Du 8 juin au 9 octobre 1985

Publié le par André Gintzburger

08.06.85 - LE GRAND MAGASIN est un groupe parisien composé de trois personnes qui jouent, deux d’entre elles surtout car la troisième est le plus souvent cachée derrière une cabine de bain qui fait office de castelet, un non spectacle intitulé MIDI.
Le texte, surréaliste et donc illogique, est dit avec neutralité. On sourit quelquefois. La démarche ne semble pas très utile. Musique et son aident à supporter une gestuelle trop appliquée. Ca dure cinquante minutes. Je me suis demandé si ça se voulait un spectacle pour enfants, puisque les anecdotes semblent être portées par des lèvres de mômes. Mais ça ne vaut pas la peine de se creuser la cervelle. Pourtant ce groupe a le vent en poupe : Saint-Denis l’a accueilli. Et il est à Munich !

RETOUR  AU PRINTEMPS PARISIEN DU THÉÂTRE

11.06.85 - Jusqu’ici, si c’était moi, c’est à Pascal Rambert, SIDE ONE POSTHUME  THEATRE, que je donnerais le prix du « Printemps du théâtre ». Non que ses MÉTÉOROLOGIES, spectacle principalement gestuel assez mal lisible (et peut-être bien qu’il n’y a RIEN à comprendre) m’aient satisfait. Mais ce jeune homme a vingt-deux ans et, quoique sa démarche ne soit pas toute jeunette d’inspiration, du moins ne fait-elle pas vieux. Et puis, quelque part, sa démarche est contemporaine : ma lecture, c’est qu’il nous a montré un camp de repos pour terroristes mercenaires. Il y a deux filles pour agrémenter l’endroit. Les types font de l’exercice, fourbissent les armes, chaussent des godillots symboliques.
La scène de l’Espace Cardin a été recouverte du sable du désert. Ah ! Quel sable ! Qu’est-ce qu’il plaît ! Comme c’est mieux que les planches. Les artistes semblent chacun suivre une trajectoire intime. Ils nous infligent malheureusement trop de temps morts.

12.06.85 - Jacky et Robert Azencott se sont partagés pendant six ans les mises en scène du THÉATRE EN PIÈCES. Sadie Blue a pratiquement fait les tous les décors de cette compagnie, qui s’était consacrée à des grands textes, LE GOLEM et LE DIBBOUK aux origines, puis des œuvres de Brecht, Büchner, Mrezek etc…
LA BAIGNOIRE QUI VENAIT DU FROID aurait été inspirée à Jean-Benoît Mertens par une idée de Mrezk. Péchée où ? Le programme ne le dit pas. Et on peut avoir quelque doute tant le spectacle proposé semble abstrait. Aucun personnage n’a de consistance. Ce sont des espions de pays imaginaires qui s’affrontent on ne sait pourquoi, une cantatrice diva passionnée de jeux politiques, ou plutôt politiciens, parce que ces délectations-là ne tiennent aucun compte de aspirations humaines.
La brochure nous apprend que le rythme serait « effréné » et que les gags de cette « comédie féroce » retrouveraient la virulence déchaînée d’HELLZAPOPIN. Imprudentes déclarations car, moi, je n’ai guère ri et, dans la salle de LA JACQUERIE qui accueillait la représentation, seuls quelques copains se sont appliqué à se marrer. J’ai vu de laborieuses mini réactions figées dans le style 1930, auxquelles je n’ai pas pu m’intéresser en raison de leur gratuité. 
Heureusement pour passer le temps, Jacky Azencott a eu l’idée de meubler l’oreille avec des musiques de Puccini. Elles sont fort agréables à entendre.

14.06.85 - Et voici le cinquième candidat  du « Printemps du théâtre ». Une nouvelle fois je pose la question : qui a fait la présélection ? Et je me félicite de ne point faire partie du jury.
Une chose est sûre, si je procédais par élimination, Jean-Lagarce serait sans aucun doute le premier à être écarté. Car son texte « DE SAXE, ROMAN » ne présente aucun intérêt et sa mise en scène fait en sorte que rien ne vienne aider le spectateur à approcher l’entreprise. Son spectacle est un rare coup de barbe, absolument sans excuse car le propos est gratuit. Le nom du Duc de Saxe, Meiningen, revient comme un leitmotiv dans la bouche de personnages inconsistants qui ne s’expriment que par monologues, voire se bornent à débiter des résumés de « l’action » en forme narrative. Il paraît qu’Attoun édite cet auteur. Décidément, je ne comprends rien à la jeunesse.

COMMENTAIRE A-POSTERIORI

Evidemment je me suis trompé et Attoun avait eu du flair. Lagarce est devenu le « GRAND » auteur de la fin du XXème Siècle, renommée renforcée par sa mort jeune dûe au isda.

05.07.85 - Il y a deux jours, j’étais à Zürich où je revoyais le remarquable PIEL DE TORO de LA CUADRA DE SEVILLA. Et, comme, sous chapiteau, Salvador Tavora avait accepté une simplification technique, à savoir, la suppression de la barrière d’un mètre cinquante de haut entourant l’aire de jeu, sans que ce soit le moins du monde dommageable au spectacle, j’ai posé une question : « Pourquoi ne veut-il pas que l’on joue en plein air ? » -« Parce qu’il veut avoir un toit sur la tête », m’a répondu Lilyane Drillon, et ce n’était pas une boutade ; il faut se méfier de ces grands beaux  théâtres copiés de l’Antiquité. Ils ont une fonction bien spécifique, et malheur à ceux qui croient s’en accommoder en y adaptant des spectacles qui ne sont pas faits pour eux. 
Je viens d’en avoir deux expériences, l’une à Barcelone au THÉATRE GREC, avec le pas terrible, trop boulevard, mais quand même joli, charmant, rigolo, ORPHÉE AUX ENFERS d’Offenbach monté en style « café-théâtre », « branquignol », par René Dupuy : il paraissait minable, ringard, pauvre, n’emplissant pas l’espace, il faisait opérette de province, l’orchestre réduit n’envoyait pas des sons suffisants… et les voix, que j’avais trouvées belles au théâtre Fontaine apparaissaient justes dans ce contexte.
L’autre m’a plus atteint parce qu’il s’agissait au départ d’un spectacle que j’estimais davantage, le TRANSSIBÉRIEN de Blaise Cendrars, par l’équipe Lucien Melki Antoine Duhamel. Au Théâtre de la Cité de Carcassonne, j’ai lourdement ressenti qu’il n’y ait qu’un chanteur et qu’une danseuse. « L’entracte », où des Arméniens authentiques chantent et dansent, qui s’intégrait si bien aux Bouffes du Nord, faisait ici temps mort et, d’ailleurs, seuls passaient vraiment les moments avec projections sur un immense écran. Le lieu créait un phénomène d’éloignement. Dommage. La leçon doit porter. Il faudra se méfier de tentations futures…

DE NOUVEAU AVIGNON

06.07.85 - Avignon - « Comment se donner bonne conscience quand on sait que le Monde repose sur un crime, des crimes dont nous sommes responsables ? Et faire en sorte que chaque jour, le jour commence comme si c’était un jour tout neuf. » C’est Jean-Jacques Varoujean qui a écrit ces lignes pour le programme de sa pièce APSOSS, que présente cette année, hors festival, le THÉATRE DU CHENE NOIR. Lisant cela après avoir vu le spectacle, me voici donc éclairé sur le message ô combien important, que veut faire passer l’auteur. En effet, ces personnages figés en survivance sur une plage au bord de la mer -Gelas les a enfermés à l’intérieur d’une piscine vide et l’on ne fait qu’entendre le bruit de l’océan- qui ne bougent pas, qui ne prononcent, ou presque, que des phrases inachevées, qui ne se répondent pas, ou pas souvent, directement les uns aux autres, peuvent être lus ainsi, une fois la clef communiquée.
Ce que j’ai vu et entendu, réduit à mes seuls sens de perception, c’est une ancienne patronne de bordel (Chantal Darget… elle est parfaite), qui s’est arrêtée un jour, il y a très longtemps, de VIVRE, et qui ATTEND, entourée par des survivants de sa gloire passée, MONSIEUR X, ancien maquereau sans doute, immobilisé dans un costume et une attitude de Consul en Extrême-Orient de style « AU DESSOUS DU VOLCAN » (Albert Delpy : j’ai apprécié sa sobriété. Il est remarquable de présence absente), MONSIEUR VIOLONCELLE, ex-musicien de l’établissement (Renaud Kervall. Son homosexualité est voyante mais, seul en éveil au milieu de ces moribonds, il suit ce qui se passe avec amusement et incarne la curiosité), et Chu Chan, l’immigré qui veut tuer tout le monde (Jim Adhi Limas). La maîtresse de maison donne des ordres, comme jadis, à une certaine Mauricette, sûrement une ancienne prostituée, mais elle fait maintenant office de boniche. « Pauvre Madame », dit-elle sans cesse en évoquant probablement des splendeurs disparues. (Laurence Cortadellas : elle a un très beau corps).
Cet univers clos que Gelas a accentué par l’enfermement dans cette piscine, n’est relié au monde que par un téléphone qui n’a pas fonctionné, nous dit-on, depuis trois ans, et qui soudain se met à sonner. Sans doute était-ce ce qu’attendait Arlette Fauvel (c’est le nom de la patronne), mais elle commencera par ne pas décrocher quand la sonnerie, inattendue, se met à grelotter, et c’est par le truchement de Mauricette qu’elle acceptera, à contrecœur, un non dialogue avec l’extérieur. En vérité, c’est son fils qui l’appelle, un fils nègre (Alex Descas Emier) qu’elle a fait il y a vingt-quatre ans avec un soldat américain sur une plage du débarquement, et qui se pointe aujourd’hui, POUR VOIR, comme au poker. Ce fils s’en ira. La mère avait caché aux autres le détail de sa couleur. Son masque tombe.
À l’occasion de cette anecdote, Jean-Jacques Varoujean a fourré de-ci de-là quelques grains d’érotisme (Mauricette parle de sa « petite culotte » mais il se révèlera qu’elle n’en porte pas. « J’ai honte », dira-t-elle (pourquoi ?) en se trouvant obligée de l’avouer, et d’amères réflexions sur notre inertie à tous face aux génocides qui endeuillent le monde (c’est le programme qui me l’apprend), par une référence à une rue Henri Barbusse qui… vous savez bien : Henri Barbusse !...
Œuvre sur le mensonge de chacun envers soi-même et les autres, on ne peut que lui reprocher de s’être enfermée elle-même dans un refus du premier degré qui la réduit à la représentation (n’oublions pas qu’au théâtre, le spectateur n’a pas le temps de réfléchir, de s’attarder, il RECOIT ce qu’on lui dit et il faut que cela fonctionne tout de suite), ce qu’elle paraît être : une pièce d’atmosphère un peu étrange, un peu désuète, beckettienne quelque part, mais qui ne se livre pas.
Gérard Gelas aurait-il pu la rendre plus clair ? Je ne vois pas ce qu’il aurait pu faire. Il a très justement joué le parti de faire agir, ou plutôt non-agir, les personnages comme ils sont écrits. Puis-je parler de « trajectoires » ? À peine puisque, à part le fils, qui débarque d’ailleurs et y retournera, chacun n’aura vécu ce moment que comme un rêve éveillé entre deux sommeils. Peut-être celui de la fin est-il plus mortel que celui d’où ils émergent au début ? L’œuvre touche le spectateur en des zones troubles. Il est presque dommage que Varoujean ait explicité son propos dans la brochure. Dieu sait ce que mon imagination m’aurait, sans cela, inspiré. Tel qu’il est, ce spectacle exigeant, difficile, est beau. Le passage entre chaque acte d’un grand chien fouineur accentue une dimension d’étrangeté, et de grandeur.

07.07.85 - J’ai vu au Festival d’Avignon MARGUERITE PARADIS ou L’HISTOIRE DE TOUT LE MONDE, spectacle « mis en scène par Anne Artigau et Michèle Guigon », mais tout le monde sait que l’âme en est la seconde, qu’elle est transfuge de chez Jérôme Deschamps, et que, quelque part, sa promotion par Alain Crombecque vise à montrer aux médias que son génie n’a pas besoin d’être dirigé par l’autre. Et il faut être juste, elle nous offre une heure d’un spectacle hilarant, très humain, qui procède en partie des méthodes de Deschamps, mais qui est beaucoup moins méchant : elle a du cœur ; elle jette sur les misères humaines un regard plus tendre, plus indulgent, malheureusement en commençant par elle-même, qu’elle a traitée sans imagination mais non sans complaisance, ce qui rend ses apparitions dans le spectacle pâlotes et sans renouvellement. À chaque intervention, elle apparaît, semble réfléchir profondément, puis s’en va. Ou alors elle arrive trop tard, a l’air de dire que c’est dommage, et s’en va.
N’ayant pas su, pas pu, ou pas voulu se torturer soi-même, Michèle Guigon a cherché le gag, et il faut en convenir, elle l’a trouvé avec poésie, mais sans dimension. Le seul personnage qui en ait s’appelle « la Petite », et c’est -comme chez Deschamps- à travers une difformité physique qu’elle l’acquiert. Ah ! Ces programmes qui n’appellent pas les chats par leurs noms : cette remarquable « petite » bossue qui sourit tout le temps, qu’on perd et qu’on retrouve, est elle incarnée par Anne Artigau (ce qui voudrait dire que cette moitié de metteuse en scène-là n’aurait pas oublié de SE servir) ou par Marie-Christine Orry ? Ne m’étant pas informé plus que le public ordinaire, je ne sais pas, et c’est dommage, car cette composition-là mérite de passer à la postérité.
L’HISTOIRE DE TOUT LE MONDE, c’est bien sûr, celle de personne, et pourtant les cinq clowns suivent -sauf justement Michèle Guigon- une trajectoire. Tous sont des paumés, mais chacun a SA personnalité. Jean de Bouverie, grand, pianiste, semble surgir de quelque Hauser Horkater. Yves Robin suit des pistes, mais il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Il l’admet, en philosophe… On a envie de dire que son univers n’est pas de ce monde. Périodiquement, tous, ils regardent les trains passer. Autrement, ils marchent, de cour à jardin et inversement, changeant toujours, comme chez Deschamps, quelque chose en coulisse… Ils misent sur la surprise avec efficacité, mais parfois en forçant un peu et pas toujours sans gratuité ! L’intéressant, c’est que leur monde soit un point d’interrogation constant receleur de surprises. Mais avec cette équipe, rien n’est grave, tout reste gentil, un peu eau de rose. On passe une jolie soirée divertissante. On sort de Benoît XII en ayant bien ri. C’est déjà ça !

25.07.85 - LA NUIT DE MADAME LUCIENNE, de Copi, est le type même du spectacle qui sera démoli ou encensé par la critique selon l’humeur des chroniqueurs. En vérité, pour être vraiment favorables, les articles devraient avoir été écrits d’avance. Car franchement, cette histoire absurde, qui fait référence à la COMÉDIE POLICIÈRE du Groupe TSE (producteur du spectacle, quoique Lavelli soit le metteur en scène), tout en introduisant certains thèmes chers à Copi, le rat, le joint, la sexualité déréglée, l’évasion dans l’univers sidéral, a un peu trop dans sa forme une allure boulevardière.
Facundo Bo, auteur metteur en scène, répète une petite pièce de science-fiction dans un théâtre vide (il est trois heures du matin). Sa comédienne est sa femme, mais comme il est pédé, elle s’offre violemment et impudiquement au régisseur. Françoise Brion a l’abattage qu’il faut. Madame Lucienne est la femme de ménage, mais autour de son personnage, le mystère s’épaissit jusqu’à ce qu’on découvre son cadavre. Qui l’a tuée ? En dehors des trois présents, il y a une quatrième qui paraît, Maria Casarès, qui se révèlera être la fille de ladite Madame Lucienne, et sœur jumelle de Françoise Brion. Maria s’amuse à incarner ce personnage très éloigné de sa veine « tragico émouvante ». Elle ressemble à Copi lui-même. Elle fait presque des œillades au parterre. Il y aura une chute surprise. Ce qu’on croyait être la pièce était du théâtre dans le théâtre. Les acteurs rentrent chez eux, sauf le metteur en scène qui se demande ce qui ne va pas dans cette pièce. Il y a là un bon moment, puis arrive la vraie Madame Lucienne, ancienne cantatrice devenue femme de ménage. Liliane Rovère va tuer Facundo. Elle restera seule sur scène au milieu des décors « de la matinée classique du lendemain », mimant la Callas, mais on n’entendra rien. Voilà : ce résumé donne le ton.
Les dialogues ont de la brillance. C’est un spectacle acheté d’avance par la Biennale de Venise et le festival grec de Barcelone. Je serais curieux de savoir comment sera la presse de ces villes.

25.07.85 - Le Théâtre de l’Alibi de Rennes présente en off - Avignon, à Champfleury, une adaptation de LA NUIT ET LE MOMENT de Crébillon fils, qui est intéressante malgré quelques bip - bip qui en troublent l’audition, je n’ai pas bien compris pourquoi.
Le sujet est le suivant : un viveur veut s’envoyer une jeune veuve et, pour l’exciter, il lui raconte par le menu sa dernière conquête, puis, quand il aura, à son jugement, suffisamment parlé à l’imagination de la belle, il partira à l’assaut de cette forteresse dont il viendra à bout au bout d’une heure et quart de spectacle.
On écoute le texte, qui est brillant. Les calculs de l’homme qui poursuit sa proie sont visibles à l’œil nu. L’amour est affaire de stratégie et tout élan doit être l’aboutissement d’une recherche réfléchie. La femme croit avoir des armes mais la lutte est inégale. Crébillon fils marque bien cet aspect du rapport des sexes au dix-huitième siècle, époque où peut-être cette guerre a été la plus vive.
Tout est pudique. Il n’y a pas un mot choquant. Tout parle à l’imagination et il faut rendre hommage à Hélène Gay qui montre fort bien, dans la première partie, l’évolution du fantasme dans sa tête et dans son corps, sans un seul geste impudique. Tout est dans la mimique, dans le regard, dans des phrases sortant un brin oppressées de la gorge.
L’adaptateur metteur en scène n’a pas joué la réalité du texte. On n’est pas dans la chambre à coucher de la belle Cidalise et Clitandre n’est pas nu sous sa robe de chambre. Le beau salon où évoluent les deux personnages somptueusement vêtus, avec un clavecin et une claveciniste, et un narrateur qui fait des liaisons brèves, est un lieu neutre, qui surgit du temps. Les protagonistes immobiles, figés, s’y animent peu à peu mais resteront toujours comme sortant non théâtralement du livre. Ils disent le texte, ne le jouent pas, à un rythme un peu lent. Le décalage est sans doute un peu trop voyant, mais enfin c’est un parti tenable et tenu. Gilles Ronsin interprétant le tombeur de femmes laisse à deviner, tant la cruauté avec laquelle il rejette sur sa partenaire l’échec de sa tentative avec Araminte est grande, qu’il serait peut-être impuissant… ou homosexuel. Son goût de l’imparfait du subjonctif en tous cas est tel, qu’on a parfois l’impression qu’il en rajoute dans son discours là où ce n’était pas nécessaire, même au temps du langage bienséant, sur lequel, évidemment, la metteur en scène a voulu mettre l’accent.

Un bon mois de vacances à Belle Isle et puis …

20.09.85 - Jérôme Deschamps ne prend pas beaucoup de risques en s’attaquant aux animateurs culturels des « Maisons pour tous » de quartiers, car il a pris le soin d’enfermer sa VEILLÉE dans un dispositif gigantesque qui a rendu à jamais impossible l’exhibition de son pamphlet sur des lieux correspondant à ceux qu’il fustige. Ainsi sa critique, octroyée du haut du T.N.P., de la Maison de la Culture de Grenoble, ou, ici, du Théâtre des Amandiers de Nanterre, apparaît-elle comme étant un peu méprisante. Cette condescendance n’est pas gentille, même si le personnage du directeur incarné par lui-même  m’a fait beaucoup rire. N’avais-je pas, moi-même, il y a une quinzaine d’années (au moins) placé une adaptation du CRITIQUE de Sheridan dans le cadre d’une Maison de Culture « anglaise » animée par un « socio-cultureux » de la même eau ? Ces personnages qui rappellent éternellement le mot de Jean Richard, « on a beau se lancer des confettis à la gueule, ça égaie pas », méritent en effet qu’on les chine. Leur bonne volonté est pathétique. Celui de Jérôme Deschamps officie dans l’arrière-cuisine de son libre-service, là où on fait la vaisselle dans une odeur persistante de soupe aux choux. Des gloires locales vont donner une petite fête, chacun y allant de son numéro minable. Les portes claquent, les assiettes se cassent, il y a toujours deux témoins flegmatiques de ce que font les autres, les musiciens sont ringards.
On ne peut pas s’empêcher de se rappeler que le spectacle a été créé comme un divertissement de bonne compagnie, impromptu à minuit au Festival d’Avignon de 1984. Je ne l’avais pas vu, mais j’imagine que sa spontanéité devait fuser brillamment. Ici, on a l’impression souvent que la sauce a été rallongée. Je pourrais désigner au pif ce qui reste de l’inspiration originale et ce qui est pièce rapportée. Certains gags sont vraiment étirés. Je n’oublie pas LES BLOUSES, tellement plus méchantes, efficaces, dérangeantes.

21.09.85 - Si j’avais compris le propos d’Antoine Campo pour son « spectacle commercial », je pourrais vous en parler. Mais comme je n’ai pas perçu à quoi correspondent les soixante tableautins qu’il nous propose avec Catherine Rimbaud, à grand renfort de rayons lasers, de décibels et de sophistication technique coûteuse, je n’en dirai rien, sauf que le « projet », qui n’est pas modeste, m’a semblé inutile, vain, ennuyeux. Je n’ai été accroché fugitivement que deux fois, celles où les deux protagonistes se rappellent un instant qu’ils sont comédiens ! Ils laissent alors passer un brin de présence. Deux minutes sur quatre-vingt-dix ! Il faisait si beau dehors. Je dois être trop vieux.

24.09.85 - Jean Bois a épuré son style. Ses compositions de vieillards cacochymes et de contrefaits vicieux sont reléguées au magasin des souvenirs. Ou plutôt, pas tout à fait. Il les rejette dans le « théâtre ». Nous le retrouvons dans sa dernière œuvre, MARTHE, acteur sortant de scène, rentré dans sa loge après un triomphe dans un personnage de « Papa », goûtant encore l’ivresse des dernières ovations, partageant ce bonheur avec sa partenaire et compagne (Élisabeth Maby). Et le « théâtre » va faire irruption dans cette vie redevenue privée en la personne d’une spectatrice (Dominique Constantin) qui a si bien marché à la représentation qu’elle s’est identifiée à Marthe, l’héroïne du spectacle, meurtrière par poison du vieillard. Je pense qu’il est inutile de raconter la suite, l’œuvre est sans surprise, mais ce n’est pas une critique : MARTHE est une tragédie et, comme le veut le genre, les dénouements sont irrévocable.
Venue dans la loge des artistes retrouver une « sœur », Reine assiste avec dégoût au démaquillage de l’actrice et peu à peu insinue en elle-même la tentation, puis la volonté de réaliser elle-même la fiction. Elle massacrera le couple au terme d’un marathon de trois actes écrits par l’auteur, sans un seul gros mot et sans la recherche effrénée de des phrases à faire rire. Cela ne veut pas dire qu’on ne glousse jamais. Il y a des traits qui imposent l’hilarité. Mais le cheminement de l’entreprise n’est pas comique. Trois artistes sur scène, Jean Bois et ses deux actrices favorites, jouent l’œuvre avec conviction. Ce n’est pas un théâtre de la distanciation. Reine, aliénée par le spectacle qu’elle vient de voir, n’est pas désignée comme un phénomène. Jean Bois entend bien aliéner ses spectateurs et, ma foi, il y réussit assez bien.

26.09.85 - Au fil des années, Bob Wilson est devenu Robert Wilson. S’il était anglais, je gage qu’il se ferait appeler Sir Robert Wilson. Son art, entre-temps, s’est affiné. Le baroque a disparu.
Les tableaux ne sont plus montrés comme s’ils étaient en train de se concevoir, mais comme des produits finis qui bougent devant nous selon un programme très précis préfabriqué. Le décor est un ciel profondément bleu sur lequel s’inscrivent des formes dont la géographie se dérange par touches successives, qui les transforment jusqu’à retrouvailles de la symétrie rigoureuse, ou devant lequel des objets géométriques s’accumulent jusqu’à former une sorte de bateau comme les enfants en dessinent, en traits linéaires simples. L’objet bateau est au centre de ce spectacle conçu comme une série de tableaux sans lien direct entre eux, mais reliés par une sorte de fil familial où la gestuelle joue son rôle. Une gestuelle qu’on pourrait dire fondée sur le même principe de lenteur que naguère. Mais c’est devenu une lenteur accélérée et les couleurs de ce KNEE PLAYS  sont exclusivement noires (les musiciens, qui jouent souvent comme ceux de la fanfare des Beaux-Arts) et blanches : sur la scène, les danseurs (puis-je les qualifier ainsi ? Sans doute, ce qu’ils font en mouvements toujours au carré comme dans les parades militaires, de la cour au jardin et du fond à la face, et jamais en oblique, sauf effet exceptionnel voulu) sont uniformément vêtus d’une tunique blanche, qui sied spécialement aux nombreux Asiatiques de la troupe sur laquelle tranche curieusement la barbe noire d’un protagoniste blanc plus corpulent que les autres. Quelques objets de prix viennent ici et là trancher dans cette austérité, des marionnettes qu’affectionnerait Dominique Houdart, dont l’or a l’air d’être la matière première, des tours de paniers animés comme les MACLOMA auraient sûrement rêvé, jadis, d’en imaginer, une espèce d’oiseau mobile… peu de chose mais à chaque fois, de prix, et beau. On est ici dans un monde de l’Art. Robert Wilson continue à se servir comme d’un pinceau des moyens que lui offre le théâtre. Hautement professionnel, il se sert en grand maître de sa palette. Parfois son rythme lasse. Il arrive qu’il émeuve, étonne. Sur deux heures de spectacle, il y en a une qui est à garder en grand souvenir. Ce n’est pas mal.
Que veut dire le titre : KNEE PLAYS ? « Pièces genoux, pièces à genoux » ? L’auteur ne cherche pas à être explicite. Lui-même, mêlé à l’orchestre, dit d’une voix monotone quelques textes qui relatent de menus actes quotidiens. Il y a sûrement, dans sa tête, un rapport entre ces « poèmes » et ce qui se voit sur la scène.

01.10.85 - Le fait qu’un Belge nommé Alain Populaire ait créé une compagnie nommée THÉATRE IMPOPULAIRE m’ayant amusé, je suis allé voir LAGUNE au Centre Culturel de Belgique. Hélas. La troupe devrait s’appeler a-populaire, anti-populaire, élitaire pour cons, et le spectacle, lui, n’est que trop bien nommé car je me suis rarement trouvé en face d’une entreprise aussi terroriste.
Pour montrer qu’ils ont du mal à vivre, cinq personnages, trois femmes, deux hommes, à moins que ce ne soit le contraire, qu’importe, se bronzent sur une grève avec un air profondément réfléchi, en se mouvant à la vitesse Friloux Gedanken. Ils sont chiants au possible et le spectacle, quant à lui, est prétentieux, insupportable, désespérant de lenteur et de longueur. Comment de telles entreprises sont-elles encore possibles… et être remarquées, puisque le programme nous dit que LAGUNE a été « sélectionné dans le cadre des journées Jeunes Créateurs » ?

02.10.85 - Comme je ne voudrais pas copier sur LA SAMARITAINE, je m’abstiendrai de dire que le spectacle de L’EMBALLAGE THÉATRE ne m’a pas… transporté !!!
Pourtant, l’entrée dans la salle, un hall fraîchement peint en blanc et parcouru par des itinéraires sur trois niveaux, était amusante. D’autant plus que les trente spectateurs admis, entourés par ces couloirs de circulation en forme de huit, étaient conviés à s’asseoir… sur des balançoires. Hélas, le climat ainsi créé appelait à un spectacle gai, de clowns, ou de burlesques. On pourrait confier le même dispositif à Henri Thébaudeau et lui donner comme règle du jeu de nous divertir, il n’aurait rien à transformer. Malheureusement, ce que joue L’EMBALLAGE THÉATRE, c’est le TOMBEAU POUR CINQ CENT MILLE SOLDATS, texte sur la guerre d’Algérie et ses turpitudes qu’avait déjà honoré Vitez, et qui n’avait rien de joyeux.
De toute manière, je ne sais pas pourquoi je parle de ce texte : on n’en perçoit que des bribes hurlées, au hasard d’un brouhaha paroxystique permanent, qui agresse les oreilles sur fond de musiques signifiantes, l’essentiel de la représentation étant fondée sur la gymnastique intrépide de garçons et de filles vêtus de noir, qui courent, se cassent la gueule, font des rétablissements, galopent pendant près de deux heures, suant visiblement mais apparemment infatigables. Leurs exhibitions sportives frappent d’admiration le public qui se balance mollement en les contemplant, lui-même de plus en plus crevé par osmose et aspirant en vain à des plages de silence et de calme entre les fureurs vocales et gestuelles, toujours semblables, ce qui, sûrement est voulu, dont on le comble.
On sort épuisé, partagé entre le respect pour ces jeunes gens qui ont fait un tel travail avec une exactitude hautement professionnelle, et le sentiment qu’ils n’ont pas atteint leur but, si celui-ci était de nous faire entrer mieux que Vitez dans l’œuvre de Guyotat. Tout au plus peut-on dire qu’ils s’en sont servis pour tirer leur épingle du jeu de la promotion contemporaine : Thibaudat faisait partie des trente spectateurs. Une chose est sûre : chacun perd sûrement un kilo à chaque séance.

06.10.85 - la Place du Marché de Malakoff est bien plaisante, le dimanche matin, par beau soleil, devant l’Hôtel de Ville et le Théâtre 71 pimpants. Hier à la tombée de la nuit, le ROYAL DE LUXE y combattait à la manière de MAD MAX comme d’habitude, mais la peinture rouge, jaune, verte, violette, dont il asperge les adversaires a été lessivée, et aujourd’hui, c’est LE THÉATRE À BATIR de Dominique TOUTLEMONDE qui crée « DEUX OU TROIS  TRAPÈZES QUE JE SAIS D’ELLE », histoire d’amour entre un trapéziste à l’illustre ascendance, et une animatrice avec qui il finira par convoler. Mais ne vous y trompez pas, ce n’est pas un spectacle à deux personnages. Deux belles gymnastes funambules et un orchestre de cinq musiciens complètent le groupe.
Le propos, ambitieux, est de mettre en théâtre les exercices du cirque. Dominique Toutlemonde, entre deux figures de trapèze, raconte donc, et joue une histoire. Ca donne malheureusement un ensemble assez lâche, qu’on pourrait avec malveillance résumer ainsi : entre deux numéros corrects mais pas étonnants, les artistes ont l’air de faire du remplissage, de gagner du temps pour faire la durée convenable de la représentation. Cela dit, la fin est belle, et même somptueuse, avec le mariage entre l’inconnue farfelue et l’athlète de toujours. Dommage que Dominique Toutlemonde n’ait pas étudié le trapèze dès l’âge le plus tendre, comme c’est de règle au cirque. Ce qu’il fait est bien, mais quelque part, ça se voit qu’il s’est mis à cet art sur le tard.

08.10.85 - Il y a quelques années, Alexis Nitzer avait consacré aux textes d’Henri Michaux un spectacle modeste mais efficace. Il était seul en scène, il était épatant. Sous le titre « Je vous écris d’un pays lointain », Isa Mercure et Gilles Guillot abordent la même œuvre avec toute une troupe ( ils sont cinq en scène) et des moyens (les décors et les costumes sont de Pierre Dios).
Est-ce que le désert fort beau à l’horizon duquel s’agrippent des mains timides, est-ce que la maquette de ville qui s’étale au premier plan côté cour, est-ce que les découpes de personnages qui se profilent en fond, aident à une meilleure pénétration des textes ? Cette sophistication coûteuse m’a, quant à moi, paru inutile. L’humour de l’auteur a peine à se frayer par instants une voie étroite entre des diseurs figés. L’entreprise paraît prétentieuse. Elle est en tous cas ennuyeuse. Dommage.
Que font Gérard Chaillou, Alain Cerivaud et Henri Courseaux dans cette galère aux côtés des protagonistes ci-dessus cités ? Et pourquoi la Maison de la Culture de Bourges est-elle co-productrice de cette « poétique » compliquée ? Je ne répondrai pas !

09.10.85 - L’INDIEN SOUS BABYLONE de Jean-Claude Grumberg est une curieuse pièce, désopilante dans ses débuts, un brin longuette sur sa fin, dont le défaut est peut-être d’entremêler des thèmes difficilement conciliables. Ca commence dans un climat que je qualifierai de kafkaïen à la manière argentine : deux gorilles « au service de la culture », sont allés chercher chez lui un certain Bysminsky, écrivain de son métier. Ils l’ont appréhendé sans ménagements et le bougre, ahuri, abruti, mal réveillé, est en pyjama. Au lieu de se retrouver face à un tortionnaire, il se trouve en présence d’un haut fonctionnaire de la culture qui l’a ainsi convoqué (mais il se défend d’avoir une seconde imaginé que ce puisse être avec tant de brutalité) pour l’aider à maintenir son train de vie en lui offrant une commande d’État. Avec un tel point de départ, les « cultureux » qui se pressent au Théâtre de la Bruyère se marrent, faut-il le dire ? Car Grumberg sait bien de quoi il parle. Il connaît les détours de l’étrange dialectique qui oppose en réalité quotidiennement les hommes de Pouvoir et ceux de l’Art.
Ce divertissement à usage interne de la profession peut-il intéresser le grand public ? Les recettes du théâtre La Bruyère nous l’apprendront. Mais la pièce bascule par l’introduction progressive d’éléments psychanalytiques qui sont d’abord rigolos, quand les tortionnaires se touchent le pouce comme des bébés, ou quand Bysminsky a, téléphoniquement, avec sa mère, une conversation singulièrement éclairante sur sa dépendance vis-à-vis de celle-ci. Dans une dernière scène, l’écrivain redevenu gamin se verra offrir par une femme de ménage noire le chemin de la liberté, et il n’en profitera pas.
Jean-Paul Roussillon campe avec beaucoup de crédibilité le personnage de l’auteur-enfant crevant de froid, de peur et de faim, bougon, renfrogné mais capable d’un pragmatisme soudain, face à un Philippe Laudenbach distingué, très énarque. Jean-Pierre Bisson est très remarquable dans une intervention courte de visiteur libre au Ministère de la Culture. Il incarne celui qui a déjà accepté d’être aux ordres. Il éclaire un peu la troisième dimension de l’ouvrage, celle qui a trait, confusément, à la liberté. Il a l’air ivre, mais en vérité, il dit tout son texte. Sa sueur alcoolisée est inquiétante pour les spectateurs du premier rang.

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