Du 28 septembre au 10 octobre 1983

Publié le par André Gintzburger

28.09.83 - LA PARODIE est la première pièce d’Adamov. On sait qu’en 1954, après avoir vu à Paris les spectacles du BERLINER ENSEMBLE, il reniera ses premières œuvres. Son itinéraire devait ensuite l’amener à se revendiquer communiste. Il paraît qu’ayant renié ses œuvres de jeunesse, il aurait gardé une tendresse pour LA PARODIE.
Soit ! Les sentiments ne s’expliquent pas, mais pour un devenu marxiste la relecture de ce texte devait, à mon avis, lui poser des problèmes : nous sommes quelque part dans une ville. « Pleine des chuchotements et des bruits d’une rafle de police », écrit Gérad Vernay, le metteur en scène, mais moi, j’ai vu des tables, comme des tables de bistrot, et des chaises, et, s’asseyant successivement, des gens très figés, restant ensuite immobiles, comme perdus dans un rêve. Peut-être. Les rêves ne sont pas lisibles sur des visages inexpressifs. Un homme agité vient rompre cet univers. Il demande l’heure. On lui désigne la pendule, mais les aiguilles ont disparu. Il cherche une femme et il fait une rencontre. Mais Lily est un oiseau allumeur qui traverse les vies sans s’arrêter. Quatre hommes pourront ainsi se croire élus par elle. « La vie est une parodie de l’optimisme, du désespoir, de l’objectivité et surtout de l’amour. Adamov -c’est encore Gérard Vernay qui s’exprime- nous le dit avec violence, mais aussi avec humour, pudeur, et tendresse obstinée. » Il le dit aussi avec un langage minimum. La génération des années cinquante, Adamov, Ionesco, Beckett, remettait en question le langage bourgeois.
Il est intéressant de voir aujourd’hui une troupe, celle du Théâtre du Bocage, reprendre un texte sinon tombé dans l’oubli, du moins relégué dans la poussière des livres. Pourquoi a-t-elle voulu exhumer cette description particulièrement peu positive de l’insatisfaction humaine ?
« Nous sommes dans un désert, personne n’entend personne ». Certes, Gérard Vernay voit derrière toute cette désespérance « un désir profond d’amour, d’ouverture à soi-même ainsi qu’à tous : l’EXIGENCE DE LA RECONNAISSANCE ». À travers la rigueur de sa réalisation, je n’ai pas perçu cette dimension et c’est à un spectacle particulièrement noir, désespérant, que j’ai eu le sentiment d’assister, du moins tant qu’il m’est parvenu à part entière, car son terrorisme impitoyable dans la lenteur joint, il faut bien le dire, à une certaine non logique des déroulements d’anecdotes, m’ont fait un peu somnoler sur la fin. Valia Boulay m’a paru un peu fanée pour incarner l’héroïne après laquelle courent quatre hommes. Mais enfin, cette tentative est intéressante car elle s’inscrit dans une ligne de forces qui me paraît très significative, et qui s’insinue peu à peu, au gré de reprises et de refus de la mode encore timide. De Godo) en Victimes du devoir, en grandes et en petites manœuvres, en retour aux classiques, comme un vent qui voudrait effacer les trente années passées. Gérard Vernay n’a toutefois pas oublié de rendre visible sa mise en scène.

30.09.83 – Le Théâtre éclaté d’Annecy est-il crédible en tant que « compagnie permanente », quand il présente un spectacle à l’Athénée avec comme comédiens Anouk Ferjaj, Françoise Lugagne, Frédéric Leigdens  Alain Françon et Dominique Guihard méritent-ils l’appellation de metteurs en scène, scénographes, alors qu’ils ont réussi à rendre illisible et ennuyeuse une pièce de Strindberg, à force d’en avoir fait une relecture ésotérique et d’avoir inculqué aux artistes un style de sous jeu absolument chiant ? Sur jeu, sous jeu, ces mots viennent souvent sous ma plume. Quand pourrai-je parler de jeu tout court ?
Le PÉLICAN, « rêve naturaliste » selon l’auteur qui affirme avoir écrit la pièce « contre sa volonté » (« je l’ai mise de côté, mais elle est revenue, elle m’a poursuivi ») montre des êtres dressés les uns contre les autres, mère contre enfants, servante contre mère, couple se comprenant mal et réglant ses comptes. Cela devrait être violent. Cela finit par le suicide des jeunes dans l’incendie de la maison de famille en faillite. Et ce n’est rien. On s’ennuie.

01.10.83 - Malheureusement, L’AMOUR EN VISITE, d’après Alfred Jarry, spectacle de Pierre Debauche, m’a paru une réalisation poussiéreuse, un pur produit de la petite décentralisation provinciale.
Cela vient sûrement en partie du personnage rajouté de « la mort », qui est interprété par Jean Obé avec désinvolture, vulgarité et un air de se foutre de tout qui va jusqu’à négliger de se faire entendre. Cela vient aussi du fait que le metteur en scène a encombré la représentation de noirs entre chaque tableau, et n’a pas semblé préoccupé par la notion de rythme. Chaque scène, il y en a sept, s’étale pesamment. Pourtant, ces flashs montrant Lucien « en visite » chez des femmes successives qui lui apprendront la vie et la mort à la manière de Jarry, (Daniel Znyk se promène dans le rôle avec fatalisme) aurait pu être amusante, traitée avec légèreté.
Car le texte est mince, mince, il ne va pas très loin dans la « philosophie », quoique Debauche ait perçu que « Lucien joue sa vie à chaque fois. Et à chaque fois il s’égare. Il jouera le rôle de LA PEUR au septième tableau, puis au huitième, il choisira de mourir d’amour. » Ouais, peut-être que si Debauche ne s’était pas encombré de penser, sa réalisation aurait pu ne pas être chiante. En vérité, la dernière demi-heure est assez enlevée, grâce à Michèle Brulé, qui joue toutes les filles, Manette, Manon, la vieille dame, la petite cousine, la fiancée, la grande dame et la muse. C’est une performance, mais qui n’est brillante que dans la scène de la fiancée. Un trompettiste accompagne les trois acteurs. Il joue sans doute assez bien. Pourquoi faut-il qu’il fasse si souvent semblant de jouer mal ? Pour faire rire ? C’est raté.

02.10.83 - Un Nègre enchaîné. Il n’a pas l’air bien inquiet, il joue avec ses chaînes, il est même assez rigolard sous l’oeil d’un geôlier vêtu comme un militaire castriste, type même de l’homme de main stupide n’obéissant qu’aux réflexes inculqués par les « supérieurs », impeccablement sanglé dans un uniforme d’excellente coupe, accompagné par un civil. C’est un « explorateur », un étranger, en visite dans LA COLONIE PÉNITENTIAIRE, à qui le pouvoir en place va faire apprécier les vertus d’une singulière machine. Le Noir est en vérité condamné, mais il ne le sait pas. Ordonnance d’un officier, il lui a manqué de respect, il doit donc être puni. Pas de procès, pas de défense, c’est du temps perdu. L’exécuteur estime qu’il mérite la mort. La machine, minutieusement décrite, (et montrée par des moyens audiovisuels) inscrira d’abord sur la peau du coupable « respecte ton supérieur », grâce à des lames maintenues à une certaine hauteur. Ces mêmes lames s’enfonceront ensuite plus profondément dans le corps jusqu’à provoquer la mort.
L’explorateur n’est pas là en simple voyeur : le nouveau commandant désapprouve ces méthodes et aimerait que l’étranger, l’occidental humaniste, les stigmatise. C’est qu’il ne faut pas simplement décider d’abandonner la machine amoureusement inventée par son prédécesseur. Il y a trop d’oppositions internes. Et notamment, l’officier qui guide le visiteur ne cache pas sa réprobation face au proche probable abandon d’un type de torture raffinée, qu’il caresse avec délectation. Bien sûr, l’enquêteur sera horrifié par l’horrible procédé, et l’officier, solennellement, sentant poindre l’aurore du temps nouveau, préfèrera se suicider, en utilisant la machine, mais celle-ci, déglinguée car déjà depuis longtemps on n’en remplace plus les pièces défectueuses, fera mal, salement, son office. Et ce Nègre sauvé, après avoir été terrifié, fera avec son geôlier d’hier une inquiétante alliance, mi-menace mi-jeu, qui ne donnera au dérangeur de l’ordre que le choix de s’enfuir.
Le mérite de Farid Paya est d’abord d’avoir su théâtraliser la nouvelle de Kafka en collant étroitement à son anecdote, sans jamais faire un sort aux mots abominables ou aux  situations scandaleuses. Au contraire, son spectacle est souriant, on y rit d’ailleurs souvent. L’aliénation, la perversité y coulent naturellement, avec évidence. La bonne foi de l’officier, qui croit dans les bienfaits de la répression telle qu’il la pratique, est certaine. Et ce n’est pas un sadique. C’est un fonctionnaire consciencieux, appliqué, aimant son travail et croyant bien agir. C’est celui de « La mort est mon métier » de Merle.
L’homosexualité d’Alooal  le sert pour interpréter le personnage et donner l’impression qu’il est simplement différent du voyageur. Ce qui n’implique pas un jugement qualitatif. Et c’est justement ce qui rend le spectacle valable : il décrit, comme Kafka l’a fait, minutieusement, et sans avoir l’air de prendre parti, un cas qui peut sembler inimaginable. Et pourtant l’Histoire nous a prouvé, nous prouve encore -hélas- qu’il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit. Quiconque voyage aujourd’hui dans certains pays éprouve cette « différence » dans l’appréciation des valeurs qui va jusqu’à la monstruosité dans certains contextes, mais à l’insu des acteurs qui croient bien agir. Kafka décrivait-il une situation existante de son temps ? On a envie de dire qu’il était gravement prémonitoire, tant son exposé est actuel.
Paya a résolument modernisé -pour mieux actualiser le propos- la mise en scène en faisant appel à un astucieux système de vidéo qui permet de suivre le Nègre d’abord, puis l’officier nu, jusqu’à la machine à torturer. Malheureusement, ladite machine -et c’est le point faible- est montrée en plaques diapositives, qui ne m’ont pas paru convaincantes de par leur graphisme mal  lisible et de par leur immobilité. L’image « bougeante » du cinéma eût ici été préférable. Mais le réalisateur n’avait peut-être pas les moyens de faire un film. N’aurait-il pas mieux valu, alors, qu’il se contente du texte de Kafka ?

04.10.83 - Pendant trois quarts d’heure, assise à une table, elle nous présente son profil droit. Sur la table, il y a une bouteille et deux verres. De l’autre côté de la table, une chaise, disposée comme si quelqu’un venait de s’en lever. Il n’y a aucun autre meuble dans la pièce, qui est cernée de murs blancs. Deux déchirures vers le haut du mur du fond, côté cour, font deviner un papier peint sous le revêtement uni. Durant le dernier quart d’heure, elle bouge un peu. D’abord elle tourne la tête et nous montre son profil gauche. Puis elle se lève, pour la toute fin. Françoise Bette est seule en scène.
Emmanuel Ostrovski signe la mise en scène de CREDO. J’ai déjà décrit la gestuelle du spectacle. L’actrice débite son texte comme une leçon apprise, de façon aussi monotone que possible. Heureusement, elle a beau obéir à son directeur terroriste, elle ne parvient pas à gommer complètement la comédienne en elle, et à empêcher ce qu’elle éprouve de se communiquer aux spectateurs. Heureusement aussi, ce qu’elle dit, le texte d’Enzo Cormann, se laisse entendre. Cette bonne femme nous raconte sa vie, une pauvre vie où l’amour et l’indifférence, le fatalisme, se confondent dans la résignation jusqu’à ce qu’elle décide de tuer son mari. Elle nous décrit minutieusement ce meurtre. Mais à la fin, nous apprendrons que rien n’était vrai et qu’elle a imaginé tout cela.
L’alcoolisme semble être la base de son aliénation. Peut-être fallait-il cette apparence de neutralité dans le (non) jeu, pour rendre efficace ce plongeon au fond d’une médiocrité sordide.

05.10.83 - Ceux qui se demandaient comment CYRANO DE BERGERAC monté par Savary, allait s’intégrer dans le système « Magic Circus », en sont pour leurs frais.
À part quelques pétards, quelques oies et poules en scène, un peu de brouillard, un acrobate, un cheval galopant sur un tapis roulant, et, de-ci de-là, quelques signes, cette mise en scène à Mogador est d’abord fidèle au texte, respectueuse, et c’est aux acteurs, notamment à Jacques Weber qui incarne le rôle célèbre, que sont allés les applaudissements.
Et même, j’ai trouvé que dans les scènes de truculence, Savary ne s’était pas cassé la tête et j’ai, je dois le dire, été inquiet au premier acte, tant « la représentation théâtrale à l’Hôtel de Bourgogne en 1640 » me paraissait traitée dans la pire convention de la paillardise shakespearienne. Il est vrai que la voix grasseyante et l’articulation inaudible d’Armand Meffre, choisi pour jouer Ragueneau à cause de son ventre, mais terriblement décevant comme acteur, ont beaucoup contribué à cet agacement.
Et puis Weber est entré et à travers lui l’œuvre a pris le dessus et, dès la tirade des nez, l’affaire était gagnée. Car, quel plaisir que d’entendre et de vivre du théâtre, du vrai, même si l’issue est connue d’avance, même si constamment on se rappelle soudain qu’on a su jadis telle tirade, tel morceau de bravoure par cœur. Weber est sensible. Il ne s’embarrasse pas de degrés. Il joue, il éprouve son personnage. Il le communique. En Roxanne, Charlotte de Turckheim lui donne une honorable réplique. Dommage qu’à part Andrée Damant, duègne bien campée, et Yann Babilée, de Guiche précieux à souhait, le reste de la très nombreuse distribution soit un peu faible, et notamment Bernard Ballet qui m’a paru bien palot en Christian.
Ressort-il de ces lignes qu’il n’y aurait pas de mise en scène ? Si, il y en a une, efficace, brillante, mais elle ne s’affiche pas. Savary n’a pas eu la préoccupation de faire SA lecture. Il s’est attaché à rendre vivante et présente l’œuvre. Il a agi en  grand serviteur.
On peut regretter pourtant que Michel Lebois n’ait pas mis une touche plus originale aux décors. À part celui de la rôtisserie, où sont embrochés des vrais poulets pour que les spectateurs salivent (mais ça sent seulement la fumée), je ne l’ai pas trouvé très inspiré. Ainsi l’environnement est-il joli mais quelconque.
À signaler, la ravissante musique (et les arrangements) de François Dréno et la voix très pure d’Isabelle Serbu  pendant les changements.
Je serais surpris que ce CYRANO ne soit pas, pour longtemps, un succès populaire !

06.10.83 - Au Splendid, joli théâtre avec un café attenant mais pas obligatoire, Jacques Seiler a reconstitué sa bande avec Danièle Lebrun et Jacques Boudet.
Ce nouvel « exercice de style » s’appelle UN PNEU C’EST UN PNEU, et l’auteur n’est pas Queneau mais Dubillard, celui des petits sketchs. Par moments, l’entreprise est aussi réussie que la précédente, encore qu’il soit dommage que Danièle Lebrun n’ait aucune scène, elle doit se contenter de monologuer, avec ses deux camarades. D’une façon générale, l’esprit, gentiment absurdement corrosif, en légère distance par rapport à la logique coutumière, est très proche de celui qui fusait à propos de l’autobus S. À ceci près que Dubillard s’étale trop. Chaque morceau me plonge à son début dans l’enchantement, et puis ça traîne. Il est probable que le metteur en scène prendra conscience de certaines longueurs.

22 h30 - Mon Dieu, qu’il est parisienne ! Toute la pédale reluisante de la capitale était là, au Théâtre Fontaine, pour applaudir le ONE MAN SHOW de Copi. C’était la décadence, la dissolution d’une race -à moins que ce ne soit d’une classe- étalée : l’artiste change vingt fois de costume et, par la même occasion, de personnage, avec, bien sûr, une prédilection pour les femmes d’un certain âge snob. Il fait un sort à chaque mot. Il n’y a d’ailleurs pas beaucoup de mots, mais presque tous sont des mots d’auteurs, et à chacun la salle  complice s’esclaffe, surtout quand il dit des choses comme « elle est complètement folle ! » ou, « mais où est donc ma blanche ? ».
Je ne pouvais m’empêcher de comparer cette exhibition mondaine au spectacle qu’avait donné Delpy il y a deux ans au Lucernaire. Delpy avait extrait de l’univers de Copi  l’immonde, le répugnant, le sordide. Copi enveloppe sa merde dans des habits de luxe, il la survole, la contourne, avec distance, avec légèreté, sans y toucher. Tout dans sa prestation se veut superficiel. En vérité, il se livre en boulevard.
Faut-il dire la minceur du sujet ? À l’occasion de son anniversaire, sa mère lui a fait livrer un vieux frigo qui trône au milieu de son living-room. Qu’en faire ? La pièce pourrait être jouée par plusieurs acteurs, mais ils ne sont jamais ensemble, il les incarne tous. Malheureusement, il n’ouvre jamais ce frigo-là. À la fin, elle meurt à la suite d’une scène un peu plus bavarde, un brin plus grave, à l’intérieur de laquelle j’ai mal pénétré. Je ne crois pas trop à Copi sérieux. Mais j’aime bien son humour, son flegme et son phrasé de folle tordue sans complexe. Il a une façon de prononcer le nom du Lac Titicaca avec une fausse pudeur téléguidée, ah !!! Je ne vous dis que ça, ma chère…

08.10.83 - VATERLAND, en allemand, signifie PATRIE, mais littéralement c’est PAYS DU PÈRE, ce qui permet à Jean-Paul Wenzel à Bernard Bloch, dans leur spectacle qui porte ce titre, de jouer sur le mot. L’exploration de l’Allemagne des années de l’immédiate après-guerre s’y confond avec la quête du jeune homme cherchant son père, et ne rencontrant qu’un vieux gabelou lui faisant subir un interrogatoire d’identité.
L’anecdote de VATERLAND  est simple. En 1943, à Saint-Étienne, un soldat de la Wehrmacht, qui ne croit plus en la victoire allemande et qui se fait passer pour Alsacien auprès de la population locale, tue, au cours d’une rixe, une certain Louis Dutheil. L’occasion de déserter s’offre alors à lui. Il usurpe l’identité du défunt. C’est donc Schultz qui sera porté mort. Sous le nom de Louis, l’assassin épouse une Stéphanoise du nom d’Odette, lui fait un enfant, Jean, et coulerait des jours heureux sans histoires si, en 1945, Henri Dutheil, libéré d’un stalag, ne se pointait à Saint-Étienne pour embrasser son frère ! Dès lors, l’assassin s’enfuit et le frère le poursuit. Vaine course à travers l’Allemagne des années post-hitlériennes dans laquelle, de Baden-Baden à Francfort, à Wuppertal et à Hambourg en ruines, se fond, se dissout l’usurpateur. Le frère finira pas abandonner. Mais Jean, le fils, à vingt ans, retrouvera Schultz, bourgeois, installé, et ce sera entre les deux hommes le fossé de l’incommunicabilité. 
Pour qui, comme moi, a vécu -et en Allemagne même- la période décrite par les auteurs sur la foi de témoignages et de documents, car ils sont jeunes, il n’est pas facile d’entrer sans réserves dans la description de seconde main qui a été faite. Mes souvenirs sont restés très vivaces et il y a des erreurs que je n’accepte pas, comme celle qui consiste à présenter Baden-Baden comme une ville où le seul le casino n’aurait pas été bombardé, alors que c’est la ville entière qui a été épargnée.
Mais ce qui m’a gêné surtout, c’est une espèce de style « son et lumière », avec des longs monologues au ton poétique qui ne m’ont pas semblés théâtraux. Les dialogues sont rares dans cette représentation qui procède par narrations successives. On s’attendrait presque à entendre des chœurs parlés. Pourtant, les personnages existent, même si certains ne sont que des entités, tel Hermann Deutsch, qui incarne la débrouillardise des anciens nazis pour se dédouaner, ou Frau Holle (Madame Enfer !) qui a une jambe juive et une jambe aryenne, mais l’une des deux est une jambe de bois ; chacun profère son discours à l’intérieur de sa trajectoire et les itinéraires ne se recoupent pas assez. On finit par se lasser d’une monotonie envahissante que la violence d’une musique à vous casser les oreilles (« pour faire oublier », dit le programme, « l’abominable douceur des marches militaires ») ne parvient pas à rompre.
C’est, je crois, que le plongeon dans la misère grouillante de ce peuple éveillé d’un cauchemar n’a pas été éprouvée en termes sensibles. L’exposé est froid. Je crois que les auteurs n’ont pas compris le phénomène nazi pour ce qu’il a été, c’est-à-dire une aliénation collective à l’échelle d’un peuple qu’une poignée d’excités messianiques a su entraîner dans une dimension différente de l’appréhension des valeurs humaines. Très vite, en 1947, j’ai compris, moi, et ce n’était pas facile, que nos anciens tortionnaires plaidaient « non coupables » et qu’ils avaient raison de le faire, car c’était l’autre partie de leurs natures qui ressurgissait avec la « démocratie » (ou ses parodies). 
L’œuvre de Wenzel et Bloch reste un survol. Le comportement des Allemands n’est pas analysé, explicité, on n’en montre que la partie émergée. Il reste à faire un spectacle sur cette Allemagne renaissante… si toutefois l’entreprise vaut d’être envisagée. LA COLONIE PÉNITENTIAIRE porte en soi un message applicable à l’Allemagne nazie. Faut-il remuer les démons trop précis quand ils appartiennent au passé ? Au niveau de la leçon à tirer, la prémonition non située de Kafka est autrement forte que la mélancolique exploration fleurant un brin de « nostalgisme » romantique des Fédérés – Scarface Ensemble, qui est beaucoup plus une évocation qu’une pièce de théâtre. Dans sa forme, VATERLAND m’a rappelé le spectacle qu’avait monté en 1941 Maurice Jacquemont à la gloire de nos moissons, et qui s’achevait par : « Vive le Maréchal ! »
Andrée Tainsy joue madame Enfer dans cette aventure. Il fallait tout de même la citer… Non ?

11.10.83 - Ah ! Que c’est joli ! Ah ! Que c’est amusant ! (J’aurais eu envie d’écrire : « Ah ! Que c’est gai ! Mais parlant du GROUPE TSE, c’eût été ambigu, n’est-ce pas ?)
Facundo Bo incarne le prince Sigismond, qui, condamné à être un monstre de la nuit, redevient chaque jour le prince charmant. Zobeida est son bouffon. Larry Hager est le gentil facétieux fantôme qui chatouille les plantes de pied et change les livres de place.
Mais en vérité, Facundo Bo est l’ACTEUR incarnant la bête et le beau. Quand son personnage aura trouvé le moyen, selon le conte, de rompre le sortilège, il perdra sa jeunesse éternelle de plusieurs siècles. Cette mince histoire écrite par Alfredo Arias et Kado Kostzer en collaboration (sans doute pour la mise en langue française), avec Françoise Rosset, bénéficie des masques du père de la Chatte Anglaise, Rostislav Doboujinsky. Tout est superbe à l’œil dans ce SORTILÈGES. Nous sommes à l’antidote d’EVA PERON, spectacle qui en son temps, installa en France un GROUPE TSE qui semblait avoir un discours politique à tenir. Mais qu’importe : ce divertissement est agréable, et la performance des trois protagonistes est professionnellement remarquable dans une ligne esthétique qui n’appartient qu’à cette équipe. Réjouissons-nous sans arrière-pensées, même si je suis en droit de trouver le propos un peu bref !

12.10.83 - LA FEMME INDOLENTE EST MALADE. Elle se meurt. De quoi souffre-t-elle ? Jean Bois ne nous le dit pas. Dominique Constantin reste allongée. Quand elle se lève, elle marche avec difficultés. Son mal est-il seulement physique ? Flora  -c’est le nom de l’héroïne- semble rongée de l’intérieur. Pourtant, il lui faut un moral d’acier pour avoir la volonté de survivre alors qu’elle a été abandonnée il y a un an par son mari -depuis elle vit au milieu de pièces démeublées, aux  murs nus revêtus de rideaux blancs- et qu’elle est affligée d’une mère à la fois possessive, abusive futile, omniprésente quand elle est là, mais surtout profondément égocentrique ; quant à son père, une évocation en flash-back, -car il a quitté cette femme insupportable- nous le montre tentant mollement de faire croire à Flora adolescente et murée qu’il l’aimait.
Bigre, allez-vous me dire, quel monde ! J’oubliais, parmi les gens qui agressent la malade, « le voisin ».  C’est Jean Bois qui l’incarne, comme il sait si bien exprimer les Français moyens. Celui-là est singulièrement louche et, de toute évidence, il est méchant. La visite qu’il rend à la jeune femme est perfide : il vient voir où elle en est pour en rendre compte aux autres, et la délicatesse ne l’étouffe à aucun point de vue. Il y a aussi un certain Dédé (Michel Lopez), garde de la malade gentil, mais préoccupé de n’être pas trop pris par cette corvée. Seule a de la santé et de la générosité, Yasmina, l’infirmière (Afida Tahri), encore que sa faconde joviale et rassurante puisse être prise pour du professionnalisme.
Que se passe-t-il ? Rien. C’est une journée de la condamnée à laquelle nous assistons. Nous la voyons résignée ou se révoltant, seule résolument dans sa planète. C’est l’incommunicabilité des trajectoires qui est le sujet. Et aussi, comme si souvent chez Jean Bois, l’obsession de la mort.
Eh bien, on rit tout le temps. Avec ce thème, Jean Bois a fait une pièce comique, truffée de mots d’auteurs brillants, tous plus percutants les uns que les autres. C’est  la technique du boulevard, mais ce n’est pas du boulevard car la vulgarité est  rejetée à l’emploi de quelques mots orduriers dans la scène du père, et le style est toujours de haute volée. C’est, bien sûr, une drôlerie corrosive, un détournement de tragédie qui crée le comique. On rit en travers de la gorge, on ne se marre pas. Nous sommes dans un univers familier. Les personnages surgissent du quotidien des familles. C’est cela qui fait leur prix. Ils n’ont pas l’air inventés. Ils font vrais, tout au plus théâtralisés par un peu d’excès. Jean Bois ne décrit pas une société, il nous renvoie une image de notre société, sans complaisance au niveau du contenu, mais tellement complaisamment à celui de la forme !
N’oublions pas de citer tous les artistes, car ici on joue franc jeu théâtral. J’ai encore à nommer Elisabeth Maby, mère pleine d’abattage, Claude Drobinsky, le divorcé…et dans le rôle du père, car je ne l’ai nommé ci-dessus que pour le voisin, Jean Bois. Tous payent comptant et l’on sent qu’ils (elles) sont heureux de jouer.

Publié dans histoire-du-theatre

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