Du 19 décembre 1979 au 11 mars 1980

Publié le par André Gintzburger

19.12.79 – Nous voici deux spectateurs en tout à 18 h 30 pour assister à UN CERTAIN PLUME… ET AUTRES TEXTES qu’Alexis Nitzer reprend pour quatre galas au Théâtre Essaïon. Plutôt tristounet, mais l’artiste fait comme si cette viduité ne lui était pas perceptible. Il arbore une rose à la boutonnière chaque fois qu’il réincarne Plume. Il se mire dans un miroir mi sans tain, mi réel, mi moisi. Il n’est pas extraordinaire mais ce qu’il dit l’est, car l’illogisme logique de Michaux fait toujours mouche avec sa façon de développer les idées jusqu’à l’absurde de leurs extensions, paradoxes et contradictions. Plume  raisonne et cela nous fait rire, mais d’autres textes sont plus franchement sérieux, voire subversifs (la subversion englobant le langage). Nitzer a dosé son spectacle. Du léger, du gentiment insolite, il va vers le plus profond. A la fin, on ne rie plus, ce qui n’est pas commercial. C’est une prestation de qualité exigeante.

20.12.79 – Christian Dante présente au Petit Forum des Halles, à 18 h 30, un tour de chant rétro, composé d’oeuvrettes sympathiques dont il est l’auteur, et qui ferait merveille dans un petit lieu à la Fête de l’Humanité. Les textes chantent, dans le style Francis Lemarque, les rues du XXème arrondissement et l’histoire de Belleville. C’est « popu » en diable, plein d’optimisme bon teint, et d’amour du peuple vertueux.
Ca sent sa poudre aux yeux  telle que le P.C. la distillait au temps de l’excellent Thorez. Dente d’ailleurs arrête là son évolution, puisque quand il imite, ce sont Montand, Trenet et Ray Ventura.
Une charmante chanson est à sortir du lot, celle qui décrit les petits patrons qui font la queue à l’U.R.S.A.F.F. On la sent « vécue ».

21.12.79 – N’étant pas psychiatre, je ne me hasarderai pas à « analyser »  le texte « construit et établi par Jean Gillibert, à partir des MÉMOIRES D’UN NÉVROPATHE de Daniel Paul Schreber », magistrat de Dresde qui fut touché par la folie à la fin du XIXème siècle et qui fut interné à l’hôpital de Leipzig. Le cas, célèbre, fut étudié par Freud et ses successeurs. Rappelons que le délire incitait le sujet à se revendiquer puis à s’imaginer femme, ce qui était bien sûr scandaleux dans la société de l’époque.
Jean Gillibert « récite » l’histoire de ce paranoïaque, avec suffisamment de réalisme par moments pour que les spectateurs pas au courant de l’ « anecdote » puissent s’en instruire, mais, bien sûr, ce sont les évasions qui l’ont intéressé, le « délire », qui sont prétexte à laisser s’exprimer son talent d’acteur.
Je comprends qu’il ait eu envie de jouer le personnage, car les facettes de l’aliénation sont multiples et vont jusqu’aux plus grandes violence et extase. Gillibert est admirable dans son illustration, prolongement du cas clinique décrit. C’est évidemment un grand acteur.
De même que Claude François s’entourait de ses « Claudettes », j’ai envie de dire que Gillibert construit sa performance en s’appuyant sur ses « Jeannettes ». Plus toutes jeunes, les Josette Boulva, Frédérique Ruchaud, Juliette Brac et Maria Verdi sont reliées au héros par des tuyaux dans lesquels la moins adroite (Juliette Brac) s’emmêle parfois les pieds. Ce sont les nerfs. Les filles sont toutes les partenaires pêle-mêle du « récitant » : les gardiens de l’asile, les « voix des âmes défuntes », « les oiseaux parleurs », « Dieu », « les hommes bâclés à la 6-4-2, c’est-à-dire tous les produits de l’imaginaire du malade. Leurs évolutions gestuelles ne sont pas en soi très originales et ce type de contrepoint a été vu cent fois. Mais un tel souffle anime la symphonie que tout passe et convainc. De même, rien d’équivoque n’entache la quête de l’homme vers sa féminité revendiquée. Nous sommes loin de l’univers des Hermon et autres Muel / Dussarat ! D’ailleurs le décor, stylisé bien sûr à la Resserre, est celui d’une clinique. Cela supprime l’ambiguïté.
Bref, je crois que cette extrapolation écrite par Gillibert mériterait l’analyse que je lui refuse par incompétence. Le « spectacle » est fascinant. Ça je peux le dire.

28.12.79 – Catherine de Seynes présente à 22 h 30 au Théâtre Essaïon (après l’ÎLE PRISON) un montage document sur l’Afrique du Sud qu’elle a intitulé APARTHEID.
Très bien faite, captivante, ne tombant pas dans l’ennui du didactisme appuyé, cette dénonciation d’un racisme exacerbé est menée avec la vigueur d’un pamphlet. Quoi qu’on sache déjà plus ou moins tout ça, le rappel de ce qui se passe sous ces latitudes est utile, d’autant plus que la complicité objective du capitalisme français fait de nous des « culpabilisables » (malgré nous ?). Reste que le spectacle (qui nous appelle à ne pas rester seulement « spectateurs », mais demeure –et pour cause hélas- muet sur les moyens  d’agir que nous pourrions avoir) m’a semblé condamner surtout la manière dont les Blancs détournent à leur profit, et au nom de leur « supériorité », la théorie du développement séparé des races. Compte tenu de l’inégalité purement chronologique de l’évolution des hommes, ne faudrait-il pas avoir le courage de distinguer entre la thèse elle-même et l’aliénation de son application ? (comme d’ailleurs entre le Marxisme et les déviations de sa pratique dans les Pays de l’Est). Inégalité chronologique de l’évolution ? Ceci est peut-être contestable, MAIS DIFFÉRENCE, cela est certain. Le « modèle » judéo-chrétien ayant contaminé les Noirs, serait-ce un progrès si des singes de Blancs prenaient le POUVOIR à Pretoria à la place de leurs maîtres actuels ?
Je me demande comment se poserait la question raciale s’il y avait au sud de l’Afrique un pays blanc grand comme la Suisse et n’utilisant pas de main-d’œuvre étrangère ; et, à côté, des états libres et indépendants dont les Blancs américains ou russes ne convoiteraient pas les richesses ? Chacun évoluant chez SOI selon SA nature et secrétant SES lois, coutumes et RELIGION sans emprunter à l’autre ?... N’y a-t-il pas CONFUSION entre ce qui, question race ou pas race, recoupe évidemment l’éternel scandale de l’exploitation de l’homme par l’homme, et AUTRE CHOSE qui est que LA DIFFÉRENCE EST UN FAIT ? Et que, dans certains domaines, elle est revendiquée comme un DROIT. Ne faudrait-il pas aller jusqu’au bout de l’exploration de cette notion, et braquer les canons du refus, non plus sur le fait que des hommes à la couleur de peau claire en opprimeraient d’autres réputés leurs semblables, PARCE QU’ILS ONT UNE PIGMENTATION FONCÉE, mais bien parce que le racisme est une commodité pour les exploiter au nom d’une philosophie ? Ce qui m’est apparu en écoutant les témoignages montrés par Catherine de Seynes, c’est qu’on stigmatisait à juste titre l’oppression d’une race par une autre, CE QUI EST EN EFFET HAÏSSABLE, mais en même temps, puisque le problème est posé en termes de POUVOIR des uns sur les autres, la seule alternative étant là, que la lutte des Blancs était quelque part engagée en termes pour eux de survie. L’oppresseur est vilipendé, mais analyse-t-on, le cycle infernal étant enclenché avec ses martyrs et ses rancoeurs, ce que signifierait la bascule du pouvoir ? En un mot, il ressort du spectacle que les Blancs d’Afrique du Sud n’ont plus le choix, d’autant plus que, désormais, toute amélioration du sort des Noirs sera regardée comme une conquête. Les Dieux rendent fous ce qu’ils veulent perdre et c’est bien ce que sont ces Afrikander (qui sont les descendants de ces « victimes » du XIXème siècle qu’ont été les Boers !!!), fous d’avoir engagé un combat injustifiable parce qu’ils ont confondu le besoin qu’ils éprouvaient de défendre LEUR civilisation, ce qui était peut-être légitime, et l’appétit de vivre commodément grâce à la sueur des autres, ce qui est scandaleux. Alors QUOI, me direz-vous, vous êtes pour l’Apartheid ? Peut-être, mais sûrement pas comme ça. Peut-être, si un système arrivait un jour à gommer du cœur de l’Homme la notion de hiérarchie, ou celle de FORCE primant le DROIT. Peut-être, s’il n’y avait pas derrière le fait d’appartenir à une ethnie, toujours, quelque part, le besoin de la situer au-dessus ou en dessous d’une autre. Peut-être, si le sentiment, évidemment subjectif, d’être différent, n’inspirait plus à ceux qui s’éprouvent supérieurs l’idée de légiférer à ce propos et de codifier les rapports à leur profit.
Ce que montre très bien Catherine de Seynes, c’est à quel point les « Nationalistes Chrétiens » de ce pays ont établi leur domination sur un imbroglio de règlements qui enferme le non-Blanc dans un monde kafkaïen, aussi cruel qu’absurde. Un nazisme aussi sadique que l’autre. Plus, encore, car il ne vise pas à l’extermination des Noirs. Il a bien plus intérêt à les tenir en esclavage. Je me souviens d’un prêtre interviewé un jour par la TV française et qui disait : « Vous vous rendez bien compte que si Dieu a fait les uns blancs et les autres noirs, ce n’est pas par hasard ! »… Sans doute ! Sans doute !... Mais je ne me rappelle pas avoir lu dans la bible : « Tu es blanc et le non-Blanc sera ton serviteur ! » Une fois de plus, l’Eglise s’est mise au service des maîtres.

29.12.79 – Le Professeur Binoche a un bon élève : il s’appelle Georges Perla. Pour trois jours à l’Atelier de la Forge, il montre pendant deux heures quinze ce qu’il sait faire, et s’il est vrai qu’il donne des signes de fatigue en s’empêtrant un peu dans les ailes de « Hassin et la Reine des Serpents », conte des MILLE ET UNE NUITS qui clôture le spectacle, il faut, pour au moins quatre-vingt-dix minutes de « théâtre chez toi » (en appartement) ou du « sac à mensonge » (où il culmine avec un conte breton appelé KRISTOF L’IDIOT et qui narre la ville d’Ys), lui décerner un premier prix du parfait troubadour.
Ce qu’il fait évoque Annette Lugand, mais lui a en plus la jeunesse, celle qui n’hésite pas à commenter en onomatopées et en gestuelles signifiantes ce qui est narré. Là où l’élève de Valverde est charmante mais figée, exacte, professionnelle, celui de Binoche est juvénile, spontané, jaillissant et pas toujours adroit. Bon. Ça fait un one-man-show de plus.

28.12.79 – Avant d’aller voir APARTHEID, hier, j’avais assisté au Théâtre Marie Stuart à la représentation du BÉBÉ DE MONSIEUR LAURENT de Roland Topor, mis en scène par Jean-Claude Grinewald, avec trois comédiens de talent et trois comédiennes qui se dénudent avec une joie évidente, et montrent alors de ravissants corps juvéniles.
Le spectacle « traite » (si l’on peut dire) de l’infanticide (traduisons : de l’avortement) dans un style bien rafraîchissant pour qui a connu les happenings des années 65 ! Le « cynique bon Monsieur Laurent » cloue son « bébé » sur sa porte, et c’est un lapin de boucherie. Le texte est d’une grande minceur et l’on a l’impression que le metteur en scène (qui intervient d’ailleurs en clair dans le spectacle pour l’avouer) a un peu tiré à la ligne. En vérité, tout tient dans une tirade (superbe) de cinq minutes, au début, qui passe en revue toutes les manières de supprimer un bébé, et le reste n’est que bavardage.
C’est dans le style « bête et méchant » de HARAKIRI, une série de prétextes à « bons » mots et à gags « à hurler ! ». Un brin discret de scatologie saupoudre la comédie.

23.01.80 – Je ne crois pas que Pierre Constant soit dupe de lui-même. Sa première mise en scène lyrique n’est pas une réussite. Disons même que je suis resté stupéfait devant cette réalisation complètement conventionnelle des BRIGANDS de Schiller et Verdi, présentée par Jean-Albert Cartier comme un des clous de sa saison au Grand Théâtre de Nancy. Soyons justes : sur le plan musical, il a peut-être raison. La direction de Diégo Masson m’a paru vive et précise. Et c’est incontestablement bien chanté. Mais la mise en place des artistes et des choristes, dans le banal décor de Roberto Plathe, m’a semblée complètement « a-imaginative » !
C’est de l’Opéra « comme d’habitude », avec son cortège de déplacements lents et mous, les prises de positions compassées et avantageuses des solistes, sa sagesse vestimentaire et son jeu fabriqué. Bref, j’ai l’impression que notre ami n’a pas su maîtriser un instrument complexe qui a dû opposer au jeune metteur en scène qu’il est, pour ces professionnels cabots, la force inerte d’habitudes qu’il n’a pas eu la permission de déranger. A sa place, je crois que j’aurais retiré ma signature.

26.01.80 – Trois heures quarante de spectacle : Gérard Gelas a réécrit la trilogie d’Eschyle et il nous sert AGAMEMNON, LES CHOÉPHORES et LES FILLES DE LA NUIT en une seule soirée. Pour l’occasion, une scène à l’italienne cernée de velours bleu a été érigée dans l’église du Chêne Noir. Une musique iranienne retentit pendant l’entrée des spectateurs. Durant toute la soirée, ces notes orientales, avec quelque chose de russe, seront supposées transposer les sons grecs de l’Antiquité, qu’aucun disque ne nous a malheureusement transmis.
L’harmonie rauque du procédé rend le parti acceptable, sauf quand retentissent des voix à mon gré un peu trop musulmanes.
S’il y a dans la salle des gens qui comprennent le Farsi, je pense qu’ils seront surpris d’entendre leurs mélopées commenter les événements hellènes.
Gelas a très profondément adapté les trois œuvres. En ce qui regarde les deux premières, on peut dire qu’il s’est contenté de les « populariser ». Presque en mettant en gros plan le fait divers. On pourrait titrer : « Une femme assassine son mari dans son bain à son retour d’une guerre de dix ans, parce qu’entre-temps, elle a pris un amant. Son fils, dix ans plus tard, venge son père en tuant sa mère. Sa sœur l’y a poussé, mais l’acte commis, elle devient folle et lui se ronge de remords, cependant que son meilleur ami profite de la situation pour se hisser au pouvoir avec l’aide de l’armée. » L’anecdote se nourrit même de suspense. Gelas a pondu une musique de films et  inventé une bande de bruitages très concrets. Les fervents de la musique traditionnelle se plaindront de ce qui est sans nul doute un rabaissement. La Trilogie de Gelas n’est pas grande. Elle vole au ras des pâquerettes d’ICI PARIS ou de NOUS DEUX. Qu’il l’ait voulu ou pas, c’est à une démystification de la tragédie qu’il nous convie.
Et d’abord parce que les Dieux sont pratiquement absents de cette version. Eux qui, chez Eschyle, dirigent tout, imposent aux hommes la fatalité d’un destin dont ils ne sont pas maîtres, ils ne sont pas là. On n’en parle pas. On ne les invoque pas. Et même « les filles de la nuit » sont présentées comme imaginées par Oreste et Electre. Seule concession : la visite à l’Oracle de Delphes, ressortissant au demeurant plutôt de la superstition, de la voyance à la manière de Madame Soleil, que d’autre chose.
Et puis LES EUMENIDES ne tiennent plus à Eschyle que par un fil. Gelas ici n’est plus du tout adaptateur, même si pour les deux autres pièces il ne l’était déjà pas tout à fait. C’est un auteur original qui montre l’appétit du pouvoir, soudain aiguisé chez le fils du Pêcher qui avait sauvé Oreste enfant d’une mort certaine. Cela pourrait s’appeler « La résistible ascension de Pylade ». 
La réalisation a des faiblesses car, si Nicole Aubi en Clytemnestre est assez superbe, si Jean-François Matignon en Oreste, Henriette Palazzi (eh oui, c’est une fille, mais de belle virilité) en Pylade et Philippe Puech en mendiant aveugle font le poids, enfin si Fabienne Colomer est plausible en Electre tourmentée, il faut bien dire que les autres sont tout à fait insuffisants. Les gardes du début, les servantes troyennes de la deuxième partie désaliènent gravement les spectateurs. Il y a d’autre part de magnifiques moments plastiques et des scènes « morceaux de bravoure » qui font de l’effet. La visite au Temple de Delphes est très forte, l’assassinat d’Agamemnon aussi. (entre autres). Il est dommage que la troisième pièce, plus « politique » que les deux autres, et davantage fondée sur des dialogues, manque d’un de ces moments « spectacle ». Car on ne peut pas dire qu’il y ait des longueurs ou qu’on s’ennuie pendant la séance. Mais les trois heures quarante annoncées sont en vérité quatre heures dix avec deux entractes. C’est long. Et  il aurait fallu une progression dans l’étonnant : or, à moins de s’intéresser au thème rebattu du POUVOIR, au point de passer outre à la simplicité très « goldorakienne » des moyens employés par Pylade, dont l’intelligence relève de la psychologie de bazar, il est difficile de se contenter de la puérilité exhibée. Gelas a voulu finir sur ses pensées, et il est dommage de constater qu’elles ne font qu’enfoncer des portes ouvertes au niveau des hebdomadaires cités.
Pour le Chêne Noir, cette ORESTIE constitue un virage puisque le poète populiste Gelas s’y dissimule pour la première fois derrière un grand texte. Ses détournements et trahisons se sont étayés sur des thèmes universels : c’est lui qui s’y trahit en révélant, sans pouvoir jeter cette fois-ci de la poudre aux yeux, à quelle hauteur de la hiérarchie des Arts et de la Pensée il se situe. MAIS LE FAISEUR EST UN BON FAISEUR.

29.01.80 – Le ROY HART THEATRE est une troupe constituée d’Anglo-Saxons qui, depuis 1974, a choisi de vivre dans les Cévennes. Son principal attrait est de montrer le résultat d’un travail sur la voix humaine qui permet aux glottes de couvrir plus d’octaves qu’il n’est habituel, et d’atteindre à des sons étonnants. De fait, le spectacle présenté à l’Atelier de la Forge à Paris (bel espace, mais sans avenir parce qu’apparemment les voisins supportent mal le bruit) est  riche en sons rauques ou suraigus avec toutefois de beaux passages harmoniques. Ceux-ci symbolisent le bonheur et la joie. Ils s’accompagnent d’une gestuelle rythmique tonique. Tandis que les premiers expriment la souffrance, les ténèbres, le désespoir.
Le thème choisi montre un homme de cinquante ans « étouffé par ses souvenirs, interrogeant la trajectoire de son existence : accablé par la monotonie de ce paysage, il rencontrera des gens qui l’entraîneront dans un monde inconnu et envoûtant ». Cet argument ténu comme celui d’un ballet n’a, bien sûr, pas d’autre but que de faire valoir les performances de l’équipe qui, en vérité, après le travail d’un Farid Paya, ou du 4 L 12, m’ont paru être ni très originales, ni très extraordinaires. Le thème choisi pourrait être intéressant mais il n’a pas été « traité ». On reste à un contenu archi-conventionnel et, mon Dieu, cela n’est pas si rare qu’un homme vieillissant soit revivifié par les soins d’une fille jeune et amoureuse ! Ici, elle l’entraîne dans une danse « sauvagement » sexuelle avec joyeuses inspirations et expirations. Ca n’est pas très profond. En plus, je ne sais pourquoi, mais je n’ai pas eu le sentiment que cette troupe soit sympathique. Il y a, entre autres, un gros pédé content de soi… Ouille ouille ouille !... Le spectacle s’appelle DE VIVE VOIX.

30.01.80 – Cher exigeant Jacques Lassalle. Cher impitoyable Jacques Lassalle qui ne fait aucune concession au spectateur, qui ne tient aucun compte du spectateur, et qui pourtant, incontestablement, se classe parmi les hommes de théâtre intéressants de ce temps.
UN DIMANCHE INDÉCIS DANS LA VIE D’ANNA, pièce dont il est l’auteur et le metteur en scène, a un titre qui dit bien ce qu’il veut dire en unissant la parenthèse, le côté flottant, latent, de la notion de dimanche, où l’être humain n’a plus pour se donner l’impression de vivre le secours de son travail ; et le concept « indécis », qui renforce encore l’aspect « entre deux eaux » de ce jour où le temps s’écoule différemment, puisque les gens y ont le choix de ce qu’ils feront, ce qui signifie pour la plupart que c’est le jour des occasions perdues. Bien.
En somme, c’est une pièce sur le mal de vivre, sur le temps gâché, sur l’ennui. Tchékhov a été un grand maître dans ces domaines et je me souviens de Sacha Pitoëff me disant : « Quand on a l’impression que c’est long, il faut aller encore plus lentement ». Je crois que Lassalle a Tchékhov comme maître. Mais un Tchékhov corrigé par Brecht. Et un Tchékhov qui projetterait ses états d’âme personnels sur son œuvre. C’est curieux, car Lassalle montant les textes des autres a un œil clinique de chirurgien qui sait disséquer l’âme. Il est un Tchékhov de la mise en scène. Mais son œuvre est trop aliénée pour qu’il sache la fouailler cruellement ! Son univers est fait de la peine qu’il a à vivre la vie de couple. Sa solitude lui pèse. Quelque part, il y a du Lassalle dans cette Anna divorcée qui vit mal sa séparation d’avec un bellâtre bourgeois qui lui dispute sa fille Sophie, comme dans l’amie qui chante et « fait du théâtre », comme dans l’amant journaliste mal dans sa peau, comme dans le provincial qui « découvre » Paris et juge les « jeunes » d’un œil sévère, mais qui cherche à comprendre. Tout ce monde agit et parle en TRÈS VIEUX THÉATRES avec des pointes carrément boulevardières. Il semble que ce soit un retour à quelque chose qu’on appelait jadis le « boulevard intelligent », un théâtre complètement bourgeois dans la ligne d’un Ibsen, ou d’un Giraudoux, ou d’un Anouilh, ou d’un… arrêtons de descendre l’escalier. C’est évidemment un théâtre très peu positif. On n’y finira jamais d’attendre Godot. C’est tout compte fait un théâtre très signifiant. Naturellement, le décor de Yannis Kokkos, qui montre un living moderne, est sinistre à souhait. Il faudrait sûrement refaire les peintures (comme dans la réalité). A force de ne rien faire, Danièle Lebrun emporte la conviction du personnage attentiste d’Anna. Dominique Labourier met une note de vie un peu facile, mais bien rafraîchissante –bien que son agitation frise le besoin de s’étourdir pour ne pas penser- dans cette grisaille. Maurice Garrel est bien en père de province, et Jean-Claude Dreyfus est con à souhait dans son rôle de mari pas satisfait de la façon  dont sa fille est élevée. Vous voyez, on parle des acteurs. C’est bien du « vieux » théâtre.

01.03.80 – L’ASILE, ou LE CHANT DE LA JOYEUSE VIE est une pièce suédoise, de Bratt et Anderson, traduite par Anne-Charlotte Berger, et mise en scène au THÉATRE PRÉSENT (qui devient de moins en moins médiocre, apparemment) par Georges Werler, qui est loin d’en être à son coup d’essai.
Il ne s’agit donc en rien d’un fruit de collectif ; ce qui est joué n’est ni le résultat d’une enquête menée par les acteurs, ni la traduction d’expériences vécues, et pourtant le spectacle qui montre dix vieux et vieilles croupissant dans une maison tenue par des religieuses, univers où la vie se résume à dormir et manger, mais où les classes sociales se confondent du fait de l’abandon des jeunes, m’a fait penser à QUAND JE SERAI PETIT ! Cela vient sûrement d’abord du fait que ce sont des acteurs et actrices très jeunes qui composent les vieillards et de ce que, pour évoquer leurs passés, qui ils ont été, ils ne se bornent pas à ressasser : en ruptures, ils se transforment en ce qu’ils veulent décrire avec la complicité de tous. Le théâtre redevient authentique « jeu ». Jeu à l’état pur. La mise en scène, au demeurant très exacte, est en vérité une mise en espace puisque les seuls éléments (non) décoratifs sont des chaises très banales et un piano droit. Aucun décor et les costumes des artistes sont leurs costumes de ville (ou pourraient l’être). La neutralité voulue de l’environnement sert, à mon avis,  le propos et j’ai beaucoup apprécié ce travail rigoureux, efficace, et utile.
Non que la dénonciation du système « asile » soit très originale. On peut dire que ce rappel n’enfonce que des portes ouvertes. Et même si cela fait rire, on peut regretter la complaisance qui a inspiré de faire jouer Sœur Jeanne, Sœur Jeannette et Alice (la bonne à tout faire de l’hospice) par des hommes, encore que ce travesti aide à signifier l’aspect Kapo de ces gardes-chiourmes comiques. Mais le propos est bien assumé et les parties chantées en soulignent gentiment les moments forts. On est un peu dans le même schéma de spectacle qu’avec LES MÉMOIRES D’UNE TACHE D’ENCRE SUR UN BUVARD de Dente. J’oserai dire, (mais ce n’est pas une critique) qu’il y règne un esprit P.C.F. Je veux dire par là qu’il ne s’adresse pas à des bourgeois qui croiront se délecter en cherchant les degrés sous l’accumulation des clefs. L’œuvre et sa réalisation se veulent claires. Elles posent concrètement le problème de la vieillesse et de sa solitude, en des termes qu’Adamov eût qualifié de « BOUL D’HUM… ». Très forte est la scène de la petite vieille qui doit quitter SON chez soi pendant que la voiture attend et que le chauffeur s’impatiente. Très amusante  celle où les religieuses décrivent l’asile de leur rêve où, dans le Lot, par exemple, seraient regroupés tous les vieux de France à l’intérieur de murs avec une infirmière au Km carré et un mirador pour surveiller. Très émouvante celle des visites et des moments qui les suivent, et de la gêne mutuelle des partenaires. Bref, voilà un bon et honnête spectacle qui appelle un chat un chat, qui ne s’embarrasse pas de poésie et dont l’esthétisme n’est qu’au service du message. Cela n’empêche pas qu’on en remarque la qualité.

02.03.80 – Je ne sais pas ce qu’aurait donné UNE PLACE AU SOLEIL, de Georges Michel, monté par quelqu’un d’autre qu’Etienne Bierry, mais il est certain que cette mise en scène a tiré l’œuvre au boulevard et qu’on rit beaucoup là où, peut-être, il faudrait frémir et s’angoisser. Il est en effet effroyable, l’univers vacancier montré et, hélas, il n’est que trop véridique. Ces plages polluées, où la baignade est interdite et où le bruit est assourdissant, ne sont pas rares. Ces familles qui se groupent dans ces camps de concentration, après onze mois de travail insipide, et n’y trouvent aucune joie mais en rêveront encore, sont la majorité.
Georges Michel examine d’un œil clinique cette Société imbécile. Il est lucide, cruel, et s’il fait rire, c’est aux dépens de ceux qui se marrent. On peut lui reprocher une forme trop classique, et de clamer trop clairement ce qu’il dénonce. Ceux qui lui jettent la pierre me sont suspects d’être les complices du POUVOIR qui crée ce commerce de l’autre chose dont ont besoin les hommes.

03.03.80 – Que les épouses légitimes soient des prostituées usant d’autres moyens que les vraies putes, mon père le hurlait déjà à ma mère vers les années 35-40 lors des scènes de ménage qui ont ensoleillé mon enfance !
Le « combat » de la féministe Dacia Maraini pour un amalgame entre les deux « professions », celui des Anglo-Saxonnes en faveur d’un « salaire pour le travail ménager » en collaboration avec COYOTE, organisation de prostituées, ne me semblent donc pas étranges, encore que ces rabaissements à des termes économiques de l’acte d’Amour ne me paraissent pas recouvrir l’ensemble du rapport masculin féminin. Mais ce qui est sûr, c’est que la pièce DIALOGUE D’UNE PROSTITUEE AVEC SON CLIENT ne m’a pas convaincu, car la professionnelle qu’incarne Janine Godinas est beaucoup trop intellectuelle d’une part, beaucoup trop visiblement méprisante envers son partenaire d’autre part. Quant à ce dernier, qu’il ait besoin d’un peu de tendresse pour bander ne me paraît pas devoir être retenu contre lui. On est en face d’une œuvre maladroite, non objective. Heureusement, le spectacle environné par Claude Lemaire dans un univers de salle de douche, et mis en scène pour l’Atelier de la rue Sainte Anne de Bruxelles par Eve Bonfanti, ne dure que cinquante-cinq minutes. (vu au Petit TEP).

05.03.80 – « A CAPELLA », « LES CHANTS DU VOYAGE » est un curieux spectacle. « Ni pièce ni tour de chant », il se veut « par la magie des voix, des rythmes et des gestes, un spectacle tissé comme un rêve envoûtant, chatoyant, un conte en forme de voyage à travers le temps, l’espace et le jaillissement jamais vaincu de nos raisons de vivre et de faire LA JOIE BELLE ET REBELLE ». Or je n’ai guère, durant la soirée, éprouvé d’émotions. Je n’ai pas beaucoup ri, et si j’ai eu l’impression que souvent la démarche des artistes avaient consisté à vouloir tordre le cou aux valeurs culturelles patrimoniales trimballées par le répertoire exhibé, c’est pourtant sans avoir eu le sentiment que cette « distance » ait été « politiquement conçue ». La gestuelle, la distorsion des sons, la disharmonie des harmonies m’ont semblé ressortir moins d’une contestation ou d’un rejet que d’une recherche formelle un peu à la manière du Roy Hart. J’ai donc eu l’impression d’être en face d’un exercice intéressant, car personnel et d’une ligne exploratrice dans l’interprétation des chansons populaires –avec des morceaux de bravoure bien imaginés comme l’enterrement parodique du chat de la mère Michel, par exemple-, mais ne décollant pas vers un autre niveau.
Il faut dire que le travail est très professionnel et que les deux filles et le garçon qui jouent cela sont apparemment très heureux de le faire.

06.03.80 – Je suis convaincu que, quand Antoine Vitez décide de monter un spectacle, LA CHOSE, qu’il se demande ce qu’il pourra bien inventer pour qu’ « on » en cause. Il n’est pas important que cette invention soit liée à l’œuvre jouée, à son service ou à sa trahison. Il FAUT seulement que ce soit « parisiennement » étonnant. Il n’est pas non plus essentiel que la représentation soit satisfaisante. Le PARTI exhibé doit inciter les chroniqueurs à gloser… et en vérité peu importe ce qu’ils glosent, pourvu qu’ils soient diserts.
Lucide et l’esprit vif, le célèbre dialecticien rompu aux opportunismes du P.C. depuis trente ans, -et jusqu’au dernier qui a consisté à en démissionner- doit s’amuser avec morgue en constatant la longueur des articles qui lui sont consacrés. Je le tiens exemplaire des temps que nous vivons. Sa gloire est à la mesure d’un gouvernement Barre et d’un Marchais à la tête des « Révolutionnaires ».
Montant LE REVIZOR de Gogol, pour l’ouverture du nouveau Théâtre d’Ivry, qui m’a rappelé l’ancien théâtre des Amandiers de Nanterre, ce qui est plutôt un compliment, mais avec une pente des gradins qui ne permet pas une parfaite visibilité, Antoine Vitez a donc commencé par décréter en soi-même qu’un décor réaliste serait par trop banal. Il a donc imaginé un jeu de miroirs (qui aurait pu, peut-être, convenir au JEUNE HOMME d’Audureau) disposés de telle sorte qu’on voit chaque comédien sous plusieurs faces –la moins perceptible étant la directe- et en guise d’environnement, les spectateurs. Mais n’espérez pas vous voir vous-même. L’orientation des glaces est conçue pour que vous ne trouviez pas votre propre visage.
Vitez demeure fidèle à sa vieille conception selon laquelle l’individu spectateur ne doit avoir de ce qu’on lui montre qu’une vision fragmentaire. Je me suis même demandé si la pente insuffisante des gradins, dénoncée plus haut, n’était pas voulue au même titre que le janséniste inconfort des fesses qui nous est imposé !
Vous me direz que la pièce de Gogol, dans un XIXème siècle très marqué, n’a rien à gagner à cette présentation qui ne se justifie nullement, car les fantoches décrits ne se « regardaient » certainement pas agir et ne tiraient sûrement aucune leçon de leurs comportements. Les présenter se mirant en eux-mêmes est non seulement hors sujet, mais en contresens !
Qu’importe ! La gratuité est absolue… mais elle est « intelligente » ! Le jeu, du reste, ne va pas du tout dans le même sens. Les comédiens surjouent tous, MAIS PAS DANS LE SENS DE LA FARCE, qui eût risqué d’amuser le public ! Foin de ces vulgarités.
Nous sommes en présence d’une bande de chrétiens –et non de salopards comme le supposait l’auteur !- Des demeurés qui hurlent , gesticulent, poussent des onomatopées, accentuent leurs « travers de classe », mais qui jamais n’atteignent  à la dimension qui eût fait rire. C’est un REVIZOR grinçant, lent, pesant, ennuyeux. Qu’importe ! Il est « intéressant »… Et Cournot, qui a détesté, a consacré trois colonnes à le dire dans LE MONDE ! Et tout Paris découvre le métro « Mairie d’Ivry ». Le but est donc atteint. Pour moi, je m’arrête. Je suis en train de faire comme tout le monde…

07.03.80 -     THÉATRE OUVERT  présente au Centre Georges Pompidou un œuvre de Michel Vinaver qui, par sa forme, m’a ramené au temps des années 50 et 60, ce qui est accentué par la mise en scène d’Alain Françon (du Théâtre Eclaté d’Annecy), que n’eût point désavoué le Planchon de PAOLO PAOLI, impitoyable, avec des silences interminables.
LES TRAVAUX ET LES JOURS traite de l’univers des bureaux, décidément à la mode ces temps-ci, mais sans la fantaisie plaisante de Dente, ou la folie de Gautré / Pradinas. Vinaver, qui doit se prendre pour Tchékhov, traite son sujet par bribes de dialogues réalistes, intimistes.
Je ne sais pas si ses moulins à café sont une transposition des lames Gillette dont il est, vous le savez, un cadre important. Mais ce qu’il décrit, au-delà des problèmes individuels et de la vie de chacun dans l’entreprise, c’est le fait que le capitalisme mène SA barque sans se soucier des cas humains. Celui qui CROIT participer est donc une dupe. A mon avis, Savary le dit beaucoup plus efficacement avec son sketch du représentant à l’attaché-case.
Mais Savary, n’est-ce pas, n’a pas SÉRIEUSEMENT la tête politique. Tandis que Vinaver l’a, au point d’en être d’ailleurs ambigu. THEATRE OUVERT, pour sa rentrée parisienne, montre avec cela à quel point il est introverti, hors de la vague de fond des lignes de force. J’ai envie de dire qu’il est « ouvert » sur son passé… Est-ce seulement une boutade d’humour ?

11.03.80 – UN PAQUEBOT D’EMAIL BLEU est une pièce d’Hervée de Lafond « pour enfants » ; Je n’y conduirai pas  les miens, mais j’aurais peut-être tort. Il paraît qu’ils sont nombreux à s’y retrouver dans l’histoire de cette petite fille, qui est malheureuse parce que sa maman la trouve laide et viole le secret de sa correspondance, et qui a envie de mourir parce qu’elle ne voit pas « à quoi ça sert la vie », et qui finit par casser un objet, le paquebot d’émail bleu, pour être punie et envoyée en pension. Ainsi contée, l’anecdote semble linéaire. En vérité, elle est faite de « souvenirs » et d’ « impressions ». Je veux dire que le metteur en scène, qui est aussi Hervée de Lafond –et là, son travail est plus intéressant, me semble-t-il-, a montré l’univers des autres tel que le voit l’enfant, bloc sévère par moments, individus grimaçants par d’autres instants, gros plans fugitifs sans doute assez exacts. Le spectacle se veut prétexte à réflexion pour les familles. Ma foi, il se peut qu’il atteigne son but. Il est en tout cas bien fait, sympathique, et astucieux : n’ayant pas les moyens de monter la pièce réalistement, Hervée de Lafond met dans un coin la superbe maquette de l’appartement où ça se passe, et c’est une excellente idée, suffisante. D’une façon générale, cela fonctionne.

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