Du 6 novembre au 21 décembre 1985

Publié le par André Gintzburger

06.11.85 - Les hasards du calendrier m’amènent le lendemain à La Courneuve, pour le nouveau spectacle de cette équipe qui, une saison durant, avait espéré trouver en Mehmet Ulusoy un patron pour remplacer le volage Pierre Constant.
C’est Christian Dente qui signe la mise en scène des NOUVELLES D’ODESSA et c’est son troisième compagnonnage avec ce Centre Dramatique de La Courneuve autogéré. Incontestablement, il y a un style Christian Dente. Je ne sais pas s’il est encore au P.C., mais il y a été longtemps à la grande époque du stalinisme et cela l’a marqué de façon indélébile. Dans mon esprit, ce n’est pas une critique. Mais ce n’est pas à la mode. Cela rend un son désuet. Malheureusement, il y a peu de chance pour que Dominique Brodin et ses camarades aient le pouvoir de renverser cette mode-là, un Brook le pourrait sans doute ou un Lavaudant. Pas eux. Ils ne sont plus à la mode non plus depuis que Constant les a quittés. Et c’est bien dommage car ils représentent une somme de talents tout à fait remarquable. Dominique Brodin, Damiène Giraud, Marc Algeyer, Jean-Luc Mathevet, progressent d’année en année. Ce sont des grands acteurs, et qui pensent qu’un discours doit être tenu sur la scène quand on s’adresse à un public.
Ici, le discours est du crû d’Isaac Babel et ça leur donne une chance que les médias s’intéressent à eux, puisque c’est un Juif  Soviétique que Staline a sans doute liquidé, vers les années quarante et un. Ils en seront pour leurs frais, d’ailleurs, ces médiateurs, car ils ne trouveront dans le spectacle aucun anticommunisme primaire. Au contraire. Tout le texte de ces contes chante l’exaltation quelque part romantique de ceux qui ont cru à la Révolution d’Octobre, et il n’a pas été écrit assez tard pour que la désillusion y prenne le pas sur la critique positive. En fait, il raconte comment « un petit peuple » a réagi face à l’événement, pas toujours facile, pas toujours habile, de ce qui est perçu encore comme une ère nouvelle.
Christian Dente, par ailleurs chanteur populaire chantre des petits peuples parisiens, a choisi quelques nouvelles signifiantes, et il leur donne la vie par le prétexte d’un bateleur de cirque bonimenteur dont les discours dérapent sur des scènes vraiment jouées. Honnêtement, le procédé m’a paru un peu artificiel, un peu voulu. Peut-être est-il trop explicité et ne laisse-t-il pas assez de place à l’imagination du spectateur. Tout est précisé sans zone d’ombre ! Et les liaisons m’ont paru un peu laborieuses. Cela tient sans doute au fait que le bon gros Jean-Pierre Rouvellat est employé dans ce que tout le monde croit être son emploi, les saltimbanques de cirque, alors que je crois qu’il réussit mieux quand on lui accorde le droit à l’émotion. Les défauts de cet aspect « bateleurs » sont accentués par le fait que Rouvellat est soutenu par un orchestre… et là, je maintiens spectacle après spectacle, (« Gens de Dublin » excepté) que ce n’est pas « promotif » pour les artistes de La Courneuve que de les voir et entendre souffler dans des instruments à vent, même si, maintenant, ils ne font plus de couacs !
Mais bon. L’essentiel, ce ne sont pas les liaisons. Ce sont les anecdotes jouées, décrites, racontées, qui nous font de façon savoureuse pénétrer dans cet univers exotique et roublard qui, après tout, est celui des personnages de Tchékhov et de Gogol. En vérité, ce sont les mêmes hommes et femmes russes à une autre époque et confrontés à un autre contexte historique. À tout le moins, cela donne un spectacle intéressant, utile. Mais c’est trop peu dire. Cela donne un bon spectacle que seuls vilipenderont les plus grincheux du complot !

12.11.85 - Cette fois-ci, la KLOWN KOMPANIE fait mouche. Son HISTOIRES… D’ALLER AU THÉATRE, réalisé à Bourges, mêle allègrement la parodie théâtrale à la clownerie la plus joyeuse, sur fond d’acrobatie et avec accompagnement d’une musique amusante.
La fiction est simple : une troupe va jouer OTHELLO. Le régisseur pique une colère avant le lever du rideau et part en claquant la porte. Le metteur en scène vient annoncer au public qu’il faut annuler la représentation. Une spectatrice de bonne volonté, Dominique Lannes, se propose pour sauver la situation. Le spectacle aura lieu sous sa conduite improvisée et, dois-je le dire, pleine d’imprévus. Un pompier placide et indifférent, Henri Thébaudeau, assiste à l’entreprise. Peu à peu, il sera séduit par la régisseuse intérimaire et, parallèlement à l’action sur la scène, s’ébauchera entre eux, de cour à jardin, une idylle croustillante.
Car ils sont l’un et l’autre en coulisses, à vue pour nous autres spectateurs. Entre eux, il y a le théâtre lui-même, où se jouera vraiment un digest d’OTHELLO, voulu évidemment aussi ringard que possible, et tout le fonctionnement du spectacle vise à opposer ce qui se passe en scène aux multiples événements qui se déroulent hors de la vue du public.
Ce sont deux heures de gags éblouissants avec tout au plus une faiblesse vers la fin, quand le couple de clowns vient couper la scène de strangulation de Desdémone par le Maure, rompant le rythme de l’aventure à un moment où il aurait fallu laisser courir Shakespeare, un Shakespeare selon mon cœur puisqu’il est démystifié, ô combien, avec un Iago troisième couteau et un Cassio bellâtre genre maquereau corse. Dommage que Desdémone ne soit pas aussi ravissante que le dit le texte mais, à poil, elle est regardable. Othello est joué par un vrai Noir.

13.11.85 - Dès le début du spectacle, on est frappé de plein fouet par la vigueur, la rigueur, l’exactitude professionnelle, le punch, de Brigitte Fontaine et Leïla Derradji qui jouent LES  MARRAINES  DE DIEU, œuvre écrite par la première et mise en scène par Areski Belkacem. Tout au long de la représentation, les deux femmes, qui se préparent et se parent pour « le bal des coquettes sales » où elles sont invitées, soutiendront un rythme remarquable entrecoupé de quelques ruptures.
Entre deux échanges brillants au vocabulaire riche d’un haut niveau de réflexion sur le monde, celui que Brigitte Fontaine exprime en clair et en psychanalyse, puisant dans ses souvenirs et ses fantasmes, il y a une bassine que sa mère rapporte toujours au bon moment et qui permet à ce texte paroxystique de respirer. Cette bienfaisante bassine crée la distance par rapport au point parfois paradoxal que se font les deux héroïnes vis-à-vis de la vie, de la mort et de Dieu, et aide à ce que la philosophie du propos baigne dans l’humour. Très peu de musique. C’est du vrai théâtre à l’état pur, du beau théâtre bien écrit et bien fait.

14.11.85 - Il n’y a pas grand-chose à dire sur BOULEVARD DU MÉLODRAME, offert par Alfredo Arias à Aubervilliers pour son entrée au Théâtre de la Commune, sauf que c’est très bien, très divertissant, très joli (les décors et les costumes de Fabio Palamidese sont ravissants), très bien joué, avec, dans le rôle de Robert Macaire, un Jean Rochefort très à son aise et fin dans l’art de placer ses effets, soutenu par une troupe de qualité, avec Benguigui, Facundo Bo, Zobeida et quelques autres professionnels de l’abattage. DE L’AUBERGE DES  ADRETS à LA DAME AUX CAMÉLIAS, cette exploration du mélodrame plaira, c’est sûr, et ne dérangera personne. Elle est signée Juan Pineiro. C’est lui qui encaissera les droits d’auteurs.

22.11.85 - Déjà, avec VARIETA, les MACLOMA étaient tombés dans le piège de la revue italienne ringarde des années trente. Voici que Pierre Ascaride, à son tour, a été attiré par ce genre pauvre. Cela s’appelle MA FAMILLE REVUE et cela veut chiner la famille italienne et le music-hall italien.
L’échec est patent sur les deux plans : il a une bonne idée, le père, mannequin ou poupée regardant de la salle par une fenêtre ménagée à bonne hauteur dans le mur à droite des spectateurs, à qui s’adressent, à l’occasion d’un anniversaire minable, membres du clan et invités (ils sont six en tout). Malheureusement, Ascaride, qui a un fort accent juif  pied-noir, n’a pas, et ses acolytes non plus, le rythme de la faconde italienne. Ses textes de liaison sont lourds. Malheureusement aussi, les formes minables du music-hall, les girls ringardes, les illusionnistes médiocres, les fantaisistes sans abattage sont très difficile à exprimer en des termes de second degré. Ici, la médiocrité n’a pas l’air, comme l’eût certainement fait sentir Eduardo de Filippo lui-même, d’être voulue. Elle est, simplement. Le sketch du magicien Sik Sik à ce sujet est exemplaire malgré la participation d’Ariane Ascaride en faire-valoir enceinte jusqu’aux yeux. On ne peut s’empêcher d’évoquer Savary dans BYE BYE SHOW BIZ. Le succès de ce dernier s’explique alors tout naturellement !!!
Cela dit, composé essentiellement de sketchs de De Filippo, le spectacle se laisse regarder. Dommage qu’au lieu de les jouer à part entière, de les laisser faire leurs effets, le metteur en scène les ait désamorcés en essayant toujours de signifier leur désuétude ; en leur enlevant leur brillance, il les a privés de leur efficacité. En se mettant entre eux et nous, il nous a empêchés de nous faire une opinion par nous-mêmes sur eux. Nous ne sommes mis en présence que d’un produit qui se veut signifier le regard d’un médiateur. Erreur fondamentale. Qui nous montera un jour une VARIETA véritable, avec le dessein de plaire vraiment, et non pas une VARIETA pour tournées de petites villes ? Isabelle Caubère, charmante, participe au spectacle avec un abattage trop bridé. Et mon Dieu qu’il est triste, ce THÉATRE 71 de Malakoff quand il est rempli à peine au quart !

23.11.85 - Voilà le talent, je repense à Ascaride : Jean-Luc Courcoult aurait pu, comme lui, parodiant le tournage d’un ROMAN-PHOTO, vouloir en signifier le côté ringard. Il n’en a rien fait. Dans les halls de gare il montre, tout au plus à l’accéléré, un tel tournage, et l’histoire est débile mais la mystification est complète. L’histoire pourrait être une de celles qu’on lit dans NOUS DEUX ! Et les trucages utilisés sont du même ordre que les vrais ! Résultat, en quinze minutes, c’est tout un monde de rêve et d’illusions qui est démonté sous les yeux de passants dont beaucoup, sans doute, lisent les journaux spécialisés. Aucune leçon n’est téléguidée. Mais quand ils regarderont une photo de roman, sans doute, désormais, se demanderont-ils un peu comment elle a été prise ! Remarquable !

24.11.85 - Il est certain que si j’avais vu le spectacle tiré du texte de Marcel Aymé, « Le confort intellectuel », en 1949, date où il fut écrit, j’aurais hurlé à la réaction droitière tant je faisais partie moi-même de la bourgeoisie romantique qu’il décrit, faisant, par snobisme, le lit du Communisme idéalisé. Quarante ans plus tard, il faut bien reconnaître que le son rendu par l’œuvre est tout simplement prémonitoire. On ne peut qu’admirer la lucidité d’un auteur qui, tout bonnement, ne se laissait point mystifier. Pour point de comparaison, je citerai « Que ferez-vous en novembre ? » de René Ehni, car la démarche est la même : il ne s’est pas agi de contester le communisme et la classe ouvrière, mais le comportement de la bourgeoisie et plus spécialement de ses élites intellectuelles. Le dialogue, si l’on peut dire, est d’une brillance extrême : rendant visite à un « maître » qui aime à s’entendre causer, et qui a des opinions sur tout, un écrivain se cherchant s’entend dire que le seul avenir du poète est dans le roman policier. Au passage, le directeur de pensée, vieux garçon maniaque, fustigé un certain nombre de valeurs intellectuelles, démontant par exemple avec drôlerie le contenu, à son avis vide de sens, d’une poème de Baudelaire.
Il faut dire que le personnage est incarné avec une superbe aisance par cet inimitable acteur qu’est François Lalande. Dans sa bouche, son discours sur le glissement « de gauche », qui veut que le fait d’être pédéraste ait une consonance révolutionnaire, ne manque pas de piquant. Michel Prud’homme, le visiteur, est un peu falot en face de lui, et surtout j’aurais préféré que le jeune « disciple » fût plus… jeune. Mais  Marie-France Santon campe épisodiquement une silhouette très réussie d’intellectuelle de gauche branchée. Elle est magnifique quand elle raconte le Grand Soir, où elle sera certainement fusillée, mais elle en aura été.
Régis Santon a monté la chose avec honnêteté. Jacques Nerson a adapté le texte pour la scène.

26.11.85 - Vu L’ÉCOLE DES  FEMMES d’André Gide ! Oublions-la. On se demande ce que fait Philippe Lemaire dans cette entreprise où Baillon cachetonne comme metteur en scène au service de Mademoiselle Marchewska, qui s’est octroyée la part du lion dans ce qu’elle croit, en tant que productrice, être du gâteau.
Couché sur un lit, il est supposé être Gide malade et il se tourne, se retourne, se met sur son séant, fait quelques pas, dit parfois trois mots en réplique à ce que profère sa partenaire, flot de paroles interminable, monologue littéraire qui ne fut jamais écrit pour être joué, et qui narre la résistible vie de l’épouse du pédé célèbre, modeste et exemplaire, vertueuse et irréprochable, y compris pendant la guerre de quatorze, ce qui, apparemment, ne fut pas le cas de son illustre et attentif époux ! Elle joue mal l’injouable. Gide n’est pas servi. Marchewska non plus ! (Palais des Glaces)

PROMENADES EN PROVINCE

04.12.85 - Me voici à Grenoble où le Théâtre de l’Unité a accepté une commande du TEC, à savoir de monter, en collaboration avec le cirque Bouglione, , « une libre adaptation » de CESAR CASCABEL de Jules Verne.
Jacques Livchine, incarnant Jules Verne en personne, se fait le Monsieur Loyal narrateur de l’anecdote, qui conte l’odyssée d’une famille de saltimbanques entreprenant le voyage de la Californie à la Normandie à la fin du siècle dernier, via le Détroit de Behring ! Au cours du périple, les embûches décrites par l’auteur seront ponctuées par des numéros de cirque authentiques, acrobates, dresseurs de chiens, d’ours et de tigres. Ces prétextes sont plus ou moins bien intégrés à l’histoire, le lien étant assuré par une belle charrette roulante, refuge, domicile, seul bien réel et moyen de transports de la famille Cascabel, décor unique et signifiant du spectacle qui est posé sur le vaste podium d’un chapiteau capable d’accueillir trois mille personnes dans un confort relatif. C’est Claude Acquart qui a conçu ce véhicule. Il faut le mentionner.
Apparemment l’entreprise a été montée à la va-vite et elle souffre par moments de manque de trouvailles imaginatives. Et à travers le fil conducteur un peu lâche, elle n’a pas toujours le rythme et la rigueur qu’on pourrait exiger. Mais elle sympathique, plaisante, bon enfant, et elle atteint son but, qui est de faire rêver des mômes à travers une fabuleuse aventure. Dommage que la séance de quatorze heures ait été ponctuée de « délestages » EDF intempestifs.

04.12.85 - Ma visite, toujours à Grenoble, à la compagnie Yvon Chaix au Théâtre du Rio, le même soir, a été une surprise d’autant plus étonnante pour moi que l’auteur annoncé était Sam Shepard, dont je me demande pourquoi il est si à la mode actuellement, à travers une œuvre dont le titre me semblait agaçant : « Je me souviens avoir essayé d’imiter le sourire de Burt Lancaster après l’avoir vu, lui et Gary Cooper dans Vera Cruz. » Eh bien le spectacle, qui rappelle en plus violent LA STATION SERVICE de Bourdet, est excellent. La vague somnolence qui me guettait dans les premières minutes s’est très vite envolée : une pièce qui me réveille, voilà qui n’est pas coutumier !
En vérité, je ne sais pas pourquoi Yvon Chaix  met tellement Sam Shepard en avant dans sa publicité, car le texte joué est un montage dont il est l’auteur, au départ de « Motel Chronicle » effectivement de Shepard, mais aussi des « Souris et des hommes » de Steinbeck et de « Virginia Woolf » d’Albee. Curieusement, le résultat rappelle surtout Tennessee Williams. On n’est pas loin du PARADIS SUR TERRE, avec sa chaleur oppressante qui rend moite, sa lubricité, son alcoolisme, et ces personnages américaines paumés qui rêvent de vies meilleures, minables aux confins de la folie.
Quatre personnages. Une station-service motel sans clients. Un homme et une femme. Elle le méprise. L’amour, si tant est que le mot ait ici un sens, s’est mué en haine. L’ennui est permanent, et, pour le tromper, il n’y a que la télé, la bière et le bourbon. Et puis, sur une moto arrive un couple. Elle a une cervelle fragile et se soigne au cognac. Lui, a jadis fait du cinéma, tout comme le tenancier du motel. Ils se sont connus il y a six ans et, entre eux, il y a le souvenir d’un meurtre, à l’époque, inaccompli. Provoqué par la femme, le jeune homme achèvera sur elle le crime jadis commencé. La référence au cinéma est évidemment constante et le texte a été écrit comme celui d’un film doublé.
Le dispositif n’est pas frontal. Les spectateurs, une centaine au maximum, sont disposés des deux côtés d’une aire de jeu recouverte de sable : « Encore », direz-vous, mais ici on est à l’orée du désert. Une vieille bagnole est arrêtée là, sans doute pour l’éternité, et dans un tonneau il y a de l’eau, dont on s’asperge parfois pour tromper la chaleur. Le motel est sur un côté, la route sur l’autre. L’apport de Shepard, c’est ça, la route, sur laquelle aucune voiture ne passe jamais, et le désert où l’on marche, droit devant soi, sans savoir où l’on va.
Yvon Chaix a traité les personnages en gros plans permanents, mais leurs paroxysmes, quoique sans cesse menaçants, sont épisodiques. Tous sont à fleur de peau et leurs crises surgissent comme des cataclysmes, entre des moments de dépression et de détente. Je me suis demandé si Tchékhov n’aurait pas montré de tels personnages s’il avait été américain. La voie américaine dans la vie en prend en tout cas un sérieux coup.
Certes, ce n’est pas MA voie européenne qui est décrite au gré de ces ruptures de ton, et le clin d’œil à Hollywood n’est pas absent de l’entreprise dont il est difficile de détecter si elle s’est voulue signifiante. Mais, quelque part, je me suis senti concerné, peut-être après tout parce que cet univers m’est familier : curieuse civilisation que cette américaine qui colonise le monde par ses turpitudes. Reagan dit que l’URSS, c’est le diable. Et si c’était l’Amérique ?
Il serait inique de ne pas citer les deux actrices et les deux acteurs qui, dirigés avec maîtrise, vivent visiblement leurs personnages loin, ô bonheur, de toute distanciation : Rafaël Aguilar, Charlie Brezzoni, Laurence Helaine et Elena Pastore. Ils viennent, paraît-il, d’Annecy !

05.12.85 - Je ne sais pas ce que je m’attendais à voir en faisant un détour par Marseille pour assister à une représentation de DON JUAN de Molière, annoncée avec trois acteurs, deux hommes et une femme, par LE BISCUIT QUI CRAQUE. Le nom de cette troupe me disait vaguement quelque chose. En effet, elle s’était jadis signalée par un truc que je n’avais pas vu, mais dont le titre m’avait frappé : LA GRANDE MAGIE CIRCULE.
Le DON JUAN mis en scène par Yves Fravega est un jeu théâtral à l’état pur. Marie Vayssière, Pit Goedert et François Monnie s’y amusent à jouer tous les personnages autour d’un grand lit qui leur sert de trampoline. Les répliques vont de bouche en bouche et glissent au gré de ce qui m’a semblé n’être qu’une fantaisie gratuite. Dans le détail, il y a des moments amusants et, à condition de connaître l’œuvre par cœur -ce qui est mon cas- on peut prendre plaisir à voir certaines scènes interprétées à contresens ou en déviation.
Mais l’entreprise, dans son ensemble, est tout de même d’une inutilité frappante. C’est un exercice de cours d’Art dramatique pour élèves doués. En sortant du « Théâtre des Saints Anges », je me demandais ce qui justifiait la réputation de ce BISCUIT QUI CRAQUE dont tout le monde vous dit du bien ! Déception !

06.12.85 - Il semblerait que la CARRIERA soit devenue un peu paumée quant à ses objectifs. La célèbre troupe militante de l’Occitanie pourrait bien, en ayant perdu Claude Alrene il y a quelques années, avoir subi un préjudice du même type que le CENTRE DRAMATIQUE DE LA COURNEUVE, abandonné par Pierre Constant.
Ballottée au gré de metteurs en scène de passage, l’équipe, toujours talentueuse, paraît ne plus savoir dans quel sens s’orienter. Et voici que, à l’imitation d’Ascaride fasciné par la Varieta italienne, elle sacrifie au music-hall marseillais de la même époque avec FOLIES MES AMOURS, « théâtre musical, textes du patrimoine, création collective, mise en scène J. Negulesco, composition musicale O. Andréa », et qu’elle tombe dans le même piège, à savoir qu’elle joue la ringardise, ce qui rend son spectacle ringard !
Heureusement, par moments, le genre prend le dessus, par exemple quand un vieux fantaisiste local qui a été jadis partenaire de Fernandel, fait dériver la contestation vers la célébration nostalgique en chantant « Félicie aussi », dont la salle de 1985 reprend le leitmotiv avec autant de joie que ses devancières. On s’aperçoit, là, qu’il aurait été plus judicieux de laisser courir la revue marseillaise en lui laissant la chance de ses armes, sans nous signifier la désuétude, et que l’effort aurait dû porter sur le professionnalisme des numéros montrés au lieu de mettre l’accent sur leurs faiblesses. Car on peut se demander jusqu’à quel point ces faiblesses ne sont pas tout bonnement les insuffisances à danser, à chanter et à jouer les illusionnistes des artistes de la Carriera s’exerçant devant le public dans un genre peu exploré par eux antérieurement. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas dans le détail quelques bons instants, quelques belles images. Mais l’ensemble est insatisfaisant, n’est pas très drôle ni très entraînant. Le spectacle manque gravement de joie. C’est un travail qui semble avoir été mené sans amour pour ce qu’on ressuscitait ! Intelligence n’est pas cœur.

07.12.85 - Il n’est évidemment pas question de juger définitivement un spectacle que j’ai eu le privilège de voir, deux mois avant sa présentation à la presse et au grand public, à un moment du travail que les intéressés eux-mêmes décrivent comme un tremplin.
TERMINUS HOPITAL montre dans une clinique quatre malades affreux jojos, qui sont surveillés par une infirmière garde-chiourme au service d’un médecin fou qui cherche la Panacéïne, médicament qui guérira tous les maux. Un camelot croque-mort intervient épisodiquement pour vendre aux moribonds ses cercueils.
Si j’ai bien compris la méthode de travail de LA MIE DE PAIN, chacun a cherché à travers sa réflexion et des improvisations sa propre trajectoire, et même a inventé son personnage. Yves Kerboul n’est intervenu que pour mettre de l’ordre dans ce qui, sans son œil arrivé neuf au terme de ces exercices, risquerait de n’être que salmigondis. Force est dès lors de constater que l’inspiration n’a pas baigné tous les protagonistes au même niveau. L’un d’eux, Philippe Barrier, se détache nettement. Il a composé un personnage de paysan sourd à tout, sauf aux bruits de sa campagne, qui est d’une très jolie poésie. Souffre-douleur des autres, il encaisse tous les coups avec sérénité. Peut-être pourrait-il faire plus sentir encore que sa philosophie est enracinée dans sa terre à laquelle il est viscéralement lié. À un moment, il devient lui-même végétal. Ses pieds s’incrustent dans deux pots et ses oreilles se transforment en feuilles de choux. Je regrette qu’il interrompe ensuite cette mutation pour virer à l’animal. Son apparition en poule est moins rare.
Les autres ne m’ont pas paru avoir déjà trouvé des personnages forts et, dans ce domaine, la plus faible est certainement Léa Coulanges, dont j’attendais mieux après ce qu’elle a su faire dans SÉANCE FRICTION et SEUL… LES REQUINS. En vérité, il n’est pas facile d’échapper à la vulgarité quand on campe un personnage de femme au ventre gonflé, qui se soulage périodiquement en pétant. Mais soit, le parti serait tenable si une transposition intervenait quelque part, ou une dimension. Il faudrait une HÉNAURMITÉ UBUESQUE, au lieu de quoi elle joue minaudière, rieuse, en complet contre-emploi, gamine, ce qui pourrait être drôle si elle l’assumait. Seulement ce n’est pas le cas, et quand elle cause, ça ne passe pas du tout.
Parlons d’ailleurs un instant de ce problème du verbe dans le spectacle. À mon avis, dans le travail que va faire la troupe maintenant, il faudrait au maximum remplacer le texte dit par d’autres choses, car si tous excellent dans la maîtrise de la gestuelle, ce n’est pas le cas dans celle de la parole. Et d’abord parce que ces textes n’ont pas de vertu poétique. LA MIE DE PAIN manque d’un écrivain. Si elle veut abandonner le spectacle purement visuel, elle ne peut se contenter de dire les mots qui sont venus à chacun au hasard des improvisations. Il faut que quelqu’un lui imprime un style. Entre-temps, moins elle parlera et mieux ce sera.
Mais continuons à faire le tour des « malades ». Je mets le mot entre guillemets, justement parce qu’ils ne m’ont pas paru très malades, les uns et les autres, et Léa, notamment, à part ses gonflements intestinaux, m’a semblé avoir une belle santé. Aucun ne paraît jamais souffrir. Peut-être serait-il bon, sans aller jusqu’à rendre l’entreprise lugubre, qu’ils en donnent le signe, de-ci, de-là. L’infirmière autoritaire Marie-Noëlle Bordeaux règne sur des mourants et non pas sur des collégiens facétieux ! Je n’ai pas grand-chose à dire sur ce que font Gérard Chabannier, clown expert en l’art des niches à faire aux autres, dont la composition ne m’a pas paru très riche, et Jean-Marc Molinès, qui s’est enfermé dans un rôle de dingue qui se prend pour une moto. L’exploration de son univers est limitée, et il ne peut rien faire que tout le temps la même chose. Je crains pour lui que son idée de départ ne soit pas très bonne.
Tel est donc le petit monde de farceurs sur lequel règne l’infirmière revêche, acariâtre, méchante, secrètement tourmentée par un penchant sexuel violent pour son patron. Je crois que Marie-Noëlle Bordeaux ne va pas assez loin dans sa caricature à double face et qu’elle a encore quelque chose à trouver, entre autres dans le domaine du maquillage. Tel qu’il est, ce personnage, au demeurant pas très original au niveau de la conception, est un peu terne. Je le voudrais plus… moins… je ne sais pas quoi, mais quelque chose.
Gilbert Epron est le médecin-chef génial et cinglé. Je crois que j’aimerais que sa folie soit plus froide, qu’il se souvienne davantage du chef d’orchestre de  SÉANCE-FRICTION. Ici, il est trop agité, excité, paroxystique. Il n’est pas inquiétant, et les remèdes qu’il inflige à ses patients appartiennent trop à l’univers des clowns, et d’ailleurs sont insuffisamment différenciés.
Cela m’amène à parler des accessoires. Il y en a beaucoup et sans doute trop, et ils ne sont pas assez personnalisés, si j’ose dire. En retravaillant, de même qu’on éliminera des mots, on devrait en supprimer bon nombre ?
Le septième de la bande, Laurent Carovana, est sur la bonne voie dans sa recherche du personnage du représentant de la firme des pompes funèbres. Il pourrait sans doute jouer davantage de la contradiction entre son métier, qui l’oblige à une austère componction de façade, et son côté bellâtre gominé séducteur. Pourquoi n’essayerait-il pas de troubler l’infirmière, par exemple ? Son texte à lui n’est pas mal écrit, et il a un beau morceau de bravoure quand il vante comme un camelot les mérites de la marchandise qu’il vend. Ce moment arrive malheureusement un peu tard dans le spectacle et semble en partie une redite à cause des approches antérieures, où il a trop déploré son propos. De toute manière, même mieux écoutable, lui aussi parle trop et il doit se faire hara-kiri sur ce plan avec courage. Pour lui aussi, d’autres voies d’expression sont à explorer. Voilà pour le détail.
Pour le fond, je crains -je ne sais pas, peut-être que je me trompe- que l’équipe n’ait pas vraiment approfondi son propos dramaturgiquement, ne se soit pas demandé ce qu’elle voulait dire à travers le sujet choisi. Non que j’attende une leçon du spectacle. Mais tout de même, le choix de l’univers hospitalier annoncé clairement dans le titre et à travers le représentant de la Maison Granier comme l’antichambre de la mort, n’est pas innocent. Quand on cite en exergue la phrase de Woody Allen, « Bien sûr que je ne crois pas à une vie future, j’emporterai quand même des sous-vêtements de rechange », c’est qu’on a une idée qui n’est pas seulement d’accumuler les gags pour faire rigoler le public. Je crois qu’au stade actuel du travail, il faut considérer que chacun, à la mesure de son imagination, a apporté un matériau de base. Celui de Philippe Barrier est presque à conserver tel quel. Y toucher trop risquerait de le gâcher. Les autres ont besoin de se prendre la tête à deux mains « politiquement » et de réfléchir à pourquoi ils font ci et ça. Pour l’instant, le spectacle tel qu’il est a ses drôleries. On ne s’y ennuie pas. La troupe s’y déchaîne dans une folie qui trouvera, je n’en doute pas, sa rigueur, son exactitude, son professionnalisme avec quelques représentations. Mais ce n’est pas un spectacle IMPORTANT. Il n’est pas trop tard pour transformer l’essai. 

09.12.85 - Une mauvaise mère. Un père envolé au Canada. L’enfant est née alors que le couple  battait déjà de l’aile. Elle se venge en ne mangeant pas, forme de suicide particulièrement cruelle pour soi-même, puisqu’elle implique une autre punition lente. À treize ans, la gamine est internée pour anorexie mentale au « Pavillon des enfants fous ». C’est ce séjour de quatre mois que Valérie Valère raconte dans un récit que François Roy a décidé de porter à la scène avec une actrice, Yamina Hachemi, et un acteur, Christian Sinniger, qui se partagent le texte en incarnant tour à tour et indifféremment l’héroïne, ses parents, ses soignants et le petit peuple de l’hôpital des fous. La parti est gratuit mais, soyons juste, assumé sans gêne par les interprètes qui parviennent, sur la fin du spectacle, à créer une authentique émotion. L’entreprise est un peu racoleuse, mais son efficacité est certaine.

12.12.85 - Quand on connaît Catherine de Seynes, on ne peut que faire appel à la psychanalyse pour essayer de comprendre pourquoi elle s’est investie dans l’œuvre d’un Belge à la forme singulièrement désuète, Hugo Claus, à travers une œuvre de théâtre comme on n’en fait plus, VENDREDI JOUR DE LIBERTÉ.
Un type sort de prison. Il a été enfermé pour inceste. Il a couché avec sa fille. En vérité, c’est celle-ci  qui l’a excité au point qu’il se laisse violer. Mais le lendemain, la petite garce est allée se plaindre auprès des flics. On apprend qu’elle mène maintenant une vie peu conforme aux canons moraux de la région, la Flandre du textile, où les ouvriers ont une autre tenue que ceux du fer un peu plus loin ! Libéré pour bonne conduite, le bougre rentre chez lui, trouve sa femme devenue la maîtresse de son ancien meilleur ami. Au terme du spectacle, il la lui reprendra après lui avoir demandé,  pour exorciser le péché, de la baiser une dernière fois. Malheureusement, ça ne peut pas se faire, elle a ses règles !
Tout cela baignant dans une certaine violence, entretenue par la mise en scène réaliste à l’extrême de Catherine de Seynes, qui a dirigé Fernand Berset, la mari, Jacques Gamblin, l’amant, Geneviève Lemeur, la femme, et, pour un flash-back érotique, Nathalie Schmidt, la fille, avec un vérisme que je ne qualifierai pas de premier degré, car il n’a sans doute pas été facile de dégrossir le mélo pendant le travail, mais qui en donne l’apparence.
J’ai employé un instant le mot « péché ». C’est qu’en effet j’ai eu l’impression de patauger pendant cette représentation dans un univers chrétien. C’est en tout cas aux valeurs chrétiennes que se réfèrent, et font allusion, les personnages. J’ai pensé à l’existentialisme chrétien de Gabriel Marcel.

14.12.85 - LA NUIT DES JOUETS est un joli spectacle musical et féerique, écrit et mis en scène par Jacques Coutureau pour les enfants. Un soir de Noël, les jouets déjà placés devant une cheminée géante (c’est le décor) s’animent, prennent vie. Les jouets de l’année dernière viennent leur rendre visite. Cela parle à l’imagination avec poésie. Ce n’est malheureusement pas très bien joué par une troupe recrutée dans la Drôme, qui a encore bien besoin de progresser. 

21.12.85 - Le seul défaut de GRANDIR, dernière réalisation du THÉATRE ÉCARLATE, c’est que c’est trop court : cinquante-cinq minutes seulement de spectacle. Vous me direz que nous en connaissons d’autres dans le même cas : PIEL DE TORO de la CUADRA DE SEVILLA ne fait guère que cinq minutes de plus. Mais le « nourrissement » interne n’est pas le même. Celui de l’équipe Zaepffel s’étire au gré d’un rythme qui entraîne, séduit, comble, chaque fois qu’une idée éclate, insufflant l’énergie qui s’essouffle également à chaque fois, parce que l’exploitation de chaque effet est trop longue.
Je n’ai pas pu m’empêcher d’évoquer l’origine alsacienne du promoteur, ne disons pas le « metteur en scène » ou l’ « auteur », puisque l’entreprise se revendique collective aux noms de Babette Masson, Jean-Louis Heckel et Gilles Zaepffel. Et pourtant il est certain qu’un poète a écrit le texte, car il est beau, de belle forme littéraire et de bonne construction dramaturgique, et il est évident que les images proposées sur la scène du Petit Rond-Point ont trop d’unité pour être le fruit du travail d’un groupe. Ou alors, quel groupe, digne de la formule exemplaire : « Un pour tous, tous pour un ». Car il est vrai que l’imagination a été au rendez-vous des artistes, et que ce qu’ils appellent « théâtre d’objets » mériterait le projecteur de tous les médiateurs qui s’intéressent aux formes animées.
D’abord, il y a la cocasserie du point de départ : les trois aventuriers, qui ont survécu à une guerre génocide, ont parcouru tout un itinéraires semé d’étranges embûches pour atteindre un bizarre géant qui ne cesse de grandir. Ils se sont cachés dans son mouchoir, et quand il éternue, c’est un ouragan qui déferle sur eux. Ils s’accrochent à une table dont on s’apercevra que les tiroirs recèlent des secrets. Physiquement, ce qu’ils font au niveau de la gestuelle est difficile et remarquable. L’utilisation qu’ils font d’objets, tels que des pierres ou de la ferraille, est astucieuse. Les acteurs se dédoublent en marionnettes, et trois bouts de chiffon avec un nœud pour figurer la tête y suffisent. On se surprend à s’intéresser à leur impossible aventure, à laquelle on souhaite ne devoir attacher aucune signifiance. J’ai préféré ne pas me demander qui était le géant en expansion perpétuelle. Admettons que ce soit notre galaxie !
 

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