Du 8 juin au 29 juillet 1977

Publié le par André Gintzburger

08.06.77 – Le théâtre Expérimental de Cali est frère de notre THÉATRE DE LIBERTÉ. La différence vient de ce que ce dernier obéit à l’impulsion, non seulement politique, mais esthétique, d’un homme, Mehmet Ulusoy, qui a le génie de l’utilisation des matériaux usuels et dont l’imagination créatrice est grouillante, tandis que le dernier n’a en Enrique Buenaventura qu’un animateur : son attachement à la notion de réalisation collective l’amène à sacrifier l’aspect proprement artistique au profit de la seule signifiance. Il tombe donc, face à notre presse qui n’accepte de louer les contestataires du monde occidental QUE si la « forme » les étonne (au sens fort du XVIIe siècle), dans le même piège que la SAN FRANCISCO MIME TROUPE : « ON » fait silence.
Pourtant, en notre temps de dépolitisation organisée et orchestrée par les critiques valets du POUVOIR encore en place, la démarche de ces troupes qui font passer le contenu avant tout mérite l’amitié, le soutien. « ON » a tapé à bras raccourcis sur les porteurs de messages, et en France, « ON » les a presque tous amenés à Canossa ou à la faillite. Seul ou presque, parvient à garder sa ligne l’AQUARIUM qui doit « se garder à droite et se garder à gauche », et pourtant il est en butte à toutes les censures : il propose sa JEUNE LUNE en tournée. Le réactionnaire Me. Baëlde trouve que c’est « intellectuel ». Le Communiste Quéhec trouve que c’est « admirable » mais préfère montrer  QUATRE A QUATRE à son public, et J.J. Fouché à Chalon qui l’avait programmé se désiste quelques jours plus tard sous des prétextes qui masquent mal la pression dont il a sans doute été l’objet.
En vérité, « ON » a été aidé pour accomplir la besogne anti-messages par les médiocres, car à l’époque de la mode des spectacles messages, nombreux ont été les sans talent qui ont fait chier des théories de spectateurs. « ON » est donc à l’aise pour les refusr désormais TOUS en bloc sans examen.
Aujourd’hui, ces médiocres ne sont plus dangereux car ils continuent à emmerder le monde avec d’autres recettes . « ON » tolère donc les FORTUNES DE GASPARD. Et même, « ON » les encense. Mais je n’ai vu la queue d’un faiseur de comptes-rendus ni à la DENUNCIA ni à VIE ET MORT DU FANTOCHE LUSITANIEN. Pourtant ce dernier spectacle (au moins) aurait justifié des manifestations d’intérêt. Reprenant le thème de Peter Weiss, l’équipe le prolonge à la lumière de ce qui s’est passé DEPUIS en Angola et au Portugal. Elle en tire une leçon « colombienne » parce que, n’est-ce pas, disent ils « beaucoup de gens, chez nous, ont des racines africaines ».
La libération des opprimés du Portugal, c’est celle qui reste à faire au niveau social dans ce pays où « la censure n’existe pas », mais où l’état de siège est permanent et où un groupe comme celui de Cali ne survit que grâce à une abnégation de ses membres que désapprouveraient nos syndicalistes.  Force est quand même de constater que dans cette œuvre « collective », c’est Buenaventura seul qui a réécrit le texte … et en vers s’il vous plaît !… Est-ce lui qui a inspiré la mise en scène ? Celle-ci est en tout cas vive, rythmée, nourrie de trouvailles, ce qui n’était pas le cas pour la DENUNCIA. Mais peut-être ladite DENUNCIA m’a-t-elle ennuyé parce qu’elle reprenait encore une fois le thème des bananes toutes-puissantes. Après FRIVOLES, ça faisait beaucoup. Reste que le TEATRO CAMPESINO enfonce ses amis parce que Valdes a su, comme Mehmet, puiser au fond de ses racines ethniques une mine utilisable esthétiquement au service du message. Le Théâtre Expérimental de Cali et le SF Mime Troupe manquent de ce je ne sais quoi qui « transporte ». 

 28.07.77 — Je n’ai pas commenté, il y a trois semaines, le MACBETH de Mehmet Ulusoy parce que qu’à l’Hospice de Beaune, je n’en ai vu que la première partie, l’orage ayant interdit la représentation de la seconde. Je crois tout de même que j’en ai vu assez pour dire quelques bricoles, et notamment celle-ci : quand François Marthouret, puis Bénichou, ont successivement décliné l’offre qui leur était faite de jouer le personnage, Mehmet aurait dû abandonner le projet. Car après coup, il a fait un « parti » de l’idée qui lui est venue, faute d’avoir un acteur capable de jouer toutes les facettes du héros telles qu’il les rêvait, d’en prendre quatre exprimant l’un après l’autre cette évolution de l’état adulte au stade infantile. Mais le choix des acteurs rend l’intention peu lisible, et le fait que ces acteurs se mettent à incarner d’autres rôles quand ils se dépouillent de la robe de Macbeth, ajoute encore à la confusion de qui ne se souvient pas en détail du texte. Pourquoi quatre Macbeth (dont une femme tout de suite après le meurtre !) ? Pourquoi en face n’y a-t-il qu’une Lady Macbeth ? Cela ne semble pas profondément réfléchi.
 
D’un autre côté, je ne puis m’empêcher de penser qu’un Mehmet a autre chose à faire que de monter un Shakespeare. Son « actualisation » est astucieuse et les sorcières en style folles de Chaillot ont mon adhésion. De même que je trouve excellente l’idée parodique d’avoir fait aller le meurtrier vers son crime en funambule sur un air de cirque, avec un nez de clown. Des idées, des trouvailles, il y en a d’ailleurs à chaque instant. La « critique » se situe à un haut niveau. Reste que l’introduction de la contestation politique n’est que plaquée quand les soldats expriment en phrases empruntées à Brecht  leurs revendications et préoccupations (qui sont bien éloignées de celles des Grands à qui ils se sont loués). Et reste aussi que l’œuvre ne traite pas du thème du POUVOIR en des termes qui me semblent contemporains. La parodie démystificatrice fait (ou veut faire) rire de cette joute misérable pour la possession de la Puissance. Mais la « leçon » tirable de ces batailles tribales infantiles n’est que difficilement transposable aux banquiers et politiciens d’aujourd’hui. (Mais attention : je n’ai pas vu la fin !) Il y a encore un point qui m’a déçu : Mehmet a toujours eu la préoccupation d’environner ses spectacles avec un matériau à la fois original, décor et accessoires. Les bidons du NUAGE AMOUREUX, les masques et cuirasses du CERCLE DE CRAIE étaient géniaux. Je n’ai trouvé ni belles ni efficaces les espèces de boules en grillage qui vont de haut en bas et d’avant en arrière lourdement tout au long de la soirée. Et si le praticable à ressorts, sur lequel sautillent les personnages, semble un moment une bonne idée, à la longue, au mieux, on l’oublie, au pire, il dérange. La tour qui le surmonte est belle. MAIS cet encombrement de matériel ne supplante-t-il pas un manque d’idées ? Encore une fois, le détail grouille d’imagination. Mais l’œuvre semble avoir été PENSÉE superficiellement au gré d’impulsions non étayées.
C’est peut-être de là que vient l’impression de gratuité que j’ai ressentie. Ce sentiment de non nécessité, je veux espérer qu’il ne traduit pas un désarroi de plus. Si, à son tour, le THÉATRE DE LIBERTÉ se paume dans l’inutile, c’est triste.

UNE COURTE ESCALE EN AVIGNON 

29.07.77 – FANTASTIC MISS MADONA n’est pas la « suite » de la MISS MADONA précédente. C’est la même, retravaillée et, si l’on veut, actualisée. Le THÉATRE DU CHENE NOIR entre-temps, s’est hautement professionnalisé. Il s’est aussi équipé. Son style n’a pas changé et, j’ai été, je dois l’avouer, un peu agacé par le ton de complainte qui baigne le spectacle. D’année en année, je retrouve la même jérémiade monocorde, MAIS DE MOINS EN MOINS DANGEREUSEMENT CONTESTATRICE, et, somme toute, DE PLUS EN PLUS PLEURNICHARDE.
Pourtant, les thèmes restent intéressants. On s’en souvient : un chef d’Etat, Président de la « Royale République », fait tous les soirs son numéro à la télévision. Le peuple s’en lasse et pour le renouveler, un conseiller a l’idée de faire appel à une danseuse de cirque dont on fera, au service du Pouvoir, l’idole des foules. Ce sont les mécanismes de l’aliénation et de la corruption qui sont démontés. Malheureusement, le « Poétique » l’emporte dans cette 2e mouture et la 2e heure de la représentation m’a paru sombrer dans l’ésotérisme mélancolique. C’est beau, c’est parfait, c’est musicalement harmonieux mais c’est devenu banal… comme du Léo Ferré !
 
UN POINT DE VUE

29.07.77 – Le syndicat de la critique a eu l’initiative d’une rencontre avec les professionnels du spectacle. Utile confrontation qui a permis au linge sale de se déballer entre familles indissolublement liées et pourtant ennemies. L’atmosphère a vite rappelé 1968 et naturellement, « on » a débouché sur la nécessité de réunir des Etats Généraux, mais « on » n’a chargé aucune commission de les préparer et convoquer. (À moins que ça ne se soit décidé au secret).
Les points de vue semblent inconciliables. Les critiques ne sont pas assez nombreux. Ceux qui sont en poste, c’est un fait, ne peuvent pas voir quatre à six spectacles par soir : ils n’ont pas le don d’ubiquité, et l’auraient-ils que les directions des journaux –qui n’en ont pas grand-chose à foutre du théâtre- n’augmenteraient pas pour autant la place congrue dont ils disposent. De surcroît, les titulaires ne militent guère, à l’intérieur, pour que soient engagés de jeunes confrères qui pourraient se révéler dangereux pour eux-mêmes- des fois qu’ils auraient plus de talent !... Ils ne tiennent pas tellement, non plus, à ce qu’on augmente le nombre de lignes qu’ils auraient le droit de pondre. Ça les obligerait à réfléchir, à étayer leurs jugements. D’aucuns jugent certainement plus commode d’asséner des opinions définitives sans avoir à les justifier de près. Ils expriment des impressions. Ça suffit à leurs yeux. D’un autre côté, il est clair qu’il n’existe pas d’unité créateurs / critiques. Les uns et les autres vivent dans deux univers et c’est seulement professionnellement que des relations existent. Le rapport juge / jugé rend impossible l’amitié profonde et d’ailleurs le critique qui, par tendresse pour un réalisateur, l’encenserait même pour ses merdes, perdrait sa crédibilité. Le monde dans lequel nous vivons fait en outre que chacun dans sa sphère poursuit une carrière. Celle du critique est fondée sur sa plume –et sur les réactions des lecteurs. Le critique doit plaire à ces derniers. Et pour plaire à ses chefs, il doit se distinguer de ses confrères. Chacun sait que le trait acéré est plus payant que l’analyse sérieuse. Et chacun sait que sa chronique doit se différencier de celles des autres. Il sera donc attentif à être modéré quand un confrère est enthousiaste. Certains prendront systématiquement le contre-pied d’autres. Assis dans leurs fauteuils, ils ne chercheront pas à définir le spectacle qu’ils voient, mais à comment ils tireront dans l’article leur épingle du jeu. La mode, l’arbitraire, les affinités de mœurs seront autant de critères de référence. Le politique aussi, bien sûr.
En face de cela, les créateurs estiment, bien  sûr que, dès lors qu’ils s’exposent à montrer un spectacle au public, ils ont le droit d’être jugés par ceux qui sont, en somme, les intermédiaires désignés par le système entre eux et des gens qui, privés d’informations éclairantes, ne sauraient où porter leurs pas et leurs sous quand l’appétit de sortir le soir les saisit.
Ils rêveraient, de surcroît, que ce jugement (déjà faveur quand ils ne sont pas vedettes) ne soit pas sans appel. Ils imagineraient volontiers un univers où seul le bon papier serait définitif. Le mauvais pourrait susciter la venue d’un deuxième critique, voire une réponse, voire un arbitrage. On nage dans l’utopie. Le fait est que le Pouvoir de la presse est exorbitant puisque, par ses silences ou ses attaques, elle peut porter des coups très rudes à ceux qui souvent ne sont pas que des artistes, mais aussi, de par la législation, des commerçants qui lancent leurs produits comme le croupier sa boule à la roulette. Sauf que pour eux le hasard prend le visage d’humeurs de quelques messieurs et dames enfermés dans des critères intimes, quand ce n’est pas dans quelque obscure directive subtilement insufflée par d’habiles injecteurs étrangers à la Profession. La médiocrité, il faut bien le dire, est en plus frappante chez la plupart de ces juges. Rares sont ceux qui créent eux-mêmes. Quand ils le font, c’est rarement brillant…
Ces mal mariés cherchaient donc en Avignon –mais le cherchaient-ils vraiment au fond ?- à « trouver des solutions ». Mais lesquelles ? Il était touchant d’entendre Dominique Nores se tourner vers l’A.J.T. en disant : « aidez-nous par une action à obtenir plus de place dans nos journaux ». Il était marrant de voir Demarcy se plaindre de ce que la TV ne donnait aucune minute d’antenne au théâtre non boulevardier et le président du Syndicat des Directeurs privés s’écrier : « Dieu nous garde qu’un critique de TV ait un jour le pouvoir de vider nos salles en deux minutes ». Il était bouffon d’entendre Le Guillocher et une attachée de presse du Théâtre du Soleil profiter de la réunion pour faire leurs propres pubs. Sandier, comme prévu, était rouge de colère. Raymond Laubreaux menait les débats avec une baguette qui semblait héritée des amitiés de son Père. Léonardini, très play-boy, jouait la complicité avec ses camarades de gauche, mais devait manœuvrer par confraternité.
L’impuissance à conclure vient évidemment de ce que, dans notre système, les choses ne sont pas ce qu’elles sont par hasard.
Le rapport de force décrit a été édifié en deux siècles. Ce n’est pas un colloque hypocrite de deux jours qui pouvait ouvrir des voies nouvelles. Celles-ci ne se dessineront qu’après la Révolution, si Révolution il doit y avoir. Il est vrai qu’alors d’autres dangers guetteront les créateurs car il est peu probable que les Pouvoirs des juges se trouvent amenuisés.

COMMENTAIRE : 

Y aurait il un iota à changer 30 ans après à cet exposé ?

Publié dans histoire-du-theatre

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