Du 1° mai au 5 juin 1975

Publié le par André Gintzburger

1er Mai – On part pour Guanajuato avant le défilé. Voyage sans histoire précédé par la voiture de police. Ça épate la troupe, mais moi, j’ai l’habitude. Sur place, les problèmes surgissent. Mais ils ont 3 techniciens et un administrateur. Je me tiens soigneusement à l’écart, laissant Confortès et M. Lopez Mancera se démmerder ensemble, et Dhuisme régler la question de savoir si les bières bues aux repas sont à la charge du festival ou non. Macotela a fait une apparition rapide au déjeuner. J’ai pris R.V. avec lui pour demain. Ce soir, j’irai voir MACBETH par le Jung Vic.

2 Mai – Je me méfiais de l’équipe technique d’Aubervilliers, mais je restais en dessous de la vérité dans mes suppositions. À dire le vrai, sur les 3 mecs, il y en a 2 –et notamment un Algérien assez sympa- qui font leur boulot avec conscience. Mais le 3e, un nommé Bébert, qui a le titre de directeur de scène, est typiquement tête de lard. Imaginez en permanence le Jarry des mauvais jours en 2 fois plus con, 4 fois plus buté et 8 fois lus soucieux de fixer en permanence qui est qui par rapport à quoi. Si vous ajoutez qu’il est susceptible en diable, insolent avec son prochain et incapable de s’adapter à un contexte de tournée (j’apprends que c’est la première qu’il fait), vous vous voyez d’ici l’ambiance qu’il crée face à la nonchalance mexicaine qui demande à être traitée avec fermeté mais gentillesse. Ce mec-là, qui ressemble à Bonneaud, il s’assoit, il dit : «J’ai demandé ça par écrit à l’administration d’Auber qu’a dû transmettre. Si quelqu’un a pas fait son boulot quelque part, c’est pas mon problème. Moi je veux ça, si j’l’ai pas, je vois pas pourquoi j’coopérerais à réparer les insuffisances des autres. » Aux Antilles, ça sera pas mal ! Je préfère ne pas être là pour voir. Un truc : il revient 20 fois à la charge sur le point suivant : la tournée va partir de Guanajuato avec pour l’accompagner de bout en bout (comme pour BAJAZET), 1 stage manager, 1 machiniste, 1 électricien, 1 technicien du son. Un enfant de 8 ans comprendrait que ces gens-là partent en renfort des équipes techniques existant localement dans chaque théâtre. Lui, il s’entête : « J’ai réclamé 5 hommes, où sont-ils ? ». On lui explique, on croit qu’on l’a rassuré, et on rencontre à minuit Teresa en larmes. Il lui a dit qu’il exigeait 5 hommes, et la pauvre est prête à aller réveiller Lopez Mancera pour essayer de lui donner cette absurde satisfaction. Elle sait bien qu’elle se fera traiter de folle par le Directeur très prétentieux des techniciens mexicains. Mais elle croit qu’il y a erreur, qu’on n’arrivera pas à monter, etc.… Là, je gueule et je rappelle à ce syndicaliste les vertus de la voie hiérarchique. Dhuisme le chapitre, mais l’autre attend évidemment l’incident pour « faire un rapport prouvant qu’il avait raison ». Quoi qu’il en soit, la journée est angoissée. Confortès est dans tous ses états. La place San Roque lui fait peur. Le matériel amené de France n’arrive qu’à 14h et les masques, la batterie, qu’à 19h. Patatras ! Les masques sont loupés. Les Mexicains n’en ont fait qu’un. Ils ont peint l’extérieur au lieu de l’intérieur. Le dessin envoyé par Bébert prêtait, il faut bien le dire, à confusion, mais Macotela avait très bien compris les explications de Confortès à Paris. Donc il y a fautes partagées. Branle-bas de combat. Il faut réparer le mal de toute urgence.
Et puis il y a un problème de sono. Celle annoncée, promise, importée tout exprès des U.S.A., n’arrivera pas à temps pour la représentation.
Énervement, règlement de comptes entre Bébert (pas suivi par son équipe) et Confortès ! Dhuisme trimballe au milieu de tout ça un sourire épanoui qui se veut assuré. Bref, à 21h, la fanfare se met à jouer, les clowns locaux à lancer des ballons, les sportifs de Guanajuato à courir. Mauricio Herrera, l’acteur mexicain qui va faire le commentaire en espagnol se révèle exact, précis et talentueux. Il a l’air ravi de participer à cette équipée. Les 3 minables entrent en course, et c’est une grande soirée qui commence et qui s’achèvera par un triomphe. C’est bourré. Il y a des gens sur les gradins serrés comme des sardines, des gens par terre, des gens debout, en foule, et puis des chiens, qui sont ici chez eux, et puis des gosses –même des tout petits- qui vont et viennent et s’intéressent. Et la pièce « passe » au travers de cet assemblage composite de plus de mille personnes dont certaines ne comprennent qu’un dixième du texte, mais sont heureuses, visiblement. Et personne ne part, ni au bout d’un quart d’heure, ni à l’entracte. C’est une de ces soirées où le théâtre retrouve sa qualité essentielle.
Caron, qui durant toute cette journée s’est révélé très gentil, très efficace, très coopératif, -et qui est sans doute moins pédé que je ne l’aurais pensé, vu qu’il a une femme très gentille, une grande fille de 13 ans, un garçon de 12 et une petite fille de 8 ans, encore que j’ai trouvé étrange de le rencontrer partout accompagné de son garçon, tandis que sa femme trimballait ses fillettes, régulièrement 50 mètres derrière ou devant- Caron donc, est ravi, aux anges. Il a adoré la forme et le fond. Il admire Confortès et Lalande (quel acteur, bon dieu, celui-là). Il trouve toute l’équipe merveilleuse, –on évite qu’il rencontre Bébert !- il est seulement navré parce que Macotela, le Gouverneur, les officiels ne sont pas venus. Ils sont allés au Ballet Américain, parce que bien sûr, l’Ambassadeur U.S. s’étant dérangé en personne et ayant de surcroît annoncé un cocktail à la fin de la représentation, ils pouvaient difficilement faire autrement. La soirée s’achève dans l’angoisse de ce que sera le 2e soir. « Jamais », dit Confortès, « on ne revivra une séance comme celle-là »…

3 Mai – Eh bien, ce 2ème soir, il est encore plus fantastique que le 1er. Macotela est là, l’Ambassadeur d’Israël, celui de Yougoslavie, flanqué de Cirilov qui vient d’arriver –et qui dès l’entracte me demande le spectacle pour Belgrade : on prend R.V. pour le 23 Mai à 13h rue de Richelieu pour en causer pratiquement. Le Gouverneur, son épouse, l’actrice Dolorès del Rio, sont mêlés à une foule tout aussi diversifiée que la veille. Confortès a rajouté quelques phrases au texte espagnol de Mauricio. Tout passe, que c’en est une vraie joie, et je dois dire que moi-même, -j’avais pourtant déjà vu ce Marathon au moins 2 fois (à Auber et au Palace), j’ai complètement « marché ». D’abord parce que l’« humanité » transportée par Confortès est étonnante. C’est un homme foncièrement bon et de bonne volonté, qui voit le monde avec son cœur et avec désespoir. La 2e partie de sa pièce, -sur laquelle j’avais concédé au tout Paris le droit de faire la fine bouche- est admirable, et me touche profondément. Je n’avais pas pleinement ressenti la tirade sur la Mort, qui intervient au terme d’une vie aliénée par des glissements imperceptibles. Je n’avais pas éprouvé celle sur la naissance, aussi forte, sinon plus, que le poème de Nazim Hikmet du NUAGE AMOUREUX. Cette réflexion sur la condition humaine, bien au-delà du Social, et qui débouche sur la vision surréaliste de l’homme recouvert de boue par l’accumulation de petites taches, est fondamentale, « atteignante », et ne peut être le fait que d’un être infiniment AIMABLE. Oui, je suis heureux d’avoir vu cela, car ici, Confortès a été apprécié au niveau où il le mérite. Il ne faudrait pas que ce MARATHON disparaisse. J’avais sous-estimé sa valeur. Caron, qui a vécu tout ça en « Participant », est encore plus ravi que la veille. Il peut être content. L’opération « française » est une éclatante réussite. Madame Corbel, -en l’absence de son mari- est venue aussi et est très contente. Bref, ce serait la fête après la séance si Confortès n’avait accepté de tourner une séquence pour un film sur le festival. Ça devait durer 5 minutes, mais bien sûr, ça prend plus d’une heure, si bien que tout le monde est un peu crevé à l’heure de la (modeste mais gentille) réception offerte par Macotela à la CANTINA. Nous n’aurons pas de dessert à la fin du dîner, ni de voitures pour remonter à l’hôtel, parce que le personnel à notre disposition, écoeuré, a quitté ses postes !
J’ai essayé de parler d’avenir à Macotela. Mais il avait dans la journée des foules de problèmes avec les Yougoslaves qu’on n’arrivait pas à loger et qui gueulaient, Mira en tête, Mira plus opulente que jamais et que le climat oppressait. Il ne sait en plus pas –du moins est-ce sa politique de l’affirmer- s’il sera directeur du festival l’année prochaine, ni s’il y aura un festival. Apparemment, des gens en place se sont aperçus du succès de l’affaire et entendent la « démocratiser » (ceci est succulent au Mexique). Ce serait donc un comité qui choisirait les programmes (âh Mignon ! Que tu serais content !). Déjà une partie de l’« organisation » lui échappe… Bref, je ne suis pas inquiet pour l’avenir de Macotela, mais il est sûr qu’il va devenir plus difficile de dialoguer. Je parle pourtant des CAPRICES (ça aide beaucoup que Lalande y joue, car Bisson, pôvre Bisson, personne ne le connaît de ce côté-ci de l’Atlantique !), de Llorca… Mais Marceau s’est proposé, et c’est une concurrence, il n’y a pas de doute. Je ne suis pas très optimiste pour l’an prochain, mais le sûr est que j’ai en Caron un militant. Je DECIDE de m’appuyer sur LUI. Il suivra les projets, j’en suis certain, avec vigilance. Cela dit, ce festival est une incontestable réussite. Il y a déjà 4 troupes off (que Macotela, bon disciple de Puaux, s’est fait un devoir d’annoncer), et surtout, il y a dans cette ville une ambiance de fête extraordinaire. C’est pour les jeunes –que la Police quasi-absente laisse faire n’importe quoi- un lieu de défoulement. Les happenings surgissent à tous les coins de rue. Selon les autorités, il paraît que les riverains sont très contents ! S’ils râlent contre le bruit, ça ne se remarque en tout cas pas. Il est vrai que la « canalisation » est admirable, et que les seuls hippies visibles viennent clairement des U.S.A. 
Mais allez vous y retrouver dans un pays où est naturel ce qui étonne en Avignon !

4 Mai – Journée très paisible. Du vrai repos malgré une nuit courte. Le MARATHON est parti pour San Luis Potosi. Je reste seul à Guanajuato en attendant la voiture qui, demain, m’emmènera à Mexico d’où je prendrai l’avion pour rentrer. Je fais un peu de tourisme dans la voiture de Caron. (Pour mesurer une nouvelle fois que le tourisme pur est décevant). Ce soir, j’irai voir HAMLET, par l’Atelier de Belgrade. Eh bien, il n’est pas mal du tout, cet Hamlet qui dure 1h30, et qui survole l’œuvre en n’en gardant que l’essentiel. C’est un exercice de style très inspiré par Grotowski, très violent, très net. J’ai été tellement surpris par la rapidité avec laquelle les scènes célèbres étaient exécutées, que je n’ai pas eu le temps de m’ennuyer bien que, vous vous en doutez, le serbo-croate m’ait posé un problème d’entendement. Je dîne avec Caron qui a l’air désolé de me voir partir demain et se propose de m’emmener à Mexico dans sa voiture. Mais Macotela m’en a promis une pour moi tout seul. Si elle vient, il serait peu convenable de la délaisser.

5 Mai - Elle vient en effet. Je prends donc congé des Caron au petit-déjeuner. Il est tout triste. Ému, il me dit que ce qu’il aime dans son métier, c’est le contact avec les artistes. Il a apprécié le non cabotinage de cette équipe. Il me parle du temps où il était à Zagreb,… et je découvre qu’il était ce Monsieur courageux qui nous avait attendu à 6 heures du matin, la troupe de Weingarten et moi, et qui nous avait promené en attendant que l’hôtel veuille bien de nous dans le marché de la vieille ville. (Je ne l’avais absolument pas remis). Le voyage est fatigant jusqu’à Mexico. Il fait une chaleur à crever et le ciel est bas. « Ma » voiture roule dans une espèce de brume. Voilà ! C’est fini. Je vais m’envoler vers vous.

NANCY 1975

Je n’ai pas fait de vieux os chez moi à mon retour, car je ne voulais pas manquer le festival de Nancy qui venait de commencer :

Je ne sais pas très bien ce que je penserais si je n’étais pas jusqu’à un certain point intéressé à ce que certaines des troupes venues à ce 10e festival de Nancy répondent aux promesses espérées. Sans doute, comme le « tout Paris », serais-je partie au bout d’une heure de « Puerto Rico Fua ». J’aurais trouvé longuette et sans grand intérêt cette revue de province sans moyens et sans originalité « artistique ». Au lieu de quoi je me suis attaché à défendre cette réalisation d’une équipe culturellement déracinée chez elle, et qui SIGNIFIE une contestation courageuse des invasions dont elle a été l’objet, se réfugiant d’ailleurs, faute d’un langage propre, dans l’idiome de l’envahisseur évincé (l’espagnol) contre celui de l’envahisseur triomphant (l’américain). On opposait à cette troupe l’authenticité du teatro Livre de Bahia. Et c’est vrai que l’équipe brésilienne apporte à notre information une richesse d’invention puisée aux sources de réelles racines populaires. Mais allez donc comparer les incomparables. Ici, vous avez un conquérant –le Portugais –qui, lorsqu’il n’a pas massacré les autochtones ou exterminé ses esclaves importés, s’est mélangé à eux, créant de longue date une culture originale et PRESERVÉE des influences « étrangères » ; là, un peuple où conquérants et conquis font face ENSEMBLE depuis un  siècle à un nouveau maître foncièrement différent et si singulièrement aliénant qu’il atteint même -et gravement- des peuples qu’il ne domine qu’indirectement. Ici, nous avons plusieurs siècles de densité NON contrariée, là, un siècle  de « désenculturation » et de « reculturation » sur la base anglo-saxonne. Alors il faut prendre PUERTO RICO FUA comme un cri de révolte, même s’il n’est pas aussi vigoureux qu’on le souhaiterait, constater que l’emploi –en parodie- du genre Broadway, est EN SOI une démarche contestatrice, les révoltés employant pour le démystifier l’art de l’adversaire parce que leur art a été folklorisé au pire pour la plus grande joie des touristes. C’est ce qu’auraient vu nos « penseurs » s’ils avaient assisté à la 2ème heure du spectacle. Malheureusement, la 1ère, qui traitait de l’ère espagnole, les a découragés et c’est bien dommage. Sans doute faut-il reprocher aux artistes d’avoir voulu trop survoler l’ensemble de leur Histoire. À vouloir –comme ils cherchent à le faire- renvoyer dos-à-dos l’Espagnol et l’Américain, ils arrivent à être contre tout sans être pour rien –car ils n’ont pas de racine à offrir-. Il aurait fallu assumer le bloc Hispano-Nègre CONTRE le cancer U.S, et sans doute être plus VIOLENT, plus DIRECT, au lieu de rester au niveau du gentil divertissement. PUERTO RICO FUA, au demeurant bien fait et exactement joué et chanté (un peu trop causant pour nous et, hélas, mal sonorisé à la salle Poirel), doit être pris comme un premier sursaut d’un peuple qui secoue la chaîne la plus subtile de l’Histoire, puisqu’elle ne s’appuie sur aucune coercition constitutionnelle.
 
Bien plus facile à la limite est de narguer, comme le font les Brésiliens, un pouvoir fasciste en s’appuyant sur un art de la danse, du chant, et quasi de la Commedia dell’Arte, qui vient directement d’un peuple salmigondis qui a fait son originalité avec ce salmigondis.
Mais ceci n’enlève rien au mérite de CORDEL 3 , qui est un spectacle courageux (au Brésil actuel), vivant, vibrant, dynamique, farceur, libre, laissant une large place à la « communication ». Ces 7 saynètes ne sont pas sans faire penser par moments au Bon Magic Circus. (Ceci pour la forme, car le fond est sainement agressif, mais pas du tout détourné ou dérisoire). Les acteurs, s’ils sont professionnels, sont d’une absolue fraîcheur, ce qui n’empêche pas certains d’être excellents. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils y vont tous carrément. Le teatro Livre est en tous cas très bien reçu. La presse s’est « amusée ».
 
Il n’en a pas été de même au groupe de Carnaval, 7 pelées et pelés de remplacement avec qui Joao Augusto ne veut rien avoir de commun.
 
Je n’ai pas revu le Teatro Payro mais il intéresse et suscite des mouvements variés. La « droite » trouve, dans l’ensemble, que c’est du vieux théâtre qui n’apporte rien.

Les Suédois du FRITEATERN, eux, jouent en tout cas très vieux théâtre. Franchement, on se demande pourquoi ils ont apporté un texte aussi causant, où l’on sent bien pourtant que s’expriment tous les phantasmes nordiques. Bergman nous a tout montré dans ce domaine et ce ressassement morbide à base de sexualité et de mort, impasse totale, est finalement exemplaire au niveau de notre information mais trop ennuyeux.
 
Les Islandais, par contre, ont heureusement surpris avec un spectacle appelé INOUK et ont conquis en quelques séances une belle popularité. Il faut dire qu’ils sont charmants lorsqu’ils singent les esquimaux de l’époque pure, celle où ces hommes vivaient dans la belle Nature glacée loin des miasmes de la civilisation occidentale ; et très convaincants lorsqu’ils les miment  syphilitiques, alcooliques et tuberculeux après que les bienfaits de l’Occident chrétien leurs ont été apportés. Une très belle et très harmonieuse musique pas du tout barbare et paraît-il authentique couvre la représentation qui dure 1 heure à peine. À la fin de la séance, un Argentin est monté sur la scène pour nous dire que ce qu’on venait de voir, c’était pareil avec les Indiens et les émigrés, et pour nous demander ce que l’on comptait faire.
 
Le Teatro y Poesia de Sao Paulo ne m’a guère convaincu. Ça n’a pas l’air facile de faire quelque chose « quand on sera grand » au Brésil, mais la solution n’est certes pas de jouer comme le groupe TSE un LUXE pauvre en moins parfait
.
Je n’ai pas eu le temps de voir des spectacles d’Est, mais il semblerait qu’il y ait du nouveau de ce côté-là et que le STU n’ait plus le monopole de la créativité. On m’a notamment cité le Théâtre 77 de Lodz et le théâtre divallo je ne sais quoi de Brno.

Tayo Noté de Talevo Ende est remarquable. Il faudrait naturellement entendre le japonais mais il m’est apparu lisiblement que le propos annoncé était tenu, à savoir qu’il s’agissait d’utiliser l’art traditionnel aux fins de le contester. Tout est ainsi détourné de son sens. Je ne me frotterai pas à dire en quoi ni comment mais je l’ai senti. Reste que c’est très joli à voir et entendre et que ça finit très spectaculairement.
 
Nancy, cela dit, ne fonctionne guère à l’heure du festival. Certes, il y a une certaine animation de la vieille ville qui a un petit côté off / in. Certes, on s’écrase dans les lieux très disparates des représentations. Et il est aussi difficile d’avoir des billets que les années précédentes. Mais à 10 mètres de ces lieux, c’est le calme plat d’une cité provinciale endormie.
Difficile d’avoir des billets. C’est même pire : quand on en a, on n’est pas sûr d’entrer et il y a des gens qui s’agglutinent 1 heure avant chaque spectacle. Le festival vend le double de la contenance de chaque salle. Et comme une partie seulement des évincés se fait rembourser, c’est tout bénéfice !!! L’ennui, c’est que ça crée une atmosphère que je n’aime pas du tout.
 
J’ai quand même vu un petit morceau (1h) du spectacle du TPL. Consternant de mollesse et de sclérose esthétique sur un sujet pourtant intéressant quoique rabâché : les mœurs et les dessous d’un grand journal, et comment on fabrique une reine d’un jour. Je ne sais plus comment ça s’appelle mais le sûr, c’est que la starlette manque gravement de beauté !
 
La « camera obscura », troupe américano-belge, joue TOREADOR. Les 10 premières minutes sont fort drôles, mais on sombre ensuite dans un pathos psychologique à l’anglo-saxonne, avec filles pleurant des vraies larmes, qui n’est pas très exaltant. Cela dit, l’idée de faire se dérouler toute une série de sketchs dans une salle de bains (une vraie, avec eau chaude !) est amusante. Ça ne décolle pourtant pas.
 
La ROTE RUBE (Betterave rouge) groupe allemand d’extrême gauche, est remarquable avec TERROR. C’est un montage sur le Chili du putsch de Pinochet, joué presque entièrement en play-back, et qui n’est en rien larmoyant. Des faits, des scènes de la vie quotidienne, c’est tout, sobre, net, clair, disant ce que ça a à dire sans bavures et efficacement. Il faut préciser que la langue allemande, les attitudes allemandes, conviennent parfaitement pour l’incarnation du jeu des fascistes. L’arrivée, en scène finale, de l’émigrée du Chili passant à l’interrogatoire à l’aéroport de Münich, est un haut moment de démystification de la « liberté » en RFA.
Je m’étonnais de l’intérêt pris pour ce spectacle par notre tout Paris mais j’avais tort : quoi de plus consommable qu’une condamnation de Pinochet par des Allemands ? Le coq gaulois libéral peut battre des ailes en parfaite quiétude.
 
Une surprise, le théâtre Montssoudun (de Tours) dans un très joli spectacle de formes animées ayant beaucoup de charme. Mehmet était emballé, car le rapport entre manipulateurs et poupées était étonnant de jeu concerté et de douceur sensuelle. Une équipe française à suivre, qui fait éclater la médiocrité d’un Houdart. Faudrait s’en détacher, de celui-là !

Bon. Je ne parle pas de tout, mais ce qui est clair, c’est que ce festival réunit en vérité 2 festivals. L’un essaie d’apporter, venant des pays super développés, les réalisations les plus en pointe de l’avant-garde. L’autre apporte venant des pays sous-développés, un « folklore » qui se veut authentique. Tout cela est présenté de la même encre. Et est jugé par la presse de la même plume. Il y a donc un évident malentendu. D’un autre côté, les choix sont faits par des universitaires et non par des gens de théâtre. Pour le festival « colonial » (comme disait Gousseland) ils ne sont pas trop mal qualifiés, mais pour l’autre, ça ne va pas du tout. Le flair manque, ce qui ne signifie pas que la bonne volonté soit absente.

RETOUR À PARIS

    22.5 -Miracle à Nanterre : voici qu’on y montre un spectacle capable de concerner la population de Nanterre ! L’ennui, c’est que ce n’est pas Debauche qui est le réalisateur. C’est un « accueilli », Michel Raffaëlli, qui, avec l’aide de sa femme Betty et d’un journaliste de FRANCE NOUVELLE, a tenté de transposer en termes scéniques une action syndicale menée par les ouvriers d’une papeterie pendant 12 ans, action qui fut victorieuse puisque le patronat renonça au démantèlement de l’usine, qu’il avait projeté et commencé à entreprendre. LA BÉCANE, c’est la machine qui fabrique le papier. Le titre indique qui est la vedette de la représentation. C’est l’engin lui-même imaginé par Raffaëlli, et qui roule et tourne commandé par les acteurs en exprimant des sons, qui mis ensemble font une étonnante musique. La Bécane-objet vaut à elle seule le dérangement. Elle restera dans le souvenir de ceux qui l’auront vue. Le « spectacle » a malheureusement la volonté de ne pas être théâtralisé et le résultat est qu’on s’y ennuie un peu, car en fait, il ne s’y passe pas grand-chose. On voit le patronat fourbir ses coups à renfort d’un langage ésotérique de technocrates assez savoureux, on voit les ouvriers travailler, s’organiser, lutter, triompher. Raffaëlli a voulu donner la dimension de la « durée », montrer qu’une grève, c’est surtout attendre, tenir, s’organiser pour manger, boire et dormir. Il y a réussi mais l’action proprement dite manque au spectateur voyeur. Un très beau sentiment passe à travers ces 80 minutes, c’est l’amour de ces hommes et de ces femmes pour l’outil de travail qui appartient au patron, mais qui est LEUR chose, et qu’ils soignent avec une vigilante ferveur. Très bien montrée est la fragilité de la hiérarchie interne établie par le « Pouvoir » lorsqu’on voit le contremaître passer à l’action aux côtés de sa vraie classe après avoir été l’autoritaire chef au service des patrons.
Bref, LA BÉCANE est plus qu’un spectacle, un acte politique de bons militants communistes. On aimerait que le Parti produise plus souvent de tels témoignages. Il est vrai que Raffaëlli est un vrai artiste, et qu’il a du cœur.

24.5 - Je n’avais pas vu le PROVISIONAL THEATRE de Los Angeles à Nancy, et le moins qu’on puisse dire est qu’AMERICA PIECE y a été mal accueilli. On a parlé de boy scoutisme. Soi-disant qu’on avait vu ça 100 fois, que c’était amateur. J’ai moi-même étourdiment commenté les choix de Jean Grémion. Bref, le vent du mépris enveloppait cette production. Or, c’était absurde. L’apport de cette petite équipe est inestimable. Car avec une étonnante économie de moyens -5 hommes, 2 femmes, qui exprimaient TOUT avec leurs seuls corps et voix, sans apport d’aucun costume ou accessoire, hormis  quelques cubes misérables-, une haute précision, une professionnalité fruit d’un travail évidemment rigoureux, elle SAIT en 2 heures nous faire éprouver la décadence d’une Société, celle des Américains blancs, et à tout prendre la nôtre. Et ceci au travers d’une série de sketchs tous plus « signifiants » les uns que les autres. Je crois n’avoir jamais employé ce mot, dont je suis coutumier, avec plus d’à-propos.  Cette dénonciation, ce cri de refus, finalement très violent, et très désespérant dans la mesure où il est constat, aveu d’impuissance, débouche sur une vision d’avenir très peu réjouissante. Bien sûr il faut accuser ici la dépolitisation des jeunes aux U.S.A.  Face à une société dont elle dissèque les tics et les tares, cette jeunesse n’a rien pour se raccrocher. Ici, heureusement, nous n’avons pas l’habituelle ultime référence à la vertu chrétienne des 1ers âges.
Bref, contrairement à l’inadmissible premier jugement rendu sans voir, il faut féliciter Grémion d’avoir sélectionné CE groupe, le seul sans doute existant aux Etats-Unis qui ait quelque chose d’authentique à nous montrer, hors de tout colonialisme culturel.
Et il ne reste plus qu’à stigmatiser notre presse, qui est passée complètement à côté de l’événement. Mais peut-être était-elle « dérangée », et sans doute à remettre en accusation la salle Poirel, dont on peut se demander vraiment pourquoi TOUT  ce qui y passe y fait le bide.

25.5 – Le ballet Joseph Russillo est un beau ballet classico moderne, composé de danseurs incontestablement excellents, et de danseuses qui gagneraient à être plus belles. Ce groupe fait sûrement figure d’audacieux auprès des ballettomanes avertis, car les musiques sont contemporaines et accessoirement concrètes, et les dessins voulus par le chorégraphe ne sont certainement pas conventionnels, quoique les pas eux-mêmes ne m’aient pas semblé être très originaux. Mais le moins qu’on puisse dire est que le choix des thèmes est, pour quelqu’un comme moi, surprenant d’inutilité. Il faut être un danseur, vraiment, pour imaginer aujourd’hui une heure de spectacle conte de fée fondée sur un mélange Belle au bois dormant et de nains à la Blanche Neige. Non seulement je me fous comme de l’an quarante de l’anecdote prétexte choisie, mais encore je n’en reviens pas que dans une tête de 1975 puisse germer un tel projet. L’anachronisme du propos est éclatant. Et là me semble résider un des bâts qui blessent cet art si soigneusement maintenu à l’écart des préoccupations contemporaines. L’autre est que je maintiens qu’il est limité. Le corps, à lui seul, aussi jugulé et soit-il, aussi inventif aussi, est impuissant à « exprimer ». Je peux admirer la technique. Je peux apprécier les figures. Je n’éprouve pas. Et je crois que si certains ballets (je ne parle plus de Russillo ici) arrivent parfois à transmettre une émotion, c’est à la musique qu’ils le doivent.
En tout cas, ici, (je reparle de Russillo), la froideur est totale, la beauté l’est EN SOI, POUR SOI. C’est impeccable et professionnel. Et c’est bien ennuyeux.

27.5 – Il y a décidément des démarches qu’il est difficile de ne pas dénoncer, même si la jeunesse du responsable l’excuse, même si la sincérité de l’auteur dramaturge réalisateur n’est pas douteuse. J’ai déjà fustigé de cette plume ceux qui se servent d’un événement politique à des fins artistiques personnelles. Richard Demarcy est incontestablement de ce nombre et sa NUIT DU 28 SEPTEMBRE gagne à être plus étayée politiquement, plus explicitée, et moins tirée à un esthétisme où l’influence de Vitez est lisible avec un goût du paroxystique qui rend insupportable le « jeu » des acteurs. L’argument très simple (comme la vigilance populaire portugaise a permis sans doute d’éviter le 28 septembre une reprise du pouvoir par la droite), est confusément dilué par ces excès irréalistes. Et c’est bien dommage car du point de vue de l’information, le spectacle est utile. On y découvre une réalité portugaise où la réaction représente un danger encore vivace, un peuple qui conquiert sa lucidité et sa maturité, un souffle révolutionnaire ardent. Malheureusement, cela ne transparaît vraiment que dans la dernière  heure, quand l’« art » consent à se gommer un peu et quand le contenu l’emporte, appuyé par une importante participation musicale émotionnelle.

5.6 – Voici C’EST PITIÉ QU’ELLE SOIT UNE PUTAIN de John Ford et Michel Hermon. Un sacré coup de barbe, et pourtant c’est très bien, c’est très beau, c’est très fort et cela ne dure qu’1h. La distribution est de tenue et Hermon lui-même atteint à d’étonnantes dimensions dans le grotesque tragique d’un personnage de moine. Je ne vois pas bien à quoi rime le dispositif en spirale qui oblige les artistes à se tenir sur des pentes vertigineuses, mais il a de la grandeur. Sa froideur toute métallique me semble pourtant desservir l’œuvre, toute baignée des brûlantes passions d’une Italie où s’affrontaient une impitoyable répression morale et une luxure débridée. Dans la version très pudique de Stuart Seide, il y a 3 mois, j’avais été touché par l’espèce de plaidoyer en faveur de l’inceste qui semblait avoir été le propos de l’entreprise.  Ici, les amants coupables sont montrés nus, mais il ne passe aucune sensualité et l’inévitable de l’attrait exercé par les jeunes gens l’un sur l’autre n’éclate pas.
Je crois bien me rappeler qu’après la représentation d’Ivry, j’avais eu une discussion sur le problème de l’inceste avec des proches. En sortant de la Cité Universitaire, ça ne me serait pas venu à l’idée, tant cette représentation m’a été éloignée, étrangère, non-concernante. Du spectacle d’Hermon, j’ai envie de dire que c’est une superbe machine vidée de contenu. Sans doute est-ce parce qu’Hermon, une fois de plus, a fouillé psychanalytiquement ses personnages. Ce qui était simple, clair et efficace est ainsi devenu tortueux et confus. Et puis qu’est-ce que ça peut être agaçant que de voir tout le temps des gens dont la gestuelle va systématiquement à l’encontre de ce que dit le texte ! « Levons-nous » : ils se couchent ! « Marchons » : ils s’assoient ! « Descendons » : ils montent ! Merde quoi… Faut-il ajouter que la beauté des femmes n’est pas le fort d’Hermon ? Laurence Février à poil, moi je vous le dis, ça ne donne pas envie de bander !

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