Du 21 mai au 24 août 1997

Publié le par André Gintzburger

21.05.97 - Décidément, ça se confirme : la politique fait de nouveau son entrée au théâtre, et c’est cette fois-ci à travers une pièce parabole de Jean-Claude Grumberg, donc une pièce d’aujourd’hui, qu’il a appelée ADAM ET ÈVE et qui a été, avec simplicité, mise en scène par Gildas Bourdet.
Pièce parabole parce que le fantôme du communisme y est incarné par un ancien militant déguisé en Père Noël, et qui y croit encore. C’est la dernière réplique de la pièce proférée par lui, déguisé, mais personne ne s’y trompe : ce en quoi il croit encore, ce n’est pas au Père Noël, mais bel et bien au communisme. Et pour bien signifier que les erreurs du passé ne sont pas synonymes d’enterrement, Adam et ÈVE, vieux militants désabusés, se dévêtent complètement, et c’est nus qu’ils abordent le nouveau millénaire, annonçant ainsi que tout est à recommencer, tout peut aussi recommencer.
Ce sont Michel Aumont et Geneviève Fontanel qui incarnent les deux premiers géniteurs de l’humanité. Leur nudité n’a rien d’érotique, mais sa symbolique est singulièrement émouvante pour ceux (j’en suis) qui « y croient encore ». Apparemment tout le public qui peuplait la salle Gémier y croit encore, lui aussi, puisqu’il a longuement applaudi les acteurs à la fin.
Jean-Claude Grumberg n’est pas un auteur subtil. Tout, chez lui, est clair. Un chat s’appelle un chat et la facture de sa pièce est au premier degré. On ne peut pas appeler deuxième degré une parabole qui ne laisse rien à imaginer au public.
Et Gildas Bourdet est un serviteur honnête qui ne cherche pas à « lire » autre chose que ce que l’auteur a voulu dire. Le spectacle est donc réaliste. Nous sommes dans un bistrot déserté mais qui jadis été le lieu de rencontre, voire de meetings, de militants très actifs. C’est par nostalgie qu’Adam, cloué à son fauteuil d’invalide, et Ève, qui l’a poussé depuis leur banlieue, sont venus y revivre des souvenirs. Jean-Claude Grumberg étant juif, fils de déporté, il a voulu que ses héros fussent juifs… et bien entendu anti-sionistes. Ce paramètre ajoute une dimension qui est celle de la spécificité du peuple juif, « peuple élu ». Son communisme, « Paradis imaginaire sans Dieu », ne peut pas se passer complètement du sentiment qu’une force guide ( ?), surveille ( ?), a écrit quelque part le destin de l’humanité. Bien sûr, je me sens très proche de cette impression diffuse, inexplicablement en contradiction avec tout ce que je pense. Et si « la liberté à l’intérieur d’un contexte », explication communiste aux entraves dénoncées par le capitalisme, était aussi une formule de la (non) parole de Dieu ?

22.05.97 - Les Tchèques ont l’art du salut. Pour faire plaisir à Chantal Poullain, je me suis tapé une heure quinze de vol plus deux heures trente de bagnole pour aller la voir jouer la « gouvernante », dans une curieuse adaptation de Roméo et Juliette donnée dans un bled appelé «Hradec-Kralové au »Klicperove Divadlo ». Ça s’appelle en vérité : « William Shakespeare et Julie et Roméo et Julie ».
La mise en scène est de Vladimir Moravek. Disons-le tout de suite. Le niveau de la représentation est de deuxième zone. Par moments, on pourrait se croire en présence d’une troupe d’amateurs de Châteauroux ou de Romorantin. Il y a un meneur de jeu qui commente, comme au music-hall, les entrées et les sorties des protagonistes. En fait, il raconte « Roméo et Juliette » et ce sont des illustrations, des flashs de l’œuvre qui nous sont montrées. La continuité shakespearienne est remplacée par ces ruptures, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont racoleuses. Le « digest » montré n’échappe de surcroît pas aux longueurs, et on plaint les pauvres musiciens qui ponctuent chacune des ses interventions type Guy Lux, si vous voyez ce que je veux dire, d’une musiquette, toujours la même, qui finit par être impitoyable. C’est ce personnage qui, à la fin, multipliant les pirouettes et les insistances, fait durer les dociles applaudissements au-delà du nécessaire.
Pourtant, ce spectacle ne laisse pas indifférent, et ceci, d’abord, parce qu’il y a quelques beaux tableaux et effets d’éclairages, mais surtout parce que Juliette, « Julie », n’est pas une gamine de quinze ans, mais une femme bien en chair, la quarantaine assumée, qui est vêtue d’une petite robe d’aujourd’hui très simplette, et que c’est elle qui mène le jeu de l’amour auprès d’un Roméo bellâtre et plutôt passif, vêtu lui, en damoiseau d’époque. Au début, on est surpris par ce traitement du personnage qui m’a fait penser à ce que pourrait être une petite annonce du Nouvel Obs. : « Juliette, quarante ans, replète, cherche Roméo pour relation définitive ». L’actrice, Paula Tomicova, a un petit côté Juliette Massima très émouvant. Quant à Chantal Poullain, qui, dans ce touchant théâtre de province, fait figure de super vedette (et vous imaginez qu’elle en jouit fort), elle joue la gouvernante comme la reine du bouffon de Bolek, c’est-à-dire avec beaucoup trop d’expressionnisme mal maîtrisé, trop d’emphase aussi, avec un jeu trop extérieur, bref elle est très mauvaise, mais elle a de très beaux costumes, dont l’un met très « suggestivement » en valeur ses avantages qui, mon Dieu, restent réels et, dans ce contexte, elle est très appréciée. Que demande le peuple ? 

20.05.97 - Comment s’appellera le prochain spectacle du 4 L 12 ? Michel Massé m’a convié à un filage, six mois avant une première officielle prévue en novembre 97. Pour l’instant, seuls des spectateurs sûrs, grandes classes de lycées ou associations amies et discrètes, sont accueillis à titre de test dans la grande salle de Gentilly, qui, désormais, pourra être ouverte au public. Le groupe est enfin chez lui au terme d’un combat dont je n’ose mesurer le nombre d’années.
Cela pourrait s’appeler « Conférence », tant la parenté avec « Les Méfaits du tabac » de Tchékhov est éclatante, mais ce n’est pas une conférence. Un Monsieur, Michel Massé, a envie de faire passer un message à des gens assis en face de lui, à travers des citations de grands écrivains dont il a du mal à prononcer les noms : Dostoïevski, Proust, Jean-Paul Sartre. Il a aussi des difficultés avec ses micros dont aucun n’est jamais à la bonne hauteur. Retrouvant une des ficelles de l’art des clowns, le personnage ne parvient que très tardivement à les régler, et c’est lui-même qui se contorsionne pour essayer de parler dedans. Toute cette prestation de Michel Massé est du grand art. Les quelques citations qu’il parvient à citer, ses commentaires, sont hautement comiques, mais de ce genre de comique qui est bien plein. Suppose-t-il que le public auquel il s’adresse sache deviner que Dodoststreidosky est Dostoïevski et qu’il a écrit « Le Journal d’un Homme ridicule », Sartre « la Nausée », etc… Peut-être mais qu’importe, 4 litres 12 ne s’est jamais adressé aux analphabètes.
Donc, tout ce qui est Michel Massé dans cette proposition de spectacle est magnifique, quoique s’essoufflant un peu une fois passée la première demi-heure et cela tient, je crois, à la conception de la folie théâtrale qui a fait la gloire du 4 litres 12 d’hier, et qui, aujourd’hui, ne me semble plus répondre à la sensibilité des gens. Cela vaut pour Michel lui-même : passés les moments de joie et de bonheur, on bascule à un moment dans le « trop, c’est trop ». L’introduction du dernier micro perché à trois mètres de hauteur mérite une exploitation plus recherchée. Surtout, cela concerne le jeu parallèle, je dirai plutôt « parasite », des deux femmes, spectatrices abusives et qui encombrent la scène, entravant le discours du diseur, qui font le spectacle avec lui. Pour moi, loin d’apporter un plus, leur agitation me dérange et je sais bien pourquoi : c’est donc parce que tout ce qu’elles font, Odile Massé et l’autre, dont le nom m’échappe, est gratuit, n’est pas en réel rapport avec ce que fait, ce que dit le conférencier. Entendez bien qu’elles sont, Odile surtout, car l’autre, à dire vrai, ne fait pas grand-chose, dans le droit fil de la tradition du 4 Litres 12, mais c’est précisément cette tradition-là qui demande, me semble-t-il, à être re-nourrie. Ces deux femmes qui bavardent entre elles, bougent, selon un parcours qui est sans rapport avec ce que fait le personnage central et avec des itinéraires qui ne le croisent que de loin en loin, comme par accident, lui ne leur prêtant pas (ou peu) d’attention, elle se comportant comme s’il n’était pas là en train de s’échiner à faire passer son message, ça ne va pas, elles sont trop sur un autre registre, elles jouent une autre pièce. Je crois que le spectacle gagnerait à ce qu’elles jouent la même, c’est-à-dire qu’elles rejettent la tentation d’avoir le moindre geste, la moindre attitude, qui ne soit liée au lecteur malheureux des œuvres. Elles sont « hors du sujet ». Il faut qu’elles rentrent dans le sujet si 4 Litres 12 veut, avec cette création, réussir le come-back qui lui a été refusé par les décideurs de la profession avec ses « Sœurs de Sardanapale ». Et tous comptes faits, ce que j’écris là me remet en mémoire que, dans ces « Sœurs de Sardanapale » déjà, surtout dans la version belge, j’avais éprouvé un dérangement analogue avec le jeu, pas toujours lié au tyran, des trois femmes. En tout cas dans la première partie.
Vous me direz « dérangement », justement c’est cela que nous voulons à 4 Litres 12 ». Ouais, peut-être, mais il y a « dérangement » et « dérangement ». Je pense que c’est la nature même de cette notion qui mérite d’être repensée. Il serait dommage que 4 Litres 12, par excès de fidélité à ses ancrages, traditions, voire habitudes, ne corrige pas avant novembre ce qui est à mes yeux une erreur d’aiguillage. C’est par rapport au conférencier, à ce qu’il fait, à ce qu’il dit, à ce qu’il est, qu’elles doivent se comporter et agir. Ce n’est pas un désordre à part qu’elles doivent apporter, mais un désordre lié exclusivement à lui, hors de toute complaisance à des gags qui ne soient pas « in ». « Il y a quelque chose de détraqué entre le monde et moi », c’est le message de Gombrovicz qu’il voulait faire passer.

30.05.97 - À travers un texte signé par Alain Badiou et intitulé « Les Citrouilles », ou « Ahmed aux enfers », Christian Schiaretti, un des privilégiés du système puisque, directeur de la Comédie de Reims, il est confortablement subventionné, entend nous parler en gros de ce qui ne va pas dans le monde et surtout de la crise du théâtre. Constatant que l’économie de marché et le syndicalisme sont parties prenantes de cette crise, son héros, arabe (ce qui ajoute une dimension à son entreprise) entraîne la Ministresse de la Culture, une certaine Madame Pompestan, qui est incarnée par un homme, Loïc Brabant, qui semble avoir pris pour modèle Marie Bonnel, dans un voyage aux enfers… Entendez bien, des enfers à l’antique : la pièce a été inspirée par LES GRENOUILLES d’Aristophane… De loin… de très loin même… Mais enfin le parcours y ressemble.
Ahmed, le magicien, sait trouver la porte de ce monde souterrain qu’un cerbère nommé Rhubarbe ouvre aux trois visiteurs. Le troisième est la doublure d’Ahmed. Il a un faux nez très long. Ahmed lui-même joue masqué. Les compères cherchent à rencontrer Brecht et Claudel pour avoir leur avis sur la crise en question, mais les trouver n’est pas facile dans ce monde encombré de défunts illustres. Les concepteurs fustigent au passage une certaine forme de tragédie à travers une longue, et très bien imitée par Hélène Halblin, évocation du personnage et du phrasé de Sarah Bernhardt, une Sarah Bernhardt qui psalmodie et hurle des vers avant de consentir, Ahmed l’ayant sautée ( !) à servir de guide aux visiteurs. La Ministresse est morte de trouille, mais finalement le tracteur que conduit Sarah Bernhardt la met en présence, non pas des auteurs recherchés, mais de Pirandello. Et ce sera grâce à ses « Géants de la Montagne » que Pirandello, que Brecht et Claudel se livreront, devant les vivants avides d’entendre leur message salvateur, à une joute d’abord vulgaire, voire physique, puis oratoire avec talent, où s’affronteront le spirituel de l’un et le matérialisme de l’autre, en somme la droite et la gauche avec comme médiateur une doublure d’Ahmed, qui joue à être Pirandello et qui ne parle qu’en citant les titres de ses pièces : « Vêtir ceux qui sont nus », « Comme tu me veux ». Pour accéder au cercle des initiés, la Ministresse aura dû se transformer en un « Personnage en quête d’auteur ».
On le voit, la logique est totalement absente de cette histoire rocambolesque qui effleure, sans les approfondir, tous les problèmes de notre Société, le théâtre n’en étant qu’un tout petit porte-parole. Le symbolisme est présent à chaque étape : avant d’arriver aux Géants perchés sur leurs échasses, il a fallu aux voyageurs franchir un champ de citrouilles, soupe d’une culture endormie, et le déjà cité Rhubarbe, incarnation du libéralisme intégral. J’en passe.
On rit pas mal, mais c’est souvent lourd, trop long, trop expliqué. On veut essayer de nous rendre plausible une aventure dont il aurait fallu au contraire accepter la folie. Et l’on aurait aimé que le public soit un peu plus consulté qu’il ne l’est à la fin du match Claudel / Brecht. La meneuse du jeu, très, trop excitée… elle est baptisée, référence grecque exige, le Coryphée, ne fait que semblant de l’interroger. Sa conclusion est inscrite dans le texte : Brecht et Claudel, ex-aequo !

06.06.97 - Le lieu est une église réformée,  apparemment sous le titre « Les Gobelins », en Centre Culturel. La troupe s’appelle « Art Point M ». Je cite : « Dans un décor fin de siècle revisité musique et vidéo live, le maître de cérémonie vous accueille et vous fait pénétrer dans l’univers étrange de « STRANGE NIGHT ». Vous entrez dans un monde clos où s’est réfugiée une tribu. Chaque membre va reconstituer un espace. Dans cet univers, tous vos sens seront en éveil. Laissez-vous guider dans ce monde de plaisir ».
Les membres de ART POINT M exécutent scrupuleusement leur dessein. Ils en ont les moyens. L’espace où l’on pénètre par un sas nuageux est peuplé d’hommes et de femmes superbement vêtus et coiffés. Deux cabines téléphoniques permettent à ceux qui en ont envie de dialoguer avec un homme ou avec une femme moulée très étroitement dans une robe rouge. Ici il y a un salon de coiffure, là des lits où vous pouvez vous faire masser. Sur une sorte de scène, il y a un étrange défilé de mannequins, les uns se voulant érotiques, les autres genre « Maison de Bernarda ». Une petite chorale dont les membres se déplacent à la manière d’une secte vient ici et là chanter à quelques privilégiés de fort beaux chants médiévaux. Ils ont d’autant plus de mérite qu’un  fond musical très présent, parfois doux mais souvent violent à la limite du supportable, enveloppe constamment l’ambiance. Des gens font souvent la queue pour voir un ange qui leur débite une historiette pas très convaincante. D’autres sont introduits dans des cabanes destinées à faire réfléchir : une S.D.F. de vingt ans, droguée et séropositive, somnole dans une éprouvette de sang contaminé est le seul ornement d’une autre. Le « plaisir » passe par la contemplation de tels déplaisirs. Une tenture rappelle en fond de scène et dans plusieurs langues que les hommes naissent libres et égaux en droit. Tout cela fait un mélange hétéroclite dont l’objet, distillé à travers une sono par des voix suaves, est « laissez-vous aller. On vous invite au plaisir, prenez-le ». Pour y aider, le maître de cérémonies vous invite à avaler une pilule qui, bien sûr, n’est que de la gomme à mâcher.  Une femme vous offre un sachet en plastique rempli d’une boisson rougeâtre assez forte et assez dégueulasse. Dans un coin, pour quelques privilégiés, un cuisinier mitonne à vue des plats délicieux. Il est très convivial ce cuisinier, très présent, très humain. Finalement il est le seul qu’on sente charnellement dans cette entreprise, où l’appel au plaisir ne passe ailleurs que par des éléments d’éloignement.
J’ai eu l’impression d’être entraîné dans un monde désincarné où il manquait quelque chose, et je crois que je sais quoi : il manquait que tous ces ingrédients soient « dramaturgisés ». En fait, il n’y a pas de spectacle. Il y a une ballade, dont le parcours est laissé au gré de chacun, de tableaux vivants en saynètes, tous et toutes beaux et forts, mais bon, c’est une exposition, une exhibition. En une demi-heure, j’avais l’impression d’en avoir fait le tour. J’attendais qu’il se passe quelque chose. Or la seule chose qui s’est passé, c’est qu’à un moment une voix a dit : «  Il ne vous reste que vingt-cinq minutes, dépêchez-vous de prendre votre plaisir », et ce fut pour moi un déclic. La voilà la possibilité de dramatiser le séjour, où chacun se trimballe sans conviction dans un univers qui n’est que supposé lui apporter du plaisir. Au lieu de le lui susurrer dans la douceur, ne faudrait-il pas dès son entrée lui faire entendre que le temps lui est mesuré, qu’il doit se dépêcher de prendre son pied. Cela pourrait devenir de plus en plus agressif au fil d’un compte à rebours impitoyable. Il pourrait y avoir une cage, ou un local, où seraient enfermés ceux qui ne voudraient pas prendre leur pied !
En bref, tout est trop sirupeux, comme si le plaisir proposé, on voulait le rendre inatteignable, impalpable ; de surcroît, l’offre est timide. La troupe est singulièrement pudique. L’érotisme n’est pas assumé. On a l’impression que les concepteurs ont eu peur d’aller au bout de ce qu’ils offrent et, effectivement, une telle entreprise pourrait devenir dangereuse, pornographique, brutale. Elle reste gentillette. Telle qu’elle est, elle est, si j’ose dire, trop « tout public ». Mais peut-être est-ce la limite que se fixe cette équipe dont je cerne mal la spiritualité. Quelque chose se cache-t-il derrière le mot « tribu » ?

10.06.97 - Entre LA RÉVOLTE de Villiers de l’Isle-Adam et la MAISON DE POUPÉES d’Ibsen, la parenté est éclatante. Ici comme là il s’agit d’une femme modèle d’obéissance à l’homme et à la société qui, un beau soir, décide de rompre avec la convention. L’Élisabeth de LA RÉVOLTE a enfoui pendant des années au plus profond d’elle-même ses rêves d’un monde poétique idéalisé. Mariée à un homme très terre-à-terre, elle lui a tenu ses comptes avec la sagesse des excellents gestionnaires, faisant fructifier son bien par des placements judicieux et, un soir, voilà, elle a commandé une voiture qui vient la chercher. Elle veut quitter ce monde qui suinte l’ennui et la convention. Même sa fille, elle l’abandonnera. Elle n’a plus, à son âge, de temps à perdre pour entreprendre de vivre vraiment. Lorsqu’elle expose son dessein à son mari médusé, c’est le gouffre de l’incompréhension qui se creuse entre les partenaires. Face à la détermination de sa femme qui s’explique froidement, Félix, quarante ans, perd tous ses repères et, quand elle part vraiment, a, ou croit avoir une attaque.
À ce moment-là, la mise en scène d’Alain Ollivier touche presque au sublime car il a le courage de laisser le temps s’égrener. Seule une petite clochette martèle les heures. Son corps est étendu, immobile, la lumière bouge imperceptiblement… et Elisabeth revient, il ressuscite, la normalité reprend son cours. Le studio de Vitry est un espace très clean qui fait la part belle à l’aire de jeu. Sur un parquet qui, au fond, se clôt par une verrière verdoyante, éclairée par la lumière du jour, il n’y a que très peu de meubles. Agnès Sourdillon, qui joue Élisabeth, est magnifique. Alain Ollivier, qui joue Félix, est moins convaincant. Trop sophistiqué, il prend des poses fixes quand sa partenaire s’exprime. Aucune liberté dans cette rigueur excessive.
Mais l’œuvre l’emporte par sa force. Dommage que le rêve d’une autre vie que nourrit Élisabeth ne s’étaye sur aucune donnée politique. Individu ici, elle resterait individu au pays de ses rêves, ne cherchant le bonheur que pour elle-même. Tout compte fait, on comprend qu’elle revienne.

14.06.97 - J’avais vu il y a deux ans à Soweto dans une école sordide un spectacle magnifique réalisé par des adolescents noirs, sous la direction d’un animateur socioculturel. Ce que racontaient ces jeunes gens dans un anglais fortement accentué agrémenté de divers dialectes, je ne l’avais pas compris, mais j’avais été séduit par la vitalité de ce groupe, son art du mouvement d’ensemble, son dynamisme à chanter et à danser. L’entreprise portait en elle la jeunesse, la vigueur d’un peuple en marche même si, probablement, le discours, volontairement enraciné dans les vertus passées, rendait un son anti plutôt que pro.
Conquise par le talent de certains de ces garçons et filles, Sophie Loucachevsky a entrepris avec eux d’abord, puis en élargissant singulièrement son champ d’investigation, un travail qu’elle a appelé « Fragments ». Sans faire d’humour, on peut dire que c’est le genre de titre épatant qui permet de tout faire sans être obligé de le boucler. À l’arrivée actuelle au Maillon de Strasbourg, ces « Fragments » n’ont plus rien à voir avec ce que j’avais vu et tant aimé. Je ne dis pas que ce soit mauvais. C’est autre chose. Il y a un orchestre de haute qualité, dont la figure de proue est un célèbre tromboniste nommé Jonas Gwanwa. Il y a un texte de Nadine Gordimer , prix Nobel de Littérature dont les « fragments » dits en anglais parlent sans doute de la peur et de l’insécurité. Ce qui en reste dans les rares moments parlés en français avec un fort accent espagnol par Roser Montlo, c’est l’histoire d’un petit garçon qui ne m’a pas semblé très intéressante. Mais tout est impeccablement professionnel, rigoureux, dénué de toute fraîcheur. Les deux adolescents qui ont été déracinés, et qui ont bien grandi depuis deux ans, dansent très bien, mais ce n’est plus débridé. La folie est absente de cette entreprise aseptisée qui n’ouvrira aucun horizon aux spectateurs qui s’interrogent sur l’Afrique du Sud après Apartheid. Il se peut qu’il y ait un contenu dans les textes dits en langue étrangère, mais sincèrement des surtitres n’auraient pas été inutiles. À moins que ce ne soit volontairement que Sophie Loucachevsky, adepte comme Vitez de la vision fragmentaire des spectacles, ait voulu que le public se creuse la cervelle pour comprendre ce qu’elle voulait dire. Ce serait alors le sens réel du titre « Fragments » : prenez-en ce que vous pouvez et basta !

02.07.97 - Les Don Quichotte fleurissent, comme si faire revivre la non-épopée du chevalier à la triste figure répondait à une nécessité urgente. Je sais bien que, quelque part, notre actuel Président de la République n’est pas sans rappeler le visionnaire de la Mancha dont tous les coups ratent et qui croit voir partout des vessies en guise de lanternes, mais je ne pense pas que ce soit la motivation de ceux qui, aujourd’hui, entendent donner une lecture personnelle de ce personnage mythique. Que diable peuvent-ils y voir qui me concerne ? Mystère.
Ce préambule dénonçant l’inutilité, à mes yeux (mais ils ne sont pas infaillibles), de l’entreprise, il faut dire que la vision de Didier Guyon est jolie. Il y a eu d’abord un choix et une réécriture des anecdotes narrées par Cervantès, qui est dû à une certaine Virginie Thirion, qui a le mérite d’éviter les poncifs trop connus (nous échappons aux fameux moulins à vent, par exemple), et surtout de transformer le personnage de Sancho qui, tout en conservant son aspect de paysan balourd, est traité un peu comme le Sganarelle de Don Juan, en homme de bon sens, à cette différence près que le maître de celui-ci écoute les conseils de son serviteur. Mieux, ce dévoué second a pris la mesure des folies de son patron et les entretient très gentiment, avec tendresse et pourtant lucidité. C’est surtout éclatant dans la scène où Quichotte, mis en présence d’une dulcinée (que le public ne voit pas, elle est quelque part au milieu de lui) qui est en vérité une paysanne rougeaude et sans attraits ne s’y trompe pas. Ce peut être la dame de ses pensées. Et c’est Sancho qui ranime son rêve et lui fait imaginer la pauvrette en magnifique héroïne.
Cette tendresse de Sancho a été très bien incarnée par le comédien Bruno Ouzeau, mais c’est évidemment l’univers de Didier Guyon des « Bébés » qui passe dans cette interprétation. Didier Guyon, c’est un poète. Son monde à lui est pavé de bons sentiments, un brin à l’eau de rose. C’est dans cette atmosphère que baigne son spectacle, qui, cela dit, souvenir de « Garçon un kir » oblige, est truffé de trouvailles comiques dont certaines sont réellement fines. Comme le fait par exemple qu’il n’y ait ni Rossinante ni le mulet de Sancho. Les acteurs caracolent sur des sabots et c’est très drôle. Dommage que Gilles Ronsin, qui joue Quichotte, ne soit pas aussi convaincant que son partenaire. Très conventionnel, il a parfois le phrasé de Jouvet. Peut-être s’en est-il inspiré. Les personnages épisodiques, voleurs, pénitents de passage, chevaliers, Don Fernande, Don Carlos, sont incarnés par trois comédiens rennais qui doivent avoir en coulisses une grande virtuosité à changer de costumes. Jeanne Corbel, qui signe ces costumes, mérite une mention car elle a eu des trouvailles très remarquables. L’armure de Don Quichotte, notamment, qui est une authentique bibliothèque, est une réussite esthétique en même temps qu’une très juste note sur le caractère de Quichotte, avide de culture, à la recherche de toutes les vérités, quoique condamné de façon permanente aux échecs.
À la fin du spectacle, deux lecteurs de l’œuvre originale viennent sur la scène, le livre grand ouvert devant eux. Ils nous font remarquer la distance entre les quelques épisodes qui ont été évoqués devant nous et le discours de l’auteur espagnol.
Le Don Quichotte de Fiat Lux n’est jamais ridicule. Sans doute est-ce là son meilleur mérite.

04.07.97 - Saint-Gaudens est une petite ville charmante juchée sur un plateau avec une vue sur les Pyrénées, qui est singulièrement enrichie par la présence omniprésente au milieu de la vallée d’une énorme usine de pâte à papier, qui crache des volutes de vapeur blanche à faire pâlir d’envie les nuages eux aussi omniprésents et actifs en ce deuxième jour de la Saint-Gaudingue. J’ai vu dans ma journée trois spectacles.

Le premier, dû à un groupe appelé « Le 8e ciel », « Mickey, l’ange et son ombre », se passe dans une petite baraque bienvenue en ces heures pluvieuses. C’est une conférence ma foi très plaisante sur le thème de « Mickey partout ». Réduit à sa bouille ronde et à ses deux oreilles, le petit personnage de Walt Disney se retrouve en effet dans de nombreuses compositions. C’est parfois un peu tiré par les cheveux, mais c’est drôle et l’on sort de là avec l’impression de voir des Mickeys partout. C’est le genre de spectacle gag qui laisse des traces. Retenir le nom de ces gens facétieux.

Le deuxième, que j’aurais dû voir sur une place publique mais qui avait été déplacé sous un chapiteau, s’appelle « Family Express » et est une création de Kumulus, réalisée ici à l’occasion d’une résidence de deux mois et coproduite par la Villette. J’avoue que je n’ai pas compris le propos. Il y a sûrement un fil conducteur, mais il est illisible. Par contre, quelques points forts émergent : la troupe passe son temps à déplacer, selon des rythmes divers, des grands cartons d’emballage. Il y a sans nul doute, à un moment, une dénonciation des cadences infernales. À un autre moment, on voit deux filles qui se regardent amoureusement, se touchent sensuellement et se bécotent avec passion. Il y a donc là une revendication du droit à l’homosexualité. Et puis périodiquement quelqu’un clame : « Qu’est-ce que c’est que tout ce bordel ? » C’est d’ailleurs la dernière phrase prononcée dans le spectacle, sa conclusion en somme. Ce sera la mienne aussi.

Le troisième, appelé « Mad ( e ) in Paradise » est la dernière création du Cirque Gosh. Hélas ! Hélas ! Hélas ! Autour d’une grande folle tordue de deux mètres de haut, qui n’en finit plus de faire des poses, s’agitent deux gentilles contorsionnistes acrobates toutes petites, un jongleur qui ne jongle pas et quelques artistes de cirque dont les performances n’ont rien de remarquable. On a envie de résumer sa pensée en disant qu’il s’agit d’une exhibition homosexuelle d’humour allemand. C’est assez dire la pesanteur de l’entreprise et l’ennui qui finit par s’en dégager. Au surplus, davantage que « Mad ( e ) in Paradise », c’est plutôt la chute qui devrait être le titre du spectacle puisque nombre de numéros se concluent en ratages.

05.07.97 - J’ai vu deux représentations du dernier spectacle de Mauricio Celedon, consacré celui-là à Antonin Artaud, l’une de nuit la semaine dernière à Pierrefonds par une soirée radieuse, l’autre en plein jour, à Grenoble, sous une pluie battante. Il n’est pas aisé de suivre le cheminement de la pensée du réalisateur. Il faudrait, comme au ballet, un livret pour comprendre l’évolution du scénario.
Mais c’est un spectacle d’une telle énergie que, tous comptes faits, cela n’a pas grande importance. Qu’on connaisse la vie d’Artaud ou non, on reçoit un prodigieux coup de poing en noir et blanc pendant soixante-quinze minutes, au cours desquels le rythme, soutenu par une énergique musique figurative, ne se relâche jamais. Ceux qui ont déjà vu des spectacles de Celedon trouveront sans doute que ses procédés ne se renouvellent pas. Tout au plus y a-t-il dans NANAQUI une austérité des moyens, qui vient peut-être de la pauvreté des soutiens financiers qu’il a eus. La structure sur laquelle évoluent les acrobates aériens, a été bricolée en utilisant celles de TACATACA. Les seuls accessoires sont des matelas, des tables roulantes, une boîte, et des livres poussiéreux qui, à la fin du spectacle, répandent un nuage qui pour une fois n’est pas le fait d’une machine.
Tout tient dans la vigueur des huit Artauds, tous vêtus sobrement de noir et maquillés en rictus douloureux face à deux infirmières impitoyables et musclées, vêtus de blouses d’un blanc éclatant. C’est que tout le spectacle se passe dans l’asile où a été enfermé Artaud. Une certaine gestuelle bien connue chez Celedon indique ses souvenirs. Paraissent alors sa mère, une femme qu’il a aimée et qu’il évoque joliment posée sur un trapèze.
Le cirque, rappelons-nous CANDIDES, est présent dans NANAQUI, mais comme support seulement, même quand les performances sont acrobatiques, des rêves d’Artaud, un Artaud démultiplié, mais il y a un Artaud central, on s’en aperçoit peu à peu, que les autres imitent.
En fait, ce NANAQUI aurait peut-être plus été plus coloré si, selon la première idée, le concepteur avait pu le situer, en partie, à Bali. Tel qu’il est, c’est l’enfermement qui est la dominante de la performance, l’enfermement avec ce qu’il signifie d’entraves à la liberté, de violences gratuites, d’humiliations, de révoltes. Le combat des Artaud contre les infirmiers, c’est celui de tous les détenus contre leurs gardiens. C’est peut-être grâce à cette universalité que NANAQUI est une réussite parce que, Artaud ou pas Artaud, on s’en fout. C’est un rapport de forces qui est exposé avec une force qui s’impose, un rapport de force qui dépasse, et de loin, le cas particulier. Il faut dans ce cas remercier la pauvreté des moyens mis en œuvre qui a contraint Mauricio Celedon à mettre au placard l’anecdotique. Ainsi épurée, la course éperdue des Artauds sans cesse entravée prend tout son sens de grand témoignage, on n’a même pas envie de dire « d’aujourd’hui », non, de tous les temps, tant qu’il y aura des hommes qui en enfermeront d’autres.

17.07.97 - « Chalon dans la rue » s’interroge gravement sur le « théâtre déambulatoire », mais en fait de déambulation, j’ai surtout vu dans les rues celle des C.R.S. et autres flics qui sont, pour cette édition 97, d’une omniprésence qui frise la provocation. Est-ce une conséquence ? Les rues sont calmes. Il y a peu de saltimbanques. En fait de spectacles de rues, toutes les manifestations, ou presque, s’enferment dans des lieux clos de murs, parfois simplement de barrières, éventuellement de toits. Il faut dire que le temps est incertain. Tous les jours, vers midi, Télé Moustique prétend interviewer les faiseurs d’événements du festival, mais le Théâtre Group qui assure l’animation est d’une débilité intrépide.

- Dans un des espaces clos ci-dessus décrits, j’ai vu la dernière création du Foortsbarn. Ça s’appelle « Ne touchez pas à Molière ». Heureusement, les Anglo-Saxons qui rendent cet hommage à notre grand auteur national y touchent, parce que quand ils n’y touchent pas, comme c’est le cas dans la première des trois pièces proposées, ils sont très mauvais. Cette pièce-là, LE MÉDECIN MALGRÉ LUI, est montée en grosse farce avec un grand renfort de coups de bâtons, et l’on a envie de dire que trop, c’est trop, tant l’excès fait patronage et amateur. L’accent anglais prononcé avec lequel s’expriment les acteurs, qui deviendra un plus dans LE MARIAGE FORCÉ, la troisième pièce ici montrée, est ici tout à fait malvenu.
Ce qui fait le charme de ce MARIAGE FORCÉ, c’est qu’il a été déraciné de son époque, replacé de nos jours dans le contexte très savoureux d’une maison de vieux. Au milieu de tous ces retraités qui tapent joyeusement le carton, il y en a un qui se sent des vigueurs de jeunesse et qui veut épouser une femme, dont il se rend compte un peu tard qu’elle ne manquera pas de le faire cocu. La farce, finement traitée, avec un brin de distance, fonctionne alors très joliment.
Quant à la deuxième pièce, LE SICILIEN, Footsbarn la traite en théâtre d’ombres et marionnettes indonésiennes. Pourquoi pas ?

- Sur la place ronde, le Collectif Organum avait édifié la Tour de Babel que j’avais déjà vue à Maastricht. Les vingt-cinq premières minutes de cet opéra sont fortement incantatoires, avec un texte poétique qu’à mon avis Thierry Poquet est seul à comprendre, et il est sûr que le public, sagement assis par terre, se fait chier. Mais quand la tour se désarticule et que ses éléments se dispersent en plusieurs petites scènes qui foncent au milieu des spectateurs, une certaine folie interactive s’établit, assez dangereuse d’ailleurs, soutenue par une musique tonitruante et des effets spéciaux destinés à rompre la quiétude, et l’on se laisse submerger, un peu avec les mêmes moyens, (acrobatie aérienne en moins) que de LA GUARDA. Thierry Poquet, comme Pichon, aime bien forcer les gens à se garer des voitures et les arroser copieusement à l’occasion. Reste qu’on comprend le propos au-delà des mots qu’il ne faut pas écouter pour ce qu’ils disent, mais pour le son qu’ils rendent. De l’impossible conquête des cieux au déluge, le parcours initiatique est tracé obscurément, mais qu’importe !

- Toujours dans un espace clos, mais de jour, la C.I.A. (Compagnie Internationale Alligator) propose une « Chienne de vie interactive sans prétentions apocalyptiques ni littéraires », qui ne manque ni de drôlerie ni de charme. Ici tout est au premier degré. Trois spectateurs, choisis au (faux) hasard, sont appelés à vivre devant nous le parcours de leurs vies, avec les alternatives de « Malus », « bonus », et « coup du sort ». Ce sont trois Français moyens tout à fait banals et l’on finit par se prendre au jeu de leurs destinées très ordinaires. C’est, sous un dehors anodin, une exploration assez fine et approfondie des incidents de parcours bons, mauvais ou imprévus, qui peuvent infléchir des destinées. Alain Mollet qui signe cette réalisation en s’adressant en direct au public, en lui demandant d’applaudir, de huer, de siffler (ce à quoi les gens se prêtent, et c’est à noter, avec une bonne volonté sans timidité dès le début), a le mérite de n’être jamais vulgaire et ça, c’est à marquer d’une pierre blanche. Évidemment les grincheux diront que ça ne vole pas très haut. Eh bien ça vole comme ça vole, mais je suis sorti content.

19. 20. 21 juillet - Avignon. Eh bien il faut le constater, la fréquentation de ce festival reste considérable. Quand je dis « ce » festival, je devrais dire « ces » festivals, car, plus encore peut-être que les années précédentes, le « In » et le « Off » ne se confondent pas. Il y a deux planètes, l’une frileusement enfermée dans ses forteresses du jardin et du Cloître Saint-Louis, l’autre largement débraillée dans des rues dont il faut remarquer qu’elles sont peu fréquentées par les flics. Naturellement, ce n’est pas du public que je parle mais des professionnels. Et encore je ne mettrais pas ma main au feu de ce que j’avance là.

- Dans le « In », j’ai vu le dernier spectacle de Zingaro. Ça s’appelle « Éclipses ». c’est très beau.  C’est très chiant. De création en création, Bartabas va vers un style de plus en plus dépouillé, je dirai même austère, voire mystique. On baigne dans une religiosité à l’Orientale. L’orchestre est coréen. Les cavaliers et acrobates le sont pour la plupart aussi. Pour les chevaux, je ne sais pas. Ce qui est sûr, c’est qu’ils font des choses délicatement difficiles, mais pas souvent spectaculaires. Tout est clean, impeccable, ennuyeux et peu applaudi. La rumeur dit que Bartabas aimerait qu’il n’y ait plus d’applaudissements du tout. Dans cette ligne-là, il va y arriver !

- Dans le « Off », j’ai beaucoup aimé le come-back du théâtre de l’Unité avec sa fameuse 2 CV THEATRE dont j’aurais vu, sur la place du Palais, la dernière « irrévocable ». Connaissant Jacques Livchine et Hervée De Lafond, j’ai mis « irrévocable » entre guillemets. Cela dit, le Théâtre de l’Unité ne se contente pas de ce clin d’œil à son passé. À onze heures, chaque matin, dans Théâtre des Halles bourré à craquer par l’ouvreuse « Mademoiselle Renée », sous l’œil placide d’un pompier de service qui ne voit rien, (vous avez reconnu Hervée et Jacques), le Centre d’Art et de Plaisanterie de Montbéliard propose, avec DEUX MILLE CINQ CENT À L’HEURE, une histoire de théâtre à l’accélérée d’une très grande efficacité. On rit beaucoup, entre professionnels et pas seulement, et il  faut dire que, d’une manière générale, de la Grèce Antique à nos jours, le survol est habile, même si la séquence consacrée à Molière, avec des personnages qui passent à tour de rôle dire une réplique des pièces célèbres, ne m’a pas paru très convaincante, et si celle de Shakespeare sur son lit de mort a été inaudible au sourdingue que je suis.
Surtout, les dix dernières minutes pendant lesquelles les acteurs égrènent avec nostalgie, et une très riche économie de gestuelle, les souvenirs qu’ils veulent garder du théâtre, sont d’une très grande puissance émotionnelle. Beau spectacle qui égratigne tout ce que je n’aime pas dans les dérives actuelles. C’est dire si j’ai été heureux de quitter Avignon sur ce bonheur.

UN VOYAGE À STOCKTON

29.07.97 - Je suis décidément un voyageur infatigable : me voici à STOCKTON, venu en car et bateau avec les Plasticiens Volants, pour voir le DON QUICHOTTE qui est la toute dernière création du groupe. Je me demandais si j’allais encore avoir à réfléchir sur le pourquoi de tous ces gens qui s’intéressent ces temps-ci au héros de Cervantès, mais en vérité ce n’est pas la profondeur de la réflexion qui a conduit les réalisateurs. Ils ont pris dans le livre quelques phrases et quelques chapitres, et ils les ont mis en images à leur manière, c’est-à-dire avec des structures gonflables et beaucoup d’effets pyrotechniques. Don Quixote lui-même est assis sur un siège, accroché à un ballon que retiennent solidement depuis le sol deux gaillards. L’effet est saisissant de ce personnage qui se bat contre le reste du monde du haut de dix à vingt mètres au-dessus du sol. Sancho, lui, marche avec des échasses. Les moulins à vent, et le monstre au miroir, foncent à travers le public. Ça se fait apparemment beaucoup de se ranger des voitures dans les spectacles d’aujourd’hui, mais ça plaît bien. Il faut dire que les structures sont superbes, à part le moulin qui est un peu rachitique. Ce texte proféré mi en anglais, mi en français (nous sommes en Angleterre et cette troupe connaît les recettes de l’efficacité) à travers une sono est asséné un peu à la manière des marins du GÉANT, et il y a des moments où ça rame pas mal. Mais ça n’a pas d’importance. L’ensemble est enlevé, super spectaculaire, tout à fait pro au niveau du visuel. Il faut ajouter, avec un brin d’indulgence, que c’était à Stockton la première représentation assumée du spectacle. La création aurait dû se faire à Castres, mais les intempéries ne l’ont pas permis. C’est que les structures gonflables sur lesquelles s’appuie le principe même de cette troupe sont très vulnérables, à la pluie moyennant, mais surtout au vent. À partir d’une certaine force, il constitue un véritable danger. Or, à Stockton, ou bien il pleuvait, ou bien il ventait, ou bien il faisait froid. On doit saluer le courage d’un directeur de festival oeuvrant sous ces latitudes.

- À noter, une troupe d’acrobates australiens, appelée tout bêtement « The acrobates », qui réussit à imprimer une belle notion d’humour dans des exercices style « Les Arceaux », tous réussis
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- Je ne m’en doutais pas mais j’allais avoir avec cette troupe une longue histoire qui se poursuit encore aujourd’hui en 2008.

- Je me suis un peu ennuyé dans ce festival dont les événements ne commencent qu’à dix-neuf heure trente, dont certains sont plutôt du niveau des fêtes de la bière que de la découverte. Il faut dire que cette ville est un « espace sans alcool ». On ne vend ni vin ni bière, ni, bien sûr des boissons fortes dans les boutiques, et trimballer des bouteilles dans la rue est passible de cent Livres d’amende ! Les gens doivent donc, s’ils veulent boire, soit faire leurs achats dans la ville voisine de Middlebrough, que desservent de nombreux autobus, soit aller dans les bars. Là, ils peuvent se saouler tant qu’ils le veulent dans ces lieux clos aux vitres opaques. Ça m’a paru un peu hypocrite. Ça explique en tout cas le succès des deux chapiteaux du festival. On est à l’intérieur, la bière est donc licite ! Au restaurant réservé aux artistes, où l’on mange un menu imposé relativement soigné par rapport à ce qui se pratique par exemple à Limoges, il y a un bar. Mais le midi, il est fermé et vous avez le choix entre des eaux à la senteur de javel et d’autres, parfumées au goûts anglais, que je ne partage pas du tout. Mais le local est convivial et les artistes ont du plaisir à se retrouver. À part ça, très étrangement, Stockton m’a fait penser à Arkhangelsk. Peut-être à cause du climat, et puis d’un style de boutiques qui ne présentent que des produits médiocres. À dix-sept heure, tous les commerces ferment et les rues se vident intégralement. Elles ne se remplissent pas davantage aux heures des spectacles. Là il y a du monde, et même beaucoup. Des gens qui se dirigent très vite et juste à l’heure vers les lieux indiqués. Inutile de dire qu’après les spectacles et leur démontage, la seule chose à faire pour les artistes est d’aller se coucher !

24.08.97 - Cette année, le festival ÉCLAT d’Aurillac est « clean ». Les marginaux ont été parqués dans un camp, près de l’aéroport. Ils sont largement encadrés par les C.R.S. Moyennant quoi la présence policière en ville est modeste. Quant aux vendeurs occasionnels, ils ne sont plus sur la place autour du square. Ils sont sur le cours Montyon, là où il y a l’hôtel Saint-Pierre. Miracle : le temps est au beau fixe. Il fait chaud. Le soleil tape. Dans les rues bien dégagées et pour beaucoup interdites aux voitures, les saltimbanques peuvent exercer leur art. Je ne retrouverai la paranoïa sécuritaire que ce matin en allant prendre mon train dans une gare bouclée et assiégée, il faut bien le dire, par la faune humaine que les organisateurs ont tenté de nous cacher pendant les jours de festivité. Pour ma part, je ne suis venu que deux jours, le vendredi et le samedi. J’en sors épuisé après des longues marches et de plus longues encore stations debout.
Ma première journée a commencé par un débat. Quelques pères fondateurs ont eu l’idée de créer une fédération des arts de la rue. L’initiative est pavée de bonnes intentions et, comme j’ai dit, j’en serai parce qu’un temps viendra où il vaudra mieux en être. Il s’agit de défendre une éthique loin de toute préférence politique ou religieuse, au nom d’une universalité (toutefois limitée à la France). Seulement voilà : les nouveaux membres devront être cooptés par deux anciens. La ségrégation risque donc de pointer son nez, voire le corporatisme. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à un nouveau Syndéac, donc à une association de privilégiés faisant dans quelques années bonne garde contre l’intrusion de nouveaux venus non désirés.

- Ici, le Teatro del Silencio joue son NANQUI à dix-sept heure, de jour donc, sur la Place des Carmes. Le public, sagement assis par terre, a le soleil face à lui. À Grenoble, j’ai vu le spectacle sous la pluie. Ici, les artistes transpirent, mais leur énergie est intacte. Leur courage est récompensé par le succès que rencontre le spectacle.

- De tout ce que j’ai vu, je retiendrai la magnifique prestation des Piétons. Ils sont deux. Il y en a un au sol, c’est Maddedu. Un autre est sur les toits, les balcons, il fait de la varappe sur les murs avec une stupéfiante agilité. C’est, pendant une heure, un savoureux discours vertical entre les deux complices. Du divertissement à l’état pur. Il n’y a pas de « contenu ». Mais c’est un vrai plaisir.

- Du « contenu » par contre, je crois que les 26.000 Couverts voudraient bien que nous ayons l’impression qu’ils nous en communiquent avec leur canular : « invité d’honneur, la Poddemie. Ce sont les supposés délégués d’une soi-disant île de l’Atlantique Sud, peuplée au 17e siècle par des émigrés français, et, plus tard, oubliés par la métropole. Ils parlent avec un accent qui a des relents de québécois, une langue archaïque mais compréhensible. Ils ont des mœurs exemplaires. Nul n’y est au-dessus des autres. Les femmes ont dix maris sans compter les amants. Tout cela est décrit minutieusement dans des textes très bien rédigés qu’on lit avec beaucoup de plaisir. Il est dommage qu’un meneur de jeu orchestre la visite guidée avec attractions offertes aux spectateurs, avec une désinvolture faussement improvisée qui enlève de la hauteur au propos. Et puis, une fois encore, Les 26.000 Couverts ont la bosse du petit commerce. Sous couvert d’un stand touristique d’accueil, ils vendent des posters, des cartes postales, des bricoles. Il y a beaucoup d’imagination dans tout ce qui est exposé, à commencer par ces centaines d’escargots à la coquille inversée (nous sommes dans l’hémisphère sud) qui jouent un grand rôle dans la mythologie de l’île imaginaire.

- Du contenu, Générik – Vapeur en donne, carrément : ça commence par une mise à sac de l’A.N.P.E., et même par la mise à nu de son directeur. Les chômeurs révoltés ont l’idée de se reconvertir dans le taxi. Au son d’une musique tonitruante, ils rejoignent une dizaine de Mercedes immatriculées TX 13. Puis ils invitent les gens à monter dans et sur les véhicules au mépris de toutes les règles de sécurité. C’est alors une cavalcade débridée avec pétarades et moteurs fumants jusqu’à la gare. C’est là que j’ai retrouvé ce matin, respirant comme des monstres assoupis avec parfois des bribes de moteurs assourdis, les voitures abandonnées.

- Le contenu, par contre, m’a paru absent de ce que j’ai vu du spectacle de Jo Bithume. Comme aurait dit ma mère, « il y a tout ce qu’il faut dedans », du clinquant, du feu, des belles images, toutes aériennes ou surélevées, de ce qui se passe. Et honnêtement, c’est beau. Mais ce qui est raconté m’a paru intrépidement débile et sans intérêt.

 Rasposo aussi raconte une histoire. Je ne l’ai pas comprise, mais la structure est belle et les performances acrobatiques sont très bien assumées.

Publié dans histoire-du-theatre

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