1er août au 19 octobre 1974

Publié le par André Gintzburger

01-08-74    COUPLES de Catherine de Seyne est évidemment un peu mysoandre, mais ça change de la misogynie d’hier chez Hermon, c’est de meilleure volonté, c’est plus utile, plus concernant et d’une forme moderne qui surprend dans ce off Festival. La réalisatrice entend montrer que l’homme, à travers les âges, s’est ingénié à renverser le rapport fondamental des sexes, où la femme, par le sang, le lait et l’enfantement avait de droit la primauté, jusqu’à, par le truchement des religions, aliéner, avilir, mépriser, inférioriser sa partenaire, puis aboutir du fait de la civilisation d’exploitation hiérarchique qui est la nôtre, à créer une situation où personne n’en peut plus. J’aime mieux dans ce montage les scènes directement “tranches de vie exemplaires”, plutôt que celles qui essaient de nous communiquer une signifiance symbolique (ce dernier mot est mauvais mais je n’en trouve pas d’autre). Certaines sont même très émouvantes et ce n’est pas moi qui contesterai l’appel final pour une révision du rapport hommes / femmes. Et il me semble même que Catherine de Seyne perçoive à quel point la réalité est économique, que donc la guerre des sexes ne doit pas être placée sur un plan masquant cet essentiel. Et la fin est en fait un appel à la réconciliation. Bien. Esthétiquement, c’est en plus un spectacle vif, riche en trouvailles de détails, où les quatre acteurs, (deux hommes et deux femmes) se dépensent sans compter, avec souplesse et talent, où la pudeur est insolite (le mot “règles” n’est pas prononcé et tout ce qui a trait au vocabulaire de l’Amour est transposé), où jamais ce qui est dit et fait sur scène ne laisse indifférent; bref, c’est très bien, et je suis très content d’avoir, le temps d’une soirée, “participé” à ce combat.

RENTRÉE  2004 / 2005

En ce temps là, il n’y avait pratiquement pas de saison d’été. L’usage voulait qu’après Avignon, tous les professionnels disparaissent dans la nature. On se retrouvait vers la mi-Septembre mais c’étaient généralement des spectacles de boulevard qui ouvraient le tir et je n’étais pas invité dans ces théâtres là. C’est pourquoi il y a un hyatus dans mes comptes rendus.


11-10-74    Si le théâtre est le reflet des temps, singulièrement significative est LA LETTRE À LA REINE VICTORIA que Bob Wilson trimballe actuellement à travers les festivals européens. Car cette “vision du monde” telle que la perçoit (nous informe-t-on), un enfant handicapé, c’est (pour moi en tout cas) autre chose que la projection d’un cas pathologique, donc particulier. Celui-ci n’est que prétexte, excuse : en vérité, l’univers décrit me semble être celui qui fout le camp sous nos yeux d’Occidentaux “cultivés”. C’est un univers chaotique, décadent, en voie d’évidente destruction, où le “langage”, véhicule de la communication, n’est plus lisible, devient choc et contre choc de phrases vides de sens qui s’interpénètrent et deviennent parfois simples cris dont la gratuité n’est qu’apparente. Subsiste de cette débâcle la BEAUTÉ à l’état pur, la musique harmonieuse, la merveille des tableaux plastiques. Cette beauté a un relent de MORT. Elle demeurera immobile, figée pour l’éternité, planant comme un souvenir au dessus de la destruction apocalyptique que se préparent les hommes.
Il n’est pas question de “politique” dans ce spectacle, mais c’est certainement l’un des plus profondément “signifiants” qu’il m’ait été donné de voir, une EUGÈNIE KOPRONYME irrationnelle (mais comment exprimer l’inconcevable?). Et c’est la première fois que l’esthétisme me paraît prendre une densité : c’est l’esthétisme lui-même qui est “politique”. En cela Bob Wilson dépasse en lucidité tous ses contemporains et si son “Art” fait songer à celui de Chéreau, sa “voie” apparaît comme beaucoup plus profonde et surtout plus universellement concernante. Il se dépasse également lui-même par rapport au REGARD DU SOURD où la non présence du son articulé apparaît avec le recul comme un manque. Il y avait aussi dans ce spectacle une volonté d’étonner à tout prix qui n’existe plus. Bob Wilson a évolué vers sa propre pureté.
    Reste que MOI, j’ai été atteint intellectuellement, non physiquement. C’est l’intelligence du propos, sa valeur démonstrative (et bien sûr l’extraordinaire qualité de l’exécution) qui m’ont touché. D’autres ont ressenti plus intimement la chair de la leçon. Ils l’ont éprouvée. Chacun reçoit ce spectacle selon SA sensibilité propre, et ce n’est sûrement pas son moindre mérite.

12-10-74     Je ne sais rien de Hartmut Lange, si ce n’est qu’il est allemand et que sa pièce : TROTSKY À COYOACAN date de deux ans. Je n’ai donc aucune référence et le programme du nouveau Théâtre Mécanique ne m’a pas éclairé. Au niveau des impressions reçues, il m’a semblé que le personnage de Trotsky, montré ici dans sa forteresse mexicaine assiégée par les agents de la Guépéou dans les jours précédant immédiatement son assassinat, était fort minimisé. Le vieillard détesté en tant qu’homme mais admiré comme penseur marxiste, est ici décrit comme un homme aimable, ayant de l’humour, et mû dans sa voie de la IVème Internationale plus par l’entêtement que par la réflexion. Il est aussi présenté comme un rêveur nourrissant des illusions quant aux capacités de lucidité de la classe ouvrière. Bref, ce Trotsky-là ne paraît pas être très intelligent, et le petit monde des 7 “apôtres” qui groupait l’intégralité des Trotskystes ne paraît pas très enraciné dans les masses laborieuses. Il semblerait que l’auteur ait même voulu souligner à quel point ce déviationnisme était coupé des dites masses. Soit! Mais j’eusse aimé que sa démonstration fut plus étayée, plus nette, plus partisane. Ce soir, j’ai assisté à un divertissement plaisant autour d’un grand sujet. J’ai ri parfois. Je ne me suis pas ennuyé. J’ai admiré la “forme” de la pièce qui est parfois novatrice. C’est très bien joué et Virlogeux avec une barbiche ressemble beaucoup à Trotsky. Gérard Desarthe, en fidèle contestataire du maître, fatigué et pourri de réactions aristocratiques (l’odeur de la volaille l’incommode) est remarquable. La mise en scène d’Engel est riche et exacte.
C’est vraiment très bien, tout ça. Mais je suis resté sur ma faim. Je ne crois pas qu’on puisse traiter de Trotsky aussi légèrement.

13-10-74    Je trouve qu’en imprimant partout qu’il crée en France BAAL de Brecht, François Joxe ne manque pas d’air. Je sais bien que Genève n’est pas la France, mais enfin c’est Rochaix qui a révélé la première pièce de Brecht dans notre langue, et il l’a tournée dans notre pays et même dans la région parisienne. Je ne saurai oublié sa réalisation. Je l’oublierai d’autant moins que j’y ai souvent songé en assistant à la lecture si différente du Chantier Théâtre. Cette lecture est, si j’ose dire, plus lisible que la précédente. Il y avait du flou dans la version de Rochaix. On s’y perdait parfois. C’était beaucoup plus long (Joxe a le sens du rythme et son découpage de la scène en lieux qu’il privilégie les uns après les autres lui permet de réduire les noirs au maximum pour le plus grand profit du rythme et de la continuité du récit). Mais l’impression ressentie était tout autre et la leçon n’était pas la même. Le Baal de Rochaix me semblait être une projection du jeune Brecht anarchiste protestant contre une société qui l’étouffait et qu’il n’avait pas encore appris à combattre. Celui de Joxe m’apparaît comme la dénonciation par Brecht auteur, d’un Asocial chronique, irrécupérable, du moins dans notre type de société. La succession de tableaux courts que nous voyons ne nous montre en effet qu’un baiseur sans scrupule, un buveur alcoolique, un “poëte” désabusé, stéréotype de “l’artiste” incompris (parce que ne faisant pas les ronds de jambes nécessaires), un égoïste innommable, qui tue son meilleur ami vers la fin, non pas comme chez Rochaix dans un accès de désespoir romantique, mais tout bonnement comme un mauvais garçon en état d’ébriété qui provoque un rixe dont l’issue fatale lui échappe. J’ai l’impression qu’à trop vouloir éclairer l’anecdote, Joxe a rabaissé le personnage et l’a vidé de son contenu politique. Patrick Abrial, qui joue le rôle, accentue cette évolution en me faisant songer à des mecs comme... je ne mettrai pas de nom, c’est-à-dire à des cas quasi pathologiques de types qui ne réussissent pas malgré leurs talents parce qu’ils font tout pour décourager ceux qui les aiment et les admirent. Ce n’est pas le “système” qui les bloque. C’est leur propre paranoïa.
Bref, le BAAL de Joxe ne suscite ni sympathie, ni pitié, (et il est d’ailleurs abandonné comme un chien à l’heure de sa mort par la classe ouvrière).
Cette représentation est donc plus intéressante en référence à celle de Rochaix qu’en soi. Reste que, même réduite à 2h20, la pièce est trop longue. Je répète qu’elle est mal fagotée. Les redites s’y multiplient et l’abondance des clichés sur le ciel violet et les étoiles est le fait d’un auteur qui n’a pas acquis sa maîtrise. Joxe a-t-il voulu accentuer cet aspect, et se moquer du même coup des projections brechtiennes? Sur l’inévitable rideau blanc (dont il a su rendre originale l’envolée), il projette toute la soirée des arbres, des nuages, des cieux, et ce serait un excellent contre point si les images étaient bonnes. Mais la qualité du film est si dégueulasse qu’on doit se contenter des intentions.
C’est Patrick Abrial qui a fait la musique. Ses propres morceaux sont médiocres. C’est du cabaret  rive gauche du type le plus courant. Mais le chœur des enchaînements est remarquablement beau, quoique l’amateurisme y montre, sans doute par impécuniosité, le bout de l’oreille au niveau de l’exécution.
Dans son programme, Joxe nous dit (entre autres) qu’il y a chez Baal une quête de pureté que la société rend inatteignable (je cite de mémoire). Oui. C’est bien ce que j’avais ressenti chez Rochaix. Mais pas chez lui. Ou plutôt (pour être honnête), cela partait effectivement comme cela avec la première scène, (le cocktail mondain fait pour lancer le poëte et au cours duquel il fait scandale). Mais cela déraille très vite à grand renfort de mépris du prochain et de misogynie. Rochaix avait-il trahi Brecht? Est-ce Joxe? Est-ce que j’aimerais, MOI, qu’on exhume un jour SOLEIL que j’ai écrit à 18 ans? Je me le demande!

15-10-74    Le Fanal est une très jolie cave médiévale située rue St Honoré à la hauteur de la Samaritaine. Le taulier m’a fort poliment offert un whisky. J’ai vu deux spectacles : d’abord une pièce de Jean Delpierres intitulée UNE ÎLE POUR LE FIVE O’CLOCK, montée avec métier par Antoine Mosin. J’ai été surpris car je me souvenais de GETHSEMANIE et d’autres œuvres poëtiques de l’auteur. Or, tout en rasant les toits du boulevard, c’est à Ionesco que fait, au niveau du style, songer cette piécette drôle qui renvoie dos à dos la “bonne” société britannique, et une bourgeoise qui a passé dix ans dans une île déserte et en a ramené un gorille comme mari. On ne voit le gorille (joué par Mozin) qu’à la dernière minute. L’univers montré est “insolite”, “étrange”, avec un ton désuet qui doit sonner rétro aujourd’hui. En tout cas pour un lundi, il y avait beaucoup de monde.
C’est Anne Alexandre avec ses CONFESSIONS D’UNE BOURGEOISE, qui finit la soirée. Les textes de Maupassant qu’elle récite sont un vrai régal, et elle n’est vraiment pas mal.
Une programmation “facile” s’adressant à un public ni gauchiste ni épris de nouveautés esthétiques. Le Fanal annonce une pièce d’Anouilh.

6-10-74    UBU À L’OPÉRA est incontestablement un grand spectacle. Georges Wilson, adaptateur de ce Salmigondi issu des œuvres de Jarry, metteur en scène et acteur de haut vol, y fait figure, avec son équipe, de professionnel de première classe. Professionnel dynamique, énergique, exact, “jeune” (ainsi que l’ont souligné des critiques), et novateur : son expérience de “musicaliser” Ubu est pleinement convaincante. Je dirai même que la musique d’Antoine Duhamel AJOUTE au surréalisme du texte et des situations, ce qui n’est pas un mince mérite. En vérité, la frêle anecdote est à ce point soutenue par ces notes bizarres, par ces accords étranges, et par ces borgorysmes qui viennent en prolongement des mots jusqu’à leur conférer une densité jusque là inconnue, qu’on finit par CROIRE à cette dérisoire épopée polonaise et célèbre. La soirée passe comme un enchantement tant les trouvailles se succèdent, tant la QUALITÉ sans luxe intempestif s’impose. Wilson est un seigneur. Il n’a pas besoin de montrer qu’il a eu des “moyens”. Il n’en a d’ailleurs visiblement pas eu tellement. Juste ce qu’il fallait.
Comment définir ce spectacle? Il est INTELLIGENT. Il est aussi désabusé, car il gomme tout ce qui était CRITIQUE dans l’anarchisme de Jarry. Un pouvoir chasse l’autre. L’un est paré de dorures de la race et de la tradition, l’autre est vulgaire et ordurier. Mais les deux font bon marché du peuple. Or le peuple est sous-jacent chez Jarry (ou est-ce que je l’ai rêvé?). Ici, il est absent et d’ailleurs les scènes où Ubu exerce son Pouvoir sont presqu’entièrement coupées. Le “message” de Jarry, Wilson pète dessus. Il s’en fout. Mais son UBU À L’OPÉRA est presqu’aussi signifiant que la REINE VICTORIA de son homonyme.
À civilisation qui fout le camp, spectacles qui le CONSTATENT. Oui, le théâtre est vraiment le reflet des temps. Il ne s’adresse directement qu’au petit nombre, mais souterrainement il véhicule la vérité fondamentale. Jarry l’avait annoncée. Avec l’aide de Duhamel, le vieux Wilson va plus loin. J’aurai presqu’envie d’écrire : il peut mourir maintenant. Place aux jeunes qui auront “oublié” cette culture-là!


17-10-74    Il existe, me dit-on, une pièce d’auteur belge à la mode, un nommé René Kalisky, qui s’intitule “LE PIQUE NIQUE DE CLARETTA”, et qui conte l’odyssée de Mussolini et de sa jeune maîtresse aux jours qui précédèrent immédiatement leur mort. Placés par Hitler sous la “protection” des SS, ils annoncent leur projet de reconstituer dans une haute vallée alpine l’élite du Fascisme. Le Dictateur déchu vise sans doute plus vraisemblablement à passer en Suisse. L’échec politique ne lui a rien fait perdre de sa superbe. Et il semblerait que sa faconde sexuelle n’ait jamais été aussi exigeante qu’à ces heures où les partisans le traquent pour l’exécuter. Cette pièce là, montre le bout de l’oreille vers la fin du spectacle monté en ses quartiers d’Ivry par Antoine Vitez, lorsque le metteur en scène, un peu fatigué sans doute ou à court d’imagination, laisse quelques séries de répliques s’échanger entre les personnages. Mais comme pendant 1h49 sur 2, le “texte” n’est pour lui que support à exhiberSA gratuité (à moins que ce ne soit une illisible accumulation de “degrés”), j’affirme que je ne l’ai point ENTENDU. J’ai assisté à une représentation exemplaire de ce qu’on n’a pas le droit de faire avec une œuvre neuve : un réalisateur ABUSIF s’en est servie afin de s’exprimer soi-même. Je suis incapable, et c’est bien regrettable, d’estimer si Kalisky est un nostalgique du Fascisme ou un dénonciateur des mythes qu’il signifiait. Vitez me montre un monde bordé de miroirs déformants, isolé dans un temps indéfini, où des personnages se meuvent irréellement, mus par une foi gommée, en une série d”’actions” “sans mémoire”, “jouissance de l’instant présent” (vous imaginez bien que je cite le programme, merci, cher programme!).
Qu’est-ce qui est de Kailisky là-dedans? Qu’est-ce qui en reste au delà de cette gestuelle imposée aux acteurs et qui les rend gauche, et de ce jeu qui ne laisse aucune place à la liberté? De cette esthétique qui sent son procédé? Et de cette gravissime volonté d’IMPOSER au public une lecture qui MARQUERA l’oeuvre? N’est-ce pas fasciste, ça? Dois-je vous dire que Benito Mussomini est joué par un acteur gringalet? Sans doute est-ce pour prendre en défaut la “mémoire collective”! (Je récite!). Soit! Mais alors POURQUOI Jean-Claude Durand campe-t-il son héros dans des attitudes qui rappellent d’authentiques souvenirs?
Allons un peu plus avant. Finalement nous avons sous nos yeux grâce à Vitez un univers actuel rétro. Il plane sur tout le spectacle un souffle nostalgique. Kalisky, d’après ce qu’on en sait, est un Juif qui n’arrive pas à se dégager de la grande aventure survenue à son peuple vers les années 40/45. De pièce en pièce, il exorcise. CONDAMNE-T-IL? Vitez voudrait bien faire croire que LUI condamne. Mais ne se trahit-il pas lui-même et les intentions exposées dans le programme ressortent-elles du spectacle? Voire, CAR QUOI DE PLUS TOUCHANT QU’UN HÉROS AUX ABOIS? C’est qu’il porte beau, le bougre! Et puis, il le dit lui-même : faudrait voir à ne pas le confondre avec Hitler! Le “théâtre élitaire pour tous”, est-ce que ce n’est pas une définition fasciste? Ne s’agit-il pas en l’occurrence du théâtre d’un homme qui s’estime lui-même d’élite OCTROYÉ aux populations d’un quartier de banlieue où il est téméraire de demander son chemin aux loulous? - “Rue Ledru Rollin? SVP!” On vous renseigne. -”Studio d’Ivry?” Esayez donc!
Je me souviens d’un Vitez qui faisait avec talent du théâtre utile. D’un homme intelligent, lucide et “politique”. Que diable est-il arrivé à cet homme-là? Je suis triste.


18-10-74    Chut Ne le répétez pas! On s’est tiré pendant un noir du Théâtre de l’Odéon hier soir, (après s’être quand même fait chier comme rarement pendant 2 heures dans l’attente de plus en plus angoissée d’un entr’acte qui ne venait pas). Le titre était pourtant racoleur : LA NOSTALGIE, CAMARADE et l’auteur, bon, on ne sait que je l’ai jugé “tricheur” dans le temps. Mais “vieux con”, c’est la première fois que j’ai envie de dire ça de François Billetdoux. On nage dans la TRANSPOSITION. (Bon Dieu! voilà qui me rajeunit) : Le monde est un théâtre qui ferme. Les uns restent attachés aux valeurs du passé et essaient de les protéger de la démolition. Les autres vendent à l’encan, liquident et ne gardent QUE ce qui pourra servir dans l’avenir.
Bon! C’est pas une mauvaise idée, d’autant plus qu’on peut aussi prendre la pièce au niveau de son prétexte, s’interroger sur le théâtre EN SOI en même temps qu’on s’interroge sur le monde, évoquer l’AMBIGU à quoi a sûrement songé notre auteur.
Mais quel style Bon Dieu! Le “langage m’a hérissé”. Et pourquoi y-a-t-il tant d’intrigues qui se poursuivent parallèlement les unes les autres en forme de discours isolés? Intrigues banales, faites de personnages archétypés qui sentent le vu et entendu depuis toujours.
Et puis, c’est monté par Roussillon sans imagination, quoiqu’avec des beaux éléments de décor de Yannis Kokkos, et joué, faut voir comme, par les illustres comédiens français. Bref! une soirée perdue!


19-10-74    Je ne crois qu’il faille chercher à comprendre l’univers de Romain Weingarten. On le sent ou on le rejette, mais il ne s’analyse pas rationnellement, ce qui est d’autant plus perfide que la plupart des personnages apparaissent (au moins à l’entrée de jeu) nimbés de banalité quotidienne. L’anecdote est au surplus simplette et il est bien évident que le double assassinat d’un couple paisible dans un immeuble coupé en six tranches, où nous voyons vivre des gens, n’est qu’un vague prétexte. Pourtant en sortant de la représentation, il me revenait une image qui me poursuit beaucoup ces temps-ci : nous (c’est-à-dire les hommes) sommes sur une montagne. Devant nous c’est le brouillard et derrière c’est le chaos. Il me semble (mais est-ce moi qui l’éprouve), que tout ce que je vois en ces temps de la rentrée 74, montre plus ou moins ce chaos qui est celui de notre civilisation et de notre culture. Et LA MANDORE en particulier, me montre par cette apocalypse à l’état figé, mais se créant, s’installant à mesure que la pièce va vers son terme et que ses personnages (dont chacun suit son propre discours) vont vers la destruction. Structuré hypocritement, mais organisé au début, le microcosme décrit devient de plus en plus absurde, portant sa mort en soi.
L’intervention du “merveilleux” elle-même, si chère à Weingarten, prend ici les traits d’une méchante fée tortionnaire d’une fillette et qui est certainement la MORT elle-même, dominant toutes les actions parallèles d’une présence constante. Son bestiaire est sans charme et se résume à un gros chien ours inquiétant de par ses dimensions. On pourrait dire que tout est vu par les yeux d’un enfant, mais cette lecture du monde est terrifiante. C’est un enfant comme le Victor de Vitrac, qui a une effrayante lucidité. Son appréhension de notre fin de jeu n’est comme dans l’ÉTÉ, apparemment pas politique mais elle dépasse le politique. Elle est constat d’échec. Weingarten n’est plus comme naguère en position de repli. Il se recroqueville dans le désespoir, un désespoir d’ailleurs plein de santé où le savant qui lancera la bombe définitive le fera dans la bonne humeur, inconsciemment. Vous pouvez dire que je délire mais répétons-le : je n’explique pas. Je ne m’y frotte pas. J’éprouve. J’éprouve que l’oeil jeté par le poëte sur le monde est méchant, cruel, impitoyable. Devant les yeux de Weingarten, le brouillard est sans déchirure. Pour lui la course est au bout. Il n’y a que derrière. Un “derrière” qui ne ressort pas de l’intelligence ou du raisonnement, qui est purement sensuel, quasi magique.
La réalisation de Daniel Benoin ne rend qu’imparfaitement cette magie pour plusieurs raisons. D’abord, son plateau du théâtreSorano lui a imposé un dispositif étriqué où les acteurs, visiblement trop à l’étroit, se bousculent dans des espaces insuffisants. Ensuite, la pauvreté l’a empêché de construire une maison qui soit à la mesure des intentions de la pièce. C’est un dispositif fonctionnel où l’art n’entre pas et laisse l’oeuvre à nu, sans support esthétique. Pour une fois, je crois qu’une telle dimension aurait été utile. Enfin je ne crois pas que la distribution prestigieuse serve le propos car les acteurs ne peuvent pas s’empêcher de montrer qu’ils ont accepté de jouer là pour se faire personnellement valoir. Henri Tisot en concierge est très bien, mais tire au boulevard. Pascale de Boysson et Catherine Lachens se font “remarquer”, mais pas tellement en serviteurs de leurs rôles. Quant à Danièle Delorme en fée, elle donne l’impression d’être une débutante crevant de trac, à moins que ce ne soit celle de s’emmerder prodigieusement. Weingarten “compose” un professeur slave qui m’a paru coincé aux entournures.
Finalement, les mieux sont les plus modestes, et Helga est très bien, tant le personnage écrit pour elle lui convient. Bref, le spectacle ne fonctionne pas à plein rendement. Était-il d’ailleurs tout à fait au point hier soir? La sensibilité de Benoin a-t-elle exactement recoupé celle de Weingarten? Son apport est exceptionnellement peu apparent. J’ai employé le mot “magie”. Il y a un autre mot qui doit intervenir, c’est “musique”. L’oeuvre écrite agit en effet “musicalement”. Elle touche aux fibres du corps. Le spectacle joué reste étonnement atone, neutre, et comme FROID. Je ne crois pas que Benoin ait assez DÉLIRÉ. Il est resté sage en face de ce qui confine à la folie.
L’atmosphère ne s’installe donc pas, et c’est dommage. La fin de la représentation est confuse, platement, alors qu’elle devrait être dingue.
À la sortie, un critique qui était au Billetdoux la veille, disait : “Deux soirs de suite, c’est trop”. En fait, il avait un peu raison car les deux spectacles ont un peu la même démarche et le constat est identique. Reste que LA MANDORE de Weingarten plane sur des hauteurs que n’atteint pas LA NOSTALGIE CAMARADE! Mais Benoin l’a RABAISSÉE.
Espérons cela dit, qu’un auteur surgira qui essaiera de regarder devant lui avec des yeux capables de percer le brouillard autrement qu’au travers des schémas “politisés” tout faits. Il me semble qu’il y a longtemps que je réclame cette “imagination” des poëtes.
L’évidence maintenant partout étalée que notre culture s’effondre est elle le SIGNE que l’un d’eux fera prochainement cet effort? Je le souhaite.

COMMENTAIRE a posteriori

Relire ces compte-rendus plus de 40 ans après n’a rien d’exaltant. J’ai écrit en préambule que ces carnets étaent le reflet d’une lente désespérance. Ce n’est ici malheureusement que le début.
Peut être est il temps à travers cette publication par blog d’ouvrir une tribune de discussion. Et d’essayer ensemble de retrouver des repères, c’est à dire des buts à atteindre, ou en tout cas à espérer. « Il nous faut des mystifications nouvelles » a écrit le prémonitoire Eugène Ionesco en 1946. MYSTIFICATIONS ? Voire ! Le désespoir est au pouvoir pour beaucoup, l’indifférence pour d’autres, le sentiment d’une fatalité incontournable pour la plupart, la résignation quasi pour tous, la sensation d’impuissance pour ceux qui se révoltent et la passivité paresseuse de la « majorité silencieuse » qui, d’ailleurs, s’accommode au fond pas si mal d’un état du monde résolument sans idéal.  

Publié dans histoire-du-theatre

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