assisté à un spectacle qui riait de son propre spectacle ». Je crois qu’il faut traduire : « un spectacle qui se foutait de ma gueule. » 

19.04.80 – 17 h 30. Antonio Diaz Florian a invité dans son nouveau lieu de la Cartoucherie un spectacle de la BARAQUE THÉATRALE ET MUSICALE qui est hautement culturel, puisqu’il s’agit du NEVEU DE RAMEAU de Diderot. Et ladite BARAQUE n’a rien d’une jeune compagnie, puisque les deux principaux acteurs sont Jean-Marc Bory et Philippe Clévenot. Le premier joue MOI, c’est-à-dire le philiosophe Diderot, et le second incarne LUI, c’est-à-dire Jean-François Rameau, personnage recréé au départ d’une réalité, et qui fut « un singulier mélange de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison », parasite cultivé passionné de musique, parfaitement amoral mais « quelquefois profond dans son amoralité », en vérité traducteur en langage cynique des pensées intimes et inquiétudes de l’encyclopédiste en matière de morale.
Le dispositif est original en ce sens que les spectateurs sont assis à des tables de café style XVIIIème siècle, dans une salle aux murs recouverts de verre dépoli. Le jeu se fait dans l’allée centrale et auprès de tables comme les autres, artistes quasi-mêlés au spectateurs. C’est beau. C’est aussi la seule audace de la mise en scène de Jean-Marie Simon qui a dirigé les acteurs avec un grand classicisme, s’attachant à rendre bien perceptible le style de l’œuvre, remarquablement expressif et séduisant. Philippe Clévenot est le grand gagnant de cette exhibition d’acteurs. Il n’est pas sans rappeler  Belmondo. Bref, pas exaltant.

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