Du 16 septembre au 7 novembre 1976

Publié le par André Gintzburger

16.09 – Avec sa nouvelle pièce, TOUT CONTRE UN PETIT BOIS, Jean-Michel Ribes affirme la ligne qu’il avait indiquée dans OMPHALOS HOTEL : on ne peut pas ne pas prononcer le mot de « Boulevard », mais il est obligatoire d’ajouter aussitôt « de qualité », car RIEN ici ne vole bas, n’est vulgaire, n’arrache de rire dont on ait honte, ou d’émotion à bon marché. Simplement, on est ALIÉNÉ : 30 ans de distanciation sont oubliés. Le suspense tend l’action, l’étrange la baigne et il n’y a pour le spectateur aucune leçon à recueillir, rien que des impressions à ressentir. Nul ne peut s’identifier aux pensionnaires de la maison de repos pour doux dingues décrite. Nous sommes atteints au premier degré par les influx d’une situation éloignée, qui ne nous concerne en rien, ne saurait nous intéresser, et cependant nous marchons (un peu comme à un film) parce que c’est très bien fait, très bien joué (notamment par Michèle Marquais et Roland Blanche), habilement mis en scène, délicieusement DÉSUET, bourré de « climat » et d’« atmosphère ». Je le disais déjà pour le spectacle de Chaillot : on est ramené aux années 30/40, aux œuvres douces-amères, « bouleversantes » pour qui se contente de « grands » sentiments bourgeois. J’ai, cette fois, pensé à TESSA, qui fit les beaux soirs des ambassadeurs en 35/37. Seuls les moments comiques ont une certaine modernité. Ils sont directement  issus des FRAISES MUSCLÉES, comme en est  issu le peintre insolent et inquiétant qui, durant la soirée où l’héroïne attend, valises prêtes, son fils (mort à l’âge de 6 ans, nous l’apprenons sur le tard) censé venir l’arracher à la maison, où elle se croit depuis 3 jours et où en vérité elle va mourir incessamment, peindra en noir les cloisons blanches à l’origine. Tout, cela dit, est probablement fait de réminiscences familiales. Quels drames intimes trimballe donc ce garçon de bonne extraction familiale qu’est Ribes ? Il y a une personnalité dans cet univers.
Est-ce que TOUT CONTRE UN PETIT BOIS marchera ? C’est parfaitement professionnel. Il va être intéressant de voir nos critiques se définir.

20.09 – À entendre nos chantres de l’Occitanie, il semblerait que le Midi de notre hexagone ait été, avant l’invasion des barbares du Nord, une terre d’exceptionnelle liberté. La France, en complicité avec la mercantile Église de Rome, y serait intervenue un peu comme les hordes de Hitler plus récemment, et aurait étendu sur un vaste territoire le voile sombre de l’obscurantisme, la chape de l’intolérance et la rigueur de l’oppression tant politique que culturelle. Soit : il est vrai que l’ « unité » de notre Pays s’est  faite au départ de l’Ile-de-France par conquêtes, rapines, mariages, trahisons réalisées par ou au nom de la couronne de France. MAIS c’étaient des affaires entre « grands », et je dis qu’il y a imposture à montrer le PEUPLE heureux AVANT et malheureux APRÈS. Il y avait en Occitanie des Comtes et des Ducs comme en pays d’Oïl et ils n’étaient pas meilleurs avec leurs Serfs. Et il y a quelques abus à présenter le Catharisme comme un fanion libéral !... et comme un fait « national » ! Il l’est devenu en résistant. Dieu merci le Calvinisme et le Luthéranisme ne se sont pas teintés d’un semblable chauvinisme. Cela leur a permis d’essaimer.
Quoi qu’il en soit, LES TROUBADOURS, selon Pierre Constant, se seraient mis après l’ « occupation » à parcourir l’Europe des XIIIe et XIVe siècle, chantant Toulouse et Béziers dans leur langue et vantant les beautés de leur contrée. Cela donne un beau spectacle, plein de charme, au cours duquel on admire à quel point les ex-amateurs du Centre Dramatique de La Courneuve ont progressé dans l’art de dire, de chanter… et de jongler. Car ils jonglent, car ils font le saut périlleux, car ils marchent sur le fil des funambules PRESQUE aussi bien que des professionnels de la foire et du cirque. Et ce qu’ils disent est la revendication d’un peuple à garder SA culture et ce qu’ils ne disent pas, c’est que cette culture n’a été en danger QUE depuis l’école publique obligatoire, c’est-à-dire QUE depuis un siècle à peine. En choisissant les Rois pour cibles, il tape à côté. Louis XI se foutait qu’on cause occitan à Toulouse et Louis XVI s’en tripotait aussi. Ça n’a commencé à agiter que Napoléon. Aujourd’hui je serais bien content qu’on cause à Toulouse cette jolie langue que les campagnards continuent à pratiquer sous le nom de patois. Ça m’éviterait d’avoir, chaque fois que j’y descends, l’oreille écorchée par la vulgarité d’un idiome où le mot « con » revient toutes les 3 syllabes. J’y ai songé plusieurs fois en écoutant ce très distingué spectacle, un petit peu trop long mais point ennuyeux dans l’ensemble, de haute tenue et qualité, fruit d’un travail important et estimable, qui a eu le mérite, contrairement à ce que fait la Carriera, de dépolitiser le 1er degré du propos. La revendication culturelle ici exprimée ne saurait en effet en rien déranger notre droite. Elle est nostalgie… d’une Occitanie d’Epinal.

21.09 – PAROLE DE FEMME, c’est le cri de trois nanas, (très sincères) qui essaient d’exprimer ce qu’elles ressentent dans une société où la suprématie du mâle est un dogme de base. L’« inconciabilité » des deux sexes ennemis, et pourtant toujours attirés l’un vers l’autre, éclate au cours de cet exposé évidemment « raciste ». (Mais ne puis-je avoir envers le racisme de ces dames la même indulgence que celui que j’octroie à nos frères de couleur lorsqu’ils tombent dans le même travers à rebours ?) L’ennui, c’est qu’il n’est pas sûr que les 3 suffragettes (j’en connais une : Isabelle Ehni) soient représentatives à part entière de la condition féminine CONTEMPORAINE. (Parce que, Mesdames, notre jeunesse, elle va très vite ces temps-ci, et vos angoisses sembleront certainement surannées à nombre d’adolescentes 76).
Celles-là ont souffert, quand elles étaient petites, de n’avoir pas de « corps », entendez « pas de sexe », pas de « pipi », de « zizi », de « robinet ». Elles ont eu honte de la couleur et de l’odeur de leurs règles, mais n’ont accepté qu’à contrecœur les palliatifs de type « tampax » que leur proposait le système. À les entendre, c’est au cœur des règles magnifiées que la Femme se vautre dans son meilleur épanouissement ; je veux bien : je n’ai pas de moyen de contrôle.

Commentaire bref et intempestif
Moi,il m’a toujours semblé que ça les rendait de mauvaise humeur !Mais attention à ce qu’on dit : c’est un terrain glissant
 
Mais pour la description de l’accouchement, ayant moi-même assisté à 2 naissances (en voyeur certes, mais avec intérêt personnel et sans complexe, sous le prétexte que le mécanisme de la VIE que JE n’ai pas inventé donne à ce moment-là la prééminence à la FEMME), j’affirme que je n’ai pas vu de sage-femme dire à ce moment-là à sa parturiente : « imaginez que vous faites caca ! » Ces mœurs ont sûrement existé, puisque ces femmes mûres les décrivent et qu’on n’invente pas de telles choses, mais je les crois en sérieuse régression. Quoi qu’il en soit, je ne voudrais donner l’impression à quiconque que je sois sarcastique ou moqueur, ou que les problèmes évoqués ne m’intéressent pas, mais comment pourrais-je m’estimer compétent quand ma compagne de route sur la terre se revendique auprès de moi comme martienne ?... (c’est-à-dire résolument « étrangère ») et détourne le dialogue de l’exclusif point où je l’accepte : le point ECONOMIQUE. Relisez Engels, Mesdames, faisons la Révolution ENSEMBLE, détournons les yeux des fausses révolutions qui ont été perpétrées dans des pays NON DÉVELOPPÉS et qui vous servent à dire que le sort de la femme y reste subalterne (c’est VRAI et il y a aussi des antisémites dans ces contrées), abattez la Société Judéo-Chrétienne avec nous AU LIEU de rester les supports du conservatisme, et dans les Pays où vous avez conquis le droit de vote, la Providence des U.D.R. de tous les pays… 
petites filles et de la beauté des règles. Nous nous APRÈS, s’il y a encore lieu, nous reparlerons du sexe des apercevrons peut-être ensemble ALORS, que les angoisses petites-bourgeoises justifiaient des clameurs sans lendemain… De toute manière, tout cri d’alarme est utile AUJOURD’HUI. La démarche de PAROLE DE FEMME est honnête. C’est bien fait, bien joué, de tenue. C’est à voir et à suivre.

21.09 – On rit franchement pendant 1 h sur 1 h 20 à VIERGE, spectacle du Grupo TSE qui se joue à Essaïon après NOTES. Là encore, il s’agit d’une « variation » sur le théâtre. Le mot « réflexion » n’a pu revenir sous ma plume, car cette fois-ci, c’est la parodie qui l’emporte, et presque le canular : c’est l’histoire d’une famille de théâtreux minables, du type de celles qui sillonnaient il n’y a guère les routes, débitant mélodrames et vaudevilles, mère, fils, filles et collatéraux se partageant les rôles, au milieu de décors passe-partout passés… S’agit-il d’une dénonciation ? Point. Juste d’un divertissement qui tire sa drôlerie des accents croustillants des promoteurs, de l’exactitude des gestes manqués et de la débilité voulue des thèmes déclamés. Un certain irrespect face à la chose religieuse a su me charmer et me faire oublier quelques longueurs et la « facilité » du propos. On passe un bon moment, mais le titre pourrait être : LE TSE S’AMUSE. Ça ne vole pas bas QUE parce que les interprètes sont hors de pair. Facundo Bo en Christ vaut le détour.

22.09 – Vu à Fontenay le Fleuri la VITROMAGIE de Cyrille Dives.
Ce n’est pas du théâtre : il n’y a qu’un écran sur la scène. Ce n’est pas du cinéma : les images ne bougent pas. C’est de la lanterne magique avec projection de dessins. Certains sont beaux. Pas tous. Je ne crois pas que cette technique ait beaucoup d’avenir, du moins exploitée en tant que telle. Intégrée à un autre type de spectacles, pourquoi pas ?

23.09 – Il est sûr que la saison qui commence n’est pas placée sous le signe du « politique ». Pour ses AMOUREUX de Goldoni, Caroline Huppert n’a pas du tout cherché à « replacer l’œuvre dans son contexte », ou à « tirer la leçon d’un rapport social historique ».  IL semblerait que nous vivions un tournant dans la façon dont nos jeunes metteurs en scène appréhendent les classiques : c’est un retour à avant Brecht et Planchon. Le rythme, la vivacité, la légèreté ressurgissent. Mais point le jeu artificiel qui fleurissait avant 1950 sous le vocable : marivaudage.
Caroline Huppert n’a point fait une tragédie avec les rapports sans cesse troublés par la jalousie des 2 jeunes gens épris l’un de l’autre, décrite par Goldoni. Mais elle a cherché sous chaque geste, phrase, motivation, à ce que ses acteurs aillent au bout de l’extrême sincérité. C’est une belle réussite car RIEN ne sonne factice, mais rien n’est non plus pesant. Et le texte et l’environnement suffisent à signifier que l’intrigue se passe dans un milieu de bourgeoisie pauvre aux ambitions démesurées par rapport aux possibilités permises dans un système hiérarchique figé. Sous le masque d’une apparente liberté de sentiments, la Femme y reste une marchandise. Et il importe que chacun demeure à sa place.
Brigitte Rouan et Patrick Chesnais sont tout à fait remarquables de spontanéité. On sent qu’ils s’amusent en jouant. Ils m’ont bien fait rire. Les autres sont convenables.

20.09 – Compte rendu rédigé par Monique Bertin

 Quelques jeunes garçons et filles, tous complètement inconnus, avec en tête Marie-France Duverger, jouent au Studio d’Ivry «Surplus en stock…futaille ».
Le programme m’apprend qu’un travail de l’Atelier d’Ivry fut à l’origine de l’élaboration de ce spectacle. En sereine justice, il faut noter que la chance ainsi offerte à des débutants par la structure d’Ivry est à porter au crédit d’Antoine Vitez. Certes, l’influence du Maître n’est pas absente de ce montage, mais c’est celle du Vitez que nous avons aimée et soutenue à l’époque de « la grande enquête de François Félix Culpa » et de la pièce de Loula Anagnostaki, où débutèrent jadis Brigitte Jacque et Colin Harris.

En dépit de quelques maladresses, nous entrons volontiers dans le jeu de l’escapade, dans le rêve que s’offrent, avec la complicité d’un chauffeur de camion, quelques citoyens soviétiques. Sans doute sont-ils au fond d’eux-mêmes assez insatisfaits, qui d’être un intellectuel socialiste d’un pays d’Amérique Latine, qui « paysan-bureaucrate-petit-bourgeois » installé dans le système, qui prof de géographie dans ce lycée d’une province certainement très éloignée de Moscou etc… S’il y a une critique du système soviétique, elle est tout à fait au second degré et s’exprime par l’humour, par une certaine distance avec la réalité quotidienne. Et s’il y a évasion dans le rêve, il est à noter qu’il s’agit d’un rêve positif, puisque la recherche de chacun, le lien entre ces personnages si différents, c’est la quête et l’espoir de rencontrer L’HOMME BON… si bien que la bureaucrate débouchera sur une sévère autocritique.

Mais voilà que je dis ce qui n’est jamais que sous-jacent chez Vassili Axionov et les comédiens et musiciens (ces derniers jouant un rôle important). Tout est ressenti à travers la drôlerie, l’inattendu, la tendresse. Je ne connais pas du tout Vassili Axionov, mais il serait dans la lignée de Tchékhov que je ne serais pas surprise.
Le travail de cette équipe est en tout cas à suivre.

25.09 – Il n’est pas possible de traiter à la légère le travail de Richard Foreman pour LE LIVRE DES SPLENDEURS. On peut dire à l’emporte-pièce que sa démarche ne vise qu’à mystifier le bourgeois et l’on n’aura pas tort. MAIS l’exigeante impeccabilité de l’exécution ne procède pas QUE des moyens accordés sans limites par les instances culturelles internationales spécialisées dans la diffusion ésotérique. Le privilégié de Ninon Karlweiss en donne pour leur argent à ses utilisateurs. C’est un « professionnel » et il faut prendre en considération de base sa profession de FOI : l’ONTOLOGICAL HYSTERIC THEATRE n’est pas une équipe. C’EST UN HOMME qui, à travers des servants mâles et femelles, exprime sa propre HYSTÉRIE en tant que telle, c’est-à-dire en tant que fin en soi. Rappelons qu’en Métaphysique, donner une preuve ontologique de l’existence de Dieu, c’est affirmer : « Dieu est parfait, donc il existe. » Traduisez ici : « Foreman est parfait, donc il existe. »
En tout cas, il est là, toute la soirée, spectateur et chef d’orchestre, manipulant les sons et orientant les marionnettes vivantes qui lui servent à se projeter.
Projection scandée, hachée, apparemment incohérente et curieusement répétitive, reflet d’un monde décadent en pleine décomposition d’où ne surnage en salvatrice que la dimension de l’HUMOUR. Mais elle est là, vigoureuse pour qui sait la dénicher, pour qui ose se laisser aller au-delà de l’apparence « sérieuse » du propos, pour qui n’a pas peur de rire à ce qui est tout compte fait certainement pince-sans-rire.
Quant à la « leçon » de ces « splendeurs », qui semblent surgir d’un ballet dansé par des infirmiers (d’ailleurs en blouses de soignants, à moins que ce ne soient des tabliers de bouchers) et des aliénés (en vérité 1 aliéné à plusieurs têtes et à 2 sexes, l’un toujours impudique –le féminin- l’autre inexprimé –le masculin), elle est illisible, au moins au degré de spectateurs la recevant en 1 seule soirée, A MOINS QU’ELLE N’EXISTE PAS et que cette « métaphysique » ne soit que poudre aux yeux. Je n’écarte pas cette hypothèse. Resterait, dans ce cas, que l’impression recueillie par le spectacle existe : c’est celle qu’on peut ressentir en face de certaines toiles modernes hermétiques. C’est, de toutes manières, l’Art d’un peintre (disposant de pinceaux spéciaux évidemment). La ligne est celle d’un Bob Wilson.

29.09 – Je pense qu’il y aura bien quelqu’un pour dire qu’en sortant du spectacle de la compagnie de la GRANDE CUILLER, les spectateurs sont à ramasser à la petite cuiller. Ces jeunes gens à peine sortis de l’amateurisme nous entraînent en effet à les suivre à travers tout le PALACE, du hall au bar, du bar au balcon, du balcon à l’escalier de sortie, du dit escalier à la salle souterraine etc…  (j’en passe), tout en nous racontant que (c’est le titre) PARIS C’EST GRAND, c’est-à-dire que de la goualeuse au travailleur immigré et de la pute au chourineur, on y trouve à boire et à manger. Personne n’en douterait s’il était possible de pénétrer dans le propos. Or, avec ces déplacements perpétuels qui nous sont ORDONNÉS parfois à la limite de l’agression, c’est impossible. Ce spectacle m’a re-convaincu que le rapport public – acteurs peut être tout ce qu’on veut SAUF MOUVANT. Deux zones privilégiées doivent se créer dans un lieu, et seule l’ingéniosité d’une Ariane Mnouchkine ou d’un Andrei Serban pourrait nous le faire oublier. Cette Grande Cuiller en est très loin.  (Palace)

30.09 – Je n’ai jamais porté Jaime Jaimes dans mon cœur. Sans raisons : cet ectoplasme argentin ne m’avait jamais rien fait. Mais j’avais opposé une intuitive force d’inertie à ses pressantes sollicitations.
La représentation de EL CAMPO au Petit TEP me conforte dans le sentiment que j’avais eu raison. Car la pièce de Griselda Gambaro montre une situation infiniment pensable dans l’Argentine actuelle, celle où un comptable ayant répondu à une petite annonce se retrouverait « à la campagne » dans une hacienda où des nostalgiques du nazisme auraient recréé non seulement un univers de type SS, mais carrément un camp de concentration avec « déportés » veules et asservis. Qui seraient ces victimes de la violence pure ? On peut l’imaginer dans un pays où fleurissent les violences parallèles et où des gens « disparaissent » quotidiennement au coin des rues. J’imagine donc que l’œuvre dénonce un phénomène de la situation intérieure argentine (disons sud-américaine) et peut-être dans ce pays est-elle même à clef. Face à cette dénonciation, le metteur en scène avait, à mon avis, deux options possibles : la 1ère, situer très précisément le spectacle dans le contexte LOCAL. La 2e, en tirer la leçon universelle ACTUELLE et montrer, comme Brecht, que « le ventre est encore fécond de la bête immonde ». Il en a choisi une 3e par excès de 1er degré : incapables de se transposer, ses nazis et déportés semblent sortis de quelque PORTIER DE NUIT. Cela veut dire qu’il semble s’agir d’un JEU CONSENTI de part et d’autre, et c’est grave car l’arrogance, l’insolence, la violence nazies deviennent dès lors COMPLAISANTES. Nous assistons à un psychodrame malsain et répugnant, mais d’où aucune leçon ne peut être tirée.
En France, on aurait peut-être pu troquer l’uniforme SS contre celui des CRS, ou des légionnaires, et celui des déportés contre la tenue des contestataires de 68, ou la chemisette des travailleurs immigrés ; ce n’est peut-être pas LA bonne idée, MAIS cela n’aurait pas donné l’impression que celui qui s’exprimait était un nostalgique du nazisme (peut-être par masochisme puisque, sauf erreur, il est Juif). Jaime Jaimes m’a fait penser à ces fabricants de films porno qui multiplient les images suggestives sous prétexte de dénoncer l’envahissement érotique. Certains d’ailleurs ont « dénoncé » ainsi les bordels des camps de la mort. Nous sommes en famille. Beurk !...

04.10 – En me pointant au THÉATRE DE LA PLAINE pour voir FUENTE – OVEJUNA de Lope de Vega monté par la COMPAGNIE LE CHEMIN, mise en scène de Jean Le Bonniec, je croyais aller assister aux ébats  d’une jeune compagnie. C’était avouer ma sclérose, mon ignorance envers les carriéristes de la décentralisation, car ce Bonniec, ancien élève de l’Ecole de Strasbourg, fut successivement comédien sous Gignoux, Joris, Parigot, Vitez, Dubois et Girones. C’est à l’Ouest que lui furent confiées ses premières mises en scène et Georges Lerminier avait, il y a 2 ans déjà, vu à Rennes cette « histoire d’une révolte » en forme de fête commémorative d’un événement survenu il y a 500 ans. C’est assez dire que la « leçon » à tirer du spectacle n’a rien de bien dérangeant pour nos pouvoirs, qui ont tout de même renoncé de nos jours à user du droit de cuissage au 1er degré. Tout rentre dans l’ordre, d’ailleurs, quand les bons souverains catholiques d’Espagne acceptent l’allégeance des vilains qui se sont débarrassé de leur méchant alcade !
Cela dit, il s’agit d’un spectacle plaisant, d’une gaieté un peu forcée, mais qui se laisse regarder sans ennui. J’ai pensé que ça avait l’air d’un plein air.

06.10 – Une nouvelle fois, la montagne de Chaillot accouche d’une souris. Agréable, au demeurant, foisonnante d’amusantes trouvailles, drôlette, mais enfin cette ELISABETH UN de Paul Foster aurait été mieux à sa place dans une quelconque GAITÉ MONTPARNASSE que sur notre 3e scène nationale. Et ce n’est certes pas ce choix qui rehaussera le blason de notre ami Périnetti.
De quoi s’agit-il ? Une troupe de comédiens (anglais)  va représenter devant la Reine une pièce sur la grande Elisabeth surnommée UN parce que la reine « vierge » était un homme. L’irrespect est tout à fait « britannique », c’est-à-dire qu’il débouche sur un vibrant éloge de celle qui a maintenu la religion anglicane en Angleterre, contre l’Armada de Philippe II d’Espagne et contre la Catholique Marie Stuart. Cet hymne de reconnaissance à une souveraine qui ne fut pas un enfant de chœur a quelque chose d’étranger pour une oreille française, et en tout cas d’irritant pour ceux qui ne croient pas en la valeur du pouvoir absolu. Car finalement la « leçon » est là : nonobstant ses défauts, qui sont montrés sans complaisance mais avec une amicale indulgence, ce qu’on nous montre, c’est ce que fut une GRANDE Reine. J’imagine (en filigrane) que dans l’esprit de Foster, il en faudrait de nouvelles comme ça pour conduire l’Humanité, hésitant comme elle à devenir criminelle par RAISON D’ETAT, mais s’y résignant devant la nécessité, à contrecœur !... La Pauvre !!! Vous dirai-je que je ne souscris guère à cet enseignement (qui au surplus n’a rien de neuf).
La mise en scène du Roumain Liviu Ciulei est vivante, énergique, joyeuse, « pas sérieuse », un brin boulevardière, facile, MAIS elle n’est pas d’une grande originalité et surtout, ce n’est pas encore elle qui nous aura montré Chaillot fonctionnant. À marquer d’une pierre blanche, l’incendie de l’invincible Armada avec des petits bateaux flottant très joliment.
C’est bien joué dans l’ensemble. Nicole Garcia est très diverse.

07.10 – Étant parties du principe que la chose la plus intéressante au monde était de consacrer leurs vies à la contemplation de leurs nombrils respectifs, Françoise Achard et Tamia, sérieuses comme des Papesses, et visiblement mues par la Foi, tentent de nous faire partager cette conviction. Moyennant quoi, de gracieuses convulsions animent leurs corps pudiques et des sons étranges sortent de leurs gorges tantôt en direct, tantôt par le truchement de longs instruments à vent ou à percussions, tantôt avec l’aide d’une bande sonore, tandis que des éclairages subtils, qui les suivent dans leurs moindres soupirs, viennent nous prouver que RIEN dans l’exhibition qu’elles nous baillent, n’est improvisé. C’est pousser la prise au sérieux de son SOI jusqu’à l’extrême le plus profond… Un profond qui gagnerait en originalité s’il n’était si visiblement inspiré par les clichés nirvanesques de l’Hindouisme conventionnel, baignant dans cette « sagesse orientale » dont certains se demandent si elle ne serait pas à base de malnutrition précoce.
Sarcasmes mis à part, il faut dire que c’est assez beau, très bien abouti, fruit d’un travail qui a certainement été assidu. Je ne vois pas du tout quel public ayant un peu les pieds sur terre pourrait se sentir concerné.

08.10 – Si l’on considère la MÈRE COURAGE de Brecht du point de vue de la leçon à en tirer, celle-ci n’a rien perdu en 1976 de son acuité : devenue incarnation de tous « les petits qui se trompent à l’ombre des jeux des grands », l’aventurière vagabonde décrite par le Simplicissimus (et qui fut sans doute historique) de Grimmelhausen comme une noble riche en rupture morale, nymphomane à soldats rusée, sans scrupules et profiteuse, restera, retraitée par Brecht, EXEMPLAIRE et éternelle : devraient s’y reconnaître tous ceux qui croient pouvoir tirer leurs épingles de jeux dont ils ne tiendront jamais les cartes maîtresses. Leurs acharnements à survivre à travers la voie erronée choisie les rend pathétiques , mais inexcusables. Ce n’est pas le « DESTIN » qui les accable, mais les conséquences de leurs propres aveuglements. Leurs motivations sont, de surcroît, viles. Ces pauvres chroniques le resteront parce qu’ils n’ont pas vu leurs ennemis dans les « Grands ». Pensant s’en servir pour s’élever, ils en sont les dupes permanents.
La « Mère Courage est ainsi surnommée parce qu’elle survit à tous les coups, parce qu’elle s’accommode de tous les traits dont la Fortune la perce, parce que sa devise pourrait être : « Je maintiendrai ! » (entendez « je ME maintiendrai moi-même quoi qu’il advienne »). En vérité, « mère entêtée » lui conviendrait mieux, ou encore « mère les œillères ». Cette mère-là, aujourd’hui, lirait ICI PARIS et le PARISIEN LIBÉRÉ, et en entendant Giscard, retour d’Iran, annoncer qu’il y a décroché « pour la France » de fabuleux contrats dans le nucléaire, elle se dirait qu’il y a sûrement pour elle quelque profit à en tirer…
MAIS l’œuvre, si elle tourne autour du personnage de la mère, est  riche de bien d’autres notations. Elles ont été maintes fois décrites et analysées. N’y revenons pas. MUTTER COURAGE est un monument.
Reste que ce monument date du point de vue de la forme. La sensibilité contemporaine occidentale ne peut plus supporter ces longs fleuves méandreux au bas desquels le spectateur sollicité de faire effort, arrive épuisé, honteux de n’avoir pas su être attentif 4 heures d’affilée, conscient de ce que la pesanteur germanique ne convient décidément pas à sa soif de rythme et de mouvement. Chaque phrase de MÈRE COURAGE peut être commentée et je ne pense pas que RIEN y soit remplissage. Mais justement : trop c’est trop.
Choisissant de survoler l’anecdote, le public se perd, s’enlise dans les sinuosités denses… et finalement s’emmerde.
D’autant plus qu’il y a une chose qui n’aide pas, et qui est l’abominable, l’horrible, l’exécrable musique de ce médiocre qu’était Paul Dessau. Il est possible que ce minable ait eu son heure de mode. Il est EPOUVANTABLE aujourd’hui, littéralement hérissant. Il y a scandale à ce que l’œuvre de l’écrivain soit LIÉE à ces notes débiles. CA AUSSI EST EXEMPLAIRE.
C’est José Valverde qui présentait hier soir SA version de MÈRE COURAGE. C’était une toute Première carrément  pas au point, mais curieusement MOLLE. J’ai déjà vu nombre de Premières pas au point dans ma vie, qui parfois ont viré aux miracles parce que les artistes conscients de ce qu’il y avait à « sauver », s’y mettaient soudain et décollaient  littéralement.
À Saint-Denis, les ringards de service (Vilhon, Renot, de Gorgi pour n’en citer que quelques-uns) ne paraissaient pas du tout concernés par l’enjeu. Seules Micheline Uzan (un peu frêle mais BIEN, surtout dans la 2e partie et notamment dans la scène finale, en tous cas toujours juste, nette, manquant un peu de puissance et Annette Lugand (étonnamment présente, émouvante) semblaient avoir ENVIE d’atteindre à une efficacité.
Alors je suis inquiet car RIEN n’indique que d’autres filages devant le public amèneront ces cachetonneurs à se réveiller.
À le supposer, cette MÈRE COURAGE n’apporte pas beaucoup de nouveautés, et je ne suis pas très d’accord avec certaines initiatives du metteur en scène : d’abord, POURQUOI avoir habillé d’uniformes 14/18 puis 39/45 des militaires qui ne cessent, à longueur de texte, de faire référence avec précision à la guerre de Trente ans ? Qu’est-ce que cela apporte ? … ENSUITE, alors que toute la dynamique de l’œuvre repose sur l’ERRANCE de la Mère Courage, pourquoi ne nous avoir jamais montré sa carriole qu’arrêtée ? Etait-ce pour ne pas rappeler Montero et Weigel ? Piètre raison…
Ensuite, pourquoi ces plages « oniriques », et notamment ce tableau esthétisant autour de Catherine jouant du tambour pour alerter la ville menacée ?  Mystère…
D’accord, il y a quelques bonnes idées. Le dispositif fait de sacs de sable est beau et habile. Et puis, il y a des perles dans le détail. MAIS L’AME N’Y EST PAS, le punch manque. À pièce pas très bien fagotée et trop longue, il faudrait des monstres. « On » ne les a pas engagés

 COMMENTAIRE a posteriori

A part ce dernier compte rendu qui concerne LA MÈRE COURAGE et qui rappelle qu’à mon avis jamais un auteur dramatique ne devrait associer à son œuvre un compositeur de musique,
à part les relations qui évoquent le chemin d’un Jean Michel Ribes ou d’un Alfredo Arias, ainsi que celui du Centre dramatique de La courneuve,
à part celles qui, à propos de Richard Foreman ou de Paul Forster indiquent que l’Amérique du Nord a cessé d’apporter à la vieille Europe une certaine jeunesse de la contestation,
je me demande si certains de ces écrits méritent de passer à la postérité. Moi-même, j’avais oublié Cyril Dives, Personnage pourtant très attachant, la compagnie de la Grande Cuiller, que j’ai  accompagnée avec amitié pendant quelques années, Jaime Jaimes, Tamia …
Faut il faire re-surgir ces carrières que ma mémoire (mais fût-ce seulement la mienne ?) avait effacées ?

SUITE À CETTE RÉFLXION, CONTINUONS À FAIRE RE-SRGIR LA MONOTONIE DECE QUE COMMENCE À DEVENIR VRAÎMENT :
LA ROUTINE :

14.10 – Le « POUVOIR » ayant exercé sa fascination sur Stuart Seide comme sur 95 % des metteurs en scène actuellement en exercice, le choix de MESURE POUR MESURE ne doit point étonner, pas plus que sa réduction à une anecdote linéaire. Un Brecht aurait peut-être pu retraiter cette histoire du Duc de Vienne qui abandonne provisoirement son Pouvoir aux mains du trop vertueux (en apparence) Angelo, à seule fin de dénuder son hypocrisie. Pour une fois, en effet, il n’apparaît pas avec trop d’évidence que Shakespeare soit du côté de l’oppresseur. Il est plutôt du parti du monarque éclairé et juste. Ce n’est pas la plate forme idéale, mais du moins fustige-t-il l’abus de Pouvoir, et sa pièce peut-elle, à nos yeux, apparaître comme un pamphlet contre l’intolérance, l’obscurantisme entretenu par l’Eglise, l’inhumanité de règles morales incroyablement anti-naturelles.
Stuart Seide n’a apparemment pas été agité par la leçon à tirer. Il préfère esthétiser, à sa manière un peu vieillotte, avec l’aide d’une insipide musique d’un nommé Roland Creuse. Son montage n’est pas sans personnalité et je n’ai pas détesté, notamment, la façon dont sont traitées les scènes de « truculence ». Mais il est quand même détestable que l’extrême bon marché de la personne humaine illustré ici (constaté) ne soit pas autrement stigmatisé. Et surtout il est fâcheux que le spectacle soit si chiant. (TEMPETE)

19.10 — Voici une jeune troupe, le THÉATRE DE L’ÉVENTAIL, animée par un beau « Marocain », ex-assistant de Hossein, nommé Maurice Attias, qui n’a pas peur d’aller au bout du bout des intentions, impulsions, gestes, cris, sentiments, et qui nous présente à Essaïon des CAPRICES DE MARIANNE tels qu’il nous semble à posteriori que Bisson aurait dû les rêver, mais ne les a pas exécutés. Ô combien timide nous paraît à présent la démarche du jeune Romantique épris de musique wagnérienne, lorsque nous nous trouvons en face de la vigoureuse « spontanéité » super fortement sexuée de la jeune équipe conduite par une Marianne Stéphanie Loïk, un peu caricaturale certes (comment en serait-il autrement avec son visage en lame de couteau qui rappelle de plus en plus celui d’Emilfork ? – son jeu aussi), mais plausible après tout dans sa roublardise de « femme, trois fois femme », s’étant évidemment défendue aux prises avec un metteur en scène misogyne !
On rigole beaucoup durant cette soirée qui n’est jamais ennuyeuse, parce que le détail y est nourri d’un authentique jaillissement créateur, et de trouvailles souvent surprenantes.
Certes, des grincheux diront que cette « déconventionnalisation » est gratuite, que cette mise en pièce n’a rien à voir avec la « révolution culturelle » exigée par un Maïakovski recommandant de jeter les arts à la poubelle (je le cite parce que l’équipe s’y réfère explicitement dans le programme), que rien ne justifie la division de la distribution en « Protagonistes » (Octave, Coelio, Marianne) et antagonistes (tous les autres, 2 acteurs, 1 actrice), que les « triturages » de texte, les monologues découpés en tranches et proférés par n’importe quelles bouches ne sont ni nouveaux ni nécessaires ; qu’enfin, remonter aujourd’hui les CAPRICES ne semble pas s’imposer… et en effet, à quoi cela sert-il ? Ils diront que ces jeunes gens ne songent qu’à épater le bourgeois et que leur audace est confortable, qu’au surplus leur démarche est facile… et c’est vrai qu’au fond elle l’est : la combine consistant à disséquer chaque réplique en la prolongeant par une gestuelle énergique… POURTANT, il faut insister sur le fait qu’il y a là un TRAVAIL intelligent, une JEUNESSE bouillante, du NERF. Toute la question est de savoir si Attias se prend au sérieux. Si ce n’est pas le cas, sa démarche est sympathique et il est à suivre.

21.10 – Il se peut qu’il y ait un spectacle à faire avec des nouvelles de Jack London. Ce n’est pas LA VIANDE ET LES ÉTOILES, de Richard Soudée. Et d’abord parce que London n’y est pas seul exposé. « Barbe Bleue » et « La bête du Gévaudan » tiennent une trop grande place dans ce collage pour qu’on puisse le référer essentiellement à l’auteur de CROC-BLANC.
Plus grave : aucune leçon n’est à en tirer, du moins directement. Leur apport édulcore donc l’ensemble du projet… « Édulcoré » -je viens de l’écrire spontanément, étiré, effiloché, « arythmé », ce montage semble être fait de bric et de broc. Je comprends bien qu’il était tentant d’utiliser le barde turc de Mehmet, qui joue au surplus merveilleusement de la flûte. Mais qu’est-ce que vient foutre cette note orientale dans une soirée consacrée (en principe) à un auteur résolument occidental ? Et pourquoi avoir engagé un acteur sud-américain absolument incompréhensible (Emiliano Suarez, je suppose) pour incarner un homme des cavernes disert ?
En fait, si un jour quelqu’un monte un spectacle sur London, je le vois très simple, dans le genre veillée de feu de camp. L’anecdote dite en confidence deviendrait essentielle et pourrait s’animer de scènes jouées, voire commentées musicalement. Ici, le verbe ne prime pas.
Richard Soudée a pensé « spectacle ». C’est son erreur. Il a voulu s’exhiber comme metteur en scène. Mais n’est pas Mehmet qui veut. Et  puisqu’on en parle, de Mehmet, et qu’il va nous revenir, je trouve qu’il ne devrait pas céder à l’amitié et prêter ainsi le titre du THÉATRE DE LA LIBERTÉ. Il ne pourra qu’y perdre.

22.10 – Il me paraît à peu près certain que la pièce de Michel Garneau : QUATRE À QUATRE, si elle eût été jouée en langue française par des artistes de notre hexagone, n’aurait sans doute pas intéressé grand monde.
Cette conversation entre 4 femmes (la fille, la mère, la grand-mère et l’arrière-grand-mère), écrite par un homme, tourne en effet presque exclusivement autour de la question des rapports de couples, en des termes qui n’ont vraiment rien de bien originaux et qui ressortent un brin de l’obsession sexuelle. Le conflit des générations est évidemment traité en termes d’incommunicabilité, en tout cas entre la fille au ventre avide, qui a viré son mec trop paresseux, et qui s’emmerde toute seule dans une vie où elle pourrait faire tout ce qu’elle voudrait, et la mère qui n’a jamais joui et attend que revienne au foyer, à l’heure de la retraite, son mari volage, voyageur de commerce qui l’appelle « maman » et fait l’amour avec des filles de rencontre dans tous les hôtels Saint-Louis du pays. Bien sûr, cette fille est certaine qu’elle aurait mieux compris son aïeule. Celle-ci déplore que sa fille ait vendu la terre et soit venue à la ville « terrifiante ». Bref, on nage dans les lieux communs de l’imagerie d’Epinal des lignées familiales. Celle-ci n’est vue que par les femmes, c’est sa particularité, des femmes dont aucune n’est heureuse. Mais cette insatisfaction n’a ni racines ni prolongements « politiques ». Tout au plus reflète-t-elle les inconvénients d’une civilisation qui subordonne et aliène la Femme à l’Homme.
Seulement voilà : toutes ces banalités sont débitées avec le savoureux accent québécois par 3 nanas du cru, que Garran est allé dénicher sur place, et qui ont de la SANTÉ. Alors on est assez sous le charme… et rassuré, puisque dès lors toute la grisaille décrite devient canadienne.

27.10 – Il faut bien le dire : avec Jaromir Knittl annonçant ANTOINE ET CLÉOPATRE, je m’attendais au pire. Or, cette représentation au TPN se laisse voir sans ennui. La mise en scène existe. C’est donc une bonne surprise.
Certes, le propos ne vole pas très haut, et au début, j’ai même douté que le texte dit par les acteurs soit de Shakespeare. On sait ce que je pense de l’Elisabéthain célèbre. Reste qu’il savait écrire, et que le tout premier degré n’était pas sa nourriture habituelle.
Knittl nous montre un digest  assez caricaturé, qui a presque l’air d’un découpage de film ou d’une bande dessinée animée. Michèle Laurence, Cléopâtre érotique toute en sexe et rien en politique, s’y oppose à une Claudia Coste Octavie femme résolument « objet ». Oumansky en Antoine, Gerbaulet en Octave et (très présent) Claude Mercutio en Agrippa, vont assez bien au bout de leurs intentions.
Je ne vois pas bien à quoi correspond le fait d’avoir habillé les protagonistes en militaires anglais de la dernière guerre. Cette transposition ne recèle aucune leçon.

28.10 – Cinq nanas, deux moches, une callipyge, et deux pas mal qui d’ailleurs se foutent à poil, c’est le Piccolo Théâtre de Paris ! Il semblerait qu’il y ait un texte puisqu’un nommé Roberto Giardina signe la « pièce ». À dire le vrai, PASOLINI ressemble plus à une improvisation collective qu’à une œuvre. En 70 minutes, sur fond de cartes à jouer représentant la Papauté, Mussolini, le cinéaste crucifié et le même maniant la faucille d’une main et le marteau de l’autre, ces dames survolent la vie de l’homosexuel qui fut crapuleusement assassiné.
C’est un certain Attilio Maggiuli qui les dirige. Étrange, que cette entreprise où l’on ne voit que des femmes soit orchestrée par des hommes ! Étrange que ce soient des femmes qui cherchent à rendre plausible un personnage dont la misogynie était historique, et qui ne se servait d’elles que comme d’objets d’art ou de répulsion. Cela dit, le spectacle confus ne nous apprend pas grand-chose sur son héros, si ce n’est qu’il nous donne quelques lumières sur les méthodes d’enseignement  de l’Italie fasciste, et qu’il nous rappelle que le père de Pier Paolo, enfant gâté et trop chéri, était militaire et fut déchu après la guerre. RIEN ne nous montre Pasolini DEVENANT ce qu’il nous montra dans ces films. Le survol contient moult raccourcis, et la mort est déjà là que le spectateur était à peine sorti de l’enfance.
Curieuse soirée, mal fagottée, longuette malgré sa durée courte, guère professionnelle, que n’étaye point une culture politique. Les « événements » retentissent sur des hommes qui les subissent. Ce n’est guère acceptable hors d’une critique que je n’ai point détectée.

30.10 – Il y a eu avant la dernière guerre une série de films comiques dont le 1er s’appelait MOÏSE ET SALOMON PARFUMEURS. L’identité juive y était gentiment chinée. Les 2 compères avaient le cœur sur la main et le commerce dans le sang. Ils faisaient rire et attendrissaient des foules, qui n’auraient jamais imaginé qu’elles fussent antisémites, et en vérité elles ne l’étaient pas : simplement elles se confortaient dans la conviction que le Juif est différent, étranger… et puis un peu trop malin, quelque peu roublard, se faufilant partout comme une anguille… Hitler pendant ce temps s’installait et progressait.
Victor Haïm procède de la même démarche. On pourrait dire que c’est par masochisme. Mais il fonde toute sa carrière sur le fait qu’il est JUIF, donc AUTRE. C’est même chez lui quasi une revendication : « Oyez, bonnes gens, ne cesse-t-il de nous clamer, voyez comme je suis obéissant, et néanmoins irrespectueux, lorsque le Seigneur ME parle À moi parce que je suis de son peuple ÉLU. Vous n’en êtes pas ! Ha ! Ha ! c’est bien fait, na ! »
Ô, bonnes gens, pourquoi nous persécutez-vous, nous,  qui sommes si humbles et nous nourrissons de peu ? Oï ! Oï ! Oï ! Serons-nous toujours vos victimes ? À quoi bon, puisque, quoi que vous nous fassiez, nous resurgirons toujours ! Lâches mais courageux au fond…
ISAAC  ET LA SAGE FEMME, monté avec sensibilité par Etienne Bierry, montre donc un pauvre pêcheur qui recueille à son bord une sage-femme égyptienne. Cela se passe au temps où le Pharaon ordonnait qu’on égorgeât tous les garçons juifs nouveaux-nés.
Haïm (moins «Juif » en scène qu’à la ville, c’est assez curieux) joue lui-même le héros famélique qui CONSTATE, sans la contester, la collusion de Dieu et du Souverain d’Egypte. Évelyne Istria, solide dans la charpente qui lui vient avec la quarantaine, campe une sage-femme pleine de santé, mangeuse de poisson vivant et de chair humaine crue. Elle fuit car elle a désobéi aux ordres du Roi. En princesse égyptienne, Sylvie Le Noir est fort sexy. On passe une « bonne » soirée et les gens rient beaucoup, surtout pendant la 1ère heure.
Mais les Goï n’ont-ils pas toujours ri des Juifs quand ils ne les massacraient point ? Justement, au lieu de jouer ce jeu habituel avec une complaisance lécheuse, Haïm ne pourrait-il pas s’intéresser à des problèmes contemporains plus généraux, plus universellement concernants ? Et s’est-il demandé si, à l’heure du Sionisme et de l’Etat d’Israël, il existe encore des gogos capables de s’apitoyer sur le sort du peuple errant ? Pourquoi ne nous chante-t-il pas : « Hélas ! Hélas ! Moi aussi je peux être cruel, et torturer, et spolier. Ô Seigneur, combien terrible est ta vengeance, toi qui m’incites à rejoindre une terre promise où JE me transformerai en bourreau. Hélas ! Hélas ! Seigneur, que faut-il faire aujourd’hui pour être agréable à ton cœur ? Est-ce VRAIMENT ce que font mes frères en Israël ? Seigneur, EXISTES-TU encore ? AS-TU JAMAIS EXISTÉ ? Pourquoi m’as-tu engendré IMPOSTEUR ? … Je te regrette SEIGNEUR ! Je te renie, salope de Jahweh. Tous les hommes sont des frères. TOUS. Pourquoi leur as-tu inculqué le contraire ? »…etc.
Je préfèrerais ces thèmes au ronronnement ressassé coutumier. Mais Haïm renoncerait-il aux sources de sa rentabilité ?


COMMENTAIRE :

S’inscrit là un commentaire ajouté à l’époque par Monique Bertin,ma collaboratrice,qui s’affichait résolument « de gauche » comme moi, mais avec une nuance Chrétienne qui nous amenait fréquemment à des joutes oratoires,car moi, je ne parvenais pas à penser que l’avenir de l’humanité puisse passer par une religion. Je la cite donc : 

 «   Ici, Jahweh pourrait peut-être répondre : « Ecoute mon fils, tu vas un peu loin dans la provocation. Je t’ai envoyé exprès pour ça mon fils, Jésus. Mais ça n’a pas tellement plu quand il a expliqué qu’il n’était pas là seulement pour tes arrière-grands-pères, mais pour TOUS. Je sais, ça n’était pas facile d’accepter que le libérateur attendu veuille aller au-delà du prévu… 
Et Haïm  a répondu : « T’as pas fini de m’emmerder ? »

03.11 – Il me semble qu’avec une vache et une jument sur une scène, (hier soir, la jument souffrante était absente, mais la vache, une super charolaise, était là), il y aurait eu des choses signifiantes à dire.
Par exemple, Olivier Périer aurait pu nous entraîner à méditer avec lui sur la pollution de notre atmosphère engendrée par le remplacement des moyens de trait  animaux par les mécaniques ; ou à réfléchir sur la « qualité » carnivore de l’espèce humaine ; ou, moins philosophiquement, sur le prix de la bidoche, la façon dont on la fabrique dans ces ignobles usines campagnardes où les bêtes sont engraissées à l’accéléré. Il aurait pu dénoncer l’image poétiquement rassurante du brave agriculteur proche de notre mère nature, et montrer ce personnage tel qu’il est, avide de fric, conservateur pour garder et accroître son petit bien personnel, insensible aux plaintes des animaux qu’il égorge, affameur du peuple si son intérêt l’exige etc… etc…
Au lieu de cela, cette vedette de la décentralisation bon teint a choisi de nous bailler un one-man-show obscurantiste et rétrograde à l’eau de rose, nous montrant à la fin du siècle dernier (pourquoi ?) un paysan contant des souvenirs qui m’ont rappelé les « contes et légendes d’Auvergne » édités à l’usage des enfants et retraçant des anecdotes médiévales traditionnelles !
C’est débité mollement, souvent inarticulé, inaudible, c’est froid, ça n’a pas de contenu, ça cherche à perpétuer la notion d’incommunicabilité entre gens des villes et de la campagne, Périer s’adressant à une salle urbaine comme si les citadins devaient, à ses paroles, découvrir un univers inconnu !... Ces mémoires d’un bonhomme n’ont aucun intérêt. On aurait eu envie que la vache chie sur le médiocre narrateur. Mais elle est restée très propre.

05.11 – La modestie étant de nos jours une denrée rare, il faut souligner celle d’Arlette Téphany s’attaquant avec très peu de moyens financiers à l’œuvre de Brecht : « La Vie de Galilée ».
Quinze acteurs en tout se partagent la centaine de rôles écrits par l’auteur. La musique de Hanns Eissler est enregistrée et les artistes qui « chantent » la suivent comme ils peuvent. Les costumes sont d’une grande pauvreté et Eric Noilly a nommé « aménagements scéniques » ce qu’il eût été difficile d’oser appeler en effet « décors ». Mais la distribution, conduite par un Pierre Meyrand, parfois remarquable, est solide, homogène. Elle a été dirigée dans l’esprit de servir le texte, et c’est là le mérite du spectacle : on écoute ce que Brecht avait à dire contre l’obscurantisme entretenu par une Église au service éternel des Puissants. Le « héros » nous apparaît dans toute sa vérité qui n’était pas que positive. (Et nous ne saurons jamais si sa rétractation fut lâcheté ou suprême habileté pour pouvoir poursuivre l’œuvre). Il nous est montré humain, joyeux drille, bon vivant tel que Brecht l’avait décrit vulnérable.
Curieusement, ce montage au 1er degré (mais ce n’est pas une critique) donne à la pièce un aspect mélo. Les moines et ecclésiastiques de tous poils qui hantent le Plateau semblent descendre d’une tradition hugolienne.
En tout cas, ça dure 3 h 30 et on ne s’ennuie généralement pas. Dommage qu’il y ait les exécrables plages musicales. Une vraie lèpre.
Que dire ? Les grincheux regretteront les fastes du Berliner Ensemble ! Moi aussi, un peu. Le GALILÉE de Chelles, c’est du THÉATRE OUVERT !
N’empêche que si Attoun avait toujours des textes de ce poids, il n’aurait pas besoin de truquer son propos en faisant intervenir des « regards » de metteurs en scène. Et puis n’est-ce pas d’Allemagne que nous vient l’appellation « modeste » de « régisseur » pour désigner le « metteur en scène » ?
Rendons simplement hommage à l’honnêteté, au travail artisanal bien fait. Serons-nous les seuls ?

07.11 – On pourrait se demander s’il est politiquement « de gauche » d’exhumer, à l’usage de notre jeunesse, l’ODYSSÉE du Grec Homère, sans en tirer, en épilogue, une leçon : quoi de plus non marxiste, en effet, que cette histoire qui montre l’homme jouet entre les mains des Dieux, pion ballotté au gré de leur fantaisie au sein d’une société faisant bon marché de la vie des inférieurs sociaux, et fondée sur une hiérarchie couronnée par des « bons » ou des « mauvais » maîtres, le POUVOIR découlant toujours de quelque DON surnaturel ou de quelque collusion avec les « immortels ». Frappant les juvéniles imaginations, cette philosophie que n’entame pas la « ruse » du héros (nul plus que lui n’est en effet respectueux de l’ « ordre » imaginé par le poète au service des puissants de l’époque), me paraît être fort nocive, et si j’étais la veuve de Mao, j’aurais certainement interdit le spectacle et fait à Arlette Bonnard les gros yeux. Cela dit, comme dans notre Démocratie libérale avancée, il n’est pas question d’enseigner aux enfants à se libérer des opiums culturels que leur ont légués les « ANCETRES », je vais parler du spectacle comme si son contenu ne servait pas les desseins sournois de NOS maîtres d’AUJOURD’HUI, (ça se situe au même niveau que le catéchisme : ON imprime dans les fraîches cervelles des notions de type postulat. Généralement, elles suffisent pour maintenir l’homme RÉSIGNÉ jusqu’à sa mort. D’ailleurs ON a les parades envers ceux que la lucidité transperce parfois) et je dirai que la « besogne » (et je demande qu’on lise ce mot avec ce qu’il comporte de péjoratif et de réprobateur) est bien faite. Très bien, même. Arlette Bonnard a su ne pas tomber dans le piège où son maître Vitez s’était enlisé avec ROBINSON, et sa représentation d’Ulysse n’est point intellectuelle. Elle est parfaitement lisible et les 2 h 30 de spectacle sans entracte coulent sur nous sans nous lasser, tant l’imagination a sans cesse re-nourri l’intérêt pour l’anecdote. C’est conté un peu comme une chantefable, c’est-à-dire que c’est raconté et animé. Le principal prétexte est un banquet chez le bon Roi de l’île de la bonne Nausicaa où l’hôte, pour « remercier », narre SES aventures. Le « décor » est astucieux. Ce sont 3 tables pour géants et des sièges à l’avenant sur lesquels se hissent les petits hommes. En contrepoint, les grands dieux s’assoient sur des chaises de bébés. L’effet de perspective eût été plus saisissant avec un dispositif moins pauvre, mais clairement, le manque de moyens incompatible avec l’immensité de la M.C. de Nanterre, a conduit Arlette Bonnard à travailler par « signes &

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