Du 6 janvier au 6 mars 1976

Publié le par André Gintzburger

DÉBUT DE L’ANNÉE 1976

6.1.1976 – On aimerait bien connaître leurs noms, à cette jeune fille plus très jeune qui joue la chatte et à ce garçon à grosse tête qui incarne JEAN DE L’OURS, et aussi, plusieurs personnages signifiés par des gros masques, avec la fougue d’un Vauthier lisant une de ses œuvres. Aucun point de repère : tout ce qu’on sait, c’est qu’ils s’appellent THÉATRE DE FLAGY. Guère de repère non plus pour entendre le « spectacle ». À dire le vrai, je n’ai pas compris ce qui arrivait dans l’ensemble à ce jeune homme né d’une femme et d’un ours. Mais cela se laisse voir agréablement et fortement comme une variation musicale autour d’un thème. C’est imaginatif, et si ce l’est à vide, mon Dieu, n’accusons que le signe des temps ! (Sélénite).

8.1.76 – On ne peut que féliciter le THÉATRE DE L’UNITÉ de s’être attaqué avec PHENOMENAL FOOTBALL à un phénomène authentiquement contemporain. Hélas, ce n’est QUE LE THÉATRE DE L’UNITÉ, et là où Scoff eût été caustique et Savary destructeur, Jacques Livchine est mou, parce qu’il veut tout EXPLIQUER politiquement au lieu de nous le laisser éprouver. Alors son montage, qui se voudrait vivant, avec quasi participation du public, -un groupe de « supporters » très actif y est d’ailleurs mêlé- renforcé par une ambiance sonore de stade permanente, est lourd, pesant, étalé. Là où un flash suffirait, « on nous baille une saynète de 3 à 5 minutes. A-t-il peur que nous ne comprenions pas bien ? Tout est redit et sur redit. Bien sûr au détriment du rythme. Et c’est bien dommage, comme l’est aussi le fait que la troupe soit si médiocre. (Une comédienne en émerge pourtant, Hervée de Lafond. On ne voit qu’elle pendant toute la soirée parce qu’ELLE s’amuse, va jusqu’au bout de ses gestes, paye comptant avec dynamisme. La décrire décrit par antithèse les autres). Médiocrité qui apparemment ne leur fait pas peur puisque le groupe n’hésite pas  à nous « danser » son entrée au stade à la manière de PORGY AND BESS. (Mais où sont la rigueur et la vigueur des danseurs portoricains ?)
Cela dit, même au niveau du didactisme politique, le spectacle ne fait pas le poids : les mécanismes du football commercialisé sont montrés superficiellement mais pas démontés. Et puis était-il utile de greffer des thèmes annexes, comme celui de la femme se revendiquant libre en refusant d’accompagner son homme et les copains au stade ; et celui de la jeune fille qui ne peut pas coucher avec son champion bien aimé parce que sa maman lui refuse la pilule ? Je passe sur l’évasion « littéraire » de la 1ère mi-temps où j’ai pu craindre que le match ne devienne « littéraire » à la manière de J.-F. Prévant ! À ce moment-là, j’ai craint le Pire.  
Soyons justes : on ne s’ennuie pas, dans l’ensemble, et on est même parfois emporté. Ce spectacle a des défauts mais son propos est utile, quoique mal clarifié. À la base même, il est en soi une bonne intention et dans son détail il en est pavé.
Et puis les jeunes supporters engagés ont beaucoup de talent ! Livchine malheureusement n’est ni un meneur de jeu, ni un meneur de foules. Et sa troupe devrait aller à l’école, et penser plus profondément d’une manière moins dispersée.
Mais quoi, l’entreprise reste sympathique et la tentative est un bon exemple pour des Gironès qui préfèrent traiter d’eux-mêmes « à travers les aventures de leurs grands-pères ! ». Livchine au moins n’a pas besoin du rétro pour dire quelque chose.
(Théâtre de la Tempête)

9.1.76 – Faux, archi-faux, tout est faux dans GIGOGNE de René Escudié (Petit TEP), qu’a monté Pierre Etienne Heymann. Le point de départ est invraisemblable : quelle université imaginerait de mettre face-à-face deux hommes enfermés dans un cachot, l’un tirant au sort qu’il sera le gardien, l’autre le prisonnier, afin d’étudier leurs comportements et d’arriver à la conclusion au surplus téléguidée d’avance, que la fonction transforme l’homme ? Et de toute manière qui admettrait qu’une semaine suffise pour que la complicité du début  se transforme en une haine mutuelle allant jusqu’au presque meurtre ?
Dans le SENOR GALINDEZ, le Teatro Payro de Buenos Ayres montrait, il n’y a pas longtemps, quelque chose d’analogue  mais avec une différence fondamentale : les tortionnaires étaient le fruit, non pas d’une spéculation intellectuelle, mais d’un système social, d’un régime politique. Le spectacle d’Escudié Heymann est déraciné de la réalité. Mieux, il nie que cette réalité soit une possibilité contemporaine puisqu’une expérience de laboratoire avec des cobayes grassement payés est nécessaire pour que des étudiants arrivent à se faire une idée de comment on devient victime, comment on devient bourreau ! On croit rêver ! De toute manière, il eût fallu que les rapports décrits fussent exacerbés, violents (pour le moins tendus). Or ils sont mous. On ne peut pas parler de mise en scène. C’est l’inexistence même avec des comédiens débiles de décentralisation de 3e zone. L’un d’eux, un 3e larron, qui joue le balayeur de l’escalier, pour signifier le temps qui passe entre les scènes où s’affrontent les 2 héros principaux, est carrément insupportable. Il faut dire que ce qu’on lui a mis comme textes et comme chansons dans la bouche, est carrément débile. Retenez son nom : Alain Weiss. À NE JAMAIS EMPLOYER !
Une bien lamentable soirée…

10.1.76 – le point de départ d’ÉTOILES ROUGES de Pierre Bourgeade (Petit Odéon) est un peu hasardeux : deux jeunes femmes qui cohabitent et qui semblent être « ensemble » si on en juge par le lit à 2 places unique qui occupe un coin de la chambre conçue par Jean-Claude Ollagnon et Daniel Benoin, se transcendent en s’identifiant, l’une à Rosa Luxembourg, l’autre à Norma Jean (nom de Marylin Monroe avant sa gloire). Pour l’auteur, c’est un prétexte à évoquer les prodigieuses carrières de ces deux femmes. Au début, chacune s’exprime alternativement un peu comme dans KENNEDY’S CHILDREN et ça ne fonctionne pas très bien. Mais bientôt les filles se donnent la réplique l’une entrant dans le « jeu » de l’autre sans pour autant abandonner son propre phantasme, et ça prend une vitesse de croisière qui ne tarde pas à être prenante. Et  vers la fin, on n’est plus tellement étonné de ce parallélisme entre ces 2 destinées qui s’achèvent par la mort, (l’une tuée d’une balle dans le dos, l’autre suicidée aux barbituriques). Pierre Bourgeade, évidemment, nous téléguide une réflexion politique, car, nonobstant la même issue, l’une est évidemment victime d’un système, l’autre bien sûr victime du même système, mais la première en ayant profité la seconde l’ayant combattu toute sa vie.
Vitez, à la conférence de presse attenante rappelait une position d’Aragon qui se dit « pessimiste sur l’avenir proche mais optimiste sur le lointain ». J’y resongeais en étant mis témoin de l’échec de ROSA. En fait, ETOILES ROUGES ne donne à choisir qu’en apparence. La « société » occidentale y est contestée à ses deux pôles. Elle tue ses opposants et elle détruit ses contempteurs. Le réquisitoire est formel, violent et efficace. Il faut dire que cette efficacité doit beaucoup  à la remarquable interprétation des deux héroïnes, Evelyne Ker pour Marylin et Isabelle Ehni pour Rosa. La mise en scène de Benoin semble avoir servi l’œuvre. Elle est nette, vigoureuse, rigoureuse, forte, et ne se voit pas, si ce n’est par les éclairages qui soulignent –à juste titre- les états d’âmes des deux filles.
Oui, c’est un petit spectacle important, car il ne laisse aucune « chance » au monde dans lequel nous vivons. Phantasmes pour phantasmes, ceux-ci sont moins gratuits que celui, récemment vu, -ce qui indique une ligne de forces- de Ludwig…. Ludwig ! C’est pourquoi, sans doute, il est moins bien accueilli par la presse.

12.1 – Ça commence comme L’APOLOGUE de Guénolé Azerthiope, et pendant un quart d’heure, c’est assez réjouissant. Quand Antoine Vitez, tout en mangeant (vraiment) sa soupe, commence à lire LES CLOCHES DE BALE avec un imperturbable sérieux pince sans rire, c’est même désopilant. Hélas ! les plaisanteries les plus courtes étant les meilleures, l’ennui ne tarde pas à sourdre, et l’inutilité du propos à éclater. Au bout de quatre-vingts minutes, on guette où les convives en sont de leur dîner avec la hâte qu’ils en finissent avec cette CATHERINE, et nous rendent à la liberté d’aller tranquillement relire à domicile l’admirable roman d’Aragon qui n’a rien à gagner à cette lecture publique en morceaux choisis.
L’entreprise a été lancée à grands renforts de trompettes et elle est exemplaire de ce que je hais en cette époque de reprise en main de la culture par les serviteurs d’un Pouvoir habile. Car qui détecterait à entendre ce spectacle que l’auteur est un des plus généreux Communistes de notre temps ? Pas moi, en tout cas, et par contre m’est très bien resté inculqué que L’HUMANITÉ était un journal menteur. Ô imposture ! Je regardais Antoine Vitez faire sa besogne au milieu de ce « tout Paris » qui s’emmerdait copieusement, mais qui se faisait complice du « détournement » et était donc décidé à « aimer ». « Détournement » est bien le mot car cette lecture d’extraits ne découle pas du repas montré. Elle lui est juxtaposée et le but élémentaire n’est pas d’illustrer le contenu, mais de faire remarquer qu’Antoine Vitez est une importante personnalité du jour, qu’Antoine Vitez est un nombril qui compte ! Merde ! Merde à cet intellectualiste élitaire ! Merde à cette gratuité astucieuse ! Merde à cette habileté contournante ! Une fois encore, que l’on est loin des BAINS ! Ô traître Vitez, que l’arrivisme t’a gâché. C’est lamentable. C’est triste. J’étais furieux.

19.1 – Pendant une heure, nous assistons aux états d’âmes d’une nommée Reine (nom curieusement occidental, mais c’est compensé par le fait que Catherine Sellers joue le rôle), d’un certain Elie et d’un certain Lali. Dans un style à justifier la charge de Daniel Boukmann lorsqu’il décrit le gouvernement israélien inculquant à son peuple de commémorer sans relâche les malheurs ancestraux des enfants d’Israël, nous les voyons se lamenter : « Oï ! Oï !Oï ! Hélas ! Hélas ! Où pouvions-nous aller, nous, pauvres musiciens juifs chassés de toutes les belles salles de concert dès que nous les avions construites ? Oï ! Oï ! et comme nous avons été méchants avec ces vilains arabes que nous avons chassés de leur village , hélas ! hélas ! mais que pouvions-nous faire ?, Oï !Oï ! Oï ! Il faudrait qu’on se réconcilie tous, Jahweh, Dieu tout Puissant comment faire ? Hélas ! hélas ! Ça va mal pour nous, ça a toujours été mal, ça ira toujours mal…
Ça semble se passer sous le mur des lamentations signifié par des piles de carton d’emballage (Pacchioni ne devait pas savoir que Lassalle avait eu récemment la même idée d’environnement). Et puis tout à coup, un médecin qui a l’air du docteur fou de Treblinka, mais qui doit être Juif puisqu’il dirige un hôpital érigé en Palestine sur l’emplacement d’un ancien village arabe brûlé par les immigrants, fait irruption et nous nous apercevons que les 3 masochistes que nous venons de supporter sont des malades en traitement !
Bien sûr, c’est l’aliénation juive qu’ils signifient, cette aliénation qui empêche le peuple élu de devenir, ce qu’il souhaiterait tant, un peuple comme les autres. Et derrière le médecin illuminé, il y a des infirmières traitantes dont l’une extraordinairement jouée par Paule Annen, réveille constamment les ensommeillés que ce déballage n’irritait pas. Ce qu’elle raconte, son homme qui la trompe, sa joie en apprenant que sa rivale a été victime d’une bombe terroriste, ce qu’elle montre, l’énergie d’une traitante assumant son métier de rééducatrice avec conviction, n’a pas tellement de rapport avec la thèse de Liliane Atlan, encore qu’il s’agisse peut-être pour elle de nous décrire une Juive « positive », mais elle est si parfaite qu’on l’écoute et qu’on respire chaque fois qu’elle entre en scène. Le « traitement », en tout cas, ne réussira pas et à la fin, les « malades » recommenceront leur litanie du début, indiquant par là que le peuple Juif poursuivi par la fatalité n’arrivera jamais à s’en sortir.
LES MUSICIENS, LES EMIGRANTS est tout ce que je déteste, -moi qui crois m’en être quand même sorti, de ce fatras psychique judaïque-, chez les Juifs qui savourent et se délectent de leur malheur ! Diffuse, confuse, touffue, écrite dans un style lyrique qui obscurcit beaucoup la lisibilité du message, tout compte fait ennuyeuse, l’œuvre a tout de même le mérite de poser le problème de la légitimité de la diaspora, et de ne pas traiter les enfants d’Israël en enfants de chœur victimes des méchants Arabes. N’empêche que ce vœu de réconciliation avec ceux qu’on a chassés quand on est arrivé, rappelle beaucoup le vœu semblable exprimé par les Pieds-Noirs d’Algérie vers les années 60 !

20.01 – Juifs à l’honneur pour Juifs à l’honneur, les revoici, vus par BRECHT dans l’admirable scène de l’épouse juive du Dr. Fritz Keith qui choisit de quitter l’Allemagne pour que son mari ne soit pas chassé de l’hôpital, et voici, à travers 7 scènes de GRAND PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH, le peuple allemand aliéné mis à nu avec sa lâcheté, sa veulerie, sa peur, d’une part, l’implacabilité de la mise en place de son système nazi d’autre part. Jean-Claude Fall a très rigoureusement et très brechtiennement monté ces 7 séquences : « Le mouchard », où l’on voit des parents avoir peur que leur fils ne les dénonce aux jeunesses hitlériennes pour quelques propos en l’air est sans doute le plus exemplaire d’une époque que l’on se réjouit de ne plus vivre, du moins dans CE PAYS sous CETTE forme.

27.1 – Le moins qu’on puisse dire est que Jean-Pierre Sarrazac n’a pas choisi la voie la plus immédiate pour nous parler de l’émigration. Le titre dit bien ce qu’il veut dire : LAZARE LUI AUSSI REVAIT D’ELDORADO, comme rêve de faire fortune en Europe et de revenir dans son village riche le paysan actuel turc, sénégalais ou maghrébin. Mais Lazare vit au 16e siècle dans l’Espagne des Conquistadors et c’est en Amérique qu’il rêve de transformer sa condition. Hélas il n’a que 300 Pistoles alors qu’il en faut 500 pour le voyage. Il tombe alors entre les mains d’escrocs qui le dépouillent et le promènent de foire en foire dans un bocal en faisant croire qu’il est un triton ramené des Indes !
Outre qu’il y a, me semble-t-il, quelque confusion à identifier le quémandeur d’emploi sous-payé d’aujourd’hui avec le conquérant de la Renaissance qui partait asservir les indigènes, j’avoue que l’itinéraire de Lazare triton et de ses tortionnaires à travers l’univers superstitieux et obscurantiste du temps choisi n’a paru n’avoir que de lointains rapports avec celui qui est le lot actuel des victimes des passeurs marrons. Et sincèrement, si je n’avais pas eu entre les mains un programme pour m’éclairer sur les intentions de l’auteur, j’aurais sans me méfier cru assister à une historiette sur les mœurs espagnoles au XVIe siècle. C’est assez signifier, je pense, que je ne me suis pas senti concerné. J’imagine que Thierry Bosc, et l’excellente équipe, Olivier Périer en tête, qui joue cette piécette, ont dû être mystifiés par les exposés, autour de son œuvre, du Dr Sarrazac. Car ils ont mis dans l’entreprise beaucoup de foi et de conviction. On ne peut que leur rendre hommage en regrettant pourtant que Thierry Bosc n’ait pas mieux appris, en 5 ans d’AQUARIUM, à discerner l’utile du faux-semblant, le populaire de l’élitaire, et l’action politique de sa simulation. Cela lui aurait évité de monter un spectacle aussi exemplaire de la façon dont les maîtres à penser de l’ère giscardienne entendent, que soit, sur le théâtre, traité un grave problème contemporain ! Je ne voudrais pas faire un calembour facile avec l’histoire du triton, mais c’est vraiment noyer le poisson !

5.2 – J’ai de l’amitié pour Jacques Lassalle parce que c’est un tendre, un pur et un honnête homme –ce qui n’est pas si courant de nos jours. Ce qui est intéressant dans son SOLEIL ENTRE LES ARBRES, c’est ce qui suinte ainsi deci- delà, de cette bonté désabusée, de ce regard mélancolique posé sur un monde perpétuellement agressif, de ce cri JEUNE poussé par des adolescents qui ne peuvent comprendre ni accepter les règles du jeu qui leur sont imposées par ceux qui ont le pouvoir, y compris certains jeunes. Malheureusement, les bons sentiments, la sensibilité, ne suffisent pas à faire un bon spectacle, et je crois qu’à avoir trop structuré, trop anecdotisé, Lassalle a fait perdre de l’impact à son propos. Curieusement, il est très influencé par un certain cinéma, celui de LA RÈGLE DU JEU, d’une PARTIE DE CAMPAGNE, et le procédé du  flash-back qui lui fait raconter son histoire par un mort ou moribond victime d’un accident de moto est exactement celui des CHOSES DE LA VIE.
Mais cette forme, ce langage, s’ils sont satisfaisants pour le 7e art, sont faibles pour le théâtre et l’on est désarçonné pour s’y retrouver dans les fils pourtant très simplifiés d’une intrigue où l’auteur a trop voulu que ses personnages ne soient pas que des signes d’entités sociales. Le psychologique dont il veut les rendre trop denses paraît ainsi plaquée et déroute. J’ajoute que le metteur en scène (qui a bénéficié d’excellents acteurs et notamment d’une très belle fille, nommée Catherine Gandois) ne m’a pas semblé aller au bout des intentions de l’auteur. La folie baigne l’œuvre et j’imagine que dans la tête de Lassalle, ce « jeu » fou, qui reflète le jeu fou du monde occidental, doit être immense. Or il sort bien ici petit. Le vent de l’Histoire ne passe pas, et c’est dommage. C’est dommage, oui, que l’entreprise ne soit qu’estimable. J’aurais aimé que Lassalle fasse mouche. Je ne puis que dire qu’il reste à suivre.

6.2 – La forme n’est pas jeune, et le spectacle fonctionne par des moyens empruntés au « théâtre d’atmosphère » : silences denses, bruits, musiques aliénantes.
Reine Bartève –qui m’a irrésistiblement fait songer par son jeu à Arlette Reinerg- n’a rien à foutre de la distanciation. Elle ne cherche ni à expliquer, ni à démonter le phénomène arménien. Elle exprime un état d’âme, qui est celui d’une déracinée sans patrie perdue sur un quai de gare peu importe où, escale entre 2 inconnues. Elle vise au cœur, point au cerveau. C’est insolite par les temps qui courent, mais cela « marche », et l’on est même surpris d’être atteint par des acteurs qui jouent les situations en semblant les éprouver, les vivre, et non les commenter. « Le « fait historique » d’un peuple exterminé, asservi, disséminé, victime des traités de partages entre zones d’influences des grandes puissances et n’est qu’évoqué, et en fait, l’ARMENOCHE ne traite de l’Arménie que d’un point de vue de référence. Cette femme seule sur un quai de gare, paumée, sur la défensive, agressée mais capable de tuer, me fait penser aux héroïnes du premier Anouilh (Eurydice) qui ne tenaient pas leur déracinement d’une conjoncture politique, mais d’un phénomène social au demeurant non analysé. Personnellement, cette « Antigone » arménienne m’a surtout paru servir de repoussoir aux autres personnages décrits : le Français moyen de mauvais volonté et le Français moyen de pas mauvaises intentions, mais impuissant.
Là, l’œil de l’étrangère s’exerce avec malice mais la « critique » reste impressionniste, et, pourrait-on dire, superficielle. Le chef de gare qui semble surgi d’ALICE AU PAYS DES MERVEILLES est d’ailleurs là pour souligner que nous naviguons dans l’insolite, dans l’étrange. Je retrouve les lignes de force de LA SENSIBILITE FREMISSANTE et d’OMPHALOS HOTEL, mais cette fois-ci carrément assumées parce que Reine Bartève, à la différence de Winling et de Ribes, n’a sans doute jamais lu LE PETIT ORGANON, et que le THÉATRE SUR LA PLACE ne s’embarrasse pas de « dramaturgie ». Alors QUOI ?
Eh bien, c’est bien. C’est comme ça. On ne s’emmerde pas. Le contenu existe. On sort en ayant une pensée pour les opprimés du monde, et en songeant qu’on n’a pas à se sentir si bien que ça dans sa peau. On est ramené pour la forme à NAÏVES HIRONDELLES. Que ce théâtre ressurgisse, différent seulement parce que le thème du déracinement se politise, est un signe des temps. Naturellement, c’est un théâtre désespérant.

18.2 – Avec MONSIEUR JEAN, qu’il présente à Nanterre, Pierre Debauche nous propose un spectacle estimable. Un écueil était que l’œuvre de Roger Vaillant date d’un temps où la question de la forme au théâtre ne se posait qu’en termes conventionnels et il n’est pas douteux que jouée au premier degré, la comédie, malgré son contenu, nous eût semblé boulevardière. Debauche a su lui donner un air actuel et ce n’est sûrement pas un mince mérite. Ainsi montré, ce jeu intellectuel qui identifie Monsieur Jean, industriel sans scrupule des temps modernes, avec son ancêtre Don Juan, manque cependant d’une dimension d’humour, qui semble avoir été pourtant recherchée, mais que les artistes, accablés sous les degrés, ne parviennent pas à assumer. Car enfin, on devrait rire, me semble-t-il, et même jubiler, or il n’est pas douteux que l’on s’ennuie. (Enfin que MOI, je me sois ennuyé, car cela ne semble pas être le cas de tout le monde.)
Or je ne pense pas que ce soit la faute à Vaillant. Son pari est succulent et parfaitement gagné. Il fait beaucoup d’honneur au patronat, mais, c’est sûr, ces hommes-là existent, de Schneider à Dassault, qui s’entêtent avec morgue, insolence, dans leurs privilèges. Peut-être, la leçon de la continuité historique ayant changé de nature aurait-elle été plus forte si Vaillant n’avait sacrifié à la facilité de faire de son héros un homme à femmes et de son épouse complaisante une pourvoyeuse à la Sganarelle. J’aurais sans doute préféré que la leçon soit plus évidente et que le portrait de Commandeur –le pilote d’un Mirage 1 essayé trop tôt pour des raisons de conjoncture, et qui se casse la gueule- tombât sur le tête de Jean d’une manière moins accidentelle. Adaptation pour adaptation, j’aurais aimé que Debauche nous montrât par un signe qu’aujourd’hui, un accident de parcours de ce type ne suffirait plus pour qu’un scandale éclate, car le magnat aurait des moyens de bâillonner sa presse. La pièce, malgré le traitement qu’elle a subi, date, en ce qu’elle est candide, trop simpliste. Nous voulons maintenant que les mécanismes capitalistes soient démontés, et non plus survolés superficiellement. De même, singulièrement timides m’ont paru les rapports du délégué des ouvriers avec son maître. De tels nostalgiques de la mythologie du grand patron paternaliste disparu existent-ils encore ? Je me le demande. Peut-être chez quelques très vieux militants socialistes. Mais ils ne seraient plus exemplaires.
Ainsi le rajeunissement concocté par Debauche sort-il un peu insatisfaisant. Il ne suffisait pas de s’en prendre à la forme. Il fallait probablement s’attaquer au fond, réécrire. Etait-ce possible ? Je n’en sais rien, mais le certain est que tel quel le spectacle n’a pas de valeur dénonciatrice, ne s’inscrit pas dans le cadre d’un combat politique, ce qui était son propos pour Vaillant à l’époque.
C’est pourquoi je regrette que la drôlerie ait tant été gommée. Le rire franc et massif eût peut-être conféré à la réalisation actuelle un impact que je ne lui ai guère trouvé.
Mais ne soyons pas chien : Debauche, qui était bien mal parti ces dernières années, « réémerge » de façon intéressante. Puisse le succès lui rendre du dynamisme.

19.2 – DIVINES PAROLES appartient à une série d’œuvres de Valle Inclan publié en 1917 sous le titre global : « Retable de l’avarice, de la luxure et de la mort ».
L’influence du Grand Guignol y était grande, mais l’auteur n’avait pas encore inventé l’ESPERPENTO, c’est-à-dire « la réalité telle qu’elle apparaît dans les miroirs déformants dont s’orne, à Madrid, la rue del Gato ». Réaliste, résolument, était donc dans l’écriture cette tragi-comédie paysanne où l’on voit les misérables membres d’une famille s’entre étriper pour un héritage constitué par l’enfant difforme, d’une femme morte d’une maladie vénérienne, qu’on trimballe de foire en foire pour tirer quelques sous de son exhibition. Au milieu de la pièce, l’enfant meurt et une seconde intrigue prend le pas : une femme de sacristain consomme l’adultère avec un voyou. Poursuivie par la foule, elle est traînée nue devant son époux qui, saisi de désir, veut la sauver. Prononçant en espagnol la phrase du Christ : « Que celui qui n’a point péché, lui jette la première pierre », il ne parvient pas à apaiser la fureur populaire. Mais il la jugulera, frappant de stupeur le peuple, en proférant les mêmes mots en latin, la langue divine !
Il faut espérer que Valle Inclan entendait stigmatiser l’obscurantisme, ce qui semble ressortir de la suite de son œuvre, qui s’infléchira vers 1920 avec LA FARCE ET DEBAUCHE DE LA REINE DE CHEZ NOUS, vers la satire politique et sociale.
Utilisant ce matériau qui nous est fort étranger, et d’autant plus que la Cie Nuria Espert joue en espagnol, un espagnol paraît-il fort beau mais tout à fait hermétique à mes oreilles françaises, Victor Garcia a réalisé un superbe spectacle, modèle de beauté et de rigueur. C’est la scène ultime qui lui a inspiré d’environner l’œuvre avec des éléments d’orgue, très maniables, qui paraissent un peu gratuit dans la première partie, mais qui prennent toute leur valeur quand l’engin se referme sur l’héroïne coupable, l’engloutissant dans un monde auquel nous n’avons pas accès. Sur la grande scène de Chaillot, isolée des spectateurs par un fossé large, des rais de lumière surgissent, traçant les itinéraires. Il n’y a pas une attitude qui ne soit transposée et assumée. Nous sommes hors du réalisme et cependant les pauvres hères qui mènent les intrigues nous sont présents avec évidence. Surtout peut-être, Périnetti peut-il remercier Garcia d’avoir fait entrevoir les possibilités de Chaillot. Son travail est magistral.

27.2 – On songe évidemment aux LÉGENDES À VENIR et au NUAGE AMOUREUX, en « écoutant » LE CHANT DU FACTEUR que présente aux 2 portes le groupe Organon. On y songe d’autant plus que certains poèmes de Nazim Hikmet dits dans ce spectacle ont déjà été illustrés par Mehmet Ulusoy. En fait, il faut oublier les références, car si le « théâtre d’Ombre » est plus présent encore dans « agencement et coordination générale » de Patrick Morelli, que dans ceux du théâtre de Liberté, la démarche n’est pas la même. Là où il y avait une volonté de totalisation du théâtre, ici, il y a réduction à l’essentiel : les textes sont dits et chantés –très bien- le plus souvent off et sonorisés. La spectacularisation est limitée à l’image. Image mouvante, artisanale, inspirée par la tradition turque, mais re-digérée pour que l’universalité du propos soit retrouvée, point cinéma puisqu’elle est manuellement animée, étayés par des personnages masqués muets qui simulent l’un Nazim dans sa prison, l’autre le « pauvre » éternel et omniprésent. On peut parler de sobriété quoique la richesse et la diversité des formes montrées soient grandes. On goûte, sans être « dérangé », avec un plaisir infini, les textes du poète, qui à eux seuls valent le dérangement car ils sont admirables, non seulement formellement, mais de contenu, un contenu qui ne peut qu’atteindre, émouvoir, transporter, un spectateur de bonne volonté au XXe siècle. Je me souviens avoir naguère réclamé des auteurs qui nous donnent ENVIE du communisme. Ignorant que j’étais alors : il y avait Nazim Hikmet, et il y avait Maïakovski. L’un fait songer à l’autre. Tous deux étaient animés par une FOI immense. Pour eux, « les lendemains qui chantent » n’étaient pas une phrase creuse. Ces lendemains, hélas, qui nous étaient prédits pour la fin de ce siècle, ne semblent plus tellement proches ! Et c’est là que les professions de Foi du Groupe Organon me paraissent être à suivre. Cette troupe, finalement pas très « théâtrale », entend traiter les problèmes de notre temps, et à cet égard le spectacle qu’elle annonce sur les intellectuels face aux ouvriers risque d’être important. L’actualité de Maïakovski comme celle de Nazim Hikmet, a aujourd’hui un petit goût amer et comme désespérant. On est pris de vertige en mesurant le chemin parcouru à rebours depuis qu’ils ont clamé leurs messages. Il faut donc reprendre les problèmes à bras le corps. J’espère qu’après cette excursion aux sources de la Foi, le groupe Organon se consacrera désormais vraiment au combat.

2.3 – Lorsque j’avais vu il y a un an (je crois), les clowns Macloma, j’avais été intéressé par le fait que ces hommes mettaient leur art au service d’un contenu politique. Mais je les avais trouvés techniquement pas très prêts.
Depuis, ils ont travaillé, et HÉROZÉRO qu’ils montrent à la Cartoucherie (Aquarium) est remarquable de maîtrise, de rigueur, de fantaisie jugulée, d’effets calculés, d’attitudes et de mouvements réglés impeccablement. C’est du grand Art de clown, et l’ennui, c’est que le contenu a disparu avec la fraîcheur et qu’on se demande à quel public, ni adulte ni enfant, peut bien s’adresser ce divertissement pur. Et l’on finit par se dire que si les patrons de cirque ne font généralement appel aux confrères des Macloma que pour des interventions courtes, éparses, durant le spectacle, c’est qu’ils ont réfléchi à ce qui m’a sauté aux yeux : on ne fait pas un grand spectacle avec un Art mineur.

COMMENTAIRE a-posteriori

Evidemment je n’écrirais plus un tel article après que 40 ans se soient écoulés. Non seulement les MACLOMA ont fait école mais beaucoup d’autres les ont rejoint en France et à l’étranger et certains clowns ont su porter cet art à un très grand niveau. Mea Culpa pour cette erreur d’apréciation.

4.3 – LE RIRE DU FOU, c’est le GUIGNOL de Gabriel Garran. Mais là où Maréchal fonçait au 1er degré avec lourdeur pour contester la politique culturelle envers la Décentralisation, et pour se décerner des autosatisfecit, le directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers use de l’art de la transposition et n’hésite pas à traiter de lui-même avec complaisance, certes, mais aussi avec masochisme et humour. Le voici donc, incarné par François Darbon, directeur de la « Niche », asile psychiatrique de la périphérie, employant des méthodes nouvelles pour soigner des malades, enfants terribles, mais bien gentils au fond, qui ressemblent à des comédiens de troupe à s’y méprendre. Il est secondé par un intendant œil du Pouvoir et partisan de la manière forte. C’est Lalande qui l’incarne mais j’y ai détecté, je crois pas à tort, des traits de Josiane Horville. Toujours est-il que ce brave directeur foncièrement généreux et confiant, patient et pourtant sans illusions, a des ennuis avec ses bailleurs de fond. Ceux-ci n’approuvent pas sa gestion. Son bureau est un enfer où carillonnent sans cesse des téléphones porteurs de messages de blâmes. Est-il au moins l’objet de la reconnaissance de ses pensionnaires ? Point ! Ceux-ci ne voient midi qu’à leur porte et vont même jusqu’à foutre le feu à la baraque à l’issue d’un long acte qui cause et pense beaucoup. Garran y montre sa tendresse pour ses « partenaires sociaux », mais c’est une tendresse amère, impuissante. En fait, le spectacle pourrait s’arrêter sur cet incendie constat d’échec, mais le metteur en scène veut montrer ce qu’il sait faire, et quoiqu’il s’en prenne à la « fête » poudre aux yeux, alibi de la bonne conscience (l’allusion au Magic Circus est presque claire), il nous en baille une, en forme de spectacle de cirque. Pour ce happy end (qui dure plus d’une heure), il fait déménager les spectateurs et nous quittons le salle bien connue dont le plateau a été agrandi, pour une polyvalente toute neuve où tout de suite, le rapport s ‘établit mieux, plus direct, plus intime, plus concernant. On s’amuse durant cette 2e partie et surtout on admire ce que savent faire les acteurs au niveau des jeux du cirque. Amélie Prévost, François Joxe et Gilles Tamiz méritent une mention spéciale. Il est dommage cependant que ça n’en finisse pas de finir, sans conclusion d’ailleurs, chacun demeurant sur ses positions dans un monde hiérarchisé où il ne fait pas bon vivre entre deux feux. Cette espèce de testament de Garran n’est pas sans qualités littéraires et il est très bien monté. Hélas, il dure une heure de trop ! C’est une œuvre où un homme a mis beaucoup de lui et cela se sent. À tout le moins, doit-on souligner que l’entreprise est sympathique. Mais est-ce par un supplément de masochisme que Garran a fait jouer son « personnage » par un Darbon que je n’ai jamais vu aussi exécrable. Cela éclate d’autant plus que le reste de la distribution est excellent.   

5.2 – Au temps où le jeune bourgeois que j’étais se délectait aux jeux d’intelligence, j’aurais adoré ROZENCRANTZ ET GUILDENSTERN SONT MORTS, comme j’ai adoré ELPENOR de Giraudoux et HAMLET de Lafforgue. Il est vrai que le style de Tom Sheppard est difficilement référenciable. C’est certainement une clé que de savoir qu’il est tchèque d’origine. L’humour d’un Hasek ou d’un Kundera fait penser à celui de l’Anglicisé, mais l’aspect joute oratoire qui caractérise le dialogue entre les deux compères n’est pas sans évoquer celui de Beckett. Il y a du Vladimir et de l’Estragon dans les 2 étudiants médiocres mis en gros plan lorsqu’ils sont chargés de convoyer vers l’Angleterre un Prince Hamlet destiné à la Mort, et notamment dans la façon qu’ils ont de passer le temps.
Je crois que la pauvreté a susurré à Prévand une idée de génie en lui inspirant de remplacer les quelque vingt protagonistes de l’œuvre par un seul, un Acteur, le chef de la troupe des comédiens de Shakespeare, qui les incarne tous avec l’aide de quelques poupées. Ceux qu’il ne peut pas signifier nous sont « montrés » off à l’aide de raies lumineuses colorées : le Roi et la Reine sont ainsi dématérialisés. Et quant à Hamlet même, son absence de corps baigne, peut-on dire, la totalité de l’espace scénique. Cette pauvreté lui a aussi suggéré beaucoup d’astuces au niveau du « décor », et son petit théâtre transformable en bateau est une merveille d’ingéniosité.
De toute manière, Arditi, Moreau, Hardouin sont excellents et le 1er singulièrement fin et drôle. Peut-être pourrait-on chicaner en disant que l’acteur en fait un brin trop, qu’il est un peu trop « acteur » conventionnel. Sans doute l’était-il chez Sheppard, mais noyé dans la foule des comparses. Ici, il est omniprésent. Le certain, c’est qu’il y a 10 ans, dans la mise en scène de Claude Régy, j’ai le souvenir d’une ennuyeuse soirée. Hier avec Prévand, j’ai passé un divertissant moment et si j’ai eu parfois une impression de décrochage, ce ne fut qu’en de brefs passages à vide. J’ai toujours été récupéré à temps, amené à sourire quand le sommeil risquait de gagner. Sourire, rarement rire. Ou alors, d’un « rire intelligent » c’est-à-dire à gorge déployée.

 6.3 – SOUVENIRS D’EN FACE ou LES RÉDUCTEURS DE TETE, spectacle de Pierre Friloux et Françoise Gedanken est une bonne surprise. Si bonne, qu’on est en droit de penser que si cette troupe, au lieu de se produire obscurément à l’Ecole Normale Supérieure, le faisait au Festival de Nancy, et si, au lieu d’être parisienne, elle était américaine, anglaise, ou quoi que ce soit d’étranger, elle ferait novation. Il faudrait que Ninon Karlweiss la « découvre ». Elle aurait alors les chances de promotion qu’elle mérite et Colette Godard y regarderait à deux fois avant de faire sa moue. Certes le thème de l’aliéné et de ses soignants ne m’est pas très proche, sans doute parce que je me crois désespérément normal, mais il est clair que la démystification de la psychiatrie est un sujet actuel. Le spectacle en survole l’histoire dans un esprit dénonciateur, allant de la folie « dans la Cité » (aliénations, luttes sociales, agressions) à la folie dans l’hôpital et à l’Académie des Sciences, en passant par celle qui, au cours des siècles, s’est canalisée en carnavals divers. On voit des fous, mais le spectacle ne traite pas de la folie EN SOI ; c’est par rapport à la Société, qu’il nous montre les « différents » ; une société qui évidemment en a peur et est impuissante à guérir ce qu’elle a secrété en son sein.
Des textes sur ce sujet eurent été bavards et abscons. C’est pourquoi Friloux et Françoise Gedanken ont cherché pour s’exprimer  un autre langage. Ils l’ont trouvé dans un ralenti quasi-permanent, qui bien sûr fait songer à Bob Wilson, mais à quoi, de temps à autre, ils opposent le rythme ordinaire des « normaux ». Ainsi le déphasage est-il physiquement traduit, avec l’aide de quelques sons très pudiques, les uns vocaux, les autres émanant d’un étrange instrument recourbé que le programme appelle un « greunieunieu ». Une sonorisation nous rappelle par instants que la ville existe et qu’elle poursuit sa vie, indifférente.
Tout a été très soigné. Les éléments de décor sont très exacts, très astucieux et certains sont étonnants comme la « machine à rectifier » auxiliaire du « grand patron » de l’hôpital moderne, dont les décisions sont sans appel. –
« Quand est-ce que je sortirai, Docteur ? –Mon vieux, cela dépend de vous ! » et il tranche : « traitement comme ci, comme ça, terminé »…
Et la discipline des acteurs, assez nombreux, est remarquable, et clairement le fruit d’un travail en équipe qui n’a pas été superficiel. Oui, ils sont un peu « jeunes », oui, certains trahissent des accents, mais ils sont d’une précision, d’une rigueur, que beaucoup de leurs aînés devraient imiter. Tout est « expression corporelle », si on veut, « pantomime », si on préfère. En fait on est au-delà des classifications et c’est peut-être en quoi cette réalisation devrait être considérée comme importante. Le niveau des « exercices » est largement dépassé, et il est très intéressant de les voir utilisés comme ils le sont, au profit d’un contenu qu’ils servent…

6.03 - … Et ceci m’amène à évoquer la présentation que le THÉATRE MAGENIA a fait à Orsay il y a quelques jours : là aussi il y a recherche d’un langage sans paroles, MIME, pantomime, étayés sur une formation de DANSE.
Ella Jaroszewicz est certainement un excellent professeur et ce qu’elle veut démontrer, à savoir qu’une troupe de mimes danseurs pourrait être à la base d’un étonnant spectacle, éclate. Mais la digestion du propos n’est pas faite et ce qu’on voit est l’aboutissement d’un travail théorique parfait. Reste maintenant à y appliquer un « scénario ». On verra alors si cette recherche n’est que ART POUR ART, ou si, ici, comme chez Friloux / Gedanken, l’ART deviendra moyen.

Publié dans histoire-du-theatre

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