19 octobre au 10 novembre 1971

Publié le par André Gintzburger

19-X-71 - 20h
    L’ART COLLÈGE THEATRE GROUP de BRADFORD.
Grande Bretagne - est une troupe universitaire qui m’a assez fort fait songer à L’AQUARIUM. Le spectacle JAMES HAROLD WILSON SINKS BISMARK, est une création collective mise en scène par Albert Hunt.
    C’est une violente critique du “mythe de Wilson”, de l’hypocrisie travailliste et de l’impuissance social-démocrate. C’est aussi une charge contre “l’esprit de Dunkerque”, c’est-à-dire l’union sacrée après une défaite travestie en victoire. Une série de scènes anecdotiques racontent les principaux épisodes de la vie de Wilson. Deux tableaux se détachent: celui de la “vie aux colonies”, excellent et émouvant démontage du mécanisme capitaliste oppressif. Et celui de Smith le Rhodésien tenant tête à Wilson et proclamant son indépendance. Le tout est d’une certaine virulence et bien joué, d’une manière non esthétisée avec quelques bonnes idées de costumes, tel celui qui est ni un smoking, ni une vareuse militaire. Certains effets un peu appuyés font songer au boulevard. C’est de toute manière très anglais, contestataire pour l’intérieur, en un mot insulaire. C’est de qualité.

20-X-71 -    C’est la douche écossaise. Me voici à 17h assis dans un théâtre avec fauteuil numéroté où va se produire une troupe soviétique, le MANNEKIN ( de l’École Polytechnique de Tchéliabinsk). Je vais voir LE SOLEIL BRILLE PAREILLEMENT POUR TOUS, spectacle composé de trois “nouvelles”:
    - La Corneille de Cristof Merkel, “écrivain progressiste ouest allemand”,
    -LETTRES À UN CLOWN de François Corgèse
    - et enfin NOTE D’UNE POËTESSE INCONNUE (de deux noms russes).
    Sur chaque siège, un programme en caractères cyrilliques. Ce n’est pas bourré. Les acteurs et les actrices sont austèrement vêtus de gris : pantalon ou jupe stricte et pull over. La deuxième nouvelle se passe dans l’univers du cirque. Alors, il y a des costumes de piste, tout propres, tout neufs, bien repassés.
    Je ne comprends pas le russe mais le programme m’apprend que les trois nouvelles tournent autour d’un thème commun qui est celui de la recherche de la liberté intérieure de l’homme (ou du couple) face à l’AGRESSION de la société. Comme cette société est celle de l’URSS, cela suppose une certaine contestation. Mais la troupe est lauréate de plusieurs concours et d’ailleurs à la fin elle vient saluer avec sa médaille! C’est donc une contestation tolérée. Les mises en scènes sont simplettes et prétentieuses. Le metteur en scène qui joue le rôle principal dans la deuxième nouvelle respire un incommensurable cabotinage. L’agression du monde est signifiée par des “danseurs” qui se livrent à ce que j’appellerai de l’expression corporelle expressionniste! C’est-à-dire que tout est EXPRIMÉ LOURDEMENT. Le rythme des enchaînement est lent. L’idée du vieux phono relique qui passe un vieux disque en attendant d’être recouvert par la sono bruyante des temps modernes prouvait pourtant une belle nostalgie du passé, d’autant que le metteur en scène cabot le couvrait d’un oeil mouillé et de gestes dévots. NOSTALGIE DE QUEL PASSÉ?

21-X- 21h
    Noblesse oblige. On ne vient pas à Wroclaw sans visiter Grotowski et son Théâtre Laboratoire. D’autant qu’au programme il y a APOCALYPSIS CUM FIGURIS que je n’ai jamais vu. L’antre du maître est un atelier çis au 2ème étage d’une maison. Il n’y a qu’un plancher. Les spectateurs s’assoient le long des murs, par terre, en une rangée, pas deux. Deux projecteurs plaqués sur le plafond diffusent une lumière indirecte suffisante pour voir. Je n’ai pas bien compris le thème d’APOCALYPSIS CUM FIGURIS, si ce n’est que l’inspiration en est profondément religieuse puisque les personnages s’appellent Simon Peter, Lazare, Judas, Marie-Madeleine, Jean et LE SIMPLE. Ce dernier sert de jouet aux autres pendant les trois quarts du spectacle. Agressé, ballotté, torturé et quasi crucifié, il semble être vers la fin “fabriqué” Christ par les autres. Quoiqu’il en soit si le “message” de Grotowski m’échappe, si sa signification au niveau de l’édification du Socialisme me paraît profondément ésotérique, il n’en reste pas moins que la rigueur du spectacle, l’extraordinaire performance physique et vocale des acteurs, la violence, la sensualité sexualisée sans retenue et sans hypocrisie, la beauté des tableaux rituels montrés, le côté “sacré” de la cérémonie théâtrale, l’exactitude des déplacements, l’amour du feu, l’extrême simplicité des moyens mis en oeuvre (un pain, un couteau, deux bassines, des bougies), forcent l’ADMIRATION. C’est TRÈS GRAND et pour la première fois ici, loin de l’agacement que j’éprouve en France face au phénomène “mode Grotowski”, je ressens que cet apport est IMPORTANT. Mais il l’est pour son esthétisme et comme résultat d’une école. POINT pour son éthique. POINT pour son austérité pas rigolote! Je crois que les émules de Grotowski se trompent lorsqu’ils copient, en occident son univers. Ce n’est pas cela qui est à copier. C’est la technique. Elle est fabuleuse. Maintenant, il se peut que quand on a été élève du tyran, on ne puisse plus, après, faire aller l’un sans l’autre.

21-X - 23h
    Je crois que le triomphateur du Festival sera le PERFORMANCE GROUPE. J’ai déjà parlé de CONCERT. Ce soir, je vois COMMUNE, et c’est, je pense le meilleur spectacle que j’ai vu d’Amérique depuis le BREAD AND PUPPET! Le programme du festival et l’article qui y figure de Daniel C. Gérould, rendent parfaitement compte de ce qu’est le show. Je me bornerai donc à ajouter que  la nudité ne m’a jamais ici semblé gratuite, que la participation demandée aux spectateurs ne m’a jamais semblé déplacée ou agressive. On les fait pourtant déchausser. On leur enlève des pièces de vêtements sous le prétexte que TOUTES CHOSES APPARTIENNENT À TOUT LE MONDE. On les fait danser et chanter. Certains tableaux sont d’une très grande qualité, d’une beauté très pure, très inventée, comme par exemple le viol de la fille, comme par exemple celui de la pudeur de la même fille refusant de quitter ses vêtements parce qu’elle est enceinte et difforme (dans le texte) et a honte. Il passe un souffle d’humour et de mélancolie. C’est la quête de la jeunesse américaine vers la voie introuvable de l’Eldorado. C’est la condamnation de la violence. C’est POLITIQUE profondément et SANS NAÏVETÉ car pour la première fois ce ne sont pas des prosélytes que je vois devant moi venus d’Amérique, MAIS DES PAUMÉS qui disent leur détresse, leur angoisse. Ils le disent en grands artistes qui après tout savent faire tout autant de choses que les grotowskiens, mais LIBREMENT, avec décontraction et HUMOUR. Il faut faire venir COMMUNE à Paris. Je ne regrette pas mon voyage.

La vie d’un invité dans ce festival explique le marathon auquel je me livrais.D’abord, à l’arrivée, on vous distribuait un papier disant que le petit déjeuner n’était pas prévu, parce que, n’est ce pas, on savait que vous rentreriez tard la veille et que par conséquent vous auriez plutôt envie de dormir. Pour les repas principaux, nous étions supposés les prendre au restaurant de l’université, au terminus très lointain du tramway n° 5, mais selon des horaires très rigoureux qui obligeaient à choisir entre la bouffe, très spartiate, et les spectacles.
Le directeur, Boguslaw Litwiniec est pourtant longtemps resté un de mes amis. Il fallait évidemment du courage pour présenter le programme qu’il avait concocté dans cette Pologne “communiste”,si j’ose dire, car elle ne l’était en vérité qu’à travers ses mauvais côtés et je ne pouvais pas m’empêcher d’évoquer celle, tellement plus prometteuse, que j’avais connue lors du festival de la jeunesse de 1954.

21-X - 17h
    GONG 2
    Akademicki teatr. de Lublin (Pologne) joue un spectacle intitulé CHACUN. Le scénario, dit le programme, a été puisé dans des textes du XVIème et du XVIIème siècles. Il s’agit de la responsabilité de l’homme, face à ses actes, à la fin de sa vie. Les décors et costumes sont baroques, un peu à la manière du MARIAGE de Gombrowicz tel que l’avait en son temps monté Lavelli. C’est un travail sérieux mais qui, esthétiquement, n’apporte pas d’élément nouveau. Quant au contenu, je n’ai rien compris.

    20h
    A quoi bon rendre compte de HERBE, création collective du GRASS ROOTS de York (Angleterre). C’est surtout un Light Show avec musique Pop et des nanas peinturlurées qui se trémoussent en invitant les gens à danser avec elles. C’est du domaine de la “Party”.

   
23h-
    Ouf! Quel rythme de vie! Me voici maintenant dans une salle polyvalente primitive, en train d’assister à COMMENT CRÉER UNE FEMME, création collective du CARAVAN THEATRE, communauté de Cambridge (Mass. USA). C’est un spectacle féministe, mais qui a le mérite de stigmatiser la condition de la femme moins par rapport à l’homme que par rapport à la société.
    La représentation est assez curieuse, présentant des moments étrangement esthétiques dans les attitudes. Les trois femmes qui jouent, deux jeunes baisables et une vieille peau exhibitionniste hideuse, et les deux hommes, aux types sémites prononcés ont un jeu irréaliste mécanisé qui doit SIGNIFIER, je suppose, l’agression de la civilisation industrielle. Malheureusement, le parti n’est pas tenu jusqu’au bout et il y a vers la fin des moments bavards réalistes. Esthétiquement, il y a une recherche maladroite d’éclairages en light show. Le message est assez timide. Cette troupe ne va pas au bout d’elle-même et il manque à sa réalisation la VIOLENCE.

22-X - 17h      Je me pointe à l’école d’architecture à Happening entre une troupe tchèque, le Performance Group et le Grass. Il y a un monde fou. Trop sans doute, car il n’arrive rien. Je pars à 17h45.

20h
    L’ASTU d’Amsterdam installe le public en rectangle autour de la table familiale d’une famille hollandaise petite bourgeoise. Mais les différentes pièces de l’appartement forment des espaces au milieu des spectateurs. L’imbriquation du rapport scène-salle tourne ainsi au mélange.
    Influencés par Wilson pour la lenteur des déplacements et par Jean-Jacques Lebel pour les oeufs cassés, la poudre à laver lancée au hasard et le ketchup éclaboussé sur les gens, les acteurs jouent des scènes de la vie quotidienne, en les exagérant, ce qui signifient qu’ils les contestent. C’est honnête sans plus.

    Je n’ai pas pu tout voir dans ce festival. La troupe espagnole annoncée n’est jamais arrivée. Le groupe Kiss a eu des ennuis à la frontière tchèque à cause des cheveux longs peints en rose de sa vedette et a dû faire le détour par Marienborn, si bien qu’il ne jouera que dimanche. Do Onze était réduit à trois Brésiliens et je m’en suis abstenu. On m’a dit du mal de l’Architteabrul  roumain et du bien du Domino hongrois. J’ai su trop tard qu’une troupe polonaise, le groupe des huit présentait un spectacle sur les événements du Gdansk. Quant à Gelas, je n’ai pas pu entrer dans la salle où il se produisait parce que je n’avais pas de billet et qu’ici les contrôleurs ne badinent pas avec l’ordre. Ils sont même si brutaux que par moment on se croirait à Breslau et non pas à Wroclaw! D’après les échos, la première n’a pas recueilli l’adhésion de la majorité du public et la seconde a été interrompue par des contestataires hollandais. Le CHÊNE NOIR a alors choisi de donner en place de la fin d’AURORA un concert de Free Jazz.`

    D’une façon générale ce festival a été très secondaire. À part le PERFORMANCE GROUP, il ne m’a RIEN apporté. Si on veut tirer une conclusion, on pourrait dire qu’une dominante des CRIS disparates rassemblés ici à des niveaux artistiques. TROP inégaux, est la Résistance à l’AGRESSION du monde que fait la SOCIÉTÉ, qu’elle soit d’Ouest ou d’Est. C’est une ligne de force intéressante, car elle ressortit d’un choix visiblement NON CONCERTÉ. La jeunesse des troupes rassemblées confère à cette protestation une universalité qui a un sens, et qui est prometteuse de lendemains chantants.
    Rencontrés ici Marovitz, Haerdter et Mickery, Nughe et Lafosse ainsi que Maréchal (de Liège).

J’ai d’ailleurs partagé avec eux quelques repas excellents et copieux dans des restaurants privés très chers que ces bon vivants avaient dénichés
   
L’ORTF était absente mais la RTB était là. Une fille faisait un papier pour le nouvel Obs. Aucun journaliste français, hormis elle, n’était là.
Je rentre demain, heureux de quitter ce pays, et pas seulement pour retrouver mes attaches. Je ne m’y plais pas. Le communisme, ce n’est pas ça! Mais c’est une autre histoire...

ET PUIS DE NOUVEAU PARIS

28-X -    Pour qui rentre de Pologne LE RAPPORT DONT VOUS ÊTES L’OBJET joué à la Cité U dans une mise en scène d’André Louis Périnetti, ne manque pas de saveur, tant la transposition des errements du bureaucratisme décrite par Vaclav Havel est plausible dans l’univers aliéné des  démocraties populaires
    J’avais envie de dire: c’est ça! Exactement ça!
    Pour qui a vu l’ORGHAST de Peter Brook, l’invention, du langage simplifié de l’administration qui  se révèle incompréhensible à tous après avoir prétendu découvrir les voies de la communication, sonne comme une parodie, mais évidemment par hasard puisque la pièce est très antérieure au montage de Brook et qu’on ne saurait soupçonner ce dernier d’y avoir puisé son idée.
    On nous dit que le gouvernement tchécoslovaque s’oppose à ce que la pièce soit jouée.
    Franchement, s’il est contestable qu’il refuse cette critique (qui d’ailleurs ne dépasse guère le niveau du cabaret) pour ses spectateurs nationaux (alors camarades, avez-vous oublié que l’autocritique est une des mamelles du communisme?), on le comprend très bien de déplorer son galvaudage en occident. Le spectacle rend en effet un son réactionnaire et il ne peut pas en être autrement. Voyez, nous dit-on, comme ce système est mauvais, qui mène les hommes à de tels errements! à de telles dépersonnalisations! à de telles lâchetés! il est trop facile de s’en prendre à la faille du voisin. O metteur en scène de chez nous, et si vous vous occupiez un peu de NOS poutres au lieu de stigmatiser avec un courage sans danger (ici) les pailles des autres? EN l’occurence, qui ne connaît pas l’univers bureaucratique de l’Est  ne peut pas entrer honnêtement dans le jeu. On lui donne une clé partisane, une contestation qui n’est pas la sienne. Il sortira du théâtre avec le sentiment que ces gens-là ne sont pas comme nous et que ça va quand même mieux chez Pompidou. Voire! La réalisation du Périnetti est alerte, sans génie, un peu lourde au niveau des changements de décors. On rit pas mal d’une façon grinçante et pour les raisons que j’ai dites plus haut, pas très saines.
    Hussenot fait une composition de grand acteur. Bernard Lavalette est fallot à souhait.

29-X -    La soirée d’ouverture du PALACE m’emplit hier soir de tristesse. Après tout, j’ai failli être partie prenante dans le théâtre de Marie José Weber. A peu près à la même époque, il y a un an, j’y consacrai des forces et du temps. De loin, j’ai suivi les méandres de cet accouchement, et si je partageai de façon affichée le pessimisme de tous ceux qui de près ou de loin y touchaient, j’avoue que j’aurais été heureux que cette aventure soit une réussite.
    Ce n’est pas un échec complet: la salle existe, elle est ouverte, autorisée, chauffée, éclairée, ravalée, moquettée, belle et baroque. Elle force l’admiration. Elle plaît! Peut-être la suppression des fauteuils lui conférera-t-elle sa personnalité, comme l’a rêvé sa promotrice. Il semble vrai que le fait de s’asseoir par terre modifie le rapport scène salle. Les spectateurs se sentent plus libres. La position inconfortable  les désengage.
    Hier soir, ce fut à tel point que le texte de la pièce ne passa guère. Dès le début, des lazzis fusèrent, l’atmosphère était houleuse, hostile, méchante, comme si la rupture avec les habitudes libérait chez les juges du TOUT PARIS la hargne au lieu de l’Amour escompté. De jeunes imbéciles qui se seraient tus à la COMÉDIE FRANCAISE ou au GYMNASE, se croyaient, cul sur la moquette, le droit de chahuter, d’en appeler au MLF, de lancer leurs pets médiocres, de se défouler salement sans égard aux conséquences : une nouvelle salle ouvrait. Il fallait l’abattre. Que Diable, on n’est pas pour les initiations en 1971. QUI PAYAIT CES PERTURBATEURS? Le propriétaire qui a intérêt maintenant que la réouverture est faite, à virer dès que possible M.J.V.? Le syndicat des directeurs privés qui est CONTRE cette nouvelle salle qui risque de chasser de leurs sièges des spectateurs à 35 Frs? Ou tout bonnement de l’INCONSCIENCE? 

 LE CHE GUEVARA DE MALISSARD de John Splaling ne m’était jamais apparu comme une très bonne pièce. Mais à peu près lisible en manuscrit, elle est sortie inaudible à la représentation. Le style en est exécrable. Je ne comprend pas qu’en un an, on n’ait pas forcé Pol Quentin à réécrire un texte français évidemment bâclé. De plus, jouant sur l’HUMOUR et finalement TRÈS ANGLAISE, je ne la crois pas faite pour ce cadre qui a contraint les acteurs à GROSSIR un jeu, qu’il aurait fallu fin. J’avais aimé la transposition de base selon laquelle la vie du CHE était une vie à travers la bande dessinée d’un peintre minable, racontée par un écrivain médiocre.
    Mais ici, la drôlerie n’éclate pas et Jean-Claude Jay en Badel  pue littéralement la suffisance et la prétention. Son exposé ne sort pas “spirituel” mais pédant... et surtout con. Les scènes qui montrent des scènes de la vie du CHE, dont certaines se voudraient démystificatrices, audacieuses et provocatrices paraissent venir d’une planète éloignée. Elles n’atteignent pas, ne touchent pas, ne frappent pas parce que montrant cette oeuvre écrite comme je l’ai dit pour un petit théâtre, M.J.W. l’a en plus vue avec les yeux de la politesse. Ainsi, cette “réflexion” sur le CHE devient-elle puérile, inconsistante, bêtifiante. Peut-on parler de mise en scène? Il y a de ci de là des moments réussis, des idées amusantes. Il y a aussi un très beau dispositif d’Oskar Gustin, sans aucun rapport avec la chambre réaliste et misérable de Malissard décrite par l’auteur, mais enfin il est beau EN SOI. Il y a aussi une certaine mise en place des acteurs, voire un rudiment de parti qui indique une “direction”. MAIS l’édifice n’est pas construit. Quatre scènes maîtrisées ne font pas un spectacle. L’ensemble n’a pas du tout été dominé. Aussi, la représentation s’effiloche-t-elle peu à peu avant de tomber en loques sur la fin.
   
Triste PREMIÈRE donc.
    J’espère que la critique sera indulgente car au delà de ce misérable spectacle, il ne faudrait pas oublier qu’il pourrait y en avoir d’autres, dûs à d’autres réalisateurs. M.J.W. tenait à ouvrir avec une de ses productions “pour ne pas avoir l’air de se défiler”. Peut-être aurait-elle été mieux inspirée de consacrer ses forces aux problèmes techniques et administratifs qui l’assaillaient. AVAIT-ELLE LES CONDITIONS DU TRAVAIL CRÉATEUR? On en doute devant cette débâcle. Mais il serait NAVRANT que la conséquence de cette imprudence débouchât sur une fermeture par faillite! On aimerait que la leçon portât ses fruits et que M.J.W. y acquière la MODESTIE. Car cette lamentable issue a une MORALITÉ: EN 1971, l’AVENTURE SOLITAIRE est condamné pour qui n’est pas richissime. Elle est suspecte. M.J.W. a voulu faire croire qu’elle pensait “équipe”, “coopérative”, “collectif de travail” etc. Mais ceux qui l’ont approchée au cours de l’’année de gestation savent bien qu’elle mentait. Entourée seulement de serviteurs critiques là où elle pourrait l’être d’associés concernés, elle recueille le champignon vénéneux de l’ÉGOCENTRISME. Les gens de qualité ne suivent pas les petits chefs, surtout ceux qui se sont seuls décerné cette promotion. Je ne voudrais pas être ce matin dans la peau de l’ONANISTE M.J.W.!

30-X -    Tandis que la critique parisienne se remettait de ses émotions du PALACE à la COMÉDIE FRANCAISE où Jacques Charon proposait une nouvelle représentation du MALADE IMAGINAIRE, je me rendais dans les locaux glacés de la Biennale de Vincennes où Guénolé Azerthiope montrait un OPÉRA DE CHAMBRE intitulé L’APOLOGUE. Sous les yeux de spectateurs voyeurs disposés en gradins autour d’elles, huit personnes du meilleur monde dînent. Soirée bourgeoise guindée.
    Les plats passent de main en main avec une lente politesse. Chaque bouchée est avalée avec componction. Entre les plats sont débitées des sentences et des fadaises moralisantes, exaltant la société occidentale, et ses vertus. Périodiquement, le groupe chante, solis ou choeurs, et ce sont des Fugues, Arias, Récitatifs, Choeurs à capella, Chorals, Cantates, Bergerottes, Passions selon, Motets, Sonata etc. Le repas est réel et copieux. Les morceaux de piano, d’orgue, de guitare et de flûte sont bien joués. Les chants sont justes et parfaits. De cet ennui dû aux conventions montrées jusqu’au bout s’exhale avec une lenteur calculée ponctuée d’interminables silences, une énorme drôlerie. Sur un écran sont projetés des fragments de bandes dessinées et des photos dans le style d’HARAKIRI. Contre point de la bienséance du dîner, elles illustrent les phantasmes de ces êtres enfermés dans leurs règles, et leurs interdits, elles montrent ce qu’il y a derrière la carapace bienséante, elles rendent grinçant le comique.
    Je dois dire que c’est une réalisation TOUT À FAIT REMARQUABLE, efficace et percutante, d’une haute professionnalité, d’une impeccable tenue, d’une forme personnelle, originale. Guénolé Azerthiope se hisse avec cela à un très haut niveau. Il est seulement dommage que son propos tourne un peu court avec la projection en final d’un petit film très exemplaire en soi. sur l’aventure d’un Algérien en France, mais qui n’a pas grand chose à voir avec le reste. Allez voir l’Apologue! C’est l’intelligence anarchiste.
    L’utilisation de l’Opéra comme symbole des valeurs occidentales est géniale. Et puis, si vous n’avez pas honte, sachez que les restes du repas demeurent sur la table à la fin de la séance, et qu’il n’est pas interdit au public de s’en goberger!

Guénolé Azerthiope n’a pas eu la carrière qu’il aurait dû avoir. Voyez comme sont fragiles les souvenirs: J’attribuais dans ma mémoire cet APOLOGUE au théâtre de l’Unité. Peintre à ses heures, mais surtout contestataire permanent, J’ai déjà dit, je crois,  qu’il s’appelait en vérité Jean Marie Le Tiec, et qu’il avait inventé son pseudonyme en tapant (presque) dans l’ordre la première ligne des lettres d’une machine à écrire. Lassé petit à petit de n’être pas reconnu par les grands de la promotion, il s’est replié sur lui-même et a présenté dans son atelier des oeuvres que “le cercle des initiés” a apprécié.

10-XI - Cartoucherie - DOUGNAC a donc misé sa chemise et beaucoup de son avenir sur la pièce d’Horwath adaptée par Renée Saurel: CASIMIR ET CAROLINE, ou LA FÊTE DE LA BIÈRE, à Münich en 1932 lors de la montée du nazisme. Le propos du spectacle est de montrer comment la “fête” est dérangée par l’injustice des rapports sociaux soi-disant “démocratiques” de l’époque, combien elle est artificielle et ne correspond pas à une voie des hommes, parce qu’il y a collusion occulte entre les violents (nazis) et les profiteurs (capitalistes, hauts personnages), et parce que la misère pourrit tout, y compris l’amour et la morale. Casimir signifie pourtant un héros positif, puisque mis au chômage il conserve sa tête froide. Abandonné par sa bien aimée, il trouvera une autre compagne.
    J’avais cru comprendre, lorsque Dougnac m’avait expliqué son projet, que le public serait appelé à participer à la fête, qu’il se promènerait entre les baraques, serait agressé par les S.A., convié à boire de la bière etc...
    Mais ce parti n’a pas été tenu et le public est en fait disposé face à la fête, d’un seul côté, sur les gradins, et comme dans une salle de théâtre, sauf que la scène fait 50 mètres de large et qu’il n’y a pas de cadre. Dans ces conditions se crée un phénomène de dispersion. Il n’y a pas assez d’acteurs pour meubler l’espace, si bien qu’il n’y a pas d’atmosphère de fête. Le début ne suinte ni assez de flonflons, ni assez de sueur, ni assez de flots de bière et d’urine. Ainsi, le dérangement ultérieur est-il mal perceptible, d’autant que les scènes-clefs sont noyées dans la dimension excessive et ne sortent pas en gros plan. Le jeu des acteurs n’a au surplus pas été dirigé selon un style comme l’eussent fait Chéreau ou Jean-Pierre Vincent. Chacun joue réaliste et quasi “boulevard”, comme si même Brecht n’était jamais passé par là! Tout est ainsi terne, non abouti, insuffisant, pas impressionnant. Il n’y a ni une réelle ambiance de brasserie munichoise, ni une véritable flambée de violence. Dougnac n’a visiblement aucune idée de ce qu’est une fête bavaroise. Il n’a pas non plus vécu le nazisme et il n’en traduit que de façon très édulcolorée la brutalité. Sans parler de fautes: un S. A. barbu à cheveux longs! Une serveuse, jeune, jolie et mince, ça n’existait pas dans l’Allemagne de 32.
    Bref, je pense que Dougnac est passé à côté de son propos. Il ne l’a même pas “indiqué”. C’est dommage car je crois que la pièce est belle.

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