Du 10 octobre au 5 novembre 1985

Publié le par André Gintzburger

10.10.85 - Que diable allais-je faire dans cette galère ? À neuf heures trente du matin, au lycée autogéré de la rue de Vaugirard, succombant à la persuasion d’une attachée de presse battante !
Il faut dire que « l’épopée fantastique » de Bernard Cordreaux et Daniel Favier ont appelée SHAHANTAR ne manque pas de quelques beautés plastiques. La ville du vent, tour de Babel baroque, où depuis trente siècles des hommes se sont enfermés, obéissant aux  injonctions obscurantistes d’une religion qui n’est ni juive, ni musulmane, ni chrétienne, mais qui est calquée sur leurs préceptes à base d’humilité, de contrition et de superstitions plaquées, est, en soi, assez belle. Mais elle le serait davantage si ses éléments ne s’inscrivaient pas sur une structure noirâtre à la propreté relative ! L’anecdote, la recherche d’une pierre précieuse éclatée et tombée dans l’abîme de la métropolis devenue déserte ou peuplée d’êtres malfaisants des profondeurs, pourrait être palpitante si elle était traitée avec le rythme des AVENTURIERS DE L’ARCHE PERDUE ! Mais l’action, comme trop souvent avec les marionnettistes, se traîne lentement. Et malgré d’assez belles poupées, l’ennui s’insinue vite, d’autant plus que L’OLIFANT, n’ayant pas choisi entre jouer pour les adultes ou pour les enfants, a entrelardé des passages visiblement pour les grands, de scènes carrément de guignol !

12.10.85 - Me voici à Lyon, au T.O.L., pour la première de LA BARQUE, de Gérard Gelas. L’œuvre a du charme. Elle est désuète de forme, mélancolique, elle a le ton du théâtre anglais des années 30, elle mise sur l’atmosphère qui se créera entre les protagonistes et les spectateurs par l’aliénation de ces derniers. Elle est profondément triste. Je ne sais ce que l’auteur a mis de lui-même là-dedans, mais le chant (je n’emploierai quand même pas le mot « cri »), a des accents désespérés. Et que penser, quand on constate que, metteur en scène de sa propre œuvre, il a choisi Nicole Aubiat, son ex-compagne, pour incarner la jeune femme suicidaire qui a « signé » avec « l’agence », dont le travail consiste à conduire doucement à la mort des candidates au trépas prématuré ? Car que dit-elle pour justifier cette détermination ? Que son grand amour des origines s’était peu à peu dégradé jusqu’à un point final de non retour. Jouant sur la psychologie, la pièce explore le mystère de cette femme qui ne dira son secret qu’à la dernière minute, plus que celui de l’homme qui est chargé de l’accompagner jusqu’à l’océan où elle disparaîtra.
Alain Mottet a bien le physique de l’imposteur qu’il incarne, particulièrement odieux puisque la fille le croit compagnon de route à part entière alors qu’il n’est qu’accompagnateur appointé. Face à la sincérité douloureuse, mais pudique, de la femme, son double jeu sort peu sympathique, même quand, un moment, il se prend de dégoût pour soi-même au risque, car cette agence de la mort douce est singulièrement dangereuse, d’être pris au mot quand il sollicitera d’être tué en même temps que sa partenaire. D’ailleurs, s’en tirera-t-il ?
La pièce est un peu lente par instants. Je ne sais pas s’il n’aurait pas été efficace de supprimer la première scène, qui se passe dans l’appartement de Laura. Quelques répliques au bord de l’eau à l’instant de l’embarquement suffiraient, à mon avis, à expliquer ce que les deux acteurs font là. On ne sent en tout cas pas que l’arrachement de cette femme à son univers est, sous l’apparence de la résignation insouciante, désespéré. Ensuite, il y a trop de redites, qui paraissent plus maladroites que voulues, et je n’aime pas trop l’incursion dans le domaine de l’enfance, lors de l’escale au château des amours juvéniles. Alain Mottet en adolescent boutonneux n’est pas très crédible. La barque elle-même, qui conduit  la volontaire vers son destin, est belle et la mise en scène est spectaculaire avec réels effets de pluie et, à un moment, une superbe rampe de feu. Mais j’ai regretté que la notion de mouvement soit absente. Alors que cette barque est supposée descendre le cours d’un fleuve entre des rives désertes, dans un univers d’où déjà les vivants sont absents, la vision qui m’en est donnée est constamment immobile.
Mais ne noyons pas aussi impitoyable que cette agence qui interdit à ses clients de changer d’avis : dans l’ensemble, l’entreprise fonctionne avec efficacité. Le suspense est assumé. Nicole Aubiat, actrice, est émouvante. Très bien dirigée par un metteur en scène qui la connaît bien, elle évite ici complètement de sombrer dans le pathos. Elle joue sobre, vrai, intime. Elle est belle. Elle exprime très justement le combat qui se livre en elle entre la volonté de mourir, qu’elle a rendu irréversible en « signant », et son attachement à la vie, quand même. Elle reste pudique jusqu’au bout, retenue, son déchirement est intérieur. Peut-être trop. Peut-être, mais je n’en suis pas sûr, faudrait-il un peu de violence pour que l’émotion passe davantage. Je n’ai pas eu les larmes aux yeux. Mais l’auteur l’aurait-il souhaité ? Son œuvre est complexe, et finalement (contrairement à ce que j’ai écrit ici en introduction), quelque part, distanciée, à travers le thème de « l’agence », garde-fou à références socioreligieuses et politiques, qui surgit opportunément à chaque fois que l’anecdote risquerait de basculer dans le mélo.
Tout de même, sacré Gelas, tu n’es pas « à la mode ». Tu nous plonges « ailleurs » ! On va voir si tu l’imposes aux « comploteurs ». Le moment est bien choisi. Ils ont moins le vent en poupe qu’il y a quelques temps.

12.10.85 - Le one-man-show est un genre qui a eu son temps de gloire, mais qui est en perte de vitesse parce qu’il échappe difficilement à un aspect « performance », qui, à la longue, n’étonne plus. Personnellement, j’ai toujours l’impression qu’un Monsieur ou un Dame s’exhibe devant moi en me disant : « Voyez ce que je sais faire ! Et ça ! Et encore ça ! Et puis ça encore ! »… Et il y a ceux qui ont une trouvaille par seconde, ceux qui en inventent une par minute… et les ringards à l’imagination plus lente, qui rament sans le secours d’un partenaire pour meubler les temps morts, et qui emmerdent.
Il faut rendre hommage à Christian Capezzone. Mis en scène avec finesse par Gérard Gelas, il échappe au travers en question et cela vient de ce qu’il joue, avec simplicité, un texte de Raymond Cousse qui porte en lui-même les éléments nécessaires pour soutenir l’intérêt. Je n’avais pas vu cette œuvre interprétée par son auteur et certains m’avaient signalé sa vulgarité. Dit par Capezzone, rien n’est choquant dans ce qu’on entend, je veux dire que le graveleux, le scatologique et le complaisant sont dits avec gentillesse et passent ainsi dans la bonne humeur.
C’est un petit homme rond qui ressemble, en un peu plus grand, à Michel Berto. Il raconte cette histoire d’enfants affreux  jojos, qui emmerdent les adultes en posant des questions auxquelles les grands ne savent pas donner des réponses et qui les acculent dans des impasses toujours plus dérangeantes, en jouant sur trois registres : alternativement, il est effectivement adulte, père, mère, curé ou instituteur. Et puis il est gamin, avec une drôle de petite voix de fausset et dans ces deux incarnations, il est si naturel qu’il ne semble pas composer. Et parfois justement, il compose, brièvement, un personnage d’appoint haut en couleurs. Il réalise donc bien une performance, montrant l’étendue de sa tessiture : seul en scène, il est tant de personnages, qu’il nous intéresse aux dialogues, aux anecdotes, en nous faisant oublier qu’il se livre à des numéros. Sa ruse fonctionne bien, dans un décor neutre de scène vide avec des éléments de carrelages et une porte donnant sur des WC, lesquels lui permettent un instant de montrer son cul. Cet intermède nous fait mesurer ce qu’a dû être le travail de Gelas, pour gommer les aspects boulevardiers de la pièce écrite. Très clairement, l’auteur visait ses spectateurs au-dessous de la ceinture. Dans la version que j’ai vue, on parle à leur cœur et à leur esprit.
Reste que les choix de Gelas, qui a accepté d’être metteur en scène de ce spectacle à Lyon au Théâtre de la Platte, m’interpellent étrangement ces temps-ci, tant on est loin du jeune homme qui montait en 1968 LA PAILLASSE AUX SEINS NUS. À l’évidence, ce n’est plus le même homme, et à l’évidence aussi, c’est quelqu’un que nous ne suivrions pas si nous le découvrions aujourd’hui. Quelle fidélité devons-nous professionnellement à l’infidèle à lui-même ?

13.10.85 - Le groupe flamand EPIGONEN s’était fait remarquer l’année dernière par un spectacle qui mettait en scène la mort d’un poulet et le repas de famille qui s’ensuivait. Le revoici dans le cadre du Festival d’Automne au Théâtre branché de La Bastille, avec un truc très mode qui s’appelle INCIDENT, parce que ça se fait encore de dire un titre quand on se produit devant un public, mais qui ne repose sur aucune anecdote et ne tient apparemment aucun discours. Deux garçons et deux filles, (après avoir au début gagné un quart d’heure par des moyens qui datent du LIVING THEATRE : temps noirs prolongés, acteurs muets attendant immobiles devant le public) mais qui sont personnalisés par des gags : les noirs sont explicités par des ennuis techniques et on s’agite visiblement, ostensiblement dans la cabine ; et à la fin de leur prestation muette, les artistes se mettent à se marrer), se livrent à différents exercices gymniques qui montrent qu’ils ont beaucoup travaillé dans ce domaine (Dominique Tourlemonde devrait aller les voir !), et notamment à un fascinant marathon de vingt minutes, poursuivis par un punching-ball agressif. De temps en temps, ils se mettent nus, ce qui permet d’apprécier la blondeur et la rareté des toisons belges. Le principe est qu’ils sont tous constamment victimes de quelque chose, les filles surtout. Mais ils, elles ont de la défense. Leur flegme a toutefois trop souvent le rythme flamand. Voilà, j’ai regardé cela pendant quatre-vingt cinq minutes, me demandant ce qu’on voulait me dire. Mauvaise question sûrement !

14.10.85 - Je veux à chaque fois le préciser et je crois ne l’avoir jamais fait : le choix des encres dans ce carnet est dû au seul hasard des stylos qui me tombent sous la main. Disons-le haut et clair pour éviter tout casse-tête inutile à ceux qui me liraient par hasard un jour, après que je ne pourrai plus répondre à leurs questions !


14.10.85 - Finalement, il y a quand même quelques privilégiés de haut rang qui font du vrai théâtre avec des pièces racontant une histoire, et des acteurs qui jouent sans traitement spécial à la Vitez ou à la « Mesguichienne » ! Gildas Bourdet doit peut-être être au fait que sa carrière est uniquement provinciale, Paris se contentant régulièrement de le consacrer, d’être tout à fait à la pointe de cette ligne de force autrement plus satisfaisante que l’autre. Cela tient peut-être à ce qu’à Lille, la distribution d’opium aux intellectuels ne serait pas promotionnelle.
UNE STATION SERVICE, en tous cas, qu’il signe à la fois comme auteur et comme metteur en scène, est une comédie d’intrigue contemporaine enchevêtrant des trajectoires de personnages de façon presque aussi compliquée que Corneille dans son ILLUSION. Mais ces personnages sont vraiment d’aujourd’hui, un peu comme ils le seraient dans un film d’Yves Robert qui ne chercherait pas les gags. En gros, c’est l’histoire d’une mère divorcée et de ses trois filles, largement devenues adultes, chaque génération avec sa morale. (Mais ce ne sont pas des archétypes. Chacune a SA personnalité. L’auteur ne craint pas la psychologie !). Elle a un jour cru faire une bonne affaire en mettant toutes ses économies dans l’achat d’une station-service… juste avant qu’une extension des pistes de l’aéroport ait coupé la route nationale… transformant son emplacement en impasse. Évidemment les affaires ne sont pas brillantes. Là-dessus, le père, qui était parti jadis, soi-disant pour se réaliser en tant qu’artiste, revient et ça crée un branle-bas de combat très concevable. Ajoutez à ça qu’une des filles s’envoie en l’air avec un marlou la veille de son mariage avec un jeune homme bien sous tous les rapports, qu’une autre des filles a eu, hors mariage, un fils aussi demeuré que celui du RIFIFI DANS LES LABOURS, qu’il y a un témoin prolétaire de tout ça, un ouvrier du garage qui exprime à chaque phrase qu’il prononce l’éloignement de classe qui caractérise sa condition, se gardant bien de se mêler des petites affaires du clan, et vous aurez environ un aperçu du quart de ce qui se passe dans ce microcosme social singulièrement banal, et par là, étonnamment juste.
On est devant ce déballage montré théâtralement au premier degré (en tous cas en apparence) comme fascinés, sans un instant d’ennui tant est devenu rare le bonheur d’être concerné par ce qui se passe sur une scène, exprimé avec une parfaite simplicité. Gildas Bourdet a l’art de nous parler de nous « politiquement », mais sans faire de politique. Ca me rappelle quelque chose !

15.10.85 - Pour la deuxième fois, voilà que Philippe Minyana me déçoit.Très sincèrement, je ne vois pas bien quel message il entend nous communiquer avec sa FIN D’ÉTÉ À BACCARAT, où sont réunis dans une pension de famille, le jour d’une fête, quelques personnages sans doute incurablement frappés par des affections définitives (mais ce n’est pas clairement explicité, et le parti artificiel pris par le metteur en scène chilien Carlos Wittig, dont la première préoccupation est évidemment de se faire remarquer, n’aide pas à l’approche de l’œuvre absconde).
Le seul intérêt du spectacle, c’est qu’il réussisse à faire tenir dix acteurs et actrices sur la petite scène du Théâtre de l’Athénée. Ca, c’est une performance. Ca prouve aussi que le Gyroscope Théâtre, aidé du J.T.N., ne manque pas de moyens.

16.10.85 - Christopher Hampton a écrit une amusante comédie en montrant, dans ses CONTES D’HOLLYWOOD, quelques illustres émigrés fuyant l’Europe fasciste des années trente-cinq / quarante. Les frères Mann et Brecht, y sont démystifiés avec bonhomie. Les  grands hommes ne sont pas si grands revus au quotidien ! C’est un spectacle de Pierre Étienne Heymann, ce Lyonnais qui pour l’instant nous arrive de Béthune. Le vent du Nord n’est décidément pas comploteur. Mais là, on frise le facile, le complaisant, le boulevard. (Athénée)

17.10.85 - Anne Sicco, SPHÈRE THÉATRE, s’est inspirée de Delvaux pour monter un spectacle à mi-chemin de la danse, et de la pantomime. Cela donne par flashs des tableaux superbes. La réalisatrice a le sens de la beauté. On songe à Chéreau (jadis). Malheureusement, le rythme de l’entreprise est d’une lenteur désespérante, avec un parti pris de type Friloux-Gedanken que rien ne vient casser, sauf une ou deux fois. L’absence de ruptures rend l’ensemble ennuyeux, et c’est bien dommage car il y a là un réel talent. Ma visite à Saint-Maur avait été inspirée par les gens du Festival de Francfort. On n’a décidément de l’autre côté du Rhin pas la même conception du « Langweilich » qu’ici !

22.10.85 - Du diable si je sais ce qu’Enzo Cormann a voulu me dire avec sa pièce « Ké Voï »… Ce que je veux, probablement ! Mais ce qui est sûr, c’est que Philippe Adrien me communique ce message abscond avec talent. En vérité, il doit s’agir quelque part d’une évocation de l’histoire de l’humanité vue par des gens d’une génération à venir. J’ai songé à la DYNASTIE DES  MALPROPRES qu’Antoine Campo avait jadis créée. Des hommes et des femmes érotiquement vêtus à l’Égyptienne ou à l’Étrusque se livrent, dans une salle qui pourrait être à l’intérieur d’une pyramide, à différents rituels très beaux, proférant parfois des textes qui, par moments, baignent dans un certain humour. Il faudrait lire la pièce, maintenant, pour la juger.

24.10.85 - J’ai assisté, avant son départ pour l’Afrique, à un filage de C’EST DIMANCHE, le prochain spectacle de Jérôme Deschamps. C’est de la veine des BLOUSES, avec la même méchanceté, la même virtuosité gestuelle, la même passivité des personnages quand ils attendent que les objets ou les événements les accablent, la même éternelle voiture d’enfant dans laquelle un bébé semble crier parfois, mais on ne le verra jamais, et par imagination, nous le rêverons recouvert par toutes les scories qu’on jette dans ce dépotoir sans précautions aucunes ! Christine Pignet, la grosse fille de LA VEILLÉE, y fait une prestation remarquable, à l’aise dans son obésité.

25.10.85 - Il faut être juste et dire ce qui est, Ariane Mnouchkine a du talent, son succès est justifié, et, cette fois-ci, elle est hors complot. Avoir trop longuement questionné Shakespeare lui a donné le sens de la clarté, du rythme, de la vivacité, et, j’oserai dire, de la simplicité.
Car son HISTOIRE TERRIBLE MAIS  INACHEVÉE DE NORODOM SIHANOUK ROI DU CAMBODGE, n’est certes pas pauvre. Les costumes sont superbes. Les instruments de musique sont d’authentiques merveilles. Le théâtre tout entier est entouré par une galerie de poupées spectatrices, dont chacune est une œuvre en soi. Mais l’aire de jeu elle-même n’est qu’un espace rectangulaire, sur lequel galopent quand c’est nécessaire des serviteurs agiles pour poser qui un fauteuil, qui un meuble, objets toujours utilitaires. Rien d’inutile dans cet environnement, et rien, par conséquent, d’insolent. Chez Ariane Mnouchkine comme jadis chez Vilar, tout le fonctionnement de l’entreprise repose sur les artistes.
Seul diffère le type de jeu, qui récuse la psychologie au profit d’un trait dominant du caractère de chacun, accentué caricaturalement (mais sans grotesque). Nous ne voyons pas ces personnages en tant que tels, mais pour ce qu’ils signifient. Nous aidant à revivre une épopée contemporaine réelle, ils sont eux-mêmes en représentation devant nous : d’aucuns fustigeront cette simplification, mais en fait, avons-nous besoin de percer l’âme d’un Pol Pot avec finesse ? L’important n’est-il  pas que le doigt ait été mis sur son aliénation politique, qui le conduit à vider Pnom Penh de tous ses habitants et à les réduire à la famine au lendemain de sa victoire ? En vérité, nous assistons à un magistral cours d’histoire illustré. Nous, les voyeurs privilégiés de l’Occident préservé, on nous rappelle opportunément le drame de ce peuple de haute civilisation. Tout ce qu’on nous dit est familier à ceux qui suivent les informations avec régularité. Mais cette remise en ordre des souvenirs, ce rappel qu’aujourd’hui  encore, le Cambodge est occupé par son ennemi héréditaire arrivé en sauveur, rendent un son heureux d’opportunité. Ce spectacle, enfin, me concerne, me parle de mon monde aujourd’hui. Certes, il y a la distance géographique qui permet la théâtralisation. C’est bien à un spectacle que j’ai été convié et non à la mise en scène d’une bande d’actualités. Mais ceux qui disent « à quoi cela sert-il ? » ont tort. Bien sûr, il y a (hélas) d’autres choses à dénoncer dans notre monde, et des choses plus proches. Mais on ne peut pas tout faire et, puisque Hélène Cixous (auteur du texte) et Ariane Mnouchkine ont choisi de se pencher sur ce destin-là, pourquoi pas ? Comme ce serait bien si leur spectacle ouvrait la voie à d’autres représentations me concernant ailleurs ! La liste des sujets à traiter pourrait être dressée fort rapidement. Reste qu’il serait sûrement plus difficile de traiter de notre Marchais ou de notre Mitterrand.
Le monde ici décrit reste étranger, étrange. Ses coutumes ne sont pas les nôtres, et la réalisatrice y a insisté par masques, sourires, courbettes interposés allant jusqu’à contraindre ses acteurs à se préparer, à vue du public, en position orientale accroupie. Un Sihanouk chéri par la religion de son peuple, est un archétype que notre Révolution Française a détruit. Tout s’incline devant ce petit homme irrésolu. Oui, l’éloignement est réel et facilite la théâtralisation. Heureusement, l’exposé reste rigoureux et ne tombe pas dans les pièges du sentimentalisme. Tout est montré, rien n’est jugé. Et surtout rien n’est fait pour que nous sortions de là avec bonne conscience ou mauvaise. Le cours de l’Histoire a créé des coupables et des victimes. Mais tous le sont provisoirement et peuvent l’être alternativement. C’est bien à des voyeurs que s’adresse l’entreprise, à des Ponce Pilate !
À l’entracte, mêlé au vaste public qui venait d’applaudir très fort, j’ai mangé de bon appétit ma salade cambodgienne, sans avoir une pensée pour les petits Cambodgiens affamés ! Je suis neutre dans cette affaire.

26.10.85 - « Les aventures inédites du Cochon en Amazonie » partiront difficilement en tournée, car Jérôme Savary a placé une partie de l’action dans le décor de la FEMME DU BOULANGER. Terrorisés par le bruit qu’ont fait courir les animaux de la ferme, que l’abominable homme des neiges rôdait dans le pays, tous les habitants ont quitté le village, et le coq, le dindon, Cochon et Cochonette s’y sont installés. Et voilà ! Pas plus difficile que ça !
Une cigogne apporte un télégramme du Brésil entre deux livraisons de bébés blonds. (Ici, un joli tableau nataliste) Les animaux de l’Amazonie ont invité le jeune couple pour son voyage de noces, et les voici partis dans un avion d’ANIMAL AIRLINES qui ressemble à un gros pélican pétaradant du feu. (Ici, la salle est en joie). Le village part en coulisse. Une toile tombe des cintres, représentant en chromo la Baie de Rio. Carnaval. Comme les hommes sont déguisés, les animaux passent inaperçus parmi eux. Samba. Puis la rivière de LA FEMME DU BOULANGER sert à représenter le grand fleuve. Une pirogue conduit les héros à travers les forêts. Un crocodile qui, selon Savary, ressemble à Lumbroso, dirige l’expédition, qui tombe entre les mains d’un méchant carnivore appelé Harry Codemouton (la salle met un peu de temps à comprendre) et voici Cochon et Cochonette en train de cuire dans des grandes bassines. Sont-ils perdus ? Non ! Car arrive, devinez qui ? Zartan, le bon vieux André More, exactement semblable à ce qu’il était naguère. Le méchant Harry, grâce à lui, devient végétarien. Mais Cochonette a le mal du pays, et tout le monde rentre au village, y compris des Brésiliens, tel le crocodile, que le coq, qui s’est nommé Maire entre-temps, prendra pour un travailleur immigré, et une perruche grise, peinte en perroquet, dont le dindon s’est amouraché. Et tout finit par des chansons, dont une, très intéressante, sur les enfants des parents divorcés. « Vous savez ce que ça veut dire, divorcés, les enfants ? », demande le dindon. « Oui », entend-on d’un seul cri hurlé par mille mouflets ! Très impressionnant… Je ne sais pas si vous verrez ce cochon-là coupé. Cette première séance durait une heure quarante.

26.10.85 - Je le redoutais. C’est arrivé. Peter Wyssbrod est suisse. Ces gens-là n’ont décidément pas la même notion que nous du temps qui passe. Ce n’est pas qu’il n’y ait rien de bien dans son HOMMAGE AU THÉATRE, qu’il a dédié à tous les malchanceux de ce métier. Et il a une façon de se moquer de Shakespeare qui, raccourcie, aurait pu m’enchanter ! Mais que de détours, de préparatifs, de digressions pour en venir à me raconter, et à me jouer quelques instants d’une pièce en huit actes dont l’intrigue ressemble à celle de HAMLET. Vraiment dommage qu’il soit si lent car il y a des choses chouettes. Et la salle du Centre Culturel Suisse, rue des Francs-Bourgeois, est très bien chauffée. Pour ça, c’est comme là-bas !

27.10.85 - Michel Anseaume m’ayant vivement incité à aller voir un « spectacle défilé de mode » réalisé par un groupe de stylistes dirigés par Catherine Machado de Oliveira, me voici au 111 rue Saint-Maur pour cette expérience insolite.
Le lieu n’a rien de luxueux. Le public ne ressemble pas à celui qui fréquente les maisons de haute couture, et d’ailleurs la collection n’est pas à vendre. Trois mannequins, trois danseuses et même une comédienne théâtralisent l’entreprise qui est curieuse et intéressante puisque l’objet, bien sûr, est de montrer des robes, au demeurant importables dans la vie courante, sauf par de robustes excentriques, de surcroît souvent singulièrement érotiques avec des fentes visibles et bien placées ; mais ces vêtements sont à la fois valables en soi et comme prétextes à une exhibition spectaculaire originale. Éric Proust assure d’ailleurs une régie digne des MACLOMA. Il paraît que ce groupe, qui s’appelle PAKBO, veut tourner. Ce pourrait être amusant de s’y frotter, dans la ligne des Ilotopies et autres Royal de Luxe ! Ca s’appelle « Pavillons lointains »…

29.10.85 - Une certaine Madame Franck, une vieille Juive d’Europe Centrale apparemment, dit, parfois d’une voix hésitante, un texte écrit par Bernard Menech et Guy Pannequin. Ce dernier, seul en scène pendant quatre-vingt-dix minutes, incarne LA REPASSEUSE. Sauf qu’elle repasse, celle-ci ne doit pas grand-chose à celle qui, déjà, repassait dans VARIETA. Elle est beaucoup plus mélancolique, et pour cause, c’est une femme seule, qui a toujours été seule. Ce que raconte le texte, c’est qu’elle a été marraine de guerre d’un beau militaire, qu’elle n’a jamais vu mais qu’elle a aimé follement et qui été tué. Elle lui est restée fidèle toute sa vie, n’a eu ni n’aura jamais d’autre amour. Et toute sa vie elle repassera en écoutant la voix off, articulant, muette, les mots avec elle. Une fenêtre ouvre sur la rue, d’où viennent des bruits de guerre, et de vie urbaine. C’est par là que la solitaire communique avec l’univers. Il y a aussi une porte et des cintres qui ne restent pas inactifs.
Avec un tel sujet, c’est gageure que de faire rire. Guy Pannequin réduit à ses seules forces, n’y parvient qu’en multipliant les gags. Il tombe alors dans le défaut de tous les solitaires du show-biz. À chaque seconde, il lui faut assurer, montrer ce qu’il sait faire. Philippe Azoulay lui manque gravement, à tel point que par instants on a l’impression qu’il imite son ancien partenaire. Et puis beaucoup de ces gags font pièces rapportées. Ils tombent trop exprès et, à part Martine Laperto qui hurlait de rire constamment, la salle, composée d’amis invités, était plutôt silencieuse. Elle admirait la performance, l’exhibition. Se souviendra-t-elle du spectacle ? Il ne laissera, à moi, que des traces de souvenirs. C’est déjà le cas !

30.10.85 - Il faut sortir de Niort. Il faut connaître les détours. Apparemment, le lieu, une usine désaffectée auprès d’un plan d’eau, est connu puisque que cinquante personnes, le nombre admis par le metteur en œuvre, attendent sagement quand nous arrivons, d’être admis dans le système du « parcours spectacle ». La voix qui nous guide est celle de Dominique Houdart, diffusée par baffles. Quand il se tait, une belle musique le supplante, montée par Michel Frantz. Des êtres masqués vêtus de noir, inquiétants mais courtois, conduisent les promeneurs d’abord dans un bâtiment exposition où sont installés plein de petits théâtres de taille marionnettes, où des petits personnages en carton jouent des scènes édifiantes du dix-neuvième siècle avec sa morale bourgeoise et ses tabous.
Entre les tableaux animés et ceux qui sont fixes comme au musée Grévin, on en prend pour son grade, allant de place en place dans cette antichambre disharmonieuse du voyage vers l’harmonie décrite par Charles Fourier et appliquée par Gaudin dans son familistère… qui existe encore. Et puis, les fantômes noirs nous entraînent vers des barques et nous voguons, cette fois, vers l’harmonie, sur une eau calme que recouvre un beau brouillard léger. Et nous débarquons près d’une salle où des personnages très orientaux mélangent pour nous des parfums à notre goût. Et enfin le voyage en harmonie s’achève sous le chapiteau de Dominique Houdart, où Jeanne Heuclin, perchée sur une mappemonde à l’équateur décalé (il traverse le Canada), chante l’harmonie, aidée par les choristes locaux qui, masques ôtés après avoir été nos guides, apparaissent enfin tels qu’ils sont.
J’allais oublier qu’un quart d’heure du spectacle, avant la ballade en barque, est occupé par un « Jeu de la pomme » du crû de Dominique Houdart, qui divertit dans le style fin de bateleur qu’il affectionne, et qui malheureusement, détonne avec le style « fouriériste ». Non que ce dernier soit exemplaire, notamment au niveau du contenu. L’idéologie que trimballait cet utopiste n’était rien moins que fasciste ! Mais cette incursion est instructive, utile, et certainement réussie dans sa forme. Voilà une entreprise qui n’ennuie pas. Si Dominique Houdart était plus reconnu par les médiateurs parisiens du complot, nul doute qu’ils crieraient à l’événement !

05.11.85 - La « reprise » au Lierre Théâtre du VIEIL HOMME ET LA MER par Mehmet Ulusoy m’a permis de pénétrer mieux qu’à Alès dans le spectacle qui, au demeurant, a été fort retravaillé entre-temps. Ici, point de phénomène d’éloignement dissuasif au niveau de la communication, mais au contraire une présence accrue des personnages du pêcheur et des trois enfants, surtout Manolo qu’incarne avec virtuosité et sensibilité la petite Mireille Mosse qui pourrait, avec un peu de chance, recueillir avec ce rôle une chance de promotion personnelle, tant elle atteint les spectateurs disposés sur des gradins à pente raide, face au dispositif de Michel Launay, à la fois boule et arêtes ouvertes qui fonctionne ici dans son bon contexte dimensionnel, avec efficacité.
Cette fois-ci, le texte parvient aux oreilles et André Lacombe n’est nullement contraint de hurler pour se faire entendre. Son message passe ; toutefois, je me demande si la gesticulation à laquelle il est soumis ne le fatigue pas un peu trop vite. La combattant vaincu et épuisé de la fin du spectacle accuse des signes d’épuisement qui ne sont pas seulement dus à une excellence d’interprétation. Également, la perception du texte adapté par Djemillah Salah, fait parfois éprouver que cette version est un peu trop littéraire, avec de-ci de-là des redites. Je ne pense pas qu’elle atteigne à la perfection de l’original.
Mais ne soyons pas chien : même si, à la longue, la mouvance permanente du dispositif paraît un peu pauvre, elle aussi avec des redites, il s’agit globalement d’un bon, d’un grand spectacle qui, en logique, devrait connaître un succès dépassant l’estime.

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