27 juillet au 27 août 1971

Publié le par André Gintzburger

26-VII -    Théâtre ouvert de nouveau : Victor Haïm l’écorché, fait lire à une troupe que dirige André Louis Périnetti, sa pièce UN VIOLONCELLE POUR UN CHEVAL. Dans un style de petit Juif persécuté (démarche qui a le don de m’agacer suprêment), il agresse ses contestataires au cours du débat qui suit en leur expliquant que s’ils n’ont pas vu à quel point ses motivations sont politiques, c’est de leur faute. Les producteurs, eux, ne s’y trompent pas, qui ne le montent pas. L’ennui c’est que le dénonciateur sans doute sincère qu’il est de notre Société se démystifie en se complaisant dans des facilités de langage (au demeurant, il n’écrit pas très bien), et en sacrifiant à la mode, sur le plan de l’érotisme et des symboles sexuels notamment. Très franchement, le fait qu’une bonne femme se fasse baiser par un cheval  ne me paraît pas  ressortir de la lutte des classes, et au surplus le fait qu’à la scène ce cheval soit, selon les indications scéniques, incarné par un acteur noir ne me paraît pas de très bon goût d’un point de vue raciste. Certes, La société qui nous est montrée est pourrie, décadente, perverse et aliénée, mais on déjà vu ça exposé d’une manière plus évidente, par exemple dans OPÉRETTE de Gombrowicz, que je me permets de citer, puisque Haïm le fait lui-même comme s’il s’agissait d’un confrère menant le même combat que lui! Hélas, ce qui est clair chez Gombrowicz, est flou chez Haïm et sans impact, faible et peu convainquant. L’échange du violoncelle contre le cheval  me semble gratuit. C’est une idée d’auteur qui se veut originale. Ce n’est pas l’acte d’un combattant. Qu’il ne s’étonne donc pas d’être jugé en marge de son contenu supposé.
    Cela, dit, il est certain qu’Haïm a été moins bien servi  par la mise en onde de Périnetti que Rezvani par celle de Jean-Pierre Vincent. Il est vrai que Périnetti a moins d’imagination et de sens politique rigoureux que Vincent. Son “spectacle” était terne auprès de l’autre. Il n’avait pas non plus la même matière en main.

27-VII -    (aussi)
    Deux jeunes gens dont les noms ne sont pas à retenir pour l’instant (on verra plus tard s’ils pondent un autre spectacle) “jouent” en référence à Grotowski (mais ce n’est pas vrai:   ils ont fait un stage à Marseille avec le professeur polonais, mais c’était apprends-je, APRÈS avoir monté ce spectacle) LE PRÊTRE ET LE MORIBOND d’après Sade. Le titre attire du monde. Sade, n’est-ce-pas, ça allèche. Au surplus ils ne veulent pas avoir plus de 40 spectateurs à chaque séances! Chacun sait que ce contingentement est toujours efficace pour inciter les intellectuels à avoir envie d’entrer dans le cénacle. Les deux lascars se contorsionnent, bavent, éructent pendant 40 minutes. Ils se mettent dans tous leurs états, et débitent leur texte avec des voix atones, d’une façon aussi  inintelligible que possible. Naturellement, les spectateurs sont disposés sur des chaises autour de l’aire de jeu. Mais aucun rapprochement n’est recherché avec ces voyeurs. En somme en échange de leur argent, ils ont droit à ca que leur soit octroyé un exercice au cours duquel ils sont invités à ne pas déranger les artistes détenteur d’un message (?), d’une esthétique (!) et d’une mission (?) qu’eux seuls comprennent Je confesse être demeuré résolument indifférent à ce jeu. Une mes voisines en expiation était heureusement belle à regarder.. Son profil admiré pendant 48 minutes m’a évité de regretter mon passage dans cette salle.

25-VII -    Le Cirque Bonjour de Victoria Chaplin et de J.B. Thierrée, c’est d’abord le cirque des Moreno, vieux routiers du métier, authentiques “gens du voyage” sans mythologie, mais solides pourvoyeurs de numéros classiques, généralement bons, parfois excellents, toujours valables. Sur cette armature solide, Victoria et Baptiste tricotent le fellinisme, brocardent l’insolite, voire le contestataire, et insufflent un esprit différent et un soucis de dégommercivilisation. Ce n’est pas encore réussi totalement. Certes, il y a la musique pop qui remplace l’habituel flon flon germano mille neuf cents. Certes, les clowns sont différents.
    Mais la velléité de light show reste balbutiante, les enchaînements ne sont pas originaux et surtout, les perspectives de modification lorsque l’on parle avec Baptiste n’apparaissent pas clairement: ou bien notre ami masque ses projets; ou bien il ne sait qu’impulsivement qu’il veut changer quelque chose, mais quoi? il l’ignore encore.
    De toute manière, sa démarche n’est pas à juger intellectuellement. Et de toute manière encore, ce n’est pas à moi et à mes frères  du festival que s’adresse l’ancien metteur en scène qui a abandonné le théâtre parce qu’il n’y trouvait pas le sens de sa vie. Le cirque est un univers à part. Il en a fait le sien. C’est en partant des données du cirque qu’il nous donnera peut-être un jour un univers différent. La poësie habite Victoria et l’investit lui-même. Ils ont droit à deux ans de crédit pour trouver. Tel quel, le petit Cirque BONJOUR est bon enfant mais de qualité et le non-public s’y réjouira. Ce n’est déjà pas si mal. À suivre.

J’ai suivi et même j’ai beaucoup suivi puisque des années plus tard quand je me suis désintéressé, non sans douleur, d’un “théâtre comme d’habitude” qui ne m’apportait plus de bonheur, je me suis recyclé professionnellementdans ce qu’on a abusivement appelé “le nouveau cirque”. Il faut rendre cet hommage à Baptiste. Il a induit avec son petit cirque une nouvelle ligne de force dans laquelle j’aurais sans doute dû m’engouffrer.  

28-VII    On me l’avait bien dit: “Va voir VOLTAIRE’S FOLIES”. Vous savez ce que c’est. On se le promet tous les jours et puis six mois passent! En Avignon, j’ai pu enfin réparer ma carence.
    À condition d’être de gauche, (la tendance TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN étant la plus concernée) et d’être enculturé, (car bien sûr si on ne sait pas qui est Voltaire ou si on a tout oublié, on perd beaucoup), c’est une des choses les plus drôles qu’il soit donné de voir.
    Personnellement, les questions religieuses ne m’agitent guère. J’ai quand même hurlé de rire à gorge déployée. Mais fallait voir la joie de Monique Bertin. Elle faisait plaisir à voir.
    Ils sont 4 garçons. Je ne saurais trop vous analyser ce qu’ils font si ce n’est qu’ils dansent, chantent, se trémoussent dans un rythme endiablé, projetant ou extrapolant en courtes scènes percutantes, mordantes, moralisatrices ou même émouvantes des pensées de Voltaire, étonnamment modernes de contenu, quoique volontairement enrobées dans leur contexte par le refus qu’UN seul mot soit changé. L’intolérance est le thème le plus fréquemment traité et qui niera qu’il ne soit pas présent? Ridiculisée, stigmatisée au même titre que les mômeries des hommes aliénés par leurs croyances formelles, elle est au coeur de cette dénonciation issue de deux siècles, et traitée avec un irrespect qui la sert par nos lascars facétieux. J’essaie de m’expliquer: la forme du spectacle est anticulturelle. Et c’est parce que ces textes-là de Voltaire étaient contestataires. Bref, c’est un enchantement. J’y retournerai.

J’ai fait plus : VOLTAIRES FOLIES a fait le tour du monde francophone grâce à moi

31-VII -    Je suis terriblement sensible à l’univers de Rufus, car c’est le mien. Ma démarche est celle d’un écrivain qui s’enferme pour pondre dans l’isolement de son cabinet de travail tandis que Rufus est d’abord un acteur au physique expressif et même un clown. Mais sa recherche d’un rapport différent avec le public supposé complice, masse silencieuse et maniable prise à témoin et cependant doté d’un rôle, rendu concerné qu’il le veuille ou non, le tout dans l’humour, la drôlerie mais surtout la dérision, procède des mêmes dialectiques que moi.Lorsqu’il annonce que toute la salle atteinte par contagion d’une maladie nommée Coqsilugre (qui est en vérité une prolifération cancéreuse de l’imagination) va devoir rester en quarantaine parce que les flics empêcheront les gens de sortir, et qu’il commence le plus sérieusement du monde à organiser le campement, je jouis car j’aurais pu l’inventer et je regrette simplement qu’il n’aille pas plus loin. Lorsqu’il prononce le mot “CROISADE”, j’entends mes mots de “MESSAGE et de VÉRITÉ à transmettre”. Lorsque brusquement, il interrompt son exposé des motivations pour feindre de préparer un concert religieux, distribuant aux spectateurs des psaumes à chanter, parce qu’il a vu se glisser au fond de la salle un type qui paraît un mouchard, il réussit très exactement à créer le type de climat dont je rêve. En fait, tout cela ressort du canular normalien de nos jeunesses! Et tout cela suppose une tournure d’esprit hellénistique et ne va pas dans le sens de mon combat actuel en faveur du premier degré. Mais c’est si bon les jeu de l’intelligence! Et puis est-ce bien sûr que la dérision, dans un certain contexte, affectée à certaine classe intellectuelle qui se cherche et dont il serait stupide de nier la  quête d’autre chose plus ou moins consciemment destructrice. Personnellement, je sors d’un COQSILUGRE ravi, ayant RI avec bonheur parce que sans honte, REVIGORÉ, PRÊT À TOUTES LES ACTIONS, parce que j’ai vu et entendu pendant deux heures un frère paumé comme moi qui a défoulé son impuissance qui est la même que la mienne avec DISTANCE, LUCIDITÉ, sans masochisme, chatouillant ma conscience sans hargne, autocritique au grand sens de ce mot, et je me sens récuré, lavé, POSITIF! Et certes, ce jeu n’est pas populaire. Ceux qui, autour de moi, suivaient Rufus dans ses méandres, n’étaient pas des prolétaires, et à niveau de culture égal probablement pas des scientifiques mais des LITTÉRAIRES, au sens où je me demande si notre enseignement en fabrique encore beaucoup. L’air qui souffle dans la COQSILUGRE est celui du Jules Romain des COPAINS, du Giraudoux d’ELPENOR. La seule vraie différence est que le marxisme et la contestation de 68 sont passés par là.
    Récupération ? Je commence à me demander ce que veut dire ce mot. Ne faudrait-il pas dire plutôt: PRISE EN CHARGE par la culture? C’est-à-dire IMPRÉGNATION qui de proche en proche ne pourra déboucher QUE SUR L’ÉVIDENCE DE LA NÉCESSITÉ DE LA RÉVOLUTION. Certes la société désamorce la subversion en la transformant ainsi en spectacles de divertissements jouissifs. Du moins la subversion immédiate (dont nous savons bien par ailleurs qu’elle est vouée, momentanément, à l'échec au niveau des affrontements directs). Mais si une fraction pouvant faire tache d’huile de la bourgeoisie éclairée s’imbibe progressivement de clairvoyance, se modifiant insensiblement (mais retournez-vous donc en arrière et mesurez le chemin parcouru), jusqu'à avoir du monde que nous imposent les promoteurs, les trafiquant, les enrichis, les pourris et les oppresseurs, une vision de définitive incompatibilité d’humour, se minant de l’intérieur au niveau des vertus sur lesquelles s’appuyait naguère la dénomination économique, qui osera prétendre qu’il ne se crée pas un chemin? Ehni, Rezvani, Rufus sont des matraqueurs. J’affirme que leur oeuvre est UTILE, comme le Grand Magic Circus, comme le Sycomore, comme les deux ou trois Don Juan... Finalement, c’est à penser que le spectacle ne récupérera jamais assez. La voltige des idées a été, ne l’oublions pas, très vive, au siècle des encyclopédistes. Leur récupération par la royauté ne fut qu’apparence.
         Revenons au COQSILUGRE, je dirai que j’aime le numéro de Buster Keaton auquel se livre pendant 20 minutes au début Rufus, sans dire un mot, pour tisser son atmosphère. Mais naturellement, s’il n’y avait eu que cette performance au métier parfait, cela ne m’aurait pas inspiré les réflexions ci-dessus.
    Pour qui connaît l’intelligence de Catherine Monot, c’est une grande joie que de la voir incarner une idiote. J’aime moins le final cirque à toutes les sauces, on finira par nous le faire prendre en grippe. Et d’ailleurs, le cirque, c’est très beau, c’est très joli, c’est très poëtique, mais c’est l’ÉVASION. Et l’évasion, c’est du tourisme!

Commentaire écrit 50 ans plus tard : que de naîvetés dans ce discours

8-VIII -    Retour en Avignon pour le spectacle de Michel Hermon: “La petite voiture de flammes et de voix” de Liliane Atlan. Disons tout de suite que c’est depuis BRITANNICUS (balbutiant des débuts mais fascinant), le meilleur spectacle d’Hermon, totalement professionnel et vigoureux. qu’on soit d’accord ou non, c’est ASSUMÉ.
    C’est très beau, très “esthétique”, avec des références au Living Theatre au Bread and Puppet, au regard du sourd. Je ne pense pas qu’Hermon ait vu dans la pièce autre chose qu’un instrument pour se servir soi-même. MAIS  il y a eu RENCONTRE, si bien que je crois que la pièce a été très bien servie par cette mise en scène, par ailleurs dégagée de la “psychanalyse devenue truc” qui m’avait agacée dans les MALHEURS DE SOPHIE.
Pourtant, la soirée avait mal commencé: la nudité de Michèle Oppenot exhibée dès l’entrée des spectateurs m’avait paru classer d’entrée de jeu le spectacle dans les spéculations de la mode. Le phrasé des premières phrases prononcées par Paule Annen, m’avaient  semblé complètement gratuit. Les “allées” décrites dans le texte, IMPORTANTES comme des trajectoires et qui m’apparaissaient capitales au niveau de la compréhension de l’oeuvre, avaient été supprimées, au nom, pensais-je du droit que s’arrogent les metteurs en scène de ne pas suivre les voies indiquées par les auteurs, démarche qui a débouché on le sait, sur quelques “crimes célèbres”. Bref, 20 minutes après le début, c’est l’irritation qui me tenait éveillé et elle seule.
    Et puis nonobstant, peu à peu la pièce s’est IMPOSÉE, ÉCLAIRÉE, envoûtante avec son irrationalité, sa parenté suréalisante, ses racines juives, son DÉSARROI: cette femme double, Lilian Atlan, SEULE face au monde, et MONDIALE, c’est-à-dire l’humanité entière confrontée à son destin, passe en revue ses angoisses et ses tentatives d’en sortir sur fond de CABALE d’APOCALYPSE et de CHAOS. Il manque, naturellement la dimension politique de l’homme acceptant de s’assumer, de se promouvoir lui-même.Le marxisme n’est évoqué qu’en quasi dérision et la quête débouche sur le désespoir malgré la profession de foi finale, qui sonne exaltée mais fausse parce que le rapport DIEU / HOMMES posé en axiome de base ne peut pas être positif. Les mille ans de paradis qui nous sont annoncés, au cours desquels nous serons étonnés, nous retournant en arrière, que les hommes aient pu être ce que nous sommes, seraient plus plausible en référence au COMMUNISME.
    Reste que je me sens très proche de cette PETITE VOITURE DE FLAMMES ET DE VOIX inatteignable, SIGNE et VÉHICULE symbolique, vaisseau des temps modifiés, trait d’union avec le futur, parce que la préoccupation de l’auteur est la MIENNE, comme celle de Gelas dans AURORA (à qui j’ai souvent songé durant le spectacle)
REVENIR AU FOND DES PROBLÈMES, c’est-à-dire au destin de l’homme. Nous différons sur les MOYENS, mais les aspirations sont les mêmes. Je suis sûre que peu à peu augmentera le nombre des oeuvres qui se dégagera du combat “quotidien” pour reposer les questions fondamentales. Chacune à sa manière. C’est le signe d’une prise de conscience. Lilian Atlan fait partie de cette famille exigeante des insatisfaits.. Il est seulement dommage qu’elle s’enferme dans un ésotérisme excessif et que pour nombre de spectateurs, ses clefs soient incommunicables.J’aimerais voir la pièce montée par un Juif.

SHIRAZ 1971

Ma première affaire avec Jérôme Savary a été LES CHRONIQUES COLONIALES au festival de Shiraz Persépolis dont je viens d’évoquer la dérision avec la pièce de Rezvani. Ce voyage, effectué presqu’immédiatement après Avignon, m’a permis de découvrir certains spectacles que j’évoque ci-dessous. Mais racontons en préalable le voyage lui-même.

C’est par Alain Crombecque que j’avais été mis en rapport avec le GRAND MAGIC CIRCUS. ZARTAN triomphait alors à la Cité Universitaire de Paris, chez Périnetti. Tout le monde en parlait. Il ne me semblait pas que Savary ait besoin d’un “agent”. “Tu te trompes” m’a dit Alain Combecque. “Bien”, me suis je dit, voyons voir.

Il se trouve que j’étais en sympathie à cette époque avec Thomas Erdos, qui représentait le magnifique festival de Baalbek au Liban. Dans un bureau voisin du sien rue de la Boëtie, il y avait un Monsieur Iranien appelé Gaffary, qui était l’organisateur du festival de Shiraz-Persepolis. Il n’avait pas vu ZARTAN mais il en avait entendu parler comme d’un événement. Or précisément ce serviteur du Shah qui allait à grands frais célébrer le 2.500ème anniversaire de sa dynastie,voulait donner au monde l’image d’un Iran tolérant et ouvert. J’ai donc pu offrir à Savary, qui se méfiait du marchand qu’il voyait en moi, comme premier contrat, 3 représentations de ce fameux ZARTAN à Shiraz + 3 autres dans la capitale, à Téhéran. La deuxième affaire serait à  Lausanne,sur invitation de mon ami Charles Apothéloz, et un opportun avion de la Lufthansa semblait garantir la liaison Téhéran-Genève dans les délais nécessaires.

Bref, me voici avec l’équipe du MAGIC que je ne connaissais pas encore très bien en train de voler vers la Perse et, oh horreur, je lis dans l’EXPRESSque je viens d’acheter pour passer le temps  un article de Caroline Alexander intitulé (je crois) “la reine d‘Angleterre chez la Shabanou”qui mettait l’accent au superlatif sur l’aspect anarchiste gauchiste du spectacle. Parallèlement, un journal francophone Iranien (il y en avait) annonçait nos représentations aux dates prévues dans un théâtre de Téhéran.

Le matériel de ZARTAN voyageait avec nous en bagages accompagnés.
Il était prévu que la troupe (et donc moi-même) irions directement à Shiraz en avion et que ce matériel serait acheminé par camion jusqu’à la destination (près de 1500 kilomètres). Son arrivée était estimée deux jours après.

Evidemment, nos hôtes avaient lu l’EXPRESS. Ils ont ouvert la salle où le spectacle devait se jouer et ils ont dit : “ Répétez, préparez vous tranquillement”ce qui ne semblait pas vraîment nécessaire à Jérôme Savary qui  mijotait dans sa tête une intervention “de rue” pas prévue au programme. Cela dit, au bout de quatre jours alors que la 1ère était prévue le 5ème, le camion n’était toujours pas arrivé et tous les jours, Gaffary nous répétait : “on aimerait bien voir, pour mieux annoncer les choses au public, un moment de votre travail”. Avec Alain Crombecque, qui était là aussi, on s’est dit qu’il fallait qu’il montre quelque chose. Mais c’est que le coquin résistait.
Il a quand même consenti à faire ce qu’on appelle en termes professionnels une Italienne (avec quelques coupures)et le staff du festival y a “par hasard” assisté. Ils ont beaucoup ri à la scène de la Reine d’Angleterre. Un quart d’heure après cette “audition”, coup de téléphone :”bonne nouvelle : votre camion est arrivé”.

Les trois représentations de Shiraz étaient arrangées dans un contexte universitaire. Nous logions (pas très confortablement mais les gens du MAGIC n’étaient pas encore très regardants là dessus) à l’intérieur du campus et le lieu du spectacle s’y trouvait également. Un public très international et très choisi lui a fait un triomphe surtout quand la “Reine d’Angleterre” le premier soir, s’est sans le savoir assise sur les genoux d’un invité de marque : Abel Gance.

Savary n’allait pas se contenter de jouer son spectacle annoncé. Le provocateur jusqu’au danger était à ce moment là très vivace en lui. Il se trouve qu’une équipe de la télévision française était là, pour couvrir le festival. Sans rien dire aux organisateurs, on a demandé au festival de nous offrir un bus pour aller en ville. On a emmené les cameramens ravis d’avoir à filmer une aventure. Dans le bus, les artistes se sont habillés et grimés. On est arrivé dans le quartier traditionnel de la ville. Et le MAGIC a fait une parade devant les yeux ébahis de gens qui ne s’attendaient à rien de semblable venant d’occidentaux. Ils se sont beaucoup amusés. Il y avait des flics, mais le téléphone portable n’existait pas encore. A priori il leur semblait impensable qu’un tel événement, de surcroît filmé, ne soit pas autorisé. Le temps que l’un d’entre eux interroge son chef, qui devait lui même remonter une pente hiérarchique pour savoir qui avait permis cela, c’était fini, le MAGIC était rentré avec les reporters dans le bus,chacun avait repris ses vêtements habituels et s’était démaquillé. Je cite souvent cet exemple de ce que peut être et devrait être le “théâtre de rue” alors qu’il a perdu sa  vertu principale qui est d’intervenir là où on ne l’attend pas.

Bien entendu, cette escapade est remontée jusqu’aux organisateurs du festival et ils ont choisi de l’accueillir avec humour ... mais quand je leur ai demandé : “Bon, comment allons nous à Téhéran pour honorer la deuxième partie de notre contrat” je me suis entendu répondre :” ah oui, on a oublié de vous dire, c’est annulé à Téhéran. C’est de notre faute. Nous ne savions pas que la salle n’était pas libre. Mais nous paierons le cachet et en plus nous offrirons à votre si sympathique équipe un voyage à travers notre beau Pays et notamment à Ispahan.”

J’ai refusé d’en être. Je me méfiais de l’acheminement du matériel vers l’aéroport de Téhéran. J’ai demandé à accompagner moi-même le camion, ce qui m’a, avec quelques réticences été accordé.

ILS ont sans doute vu beaucoup de merveilles,mais moi, j’ai fait avec un chauffeur qui ne parlait aucune langue de ma connaissance, un étonnant voyage dans l’Iran profond de cette époque là avec des stations service où le camion faisait le plein et le conducteur aussi, mais pas de la même chose...un voyage incroyable. J’avais dans ma poche en espèces la totalité du cachet dû à la troupe et je ne me rendais pas compte que, moi, tout seul dans ce désert, je pouvais risquer de me faire dévaliser. Je pense que ç’aurait été le cas si quelqu’un avait su que je transportais une fortune avec moi et ce quidam s’en serait peut-être douté si j’avais mis le trésor dans un attaché-case cadenassé. Mais il roupillait dans une enveloppe pourrie dans ma poche à la portée de n’importe quel pick-pocket. C’était certes de l’inconscience, d’autant plus que pendant les étapes où mon convoyeur faisait son plein de narghillé, moi, je somnolais un peu. J’en ai tiré l’enseignement que plus tu as quelque chose à cachet plus il faut faire comme si tu n’avais rien.

Bref je suis arrivé à l’aéroport pour apprendre que les 25 billets OK que j’avais pour l’avion de la LUFT HANSA devaient être transférés sur une autre compagnie, car ce vol là avait été annulé. Or, elles affichaient toutes “complet” sauf une,
PAKISTAN AIR LINE, sans doute parce qu’elle avait eu un crash une semaine avant. Mon chauffeur pour sa part était pressé de décharger le contenu de son camion. On l’a mis sur le trottoir.Heureusement les touristes sont arrivés. J’avais gagné quelque chose : Savary ne me regardait plus comme un marchand ordinaire. J’ai pu aller dormir et être relayé dans les tâches à venir

En vérité, cet avion n’arrangeait pas trop nos affaires car le vol en question allait à Amsterdam et pas à Genève. Mais bon, nous avons eu de la chance: il y avait une connection avec SWISS AIR et j’ai vu de mes yeux nos 5 petits containers aller à Amsterdam d’un d’un avion à l’autre.

La conclusion de cette épopée : Apothéloz nous attendait à l’aéroport de Genève, mais il fallait annuler la 1ère ... parce que la douane Suisse venait de fermer depuis 10 minutes à notre arrivée. Et bien sûr, cela retentirait sur le cachet.

Mais à propos, à Chiraz, avais je vu quelque chose à part Zartan ?

Publié dans histoire-du-theatre

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