Du 10 au 27 septembre 1983

Publié le par André Gintzburger

DEUX ESCAPADES EN TERRES ÉTRANGÈRES

10 au 15.09.83 - Me voici au Danemark avec le Chapeau Rouge, qui joue en tournée officielle son fameux GEVREZ - CHAMBERTIN. L’officialité est toute confidentielle. L’A.F.A.A. n’apparaît nulle part, ni sur les affiches, ni sur les programmes. De toutes façons, la France est bien servie. Le spectacle plaît. Il faut dire qu’il est excellent. Comment est-il possible que la presse française de gauche l’ait snobé, minimisé, en somme méprisé ?
Pierre Pradinas a l’air d’un gamin, comme ça, mais il faut croire qu’il a de l’autorité puisque les dix-huit membres de son équipe bossent sans rechigner, dans des domaines où d’autres pratiquent la division du travail. Au Chapeau Rouge, tout le monde décharge et recharge le camion, participe au montage, répète à l’heure dite à l’issue d’un équipement chronométré qui ne souffre guère que quelques minutes d’approximation. Ainsi ai-je vu, en tous cas, travailler la troupe à Odense. Cela dit, l’âme de l’entreprise, c’est surtout l’infatigable Alain Herzog, une vraie perle comme administrateur, un roi du maternage et de la synthèse. Il a l’air démocratique, mais il tient son monde à force d’attentions, mais aussi de vigilance. Il quadrille tout. Il en fait, à mon avis, même un peu trop. Mais allez le lui reprocher !
Au souper qui suivait le spectacle, un incident survenu au camion ayant retardé le rechargement, les invitants (qui faisaient quand même payer aux invités cinquante Couronnes) avaient commencé à bouffer. Tellement que le porc en sauce était froid. Certains artistes musiciens disaient clairement qu’ils trouvaient la situation saumâtre et les Danois ne bougeaient pas. L’heure, c’est l’heure, n’est-ce pas, c’est sacré dans un pays où personne ne traverse au feu rouge, même s’il n’y a pas une bagnole à l’horizon. Eh bien Alain a ramassé les plats, et est allé les faire réchauffer. Payante démagogie, mais il se fait ronger : Nounours a « besoin » de lui sur le plateau dès huit heures du matin, « pour le cas où il y aurait des problèmes. D’un autre côté, le soir, il participe volontiers aux agapes des couche-tard. Tiendra-t-il à ce rythme ? Pradinas qui, lui, se ménage, reconnaît qu’il est beaucoup plus qu’un administrateur »…
De fait, GEVREY-CHAMBERTIN est son spectacle. Il en discute et quand je lui ai dit que Vincent était un héros négatif, il l’a contesté. Il est pourtant bien évident que le regard porté par Alain Gautré sur la société est pour le moins désabusé, mélancolique. Est-ce une vision de droite ? Le militant syndicaliste est certes chiné, mais il est sympathique et c’est surtout son incapacité à faire passer aux plus jeunes son message qui fournit le ressort dramatique de son personnage immobile, figé dans des convictions stéréotypées et dans un vocabulaire superficiel. Le marchand, Dédé, au gros ventre, est sans doute, à l’inverse, une pourriture en affaires, mais il a bon cœur. Il a su tendre une main à son frère dans l’embarras, puis à sa belle-sœur quand elle est abandonnée avec deux enfants sur les bras. Anouilh n’est pas loin dans cette description impitoyable de trajectoires individuelles médiocres. Un Anouilh qui aurait le sens de l’écriture moderne, un style où les phrases sont brèves, intégrées à la partition musicale, jamais proférées avec réalisme mais selon une conception du jeu qui n’interdit pas aux artistes d’exprimer leurs sentiments. Ils ne sont pas du tout des marionnettes, mais leur liberté s’inscrit à l’intérieur d’un carcan où la mise en scène, en place, en mouvements, se veut visible, voire contraignante, riche en inventions et en morceaux de bravoure. Parmi les scènes réussies, les vingt-cinq premières minutes, avec l’école, le train, sont remarquables.
L’arrivée à Paris du couple des parents en 1942, de la gare à Courbevoie, est un peu longue. Une faiblesse, c’est le rêve de la fille en superproduction U.S. Il est plaqué. Mais ce ne sont que des baisses de tonus dans un spectacle au rythme vigoureux, qui exprime remarquablement le mal à vivre des individus dans des villes trépidantes, inhumaines, où chacun doit gagner sa vie. Pourquoi la presse de gauche fait-elle la moue ? Mystère ! Est-ce parce que le jeune Vincent reste chômeur malgré sa quête ? Ca dérange peut-être.
Les Danois ont une curieuse façon d’applaudir en cadence. Je veux dire : uniquement. Jamais ne crépitent des bravos libres. J’avais d’abord cru qu’il s’agissait d’une spécialité d’Odense, mais ça a été pareil à Copenhague.

21 au 23.09.83 - Et  me voici à Valladolid en Espagne. On pourrait croire que c’est pour soigner la grippe que j’ai attrapée au Danemark, car ici, les après-midi et soirées sont carrément chaudes. Et non seulement les piétons traversent au feu rouge, mais ils seraient déshonorés, dans les gares, de passer d’un quai à l’autre par les passages souterrains ! Franco est loin.
Mais c’est parce qu’il y a là un festival de théâtre, et que le groupe El Hakawati, que je n’ai pas vu jouer depuis longtemps, y a été invité. C’est un petit festival , voulu par un communiste, Juan Gonzales Pesada, qui passe pour un con, peut-être parce que les élus socialistes de la communauté ont intérêt à lui faire cette réputation, peut-être parce que c’est vrai, peut-être aussi parce qu’il a un problème relationnel avec les gens qui ne parlent pas l’espagnol. Car ici, comme dans tout le monde hispanique, l’étude des langues étrangères est  inconnue. « On ne se comprend pas », dit François Abou Salem. La communication n’est en effet pas facile avec Pesada, je l’ai expérimenté moi-même, mais je ne suis pas sûr que notre Franco-Palestinien fasse beaucoup d’efforts pour la rendre aisée.
Je suis arrivée dans une atmosphère conflictuelle, liée d’abord à des problèmes d’hébergement et de bouffe, ensuite à des questions techniques. Le festival a mis le groupe en pension dans une école, qui a au moins l’avantage d’être à deux pas du lieu de la représentation. Bien sûr, tous les artistes du monde préfèrent les contextes hôteliers et, bien sûr aussi, la cuisine espagnole des cantines n’est sans doute pas toujours en harmonie avec les estomacs orientaux. Ils ont tous, paraît-il, attrapé la « tourista ». Comme quoi, voyez-vous, la chose n’est pas réservée aux Occidentaux traversant les mers. Quant aux chambres, voyez-vous aussi, ce sont des carrées pour étudiants, propres sans plus, dépourvues des commodités hôtelières. Certes.
D’autre part, Pesada n’avait vu aucune objection à prendre en charge l’équipe pendant six jours, -et ça doit être mis à son crédit- alors que d’autres n’auraient pas accepté cette extension de sa présence.
Je sais, d’autre part, combien est terrifiante pour un metteur en scène, la sensation qu’il n’aura pas, le moment venu, tout ce dont il a besoin pour donner une bonne représentation. Le festival de Valladolid est, à ce point de vue, semblable, hélas, à pas mal d’autres. La première préoccupation des organisateurs n’est pas de trouver deux jours à l’avance de la neige carbonique dont on aura besoin pour une scène indispensable, ni de penser que quand on demande un Revox, c’est parce qu’on veut un Revox, même si l’appareil Akaï qui est là est d’excellente qualité. De plus en plus, je suis convaincu qu’il ne faut, dans ce genre de contexte, proposer que des spectacles peu contraignants, et jamais ne dépendre de la bonne volonté locale si de ses fournitures font dépendre le sort de la représentation. Car le piège est formel : ceux-là même qui vous auront fourni un mauvais projecteur de diapos, seront les premiers à vous reprocher la mauvaise qualité des images projetées, et le créateur, dans ce métier impitoyable, est en dernier ressort seul responsable de ce qui est montré au public. S’il est un inquiet, un angoissé, si, de surcroît, la panoplie de ce qui pourrait ne pas être là en temps voulu ne lui vient pas en bloc, mais par petites approches successives dans le style « nom de Dieu, et ça. Et ça. Et ça… », si cette quête tombe dans des oreilles trop tôt, alors qu’il y a d’autres troupes qui passent plus tôt, avec d’autres problèmes, finissant par agacer, voire par risquer de susciter un blocage chez ceux qui devront trouver les choses, la gentillesse cesse vite d’être au rendez-vous.
En vérité, le groupe est arrivé trois jours avant de jouer « pour tout préparer », mais dans l’esprit des organisateurs il n’était « programmé » que le jour de la première. Avec éclairages dès la veille à la nuit, ce qui a eu pour effet, François Abou Salem ayant fini à cinq heures du matin après une longue journée à se ronger, qu’il ne s’est pas réveillé le matin du montage et que quatre machinistes prêts à bosser dès neuf heures, ne l’ont vu se pointer qu’à onze heure trente !
Le festival de théâtre s’inscrit dans le cadre de festivités « valladolidiennes » plus vastes. Il a disposé, pour son ouverture avec « Les Trois Mousquetaires » de Maréchal, offerts par la France, du Teatro Calderon de la Barca, qui est le théâtre principal de la Cité, mais toutes les autres manifestations se passent dans un lieu couvert généralement consacré au sport, qui a été aménagé, en mieux, dans le même genre que le Carreau du Temple. Il y a deux lieux principaux, artisanaux mais équipés.
J’ai vu deux spectacles le 21 Octobre : Anne Thérèse de Keersmaeker est belge. Elle présente quatre courts ballets sous le titre « Phase », travail chorégraphique composé de quatre mouvements sur des musiques, si j’ose dire, de Steve Reich, compositeur américain de « musique minimale ». Sur des thèmes répétitifs lancinants, quel que soit l’instrument choisi, piano, violon, ou voix humaines, deux  nanas scandent avec virtuosité, ensemble et exactitude (« comme elles comptent bien », a-t-on envie de dire) des pas et une gestuelle mécaniques qui finissent, dans  l’excès d’une monotonie que troublent pourtant des dissonances, par créer une atmosphère. On s’ennuie, mais finalement quelque chose vous atteint.
THE WEDDING, « La Noce », spectacle du Cardiff laboratory Theatre », critique, si j’ose dire, car c’est trop dire, de ce genre de gentille distance humoristique, un type de cérémonie, qui, en Angleterre (comme ailleurs, mais peut-être plus qu’ailleurs), est figé dans des stéréotypes d’attitudes et de mots. La troupe, dirigée par Richard Gough, a fait tourner ce jour autour de ce qu’il a d’incertain dans les souvenirs, ne surgissant dans les mémoires qu’au travers des albums de photos qui en perpétuent des instants choisis, gros plans masquant les chaos habituels des préparatifs et des conséquences. La représentation m’a un peu rappelé par son style LA NOCE de Le Guillochet et celle CHEZ LES PETITS BOURGEOIS de Vincent, auquel se serait exercé un 4 LITRES 12 un peu lourd et surtout terriblement anglais, donc flegmatique. Pas mal, intéressant.

Mais revenons au Groupe El Hakawati. La journée du 22, commencée en retard par François Abou Salem, s’est déroulée dans une atmosphère électrique. « C’est la troupe d’un asile psychiatrique », ai-je entendu grommeler Pesada, quand il a eu le malheur de pointer son nez vers 13 heures. En vérité, il n’est pas blanc comme neige : le projecteur de diapos, arrivé trop tard, n’a pu être essayé qu’in extremis, parce que, d’abord, il n’y avait pas de courant. (Celui-ci est coupé en l’absence des électriciens -ordre des pompiers- et ceux-ci, ayant bossé jusqu’à cinq heures du matin, avaient décrété qu’ils ne viendraient qu’à dix-sept heures, si bien que Jackie ne pouvait même pas repasser les costumes). Ensuite, au lieu des perches demandées pour fixer les rideaux, il avait fourni des fils très irritants car, à mesure qu’on en tendait un, les autres se relâchaient car les barres de supports étaient mal fixées. Il n’y avait pas de cintres pour accrocher les costumes et il fallait sa signature, et son pognon, pour en acheter. Ainsi de suite, entre un festival de plus en plus excédé et un metteur en scène confronté à une succession affolante, à ses yeux, de problèmes, mais donnant à ses interlocuteurs l’impression de les susciter.  Lui seul d’ailleurs, car j’ai admiré le calme professionnel du groupe, chacun faisant sa tâche avec sûreté.
Quoi qu’il en soit, c’est à huit heures moins cinq, alors que le spectacle était annoncé pour huit heures et que les artistes étaient habillés et maquillés, que François s’est aperçu que le jeu d’orgue préparé par les électriciens espagnols ne l’avait pas été selon le plan qu’il leur avait remis. Incapable de savoir à  quelle manette correspondait chaque projecteur, il exigeait, pour commencer le spectacle, que toutes les connections soient refaites ; discussion ; refus des électriciens ; Pesada ne pouvant pas comprendre que ce problème surgisse à la dernière minute. Bref, François a dû céder et je n’ai pas remarqué ensuite qu’il ait été en peine de faire surgir des éclairages logiques, mais le spectacle n’a commencé qu’à 21 heures, alors que la deuxième de WEDDING était annoncée à 22 ! Or, ALI LE GALILÉEN dure deux heures trente et, coup de grâce, est prévu avec un entracte non annoncé à l’avance. J’ai tenté de persuader François de renoncer à cette interruption du spectacle mais, bien sûr, sans succès.
Au cours de cette journée, j’avais mangé avec le groupe à la cantine de l’école et j’avais pu constater que tous les groupes étaient logés à la même enseigne, assez quelconque, il faut le dire. Rien que de la flotte pour boire avec les coquillettes au gras servies en entrée et le veau en sauce donné comme plat de résistance. J’ai visité une chambre. Une douche mais pas d’eau chaude. Il faudra penser à cet aspect quand nous traiterons d’autres affaires avec Pesada. Car s’il est sûr que la rouspétance de la troupe, en se voyant loger comme ça, a d’entrée de jeu gâché le rapport avec les invitants, il est sûr aussi que je connais beaucoup d’artistes qui auraient râlé encore plus fort. Je ne sais pas s’il est vrai que Pesada aurait dit : « Est-ce que c’est mieux en Palestine ? », ce qui a fait croire à nos comployés que seuls ils avaient droit à ce logement, mais c’est sûr qu’il faudra soulever le lièvre à une autre occasion. Moi, on m’a logé au Melia Parque. C’est un hôtel trois étoiles qui fonctionne assez bien, quoi qu’il soit impossible de s’y faire servir le petit-déjeuner dans la chambre, qui est exiguë, mais tout y marche, y compris le téléphone, qui est direct.
Et le spectacle, me direz-vous ? J’y viens. J’y reviendrai peut-être puisque je le reverrai demain, « dans de meilleures conditions », m’affirme François qui rêve déjà aux problèmes qu’il va susciter : exiger que, pour remplacer les diapos qu’il juge mal tirées  -de fait, il les avait demandées en réserve blanche pour les projeter sur fond de rideau noir et le festival s’est borné à coller sur des plaques des lignes plus ou moins régulières tapées à la machine-, on ronéotype et distribue son « guide », que, pour que les spectateurs puissent les lire, on installe des loupiottes dans la salle, demander que quelqu’un les conduise samedi à l’aéroport pour convaincre ALITALIA d’embarquer en fret leurs décors, venus sans carnets ATA, dans le même avion qu’eux, car ils jouent le 26 à Saint-Jean d’Acre, mission impossible car aucune compagnie n’embarquera des caisses en fret pour un départ une heure après vers Israël !!! Je sens bien que notre François soupire après l’absence de Monique, et je l’imagine en effet, courant partout pour aider, galopant sans cesse du théâtre à la Municipalité, porteuse de pétitions et les défendant de tout son bon cœur militant. Moi, je me suis refusé à faire ainsi le tampon. Je suis venu voir un spectacle. J’aurais pu n’être pas là. J’ai à mesurer la responsabilité d’un groupe que nous ne maternerons pas partout, à qui nous apportons des affaires qu’il doit assumer, et qui, il faut bien le dire, trouve tout naturel que nous fassions des frais pour lui sans contrepartie. Et je n’ai aucune intention de quitter Valladolid brouillé avec un festival qui vaut ce qu’il vaut, mais qui apporte bon an mal an une ou deux affaires à notre petite entreprise.
Musique de cirque. Un speaker nous raconte comment Ali, Arabe de Galilée, a suivi un traitement pour devenir Israélien. Dans une série de saynètes hautes en couleur et amusantes, nous suivons la trajectoire d’Ali depuis son douar d’origine, jusqu’à Tel-Aviv, la « capitale de ses colonisateurs », où il vivra sa vie. La situation politique étant ce qu’elle est, certains Arabes choisissent ainsi l’intégration.
Dans cette première partie, il y a des morceaux de bravoure de choix dignes d’une troupe comme le Teatro Campesino. Il y a des gags que Savary aimerait. L’imaginaire arabe y confond curieusement les Juifs et les Américains de western. L’exploration de l’âme d’Ali, couché sur un divan de psychanalyste, et revivant devant nous les points forts de sa jeunesse et de ses rêves, est effectuée par un médecin israélien spécialiste en arabologie, qui a quelque chose du Docteur Mabuse. La speaker fait le lien, à mon avis, un peu inutilement. C’est, un organisateur de festival israélien qui raconte, comme exemplaire, l’épopée dérisoire de ce candidat au déracinement.
À l’entracte j’étais, je dois le dire, assez ravi car le spectacle me paraissait appartenir à la famille que j’aime, où l’on sait encore qu’un spectacle doit être spectaculaire et, quel que soit son message, viser à être un plaisir pour les yeux et les oreilles, être efficace. De surcroît, le sur jeu des six artistes en scène, quatre hommes et deux femmes, atteignait à un excès d’hyperréalisme qui ne devait plus grand-chose à la Commedia dell’arte, qui relevait d’un style personnel, riche en mimiques expressives, en maquillages coloriés, en gestuelles signifiantes, à mi-chemin  d’un naturalisme théâtral réécrit et d’une pantomime « renourrie ». Et puis je dois dire que la deuxième partie, où les effets sont moins recherchés, à moins que l’imagination du metteur en scène n’ait été moins vivace, m’a posé un problème. Plus bavarde, fondée sur le rapport linguistique arabe / hébreu beaucoup plus que sur le visuel ; son contenu m’a troublé parce qu’on y voit Ali, devenu Eli (nom enjuivé), tenant dans une rue de Tel-Aviv une échoppe de falafels (mot palestinien, nous explique le guide, colonisé par les Juifs qui en ont fait une spécialité israélienne), s’exerçant dans son rôle de nouveau Juif, et vendant sa marchandise à des clients de passage, qui sont tous des caricatures de types de Juifs israéliens. Et il est clair que le regard palestinien posé sur ces immigrants est sans complaisance. Il vise à montrer l’extrême disparité de ce peuple, dont la composition va de l’Américaine évaporée au Polonais déçu qui cherche le chemin de l’aéroport pour rentrer à Varsovie. Il n’y a pas un de ces spécimens qui rachète l’autre. En somme, ici, El Hakawati passe à l’attaque. Il ne montre plus la réalité palestinienne à l’intérieur d’un contexte d’occupant colonisateur, il n’est plus témoignage de son peuple, il se transforme en accusateur qui dénonce ce que sont ses oppresseurs. Il les désigne du doigt, non justement comme oppresseurs mais ès qualité. Pas de flics dans cette enquête, pas de soldats, rien que des gens qui passent et qui tous, sont ridicules, grotesques ou odieux. Il paraît qu’à Tel-Aviv le spectacle a fait un triomphe et, connaissant le masochisme juif, j’en suis sûr !
Reste à savoir si ce produit ne serait pas à pur usage interne. Toute cette deuxième partie est presque uniquement jouée en hébreu. Et je pense qu’elle serait mal reçue dans nos régions occidentales, où l’on est habitué à plus de nuances et où le sionistes auront beau jeu de crier à un antisémitisme que je ne suis pas certain de n’avoir pas, moi-même, subodoré en sous-jacence.
Quoi qu’il en soit, Ali aura finalement un bon réflexe, après que sa mère lui eût reproché de ne plus connaître que la langue arabe des tout petits enfants, et de n’avoir pas, à son âge, cinq fils comme son frère cadet ! Il refusera la carte d’identité israélienne que lui octroiera le bon docteur juif et se couvrira le visage avec le masque d’Arafat, refus de celui de Begin.
Une critique a été apportée au spectacle lors du colloque qui l’a suivi              -festival oblige- qui est qu’il n’a rien d’oriental. C’est un malentendu compréhensible qui correspond à l’idée qu’en occident on peut se faire d’un théâtre « arabe ». En vérité, il poursuivra éternellement ce groupe qui récuse tout folklore. Mais au deuxième degré, il est injuste car, inversons les données, ce n’est pas un spectacle occidental. Il paraît que « Les Mille et une nuits », que je n’ai pas vues, sacrifient davantage aux racines.

La journée du 23 est plus calme et finira même par une accolade entre Pesada et François, mais entre-temps, il y a tout de même quelques bricoles de parcours. J’avoue que j’ai bouilli quand j’ai vu le metteur en scène exiger du petit électricien, qui venait de lui refaire ses connections, qu’il déplace un projecteur de dix mètres de haut à vingt mètres de haut. L’autre y rechignait. L’utilité de la chose ne me paraissait pas évidente. « C’est son travail, il doit le faire », insistait le têtu. Abou Salem semblait penser que le technicien était de mauvaise volonté. J’ai dû lui signaler que s’il avait eu affaire à un gros bras de syndiqué français, il se serait carrément fait envoyer sur les roses. Au lieu de quoi l’Espagnol a fini par consentir à effectuer sa périlleuse tâche acrobatique.
Parfaite techniquement, la deuxième séance m’a confirmé, en l’aggravant, l’impression de la première, à savoir que le génie a quitté le réalisateur au milieu du parcours. Les allées et venues des personnages juifs autour de l’étal d’Ali vendant son falafel sont banales esthétiquement, et je maintiens qu’elles caricaturent beaucoup trop « simplistement » les types divers de Juifs qui composent Israël. À la limite, le succès fait au spectacle par les journaux israéliens, la publicité qu’en fait à Paris Monsieur Harari, ont un sens : « Voyez, voyez comme nous sommes démocratiques d’accepter qu’on nous décrive comme ça… », et en sous-entendu : « Est-ce que nous sommes vraiment comme ça ? ». Cette question, je l’ai posée à Abou Salem à propos d’une pièce à laquelle je n’avais prêté attention qu’anecdotiquement le premier jour : une bombe éclate et, aussitôt, Ali est suspecté. Alors, une grosse Juive invite le Professeur Mengele -pardon, je veux dire Effestein- à dîner. Nous la voyons faire cuire Ali dans une grande bassine. C’est pour ça qu’il fallait de la neige carbonique. Elle propose au médecin de le manger (ou seulement la cervelle, je ne suis pas sûr que ce soit le tout), ce qu’il refuse : il va continuer son traitement expérimental. Il fait sortir Ali de sa bassine pour le ramener, cobaye, à sa clinique. N’empêche que la scène de la cuisson, avec la Juive qui soulève le couvercle fumant, et qui a l’air de tourner une sauce avec une grande cuillère, a l’air de supposer qu’il s’agit de la préparation d’un repas anthropophagique. « Les Juifs, à vos yeux, sont-ils anthropophages ? ». Et là, François bredouille parce que ce n’est évidemment pas ce qu’il a voulu dire. Il s’agit d’une transposition, mais elle est si maladroite dans son premier degré appuyé qu’elle a l’air de porter, en vrai, cette accusation… Vraiment, pendant la dernière heure de son spectacle, François n’a pas su mener son offensive. Ni avec art -il perd toute poésie quand il passe de la description des Arabes, toujours touchante et éprouvée, à celle des Juifs, vus à gros traits de l’extérieur. Autant je trouve crédible le groupe El Hakawati portant témoignage de l’agression dont son identité est l’objet vue de l’intérieur, autant je ressens quelque chose qui ne va pas lorsqu’il projette quelque chose comme de la haine. Par là il se diminue, devenant simple partie prenante d’une guerre à une facette. Le théâtre de propagande n’est pas intéressant. Curieusement, Jackie, en aparté, m’a tenu des propos qui prouvent qu’elle sent que quelque chose ne va pas. J’espère que le concepteur saura récupérer son affaire, mais je n’en suis pas sûr puisqu’il a choisi cette fois de faire parler l’autre partie de son cœur, non celle qui saigne, mais celle qui accuse. Justement, elle accuse mal. Et ce n’est sûrement pas par hasard si au tournant, l’art l’abandonne.
Tel quel, en tous cas, je suis formel, ALI LE GALILÉEN est un produit à usage interne. Il n’est à accepter à l’exportation que  revu, corrigé et ramené à une proportion de temps compatible avec la difficulté qu’ont les occidentaux d’entendre la différence en l’arabe et l’hébreu.

Le 24, en quittant mon hôtel, j’ai eu la surprise d’apprendre que Pesada me prenait en charge. Il a aussi, rubis sur l’ongle, payé le groupe -après avoir menacé, dans la colère, de ne pas le faire- ! Allons, ce n’est pas un mauvais homme, mais ce n’est pas non plus un professionnel du spectacle…
J’oubliais, Monique est invitée, pour Noël, à l’ouverture de la salle qu’El Hakawati va ouvrir à Jérusalem… si le propriétaire, « sollicité par ailleurs par des Chrétiens sionistes américains » (sic) ne rompt pas la promesse verbale qu’il a faite.
Un taxi qui passe, un adieu de compteur qui tourne… et je bascule dans l’univers de Carlos Sanchez, qui est venu à Valladolid voir le Groupe El Hakawati, et je découvre que le spectacle l’a beaucoup intéressé car ce qui est arabe le concerne, lui, Castillan, quelque part, intimement. À un moment, dans « Ali le Galiléen », quelqu’un, un Arabe, dit qu’il va aller à la reconquête de Jaffa et de l’Andalousie ». Ca l’a bien amusé. Il est charmant, ce Carlos Sanchez, il a l’air d’un gamin avec sa compagne qui s’appelle Carmen et qui est carrément une belle plante… pharmacienne. Il n’y a pas que le théâtre au monde, n’est-ce pas. Je fais sept cents bornes en voiture avec eux, sans l’ombre d’une angoisse tant il conduit sûrement, quoiqu’à cent quarante à l’heure dès qu’il le peut, ce qui, hors de  l’« autopista », n’est pas souvent. Je vous recommande la calle de Soria à Saragosse. J’avais oublié que ce type de route existait. Mais que c’est beau, l’Espagne, quand c’est aride. Ca n’a pas tellement bougé, dans l’Aragon désertique. À la halte, nous avons mangé une côtelette de mouton du pays »… et je me demandais en la dégustant ce que le mouton avait bien pu bouffer, lui, pour être si gras ! Mais Barcelone, c’est l’occident.
Bref, au Teatro Romea, je vois MACAMA JONDA de Jose Heredia Maya. Quelque part, ça valait le détour, mais seulement pour l’anecdote. À priori, l’idée est alléchante : il s’agit de montrer la filiation qui existe entre la musique andalouse arabe et la musique andalouse espagnole. Musique, danse, art. Sur la scène sont juxtaposés un orchestre marocain de Tetouan, avec une danseuse, et un ensemble andalou d’aujourd’hui, guitaristes, braillards et braillardes, danseurs et danseuses aux talons renforcés. Les Arabes commencent, les Espagnols prennent le relais, à la fin tout le monde s’essaie à jouer ensemble . Bien ! C’est donc un spectacle didactique. L’ennui, c’est que les artistes espagnols sont tous de première qualité, et les Arabes très quelconques. La danseuse ne tiendrait pas trois minutes dans un cabaret de Tunis. Cette inégalité crée l’impression d’un spectacle colonial. « Todo por la patria espanola », clamai-je à la sortie. Pendant la représentation, les Hispaniques ne cessent de prendre le pouvoir, toujours parfaitement, avec des techniques élaborées, en même temps que racoleuses, tandis que les pauvres Marocains ont l’air de s’ennuyer. À la fin, la « fraternisation », entièrement à l’initiative des valeureux et généreux Andalous, avait un côté paternaliste qui m’eût semblé odieux s’il ne m’avait fait rigoler. Car le spectacle était dans la salle, avec un public qui ne s’y trompait pas et qui réagissait « cocardièrement » par des explosions d’applaudissements chaque fois qu’un de ses… j’allais dire « corréligionnaires » montrait avec brillance ce que le génie ibérique avait fait avec le balbutiement des anciens conquérants.
Ce voyage, inutile pour les affaires, car si cette exhibition peut intéresser quelqu’un pour l’importation en France, ce n’est pas moi -Khaznadar, peut-être, ou plutôt, l’Eldorado !- m’a permis de rencontrer brièvement les Toni, d’ANEXA, toujours sur la brèche. Ils se sont excusés pour la Mie de Pain à Gerona.
Barcelone, à une heure du matin, est une ville très animée. Il est vrai qu’ici j’ai retrouvé l’été.

RETOUR EN France

25.09.83 - N’écoutant que mon courage, à peine rentré, je suis allé ce dimanche à 16 heures à la Cartoucherie voir LA MAISON DE BERNARDA ALBA de Lorca, spectacle XVIII de l’Atelier de l’Épée de Bois. Il fut un temps où Antonio Diaz Florian rêvait de monter l’œuvre avec des hommes comme actrices, et je vois bien pourquoi : à la différence de l’imbécile Viviane Théophilidès qui n’avait vu dans MARIA PINEDA qu’un prétexte à se faire remarquer et n’avait appréhendé son texte que superficiellement, il s’est attaché à entrer dans l’intérieur de la pièce et à s’imbiber d’une violence qui, mal éprouvée, ne passerait plus aujourd’hui sans provoquer des sourires. L’assumant jusqu’à l’excès, en soulignant les paroxysmes, en grossissant même la démesure provoquée par l’inhumanité d’une situation de convention sociale débouchant sur un étouffement monstrueux des individualités, il a su dépasser l’écueil d’un style par moments trop mélo.
Faut-il rappeler l’anecdote ? Bernarda, veuve, veille jalousement sur la vertu de ses filles. Les voisins, d’ailleurs, surveillent la maison comme elle surveille les leurs. Chacun épie chacun pour que les conventions soient respectées. Parmi celles-ci, c’est l’aînée d’une famille qu’on marie en premier, même si le fiancé préfère la cadette et en est aimé. La virginité est aussi un bien intransgressible.
Avec des hommes, Antonio aurait pu dépasser sans doute sa peinture impitoyable en y ajoutant une distance. Mais outre que l’entreprise, à propos d’une œuvre de Lorca, la dernière avant son assassinat, aurait pris une signification évidente particulière, qui aurait pu ne pas sembler de bon goût à tout le monde, le parti, facile à appliquer à la mère, l’aurait été moins pour Adela, Angustias et leurs sœurs : Angustias, c’est la fille aînée, fiancée à un certain Pépé, qui lui fait, à travers une fenêtre, la cour autorisée jusqu’à une heure du matin. Ensuite, jusqu’à quatre heures, le même Pépé s’envoie la jeune Adela. Les oreilles aux aguets, les yeux avides surveillent ces turpitudes que la mère, qui maintient les règles impitoyablement, ne veut pas connaître jusqu’à ce que le drame éclate au détour de deux coups de fusil, l’un raté -elle manque Pépé-, l’autre réussi -Adela se tue-. L’important sera que l’honorabilité de la famille soit respectée : « Ma fille est morte vierge… »
Je ne sais pas si le côté suranné du terme ne m’aurait pas gêné si, hier, je n’avais traversé l’Aragon, et son désert, et ses villages austères, coupés du monde évolué, implacablement tenus par l’Église la plus intolérante. Dans ce contexte, l’aliénation intime de la liberté, les limites que la Société s’y fixe à elle-même, existent, c’est sûr.
Constamment surjoué, parfois jusqu’au difficilement supportable, le spectacle malheureusement ne bénéficie par d’actrices à sa mesure, et notamment Dominique Baudin en Bernarda, m’a agacé par ses vociférations qui ne m’ont pas semblé ressenties. Or, justement, c’est sur un équilibre entre un dépassement expressionniste et une réelle sensibilité aux sentiments que s’appuie la réussite. Catherine Trémel et Isabelle Dupont savent s’émouvoir tout en gardant la lucidité de leur projection.
Au passage, le texte ne manque pas d’humour. La traduction d’André Belamich est familière. Le décor, tout en colonnes carrées à l’Espagnole de Christian Neupont, est magnifique et, pour une fois à l’Épée de Bois, on voit clair sur la scène.

27.09.83 - Je ne  comprends pas ce qui a pu pousser Georges Wod à me payer un voyage à Genève pour assister à la Première de COMME TU ME VEUX de Pirandello, dans une version mise en scène par un certain Walter Pagliaro, ex-assistant de Strehler, que je définirai d’un mot en disant que c’est un « comploteur ».
Du moins cette équipée m’a-t-elle donné les plaisirs de faire le chemin en TGV, ce qui est agréable, de rencontrer Emmanuel de Véricourt qui m’a confirmé que nous émargerions au budget de L’OISEAU VERT à Namur, ce qui est sympathique, et de serrer les mains d’Armand Abplanalp, Paule Annen et Laurence Montandon, sans parler de Gabriel Jabbour, égaré dans cette aventure helvétique.
Je pourrais dire que, quand il n’est pas brillant de virtuosité, le théâtre de Pirandello est terrifiant de méandres psychologiques bourgeois, si, à travers le jeu des artistes, j’avais pu avoir accès au texte. Mais est-ce l’acoustique de la salle de Carouge ? Sont-ce les indications de volume données aux artistes par le réalisateur ? Ces comédiens ont-ils perdu la vertu d’articuler ? J’ai dû faire des efforts injustifiables pour entendre quelque chose.
Ces derniers temps, j’ai souvent parlé de « surjeu ». Ici, c’est « sous jeu » qu’il faudrait écrire ! Mais pas « sous mise en scène » : Walter Pagliaro veut qu’on voie qu’il a fait une « lecture ». Laquelle ? je ne saurais le dire, car elle est singulièrement ésotérique, noyée dans une gestuelle gratuite et trop figurative, avec des lenteurs et des silences durs, durs, durs.
L’héroïne, Séverine Bujard, prend des attitudes sans justification, se couche par terre au milieu du salon ; parfois on dirait de l’esthétique à la Bourseiller mais sans efficacité. Cette héroïne, « l’inconnue », est, essayez de me suivre, reconnue par un certain Bruno comme étant sa femme, disparue plusieurs années auparavant pendant la guerre de 14 ! Devenue danseuse, la nana est la maîtresse d’un romancier qui tient à elle. Or est-elle ou n’est-elle pas l’épouse en question ? Est-ce par conscience de retrouver son passé, ou en « imposteuse » qu’elle décide de plonger dans cette ancienne (nouvelle) aventure ? L’écrivain désespéré se suicide mais se rate. Dès lors, il va s’attacher à récupérer la fugueuse et, pour cela, il va s’efforcer de découvrir la vraie femme de Bruno. Et il en apporte une, au troisième acte, une folle, entre un médecin et une infirmière. La danseuse repartira avec lui. Elle aura tout au long de la pièce joué comme si elle était profondément torturée intimement, et pourtant j’ai eu l’impression qu’elle s’en foutait. Pagliaro a réduit son drame à une extériorisation vociférante sans contenu.
Me serais-je intéressé à sa trajectoire à travers une réalisation au premier degré ? Je ne répondrai pas car la tentation, au sortir de ce « COMME TU ME VEUX »-là, serait de rejeter ces œuvres de l’enculage de mouches, ce qui serait peut-être abusif. Je retiendrai le nom de Walter Pagliaro comme celui de quelqu’un dont il faut se méfier. Un certain Ezio Frigeri a réalisé deux beaux décors.
Georges Wod m’avait dit que les comédiens étaient « fous de joie » d’avoir travaillé sous cette direction. Ce n’est pas ressorti des entretiens que j’ai eus avec mes amis au pot qui a suivi la représentation.
Je reviens un instant à la pièce : il y a une dimension « intérêt matériel » qui joue dans la détermination de Bruno de retrouver sa femme et qui est que, si elle est reconnue morte, je n’ai pas bien compris pourquoi, il serait ruiné. Sa quête n’est donc pas pur amour. Mais cet aspect n’a visiblement pas intéressé le metteur en scène !

Publié dans histoire-du-theatre

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