12 mai au 31 juillet 1974

Publié le par André Gintzburger

12.05    Raoul, notre chauffeur, qui est une crème d’homme, nous a quand même fait faire un détour par la pyramide de Chaloula. Alors là, mes enfants, quelle déception: coincé entre une église moche et une voie ferrée, ce haut lieu de la culture Aztèque est un  petit machin tout retapé de neuf avec du ciment bien apparent, et on n’y sent pas du tout passer le vent de l’histoire. Heureusement notre route nous a rapprochés de deux volcans célèbres (actuellement éteints), le Popocatepetl et l’Ixtaihuatl. Ca a racheté.
A Puebla,nous sommes accueillis par un français nfort bavard et très postillonnant qui est venu avec Jouvet et s’est fixé là. Le théâtre est espagnol, c’est à dire ouvert à tous les vents, juste à côté d’une clinique d’accouchements où arrivent des ambulances toutes sirènes actionnées.
Un parterre et 3 étages de loges. Encore une “petite” salle à la Macotela.
On mange dans un bon restaurant et je reprends parce que c’est la spécialité du poulet au Mollé, c’est à dire au cacao. C’est beaucoup plus relevé que celui que j’avais mangé à Mexico. Franchement ce n’est pas mauvais mais c’est très lourd et, malgré un Fernet Branca, ça ne fait dans mon estomac qu’un court séjour.
Pendant la représentation je fais un tour en ville et je fais quelques emplettes en prévision des cadeaux qu’il faudra faire au retour. Je me dépêche d’acheter, parce que j’ai un peu peur à Mexico d’être débordé par les tâches administratives. C’est que ça va être fini pour moi de me laisser porter par Billy et Marguerite. Il va falloir dès demain en prévision du Brésil que je remette la main à la pâte. A 7 heure j’appellerai Schnerb pour l’avoir chez lui à 11h00 et à 8h00 Monique Bertin à Paris pour l’avoir à ses 15h00.
En tout cas ce soir ils ont dû jouer à l’accéléré car je me pointe à ce qui est d’habitude un quart d’heure avant la fin et j’entre dans une salle applaudissant à tout rompre avec des “viva Maria” fusant de toutes parts.

13.05    J’avais l’intention de me réveiller de bonne heure, mais je le suis à 6h30 par un appel de Buenos Aires auquel je ne comprends rien, jusqu’à ce que je découvre que ce “correspondant” demandait un certain Carlos Casares habitant l’hôtel, del Prado. On m’avait passé la communication pour ne pas troubler le sommeil de Madame Casares. Une vraie chance pour elle.
Cela dit, Schnerb estb formel: même si elle n’a pas son visa, qu’elle vienne, on la fera entrer, et sans rire, il ajoute :”le problème n’est pas qu’elle entre, mais qu’elle sorte”. Je frémis.
A 10h00, je pique ma colère: il n’y a personne au bureau du festival et le courrier de la troupe (ainsi que le mien personnel) est dans la nature. “peut-être à Guanajuato” me dit Marguerite qui prend ce déboire très à la légère. Sa mission est terminée. C’est donc seul que je frète un taxi pour me faire conduire à l’Ambassade de France (toujours l’affaire du visa de Maria). Le véhicule me dépose 3 blocs trop loin. Je dois demander plusieurs fois mon chemin pour recouper les informations fausses que le bon peuple mexicain distille au gringo d’apparence. Pourtant mon complet gris ne fait pas très US, mais je porte cravatte, et c’est un signe de classe. Je suis enfin reçu par Corbel. Ouf! l’affaire de Maria est arrangée. Je n’ai qu’à laisser son passeport et la chancellerie se chargera d’y faire apposer le visa par les confrères brésiliens.
Je passe à Air France. Le M.C.O. est là mais pas encore mon pré-paid. La préposée consent à télexer et je repasserai Mercredi.
Je fais au moins 3 kilomètres à chercher le théâtre en vitupérant intérieurement contre les donneurs de mauvais renseignements. Même les flics vous égarent et il y en a un qui m’a fait faire le tour de tout un bloc alors que j’étais à 25 mètres du lieu escompté. Ca s’équipe. Pas de problème. Je cause avec Billy de sous et de change. Je serai payé demain matin.
Je mange un spaghetti infect dans une pizzeria et je rentre à l’hôtel vidé, lessivé, pompé, annihilé. Le climat de cette ville est décidément irrespirable et je ne m’y fais pas.
A 18h00 je suis réveillé par Molliens qui partage la chambre avec moi. Il se demande si tout le monde sait où est le théâtre. Moi aussi je me le demande mais qu’ils se démerdent. De toute manière ils sont injoignables. Ils vivent tous leur vie dans la capitale. Ils n’ont qu’à acheter le journal s’ils ont des doutes. Il y a dans l’Excelsior un gros pavé de BAJAZET juste à côté d’un autre pour ... LA CELESTINE. C’est piquant.
Cela dit ils doivent être très malins, car  à 19h30 ils sont tous sur les lieux du travail et Claude Aufaure s’épanche dans mon giron sur les manques de Gillibert, qui ne s’est absolument pas intéressé à l’adaptation du spectacle pour une tournée comme celle-ci. “Les reprises, ça ne l’intéresse pas”, gémit il.
Cependant la salle se remplit et elle est très “parisienne”. On cause beaucoup français dans le hall.
A minuit, il y a une réception des “bellas artes”. J’ai exigé des acteurs, qui maugréaient, qu’ils y soient. Ce serait donc mal vu que moi, je m’abstienne. Et pourtant je n’ai dormi que 4 heures la nuit dernière. Quel métier!

14.05    Matinée instructive passée dans les locaux administratifs de BELLAS ARTES, heureusement escorté par Billy.
C’estv simple : on va d’abord à un endroit où on voit un important personnage qui dit qu’il est d’accord, mais qu’il faut établir un reçu.
On redescend les quatre étages, on sort, on fait le tour d’un vaste opéra, et on voit un autre important personnage, qui dit qu’il est d’accord pour établir le reçu.
Il confie la tâche à une “dactylo” qui nmet 20 minutes pour taper avec un doigt les 4 lignes du document.
L’important personnage chausse ses lunettes, lit attentivement, corrige 2 fautes et fait recommencer le travail. 20 autres minutes. Il est satisfait. Je signe le reçu.
On ressort, on refait le tour de l’Opéra, on remonte les 4 étages où le premier important personnage nous offre du café, lit le reçu, appelle un moins important personnage (ça se voit à sa mise plus modeste) et lui ordonne d’établir un chèque.
On boit le café en devisant solennellement de choses et d’autres et 20 minutes plus tard le moins important personnage revient avec ledit chèque.
L’Important personnage considère attentivement le chèque, fronce les sourcils, maugrée. Le libellé n’est pas correct et le moins important personnage repart pour le refaire.
Enfin le chèque est là. L’important personnage le signe, puis s’excuse, et part trouver un encore plus important personnage (que je n’aurai pas l’honneur de rencontrer)    dont la signature est nécessaire en contreseing.
Pendant ce temps là, Billy me raconte sa vie. Il exerce un métier inconnu chez nous de coordinateur technique pour plusieurs théâtres. Les personnels, machinistes, électriciens,dépendent de lui et l’atelier, d’état, est commun.
L’important personnage revient au bout d’un quart d’heure de chez le plus important personnage et me remet le chèque. Nous prenons congé aussi rapidement que la cértémonie le permet et nous fonçons ventre à terre jusqu’à la banque. Hélas il est trop tard. Je toucherai le pognon demain!

Pendant ce temps là, les autres ont loué un ,taxi et sont allés contempler des pyramides(d’autres). Je suis seul avec Maria qui n’est pas heureuse parce qu’elle a un machin sous le pied qui la fait horriblement souffrir. Sa famille l’emmène à l’hopital espagnol où elle passe trois heures à se faire congratuler par des pontes, mais c’est bfinalement une pédicure qui lui gratte l’infection et la soigne avec des onguents en l’invitant à ne pas se laver les extrémités pendant trois jours. Ce traitement ne me ravit pas et si demain ça ne va pas mieux je demanderai à l’Ambassade de m’indiquer un médecin. Alerte : La lascarde en profite pour me dire qu’elle n’ira pas à la réception de l’Ampbassadeur demain. On en reparlera, pensé-je, mais je me trompais!
L’après midi, après un déjeuner très mauvais, je fais mes comptes. Bon, ça va. Beaucoup de monde au spectacle le soir, mais moins de triomphe qu’hier.

15.05    Ce matin, banque, Air France où on me confirme que le pre-paid (pour les bagages) que j’attends n’est pas arrivé. Puis VARIG où on m’annonce que l’avion de 09h00 partira à 15h20 avec arrivée à Brasilia ) 3 heures du matin. Puis visite à Maria dans sa chambre avec l’espoir de la convaincre d’aller à la réception de l’Ambassadeur. Mais rien à faire. Elle fait envoyern par Marguerite des fleurs à l’Ambassadrice avec un mot que je ne lis pas mais qu’elle dit exquis. Bon, d’accord, elle a mal sous le pied et bon d’accord, je sais par expérience que àa démoralise. Mais enfin pour gagner ses 2.000 Frs par soir elle se tient debout, non ? Je crois qu’elle aimerait bien que j‘insiste pour pouvoir m’engueuler et se persuader que je ne compatis pas à ses souffrances.Mais merde. Après tout c’est elle qui se fera juger, pas moi.
En effet elle ne vient pas et l’Ambassadeur qui est revenu exprès de je ne sais où fait un peu grise mine au début mais notre gentillesse à tous emporte le morceau et cet après midi mondain se révèle finalement assez agréable. Je récolte en tout cas une cartouche de Gauloises, et ça, c’est positif.
Macotela est là. J’en profite pour lui re-conseiller de me consulter pour son festival de l’année prochaine.
Le soikr au théâtre, c’est( bourré et huppé. Corbel me dit que tous comptes faits cette tournée se solde très positivement et que les Mexicains sont enchantés. Il fera son rapport dans ce sens en insinuant cependant qu’un autre choix que BAJAZET eût peut-être été préférable.
Je jette aussi des jalons avec Renault, qui sera à Cuba en Septembre.
Un violent orage s’abat sur Mexico et l’air fraîchit. Il est bien temps.
Aprèsl séance, qui remporte un très vif succès, on va souper avec les amis que se sont faits les membres de la troupe, mais sans Maria qui va se coucher sans manger.   

16.05    Adieu (ou au-revoir) le Mexique. Je quitte ce pays sans rerets. J’ai été éprouvé par le climat et décidément jene raffole pas du monde espagnol.
Je ne comprends rien à mon billet d’avion. On a dûu se gourrer car j’ai payé 232 $ ce qui est très peu pour un tel supplément de parcours et sur le billet je lis que cet excédent est de 2.115 Frs, ce qui ne correspond pas.
Problème à l’aéroport. VARIG me refuse mon M.C.O. parce qu’il est libellé en Francs. Ils ne veulent que des Dollars ou des Pesos. Je râle, mais je dois allonger 910$ ce qui ne me fait aucun plaisir. On a juste 170 kilos de trop et les acteurs montent dans l’avion avec des pleins paniers et sacs d’achats. Ils sont fous! c’est trop.
On est très bien traités par la Varig une fois en vol. On vous donne un cache pour les yeux, une brosse à dents, une serviette chaude, du whisky à gogo. Arrivée sans histoire à BRASILIA. Nous sommes presque seuls à débarquer dans cet aéroport désert. Schnerb est llà, barbe rousse au vent, flanqué d’une ravissante Vietnamienne. 4 minibus nous attendent. Moi je suis assez en forme mais la troupe est “épuisée”. Moi aussi une fois règlées quelques formalités de douane, mais je mets longtemps à m’endormir et je vois le jour se lever.

17.05    A 11h, je tembourine à la porte de Maria car Schnerb a pris rendez-vous avec l’Ambassadeur d’Uruguay et il me faut son passeport. Elle a le sommeil dur, la bougresse. L’ambassadeur est un vieux monsieur aimable. Il sait qui est Maria et ça facilite les choses. N’empêche qu’il télexe à Montevideo pour obtenir des ordres. Cette ambassade est un quatre pièces cuisine dans une quadra au 5ème étage.
A AI FRANCE j’explique le refus par VARIG du MCO mais ça ne s’arrange pas. Il parait que le document est libellé en dépit du bon sens. On alerte la direction de Sao Paulo qui telexe à Mexico pour savoir comment, sur quels critères, a été rédigé ce billet. En attendant, je suis visiblement suspect.
Néanmoins je vais chercher du pognon, je passe au thyéâtre avec Juan, Joseph et Angele.
Je dois dire que je ne retrouve pas tout à fait mon iompression première sur BRASILIA. Sans bagnole on y est coincé dans sa Cuadra et si les espaces sont plaisants à la vue, les distances ne sont pas à l’échelle du piéton. Et puis tous ces échangeurs, ces voies qui se croisent à différents niveaux sans jamais se rencontrer, finisent pas engendrer la monotonie. Passer à BRASILIa, oui, c’est fascinant. Mais qui pourrait aimer y vivre? Pourtant il y a des gens qui ont l’air de s’y plaire. On en rencontre le soir même à la réception “sport” de Demarigny. On nous avaiot annoncé un dîner intime. On s’eest bretroçuvés dans une party moderne en “tenue de ville” (c’était sur les cartons) avec force boissons et peu de nourritures.J’ai quand même été content de cette soirée car j’y ai retrouvé sous les traits d’une vieille dame de 65 ans une personne que j’avais beaucoup aimée quand j’avais 18 ans. Elle était alors très belle et m’était interdite car elle était amoureuse d’André Clavé qui était le mari de sa soeur. Odile est l’épouse de ‘attaché militaire Français. Elle a trois grandes filles qui se font chier dans cette ville d’ambassades où elles vont de cocktails en cocktails. Elle est toute ridée et cela fait quelque chose quand on se souvient de sa luminosité des années 41/42 et de sa peau de blonde éclatante. Elle avait alors la trentaine et était l’épanouissement même. Sonsentiment défendu pour son beau frère lavait aidée à foncer dans la résistance. Après la guerre, elle était partie en Indochine et c’est là qu’elle avait rencontré son officier de futur époux. J’ai appris que Monique, la femme légitime de Clavé (délaissée depuis) était morte l’année dernière. J’ai eu le temps de cette soirée un sérieux ticket avec une de ses filles qui était son portrait craché de jeunesse.

18.05    Toujours AIR FRANCE.. MEXICO n’a naturellement pas répondu au telex de Sao Paulo et en attendant je vais ndevoir payer nl’excédent sur BRASILIA - RIO. Je me demande si le fameux MCO servira un jour et ça va sérieusement gueuler à Paris à mon retour, car enfin, pourquoi ce MCO n’est il pas venu avec la troupe? AIR FRANCE fait des conneries et n’hésite pas à laisser le client en carafe à l’autre bout du monde. Bien mieux, c’est évidemment le client qui a tort. Vive notre compagnie nationale. Je n’ose imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas eu des dololars en espèces. Autre connrie de Paris: pourquoi le MCO attendu est il à MON nom et pas à celui de quelqu’un faisant sûrement toute la tournée. Il se trouve que Schnerb accompagnant toute la tournée et sans doute même jusqu’à MONTEVIDEO, j’envisage de rentrer de RIO. En serai je empêché par ceMCO à la con?
A midi, des amis de la réception d’hier me conduisent à une “ville satellite” à 3/4 d’heure de route de BRASILIA. C’est l’envers du décor: de vastes “avenues” non asphaltées; faites de terre rouge bosselée et de chaque côté des “maisons” carrées d’une seule pièce sans confort, où s’entassent les familles des pauvres qui sont au service des princes de la capitale
En fait il y a une hiérarchie: telle ville est faite de baraques de planches construites par les habitants eux-même. Certains sont sur leur terrain illégalement alors ,de temps en temps, l’armée vient et rase tout. Telle autre est le fruit du travail d’un promoteur. Ceux là ont droit à quelque chose de plus dur. Il y a aussi une ville avec des maisons à un étage et des jardinets La terre retient l’eau et quand il pleut, le spectacle est parait il effrayant.L’après midi, je dors. Au théâtre, ça se ponte. Le soir la salle est pleine et le succès est beau.

Le paiement de la note de l’hôtel Nacional est interminable et laborieux. Plusieurs artistes se sentent escroqués. J’essaye de leur fourguer des cruzeiros, difficiles à changer en avances cachets mais ça ne plaît pas: ils flairent le trafic et préfèrent se faire entuber par l’hôtel qui leur prend des dollars à un taux scandaleux.
L’avion a deux heures de retard. Drame le soir, parce que Maria ne vient pas à la réception du Consul général à laquelle assiste l’Ambassadeur. La consulesse est assez gratinée:” nous avons vraiment de la chance avec nos postes” dit-elle “ avant nous étions en Grèce, à présent au Brésil. Rien que des pays merveilleux!” . Ce sont en effet l’un et l’autre des dictatures militaires charmantes!
Le nouveau Conseiller Culturel, un nommé Vergèz, qui vient de passer 7 ans à Madagascar, 15 jours en France, et qui débarque convaincu de ...bien posséder sa “matière”, est un technocrate au parler libéral mais qui nous sort qu’ UN PEUPLE N’EST PAS MALHEUREUX “QUAND IL NE SAIT PAS QU’IL N’EST PAS LIBRE”
Le seul côté positif de la soirée passée dans ce joli monde est que Claude Aufaure se fait un attaché commercial moustachu à la peau molle qui ne m’aurait pas plu.
Je fais exprès de manger le poulet froid avec mes doigts.
L’Ambassadeur cause pendant une heure avec Gisèle Sallin et trouve la jeunesse française charmante.Il ne l’avait pas projeté, mais il viendra voir BAJAZET demain.
Parait il qu’on joue pour les bonnes oeuvres du lycée français au tarif de 100 cruzeiros (75 Frs) la place. Il y a des acteurs qui font des réflexions, mais moi je leur rétorque que quand on fait une tournée officielle française, il ne faut pas s’attendre à ce que ce soit “populaire” partout. Ils disent qu’ils vont jouer devant des cons  et je leur dis que c’est sûr, mais que quand on participe à des spectacles “élitaires”, il est normal qu’il y ait de temps à autre erreur d’élite.
Et puis qu’est ce qu’ils croient que soit ce fameux public d’Amérique du Sud épris de notre culture? Ont ils l’impression que ce peuple misérable, exploité, opprimé, abêti et ignorant gouterait BAJAZET dans la mise en scène de Gillibert? Il est évident qu’on est ici pour les possédants, les dirigeants, les oppresseurs.C’est pour eux que la France paye 22.000.000 de subvention et bientôt des centaines de millions pour les 160 danseurs de l’Opéra de Paris! Qu’est ce que ça veut dire,cette hypocrisie?
Maria, à qui on rapportait cette conversation “animée” disait que la troupe devrait montrer son cul à ces bien vêtus, bien logés, bien nourris. Voire: A 2.000 Frs de cachet, faut savoir si le cul de Maria serait apprécié par des gens qui se dérangent pour ses bêlements.

20.05    Comme ces lignes le laissent peut-être subodorer, cette tournée commence à m’emmerder vraîment. Je n’ai aucun langage avec cette équipe et je passe le plus d’heures possibles seul. ALORS JE DÉCIDE DE RENTRER DEMAIN.
Je fais réserver ma place sur le VARIG de 23h30 (je ne veux plus entendre parler d’AIR FRANCE). Je me prends Schnerb sous le bras et on va voir ensemble le directeur de notre brillante compagnie d’aviation à Rio (à cause du MCO à mon nom). Ainsi accompagné, je ne suis plus un client ordinaire, alors aussitôt c’est “mais oui cher Monsieur, on va arranger ça” Dégueulasse! L’agence “BON VOYAGE” dirigée par “Ariel père et fils” règle les autres problèmes : (Tonia va à New-York après Montevideo, Claude à Londres, Mischa à Genève, du tout venant, quoi!)
Ambassade d’Uruguay pour Maria. Il faudra qu’elle appose sur le visa l’empreinte de son pouce droit, mais à part ça l’accueil est très aimable.
Bref, je ne vais laisser derrière moi, Schnerb ayant confirmé qu’il irait à Montevideo, qu’un seul problème: le pied farouche de Maria, qui dure. Bon! qu’y puis-je? Je ne verrai pas les refus de réceptions à Sao Paulo et à Montevideo. De l’air! de l’air! et vivement Paris et ce que j’ y aime!
Le soir le spectacle est archi-mondain comme prévu. Il y a en plus une tombola à l’’entr’acte!
Je songe que les marteaux piqueurs qui opèrent sous mes fenêtres à, l’hôtel Gloria vont me réveiller à 7h00 comme hier. Je vais me coucher après une croûte rapide dans le quartier des putes, le seul un peu animé dans un Rio désert à 23h00.

21.05    Je me réveille avec quelqu’inquiétude: la troupe ne sait pas encore ma décision. Et si Maria allait me faire un cirque? Mais non, elle a l’air d’aller mieux. Hier elle faisait la gueule et toute la troçupe avec elle. Aujourd’hui à son réveil (13 heures) elle est souriante. D’ailleurs elle a un nouveau sujet de réflexion: Montevideo demande une deuxième représentation, le Dimanche à 18 heures.Tonia n’est pas d’accord (je vous demnde un peu!). Les autres le sont. Maria veut réserver sa réponse jusqu’à la deuxième à Sao Paulo.J’imagine les interminables palabres qui vont s’en suivre demain, le problème du déjeuner sur invitation de l’Alliance Française, celui de la conférence de presse qui est prévue ... et qu’il va falloir les dorlotter et les plaindre parce qu’ils jouent deux fois après demain. Je rêve à Anne Marie payant sa note à l’hotel et revendiquant hargneusement qu’on lui montre les beautés des villes traversées. Je pense aux soupirs probables engendrés par le fait que l’avion pour Sao Paulo part à 12h00. Schnerb avait prévu 11h00. J’ai fait repousser de moi-même ... et je m’en fopusn de leurs petits problèmes.
Je me marre quand même quand Tonia, la réac type, me dit qu’elle ne se sent pas bien au Brésil. Elle (et eux) ne comprennent pas pourquoi  ce peuple est si mou au travail, si avide de pourboires, si brutal dans sa conduite automobile (un piéton fauché, c’est connu que le véhicule coupable ne s’arrête pas. Traverser la rue est une épopée), si lent à servir, si “voleur”, si absent! Mais allez donc leur expliquer (surtout à elle) que le “système” et la dictature y sont pour quelque chose.
Malheur aux pauvres d’argent car ils deviennent pauvres d’esprit
là où les riches ont tellement agrandi les trous des aiguilles qu’ils les traversent sans peine
se servant des pointes pour juguler les désobéissants à LEUR ORDRE, à LEURS LOIS.
La race des seigneurs ne brille pas pour autant: arrogante,sûre d’elle, ventripotente et affairiste, elle n’a pas le côté “sympathique” des arrivés de vieille date. Tout ça sent le parvenu et manque d’aisance.
Je passe ma journée à faire mes comptes avec Schnerb. Je trouve nos “frais” lourds, mais je n’y peux rien. On parle d’avenir. J’ai assez bien accroché avec ce type là qui est plutôt marrant avec une femme dans chaque port et une légitime qui réside à Rio. Je lui glisse que j’espère bien que cette affaire là ne sera pas la dernière. A ce propos la documentation de Dominique Houdart n’est pas encore arrivée. On reparle du CYRANO de Denis Lhorca.
Le rapport sur BAJAZET sera bon. La formule légère pour les transports est appréciée. Et la tenue du spectacle ( dont je doisdire qu’elle ne s’est jamais relâchée tant au niveau technique grâce à Molliens qui est un très bon régisseur, et à Angèle, qui s’est révélée plus compétente que je ne l’aurais cru, qu’à celui des acteurs, une fois récupérée une certaine confiance dans le spectacle qu’ils n’avaient pas en débarquant) a fait novation.
A l’heure de frêter mon taxi pour aller à l’aéroport, des foules de jeunes s’engouffrent dans le théâtre. Schnerb ne peut pas m’accompagner car il craint des problèmes avec ceux qui ne trouveront pas de place.
Aussi surprenant que ce soit, l’affaire est positive. Je n’en monte pas moins dans mon taxi avec une joie profonde. Ca fait un mois jour pour jour que je suis parti, presqu’à la mêmeheure.Le vol VARIG a un gros avantage: il est direct en 11heures de vol.

FIN DE L’ENTR’ACTE

Tous comptes faits, je n’ai pas repris le boulot tout de suite et je suis allé me re-sourcer à Belle-Isle pendant presqu’un mois. Comme je l’ai déjà dit ’île est merveilleuse au mois de Juin, il n’y a personne et  des fleurs multicolores partout.  

 J’ai donc perdu le contact avec NOTRE théâtre   deux mois durant

Pendant ce temps là ...

8 Juin 1974     Jacques Chirac, nommé premier ministre par le nouveau Président de la République Valery Giscard d’Estaing désigne Michel Guy comme secrétaire d’état à la Culture.
   
20.06    À mon retour, la première chose que j’ai vue a été Copi dans un machin où il est tout nu, peint en vert, perché sur des escarpins et où il dit “Allo Linda” tout le temps. Ce LORETTA STRONG qui raconte un double voyage interplanétaire (Linda est, si j’ai bien compris dans un autre astronef), et où Copi joue moins qu’il n’est lui-même -ce qui distrait ses intimes-, m’a paru être très décadent, très signifiant de notre propre décomposition. L’image de la sallede “générale” était presque aussi surprenante que celle du “spectacle”.

Reste que ce fut une soirée inoubliable. Copi, sans doute drogué à mort, ne savait plus un mot de son texte et dans mon souvenir, même si 50 ans après je maintiens  le mot de “décadence” c’est celui ,de “pathétique” que j’ai envie de prononcer. Car toute cette salle que je décris en termes péjoratifs était composée de gens qui aimaient beaucoup Copi. Et moi-même, je ne m’en rendais peut-être pas compte, je l’aimais beaucoup. “Décadence” oui, mais incroyablement signifiante d’une révolte profonde allant jusqu’au bout d’elle même. Au bout de trois quart d’heure, le directeur de la Gaîté Montparnasse a ordonné qu’on ferme le rideau d’avant scène. Je me suis retrouvé sur le trottoir avec Alain Crombecque.(qui était, je crois, producteur plus ou moins). Nous étions émus. Avec le recul, je mesure que cet échec, car c’en était un à part entière, allait beaucoup plus loin que l’apparence. Un peu comme si ce LORETTA STRONG  avait porté en soi le signe de la destinée de notre planète

BREF SURVOL D’UNE FIN DE SAISON

    Beaucoup plus sain, mais plus vétuste de forme, impeccable mais n’apportant esthétiquement rien de neuf, monté à grands frais (ce qui n’était peut-être pas indispensable et sort quelque peu insolent venant du superprivilégié TNP), PAR DESSUS BORD de Vinaver réalisé par Planchon m’a paru illustrer des tendances contestatrices de notre système économique dignes d’une moue de Lerminier du genre “tout le monde sait ça”, mais enfin on ne dénoncera jamais assez le marketing, et le choix du papier hygiénique est assez dérisoire pour avoir valeur exemplaire.
   
LOCOS par le Théâtre de l’Épée de Bois, est une recherche ésotérique sans aucun contenu visible où l’on voit des pauvres hères souffrir une heure durant sur un sol fait de sciure de bois. La démarche est sans doute jouissive au niveau du “travail” pour les artistes, mais elle n’apporte rien au spectateur, dont je m’étonne que des critiques jugent qu’ils puissent être frappés de terreur.
   
LE JOUR DE LA DOMINANTE de René Escudier, par le théâtre éclaté d’Annecy, enfin, m’a déçu de la part de cette troupe que je ne connaissais pas et qui m’a paru avec cette oeuvre
contestatrice, mais sage et de forme désuète, être fort en deça de ce que je croyais au plan du combat politique.
    Du moins l’anecdote de cette pièce est-elle amusante puisqu’elle montre une vieille bourgeoise qui un jour décide de “s’arrêter” et de feindre la paralysie des jambes. Elle résiste à sa famille (bourgeoise) et aux médecins de la clinique pour riches aliénés où on l’a enfermée, ayant pour compagne de chambre une charmante dingue authentique qui poursuit somme après somme un inatteignable rêve, tandis que dans le jardin s’amusent une petite fille érotique, un enfant d’ouvrier et un fils de PDG d’où il ressort que dès la prime jeunesse, l’homme est marqué par sa classe sociale. Doucement dénonciatrice et gentiment signifiante, la pièce n’est pas très bien construite. Elle est vieillote et aurait pu être écrite il y a 20 ans. Je me suis un peu ennuyé.
   
J’ai aussi vu au VRAI CHIC PARISIEN un rerighting de MAÎTRE ET SERVITEUR intitulé GRAND COMBAT où l’aspect Boxe du spectacle est gonflé par rapport au jeu intellectuel d’antan et au Café d’Edgar une gentille pièce de Marc Moro : les Petites Filles Modules. C’est gentil et sans envergure, mais se laisse voir avec plaisir.
   
Sur le “marché”, le Grand Magic Circus triomphe à la Gare d’Orsay avec FROM MOÏSES TO MAO et il semblerait, si j’en juge par l’énorme affluence, que la désaffection des jeunes foules à cette troupe ne soit pas pour demain.

    Il y a aussi plein de jeunes équipes qui se produisent ici et là, mais j’avoue que j’ai un poil dans la main, et surtout, je n’ai pas l’impression que quoi que ce soit fasse novation. La machine semble tourner sur elle-même.

Je vais aller faire un tour au festival d’AVIGNON


FESTIVAL d’AVIGNON 2004

15.07

Marcel Maréchal ouvre le feu avec HOLDERLIN de Peter Weiss. C’est un gros machin de 3h40 pavé de bonnes intentions et alourdi de pesanteur germanique.Le dispositif scénique d’Angéniol a, de son côté,le gigantisme cher aux privilégiés du régime. Aussi les changements constituent t’ils un spectacle à eux tout seuls.
Clément Harari, qui incarne Goethe (ce qui montre l’humour de Maréchal) disait qu’on pourrait aisément couper 50 minutes, rien qu’en supprimant le rôle de Pierre Tabbar qui joue un espèce de conteur brechtien en chantonnant des couplets qui paraphrasent avant les scènes ce qui va se passer dedans. On pourrait aussi alléger beaucoup dans les moments poëtiques dont certains sont interminables. On décroche vraîment souvent durant cette soirée.
Tout ceci, je ne l’écrirais pas si j’avais une critique à rédiger, car les professionnels de la plume se chargeront de la besogne, en insistant sur ces côtés négatifs, tout bonnement parce que le contenu est dérangeant, la démarche courageuse, et que, n’est ce pas, comme chacun sait, ça ne se fait pas d’attaquer de front à des niveaux qui obligeraient le chroniqueur à avouer par écrit qu’il est de droite!
Car la pièce est belle et elle est bien servie. Elle m’a donné envie de faire connaissance avec ce Holderlin historique que je n’ai jamais lu, qui a aimé la révolution française en même temps de Hegel, Goethe, Schiller et quelques autres étudiants illustres de sa génération. Mais lui n’en n’a pas trahi l’idée, n’est pas devenu un adepte du “réformisme” prudent et progressif, n’a pas accepté de postes lucratifs définitivement aliénants, et est devenu fou, puis très diminué, face à la trahison de l’histoire, blessé par l’incapacité ou le non désir des hommes à se transformer, enfoncé dans sa solitude au milieu d’un monde refusant son langage.
Langage romantique souligné par de la musique romantique, et teinté dans la bouche de Maréchal d’une jolie nuance distanciée qui va s’accentuant jusqu’à la scène finale qui imagine Marx très dandy venant rendre visite au vieillard insoumis, intraitable et goguenard, réfugié dans la gaudriole et la pirouette.
Mon ami D’Abzac, qui a de la culture, chuchottait partout que Maréchal n’avait rien compris au personnage d’Holderlin. Il brillait aisément car apparemment tous ses interlocuteurs étaient des néophytes en la matière. Georges Lerminier avait compris que les allemands avaient des comptes à règler avec eux-mêmes, et la pièce montre en effet comment  par des glissements de pensée erronés la révolution française a pu engendrer les ferments de l’idée Nazie (mais comme chacun sait de tels glissements sont impensables en France).
Micheline Rozan a failli tomber de l’escalier du Palais des Papes tant elle était en colère d’être venue de Paris exprès pour se voir infliger cette leçon inutile. Les Bourseillers sont partis à l’entr’acte, mais Jean Pierre Bisson qui les accompagnait s’est bien gardé d’en faire autant, et il s’est précipité en coulisse (pour féliciter) à la fin. Marcabru et Dominique Nores tiraient la gueule.
Bien sûr! mais les jeunes ont fait une ovation aux acteurs après avoir avalé sans piper ces 3 heures quarante et une intervention de Mouna à l’entr’acte est tombée à faux pare que, sous son couvert  historique et malgré ses défauts, ce spectacle est fondamentalement actuel, ce que d’ailleurs souligne Maréchal par un petit discours au moment des saluts, un peu mélancolique et teinté de bonhomie sans doute feinte, disant que ceux qui ruent dans les brancards de la société n’ont pas fini de s’y casser les dents. Il appelle cependant à ruer encore. Evidemment on aimerait que ce soit plus directement et plus vigoureusement, mais ne soyons pas si difficiles: un homme dans la position de Maréchal ne peut sûrement pas aller plus loin dans la contestation:déjà, avec cette oeuvre trop écrite, trop structurée, réfugiée dans l’alibi le l’histoire, il s’est sûrement mis en danger. On doit donc le soutenir.

16.07        Le brave, courageux, sérieux Dominique Houdart montre cette année LE ROI SE MEURT de Ionesco avec des comédiens austèrement vêtus de noir aux visages découverts, maniant avec effort des “formes” qui sont belles, signifiantes,et dans l’esprit de l’oeuvre, mais qui ont le défaut de n’être point “animées”. Une fois qu’on a contemplé pendant cinq minutes le tableau offert, qui ne se modifiera guère au long des 90 minutes du spectacle malgré quelques déplacements lents et pesants des personnages, l’uniformité des tons ne modifiant jamais l’image d’ensemble offerte à l’oeil, on peut sans inconvénient fermer les yeux et éouter le texte. Quand on les rouvre parfois, la tentation est de regarder les acteurs manipulateurs qui jouent la pièce à vue, plutôt que ces “marionnettes” qu’on enverrait volontiers directement au musée rétrospectif où elles ne manqueront pas de finir.
cela dit, et les limites de l’entreprise étant éclatantes, il reste une oeuvre littéraire fort émouvante, de grande tenue et de fort désespoir, qui “passe” bien dans ce style de jeu figé: un discours sur la mort qui contient des pages sublîmes et amères, une réflexion sur la condition humaine qui -hors des lignes politiques car les dépassant - n’est en rien trahie par le propos de l’équipe.

17.07        Jose Valverde est un actif, honnête militant du Parti Communiste Français.
Aussi,quand il réalise un montage politique tel que CHILE VENCERA, est il dans son élément. Il nage comme un poisson dans la merde à dénoncer.Il le fait avec une spontanéîté qui force l’adhésion. Le contenu prime la forme, mais le talent et le métier du réalisateur font que l’Art suit vraîment. Pourtant c’est la cause qui est servie par l’artiste et non pas l’artiste qui se sert de la cause comme c’est malheureusement trop souvent le cas ailleurs.
CHILE VENCERA nous parle pendant deux heures du Chili, mais ne ressort pas - et c’est son grand mérite - comme une vigoureuse dénonciation de ce qui se passe chez les autres. L’analogie des situations fait qu’on pense France presque tout le temps, et qu’on frémit tant éclate l’effrayante simplicité du jeu capitaliste international qui, selon les continents et les moments de l’histoire choisit ici ou là telle ou telle méthode pour asseoir ses profits.
Devons nous nous réjouir, au nom de l’espoir d’arriver peut être à faire la révolution un jour, d’avoir la chance de vivre dans un pays où il parait plus payant au maîtres de la moitié du globe, de laisser aux gens un espace de liberté, plutôt que d’employer la force brutale?
Valverde dit des choses simples, mais ces choses simples, seul un esprit politisé peut savoir les dire aussi évidemment.
Maître Baëlde, qui n’est pas de gauche, et qui assistait au spectacle sur mon flanc droit, a dit que c’était un “remarquable travail”. Voilà qui prouve l’efficacité de l’entreprise qui d’ailleurs, dès la seconde en Avignon faisait salle comble.
A mon avis, la voie de Valverde est là, dans des spectacles de combat, car il y est authentique et lui-même. Il perd son temps et son crédit à penser à donner de l’art “populaire” aux populations de Saint Denis qui s’en fouttent. Ses LOCANDIERA et RUY BLAS le minimisent par rapport à ses confrères souvent moins talentueux, moins scrupuleux, qui se servent de leurs tribunes périphériques à des fins bien parisiennes, au lieu de servir leurs publics.
Ces publics, veulent ils être servis en “culture bourgeoise”? Là est la question: n’y a t’il pas pour le “camarade” Valverde une mission plus essentielle à accomplir sur le plan national?

18-07-74    La démarche de Gérard Gélas me paraît de plus en plus désabusée, mélancolique, voire mystique, et la leçon que j’ai tirée de sa belle DÉESSE D’OR, c’est que le bonheur est inatteignable dans ce monde dont les hommes ont fait un supermarché, mais qu’il existe peut-être un autre monde après la mort qui... où... enfin il faudrait voir... peut-être... On ne peut guère se nourrir que de cet espoir-là! Suivez mon regard... D’ici à ce que dans deux ou trois spectacles on dise vraiment la messe dans la chapelle du Chêne Noir il n’y a que quelques pas à franchir, et je ne serais pas surpris que les bouillants gauchistes intraitables (et d’entrée de jeu jansénistes) de naguère, se muent en militants vibrants de la jeunesse chrétienne, à moins que ce ne soit en adeptes résignés de quelque religion orientale.
    Remarquez bien qu’ici, on ne parle pas encore de Dieu, mais ça ne saurait tarder, puisqu’on se tourne vers un au-delà rêvé et idéal opposé au présent fabriqué par les hommes qui se sont détournés des merveilles de la nature. Cet au delà est figuré par une danseuse en tutu qui tournoie joliment et dont le rêveur est amoureux (mais elle disparaît toujours au moment où il va l’étreindre) et par trois vieilles qui signifient les vertus du passé bafoué par les maîtres sataniques de notre univers. Le nom de Satan n’est pas non plus prononcé, mais enfin, cette putain qui ne lâche pas d’une semelle le désespéré lucide en quête d’une autre vie, lui ressemble bougrement.
    Curieux. Curieux vraiment que Gélas se détourne à ce point du positif, lui qui dans les combats pour que change la condition humaine était toujours au premier rang. Curieux qu’il semble ainsi démissionnaire. Et pas exaltant pour moi qui entend continuer à croire en l’homme malgré les clameurs désabusées inspirées aux idéalistes de CE monde par ceux qui ont intérêt à ce que l’ordre des choses se perpétue.
    Cela dit, le spectacle est beau, moins prenant que MISS MADONA mais bien rythmé, souligné par une musique permanente qui est enregistrée et qui fige le spectacle immuablement. Riche en effets sonores et en tableaux esthétiques. La jeunesse présente a bien applaudi, mais ce n’était pas l’enthousiasme. Comment cela pourrait-il l’être quand on lui tient un tel langage?

 COMMENTAIRE

 éternelle tentation des Pouvoirs
quels qu’ils soient:
mettre la culture à leur service.
Mais les méthodes varient
Donc, depuis Mai, la France a un nouveau Président de la République, Valery Giscard d’Estaing.C’est un homme de droite, certes, mais au style alerte et manoeuvrier subtil. Au cours des  années qui vont venir, d’importantes avancées viendront modifier le paysage de la société, sans toutefois, évidemment aliéner l’essentiel, c’est à dire le Capitalisme Roi.
Après le brutal Druon, un nouveau Ministre de la Culture est arrivé avec un look“sans chemise et sans pantalon”. En Avignon, il réside à la Magnaneraie et tient conseils en slip sur les bords de la piscine. Il, s’affiche ouvertement et sans complexe homosexuel Il vient du monde du spectacle. 

Il faut rendre hommage à l’extrême habileté de Michel Guy. En procédant spectaculairement à quelques déplacements de personnalités, il provoque des prises de positions vigoureuses en faveur des évincés, suscite des commentaires sur qui est qui, ce qu’il va faire et d’où il vient, et pendant ce temps-là la seule chose réellement réformatrice de sa “réorganisation” ne fait l’objet d’aucune exégèse. Le “réseau national d’abonnement”, titre qui recouvre celui (moins adroit) employé récemment d’”impresario d’État”, “l’office de diffusion” qui “fonctionnera en collaboration avec l’ATAC” va se mettre discrètement en mouvement dans l’ombre et “quoiqu’il ne s’agisse pas de dirigisme, surtout pas” (je cite), on se retrouvera l’hiver prochain devoir compter avec un organisme qui aura l’exorbitant POUVOIR DE FERMER COMPLÈTEMENT LE MARCHÉ FRANçAIS aux troupes qu’il n’aura pas choisies. Car ne nous y trompons pas : il y a un plafond au dessus duquel ceux -quels qu’ils soient - qui achètent des spectacles sont incapables d’aller budgétairement. Il suffira à l’organisme en question de proposer à perte, (ce qu’il sera sûrement mis en mesure de faire par l’octroi d’une subvention spéciale) pour que ceux qui ne bénéficieront pas de la manne à dumping soient automatiquement écartés. Alors que la solution de liberté serait de doter les acheteurs potentiels de moyens accrus au niveau local, leur permettant d’inviter qui ils voudraient sans être jugulés par l’argent -ce qui donnerait à tous des chances égales face à un marché divers-, le moyen envisagé contraindra ceux qui voudront vivre à devoir plaire à cet unique dispensateur de survie qui pourra à sa guise décider de qui doit circuler dans notre pays ou pas.
Le vieux rêve CNDC (Centre national de diffusion Culturelle) de Rouvet sera concrétisé sous Giscard alors qu’une levée de boucliers l’avait empêché de se réaliser sous De Gaulle!  L’ATAC, association technique d’action culturelle en devint la version édulcorée dont la principale tâche fut d’éditer un bulletin relatant les faits et gestes des privilégiés du système
lI va sans dire que cette structure nous menace directement Monique Bertin et moi, mais derrière nous aussi tous les créateurs quels qu’ils soient parce qu’ils seront à la merci d’un sélectionneur unique, qui aura SES goûts, SES options politiques et esthétiques. “Ce ne sera pas du dirigisme”! Voire! Comment fera-t-il, ce sélectionneur d’état, pour CHOISIR avec une constante JUSTICE ceux qui auront le droit de vivre et ceux qui ne pourront que crever? -Vous me direz : “Mais vous? Que faites vous d’autre? Vous aussi choisissez, et n’être pas sur vos listes pour une jeune troupe, ce n’est pas bon!” NON! Ce n’est pas grave, car
1°- nous ne sommes pas les seuls vendeurs,
2°- Nous nous adressons à une pluralité d’acheteurs potentiels qui tous sont coërcitifs, MAIS seulement à un niveau local, ce qui laisse leurs chances de survie aux troupes, quelles qu’elles soient.
    Bien sûr, la tentation qu’il y ait plus d’ordre dans les tournées chatouille, et sur le coup on râle lorsqu’on constate que Châlon, Mâcon, Lyon, Valence, Privas, Arles, Avignon, Nîmes, Marseille et Nice n’arrivent pas à se mettre d’accord sur un titre à des dates logiquement cohérentes. MAIS BON DIEU TANT MIEUX! Je ne suis pas pour l’économie libérale capitaliste. Mais comme on n’a pas fait la Révolution, c’est dans ce système qu’on vit. Toute mise en place de structure “coordinatrice” doit donc être combattue, car au delà des hommes momentanément en place, elle a EN SOI son contenu politique. Si Michel Guy veut vraiment sincèrement aider les troupes qui font la queue à progresser, qu’il dote donc de moyens décents TOUTES les structures d’accueil, qu’il oblige son secteur public (sur lequel je ne lui conteste pas le contrôle puisqu’il s’agit d’hommes qui ont accepté le contrat de l’État), à renoncer à la pratique de la concurrence déloyale (ce qui serait facile par une vigilance plus grande des inspecteurs financiers), qu’il aide par des subventions à la création, les troupes qu’il aimera à produire des nouveautés, MAIS qu’il laisse jouer le jeu de la libre concurrence au niveau de l’offre et de la demande.
Sinon, le sens de son action portera un nom, et ce nom c’est le FASCISME.

Re-COMMENTAIRE –celui là a-posteriori

A la relecture je ne peux pas m’empêcher de trouver ce commentaire un peu confus. Je ne pense pas que 40 ans plus tard je le rédigerais à l’identique.
Quoiqu’il en soit, C’est Philippe Tiry qui a été choisi pour diriger le nouvel organisme : ONDA “OFFICE NATIONAL DE DIFFUSION ARTISTIQUE”. A priori le titre était sans ambiguité
J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer ce personnage qui fut tout au long de sa carrière un ami. Je l’avais connu administrateur de Fernand Voiturin au théâtre des Noctambules, puis de la Compagnie Fabbri. C’est avec Fabbri qu’il était entré dans l’institution quand ce dernier avait été nommé à la direction d’un centre dramatique à Aix en Provence qu’il n’honorait de sa présence que rarement. Il avait ensuite été directeur de la Maison de la Culture d’Amiens
A malin malin et demi! je viens d’évoquer la stratégie du Ministre. Le nommé a su tout de suite qu’il serait très impopulaire s’il créait une structure directement opérationnelle. Il l’a donc infléchie dans le sens d’un organisme de conseils doté d’un budget lui permettant d’aider certaines structures locales moins riches que d’autres à acquérir des spectacles autrement inatteignables pour elles. Sous son impulsion, et je crois bien pour le déplaisir du Ministre qui a, il faut bien le dire, été roulé, l’ONDA est devenu un lieu de rendez-vous de beaucoup de compagnies et de programmateurs. Philippe Tiry avait le sens de la convivialité. Il aimait tenir table ouverte chaque jour de 13h00 à ... disons 14h30

Re-re COMMENTAIRE

Les années ont passé. Le « libéralisme » est devenu triomphant mais jamais la France n’a engrangé autant de fonctionnaires imbus de dirigisme. Momentanément il n’y a pas encore d’enreprise d’état pour gérer la programmation des structures françaises. Mais il n’en va pas de même pour l’exportation : La dernière anecdote en date est la transformation de l’A.F.A.A. en CULTURE France  ce qui signifie pour les étrangers qu’il n’y a qu’une culture exportable depuis notre Pays. La culture officiellement agréée.

FIN DE  COMMENTAIRES

Cependant ce cru 1974 du festival programmé par Paul Puaux, ne m‘a pas laissé de grands souvenirs si ce n’est que Lucien Attoun avec son THÉÂTRE OUVERT  semblait y devenir incontournable.

 28-07-74    La compagnie du Bois Lacté de Stephan Meldegg joue LE FLÉAU DES MERS, mélodrame parodique replacé dans le contexte des régimes politiques qui se sont succédés en France de CHARLES X à la Commune, IN Festival, ce qui lui donne accès au théâtre municipal, mais surprend car la qualité du spectacle n’a rien d’exceptionnelle, son originalité n’est pas fantastique, son message point nouveau, bref c’est une honnête pas mauvaise réalisation qui à mon avis ne fera pas un rond à Paris et qui n’apporte rien dans une compétition comme celle-ci. Cela dit, ça se laisse agréablement regarder et entendre et c’est joué avec entrain par une troupe qui chante correctement en play back.

29-07-74    La présence du Théâtre Populaire de Lorraine de Jacques Kraemer dans le Festival, me paraît par contre fort justifiée et j’ai été assez séduit par CE RETOUR DU GRAULY que j’ai vu au Cloître des Carmes sans éprouver la moindre sensation de longueur. Car Kraemer a l’art de la transposition LISIBLE et il utilise très joliment le conte issu de l’imagerie populaire messine pour dénoncer comment ceux qui prétendent lutter contre la pollution, la guerre, le crime et l’exploitation de l’homme sont en vérité ceux qui en sous main commandent à ses instruments d’oppression. Tout y passe, gentiment, dans la bonne humeur, et le Grauly combattu par un espèce de super 007 au service des capitalistes messins n’est autre que le détective lui-même qui se repaîtra à la fin de la délectable vision de Metz détruit par le général du coin et qu’il fallait détruire parce que le peuple allait renverser le Pouvoir en place. C’est un conte exemplaire mais le didactique n’y est point apparent et la moralité se tire toute seule. Un style de jeu très particulier, appuyé, exagéré mais pas lourd, caricatural mais pas gros, achève de conférer à cette soirée pas comme les autres un petit air concernant. Je pense qu’en Lorraine, où l’exotisme ressenti en Avignon ne joue pas et où les allusions aux personnalités locales doivent sauter aux yeux, surtout pour des spectateurs ayant déjà vu LA FARCE DU GRAULY jouée précédemment, le spectacle doit être percutant et utile.

30-07-74    Il paraît que le théâtre éclaté va éclater faute de moyens de survivre. C’est dommage, mais SOLDATS, que j’ai vu à 18h à Champfleury, m’a paru exemplaire de ce qu’il ne faut pas faire tout comme J’AI CONFIANCE DANS LA JUSTICE DE MON PAYS que j’ai revu dans les jardins de la fac de sciences le soir, m’a semblé exactement ce que j’espère et attends d’un théâtre militant, C’EST-À-DIRE qu’il me concerne, qu’il ne soit pas chiant, m’émeuve, m’indigne et me fasse rire, en somme soit un spectacle qui m’accroche et par sa forme et par son message.
Or, l’exposé romancé en bandes dessinées d’une grève de la UNITED FRUITS, sans rupture de ton, donc ronronnant; historiquement situé en 1928 donc il y a très longtemps, vraiment je m’en fous.
En plus, ô théâtre éclaté, à écouter la morale de ton spectacle, on pourrait croire qu’aujourd’hui les ouvriers de la UNITED FRUITS ont conquis leur droit au travail bien payé dans des conditions décentes. Alors Merde, quoi! On frise l’imposture.
Pourquoi, camarades, n’avez-vous pas pondu un petit postlude dénonçant le fait que depuis 46 ans rien n’a changé dans cette partie du monde?
Cela dit, SOLDATS monté avec plus de talent aurait pu être intéressant car le vrai sujet montre comment les Pouvoirs font de paysans des soldats qui tireront sur leurs frères. Évidemment ça, c’est concernant, mais ça le serait davantage si les soldats choisis étaient des CRS de 1974 en France.

31-07-74    Vu LA NUIT DES PLEINS POUVOIRS de Téphany monté par Meyrand à Benoît XII. Le Centre Dramatique de Reims dont l’administrateur est Téphany a acheté 10 représentations de ce spectacle pour une somme de 80.000 Frs.  Je ne commenterai pas    Médiocrité est le mot qui définit l’entreprise qui pue le vieux par tous ses pores, quoique ses intentions soient bonnes. Pauvre Rémois.

31-07-74    Écouté à Théâtre Ouvert la pièce de Michel Hermon : LE BOUT DU MONDE. Dans un univers semé de chausse trappes à l’antique, deux mecs dont l’un tuera l’autre à la fin, et qui m’ont paru grecs de costume et d’esprit, effectuent une longue marche en devisant poëtiquement et en exprimant des sentiments dont l’auteur seul doit connaître le sens. C’est élitaire. C’est inutile. La voixd’Hermon est étrange.

Publié dans histoire-du-theatre

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