17 janvier au 9 mars 1974

Publié le par André Gintzburger



Il y a un trou dans ces mémoires. Il manque les deux derniers mois de 1973.  En fait,  j’étais en tournée avec cette CELESTINE  que j’avais jugée sévèrement. Mais des contrats avaient été signés et il fallait les honorer. J’ai toujours essayé d’assurer un équilibre équitable entre mes rêves et mon métier de marchand. Mais l’erreur est humaine et je ne suis qu’un homme!. Et puis,il faut bien vivre. Et puis cette tournée était largement désirée par des décideurs de l’A.F.A.A. qui m’en confiaient la gestion comme une mission. Et puis il s’agissait de l’Amérique du Sud. Et puisGillibert était un ami. Maria Casares ne me mésistait pas. Vous trouverez plus tard sur ce blog un compte rendu de cette tournée qui ne manque pas de sel

Entretemps :

RETOUR À LA ROUTINE

17-01 -     J’aime beaucoup Claude Confortès. C’est un type sincère et il se dégage de ce qu’il fait une profonde humanité.
    On sait le sujet du MARATHON : trois toquards courent le Marathon Olympique. L’un est un vétéran, c’est sa dernière course et il le sait, l’autre est un “professionnel” qui connaît tous les trucs, toutes les “combines, et qui ne vise pas à gagner, mais à être classé, même dernier. Le troisième est un jeune cultivateur qui ne sait même pas courir, mais qui voudrait briller aux yeux des gens de son village. Unis dans la médiocrité, ils sont en queue de peloton, puis lâchés...
    Mais tous les autres se trompent d’itinéraires et ils se retrouvent miraculeusement en tête. Alors ils éclatent littéralement. Leurs meilleurs et leurs pires instincts se déchaînent. Ils tiennent à bout de bras leurs vies, ces vies qui sont, dit la chanson “un drôle de Marathon”. Inutile de dire qu’à force de musarder, de s'épancher sur eux-même, ils seront rattrapés et rejetés dans le néant après avoir vécu en rêve éveillé un monde où ils auraient pu faire ce qu’ils auraient voulu, quand ils l’auraient voulu, s’ils l’avaient voulu.
    On se marre évidemment beaucoup. Et puis on admire la performance : ces mecs-là, ils causent tout en courant pendant une bonne partie du spectacle et ils courent vraiment, et ils n’ont pas l’air essoufflés, ni crevés, sauf quand le texte l’exige.
    Chapeau! Il faut retenir le nom de ces athlètes : Confortès lui-même, Dominique Maurin et Charles Schmitt.
    On se réjouit aussi de voir que l’auteur n’a pas abandonné son esprit contestataire de “Je ne veux pas mourir idiot”. Le “sport” commercialisé sort vigoureusement égratigné de la représentation, mais pas seulement le sport.
    C’est tout le “système” qui est en cause, et si on ne rigole plus tellement sur la fin, c’est parce qu’on se sent atteint, concerné par tout ce que se disent ces trois minables qu’on voit physiquement se dégrader sous nos yeux. Confortès tourne ses regards vers l’avenir, et il ne voit rien. Il n’est pas le seul!
    Jean-Jacques Gautier était à deux fauteuils de moi. C’était merveille que de le voir “dérangé” par le contenu, comme par la forme du spectacle. Pas une seconde, il ne s’est laissé aliéner. Je l’ai vu exercer l’art du critique minute après minute, inatteignable et braqué parce qu’attaqué au niveau de la classe sociale qu’il “conseille” dans le FIGARO. La méchanceté se lisait dans ses réactions. Et le crayon en main, il notait les phrases qui moi me touchaient, rageur.
    Rarement, comme hier soir, j’ai compris à quel point ce type-là n’est pas un spectateur mais un juge imbu de sa toute Puissance. Quel danger!

18-01 -    Il y a du spectacle, c’est assez beau à voir et c’est monté soigneusement, mais qu’est-ce que ça veut dire, Bon Dieu, et quelle UTILITÉ cela a-t-il? Je parle de LA GROTTE D’ALI de Richard Demarcy. Il y a un bel apport de musique lyrique. Il y a des personnages qui vont et viennent et qui semblent mus par des motivations intenses (mais lesquelles?). C’est l’histoire d’Ali Baba commentée. (Mais de quel commentaire s’agit-il? Tout semble gratuit. Les gens se marrent quand un comédien cause ou baragouine anglais. Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle!). Effectivement, tout le monde a l’air de jouer quelque chose (mais quoi?). En ce moment précis, (21h50), les gens rigolent parce que Colin Harris sort (en anglais), une tapette, un poireau, et divers objets d’une même boîte à malices. Quel est le sens de cette série de gags?
    Maintenant (21h52) on fout un type à poil (slip gardé) et des mecs tournent autour de lui comme des anthropophages avant le festin. Colin nettoie l’intérieur d’un chausson avec un plumeau vert. Un acteur imite les oiseaux, les copains rient dans la salle.
    21h54 : le type dénudé se rhabille tandis qu’un autre fait du patin à roulettes. Un Arabe parle de “corruption” mais je ne saisi pas bien sa pensée.
21h55 : On met une cocarde tricolore, au type à poil qui s’est redéshabillé pendant qu’un type dit : “Souviens-toi, tout Pouvoir est pervers”. Là dessus, tout le monde se met des bandeaux sur les yeux et part à la recherche de la maison d’Ali” sur une musique rock. Voyage très pop au cours duquel les aveugles se mettent à revoir. Puis tout le monde décide sur une musique très HAIR de se “vêtir” et de se masquer, “ce qui sera un très grand plaisir”. Le “jeu” à l’État pur s’empare des protagonistes.
    22h03: Ca devient assez fou et la musique aide à ce qu’on marche. Puis Ali Baba offre poëtiquement des plumes à une jeune Anglaise qui lui offre bien volontiers l’hospitalité qu’il requiert. Fracas de moteurs divers. Bruits variés; du genre guerre. Il y a des morts. Les bruits durent. Un type démolit le mobilier.( Les autres sont par terre). Ali Baba en haut d’une échelle, tient la nana dans son bras... Bon, j’arrête là ce résumé. C’est un spectacle très onirique! Merci Lucien!

Quand même, je n’étais pas très sérieux. Pourquoi ce “merci Lucien” qui semble faire allusion à Attoun? Etait il le producteur? Et dans quel lieu cela se passait il? Qu’il it été le bailleur d’argent j’en doute. Mais qu’il ait été le promoteur de cette inutilité, en toute bonne foi bien parisienne,  j’en suis certain.

Peut –être faudrait  il que je développe mon parcours avec Lucien Attoun. Je n’entrerai pas dans les détails Je  dirai seulement que ce fut longtemps un ami et artistiquement un complice. A telle enseigne qu’un soir, à LA COUPOLE, il me proposa une certaine forme de collaboration que je refusai parce qu’il se réservait le choix des auteurs, des œuvres et des réalisateurs.  Ensuite les conceptions de nos rôles à jouer dans le monde du spectacle ont divergé.


20-01 -    Le THÉÂTRE DE L’UNITÉ ne progresse malheureusement pas. LE REVIZOR est un spectacle médiocre qui fleure son “amateur” et où l’on ne retrouve pas l’invention qui existait dans L’AVARE AND CO.
    Oh, on en causera de ce REVIZOR parce que c’est une nana qui le joue. Ca surprend, hein? D’une façon générale, Livchine a fait sa distribution sans tenir compte des sexes des acteurs de sa troupe. Vous allez me dire que c’est un “parti”. L’ennui, c’est que RIEN ne le justifie.
    Edith Rappeport interrogée, -parce que naturellement, je cherchais les motivations- m’a dit qu’il y avait dans la troupe, tant de garçons, tant de filles, qu’on n’avait pas les moyens de prendre des comédiens extérieurs et qu’on avait donc décidé de s’arranger entre soi. Faut-il souligner la gratuité extrême d’un tel choix, qui désarçonne et égare, et naturellement gêne. D’autant plus que le procédé n’est pas, si j’ose dire, assumé sexuellement. (Ils) et (elles) font ça, comme si de rien n’était, un brin honteusement. Heureusement que c’est une fille qui joue la jeune héritière du gouverneur. Ca donne un piquant homosexuel à l’idylle qu’elle noue avec le Revizor.
    À part cela la pièce est ce qu’elle est. Pour nous, elle sort anachronique, étrangère, éloignée, pas du tout concernante, alors qu’après tout, elle pourrait l’être. La dramaturgie n’a pas dû être très pensée, car enfin, la corruption n’est pas étrangère à notre système, les fonctionnaires qui contrôlent existent, le petit monde provincial décrit n’est pas si éloigné de celui qui règne à Romorantin ou à Bressuire!
    Alors? Le fils Acquard a fait un décor joli mais inutile. Une belle musique russe intervient comme les cheveux sur la soupe durant les noirs.
    Entreprise loupée donc! Et dire qu’il va sans doute s’en vendre...

... et que c’est moi qui vais m’en charger. Mais nuançons par rapport à ce que j’ai écrit  à propos de LA CELESTINE. J’avais une “histoire” avec le THEATRE de l’UNITÉ. il ne s’agissait pas avec Jacques Livchine de faire des “affaires” isolées, je veux dire d’attendre le succès pour que la vente soit aisée. Je le suivais y compris lorsque une de’ ses réalisations était plus faible. Cette “liaison” a duré très longtemps et même lorsqu’elle s’est achevée, j’ai continué à soutenir moralement cette équipe qui, au fil des années, a appris à n’avoir peur de rien et à ne jamais démissionner d’une certaine façon d’appréhender la VIE.

25-01 -    Je suis en principe plus ouvert à ce qui parle à la raison qu’à ce qui cause aux zones obscures de mon individu. Georges Bataille fonctionne dans l’inintelligible, dans un désert onirique inexprimable et tout au plus perçoit-on que sa quête est tournée vers un Dieu à qui il reproche des tas de choses. Philippe Adrien, en montant l’EXCÈS, n’a rien fait pour clarifier le propos, et s’il n’y avait pas le programme, il serait indétectable que le spectacle est découpé en 14 séquences qui portent des titres tels que “L’accouplement”, “Les guenilles”, “Le baiser”, etc...
    Et pourtant, cela fonctionne parce que c’est très beau à voir, incarné par des acteurs extrêmement présents dans leur lenteur figée à la Wilson, accompagné par une très saisissante musique d’un nommé Rosengart et par une bande sonore très bien faite. On fait pendant deux heures un voyage dans l’inconnaissable. pourquoi pas?

UN VOYAGE À STRASBOURG

26-01 -    J’arrive, et je lui dis bonjour. Et voilà qu’il m’engueule, parce que “c’est une honte”, je suis Alsacien, et je m’adresse à lui en français, c’est-à-dire dans la langue de l’occupant, du colonisateur. Moi, je bredouille, parce que n’est-ce pas , Alsacien, je le suis, d’origine, mais je suis né à Paris et c’est en 1871 que mes aïeux ont franchi le col de Schlucht, parce qu’ils préféraient vivre dans la France de la IIIème République plutôt que dans l’Allemagne des Bismarck et des Guillaume. Et puis, langue originelle pour langue originelle, moi, ce serait plutôt le yiddish que je devrais savoir et je le lui dis. Mais là, il me rétorque que les Juifs sont chez eux en Alsace, que c’est le pays où ils sont implantés depuis le plus longtemps, et que, s’il fallait à tout prix leur donner une terre à eux, ce n’est pas la Palestine qu’il aurait fallu choisir, mais l’Alsace!
    De toute façon, il me reproche de rester à Paris. Il faut rentrer dans sa patrie et lui, l’a fait. Il a abandonné une carrière mondaine pour aller s’installer dans un village nommé Eschenswiller. Il a renoncé à sa barbe hirsute et à ses cheveux gauchistes. Maintenant, c’est un grand gaillard blond et cravaté. En Alsace, on attache de l’importance à la tenue, et Ehni s’est mis au diapason. Cela dit, dans le village en question, il habite une maison très accueillante où l’on festoie souvent et les paysans du coin enlèvent bien poliment leur chapeau quand le “fada” (comment dit-on “fada” en alsacien?) leur explique, à eux, ce que cela signifie qu’être Alsacien. Dois-je ajouter qu’il gagne sa vie en écrivant des émissions pour la TV de Munich!
    Ce personnage de déraciné revenu à la terre, mais incapable de se “re-sourcer”, René Ehni l’a porté à la scène dans sa pièce L’AMIE ROSE, qui est créée au TNS, avec une lucidité qui lui fait honneur. Car “le Roi”, c’est vraiment Ehni, personnage factice d’auteur “gauchiste” à succès, “arrivé” à Paris au prix de trahisons diverses, au niveau de la langue et de la classe sociale. Le problème de la langue est spécifique à l’Alsace (qui est moins coupée de ses racines que la Bretagne, ou l’Occitanie, ou le Pays Basque, parce qu’il y a la TV allemande et que dans 92% des foyers c’est celle-là qu’on regarde), mais celui de la classe est universel, et JAMAIS je crois ne l’avoir vu poser au théâtre avec une telle puissance d’émotion. Car il ne s’agit pas ici de bourgeois d’un côté et de prolétaires de l’autre, incapables “par définition” de se comprendre et en lutte à mort “historiquement”, mais DES PARENTS restés au village et DES ENFANTS partis chercher fortune ailleurs, qui dans la littérature, qui dans le cul, qui dans l’immobilier. Et de par cette coupure, ILS NE SE RECONNAISSENT PLUS quand ils se retrouvent après des années et des années. En fait, L’AMIE ROSE montre comment on passe d’une classe à l’autre et comment ceux qui passent à l’échelon “supérieur” sont mal dans leurs peaux face à la sérénité de ceux qui demeurent, et comment ces derniers SEULS détiennent les clefs de ce qui sera peut-être un jour la Révolution. C’est important et malheureusement “original”. Belle mise en scène de Thamin. Un beau spectacle utile.

Il m’arrivait en ce temps là, sous le pseudonyme de patrice Destouches, d’écrire des articles pour le journal LIBERATION. Pas celui qui a été “sauvé” après un été de disparition par une transaction entre Serge July et le groupe Seydoux, mais celui dans lequel beaucoup de journalistes travaillaient à l’oeil parce qu’ils croyaient à la mission d’une feuille de gauche indépendante. le journal visait avant tout un public jeune. Il avait SON style qui agaçait beaucoup ma jeune compagne de l’époque surtout quand j’essayais de m’y conformer. Je crois amusant de publier ici le compte rendu que j’ai écrit pour ce LIBÉ disparu sur ce même L’AMIE ROSE:

“Je suis allé à Strasbourg et j’ai vu L’AMIE ROSE de René Ehni au TNS. Je vous le dis carrément: si vous avez la chance d’habiter l’Alsace ou l’occasion d’y passer ces jours ci, profitez de l’aubaine, car cette AMIE ROSE là, c’est quelque chose d’épatant et d’UTILE.
Oh! ce n’est pas jeune de forme.ça se passe sur la scène de la façon la plus traditionnelle du monde  entre des aqcteurs qui causent entre eux, et nous, on est assis dans nos fauteuils, et tout ce qu’on a à faire, c’est de regarder et d’écouter. En plus, ça n’est pas Brechtien, pas distancié du tout. C’est du théâtre sans théorie, écrit et joué avec le coeur. Et puis il y a des moments un peu intellectuels, ceux où l’auteur exprime son avis sur ses confrères en littérature, sur l’Académie, sur l’Alsace et sur l’impossibilité d’être efficace par le théâtre en matière bde contestation politique.
Mais quel pied, les enfants! A part les instants ci-dessus décrits, j’ai pleuré §tout le temps! et qu’est ce que ça peut être bon de pleurer lorsqu’on se rend compte qu’on chiale parce qu’on est touché, atteint profondément, concerné intimement, troublé utilement et dérangé dans ses stéréotypes
Parce que ce qu’il nous montre, René Ehni, c’est que la lutte des classes - eh oui, la fameuse lutte des classes -elle n’oppose pas nécessairement comme dans PUNTILA des gens que tout séparait d’entrée de jeu, issus d’extractions originellement fondamentalement inconciliables, mais possiblement des hommes et des femmes d’une même famille, nés de la même souche pauvre. Seulement les uns sontrestés “au Pays”.et sont devenus “prolétaires”, tandis que les autres sont allés chercher fortune ailleurs, l’ont trouvétiques efforts ée au prix de leur aliénation au “systèmpe” et sont DEVENUS les alliés objectifs des pâtrons des premiers. Et c’est bouleversant de voir à quel point  les uns et les aqutres NE SE COMPRENNENT PLUS, malgré l’amour mutuel qui survit et malgré de pathétiques efforts de rapprochements désormais impossibles. La leçon de la pièce, c’estv que le chemin qui mène à l’embourgeoisement  est sans retour. C’est un “devenu  bourgeois” qui vous le dit, avec un langage bourgeois: René Ehni qui s’eest campé lui-même dans un personnage et croyez moi, sans complaisance, voudrait se re-sourcer, mais en quittant l’Alsace il y a 20 ans pour aller faire à Paris une carrière mondaine de gauche, il a creusé le fossé derrière lui, et ce fossé, jamais nplus ilo ne pourra le combler.
Le particularisme alsacien permet d’accentuer l’exemplarité du proppos par l’utilisation EN PLUS de la barrière des langues. C’est anecdotique et, de toute manière, le problème alsacien n’’est pas traité ici. Peu importe.”

Cet article n’a pas plus du tout à certains lecteurs. J’ai reçu au journal un abondant courrier d’insultes.

DE NOUVEAU PARIS ET QUELQUES PÉRIPHÉRIES PLUS OU MOINS LOINTAINES
 
 30-01 -    José Valverde est décidément quelqu’un que j’aime bien parce que c’est un tout à fait honnête directeur de théâtre périphérique. Pour lui, monter un spectacle dans sa banlieue rouge signifie d’abord satisfaire son public et non pas se servir soi-même d’une tribune comme tremplin mondain pour briller au niveau d’une carrière arriviste. Cela l’amène à réaliser ses mises en scènes au premier degré, ce qui naturellement lui vaut derejets. Ces moues auront pourtant du mal à gagner la partie dans RUY BLAS, car  si la pièce est effectivement montée telle qu’elle est, sans transposition “dramaturgique”, Victor Hugo étant “servi” comme pourrait le rêver tout auteur contemporain, la recherche au niveau de la présentation est pourtant intéressante.
    D’abord, la distribution est réduite à son essentiel, c’est-à-dire aux huit personnages principaux, les comparses étant joués par des poupées. Non seulement, ce n’est pas gênant, mais à mon avis, cela éclaire la pièce en la débarrassant d’une foule qui n’existe que pour servir la soupe et qui en l’ocurrence la sert effectivement sans bavure. C’est, bien sûr, un parti d’économie”, à la base, mais c’est si intelligemment  fait que ça ne se sent pas.
    D’un autre côté, c’est distribué sans éclat mais de façon très plausible, sans “vedettes”, ce qui est peut-être une manière de contester la tradition, et en tous cas avec homogénéité.
    Le travail sur les éclairages a été parfaitement mené, avec un soin minutieux, et l’atmosphère de l’oeuvre est fort bien rendue. Que dire? Ce travail peut-être qualifié de modeste et il est au service de l’environnement de la pièce qui ressort ainsi telle quelle, fort signifiante ma foi.
    Mais est-il vraiment modeste? La non recherche dramaturgique sur RUY BLAS qui éclate dans cette réalisation est-elle VOLONTÉ ou INCAPACITÉ, et l’excellent résultat obtenu est-il HASARD ou DÉTERMINATION? Nous laisserons en suspens ces questions.

Il semble que ce soit la première fois qu’apparaisse dans un de ces compte-rendus le mot “dramaturge”. Fut ce un mérite ou une tare? La génération montante des metteurs en scène français branchés a incontestablement créé des emplois qui auparavent n’existaient pas Certains de ces emplois étaient  au départ justifiés par les progrès techniques. Pour être “éclairagiste”,par exemple, il fallait s’être initié à des races de jeux d’orgue qui deviendraient de plus en plus inaccessibles aux non initiés. Mais bientôt, les “éclairagistes” allaient se revendiquer “créateurs de lumières” et on a peu à peu lu des génériques qui mettaient plus en valeurs des “créateurs” de toutes sortes entourant le metteur en scène que les artistes en scène.
Parmi ces nouveaux professionnels, il y a donc eu les “dramaturges”. En Allemagne, dans les Stadt et Staats Theater, ce personnage existait depuis longtemps : Attachés à un théâtre,il avait mission de lire les oeuvres envoyées par les éditeurs et aussi directement  par des auteurs  Son rôle consistait à attirer l’attention des “régisseurs” qui dans la maison pourraient peut-être leur donner vie. Je ne sais pas s’il était souvent écoutés. Du moins avait il son utilité, car il apportait la garantie aux écrivains qu’à un premier échelon, ils feraient l’objet d’un premier examen.

Dans les scènes nationales et centres dramatiques français, on n’estimait pas d’une façon générale (et cela perdure) nécessaire de lire les textes des inconnus, le mot a désigné une sorte d’assistant cultivé du metteur en scène. Pour caricaturer, disons qu’un André Clavé quand il montait LES FEMMES SAVANTES vers les années 50 savait qui étaient Molière, Louis XIV et comment on,s’habillait et portait perruque dans une certaine société du XVIIème Siècle. Le “créateur” noiuveau look  s’est mis à avoir besoin qu’un (parfois plusieurs) « dramaturge » lui explique le contexte et l’oriente vers les infléchissements soc iaux, politiques, poëtiques ou imaginaires qui l’aideraient à plaire aux critiques savants du dernier quart du XXème siècle

01-02 -    TURANDOT, d’après Carlo Gozzi et l’Opéra de Puccini, monté par le Roumain Lucian Pintilié, c’est LUXE à l’Opéra, avec TOUS les moyens dont on aurait pu rêver Alfredo Rodriguez Arias, c’est-à-dire que c’est notre décadence renvoyée à notre gueule par le truchement d’un conte de fées dont s’était déjà servi Brecht à d’autres fins signifiantes.
    Ou alors, si ce n’est pas cela au niveau de la “leçon”, ce sont deux décadences réunies, l’occidentale et la “réaliste historique” roumaine, alliées pour nous apporter un spectacle superbement concernant, quoiqu’au premier degré parfaitement “Art pour Art”. Le décor, admirablement baroque, aurait pu à lui seul, par son coût présumable, permettre le montage de 10 SARCELLES SUR MER et de 20 LÉGENDES À VENIR plus une trentaine de MISS MADONA. Au niveau du gigantisme, et du fignolage du détail, Chéreau est enfoncé et en plus, on y voit clair quoique les éclairages soient beaux.
    Il est certain que cette princesse TURANDOT fera couler de l’encre et jusqu’à un certain point constituera un événement majeur par exemplarité de ce que souhaite évidemment jeter en pâture aux foules un pouvoir qui sait choisir ses serviteurs : Lang a conquis hier soir ses galons de grand directeur car son choix est inattaquable au plan de la qualité. Le montage est dérangeant parce que le “peuple” y est présenté par de vrais nains difformes et qu’il faut un moment pour s’habituer à leur (parfaite) exhibition qui ressort (presque) de la provocation.
    L’Opéra est contesté dans sa forme et utilisé avec distanciation pour obtenir des effets d’aliénation. La putasserie est poussée au degré extrême car la conquête de la grosse ogresse Andrea Ferréol par le lilliputien Bouzid atteint à des sommets d’émotion très étonnants.
    La perfection de la réalisation défie toutes les critiques.
    C’est dans son genre le spectacle PARFAIT et même si on n’est pas d’accord, on ne peut pas ne pas marcher, et je dirai même courir. La RAISON n’a pas grand chose à voir dans ce spectacle qui touche et atteint, et dont le seul défaut est d’être insolent par sa richesse et inutile au niveau de quelque combat que ce soit. Mais c’est du “théâtre populaire d’élite”. Vitez devrait en prendre de la graine. Car si le “peuple”,ici, ne se sent que diverti, (et secrètement concerné quand même), du moins passera-t-il une inoubliable soirée. Ca compte.

J’avais connu Bouzid lors d’une tournée en Algérie. Je ne sais plus pour quel spectacle, on avait demandé au Théâtre National Algérien de nous fournir un enfant et Mohamed Ben Ghana, le régisseur, nous l’avait présenté comme un petit garçon de 6 ans. Nous l’avions tous trouvé très éveillé et intelligent. Dans l’autocar, il aimait venir sur les genoux des comédiennes. C’est là que nous avons eu des soupçons, car l’une d’elles ayant eu un geste un peu égaré, nous avait dit l’avoir trouvé “très bien monté”. Quoi qu’il en soit, c’était un acteur très professionnel sur la scène et c’est lui-même, le jour de la dernière, qui nous a dit son âge, 26 ans si ma mémoire est bonne. J’ai longtemps conservé, à toutes fins utiles, ses coordonnées.

03-02 -    J’aime beaucoup la première des deux pièces de Philippe Madral qui constituent le spectacle DEUX ET DEUX FONT SEULS. La seconde, il est vrai, plairait beaucoup à Mlle Bertin puisqu’elle se passe sur un escalier qui monte de toute évidence vers le Paradis : deux hommes le gravissent marche après marche en y clouant un tapis. L’un est “communiste,matérialiste, athée”, l’autre beaucoup plus “spiritualisé”. Il croit et l’autre ne croit pas, mais on perçoit bien que par le fait de sa seule présence sur ce mystérieux chemin qui fait “une trouée dans le ciel”, il devra se rendre à l’évidence. Déjà, il a des doutes, vous voyez ce que je veux dire, suivez mon regard, ça m’a agacé et étonné car je ne m’attendais pas à cette démarche venant de Madral. Reste que c’est une jolie pièce sur la recherche de la communicabilité. Mais la première, qui pourrait s’appeler “confession d’un flic”, est extra. Car ce flic a été viré pour avoir tiré sur un jeune homme lors d’une manif et il ne comprend proprement rien à ce qui lui arrive. C’est la connerie du cogneur étalée et c’est remarquablement joué par Patrick Chesnais.

05-02 -    Il ne manquera bientôt à Michel Dubois pour être un grand metteur en scène que ce je ne sais quoi qui distingue les Chéreau des Rosner. Tel qu’il est aujourd’hui, la décentralisation peut se flatter de le posséder et son montage du PRÉCEPTEUR de Lenz / Brecht est certainement le meilleur que j’ai vu dans ma vie bien remplie en précédents PRÉCEPTEURS. D’abord, on ne s’emmerde pas parce qu’un astucieux parti de multiples petits rideaux brechtiens permet de sauter d’un lieu de l’action à l’autre selon un rythme lent mais soutenu. Ensuite parce qu’une “dramaturgie” habile fait ressortir de l’oeuvre ce qui jusqu’ici ne m’avait pas paru l’essentiel, à savoir que la castration du personnage incarne celle du corps professoral lorsque ses membres se mettent au service du Pouvoir. Il est vrai que pour aboutir à ce résultat (qui réjouit fort les étudiants de Caen), il a fallu procéder à quelques rajouts au texte. Je dirai presque que c’est heureusement, car sinon cette vieille pièce mal bâtie et trop située dans un contexte anachronique tout autant que géographiquement éloigné du nôtre n’aurait une fois de plus apporté au spectateur actuel aucune leçon profitable.
    En fait hormis la leçon ci-dessus, l’utilité de ce remontage ne m’a pas sauté aux yeux. Il a permis à Dubois de faire un bel exercice de style. Et à de bons acteurs de s’affirmer. Après tout, c’est déjà quelque chose.


15-02 -    J’avoue que je comprends assez mal, en écoutant le texte de BAJAZET, l’entêtement avec lequel l’occident chrétien hurle au scandale quand des Chinois détruisent quelques oeuvres de leur “Patrimoine” au nom de la Révolution Culturelle. Car sincèrement, je ne verrai aucun inconvénient à ce que ce théâtre de cour au style précieux, de surcroît apologue du mensonge et de la délation, exclusivement fondé sur la hiérarchie de quelques auto contempteurs de nombrils, politiciens primaires réglant leurs puériles affaires de coeur sous les yeux de leurs esclaves serviles et au mépris de leurs peuples “épouvantés”, s’enfouisse dans les brumes de l’oubli. Sa résurgence périodique dûe à des dévôts nostalgiques d’une civilisation en train de crever, n’apporte RIEN que de l’ennui, de la surprise et de l’indifférence à l’homme que je suis et je confesse que je me sens de plus en plus étranger par rapport à cet “art” comme par rapport à ceux qui semblent jouir à sa contemplation. Car l’objectivité me force à le reconnaître : ça semble plaire à des tas de gens. Quelles “racines peuvent-ils bien trouver dans cette parenthèse culturelle historique que les Druons et Pompidoux aimeraient voir renaître pour mieux asseoir leur Pouvoir économique. L’austère montage murmuré, disséqué, interminable, de Jean Gillibert, ne modernise en rien l’ouvrage et ressort au contraire comme une représentation vieille, jouée vieillement par des vieux. Lui-même n’est vraiment pas possible avec son profil de hérisson aigu et abruti. Tonia Galiewski m’oblige à reprononcer le mot de “Balachovisme” dans ce qu’il a de plus péjoratif. Quant au couple Maria Casares / Claude Aufaure, il semble avoir été inventé par un Dubout qui ne serait pas drôle. Elle est “belle”, présente, c’est vrai, mais elle est évidemment trop âgée pour le rôle, surtout en face de ce minet dont la virilité n’est pas la principale vertu. On perçoit, cela dit, que la mise en scène a dû être très fouillée, psychologiquement et psychanalitiquement. Mais l’intelligence de la dissection ne suffit pas à m’exciter, puisqu’elle s’exerce sur des personnages que je ne puis approcher avec mon être propre. Bref, l’entreprise est inutile, très “parisienne”, très UD 5ème; nous allons tourner ça et je suis sûr que cette HAUTE qualité sera appréciée des classes privilégiées des pays lointains que nous visiterons! L’image de la France restera telle que notre Pouvoir le souhaite. Baste! Ça nous fera un “alibi”!... J’appréhende quand même les scolaires!

CONTRADICTION ? TRAHISON ? NÉCESSITÉ ?

Effectivement ma petite entreprise a été chargée de monter cette tournée “officielle” par l’AFAA dont le directeur à ce moment-là était mon ami Burgaud (vous savez, la “Maison des Lettres”, l’occupation, la guerre, ma jeunesse). Vous auriez refusé, vous, à 51 ans, le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay, le Pérou, et le Mexique sous le prétexte que vous n’étiez pas d’accord avec la pièce choisie par les autorités culturelles françaises? Souvenez-vous du premier vers de l’oeuvre de Racine :
“Entrons dans le sérail, j’en connais les détours”.

Je vais raconter tout ce voyage en détail. Mais nous n’en sommes pas là puisque ces souvenirs respectent (presque) l’ordre chronologique.

18-02 -    KHOMA, par l’Orbe Théâtre d’Irène Lambelet et Jean Philippe Guerlais est, comme diraient les curés, un spectacle pour adultes avertis. Non qu’il ait du cul. C’est au contraire austère et pas drôle. Mais c’est difficilement pénétrable. La démarche, comme on dit, est “ésotérique”.
    KHOMA est un montage de théâtre musical conçu au départ de textes d’Henri Michaux qui montrent “un homme morcelé, écrasé par la peur” évoluant dans un “monde mouvant”, évoluant “selon le flux et le reflux de sa pensée, pensée qu’il ne maîtrise pas”. Il faut se laisser emporter par ces flots incertains, se baigner dans cette musique des vers désespérés et des instruments à sonorités indiennes du groupe CYMA. C’est beau et religieux comme une messe de Bach. Mais ça n’a pas le même contenu : ce que le groupe traduit, sous ce prétexte “culturel”, c’est l’Apocalypse présente, actuelle, inévitable. Il le fait avec une inégalable rigueur, une admirable tenue, une formidable exactitude, et une certaine puissance des décibels qui fait parfois frissonner la moëlle épinière avec un petit goût nazi. Ca n’est pas gai, pas exaltant, ça parle aux nerfs et pas à la raison. Ca fonctionne terriblement. Ca “force” l’admiration et le respect. C’est magnifique, mais bon Dieu, qu’est-ce que ça peut être pessimiste.
    Après ORATORIO CONCENTRATIONNAIRE et L’AUTRE-LÀ, l’Orbe réaffirme son originalité. Je l’aimais quand même mieux contestataire que résigné. KHOMA, c’est une jeunesse qui n’espère plus rien trouver. L’AUTRE-LÀ, c’était la révolte. La quête d’on ne sait quoi, on ne sait où dans quel ciel de Khatmandou, sans espérance ni foi n’est pas une fin, je l’espère. Ce superbe esthétisme fait d’expression corporelle et de notes sublimement rythmées mérite d’être au service d’une voie “positive”.

Au risque d’enfoncer des vérités premières et de me répéter, je dois dire que ce genre de commentaires relus plus d’ un demi Siècle après, me semble interpeller au delà de moi l’humanité riche tout entière. La même désespérance habite une jeunesse contemporaine qui n’a plus de repères.Son seul choix, c’est de “faire avec” ou de se rebeller souvent avec violence. Contre quoi? elle le sait. C’est clair. Le monde capitaliste qu’on appelle actuellement libéral affiche au grand jour ses égoïstes idéaux. Mais pour QUOI se battre? Pour quelle autre forme de Société qui soit plus juste? En ce début du XXIème Siècle, ce sont dans beaucoup de régions du monde les religieux qui sont devenus les “guides, c’est à dire des “Führer, des “Caudillo”, des “Duce”, des “Staline”. Ils sont les seuls à savoir embrigader des enfants et à les pousser jusqu’à un degré d’obscurantisme qui peut aller, au nom de leur combat, jusqu’au sacrifice suprême
Je crois que ceci met en cause la notion même de ce qu’on appelle la “démocratie”. ‘D’ailleurs les peuples souhaitent ils être « souverains » ?  Ne préfèrent ils pas être asservis sous des lois, des règles ? Dans le cas particulier de la France, il m’arrive de me demander si beaucoup de mes compatriotes ne regrettent pas le régime de Vichy et sa RÉVOLUTION NATIONALE ». Et  je répète souvent du haut de mon total agnostisme : Merci Yahveh d’avoir envoyé les Arabes pour remplacer les Juifs  dans le besoin qu’ont les gens bien-pensants d’avoir un bouc émissaire à fustiger.
Hasard ou coïncidence, voici ce que j’ai commenté le lendemain

19-02 -    Il ne faudrait pas croire que Guénolé Azerthiope soit un joyeux drille. Ou alors, il l’est comme l’était Buster Keaton, prince sans rire, à froid, profondément triste et parfaitement désillusionné. On rigole au RETOUR DE MISS UNIVERS, mais il n’y a pas de quoi. On devrait plutôt réfléchir au sens de cette démarche anti culturelle, qui évoque le MAGIC CIRCUS, mais un MAGIC CIRCUS qui serait sinistre et impitoyablement pas drôle. Tout est ridicule, grotesque, démystifié, lâché du bout des doigts dégoûtés, et quasi inexécuté.
    L’imperfection du spectacle fait partie d’une volonté : pourquoi même aller jusqu’à une mise en forme? Spectacle scorpion qui se mord la queue, MISS UNIVERS par tous les autres moyens va dans le même sens décillié que kHOMA. Ici aussi on ne conteste plus. On “constate”.

SANS COMMENTAIRES  a posteriori:

21-02 -    Cher grand petit bourgeois JEAN-MICHEL RIBES qui se livre avec son ODYSSÉE pour une TASSE DE THÉ au jeu charmant de l’irrévérence intellectuelle. Cette ODYSSÉE-là est de la veine du HAMLET de Laforgue, des ELPENOR, GUERRE DE TROIE et ELECTRE de Giraudoux : c’est fin, cultivé, amusant ; c’est littéraire, référencié; c’est doucement modernisé, mais pas au point d’être concernant : qu’Ulysse chasse à son retour les colonels qui s’étaient emparés du pouvoir à Ithaque a dû semblé à Ribes fort audacieux au niveau de la dénonciation politique, mais il a oublié qu'”Ulysse reprenant son trône devenait ipso facto dictateur à son tour. Il est vrai que ce “bon” Roi chéri de tous est aussitôt tué par les effets d’un sortilège à retardement de la magicienne Circé, mais la Démocratie ne s’installe pas dans l’île pour autant.
    Que l’antichambre de la mort soit le hall d’un grand hôtel est amusant en SOI, mais n’est pas “original”. J’ai déjà vu ça dans des pièces de l’entre-deux guerres, je ne me rappelle plus lesquelles mais j’en suis sûr.
    Que les Dieux de l’Olympe soient montrés sous des dehors ridicules, Athéna grosse fille excitée (Marie Pillet!), Jupiter (Claude Vega) précieuse petite chose affamée de soins à son visage et à son corps, Poseïdon intraitable, coléreux, n’est guère nouveau non plus et Ribes en profite pour régler une nouvelle fois son contentieux avec “le Père de Monsieur Christ”, ce qui signifie qu’il prend en compte cet au-delà.
    Mais enfin, si nous prenons le spectacle pour ce qu’il est, ce jeu de normalien est divertissant, bien écrit et bien fait, fidèle l’un dans l’autre (sauf sur la fin et c’est ce qu’il y a de moins bien) à l’esprit d’Homère. Quoique trop long (3h3/4), ça se laisse voir comme un film d’aventure, et c’est monté dans un style presque Châtelet avec de très beaux tableaux que la machinerie du théâtre de la ville aide à bien s’enchaîner. C’est du beau boulevard d’évasion qui réclame des spectateurs une connaissance de l’oeuvre originale. La partie “canularde” qui sommeille encore en moi, a bien aimé.

22-02 -    Inspiré par un petit texte de Victor Hugo intitulé L’INTERVENTION (que je ne connaissais pas, je le confesse), LE PIED de Bruno Bayen, est un joli spectacle qui montre la séduction exercée sur un couple de gens simples - et qu’une vie désargentée a conduit à se haïr - par un baron imbu de sa “naissance” et par une cantatrice - sa maîtresse - issue de souche pauvre, et “arrivée” grâce à sa voix et à son cul. C’est caustique et drôle. C’est “signifiant” et c’est à la fois un peu court et un peu bref. Mais ça n’est pas sans arrière plan de dénonciation, puisque cela stigmatise, en somme les mirages à la France Dimanche et le fossé des classes. Bruno Bayen a voulu que le couple riche apparaisse moins comme réel que comme issu des phantasmes du couple pauvre. Aussi a-t-il par le costume et le maquillage, rendu le premier “éloigné”. Le dispositif également, un lieu réaliste et un presque éthéré, séparés par une longue allée, va dans ce sens.
    Bruno Bayen a un grand amour pour le début du XXème siècle. Sa distanciation l’a donc conduit à situer son spectacle à la “fabuleuse époque du cinéma muet”. Pourquoi pas?

26-02 -    Mon Dieu, honnêtement, elle n’est pas mal cette MÉGÈRE APPRIVOISÉE de Le Guillochet et elle a même une vertu au niveau du contenu : Katharina n’y est pas montrée sous les traits d’une furie gratuite, mais comme une RÉVOLTÉE face à l’hypocrisie et aux conventions bienséantes. Elle incarne l’HONNÊTETÉ intransigeante et sa conquête par Petruccio apparaît moins (à mes yeux en tous cas) comme la soumission de la femelle à un mâle mal embouché que comme l’ACCEPTATION par une fille refusant les concessions d’un homme qui lui semble authentique.
    Sur ce “parti” excellent et neuf, Le Guillochet a bâti un spectacle vif et alerte, de type “festival”, avec grands mouvements de groupes, torches et virilité, qui n’échappe pourtant pas à l’ennui par moments. Le traitement infligé au texte le ramène d’autre part par moments au niveau de À TOUT COEUR. La pièce devient un peu une bande dessinée pour midinettes éprises de pureté morale et sociale. Une fois de plus, Shakespeare ne se laisse pas trahir et malgré tout, la misogynie du propos saute aux yeux. Katharina est AUSSI subjuguée par le mec. Il est vrai que c’est Jean-Pierre Andréani et que pour une nana comme Maria Laborit, un type comme ça, c’est une aubaine à ne pas laisser passer.

27-02 -    Je crois que la discrétion dont Rezvani entoure la création de sa pièce à un personnage joué par Nicole EVANS dans une mise en scène de Voutsinas, -le premier et le troisième nom devraient normalement déplacer tout Paris- a un sens, qui est que BODY doit être une oeuvre de commande bâtie à la hâte pour faire plaisir à une actrice déjà mûre et pourtant folle de son corps, qui avait du pognon pour faire un film et qui rêvait de s’exhiber (dans le même registre, mais avec quelle timidité!) là où Rita Renoir avait triomphalement un an durant montré son cul. Le mieux, c’est encore le film que Nicole Evens commente devant nous en voyeuse participante. BODY, c’est une poupée gonflable. Vous voyez de quoi il retourne. Eh bien non, on est frustré parce que vraiment, avec son “homme objet” (oh! on a compris le symbole, soyez tranquille, Madame), elle ne sait apparemment pas faire grand chose. DÉCEVANT.

28-02 -    Il existe un troupe qui s’appelle le THÉÂTRE POÉTIQUE NATIONAL. Elle a visiblement des moyens : beaucoup de projecteurs, une sono excellente, un dispositif construit, des costumes, des accessoires. Elle a réussi à s’installer à l’Église St Roch et à habiller le lieu de gradins très commodes. Elle est dirigée par un nommé Guy Shelley qui, d’après le programme, ne semble pas en être à ses débuts, et elle a récupéré un laisser pour compte de la Compagnie Barrault des années 68 : LES CHRONIQUES MARTIENNES de Bradbury. L’adaptation de Louis Pauwells, et c’est un certain Jean-Claude Amyl qui a fait la mise en scène, dirigeant une vingtaine d’acteurs pas mauvais dont je ne connais aucun.
    Je dois vous dire que ça se laisse voir. Bien sûr, Bradbury y est pour beaucoup et son “dialogue cruel” entre Mars et la Terre reste à travers l’affadissement de la transposition scénique marqué au coin d’un génie philosophique certes au petit pied mais riche d’incitations au rêve et à la réflexion. Mais la réalisation est vigoureuse, enlevée, FIDÈLE à l’esprit du créateur, résolument PROFESSIONNELLE et marquée au coin d’une école conventionnelle qui n’efface pas le plaisir.
    À mon avis, ce Jean-Claude Amyl et ce Guy Shelley sont à compter au nombre des “bons jeunes” que soutient le Pouvoir. Il n’en reste pas moins que -de leur faute ou non- le spectacle sort féroce pour une humanité qui est intégralement MADE IN USA.
    Dans le cadre d’un spectacle “d’ évasion” qui n’est ni ennuyeux, ni esthétiquement insuffisant, ce n’est pas mal. À travers la “fiction”, c’est à l’Amérique de Truman que s’en prenait Bradbury. Celle de Nixon sort écornée du spectacle actuel.

1er Mars 1974
Pierre Messmer, toujours 1er Ministre nomme Alain Peyrefitte ministre des affaires culturelles et de l’ environnement

05-03 -    En ce temps-là, c’était il y a très longtemps, 55 ans déjà, il y avait dans un pays qui s’appelait la Russie des hommes et des femmes qui se battaient pour que le régime féodal qui avait opprimé leurs pères et leurs aïeux s’effondre et ils avaient affaire à forte partie car les privilégiés n’avaient pas l’intention de se laisser déposséder sans combat. Et parmi ceux qu’animait l’espoir d’un monde nouveau, plus juste tout de suite et lointainement communiste, il y avait des anarchistes et il y avait des bolcheviks. Et les premiers étaient mûs par une foi ardente. C’étaient des révolutionnaires intransigeants, d’une farouche honnêteté. Ils avaient créé entre eux l’ÉGALITÉ. Chacun se réprouvait et se revendiquait LIBRE. Leur ligne était pure et dure mais elle n’allait pas sans un certain désordre. Face à des ennemis organisés, ils étaient une proie vulnérable et leur courage n’y pouvait rien. En outre, manquant de culture politique, ils étaient manipulables. Parfois, ils se laissaient entraîner à des excès.
    Les bolcheviks étaient aussi mûs par une foi ardente. Ils étaient des révolutionnaires intransigeants, MAIS ils ne croyaient pas que les temps soient venus de rompre avec l’ordre et la discipline. La hiérarchie leur semblait encore nécessaire, et face à un adversaire structuré, ils entendaient opposer une armée où il y aurait eu des chefs, des sous-chefs et des obéissants.
    La TRAGÉDIE OPTIMISTE de Vichnievsky montre comment une commissaire bolchevik, frêle jeune femme sincère et sûre de la bonté de SA voie, a réussi à entraîner un régiment de marins anarchistes à accepter SON ordre au nom de la nécessité stratégique, au prix d’une certaine collusion avec des ennemis de classe, parce qu’ils étaient des spécialistes (officiers, quartier maître), et comment ces soldats ainsi galvanisés sont partis en rang et au pas cadencé à la guerre,  où ils se sont fait tuer jusqu’au dernier, devenant des “héros de l’Union Soviétique” et des “exemples” livrés ensuite à l’exaltation des masses stalinisées.
    Pièce passionnante, qui laisse à rêver car avec le recul du temps, on peut se demander ce qui serait arrivé si ces anarchistes l’avaient emporté vers les années 20. Oui, dans un premier stade, ils auraient été sûrement balayés par leurs ennemis BLANCS. Mais ensuite? Et l’Union Soviétique ordonnée d’aujourd’hui est-elle sur la voie du Communisme?
    Tzar pour Tzar, hiérarchie pour hiérarchie, que peut-on penser actuellement de ce chemin bolchevik dont Vichnievsky nous montre avec éclat et conviction les débuts enthousiastes? Vincent et Jourdheuil nous convient à tirer les leçons d’une situation historique DONT nous CONNAISSONS LES ABOUTISSEMENTS. Ils ne prennent pas parti. Ils nous disent que TOUS étaient SINCÈRES mais ils ne choisissent pas et c’est en cela que leur spectacle, au demeurant admirable esthétiquement, est ACTUEL. Car il laisse OUVERTE  la grande question de la ligne à suivre pour que les lendemains se mettent à chanter VRAIMENT. Leur PROPOSITION est juste et utile. Naturellement elle ne semble pas telle à ceux qui sont convaincus que l’URSS est le paradis socialiste.

07-03 -     Finalement, honnêtement, objectivement, LA FLEUR ET LES GODASSES de Pierre Baillot (Nanterre, M.J.C.), c’est plutôt une bonne surprise. Et si l’auteur avait 20 ans au lieu de la quarantaine, on pourrait dire qu’il promet. Car son texte ne manque pas ni de poësie, ni de drôlerie, et au niveau du contenu, il n’est pas sans intérêt puisqu’il montre l’expulsion d’un locataire hors du logement auquel l’attachent ses souvenirs. Il est vrai qu’au niveau “politique”, il éclate que la pièce n’a pas fait l’objet d’une étude, comme MARCHANDS DE VILLE par exemple. C’est écrit d’inspiration et ça sent les “informations” de seconde main et la superficialité. Mais enfin cette appréhension sentimentale du problème est touchante et le dialogue Jean avec ses doubles a du charme et de la drôlerie. Il est dommage que la fiancée du héros soit joué par Claude Valère, femme dans la vie du metteur en scène auteur, car elle a passé l’âge de dire qu’elle vit chez sa mère! C’est pourtant un détail. Le spectacle est “utile” quoique pas très virulent, et le mot pour le définir serait “tendresse”, ce qui n’est pas si courant.


09-03 -    Moi, je me demande pourquoi il y a des mecs qui font la queue, s’aglutinent, se bousculent et se battent presque pour aller filer du pognon à un type qui s’en fout plein les poches et se moque littéralement d’eux, j’ai nommé Romain Bouteille. Je ne sais pas ce qu’a été le café de le gare. Mais je sais qu’aujourd’hui c’est un attrappe gogos qui se croient gauchistes et qui en vérité sont des futurs (ou même des actuels) P.D.G. U.D.R.. C’est du Show Bizness méprisant du spectateur en ce sens que Bouteille se borne à y ressasser ses vieux trucs qu’on connaît par coeur, entouré de deux nanas dont l’une est moche et l’autre antipathique, et de quatre gars parfaitement nuls sauf Andrew Cranmore qu’on souffre de voir faire si peu de choses avec une si mauvaise utilisation. Ce ne sont pas quelques réflexions “philosophiques”, sur Einstein et la responsabilité des savants qui suffisent à charger de contenu un produit qui ne fait que voltiger d’un sujet à l’autre. Bref, Bouteille, moi, je vous le mets dans les chiottes, je tire la chasse, je n’irai plus le voir dans ses égouts. Na!

Publié dans histoire-du-theatre

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