Du 14 janvier au 14 avril 1992

Publié le par André Gintzburger

14.01.92 - Le seul lien entre les scènes de CARTON PLEIN, c’est le rapport entre les deux locataires de ce lieu étrange où ils habitent, l’un, petit, qui ne sort jamais et reste en permanence vêtu de son pyjama, l’autre, le grand, sapé comme pour une soirée et qui, entre deux séquences, est supposé faire des courses. Le petit, c’est Maxime Lombard, le grand, Bruno Raffaelli. Serge Valetti, l’auteur, a voulu que le petit ait pouvoir sur le grand, qui lui obéit avec bonne volonté. Gabriel Monnet, vieux routier de la mise en scène honnête et efficace, les a dirigés en laissant leurs natures s’exprimer. Maxime Lombard est bien. Bruno Raffaelli est remarquable.
L’œuvre est comme toutes celles de Valetti, faite de touches drôles et sensibles. Deux sketchs se détachent, celui des compères au début qui cherchent à se rappeler le nom de leur propriétaire, et celui de l’emballage laborieux d’une œuvre d’art qu’il s’agit d’envoyer à un concours. Une soirée qui ne cherche pas midi à quatorze heure, mais qui est bien plaisante.

15.01.92 - Jean-Claude Penchenat propose en trilogie un cycle consacré « à la comédie », qui commence par un assemblage appelé « comédies griffues », qui est composé de quatre oeuvrettes d’Henri Monnier, une de Georges Darien et Lucien Descaves et une de Jean-Claude Grumberg. Disons tout de suite que cette dernière, « Les Gnoufs », est parfaitement conne et nulle. Il s’agit d’une contestation d’un certain snobisme qui rappelle, mille pieds en dessous, LE VERNISSAGE de Vaclav Havel.
Par contre, LES CHAPONS de Darien et Descaves est excellent dans le genre tranche de bifsteack saignant. Et Geneviève Rey Penchenat est très crédible dans un personnage de servante du dix-neuvième siècle tellement aliénée à ses maîtres qu’elle demande à les embrasser comme cadeau d’adieu, lorsque, par lâcheté, ils la congédient.
UN AGONISANT, UNE NUIT DANS UN BOUGE À LA BELLE ÉTOILE et MENUS PROPOS d’Henri Monnier sont à prendre comme des pièces de musée. J’ai été un peu déçu. Dans mes souvenirs, Henri Monnier était plus percutant.

16.01.92 - Une petite bonne femme pleine d’abattage et de présence, pianiste de son état mais remarquable actrice bien en chair, boudinée dans une robe trop étroite, Susy Firth, et un garçon terne qui joue du violon et du violoncelle, Gilles Petit, essayent de nous bailler un concert classique en hommage à Mozart, mais ils sont dérangés par une accordéoniste, Michèle Guigon, qui préfère Fernandel, Fréhel, Mouloudji, Edith Piaf, à Gabriel Fauré. C’est gentil. Ca ne casse pas les briques.

17.01.92 - La résidence de Christian Rist à l’Athénée se poursuit avec LA VEUVE, comédie en cinq actes, en vers, de Pierre Corneille. C’est une reprise avec une nouvelle distribution, mais de toute manière je n’ai pas vu la première, et, de surcroît, François Frappat étant souffrant, c’est Christian Rist en personne qui joue le rôle de Philiste. La comédie d’intrigue est un peu laborieuse, mais le metteur en scène a réussi à la clarifier. Les vers sont bien respirés. Chantal Neuwirth dans un personnage de nourrice pleine de duplicité est haute en couleur. Il y a de l’imagination dans les décors conçus par Rudy Sabounghi avec humour, à gros traits simplifiés. Patricia Diney, l’héroïne enlevée, ressemble à Marie Bonnel. La soirée se supporte malgré sa longueur.

24.01.92 - LA DANSE DE CIGURI, au Théâtre du Lierre, est un spectacle du Quatuor Nomade dans la droite ligne du PATIO. On y retrouve les deux garçons et les deux filles qui affectionnent les chants orientaux mi-iraniens mi-orthodoxes, et qui les chantent admirablement en prononçant des paroles dans les langues aux consonances parfois rudes, parfois roucoulantes, toujours étranges aux oreilles.
Point de décor, cette fois-ci, mais des éclairages très sophistiqués qui tracent sur le sol des trajets et cernent une aire de jeu rectangulaire d’un trait de sable blanc. À l’intérieur de cet espace, Farid paya fait quasiment entrer ses artistes en religion. C’est beau quoiqu’un peu monotone. Finalement, tous les morceaux sont sur un même registre, même si les uns sont vifs et les autres davantage « largo moderato ». Pour moi, cela a fini par ronronner un peu, harmonieusement certes, mais sans surprise, d’autant plus que je n’ai décelé dans l’entreprise aucune anecdote. Ces gens vont et viennent, somptueusement vêtus, avec des gestes nobles et lents (le plus souvent), mais pourquoi bougent-ils ? Et que veulent-ils me dire ? Mystère. Y a-t-il une clef ? Peut-être. Pas sûr. Je n’ai rien su lire en tous cas.

29.01.92 - Ne me demandez pas de vous parler de CHAMBRES que j’ai vu au Théâtre Paris-Villette dans une mise en scène de Hans Peter Cloos ! L’œuvre de Minyana est composée de six monologues que les trois filles de la distribution, Nathalie Dontcheva, Mona Heftre (eh oui !) et Catherine Jacob s’ingénient à nous servir en tunnels impitoyables, débités avec une volubilité qui les rend inaudibles à mes oreilles, habituées à des ponctuations plus logiques. Rien n’est fait pour aider le spectateur à éprouver chose ; si ce n’est une intense absence de communication.
Ces filles sont là, sur une pelouse (pourquoi ? ) entourée de hauts murs percés de trois portes étroites en grillagées. Au-dessus d’elles, parfois, un dessin se projette. Parfois aussi, des lumières s’allument sur ce qui semble être des chambres à l’étage supérieur (mais va savoir si c’est ça). Et elles causent, causent, interminablement sans jamais ME causer. Heureusement, de temps en temps, un morceau de musique du genre « Bonnie and Clyde », Dutronc, Rita Mitsouko, Brigitte Bardot etc. vient secouer la torpeur d’un public sommeillant en attendant que ça se passe.

30.01.92 - La laideur de l’affiche et le côté racoleur du titre, « Putain d’histoire d’amour », le côté marginal du lieu, Maison des Loisirs de Chênebourg à la périphérie de Genève, laissait supposer que le spectacle serait médiocre. Or, il n’en était rien. Cette chronique, inspirée à un certain Jacques Sallin par le livre de Paulette Houdyer, « Le Diable dans la peau », n’a certes pas d’autre ambition que de raconter le processus qui a conduit les sœurs Papin, bonnes de leur état, à assassiner sauvagement leurs patronnes, mais elle est bien assumée par deux comédiennes qui payent comptant en « tranche de bifsteack saignant », Annick Philo et Carole Coupy.
Celle qui incarne Christine, plus âgée et plus « peuple » que celle qui joue sa sœur, signifie très clairement la révolte intérieure de sa condition, sa haine des maîtres, quoiqu’elle appelle sa patronne « maman », la montée d’une certaine démence. Peut-être pas avec assez de violence. De même, on me dit que la cadette était demeurée, mais ça ne ressort pas du jeu de la comédienne, qui est simplement gentille et pas futée, mais pas malsaine. Jean Huwyler dit avec netteté des minutes du procès.
Dans un espace pour peu de spectateurs, deux lieux ont été signifiés avec réalisme, la chambre (où l’étreinte des sœurs incestueuses est montrée dans le noir avec beaucoup de pudeur), et la cuisine.
Le spectacle, qui dure deux heures, est facile d’accès pour le spectateur qui le regarde et l’écoute sans ennui.

12.02.92 - Richard Demarcy a monté pour le jeune public du Roseau Théâtre un joli conte dont il est l’auteur, l’histoire de deux bossus portugais qu’un rayon de lune incarné transformera en êtres normaux. Cela se passe dans une forêt profonde et mystérieuse. De quoi parler à l’imaginaire des enfants et ne pas ennuyer leurs parents. Beaucoup de poésie.

15.02.92 - C’est très bien, GAUDEAMUS, c’est une affaire entendue que les Russes savent tout faire, danser, chanter, jouer la comédie, manier l’émotion, s’agiter infatigablement, et par conséquent forcer l’admiration d’un public « parisien » étonné et ravi d’être confronté à du vrai « théâtre ». Quand on sait que le produit signé par Lev Dodine est le fruit « d’improvisations conçues et interprétées par les élèves de PREMIÈRE ANNÉE de la classe de mise en scène de l’Institut théâtral de Saint- Pétersbourg », on reste coi d’admiration. Je redis le mot exprès ! Et puis il y a des trouvailles, ce piano qui s’envole avec deux chanteurs dessus, ces trous dans le praticable qui avalent et recrachent personnages et objets avec toute une régie et une circulation souterraine que l’on devine. Il y a des grands moments comme celui de la grosse fille qui étend son linge, se fait baiser par un soldat et craque de remord quand son fiancé lui offre une très médiocre vareuse.
Mais je crois que c’est un bien que nous n’entendions le sens du texte qu’à travers les surtitres qui sont projetés, car je ne pense pas que sa trivialité corresponde au goût parisien du moment. Et je ne peux pas m’empêcher de trouver peu innocent le succès fait à une œuvre dont le contenu est : regardez, occidentaux, notre armée, comme elle est stupide, nos mœurs, comme elles sont dépravées, notre univers, comme il est en décomposition. Je rêvais, en voyant cela, à nos bons vieux vaudevilles militaires, au train de huit heure quarante-sept, à la vulgarité de nos « quilles » bien françaises, et je nous trouve bien hypocrites de mettre ce que nous montre GAUDEAMUS au compte d’un système politique actuellement foulé aux pieds, un peu prématurément à mon goût. Alors, bon, bien sûr, GAUDEAMUS, bravo pour la forme et pour l’exhibition. Mais restons lucides : comment réagirait notre presse face à une « critique » toute semblable de l’armée française ? Elle serait plus partagée, n’en doutons pas.

18.02.92 - Bon. Bernard-Marie Koltès se savait condamné à mort à brève échéance pour cause de sida. Au lieu de se laisser aller comme d’autres, il a écrit une œuvre testament. Ca s’appelle Roberto Zucco, et cela retrace le parcours d’un vrai tueur. Il a massacré son père, sa mère, un flic. Puis, enfermé, il s’est suicidé. La mort est au centre du discours.
Un discours, il faut bien le dire, fort bien écrit, avec des morceaux de bravoure, et notamment un monologue sur le thème des « mâles » qui ne manque pas de sel sous la plume d’un homosexuel. Le dingue, le fou, le violent, a eu, selon Koltès, un rapport amoureux avec une jeune fille qu’il a peut-être violée, ce n’est pas très clair, ce qui est clair c’est que ça a beaucoup plu à la gamine qui, avec sa famille, un rapport conflictuel. Ce rapport fille / sœur, fille / frère, fille / mère, exacerbé par la nullité d’un père réfugié dans l’alcool, tient dans la pièce une place qui la déséquilibre, si tant est que Zucco en soit le vrai héros, négatif certes, mais héros.
Est-ce que cela tient au texte, ou à l’acteur qui tient le rôle, Jerry Radziwilowicz ? Je l’ai trouvé effacé. Ce n’est pas lui qui mène le jeu, et cela d’autant plus que la distribution fait la part belle aux autres personnages, qui tous ont droit à de belles envolées, notamment Christiane Cohendy, sœur de la violée, qui outre sa gestuelle, mais fait bien passer son insatisfaction existentielle ; Jean Martin et Daniel Pouthier, très présents en gardiens de prison très professionnels ; Myriam Boyer, étonnante en « dame élégante » prise en otage par l’assassin fuyard (qui tue son fils de sang-froid, j’avais oublié de citer l’enfant dans les victimes du meurtrier). Dommage que Hubert Gignoux, vieux monsieur philosophe qui a un long dialogue avec Zucco, soit inaudible. Ce que j’ai perçu valait d’être entendu. Mais je n’en cite que quelques uns et ils sont plus de vingt, qui croisent la cavale du jeune homme.
Cavale, oui, j’explique : toute la pièce se passe lors de l’évasion du type qui est enfermé pour avoir zigouillé son père. C’est pendant cette fuite qu’il revient chez sa mère, pour troquer sa tenue de détenu contre un treillis, et qu’il la tue ; qu’il rencontre la gamine, tue l’inspecteur « mélancolique », le gamin…
Mais si je n’ai pas commencé par annoncer cet ordre des choses, c’est parce que l’errance, la fuite, ne sont pas perceptibles dans le spectacle. Et c’est fâcheux. Cela tient sûrement pour une part à la mise en scène de Bruno Boëglin qui est rigoureuse, froide, très peu ouverte à l’émotion, et qui n’a pas su signifier que ce qu’il nous montrait était l’histoire d’un homme traqué. Les grands panneaux peinturlurés de Christian Fenouillet ne font état que de lieux fixes, abstraits au demeurant. On ne passe pas de l’un à l’autre. Chaque tableau devient dès lors un tout en soi, d’autant plus qu’à chaque fois un personnage, qui n’est pas Zucco, y prend le pouvoir, et il faut bien dire Koltès a gâté tout le monde. L’ennui, c’est que Zucco ne fait pas le lien.
Sincèrement, il y a dans la pièce des instants shakespeariens, mais il n’y a pas le souffle. Dommage. On passe à côté d’un très grand spectacle.

20.02.92 - Décidément, il y a un style Bastille. Quoi qu’on aille voir dans ce temple du théâtre branché, cela a un air de famille, un air de « non théâtre » avec des acteurs pratiquant le non-jeu. Pourtant, bon Dieu, quand j’avais lu qu’Agnès Laurent proposait une « méditation » sur le thème de la gourmandise, en s’appuyant sur des textes de trente et un auteurs classiques, de Balzac à Virgile, en ordre alphabétique, via des gens comme Brillat-Savarin, Buffon, Héraclite, le Petit Larousse, La Fontaine, Rabelais et Sade, et que cela ne durait qu’une heure quinze, je suis venu… Et je me suis fait chier tant Georges Peltier, Francesca Congiu et Xavier Legasa se sont ingéniés à faire en sorte que ça ne « passe » pas. J’ajoute que la grande table qui constitue l’unique décor méritait mieux que d’accueillir des fruits et légumes en plastique. Pouah !

26.02.92 - LA DESCENTE D’ORPHÉE est une pièce de Tennessee Williams qui raconte, sur fond de racisme et de xénophobie, dans le cadre du Sud profond américain, moite de chaleur, de bois suintant, de conformisme et de violence, le parcours d’une liaison entre une patronne de bistrot en fin de jeunesse et un jeune vagabond qu’elle engage comme garçon à tout faire. Peu à peu, Val, c’est le nom du héros, vivra sa descente aux enfers sous l’œil haineux d’un microcosme social n’attendant que sa chute. Il se laissera finalement accuser du meurtre de « Lady », qui a été tuée par son vieil ivrogne de mari.
C’est Claudine Hunault qui joue le rôle incarné jadis en France par Arletty. Gérard Watkins est Val. C’est un spectacle de LA CHAMAILLE conçu par Flaudine Hunault et Yvan Lapous en tranche de bifsteack saignant, fidèlement à l’esprit de l’œuvre. C’est sans doute pour cela que les « branchés » le trouvent ringard. Pas moi.

28.02.92 - « On » m’avait sommé d’aller à LA MAIN D’OR voir LA BROUETTE DU VINAIGRIER, de Louis Sébastien Mercier, auteur oublié du dix-huitième siècle, deuxième moitié, dans une mise en scène de Edgar Petitier, assisté de Catherine Riboli, et j’ai en effet passé une soirée sans ennui, pleine de bonne humeur, dominée par le personnage du bossu, tenu tout en sourire par Cyrille Bosc, le vinaigrier, qui a fait fortune à l’insu de tous, « pour s’être toujours levé de bon matin », et qui offre son or à son fils pour qu’il puisse épouser la fille du riche Monsier Delomer, opportunément ruiné au bon moment. Ainsi l’argent fera-t-il le bonheur d’un fils obéissant et d’une jeune fille soumise.
La réalisation, le jeu, sont tout à fait conventionnels, tout comme l’intrigue, avec toutefois une originalité : le décor est inscrit au sol sous forme de cordes qui cernent l’aire de jeu et en signalent les entrées et sorties. Quelques « figures » en théâtre d’ombres dues à Christian Pedetti n’ajoutent rien à la soirée, apparaissant sur un écran à consonance anachronique.
En fait, cet éloge de l’argent honnêtement acquis, bien économisé et généreusement donné devrait n’être qu’un prologue : j’aurais aimé voir le couple, le père de la fille et le vieux donateur si content de lui, vivre un peu ensemble !

13.03.92 - On entre ou on n’entre pas dans l’univers de 4 Litres 12. C’est un univers complètement à part de tout ce qui se fait ailleurs. Chaque spectacle est le fruit de séries d’improvisations au cours desquelles les acteurs essayent d’aller au-delà du bout de quelque chose qui leur est intime. Ce qu’on veut dire au public n’est pas écrit d’avance, et je dirai presque : tant mieux si un discours se dégage de la folie exhibée, étalée, poussée au paroxysme. Il y a un désir de faire rire, mais on ne cherche pas le gag. Le burlesque naît de l’absurde. Il peut arriver par fragments qu’une certaine logique montre son nez. C’était le cas dans LA STATION DEBOUT, puisqu’il s’agissait d’un soi-disant discours proféré par un professeur sur un thème qui imposait son ordre et sa chronologie.
Dans LA PIÈCE PERDUE, rien de semblable n’apparaît au stade actuel d’aboutissement du projet. Le programme nous explique bien qu’il s’agit d’un manuscrit retrouvé en très mauvais état que trois personnages vont s’efforcer de ramener à la vie, en fouillant dans leurs mémoires, mais cela ne ressort pas du spectacle. Loin d’être un explorateur, le professeur… pardon, le « vieil acteur étranger » qui prétend avoir joué la pièce dans le temps, est plutôt un exhibitionniste qui joue tout et n’importe quoi, en dialogue avec une « héroïne » qui se révèlera, explicitement, elle, avoir des affinités avec Émilie Brontë. Soit. J’en accepte l’aulne. N’empêche qu’il m’a manqué quelque chose dans la représentation à laquelle j’ai assisté. Je n’ai pas eu l’impression qu’on me tenait un discours. L’agitation dont j’ai été le spectateur n’est restée qu’éloignée, parce que gratuite, sans lecture apparente. Admirable au demeurant.
Une fois encore, Michel Massé se révèle être un grand acteur. Je l’imagine très bien dans LE ROI LEAR ou RICHARD III. Sa dimension tragique non plus détournée comme ici, mais assumée, pourrait être prodigieuse. Dommage qu’il s’empêtre excessivement dans un accent anglo-saxon, voire un jeu en langue anglaise, qui sont drôles un moment malgré une excessive profusion de « ok », mais qui lassent à la longue ; on aurait aimé qu’il trouve à mi-course un prétexte pour s’en débarrasser. Odile Massé donne, comme d’habitude, un peu trop dans l’infantilisme, mais elle est crédible en héroïne. Je décernerai une mention à Jean-Michel Bernard qui a su se composer un savoureux personnage de souffleur érudit. À l’affût de tout, il est témoin de toute l’agitation frénétique des deux autres, selon son rythme à lui, placide, flegmatique, de régisseur toujours prêt à rendre service ; les seuls moments où j’ai ri à gorge non retenue, je les lui dois, et notamment un gag terrible quand il est entraîné la tête en avant dans le trou du souffleur par le poids des manuscrits qu’il est allé dénicher. Car pour le reste, on ne s’esclaffe pas, on est plutôt dans un état de bonheur, parfois corrigé par un brin d’ennui lorsque les farceurs s’étalent trop.
Bon. Qu’est-ce qui manque à cette PIÈCE PERDUE ? Pour moi, c’est qu’une histoire s’y lise. Michel Massé, dans les propos qu’il tient, fait référence à Witkiewicz, Gombrowitch… et Kantor. Mais tous me disaient quelque chose, même si le message était onirique. Je souhaite donc que le stade suivant soit un pas vers un fil conducteur capable de maintenir éveillé mon intérêt au travers des méandres d’une sorte de folie qui, je le répète, est propre au 4 LITRES 12.
Il faut croire que cette folie-là recoupe encore une sensibilité contemporaine, puisque le spectacle remplit la salle Gentilly d’un public jeune et, de toute évidence, conquis. Est-ce que cette complicité entre la troupe se retrouverait dans une aventure parisienne ? En fait, je crois que cela dépendra de la réaction de quelques ténors à la mode. Face à ce produit, il se peut qu’ils le jugent ringard, surgi d’un passé dépassé. Il se peut aussi qu’ils le trouvent étonnamment jeune. Michel Massé dit très justement qu’il y a deux sortes de spectateurs, ceux qui ont déjà vu le 4 LITRES 12, et ceux qui le découvrent. C’est l’avis de ces derniers qui est intéressant à recueillir. Mais comment obtenir que les journaux envoient, pour rendre compte de cette PIÈCE PERDUE, leurs critiques stagiaires plutôt que leurs grands plumitifs ? Et 4 LITRES DOUZE souhaiterait-il cette remise de ces pendules à l’heure de ces découvreurs, qui seraient bien capables de le rejeter.

14.03.92 - Une révélation. J’ai pris un très grand plaisir à « POUR UN OUI OU POUR UN NON » de Nathalie Sarraute, qu’Élisabeth Chailloux a monté pour une tournée au Canada, et qu’elle présentait pour trois soirs au Théâtre d’Ivry.
Dans un curieux univers où il semble qu’il soit nécessaire d’obtenir une autorisation pour avoir le droit de se séparer d’un ami, deux personnages s’affrontent, deux amis de toujours qu’une crise frappe parce que l’un d’eux a éprouvé que l’autre le traitait avec condescendance. « C’est bien… ça », lui a-t-il dit sur un ton qui n’a pas plu à l’autre à propos de je ne sais plus quoi. Les deux compères échangent une heure durant des mots qui sont un vrai régal, dans un style doucement absurde qui n’est pas sans faire penser aux grands Ionesco. J’ai aussi pensé au spectacle d’hier, car ici il y a une vraie logique interne de l’absurde, celui-ci étant comme une transcendance d’une réalité quotidienne sensible.
Élisabeth Chailloux a traité cet univers qui, chez l’auteur, est feutré, « on s’entrégorge à coups d’épingles, des hommes en costumes cravate… le charme discret d’une certaine bourgeoisie », en y faisant surgir deux vrais clowns. C’est le fruit, très réussi, d’un travail d’atelier de 1990 auquel la réalisatrice avait songé à inviter Marie Bonnel !
François Lequesne, l’insulteur, cheveux peints en orange, est très bien, mais Luc Clémentin en clown blanc, l’offensé, est tout à fait remarquable avec un jeu visiblement fabriqué qu’il arrive à rendre tout à fait naturel. Ils évoluent sur une aire de jeu circulaire, cernée d’une rangée de lampes, posée sur du sable blanc. Élisabeth Chailloux retrouve là son matériau préféré.

21.03.92 - Je suis allé voir à la Tempête « La mangeuse de crottes » de Jean-Gabriel Nordmann, principalement à cause de la présence dans la distribution de Christine Pignet, la grosse partenaire, il n’y a guère longtemps, de Jérôme Deschamps.
Ici, elle est opposée à Bruno Abraham Kremer, qui a une allure de Français moyen terne. Il s’agit d’une rencontre, à l’heure de la pause déjeuner, entre deux êtres médiocres qui cherchent une communication naïve, mais ne la trouveront guère. Un peu médium, elle lui prédira la venue de la femme de ses rêves, qui fera en effet une apparition muette à la fin.
Que dire ? Je suis resté étranger à cette fable, me contentant de d’observer, de juger l’actrice. Dirigée par l’autre, elle était plus crédible. Son embonpoint y faisait partie d’un tout, d’un système. S’il gênait, c’était parce que tout, chez Deschamps, est dérangeant. Ici, elle a beau faire des mines (à la « Colette »), elle reste un phénomène qui s’exhibe. Pas convaincant.
24.03.92 - Adaptation et mise en scène de Sophie Renaud. Elle a voulu faire « russe ». Mais le « roman théâtral » de Boulgakhov, qui raconte le parcours désespérant d’un auteur à travers la Russie stalinienne, est infiniment plus riche que le digest ennuyé qu’elle présente au Théâtre Paris-Plaine, avec, malheureusement, la complicité de Yamina Hachémi. De surcroît, le surjeu imposé aux acteurs devient avec le temps insupportable. Une soirée chiante dans une salle glacée et sinistre.

28.03.92 - Vu à Genève, au Grütli, un WOYZECK mis en scène par Bernard Meister avec, allez savoir pourquoi vu qu’il s’agit d’une affaire suisse, le soutien de l’A.F.A.A.
Je ne vais pas revenir sur l’œuvre de Büchner, ce fait divers mal bâti dont le mérite a été, en un temps où ça ne se faisait pas, de décrire des choses qui ne se montraient pas : l’absurdité des choses militaires, un couple illégitime avec un enfant « sans nom », une femme peu farouche etc. Pièce difficile à monter, beaucoup l’ont fait à travers la rigueur brechtienne. Ce metteur en scène-là l’a située dans un environnement de cirque qui est sans rapport avec l’anecdote mais aide à rendre, gratuitement mais avec une certaine efficacité, l’entreprise spectaculaire. Jusqu’à un certain point. Certaines scènes lorsque l’intrigue se noue, restent longuettes.
Et puis quand même, malgré la présence d’un cheval talentueux, le parti de traiter l’affaire à côté de sa plaque, moi, je ne sais pas, ça me dérange quelque part. C’est tout de même le sourd cheminement qui va conduire à un crime qu’on nous montre, à travers de la poudre aux yeux. Distribution assez médiocre.

31.03.92 - Au milieu d’un désert, se dresse un étrange complexe où il y a un petit supermarché (sans restaurant), une piscine, et un lieu de spectacles qui comporte un cinéma (on y présente ce soir L’AMANT) et un espace semi-circulaire appelé LA COUPOLE. Nous sommes à Combs-la-ville, Melun-Sénart pour d’autres. À sept heures du soir, on ne trouve pour bouffer dans le village qu’un Chinois, bon d’ailleurs. L’unique restaurant français, « Le Louisiane », ne sert pas le soir.
Eh bien, à vingt-et-une heure, il y a queue pour voir L’AMANT et du monde pour assister à TEMPS DE CHIEN, comédie sans paroles mais avec une bande-son très efficace. Étrange spectacle que j’avais vu jadis au Théâtre des Amandiers de Paris sans trop l’aimer et dans lequel, cette fois-ci, je suis entré. Comme quoi les jugements « définitifs » sont fragiles.
Toujours est-il que Denis Chabroullet a réalisé avec Jean-Pierre Hutinet et Michel Motu, acteurs muets mais très communicatifs, Cécile Maquet et François-Xavier Prieur, manipulateurs invisibles mais efficaces, et Éric Pottier, roi en effets spéciaux, un spectacle parfaitement original, techniquement vertigineux, et qui, quelque part, tient un discours que je ne saurais pas exprimer cartésiennement, mais qui touche.
Sur un tas de sable, deux hommes creusent. D’où viennent-ils ? Où vont-ils ? Pourquoi font-ils cela ? Les interrogations recouvrent quelque chose d’universel. Des objets surgissent, apparaissent, motos, bicyclettes, moyens de s’évader qui ne serviront pas. Les deux protagonistes visibles sont complices et concurrents à la fois. Portent-ils en eux le poids de sociétés disparues ? Peut-être. Ce qui est sûr, c’est qu’ils expriment une parcelle de mon angoisse intime, vous savez, cette angoisse qui fait rire.

14.04.92 - Pour un soir au Théâtre de la Colline, EL HAKAWATI présentait à une salle d’invités cette « Recherche de Omar Kheyyan en passant par les croisades », qui m’avait si fort déçu lorsque j’avais fait un détour par Bâle pour le  voir il y a deux ans.
Incontestablement, ce n’est plus le même spectacle et, si j’étais parti à l’entracte, j’aurais pu réviser mon impression négative. Certaines scènes spectaculaires étaient très efficaces, et l’installation de la confrontation entre l’Orient raffiné et l’Occident barbare et grossier du temps de la première croisade se faisait bien, malgré quelques chutes de rythme éparses. François Abou Salem, en Omar Khayyan était didactique à souhait et son échange de propos avec Kamal Chérif, à la fois personnage du calife et acteur, apportait une note amusante au registre « théâtre dans le théâtre ».
Malheureusement, il ne m’a pas semblé décent de ne pas assister à la deuxième partie, et là, hélas, hélas, hélas, j’ai rééprouvé que la moutarde me montait au nez. Et d’abord au niveau du contenu : qu’est-ce que François Abou Salem cherche à nous prouver, lui qui se plaint que l’O.L.P. n’ait pas soutenu son entreprise ? Que les Arabes cultivés ont été anéantis par les hordes incultes venues de l’Ouest ? Que les Chrétiens étaient des perfides face à des Palestiniens loyaux ? En quoi cela est-il transposable face à la situation actuelle ? Ce ne sont pas quelques allusions par glissement qui suffisent. Mais surtout ce qui ressort, si on veut amalgamer les choses, je veux dire justifier par une nécessité contemporaine que le cours d’histoire manichéen qui nous est montré soit signifiant, c’est que ce peuple palestinien est un vaincu chronique. J’ai ressenti tout le pathos de la fin comme un cri de désespoir, d’impuissance. Il n’y a rien à faire contre les oppresseurs, même si certains de ceux-ci ont des moments de relents d’humanité.
Malheureusement et de surcroît, cette leçon est assénée au fil d’un mélange des genres esthétiques qui va de la tragédie (pas de grands mots, on a plutôt envie de dire « le drame ») à des facilités complaisantes de type café-théâtre, dont certaines frisent la vulgarité. Voulez-vous me dire ce que l’allusion à Tapie vient faire là-dedans ?
Et par quel masochisme François fait-il « improviser » à Kamel Chérif son discours sur les Beurs, d’où il ressort qu’il n’y a qu’un Palestinien dans la troupe des « conteurs de Jérusalem » ? Hors sa référence à la Palestine, veuillez me dire ce que justifie cette troupe ? Elle fut palestinienne, je l’ai connue et aimée telle. Elle ne l’est plus, ni physiquement, ni au niveau du discours qu’elle tient. On est donc en droit d’exiger qu’elle soit parfaite et, de fait, les acteurs sont de qualité, ils ont de la pêche.
Le texte a ses beautés. Mais bon Dieu qu’il est confus dans sa façon de ne pas finir d’en finir. « Ta pièce est mauvaise », fait dire l’auteur à son personnage. C’est en effet mon avis. Elle est en tout cas mal fagotée. La dualité des genres m’a paru insupportable et je suis parti consterné.

Publié dans histoire-du-theatre

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