Du 14 décembre 1997 au 6 novembre 1998

Publié le par André Gintzburger

14.12.97 - Plus intéressante, mais pas moins prétentieuse (on aurait plutôt envie de dire « pas moins ambitieuse ») et de toute manière absolument pas aboutie, la « rencontre » entre des artistes plasticiens contemporains et des artistes du cirque sous le chapiteau de la compagnie foraine », laisse au spectateur le sentiment que les concepteurs, Adrienne Larue et Dan Demuynck ont eu quelques bonnes idées de départ, mais qu’ils n’ont pas su les exploiter. C’est peu de dire l’insatisfaction que procure un beau rideau de bimbeloteries qui sépare la piste en son milieu et qui, finalement, ne sert qu’à être lourdement largué par des factotums laborieux. Ou celle de ces trépieds que les plasticiens bardent de guimauve, laquelle s’écoule malheureusement sans qu’on sache à quel moment l’œuvre se veut être d’art. Il y a sur un cheval une marionnette cavalière très belle, mais qui ne fait rien, et deux chameaux qui ruminent avec l’air de se demander ce qu’ils foutent là. Belle idée, concrétisée celle-là, c’est un quatuor classique, « la Zattera di Babele » qui accompagne les performances. Ça change des musiques de cirque. Malheureusement, pour meubler les trous d’un spectacle dont le rythme est absent, c’est Dan qui fait le clown et il est nul comme d’habitude.
Seule émergence de ce désastre qui aurait pu être autre chose en d’autres mains, une superbe trapéziste qui sauf erreur s’appelle Joséphine Maistre, belle athlète intrépide mais dont les figures ne sont que classiques. Elle emplit heureusement un quart d’heure d’un spectacle qui en dure seulement un peu plus de trois.

19.12.97 - Monter UBU ROI, pour moi, aujourd’hui, c’est le signe certain d’une troupe qui s’est gratté la tête un an plus tôt en se disant : « Faut bien monter quelque chose pour justifier nos subventions, qu’est-ce qu’on pourrait bien imaginer ? » Bah ! Pourquoi pas le bon vieux Jarry ? Sa pièce n’est ni faite ni à faire, mais elle est célèbre. D’ailleurs, des collègues ont fait des succès avec : Peter Brook, Nada Théâtre, Vollard, pour ne parler que des plus récents. Ouais ! Mais Jean-Louis Heckel et Babette Masson ne s’étaient servi de ce texte que comme d’un prétexte à fabriquer des marionnettes en légumes et en fruits. C’était savoureux. Le Théâtre Vollard avait transposé l’ascension du monstre Ubu dans le contexte de la corruption coloniale.
L’UBU Roi du Centre Dramatique de La Courneuve ne veut que servir le texte, et comme les artistes ne sont pas des grands cracs mais seulement d’honnêtes saltimbanques qui n’ont pas su faire évoluer leur façon de jouer avec le temps, cela donne un spectacle long, trop long, ennuyeux.
En plus, Arlette Bonnard, qui a fait la mise en scène et la scénographie, a cru bon d’appliquer au traitement du spectacle la célèbre règle vitézienne de la « vision fragmentaire ». Les spectateurs, assis sur des gradins à la pente insuffisante, se font face à face des deux côtés d’une aire de jeu dont chaque partie ne voit que la moitié. Ainsi, quand au début, la mère et le père Ubu sont couchés, chacun sur un matelas, l’un près d’un gradin, l’autre près de l’autre, on entend les deux mais l’on n’en voit qu’un. Ajoutons qu’à droite et à gauche de ces gradins, l’aire de jeu s’étire au-delà de deux armoires comme s’il devait y avoir des actions simultanées. Mais point. Ces élongations ne servent qu’aux entrées et aux sorties Cela dit, il y a des gags amusants : un soldat entre et se balance sur la tête quelques morceaux de coton en disant : « Quelle neige ! » Un messager arrive en pédalant sur une bicyclette. La bataille se fait à coups de pelochons. C’est bien rigolo, mais ça ne vole pas très haut comme trouvailles. Tous ces acteurs font amateurs, ou plutôt d’un temps où les troubadours (qu’ils sont, ils le revendiquent, ne sont-ils pas aussi musiciens ?) avaient droit de cité. L’ont-ils encore ?

22.12.97 - En fait, « Le jour où Descartes s’est enrhumé » relate un long processus qui, en Suède, pays froid comme chacun sait, a conduit le philosophe de toux en toux jusqu’à une pneumonie fatale. La pièce de Jean-Marc Chatteau est une pièce « à l’ancienne ». Il faut quatre actes pour que Descartes, invité par la reine Christine, homosexuelle virile en un temps où les églises étaient sévères envers les déviants et athées de toutes sortes, époque où il était encore hérétique de croire en la rotation de la terre autour du soleil et en la circulation du sang à l’intérieur du corps, passe de vie à trépas. Il arrive, imbu de sa personne, vidant la bibliothèque que lui offre la souveraine, de toutes les œuvres qu’elle contient, à commencer par Aristote, pour n’y laisser vivre que sa pensée. Il a affaire à forte partie, car la jeune femme avide de savoir ne connaît pas le sommeil, et c’est à cinq heure du matin qu’elle lui donne des rendez-vous. Peu docile à la méthode du maître, elle veut trop vite aller au fond des choses. Un peu, puis beaucoup dépassé, entouré d’abord de respect, puis de suspicion car les puissants du royaume craignent qu’ils ne détournent la reine de la stricte ligne luthérienne, voire qu’il la convertisse au catholicisme, ou pire, au doute, à la liberté de penser, Descartes sera sommé de vider les lieux à l’insu de son hôtesse. Peut-être sera-t-il empoisonné ? C’est parce qu’elle finit mal que l’auteur, metteur en scène, a baptisé sa pièce « comi-tragédie ».
Cette joute d’assauts d’intelligence et d’intrigues de cour est, ma foi, fort bien écrite. Elle nous rappelle à quel point Descartes fut un esprit universel, ouvert, et moderne. Jean-Marc Chatteau l’incarne fort bien, avec humeur et vanité. Dommage qu’Olivia Willaumet, qui joue la reine, soit trop âgée pour le rôle. Néanmoins, c’est tout très bien joué, articulé, audible, bien mis en place dans décor astucieux de Jacques Voizot, qui fut en son temps le décorateur de Patrick Chéreau.

27.12.97 - Infatigable, le petit théâtre de la Huchette ne se contente pas de vivoter avec La Cantatrice Chauve et La Leçon de Ionesco. Nicolas Bataille y présente, déjà depuis pas mal de semaines et avec succès, un VIVA MAÏAKOVSKI, qui est une sorte de revue joyeuse, très ionescienne de style, survol sans ambitions de la vie (sur laquelle il vaut mieux avoir des notions préalables pour comprendre qui sont Lili et Elsa) et de la pensée (plutôt que de l’œuvre) du poète.
Que dire ? On ne s’ennuie pas, c’est enlevé, bien joué (sauf à mon avis par Xavier Lemaire qui incarne un Maïakovski peu inspiré, ce qui est dommage), un peu lent au démarrage mais ensuite le rythme est bon, mais c’est mince. Maïakovski mérite mieux que ce léger habillage. Je n’oublierai jamais le Groupe Rosta de Nicolas Jivalik !

28.12.97 - Labiche est-il un auteur drôle ? Je n’en suis pas certain. À part les noms des personnages qui sont croustillants de « franchouillerie », le spectacle présenté au Théâtre du Nord-Ouest, ex « Passage du Nord-Ouest », par le « Théâtre de la Fontanelle » de Jean-Pierre Rossfelder, et qui est composé de deux pièces, « Un Monsieur qui a brûlé une dame » et « L’affaire de la rue Lourcine », ne m’a pas fait rire aux éclats. Il ne m’a toutefois pas ennuyé. En fait, si je risque une comparaison hasardeuse, ce serait à Ionesco que me feraient songer ces oeuvrettes : Labiche ne va pas aussi loin (il s’en faut de beaucoup) dans le traitement de l’absurde. Il tient à la logique des situations, des enchaînements, des conclusions. Mais j’ai lâché le mot : au-delà d’un aspect vaudevillesque, voire, si les acteurs se laissent aller à la facilité, boulevardier, c’est l’absurdité des gens et des comportements qui mène la plume de l’écrivain. Rossfelder a traité les personnages un peu comme Bataille et Cuvelier traitent les antihéros de Ionesco.
Le jeu n’est pas caricatural, mais les acteurs ont été figés dans des attitudes, des intonations, des gestes, une certaine façon d’entrer en jeu, qui laissent certes une petite place à l’impulsion, à la liberté, mais dont la rigueur imprime à l’entreprise le style qui me fait penser à l’autre.
Alors j’en reviens à ma question : Labiche est-il un auteur drôle, ou est-ce cette direction d’acteurs (tous masculins) qui fait que j’ai pris un certain plaisir mais sans m’esclaffer ? Je n’ai pas la réponse avec certitude. J’ai vu pas mal de pièces de Labiche dans ma vie. Elles ne m’ont jamais fait courir au théâtre. Il m’est arrivé de les trouver ennuyeuses. J’ai vu, vers les années soixante, la fameuse « Affaire de la rue Lourcine » qui, aux Trois Baudets, par une soirée d’été étouffante, tout-Paris s’étant donné rendez-vous pour découvrir un nouveau génie, a lancé Patrice Chéreau. J’avoue que mon seul souvenir est celui de Benguigui transpirant à grosses gouttes. Je ne sais pas si j’ai ri. Le montage de Rossfelder a, en tout cas, le mérite d’avoir fait ressortir le côté mathématique, mécanique de l’enchaînement des situations. Avec Labiche, ce mécanisme ne déraille pas comme chez Ionesco. Il ne s’enraye jamais. L’auteur est cartésien. Il s’octroie le choix des chutes et ménage son suspense, mais tous comptes faits ces chutes n’ont rien de surprenant. Elles rassurent. Ouf ! Tout rentre dans l’ordre, l’ordre bourgeois bien sûr. On est sous le Second Empire. L’absurde, ce n’était qu’une situation dans laquelle s’étaient fourvoyés de braves bougres ; ou plutôt dans laquelle ils croyaient s’être empêtrés. C’est vrai qu’au sommet de leur merde, ils envisagent pour s’en sortir des solutions peu catholiques, signe que la nature profonde peut modifier le vernis de l’apparence sociale dans certains cas d’urgence. Mais ça ne dure pas.
Il faut louer sans réticences les cinq comédiens, qui ont avec talent suivi les indications de Rossfelder : John Arnold, Roland Gervais, Patrick Larzille, Philippe Perrussel, et Tugdual Rio qui, dans le personnage périlleux de Madame Lenglumé, sait éviter l’écueil de la facilité du travesti par un jeu viril sans ambiguïté. Hélène Schwartz signe une « recherche musicale » qui constitue un plus.

29.12.97 - Pour un « dédale », c’est un « dédale » que ce DÉDALE, création que Philippe Genty a infligée l’été dernier au festival d’Avignon grâce à une flopée de coproducteurs haut de gamme, et qu’il propose maintenant aux spectateurs du Théâtre de la Ville.
Qu’est-ce que je peux dire ? D’abord, je croyais que Philippe Genty était un marionnettiste (ce qui ne veut pas dire guignol ; Jean-Luc Courcoult aussi avec son GÉANT est quelque part un marionnettiste). Dans ce DÉDALE, ce serait plutôt un chorégraphe que je découvrirais. Certes, les acteurs-danseurs évoluent dans un monde où les plasticiens ont joué un grand rôle. Il y a au fond une espèce de structure gonflable dont on s’étonne qu’elle ne se modifie qu’une fois, petitement, pour laisser surgir d’elle cinq gnomes. Au demeurant tout est beau. Il y a des effets de lumière dignes de LA GUARDA, et la musique originale d’Henry Targue et Serge Houppin se laisse entendre, surtout quand Sophie Weiss joue de l’accordéon en direct.
Mais à l’évidence, DÉDALE est l’aboutissement d’un triptyque dont je n’ai pas vu, je le confesse, les deux premiers volets. Alors, ce « manège d’images incongrues, surréelles », le jeu des « acteurs danseurs » lié « aux frayeurs et aux envies venues de l’âge d’avant la parole » me laissent assez froid. Je n’y détecte pas, comme Colette Godard, « un sens prononcé de la dérision ».
Par contre, je la suis parfaitement quand elle écrit qu’il y a dans le spectacle « une multitude de sens à décrypter, comme les rêves ». La question est : est-ce que j’ai envie de pénétrer dans la philosophie secrète de « ces automates désarticulés sans endroit ni envers, ces anges saint-sulpiciens, ces poupées gonflables en maillots aux couleurs trop vives, affalées, effrayantes de vide, avant de se dégonfler, de se répandre laissant juste une trace molle et rose sur des serviettes de plage »… Philippe Genty le dit clairement. Ce sont ses rêves qu’il a jetés pêle-mêle dans ce DÉDALE. À moi de me démerder dans les images qu’il me propose. Je trouve la démarche singulièrement prétentieuse. Pour qui se prend-il pour que j’ai envie, moi, de voir dans ce qu’il montre quelque chose qui mérite que j’y réfléchisse ? Mais où me fourvoyé-je en écrivant cela ? Bien sûr que ce n’est pas à ma réflexion qu’il s’adresse, mais à mes instincts, à quelque chose en moi quelque part qui ferait que je me trouverais en osmose avec sa promenade dans son inconscient. Bof ! Il ne m’a pas touché, son inconscient. En tout cas, il a eu pour cette psychanalyse théâtralisée qu’il m’offre et qu’il nous offre, des très gros, gros moyens. Je me demande quelle poudre aux yeux il aurait pu proposer si, jeune homme inconnu, il avait dû s’exprimer avec trois Francs deux sous. Il y a de l’insolence dans la richesse qu’il exhibe.

Octobre 1998 - La rentrée parisienne a été tardive pour moi cette année. J'ai passé une bonne partie du mois de septembre à Belle-Isle. Au retour, j'ai vu quelques spectacles dont j'ai oublié tout, même le titre.

J'ai évidemment pris plaisir au « Y'a d'la joie » de Jérôme Savary, hommage respectueux à Charles Trenet qui vaut surtout pour le plaisir de réentendre la plupart des chansons du compositeur poète, très bien interprétées par une équipe talentueuse.

Ne parlons pas du ALPENSTOCK de Znorko, grosse déception pour moi au Théâtre de la Ville, et arrivons tout de suite à la création de Dominique Houdart : « Et si Alceste, LE MISANTHROPE, avait fini  par fuir la cour et ses fastes pour s'isoler dans le désert ? Et si la pièce de Molière se passait tout entière dans le crâne de cet homme tourmenté ? » Si j'ai intégralement cité cet exergue publié dans le programme, c'est parce qu'il communique au spectateur non averti une clef que la réalisation ne rend pas évidente. D'abord parce que le décor réalisé par Jean-Pierre Conin évoque plutôt une sorte de cellule d'intellectuel enfermé derrière une lourde porte, mais disposant d'un bureau et de livres, étrange lieu aux colonnes percées de hublots derrière lesquels se tient Jeanne Heuclin, à la fois Célimène réduite à son visage et à une voix angélique chaque fois qu'un projecteur éclaire son visage d'une étonnante jeunesse, et tous les autres personnages, sauf Alceste, à qui sa tessiture exceptionnelle donne la parole, chacun selon son registre.
Ensuite parce qu'il illustre qu'on n'assiste pas à un Misanthrope intégral, mais seulement aux scènes dont  l'Alceste de l'original était partie prenante. La conséquence de ce parti est qu'il y a un déséquilibre entre le premier acte auquel on a droit quasi intégralement, et les suivants, qui, plus on avance dans ce qu'avait écrit Molière, se rétrécissent jusqu'à presque une ossature, et ceci d'autant plus que le principe de la coupure en cinq actes est maintenu par une image d'Alceste voulant ouvrir la porte et n'y parvenant qu'à la fin, quand Célimène a refusé de renoncer au monde avant que de vieillir ». Il se trouve alors confronté aux monstres dont nous devons comprendre qu'ils ont, dans ce crâne si peu lisiblement crâne, été générés par l'objet aimé que l'atrabilaire retiré imagine à présent comme étant monstrueux lui-même. J'ajouterai que  cette réduction de l'oeuvre aux seuls souvenirs d'Alceste, qui, bien sûr, ne pouvait pas, selon cette acception, se rappeler la joute oratoire Arsinoé / Célimène, ni les échanges Éliante / Philinte, a pour effet de dramatiser le propos, et ce de plus en plus, à mesure qu'on approche d'un dénouement ainsi privé de ses contrepoints comiques.
Car ne nous y trompons pas, Dominique Houdart n'a en rien voulu gommer la « comédie » et, à ce niveau, son premier acte est un régal, Alceste discutant avec un Philinte, sorte d'oiseau à pattes fragiles mais sautillantes, jouant de ses ailes avec une délicieuse mondanité, et se confrontant à un Oronte, sorte de scorpion d'une extrême drôlerie. Faut-il le préciser, Alceste est incarné par un acteur qui est lui-même connu pour être partie prenante de l'univers des marionnettes, Hubert Jappelle. N'essayant pas de paraître jeune, visage marqué, il infléchit le personnage vers l'amertume, mais dans toute la première partie, c'est-à-dire tant que nous, spectateurs, le voyons confronté à des figures superbement imaginées par Jean-Pierre Conin et remarquablement manipulées selon les techniques du théâtre noir, son « caractère » s'oppose de façon réellement moliéresque aux extravagances de ses partenaires. Du moins, tant que ces « partenaires » nous surprennent, et cette surprise va en s'amenuisant au fil des actes, d'autant plus que le concepteur a été moins inspiré avec les petits marquis, dont l'apparition coïncide avec la bascule que j'ai ressentie entre l'enchantement de la première demi-heure et la suite.     
C'est Jeanne Heuclin qui parle tous les personnages, sauf Alceste, bien sûr, et la performance vocale est prodigieuse car elle a su donner à chacun, non seulement sa note, mais son style. Toutefois, et là encore cela apparaît dans la scène des précieux, on la sent un peu en difficulté quand les dialogues s'échangent vivement. On a un peu envie de dire que trop c'est trop, surtout que dans ce cas de figure elle apparaît en tant qu'elle-même, visage incarné, et tous les autres, visage ombré mais quand même reconnaissable. Il est à craindre que certains grincheux parlent de procédé.
Bon... Il me reste à ajouter que toutes ces réserves ne doivent point effacer le fait qu'il s'agit d'un spectacle globalement superbe, parfait de maîtrise des objets, d'une très grande beauté visuelle, dont les défauts viennent sans doute de ce que Dominique Houdart s'est trop imbibé lui-même de la certitude de sa fiction. « Le côté ludique de la marionnette contrebalancera la gravité générale du propos », écrit-il quelque part. Il faudrait que cela reste vrai jusqu'au bout. Mais le souhaitait-il ? L'image finale de l'oiseau géant étendant ses ailes sur toute la largeur du « crâne », et dont le bec commence à l'attaquer, ne peut avoir été rêvée que comme tragique. Et puis quoi ? Tout cela est très beau, très spectaculaire, d'une exigence artistique sans complaisance, alors, pourquoi ne pas conclure en disant que j'ai pris beaucoup de plaisir à cette entreprise.

Grâce à Elena Gherasseva, Piotr Fomenko, « âme de théâtre » comme le définit le programme, dispose à Paris de tribunes prestigieuses : Les Bouffes du Nord pour « La Noce », une piécette peu connue d'Anton Tchékhov, et la salle du Conservatoire pour « Loups et Brebis » d'Alexandre Ostrovski. Je ne saurais pas dire si cela vient spontanément de Tchékhov ou de l'infléchissement que lui a imprimé le metteur en scène, mais on a tout à fait l'impression d'assister à une préfiguration de la célèbre « Noce chez les Petits-Bourgeois » de Brecht. Les acteurs y démontrent un talent débridé ; ils ont « la pêche », disait Pierre Laville à la sortie. Dommage, alors que le spectacle est parfaitement surtitré, que les acteurs émaillent leur texte russe de plusieurs mots baragouinés en français. Ils doivent croire faire plaisir, en vérité ils agacent.
Concernant la pièce d'Ostrovski, j'ai entendu dire que c'était du Boulevard. En fait, c'en est comme Bourdet, Bernstein, Salacrou et quelques autres défunts en étaient. C'est du vieux théâtre sur un thème que n'aurait pas désavoué le Tchékhov de « La Cerisaie »... Mais Ostrovski n'est pas Tchékhov. Quoi qu'il en soit c'est une oeuvre à contenu : tout, et notamment l'amour, y est marchandise. Le monde décrit est impitoyable ! Dommage, là encore, que des phrases en français viennent ralentir le rythme qui, par ailleurs, est soutenu à cent à l'heure.  

06.11.98 - La Comédie de Valence a eu le mérite de produire, et le Théâtre de l'Aquarium celui d'accueillir « Si vous êtes des hommes » de Serge Valetti, dans une mise en scène de Philippe Delaigne. Enfin quelque chose au théâtre qui nous parle d'aujourd'hui à travers une anecdote d'aujourd'hui, et non pas d'un vieux texte shakespearien ou brechtien. Je dis « anecdote », parce que la trame de cette comédie n'est pas crédible dans la réalité, mais constitue une transposition plausible, acceptable, d'une évolution onirique au départ d'une situation peut-être bien véridique : un médecin plein de bonne volonté a ouvert un foyer pour S.D.F. Une jeune intellectuelle de gauche qui rédige un mémoire sur les malheureux trouve ce foyer « inadmissiblement » médiocre, et elle entraîne les pensionnaires vers un endroit qu'elle leur promet paradisiaque, et qui se révèle être le « musée de l'homme ». Puisque ça s'appelle le musée de l'homme, c'est, pense-t-elle, pour que les vivants s'y abritent et non pas des momies ou objets du passé.
À partir du moment où la petite troupe squatte le lieu, le ton de la pièce change : de râleurs soumis, les S.D.F. deviennent les héros d'une aventure évidemment absurde : ils se déguisent avec les oripeaux trouvés et se mettent à jouer comme des enfants. En même temps, ils prennent le pouvoir et la jeune meneuse est bientôt dépassée, submergée, d'autant que ça ne se passe pas comme elle l'aurait rêvé : elle imaginait que son initiative susciterait un grand mouvement de solidarité envers les malheureux. En vérité, c'est la police qui encercle le musée, et qui tire à balle. Comme dans les drames hugoliens, tout le monde est tué.
Le spectacle est très bien assumé par une équipe de bons comédiens des deux sexes, quoique les S.D.F. aient un peu trop tendance à hurler leur texte, un texte qui, trop souvent, est trop écrit, trop littéraire, trop intellectuel pour les bouches de ces incultes. C'est un défaut d'écriture. Il n'est pas facile pour des non S.D.F. de parler comme des S.D.F. Autre défaut, on se passerait bien de petites historiettes sentimentales qui n'ont pas grand-chose à faire dans cette histoire et qui viennent un peu comme les cheveux sur la soupe, encore que la déclaration d'amour de la jeune gauchiste au médecin soit savoureuse : « Je vous aime tellement », dit-elle, « que je suis heureuse de vous en voir aimer une autre. »

Publié dans histoire-du-theatre

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