Du 17 mars au 6 juin 1977

Publié le par André Gintzburger

17.03.77 – Après Arthur Adamov, Bof !... Mais après GILLES DE RAIS, arrêt !... De l’imposture à l’insolence, jusqu’où le Pouvoir continuera-t-il à soutenir l’auteur directeur du TNP qui a sans vergogne mis les moyens d’un théâtre national au service d’un écrivain dont il mépriserait l’œuvre si elle n’était due à sa propre médiocre plume. Car la complaisance illimitée que caresse Planchon pour son propre nombril l’a amené cette fois-ci à jeter les millions par les fenêtres d’un façon honteusement voyante. Je crois que tous les membres de l’A.J.T. auraient chacun pu monter un spectacle avec le fric qui est ici dilapidé.
Ô Planchon ! Fasciste ! Tu les as bien eus, tous, tous ceux qui t’ont cru « de gauche » ! hein ? Tu l’avoues sans vergogne dans ton programme sous le prête-nom de Bataillon : « Du compagnon de Jeanne d’Arc au criminel repentant exécuté en place publique, de l’enfance d’un grand féodal à la démence meurtrière d’un chef de bande, les 36 années de la vie d’un Gilles de Rais offrent une matière exemplaire à qui veut parler de la violence ». C’est bien d’elle que nous parle en effet l’omnipotent maître à penser du Pompidolisme Culturel, et pas pour le stigmatiser. Il s’y vautre, s’en repaît, comme le modèle qu’il a choisi de décrire au gré de méandres qui ne doivent à l’Histoire que l’apparence. En fait, cette pièce est une exploration de Planchon à travers sa propre âme. N’est-il pas remarquable que du curé de l’INFÂME à ce GILLES DE RAIS en passant par ADAMOV, ce soit toujours le côté pissotière qui ressorte ?
Planchon a la pensée sale. Et est-il aussi intelligent qu’on le dit ? À suivre cette œuvre mal bâtie, mal écrite, montée avec une troupe vieille dirigée sans art, le pognon ayant été supposé sans doute suppléer à tout, on se le demande.

UNE ESCAPADE À HAMBOURG

19.03.77     Ô joie sans mélange ! ô bonheur : 1.200 personnes sortent d’un spectacle qui a duré 3 heures et en redemandent. Cinq fois, les artistes doivent rechanter le final. Tout le monde a été « heureux ». Il n’y a eu de toute la soirée pas un seul bâillement et tous les fauteuils ont été « reremplis » après l’entracte. Ça se passait à la Schauspielhaus où l’on jouait la PÉRICHOLE dans la mise en scène de Jérôme Savary. Je ne suis pas sûr que Léonardini aurait aimé : on ne peut pas dire en effet que le réalisateur se soit fortement attaché à situer l’œuvre dans son contexte « historique », en signifiant qu’écrite à une époque où la bourgeoisie toute puissante de l’Histoire une noblesse décadente qui n’en finira de mourir que 50 ans plus tard avec les Tsars, les Habsbourg et Guillaume II, elle montre les abus que peut commettre un prince omnipotent guidé par ses débiles impulsions sexuelles, soulignant ainsi que le Pouvoir absolu arbitraire ravale les hommes à un rang d’esclaves, incompatible avec la « liberté » relative que réclamaient les marchands d’alors pour pouvoir commercer à leur guise. Un Sobel aurait sûrement dégagé que le combat mené contre les Potentats n’était favorable au peuple qu’en apparence. D’un autre côté, le seul « Docteur » venu de Paris, Jack Gousselan (qui est de droite) faisaient sa moue parce que les voix ne lui semblaient pas à la hauteur de la partition d’Offenbach, et il trouvait que la mise en scène était plus music-hall que lyrique. Sur le premier point, je lui donnerai raison. Le point faible du spectacle, c’est que les chanteurs ne sont pas des grands chanteurs, à l’exception de Guy Gaillardo qui tire superbement son épingle du jeu, et c’est dommage, car le charme de la mélodie y perd. Sur le second, je serai d’accord avec lui, mais pas pour faire la moue. Oui, c’est du music-hall, somptueux, bourré de gags, d’inventions ravissantes, d’éclat, d’humour, de gaieté… et de SANTÉ.
C’est assez drôle finalement : Savary me faisant employer ce mot que j’avais réservé aux Canadiens contempteurs d’une culture jalousement conservée. Ce n’est pas dans le même sens que je l’écris ici, mais dans celui où j’aurais pu, par exemple, l’appliquer à un Rabelais. Nous n’en sommes pas loin, de Rabelais, avec cette Périchole libre de mœurs qui se fait culbuter sur le banc d’une place de village où caquètent les poules, par un « Roi » « incognito » qui évolue au milieu d’un Peuple joyeux, où les filles ont la cuisse énormément légère et où l’Argent motive tous les comportements. Meihac et Halévy, qui ont écrit le livret en s’inspirant du personnage célèbre également décrit par Mérimée, ne sont bien sûr pour rien dans cette évocation. Leur Périchole n’est pas la sublime « politique » du CAROSSE DU SAINT SACREMENT. C’est une bonne fille, classable vue l’époque, dans la catégorie des putains, qui quitte (provisoirement) son amant de cœur pour le riche Potentat parce qu’elle a faim. La mansuétude finale du Roi ne devra guère à ses manœuvres et Savary a bien souligné qu’il ne s’agissait que d’un revirement d’opérette (n’est-ce pas un genre qui doit finir bien ?) en faisant offrir aux amoureux réunis le carrosse de Mérimée par le Roi, manifestant une dernière fois son pouvoir absolu… dans le bon sens, cette fois !
L’opérette. Pourquoi n’en monte-t-on pas davantage en France, du moins à Paris, en essayant de l’arracher aux « professionnels » surannés qui la maintiennent empoussiérée ? C’est qu’il est diablement intéressant, ce genre où rien n’a l’air grave jamais, où la prison la plus terrifiante n’empêche pas les héros de pousser la chansonnette comme s’il ne s’agissait que d’amuser un Roi déguisé en geôlier, où un prisonnier injustement incarcéré depuis 12 ans supporte son sort avec bonne humeur parce que son jeu est de desceller les pierres avec un couteau pour s’évader, où la Faim au ventre n’est pas dramatique et aide seulement à transgresser des tabous moraux ; ce genre où tout est factice, artificiel avec des « paysans » qui passent leur temps à danser et à chanter, commentant les « actions » comme quelque chœur antique ; ce genre purement « divertissant », qui reste si profondément populaire et qui pourtant, parce qu’il n’est pas tellement « bourgeois », je crois, n’a pas l’air d’une distribution d’opium du peuple ? Ici, c’est très clair, c’est parce que ça se passe ailleurs, dans un monde facile qui n’existe pas, un monde de rêve, MAIS PAS UN MONDE ENVIABLE, MAIS PAS UN MONDE MODÈLE. Et tout de même un monde où le Roi tout puissant N’EST PAS UN BON ROI, un monde où les sujets ne sont pas inconditionnels, un monde où la Force a à montrer son visage.
Je ne peux pas faire meilleur éloge du travail de Savary puisqu’il n’a apparemment et en vérité cherché qu’à me divertir. Il y a magnifiquement réussi avec l’aide de Michel Lebois qui a fait des décors superbement affreux et de Dussarat dont les costumes sont dignes des Folies Bergères. Mais en même temps, son spectacle m’a inspiré ces réflexions. C’est donc qu’il n’était pas vide de « contenu ». Peut-être est-ce parce qu’il est resté dans la « tradition » qu’il a su les susciter. Parce que cette tradition est sublimée, dépassée, « surréalisée », DANS SA LIGNE et non A CONTRESENS. Il eût été trop facile de montrer en toile de fond des Péruviens misérables, d’inventer un contrepoint social. Non ! Les asservis jouent ici le jeu de la bonne humeur. Rien n’empêche les spectateurs de rêver ce contexte. Ceux qui ont une conscience politique ne manqueront pas de le faire « brechtiennement ». Les autres se seront amusés. Ils auront sans vulgarité passé une bonne soirée. Reste que, quand même, le POUVOIR n’en sort pas magnifié.
 
COMMENTAIRE

Le moins qu’on puisse dire est que Savary a largement exploité par la suite le filon de LA PÉRICHOLE en attendant de s’attacher,depuis qu’on lui a confié l’OPERA COMIQUE à une autre œuvre d’Offenbach, LA VIE PARISIENNE. Quel dommage qu’aucun pouvoir n’ait eu l’idée de lui confier le CHATELET ou LA GAÎTÉ LYRIQUE quand il en était temps.Près de 40 ans ont passé depuis ce compte-rendu et l’opérette n’a toujours pas retrouvé sa place sur l’échiquier de ce qui est proposé au public.

30 MARS 1977 : RAYMOND BARRE, PREMIER MINISTRE, NOMME MICHER D’ORNANO MINISTRE DE LA CULTURE ET DE L’ENVIRONNEMENT

03.05.77 – Selon Régis Santon, Perdican revient au château de son Père le Baron après avoir, à Paris, en 1789, assisté à la prise de la Bastille. Son retour dans un univers provincial où rien n’a changé, sa rencontre avec une cousine élevée par les sœurs dans une tradition obscurantiste, aurait donc un sens « politique ». L’ennui, dans le ON NE BADINE PAS AVEC L’AMOUR qu’il propose à Aubervilliers, c’est que ce propos n’apparaît qu’après le fameux : « Elle est morte, Adieu Perdican », lorsque le « Ca ira » vient soudain supplanter à nos oreilles les notes de la Symphonie Pastorale qui baignent la soirée et en ponctuent les meilleurs moments.
Que dire de cette représentation, si ce n’est qu’elle ne justifie ni l’excès d’honneur ni l’indignité dont l’a gratifiée notre presse en la traînant dans la boue. À la vérité, je n’ai pas envie de juger ce spectacle qui ne manque pas d’inventions… (encore que certaines « trouvailles » laissent rêveur, comme celle où on voit, pendant la scène de la Fontaine, Camille servir la soupe aux Pauvres (en plus ce n’est pas lisible parce qu’« on » n’a pas revêtu les charmantes paysannes qui reçoivent ladite soupe d’un habit de « pauvre »).
Santon a eu l’impulsion de se confronter avec ce texte romantique célèbre qu’aucune revendication populaire n’anime et où Rosette, la Paysanne, est tout naturellement la victime désignée comme la belle Indienne dans les westerns : il a bâti dans sa tête une théorie et il a fait jouer le rôle à sa femme parce qu’il trouve sans doute (lui seul, mais comment lui jeter la pierre ?) que c’est la plus belle ! Bon… Comme d’autres, le recours aux Classiques lui paraît être une voie de survie. C’est que les temps sont durs pour les créateurs ! RIEN ne justifie que sa réalisation professionnelle et inventive soit traitée comme de la sous-merde. En fait, c’est le procès de la presse qu’il faut faire à cette occasion, une presse qui de l’extrême gauche à l’extrême droite peut être qualifiée de FASCISTE, c’est-à-dire d’ARBITRAIRE, IMPRÉVISIBLE, et DÉFINITIVE. Car ce même BADINE en d’autres temps, ni meilleur ni pire, eût pu être encensé. Seule la mode a tourné.

05.05.77 – LUX IN TENEBRIS fait partie des œuvres de jeunesse de Brecht ; Elle date de LA NOCE CHEZ LES PETITS BOURGEOIS, c’est-à-dire de l’époque où l’inventeur des « Lehrstücken » ne tirait pas encore les leçons des fables qu’il contait.
Le client d’un bordel évincé un jour d’impécuniosité par la patronne, jure de se venger et installe juste en face de l’établissement une baraque foraine dans laquelle il dénonce les dangers des maladies vénériennes. Le rapport de force ayant ainsi été établi, il conclura alliance avec la tenancière de la Maison Close, et ensemble, dans l’union commerciale, ils s’achemineront vers de meilleurs profits.
Pierre Etienne Heymann, aidé par Rita Renoir qui a dirigé l’expression corporelle des putains, a réalisé un montage vivant bien chanté et bien joué, qui se laisse voir sans ennui, et même avec un certain plaisir.

05.05.77 – J’ai vu il y a un mois au Petit Tep deux pièces de Milan Kundera mises en scène par Jacques Lassalle qui m’ont paru révéler une mentalité tellement « petite bourgeoise » que j’ai différé d’en parler ici, hésitant à avouer que ces textes, à mes yeux, justifiaient dans le contexte tchèque d’édification du Socialisme la répression dont sont l’objet les 77.
C’est en rasant les murs et en baissant la tête que je l’écris quand même, espérant que personne ne le lira : c’est tellement à contre courant de la mode.


COMMENTAIRE a posteriori

Ouais. Il faut replacer ce petit pamphlet dans  le contexte de mes convictions staliniennes de l’époque.Avais je à ce moment là, d’alleurs,lu « LA PLAISANTERIE » du Milan Kundera dont il est question ici ? En vérité, mon agacement venait de ce que trop de penseurs et, disons le, d’artistes, semblaient prendre plaisir à s’engouffrer dans tous les discours qui, quelque part, fustigeaient « le communisme » et ceci avec la bénédiction des fossoyeurs politiques d’une des grandes chances de l’humanité.  Qu’un Lassalle s’y asservisse me décevait. J’avais encore en 1977 de l’estime pour sa pensée.En fait, il était devenu un « professionnel »,c’est à dire quelqu’un qui devait vivre de son métier de créateur. Bien sûr, cela ne pouvait pas aller sans quelques compromissions.Au fait, peut-être était il sincère et n’était il pas « opportuniste » comme je le croyais.
A propos, vous conaissez l’histoire qui faisait beaucoup rire à Prague en ces années réputées sombres ?
Slogan officiel : « nous marchons main dans la main vers l’horizon du Socialisme »
définition de l’horizon : « ligne imaginaire qui se déplace en même temps que nous ».

FESTIVAL DE NANCY 77

Ce fut un fstival troublé.Le passage d’une compétition universitaire telle que l’avait imaginée Jack Lang à un super marché de la culture mondiale en pointe, avec des retombées commenciales souvent importantes a-postériori, ne pouvait pas ne pas engendrer une crise. Ce fut le cas ctte année là.On y fit pourtant  une belle découverte

  Vu à Nancy les Sept Péchés Capitaux dansés et chantés par Pina Bausch (Théâtre de Wuppertal). Une merveilleuse démystification de l’univers de Brecht, admirable d’exactitude et de technique, et saine puisque s’attaquant à une forme d’art relevant de l’ »Establishment ».

Vu aussi à Nancy le Mwondo théâtre du Zaïre. Cette troupe est dirigée par deux metteurs en scène italiens ! Qu’est-ce qu’ils ont dû se faire plaisir à diriger ces corps souples et musclés, à harmoniser ces voix chaudes et sincères. Reste que leur griffe blanche se voit trop et que c’est dommage.

FRIJOLES, par la San Francisco Mime Troupe, appelle un chat un chat.
C’est un spectacle politique. L’« Art » suit, s’il peut.
Je ne suis pas contre cette démarche, vous le savez, et je trouve très bien que des Américains dénoncent la faim dans le Monde… et en Californie, et les mécanismes du Capitalisme Agraire qui aboutissent à la raréfaction d’une culture vivrière au profit d’une exploitation rentable. Un peu d’invention spectaculaire ne manquerait pourtant pas de renforcer l’impact du propos. On regrette le TEATRO CAMPESINO.

Je ne me suis pas attardé.

15.05.77 – D’accord, c’est lourdingue, souvent vulgaire, provincial, et pas très futé quand ça pense. Mais enfin des trois spectacles de Planchon « montés » à Paris cette année, LES FOLIES BOURGEOISES, «collage » d’après des photos, dessins et textes piqués dans des numéros de L’ILLUSTRATION précédant, annonçant et commentant la Grande Guerre, est le moins mauvais. Il se laisse même voir avec un certain plaisir et s’il durait 3/4 d’heure de moins, il serait tout à fait consommable. À la fin du premier tableau, balnéaire, renfloué par des ballerines qui semblent sortir de l’opéra de Wuppertal, (curieuse rencontre) j’étais même plutôt charmé par la joliesse signifiante de cette parodie d’opérette. Et je ne sais pourquoi, j’évoquais aussi Savary, celui de la Schauspielhaus de Hambourg, de LEONCE ET LÉNA et de la PERICHOLE. Et certes aussi, le riche Lyonnais n’avait pas lésiné sur les moyens, mais sans insolence car sans inutilité. Cela tenait peut-être à ce que le spectacle était présenté à la Porte Saint-Martin, c’est-à-dire dans un vrai théâtre et non dans le monstre Chaillot. Faut-il habiller Chaillot pour l’habiter ? Planchon semble le croire mais est-ce vrai ? Je laisserai la question en suspens.

17.05.77 – Voici le vrai « spectacle » de la San Francisco Mime Troupe. 2 h 30 sous le titre FALSE PROMISES, qui soulèvent pour nous un rideau généralement baissé pudiquement sur un épisode de l’Histoire des Etats-Unis correspondant à la guerre hispano-américaine au terme de laquelle furent « libérés » Cuba et Porto Rico, puis à la conquête des Philippines. FALSE PROMISES nous promène scène après scène de la Maison-Blanche aux mines du Colorado, d’un saloon, où des femmes blanches et noires prennent conscience de leur fraternité, à la maison d’une famille mexicaine dont l’homme a été tué par un accident. Les luttes des ouvriers sont opposées aux appétits du Pouvoir. Le rôle des jaunes est stigmatisé. Le racisme « populaire » est dénoncé comme un moyen de domination des « possédants », la conquête comme une dérivation aux préoccupations des hommes en quête de mieux-être.
C’est malheureusement difficile à suivre pour qui n’entend pas bien l’anglais, car cette « Mime Troupe » cause beaucoup. Pourtant, elle n’usurpe pas son titre car le jeu des acteurs, fruit d’un travail sans le moindre doute original au U.S.A, donne une grande place aux gestes excessifs, appuyés et signifiants. J’avais envie d’inventer le mot d’ « expressiomime » ! Ce style crée une distance. L’influence de Brecht est certaine. Il est sûr que nous sommes en présence d’une démarche intéressante et élaborée. Elle semble pourtant un peu intellectuelle.
Une deuxième fois, la comparaison avec le si simple, si efficace TEATRO CAMPESINO fait pencher la balance en faveur de l’équipe de Valdès. Les Américains ont cependant tenu à doser leur groupe : il y a un nègre et une négresse, une Mexicaine et un Juif (pur comme savent l’être les Juifs U.S.). Et leur critique historique vise évidemment à démythifier la bonne conscience américaine. Justement, c’est trop calculé, trop réfléchi, trop voulu. Ça manque d’âme. L’invention est inventée. Elle ne jaillit pas des sources profondes d’une authenticité.
Reste que nos penseurs sont passés à côté de l’événement. La SFMT joue quasi dans la confidence à Paris au Palace. Son « travail » mériterait à mon avis au moins autant de commentaires que celui d’un Sobel pour le contenu et d’un Mesguisch pour la forme.

19.05 – J’ai suivi les spectacles de Catherine Monnot avec toujours beaucoup d’amitié. L’univers enfantin dans lequel elle se complaît m’amusait, encore que j’espérais toujours que la confusion de la pensée de l’auteur interprète s’estomperait avec l’âge. Je dois dire que LA CHOUCROUTE AU CAP HORN, sorte de rêve éveillé difficilement lisible vécu devant nous par une gamine survivante d’une Apocalypse qui la précipite de chute en chute vers des sous-sols de plus en plus profonds où clignotent des lampes multicolores avec lesquelles elle dialogue aux confins de l’irrationnel, ne m’a pas convaincu d’une évolution positive. Je n’ai pas pu entrer dans un propos qui m’est resté résolument éloigné. J’ai de surcroît été agacé par le jeu infantile de la comédienne. Ce refuge dans les fantasmes de la prime jeunesse n’est pas intéressant. Cela est devenu procédé grinçant. C’est dommage.
Je crois que Catherine devrait résolument changer d’univers et se demander ce qu’elle pense avant de s’exprimer une nouvelle fois. (Campagne Première)

19.05.77 – Alie Ilh, directement inspiré par Bob Wilson, joue au festival LIBÉ du PALACE « LE GRAND CERF SEUL ». En fait, il n’est pas seul. Il a trois « faire valoir » : sa grand-mère et deux nanas.
Je ne crois pas qu’il faille chercher un sens à ce spectacle où, je cite, « les échanges d’énergie, la danse, les gestes, deviennent des clés, donnent au spectateur non seulement la possibilité de regarder, mais aussi de « voir », l’acteur danseur devenant une sorte de médium catalyseur de faits apparemment incohérents qui se rejoignent à travers lui en révélant leur unité. » L’ésotérisme du propos est total. Mais ça se laisse voir sans ennui car l’acteur danseur ne manque pas d’humour et sa gestuelle, fort personnelle, est très élaborée, très au point, très professionnelle. Je ne sais pas à qui s’adresse une telle recherche. Quel message recèle cette démarche ? Mystère…

21.05.77 – 4 Litres 12 IN CONCERTO est une bonne surprise. Cela tient du MAGIC CIRCUS style ZARTAN, des MIRABELLES et du FENOMENAL BAZAR ILLIMITED. Je n’aurais jamais cru, en voyant Michel Massé travailler dans les locaux du festival de Nancy, qu’il jetait sur l’entreprise de Lang un regard aussi sublimement critique, aussi humoristiquement caustique, aussi violemment lucide. Car cette troupe nancéenne qui nous montre une parodie de concert où les instruments sont des casseroles, des arrosoirs, des tuyaux, des moulinettes à légumes, j’en passe et des meilleurs –l’imagination a présidé au choix- ne s’exprime que dans des langues étrangères et elle a puisé son inspiration en contemplant les compagnies anglo-saxonnes, hispanisantes, italiennes, noires et jaunes, qui ont fait les beaux soirs de la célèbre compétition.
Mais ne nous y trompons pas : le canular est dépassé et l’aspect HELZAPOPIN n’est pas gratuit. Au-delà du jeu, CONCERTO s’inscrit dans la ligne des spectacles qui contestent la « Culture ». Par les temps qui courent, c’est réjouissant.

J’ai eu une longue histoire d’amitié et de collaboration avec Odile et Michel Massé.

22.05.77 – Viviane Théophilidès et Anne-Marie Lazarini travaillent dans le « bon teint ». Leur adaptation de LA FORTUNE DE GASPARD, d’après la Comtesse de Ségur, s’est voulue « signifiante ». Le spectacle est rigoureusement dans la ligne de l’opposition politique légale française actuelle, telle que des Sobel en sont les chefs de file sous l’influence d’une Allemagne de l’Est qui s’est figée dans des recettes. Gaspard est un « EXEMPLE » de la manière dont un « pauvre » peut gravir les échelons de la hiérarchie sociale. Sans scrupules, volant des idées à plus intelligent mais moins combinard que lui, flagorneur lucide, sa vie ne sera qu’une suite d’actes visant à lui procurer l’argent et la position. La comtesse célèbre naturellement le regardait comme un arriviste. Aussi les Athévains n’ont-ils eu qu’à employer les propres phrases du roman : bien choisies par un dramaturge qui connaît son affaire, elles se chargent de monstruosité d’elles-mêmes. Ensuite, elles sont « traitées » au niveau de la réalisation : chaque personnage est grossi à la loupe et un trait de caractère ou d’attitude dominants lui permet de caricaturer un aspect physique ou moral.
C’est la méthode Besson. Elle est éprouvée. Point de recherche de rythme. Le spectateur doit penser en même temps qu’il regarde la « vérité » qui lui est assenée. Le rire ne doit lui être octroyé qu’aux dépens de l’odieux. L’odieux ne peut venir que du patron. Aussi celui-ci, incarné par Raymond Jourdan, a-t-il des tares visibles qui arrachent parfois un gloussement de gorge au voyeur assis dans son fauteuil. L’oie blanche que le héros épousera pour faciliter une transaction commerciale ne divertira point, malgré sa naïveté, car elle est une victime.
Esclave de son milieu par sa naissance et son éducation, son bon cœur, ses bons sentiments ne trouveront à s’employer que dans la charité. Chacun sait que la charité est une invention des riches qui voulaient garder leurs privilèges. La pauvrette n’amusera donc point. Elle attendrira parce qu’elle est sur le mauvais chemin. Etc… Etc…
Dois-je avouer que je me suis ennuyé ferme ? Et qu’à mon avis, avec la Comtesse de Ségur, on peut faire des spectacles plus « enlevés » quoique tout aussi signifiants. Gaspard est un salaud PARCE QU’IL vient des couches sociales inférieures, nous dit l’écrivain pour qui seule la naissance confère l’honneur. Avec Théophilidès, il est salaud PARCE QUE les moyens qu’il emploie sont vils. Mais avait-il le choix ? J’aurais aimé que le spectacle réponde à cette question. La « lecture » est incomplète. (Gémier)

23.05.77 – Jean Bois auteur acteur présente aux Blancs Manteaux une vraie pièce avec cinq personnages. Ça s’appelle, je crois, « Etranges Pâleurs ». C’est hors de toutes les « lignes de force ». Mais c’est très bien parce que c’est très bien joué, extrêmement violent, et, tous comptes faits, relativement concernant pour qui s’intéresse aux rapports de famille et particulièrement Père / Fils. Le père, châtelain campagnard dont le château s’effondre progressivement, est un tyran domestique. Sa femme poétesse extravagante, sa belle-sœur myope, demeurée, son fils homosexuel honteux d’abord, puis assumé après avoir sacrifié à son désir pour le fils du boulanger, sont ses victimes, insultées, battues, humiliées. Une bonne, ou gouvernante, apparemment sûre d’elle et de son équilibre, se fait engager et devient la maîtresse du patron abusif. Sans doute espère-t-elle l’amender mais –chassez le naturel il revient au galop- elle ne réussit qu’à aider les trois autres à prendre leur courage à deux mains. Ils partiront, la laissant seule avec son tortionnaire, dans une solitude accentuée. La fin, ponctuée par le délabrement progressif de l’habitation, est profondément désespérante.
Ce résumé montre que Jean Bois n’est pas préoccupé par la Politique. Mais le monde qu’il décrit existe. Et le spectacle va jusqu’au bout, avec des personnages qui n’ont pas peur de se montrer excessifs. Les gifles pleuvent, et ce sont des vraies gifles. Le spectateur est saisi par le climat et ne décroche pas. C’est un beau travail. Bois lui-même m’a fait songer à Bisson acteur, le Bisson qui vous injurie et qui bave de rage, mais qui garde un mystère en arrière-plan, capable de le faire aimer.

 06.06.77 – La Cuadra de Séville nous revient au Théâtre des Nations avec un spectacle intitulé HERRAMIENTAS, «machines outils et sensations comme signes de communications pour un théâtre de travailleurs ». Les machines, comme nous le savions déjà et comme Raffaëlli nous l’a rappelé il y a quelques années, sont spectaculaires. Celle-ci, qui tient de la bétonneuse et dont les rouages actionnent –Espagne oblige- deux Croix dont une se cassera, est la vedette du spectacle. Elle a trois servants dont l’un est guitariste, le second chanteur, le troisième danseur.  c
L’art folklorique castillan est mis au service de la signifiance. Il exprime la dure tâche de l’homme aux prises avec plus puissant que lui qu’il a fabriqué, la souffrance de l’ouvrier, son épuisement, sa revendication, ses luttes, sa victoire sociale.
Le professionnalisme de Salvador Tavara éclate. Le travail est d’une extrême rigueur. C’est beau et efficace. Les mots ne comptent plus. Le rythme, la musique, les silences envoûtent le spectateur mathématiquement.
Peut-être peut-on regretter que l’admiration l’emporte sur l’émotion, et que l’ouvrage soit TROP bien fait. Mais ne pleurons pas que la mariée soit trop belle. LA CUADRA se reconfirme comme une très grande troupe. Elle est à prendre telle qu’elle est.

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