Du 3 octobre au 15 novembre 1979

Publié le par André Gintzburger

03.10.79 – Dans une salle attenante à l’Église Saint-Roch, une certaine COMPAGNIE PASQUIN « présente » LA BELLE AUX BOIS de Jules Supervielle. Quand j’écris : « présente », c’est à prendre au pied de la lettre car le décor nous est montré à l’état de maquette dans une boîte, et la plupart des costumes sous forme de dessins. L’un et les autres m’ont paru quelconques. Le filage m’a semblé ne dévoiler ni un talent de metteur en scène, ni une qualité d’acteur exceptionnelle.
Comme hier, cela fleure son exercice de cours d’Art dramatique commercial moyen. La fille qui joue la belle aux bois » n’a ni la fraîcheur, ni la spontanéité, ni la beauté requises pour être l’héroïne de cette fable bébête qui fait joujou avec les contes de Perrault sans y dénoncer quoi que ce soit ou en détourner l’esprit. L’irruption des personnages dans le 20ème siècle n’est, pour le contemporain d’Eluard, qu’une occasion de montrer son passéisme. Reprendre cette oeuvrette me paraît bien significatif de gens qui, n’ayant rien à dire, se réfugient dans un univers « étranger ». Rien ne m’y concerne, ne m’y atteint. On nage en plein dans l’Ancienne Droite.

04.10.79 – Ce qu’il y a de remarquable dans le spectacle de Jean Gillibert, c’est qu’il a su, s’attaquant à la très naturaliste DANSE DE MORT de Strindberg, prolonger le réalisme en jouant, en exprimant les états d’âme, en disant l’écrit comme s’il s’étayait sur un non-dit riche de substance inconsciente -beau travail de psychanalyste, serait-on tenté de dire- sans pour autant JAMAIS avoir donné une impression de gratuité, tant les déraillements du comportement des protagonistes semblent couler de source. A part quelques objets précis –et encore le piano est-il « transposé » puisqu’il nous est montré en miniature-, rien ne vient situer concrètement la forteresse, l’île où s’est réfugié le couple décrit, qui se déchire méthodiquement, mû par une haine de vingt-cinq années nourries de rancoeurs accumulées et de sentiments de ratages, avec contentieux criminels à l’appui de surcroît. Cela gêne un peu à la compréhension de l’anecdote. Les raisons pour lesquelles ces êtres s’entredévorent méthodiquement ne sont pas très claires pour l’ignorant du texte original et le mélodrame semble un peu forcé au quatrième acte. D’un autre côté, la viduité spaciale de la Resserre empêche le jeu d’être chuchoté, étouffé, retenu. Cela va sûrement contre le parti qui vise à montrer une haine irraisonnée sans fondements, sans but, mais aussi sans fin. Cela joue peut-être un rôle dans l’impression de longueur que l’on finit par recueillir. Le spectacle ne rebondit pas. Il s’étale en méandres impalpables et on s’ennuie là où l’auteur avait sûrement souhaité que le public frémisse. Le vent, la tempête, éléments essentiels d’environnement, m’ont aussi semblés trop discrets.
Beau spectacle, pourtant, de haute tenue. Ne nous trompons pas de niveau. Et puis, cette DANSE DE MORT s’inscrit dans un cycle intitulé « Le théâtre et l’inconscient ». Elle ne trahit pas son propos. Gillibert acteur domine remarquablement son jeu, qui constamment passe du réalisme au dépassement du MOI. C’est une performance, tant tout semble couler de source. Josette Boulva, et surtout Gilbert Beugnot qui joue Kurt, tiennent moins complètement le pari. « Ne pas trop matérialiser mon théâtre », écrivait Strindberg. C’est difficile à réussir. 

05.10.79 – Pour qui n’est pas expert en démarches chrétiennes « modernes », le spectacle réalisé par Jean-Louis Jacopin avec Marcel Bozonnet, et intitulé MARIE DE L’INCARNATION, semble s’inscrire dans le cadre de l’opération de propagande intensive menée par l’Église avec l’aide d’artistes que rien, auparavant, ne désignait apparemment pour cette besogne, qui a été entreprise ces derniers temps.
Après la Jeanne d’Arc de Delteil exhumée par Micheline Uzan et Viviane Theophilides, voici que nous est ici contée une histoire exemplaire de femme confite en amour de Jésus Christ, et incitée par cette dévotion à accomplir au Canada une œuvre « civilisatrice ». Je mets, MOI, « civilisatrice » entre guillemets, car je me souviens de quelle hypocrisie cette civilisation-là enveloppait ses rapines et exactions, mais rien dans le spectacle ne m’a semblé « critique ». Ou si cela a été voulu par l’acteur et le réalisateur, je n’en ai rien perçu. Pour MOI, il s’est agi de glorifier une héroïne qui a été telle parce qu’elle avait été touchée par la grâce. Et la leçon que je tire, en ces temps actuels où les obscurantistes font feu de tout bois est : de tels héros n’ont été possibles QUE par la FOI. En filigrane : qu’est-ce que vous attendez pour l’acquérir, cette FOI, bande de mécréants ?...
Le spectacle a été très bien conçu pour plaire à la critique. Le fait qu’un homme joue Marie Guyart a été agréable à la bande de pédés qui règne dans la Profession. Les autres, qui ne rêvent que de n’être pas désagréables à un Pouvoir qui ne peut qu’approuver une commémoration comme celle-là, ont loué la retenue du jeu de l’artiste, sa pudeur extrême, l’accumulation des degrés qu’il tâche d’exprimer. Ils ont noté que son travesti n’était point gênant. Ils ont souligné sa maîtrise. De fait, ce que fait Marcel Bozonnet est de grande classe, avec juste ce qu’il faut de non concession au public pour qu’on puisse parler de rigueur, sans atteindre au stade de l’ennui.
A dire le vrai, on frise l’ennui durant les intervalles, quand la musique de Lucien Rosengart est seule là pour nous distraire tandis que l’artiste se remaquille, nous soulignant ainsi qu’il se distancie de son personnage. Mais la qualité est au rendez-vous de la soirée courte : une heure, une heure dix. Une soirée qui plaît beaucoup aux vrais bonnes sœurs. Marcel Bozonnet affecte de s’en étonner. Peut-être est-il sincèrement dupe.

16.10.79 – Que c’est bien !
Et que c’est chiant !...
Dans le cadre du Festival d’Automne et en co-production avec le devenu « bien dans le vent bien parisien » T.G.P., Jacques Lassalle présente LES FAUSSES CONFIDENCES DE Marivaux. Dois-je indiquer qu’il a soigneusement gommé le Marivaudage, c’est-à-dire la légèreté avec laquelle des générations ont fait passer le contenu ? L’enveloppe bulle de savon étant crevée d’entrée de jeu, le bistouri du réalisateur peut fouailler avec cruauté dans les motivations qui font mouvoir les personnages de la comédie d’intrigue. « Comédie » ? Peut-on encore employer ce vocable alors qu’en deux heures et demi de spectacle, je n’ai ri (un peu) que trois ou quatre fois brièvement ?
Vous remarquerez que je n’ai pas dit que le scalpel travaillait sur les « caractères ». Si j’ai écrit « motivations », c’est parce que les personnages montrés sont définis une fois pour toutes et n’évoluent pas, sinon par rapport aux événements. Lassalle a sûrement voulu illustrer le côté sordide des machinations ourdies par les froids calculateurs décrits, intéressés uniquement par l’argent, insensibles à ce qu’ils dérangent, bourreaux par nécessité historique, et qui se servent de l’Amour comme d’un tremplin de promotion. L’ennui, c’est qu’il nous oblige, pour le suivre, à forcer un peu sur l’acceptation du postulat : Marivaux a mis quelque part derrière les actes perpétrés un fond de sincérité qui excuse les agissements. Là où le spectacle nous montre des troisièmes couteaux, il y a des tendresses qu’il cherche à nous dissimuler. Son parti pris dépasse, (détourne ?) le « message » ( ?) transmis par le texte écrit. Dorante aime vraiment Araminte. Monsieur Rémy pousse son neveu parce qu’il l’aime bien, et Dubois prévoit les prochains coups de la « partie » engagée, pour le compte du jeune homme amoureux. Certes il y a des « victimes » au dénouement, Marton qui s’est crue un moment aimée, dont on s’est, il faut bien le dire, servie sans vergogne, et le comte, qu’on éconduit sans gêne.
Mais croit-on que leur sort inspirerait moins de pitié si on les avait vus participer à une action « enlevée », vive, légère, selon la tradition ? Franchement, ces infléchissements de la comédie vers le drame bourgeois, outre qu’ils ont perdu le parfum de la nouveauté depuis belle lurette, qui aboutissent à imposer des longueurs sinistres aux spectateurs, qui aimeraient que les acteurs réfléchissâssent moins longuement avant d’ouvrir la bouche, me sortent par les trous de nez et ne me paraissent pas intéressants. L’œil « lucide » avec lequel, pour la énième fois, on m’oblige à considérer les agissements d’une société structurée autrement que la nôtre et disparue, merde, merde et merde. Et, tous comptes faits, me contraindre, sous le prétexte que la pièce se passe dans un vestibule, à regarder pendant 150 minutes le pied d’un escalier et deux banquettes lugubres appuyées sur un mur sinistre, me paraît gratuitement sadique, même s’il est sûrement vrai que les rez-de-chaussée des hôtels du XVIIIème siècle étaient comme ça. 
Au milieu d’acteurs qui « pensent » et dissèquent, Emmanuelle Riva (qui joue la riche et convoitée maîtresse du premier étage) a une étonnante fraîcheur. Sa spontanéité est presque marivaudière. Hubert Gignoux, lui, a choisi de jouer boulevard. Maurice Garrel est très mauvais.
Finalement, je donne l’impression de n’avoir pas aimé. C’est vrai. Mais je le répète, c’est TRÈS BIEN. Ce qui m’étonne, c’est que Lassalle n’ait pas su être plus original. Tant qu’à faire, il fallait peut-être aller plus loin. Dubois aurait pu être borgne, Araminte nymphomane, et Marton aurait pu nous faire une crise de nerfs. Ca aurait égayé une soirée grise, morne, terriblement « dramaturgisée » !!!

21.10.79 – BABYLONE, en Avignon, m’avait laissé assez perplexe, mais intéressé. Je suis allé voir à Fontenay-le-Fleury, PLACE DE BRETEUIL, du même Alain Gautré, monté par le même Pierre Pradinas, que l’équipe avait présenté un an plus tôt au Chapeau Rouge et que j’avais négligé. Incontestablement, cette équipe, curieusement issue du Conservatoire de Versailles et soutenue à ses débuts par Marcelle Tassencourt, a quelque chose à dire, et le dit avec une personnalité qui lui est propre. La mise en scène est, de surcroît, tout à fait précise et elle est assumée avec une incontestable professionnalité.
L’univers décrit est au départ très proche de ceux auxquels nous a habitués Vaclav Havel. On pense aussi à Kafka. C’est un ministère en voie de démantèlement. Comme il ne sert à rien, peu à peu les services de la Place de Breteuil sont déplacés, qui Place Beauvau, qui rue de Valois, qui au Quai d’Orsay etc… Au bureau 222, quatre employés liquidateurs, (trois hommes, dont un chef de service aliéné par sa fréquentation du western, et une fille, qu’on engage absurdement à la première scène et dont la virginité éventuelle sera détruite par le plus intellectuel des phallocrates qui sont ses collègues, au bout d’une heure de spectacle environ (ce qui la fera visiblement s’épanouir), vivent au rythme de scènes courtes une inutilité permanente qui débouchera peu à peu sur un énorme bordel. La violence, le sexe, sont au rendez-vous de ce spectacle qui ne porte pas de message mais qui fonctionne incontestablement politiquement. De gauche ? De droite ? Ca ne semble pas vouloir dire grand-chose pour Gautré qui passe vite de la description logiquement perceptible à une folie destructrice du monde et de soi-même avec une volonté suicidaire ratée. PLACE DE BRETEUIL est un témoignage sensible, dingue, d’une désespérance. C’est sans doute quelque chose d’important au niveau du témoignage car c’est un cri réel d’une génération, authentique, dont l’informel a lui-même un sens, évidemment. Pierre Pradinas a monté cela quand il avait vingt ans. C’est un jeune loup aux dents longues, à suivre. Il s’engouffre dans un schéma de pensée qui nie ceux qui ont alimenté nos rêves utopiques jusqu’à ces derniers temps. Il ne dénonce pas. Il ne constate pas. IL ÉPROUVE viscéralement. C’est d’une CONDAMNATION qu’il s’agit, sans agression directe et pourtant au premier degré.

24.10.79 –MÉMOIRES D’UNE TACHE D’ENCRE SUR UN BUVARD ne se situe pas au sommet de la hiérarchie des Arts. Et d’autre part, le spectacle de Christian Dente serait meilleur s’il avait une demi-heure de moins. Mais il est drôle, efficace, point ennuyeux et traite en touches légères, certes, et sans qu’on puisse parler de condamnation, de dénonciation, d’un sujet contemporain, ce qui mérite une mention particulière par les temps qui courent.
Curieusement, c’est le même univers que celui de PLACE DE BRETEUIL qui est décrit. Mais l’appréhension n’est pas la même. Kafka n’est pas au rendez-vous, et l’inutilité de la tâche bureaucratique a beau être patente ici comme là, le climat et les développements divergent. Chez Dente, les fonctionnaires ont créé un véritable famille, avec ses coutumes et ses rites. L’automatisme d’un travail imbécile laisse à l’imaginaire une porte ouverte, et chacun tient un rôle dans le groupe où le chef de service paternaliste reste tout de même en haut de la hiérarchie, et où les nouveaux sont sommés de jouer le jeu.
Dente égratigne au passage ce type de société que visiblement il réprouve. Son calcul selon lequel les employés vivent ensemble 2.400 heures par an, alors qu’ils n’en consacrent que 2300 à leurs familles, fait mouche.
Les chansons signifiantes qu’il a écrites sont chantées et dansées gentiment par une troupe sans prétention, où l’on remarque la qualité de Marcelle Barreau. Marc Bonseigneur m’a rappelé Greffet et Dimitri Radochevitch Gay Bellile. 

29.10.79 – La Société dans laquelle nous vivons exige d’un artiste qu’elle l’étonne. Moyennant quoi, elle lui fait une gloire qu’elle remet en question pendant un certain nombre d’années chaque fois que le créateur produit quelque chose de nouveau. Celui-ci est condamné à une sorte de fuite en avant. La régression lui est interdite sous peine de mort. La réflexion lui est comptée dans le temps car l’oubli le guette. Il faut reconnaître que Robert Wilson a bien tenu la règle du jeu, réussissant, depuis l’effet de choc qu’il avait obtenu au Festival de Nancy avec le REGARD DU SOURD, à se maintenir de Reine Victoria en Einstein sur la plage, à un sommet de notoriété soutenue assez rare.
Je crains que l’Edison qu’il vient de montrer au Festival d’Automne ne ternisse cette étoile. D’abord parce qu’il a renoncé à son « truc » de la lenteur. Bien sûr, ce « truc » était en vérité un « parti », mais ce parti était lié au nom du réalisateur. On ne saurait lui reprocher d’avoir voulu se dégager de ce qui n’était peut-être plus motivé. Et d’ailleurs, on aurait sûrement fait grief au coupable s’il s’était enferré dans son procédé. Reste que son EDISON, n’ayant plus rien d’excessif au niveau du mouvement ni de tellement contrasté dans les vélocités respectives, m’a paru mou. Surtout, et c’est plus grave, ce spectacle m’a semblé vide, gratuit. Wilson à mes yeux est un produit de la décadence occidentale, et ses productions précédentes recélaient un poids, une densité qui les faisaient singulièrement signifiantes.
LE REGARD DU SOURD, jusqu’à un certain point, c’était MON regard. Impossible dans EDISON de se sentir concerné. Ce qui se passe sur scène –et qui est en vérité très peu lisible, le langage étant tour à tour inaudible, absurde, avec un mélange d’anglais de Brooklyn et de français de Laurel et Hardy, mais je pense que même un Américain rompu aux dialectes U.S. n’y entendrait pas grand-chose- est loin… très loin… et fait pauvre, en imagination et en vérité. C’est drôle, mais il n’y a pas, de toute évidence, assez de monde sur la plateau, ni de richesse dans les décors. Le T.N.P. producteur aurait-il mesuré le pognon au metteur en scène invité ?
Bref, cet EDISON-là ne m’a pas fait oublier le film où Spencer Tracy jouait le rôle. Et il m’a paru poser le problème gravissime de la nécessité où est l’artiste contemporain PROFESSIONNEL de produire, qu’il soit sec ou en verve. Ne devrait-on pas permettre à certains génies de prendre des retraites dorées de plusieurs années pour qu’ils ne s’expriment qu’en en éprouvant l’intime besoin formel ? 

09.11.79 – Augusto Boal a crée LE THÉATRE DE L’OPPRIMÉ. C’est hélas un vaste créneau qui lui permet de multiplier les ateliers. Actuellement hébergé au THÉATRE PRÉSENT, il présente une quinzaine consacrée à différents thèmes : enseignement, avortement etc… Il y aura le 13 une soirée intitulée « spectateurs producteurs » au cours de laquelle le public fabriquera un spectacle. C’est que l’équipe revendique un certain rapport avec l’auditoire, qu’elle veut actif.
« Le théâtre, tel qu’on le connaît, » écrit Augusto Boal, « est une forme artistique nécessairement autoritaire et manipulatrice, …, parce qu’on vous demande à vous, spectateurs, de vous asseoir, de vous taire, et surtout de ne pas bouger. » Augusto Boal explique ensuite que son Théâtre de l’Opprimé souhaite « tout le contraire ». Pourtant, je n’ai pas l’impression qu’il aurait été ravi si j’avais participé à la pièce écrite, structurée et mise en scène qu’il nous a présentée : COUP DE POING SUR LA TETE D’UN COUTEAU. Six personnages, trois hommes, trois femmes, en vérité trois couples, errent à travers le monde. Ils viennent du Chili.
On les voit tour à tour terrés dans un repaire à Santiago, hébergés dans une ambassade d’un pays du tiers-monde, accueillis en Argentine (avant le coup d’Etat), invités en Suède… Mais il s’arrêtent à l’escale de Paris.
Toujours en train de faire les valises, ces déracinés, que RIEN (sauf un engagement politique originel) n’aurait dû en vie normale réunir, sont condamnés à une sorte de vie communautaire dans l’errance permanente, dans l’incertitude des lendemains. Leur rêve, c’est un pays calme, sans problèmes, où ils auraient des choses à eux, où ils seraient chez eux.
Le spectacle de ces êtres ballottés seraient sans doute plus émouvant si Augusto Boal, nourri au suc d’une certaine tradition théâtrale, n’avait cru devoir faire du psychologique en dotant chacun de ces héros d’une personnalité propre. Quand ces traits distinctifs ont trait à la politique, ok, mais franchement, la nymphomanie d’une des filles prend trop de place, comme le suicide d’une autre n’en finit pas de s’étaler. Boal a été piégé. Il a voulu boucler ses histoires individuelles. Et son COUP DE POING en perd de la vigueur. Avec une demi-heure de moins, je suis sûr que son spectacle serait plus efficace. Il le serait plus, désencombré de fantasmes trimballés complaisamment, trop propres aux mentalités latino-américaines. En vérité, il y a deux choses dans la soirée : la dénonciation d’un inadmissible phénomène contemporain qui contraint des hommes à vivre marginalement parce que des coquins ont usurpé chez eux la légalité. Ca, c’est grave, c’est important, c’est fort, c’est essentiel. Et puis il y a un habillement, un enjolivement de chaque individu exemple. Et là, Boal n’a pas l’imagination très fertile.
Il n’importe cependant : COUP DE POING SUR LA TETE DU COUTEAU est un spectacle UTILE qui parle en termes non ambigus d’un terrible drame des temps modernes. Dommage qu’il s’adresse à des voyeurs. Car que suis-je d’autre, moi, installé chez moi, face à ces errants ?

10.11.79 – Pendant une heure, elle est absolument épatante. Drôle, émouvante, présente à cent pour cent, sachant juste en faire ce qu’il faut. Elle est seule sur la petite scène du T.G.P., mais une bande-son très importante et comportant même des interventions de personnages partenaires rompt sa solitude physique. Il faut dire que Stéphanie Loïk jouant BÉCASSINE, elle n’avait qu’à paraître ! N’est-ce pas ? Eh bien oui et non, car elle pouvait s’abandonner à la complaisance, à la caricature, donner dans la grimace comme elle semblait ces derniers temps y sacrifier trop volontiers. Or NON : elle maîtrise absolument son jeu. Sa rigueur est hautement professionnelle. Sa mère metteur en scène a su la tenir, avec l’aide de ruptures qu’elle lui impose, lorsqu’elle la fait soudain chanter de croustillants songs de Jean-Paul Farré, et aussi lorsqu’elle lui fait prononcer en gros plan des phrases brusquement intellectuelles exprimant en mots abstraits  inattendus les pensées de l’auteur. Cet auteur, c’est Christian Giudicelli, celui des Bons BAISERS DU LAVANDOU, et son héroïne ne s’appelle pas BÉCASSINE, mais BÉCASSOUILLE, aînée d’une famille de treize enfants pas plus doués qu’elle, rejetons d’une longue lignée de Bécassouilles, en vérité moins bretonne que française « silencieuse ».
L’œuvre est généreuse et relève de la philosophie du : « Si tous les laissés-pour-compte du monde voulaient s’donner la main, ah mes amis, quelle belle ronde tout autour de la terre on pourrait faire sur les cadavres des nantis ». En effet, il était intéressant de montrer l’itinéraire d’une jeune provinciale pauvre, apparemment sotte mais en vérité inculte, s’éveillant à l’intelligence des choses humaines et embouchant les trompettes du refus. Malheureusement, les étapes de cette évolution ne m’ont pas toujours paru choisies avec universalité. Je sais bien que l’homosexualité est à la mode, mais qui pourra me faire croire que la jeune fille DEVAIT obligatoirement rencontrer des « lesbiennes » en plein jour » durant son cheminement ? Ou même qu’elle aurait PU, si fraîchement dégrossie, participer à une manif de femmes ?
D’un autre côté, certaines de ces étapes sont peu vraisemblables et ressortissent d’un hasard extrêmement téléguidé. La rencontre avec Marie sur les bords de la Seine me paraît relever de la fiction pure. Il y a, il est vrai, des moments bienvenus (tout se qui se passe au supermarché notamment), mais mon Dieu, qu’il est difficile sur une scène de manipuler le quotidien, de faire décoller le banal, de s’élever au-dessus du niveau de CONFIDENCES, d’ICI PARIS. De façon éclatante, Giudicelli n’est pas un poète et son personnage, charmant, ne se transcende jamais. Même quand, à la fin, Bécassouille revient au Pays pour arracher ses frères et sœurs à l’obscurantisme inculqué par ses parents. Cette concrétisation « positive », ACTIVE, de sa prise de conscience, pourrait être EPIQUE. Elle reste gentille, elle n’est pas IMPORTANTE. Peut-être la pièce, qui dure deux heures, s’étale-t-elle trop. Resserrée, n’acquerrait-elle pas une autre dimension ?
Ne soyons pourtant pas chiens. Telle qu’elle est, elle est fort divertissante. L’ennui n’est jamais au rendez-vous. Et elle relève d’une denrée actuellement rare : la contestation exprimée de notre société. Alors, même si cette contestation vole au ras des pâquerettes, ne disons pas comme les réacs qu’ « on sait tout ça par cœur »… Et louangeons avec ceux qui ne désespèrent pas complètement de l’Humanité.

10.11.79 – 23 h. Toujours au T.G.P. (Cabaret) : MICHEL HERMON CHANTE. Il a une belle voix. Il a préparé son affaire apparemment de longue date, car sa professionnalité est totale et on imagine très bien qu’il pourrait tenir la scène de l’OLYMPIA.
Du moins s’il repensait son répertoire. Car si ELLE ET LUI, qui vante les mérites des drogues aphrodisiaques, est d’une efficace drôlerie, si Monsieur Paul est touchant et si APOCALYPSE est un beau cri d’alarme à l’humanité de l’an 2000, les autres chansons, qu’il a écrites avec François-Louis Tilly et Richard Foy, l’enferment dans le double ghetto des homosexuels et des drogués. Ni l’un ni l’autre ne recoupent à mes yeux L’UNIVERSEL. La marginalité, considérée comme un des beaux Arts, va trop dans le sens des souhaits du POUVOIR, pour que j’adhère à l’entreprise, même si Hermon rend un hommage à Boris Vian en chantant son DÉSERTEUR. Et puis, quoi, merde ! Qu’est-ce que c’est que ce retour en force des pédés ? Quand j’étais jeune, leur maffia était une franc-maçonnerie. Les revoilà arrogants, agressifs, racistes à rebours (si j’ose dire !). JE ME FOUS DE LEUR MINABLES PROBLÈMES DE CUL avec lesquels ils jettent de la poudre aux yeux de ceux qui essaient de s’intéresser aux vrais problèmes. AUX LIONS.

11.11.79 — Il y aura certainement des gens pour décréter qu’ils n’ont pas aimé ANDALUCIA AMARGA, et il y en aura aussi sans nul doute pour vilipender l’aspect « racoleur » du spectacle que Salvador Tavora et la CUADRA de Séville présentent à la Tempête. Moi, je dis que cette réalisation est admirable. J’ai été happé, soulevé par ce que j’ai vu et entendu. Les larmes ont humecté mes yeux. Quand est-ce arrivé la dernière fois ? Je ne m’en souviens plus.
Aboutissement de la démarche qui nous avait valu l’insatisfaisant HARRAMIENTAS, ANDALUCIA AMARGA chante l’attachement viscéral des hommes à l’Andalousie, à leur PATRIE, l’arrachement qui signifie pour eux l’émigration, puis, celle-ci accomplie, leur confrontation avec la MACHINE assassin.
Les spectateurs sont de chaque côté de d’une trajectoire (comme dans LA FILLE A BRULER), mais cette route éclairée de centaines de chandelles va d’une scène (Espagne) à une autre (Pays industriel).
Le spectacle consiste pendant une demi-heure à aller de l’une à l’autre, et il y a là un extraordinaire morceau de bravoure que je ne puis décrire par des mots, une fantastique parodie de procession. Ensuite, c’est l’homme face à une pelle mécanique dont la personnalité robotique tient de la science-fiction. Hommes broyés, hommes travaillant mécaniquement, accidents, hommes cherchant à juguler le monstre qui ne le tolérera pas, tandis qu’une femme essaiera de peindre en rouge un panneau blanc et y parviendra… à moitié. Ce n’est pas du Théâtre. C’est de la musique andalouse avec ses braillards, c’est du Flamenco avec ses coups de talon, c’est aussi de la musique d’orgue et de la mécanique. C’est d’une remarquable efficacité. Il n’est point besoin de comprendre les mots. Les thèmes politiques militent seuls.
La Cuadra n’a pas désarmé. Le Festival d’Automne la patronne à la Cartoucherie, mais elle n’a pas démissionné. ANDALUCIA AMARGA est un spectacle réconfortant car, au-delà de la lamentation, il est le cri de gens qui ne baissent pas la tête, qui n’ont pas découvert que l’opportunité actuelle était de se mettre à causer de Calderon, comme d’autres, chez nous, de Flaubert.

13.11.79 – CONTES POUR ENFANTS DE MOINS DE TROIS ANS, d’Eugène Ionesco, est un spectacle qui enchanterait sûrement ma fille Catherine, qui a quatre ans. Mon fils Raphaël, qui en a dix, se marrerait mais trouverait ça sans doute un brin débile. Les adultes restent un peu confondus en apprenant que ces textes, qui semblent dus à un grand-papa un peu gâteau et gâteux, sont les premières œuvres exhumées de l’académicien.
Or ce qui frappe, ces que ces pré- « cantatrices chauves » ou « Leçons » ne sont pas fondées, comme leurs descendantes, sur la distorsion du langage. Il n’y a pas de contestation culturelle, seulement le style d’un vieillard qui veut se mettre à la portée de ses petits-enfants. Comment, dès lors, trouver de l’intérêt à l’entreprise de Claude Confortès qui n’annonce pas qu’il a découvert un auteur sachant parler aux enfants (ce qui, ainsi dit, serait d’un rare mérite), mais qui entend bien conquérir le tout public ! Il y parviendra peut-être, après tout, car Maurice Baquet qui joue « Papa qui raconte de belles histoires » est charmant. C’est un grand acteur. Sophie Agacinsky, qui incarne Maman très distinguée, est à chier, mais ça ne fait rien. Quant à Ariane Carletti qui joue la petite Josettte, elle est tout à fait mignonne dans sa caricature de gamine.

14.11.79 – FUENTE OVEJUNE, de Lope de Vega, a souvent été considéré par les metteurs en scène engagés comme une œuvre populaire, parce que cette œuvre montre une révolte de paysans contre un Gouverneur de province un peu trop porté sur le droit de cuissage. Les rebelles, cependant, croient qu’Isabelle la Catholique leur pardonnera l’atteinte qu’ils portent à la sacro-sainte hiérarchie féodale, parce que l’intermédiaire entre elle et le peuple était lui-même en guerre contre la souveraine. Or, à la fin, leur village sera rasé, pour l’exemple, car jamais la plèbe ne doit se soulever. L’auteur concluait-il ainsi par flagornerie, estimant qu’en effet toute rébellion contre un Pouvoir était haïssable, quels que soient les motifs et quel que soit le Pouvoir ? C’est ce que je crois, et il faut savoir gré à l’Atelier de l’Epée de Bois de n’avoir pas cherché à infléchir le « message ».
La lecture d’Antonio Diaz Florian n’est donc pas superficielle. Sa mise en scène est forte, claire, belle esthétiquement, bien jouée (sauf par une fille qui grasseille insupportablement dans le genre truculent shakespearien). Le jeu est frontal et six acteurs tiennent tous les rôles sans confusion. On serait tenté de dire que c’est un spectacle pour festivals.

15.11.79 -     AUDIENCE devrait plutôt s’appeler CONVOCATION et VERNISSAGE serait plus justement nommé CRÉMAILLÈRE. Les deux pièces de Vaclav Havel, que Stéphane Meldegg montre au Théâtre Essaïon, content l’itinéraire d’un écrivain, auteur dramatique et journaliste, puni par le Pouvoir et obligé, pour survivre, de travailler dans une brasserie.
Dans la première pièce, on le voit dialoguant avec le patron de l’entreprise, brave manuel alcoolique pour qui la vie est sans débouchés. Les flics sont venus et lui ont demandé de pondre un rapport hebdomadaire sur l’intellectuel déraciné, et le pauvre voudrait bien que l’intéressé rédigeât lui-même les topos.
Dans la deuxième, à l’occasion sans doute d’une permission (à moins que l’œuvre ne soit antérieure), le même passe une soirée chez des amis qui ont choisi d’accepter le système et de s’y installer pour LEUR promotion sociale égoïste. Evidemment, l’écrivain est un contestataire. Il est probablement Havel lui-même. Et c’est intéressant car la critique n’est pas unilatérale. Certes, un régime qui prive ses opposants du droit de plume est stigmatisé, mais c’est surtout à travers ce qu’il fait de ceux qui l’acceptent (un ivrogne, un ouvrier qu’on ne voit pas mais dont on sait qu’il faut « s’en méfier », un couple sans idéologie ayant tout reporté sur l’acquisition de biens matériels et vivant dans une bonne conscience mal à l’aise quelque part) qu’il est critiqué. L’univers « Pays de l’Est » où seule la médiocrité est acceptée, est impitoyablement décrit en touches expressionnistes.
Seulement voilà : le regard condescendant, méprisant, que jette sur ses partenaires l’intellectuel cultivé et « lucide » n’est pas très sympathique. La patience appuyée dont il fait étalage, la distance avec laquelle il considère ceux qui n’ont pas suivi sa voie, l’indulgence excédée avec laquelle il accepte de se mettre à la portée de ceux qu’il regarde sans nul doute comme des inférieurs, font qu’on s’interroge sur la question de savoir s’il ne sera pas opportun pour lui de faire son autocritique. En somme, la victime n’est pas complètement innocente et il y a du suspect dans son « amour » des malheureux autres. Reste à savoir si cette dimension est voulue par l’auteur ou si elle apparaît malgré lui. Je veux dire : Havel s’estime-t-il détenteur absolu de la vérité face à une société qu’il n’est possible que de dédaigner ? Ou a-t-il voulu que son personnage recèle une ambiguïté, ce qui impliquerait qu’il penserait peut-être qu’il est victime AUSSI parce qu’il ne s’y est pas bien pris, parce qu’il se sent élitaire de droit divin ?
Stéphane Meldegg a, bien sûr, monté les deux œuvres (et Valverde les a accueillies) pour leur message anticommuniste tchèque. Sa mise en scène est propre, claire, sans recherche intempestive. Arditi joue l’écrivain en résigné qui n’en pense pas moins. Gorrivier est un sympathique « saoûlot ». Très remarquable est Catherine Rich qui, avec Bernard Murat, incarne la femme du couple dans le vent. Sa spontanéité, son naturel, sont rares.

Publié dans histoire-du-theatre

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