Du 14 avril au 17 mai 1982

Publié le par André Gintzburger

14.04.82 – La Fresmall - Kompanie est composée de trois clowns, une fille et deux garçons. Elle est pointue, assez sexy, vive, elle a de l’abattage. Son nez de clownesse est un petit appendice en trompette discret. À la batterie, elle est formidable. Elle tiendrait honorablement sa place dans un orchestre de jazz.
L’un des deux est assez rond, il ressemble à un Chéreau bien nourri et plus grand que le modèle. Il se montre au naturel. C’est un clown sans maquillage. Il joue de la guitare électrique avec vigueur. Son comique, parfois violent, est généralement fondé sur le flegme. Mais il n’a pas les lenteurs d’un Byland.
Le troisième, grand et mince, petite boule sur le nez, plus un signe qu’autre chose, est spécialiste des instruments à vent. Il est moins typé que son camarade. Il a l’air anglais ou allemand.
Ces « clowns » sans peinture sur le visage sont drôles, mais sont-ils des clowns ? Disons des « amuseurs ». Ils jouent des sketchs, ils font des gags. Ils font rire mais pas éclater de rire. Il  leur arrive de se précipiter sur le public, non sans brutalité. Ils utilisent une petite fille, qui pourrait avoir peur. Ils ont incontestablement du rythme et ils font bien ce qu’ils savent faire. On sent que tout a été travaillé. Comme dirait Mario Colombaioni, c’est « professionnel ! ».
Mais, à mon avis, le style de l’équipe n’est pas trouvé. L’unité n’est pas au rendez-vous et, hélas !, le contenu est absent. Les sketchs, les gags sont gentiment apolitiques. Peut-être est-ce pour cela que la troupe joue à la M.J.C. de Neuilly, installée à deux pas de la Porte Maillot, dans un pavillon qui ressemble à une ancienne mairie ou quelque chose comme ça. La petite salle de spectacle est confortable et bien équipée.

15.04.82 – Serge Valetti, c’est un peu Philippe Caubère, un peu Michel Boujenah. Comme eux, seul sur scène, il règle ses comptes avec sa maman. Du moins est-ce l’impression que j’ai recueillie de son one-man-show : BALLE PERDUE, car il fait beaucoup moins dans le concret que ses devanciers. De plus, il cherche beaucoup moins à plaire au public et l’« accrocher » ne semble pas être sa première préoccupation.
Assis sur une chaise au milieu de la scène, puis, après un noir abrupt, assis sur la même chaise dans un coin de la scène, donc de face d’abord, de profil ensuite, et puis debout sans bouger sur le petit plateau de la salle Firmin Gémier, il martèle son texte, l’assène avec une « monocordie » voulue, sans aider le public à s’y retrouver dans les méandres de son labyrinthe intime.
Je dois rendre hommage à Patrice Trottier, l’éclairagiste de BALLE PERDUE. Une petite bougie qui glisse sur le devant de la scène vient s’interposer entre un projecteur et l’acteur, dont l’ombre quatre fois grossie se projette sur le mur du fond, un mur ocre construit par Thierry Delory. L’ombre ainsi mise en gros plan est très signifiante, mais peut-être a-t-elle incité Serge Valetti à une gestuelle trop figée, l’essentiel n’étant plus ce que faisait l’acteur mais ce qu’en restituait son ombre.
Il y a en ce moment un mouvement en faveur d’un retour aux textes. J’y souscris. Encore le verbe doit-il se garder de la complaisance, doit-il éviter d’être verbeux, doit-il se faire auxiliaire du message à communiquer, et non barrage. Ce qu’on dit compte. La façon dont on le dit est essentielle. Je le confesse : je ne suis pas bien entré dans l’univers de Serge Valetti, parce qu’il a exigé de moi, homme fatigué à neuf heures du soir, un effort d’approche que son propos ne m’a pas semblé justifier.

16.04.82 - En vérité, je vous le demande : si Jean-Pierre Vincent avait trouvé sur sa table un manuscrit d’un auteur contemporain qui fut « Peines d’amour perdues », l’aurait-il monté ? Y eût-il seulement songé ?
Le prince de Navarre a hérité, si j’ai bien compris, de l’Aquitaine en location. Il le rendra au Roi de France en échange d’une somme d’argent. Mais il y a un contentieux entre les deux souverains. L’arrangement fait par les pères ne convient pas au fils de l’Espagnol. Celui-ci, étudiant encore et désireux de devenir très savant, fait avec ses camarades un rigoureux serment d’austérité plus que monacale : ils dormiront trois heures par nuit, mangeront extrêmement frugalement, et interdiront aux femmes de les approcher. Or, justement, le Roi de France a eu l’idée, pour résoudre le différent, de lui dépêcher un ambassadeur séduisant : sa propre fille. La vierge vient naturellement avec ses suivantes qui, selon le texte, sont séduisantes. Bon. Ce point de départ téléguide sans surprises une intrigue balourde, pesante, menée lentement. Shakespeare n’était sûrement pas guidé par sa meilleure inspiration en pondant cette comédie.
Si j’ajoute que l’adaptation de Jean-Michel Desprats m’a semblé exceptionnellement plate -surtout que j’avais encore en mémoire le charme de celle de Stuart Seide pour LE SONGE…-, et sa « dramaturgie » inexistante, en tous cas illisible, vous voyez que le texte français n’aura pas, dans la représentation du T.N.S., amélioré l’original. J’y pense : peut-être l’a-t-il défiguré, détruit ? Il y a peut-être dans l’œuvre en anglais une poétique extraordinaire. Quelques vers médiocres en français ne la restituent, dans ce cas, pas.
Et la mise en scène de Jean-Pierre Vincent ? Eh bien, elle est professionnelle. Elle annonce, augure de, ce que sera l’entrée à la Comédie Française du Directeur du T.N.S. Son dépouillement, du moins, est-il à remarquer. Point de fric dépensé avec insolence, ici. Et Elisabeth Neumuller a imaginé un cyclo  raccordé au sol par un arrondi d’un assez bel effet. Aucune des femmes de la distribution n’a gravi auprès de moi l’échelon du gros plan. Toutes m’ont paru gravement conventionnelles. Je n’ai pas bien entendu ce qu’elles minaudaient. Deux garçons tirent leur épingle de la grisaille.
Que dire ? Outre que cette résurrection d’une œuvre mineure shakespearienne n’a rien d’une « interrogation », et ressemble plutôt à une « programmation » établie par des gens qui ne savaient pas quoi présenter, le spectacle, dans sa fadeur, m’a paru quelque part exemplaire. Car dans sa perfection, il illustre par où le théâtre en 1982, ce théâtre en tout cas, est devenu insuffisant, insatisfaisant. On comprend mal ce que disent les acteurs. Ils occupent leur espace avec dynamique, mais ils n’ont pas d’éclat ! On sent les tâcherons, les « cachetonneurs ». Il y a du « petit » dans la démarche -et pourtant le port des dames se veut noble et l’est, cours d’art- dramatiquement parlant. Comédie pour comédie, il me semble qu’on devrait être écroulé de rire, quitte à en avoir mauvaise conscience… Mais ici, pas de racolage. Un sourire arraché de temps en temps, voilà, semble-t-il, l’ambition des amuseurs. Ils se contentent de trop peu. Bien sûr, s’ils communiquaient quelque chose, on leur pardonnerait, mais là il ne s’agit que de divertir. Alors ils sont passés à côté de la plaque. COMMENT et PAR QUI LEUR ÉCHEC SERA-T-IL SANCTIONNÉ ?

19.04.82 - Michelet et sa sorcière.
Laurence Février a lu Michelet avec les yeux aliénés de la féministe. Elle a compris que Michelet avait écrit l’histoire au féminin. Elle l’a écrit dans le programme. Heureusement. Car la représentation est illisible au niveau des intentions et, d’ailleurs, à tous points de vue absconse et abstruse ! Un certain Dimitri Radochewitch joue Michelet avec insuffisance. On regrette de rencontrer dans cette aventure une Jeanne David mal à son aise.

23.04.82 - Quand vous arrivez au métro CRÉTEIL -PRÉFECTURE, au lieu de vous diriger vers le supermarché qui sert d’antichambre à la Maison de la Culture, prenez à gauche. Cinquante mètres plus loin, au coin d’une rue gaie et verdoyante, vous trouverez, non pas un café-théâtre, mais, liés ensemble, un café et un théâtre. C’est la Comédie de Créteil, que dirige Jean-Michel Foucault, un lieu nouveau mis au service d’une troupe qui existait à mon insu depuis sept ans.
C’est Christian Peythieu qui a mis en scène EN V’LA UN CHAHUT. Ce n’est pas un tout jeune. Issu du Conservatoire, il a à son actif un certain nombre de réalisations, et c’est un comédien familier d’endroits comme Aubervilliers, Gennevilliers ou le J.T.N.
Le titre du spectacle n’en préfigure pas une idée juste : ce survol de l’œuvre de Kurt Tucholsky, écrivain allemand des années du pré - nazisme, n’a rien d’une  joyeuseté, même si, de temps en temps, certains sketchs font penser à Karl Valentin, et si le rire parvient par instant à être au rendez-vous. L’auteur, méconnu en France, est paraît-il archi-connu en R.F.A. Son introduction tardive chez nous a malheureusement pour résultat que rien de ce qu’il nous dit n’a un parfum nouveau.
Brecht, de surcroît, est passé par là avec son génie immédiatement efficace. La scène où un instructeur nazi se livre auprès de deux jeunes gens à une comparaison entre Goethe et Hitler, aurait pu figurer dans GRAND-PEUR ET MISÈRE DU IIIe REICH, mais eût alors été plus percutante. Le thème de la mésentente conjugale est exploré avec plus de bonheur. La scène où l’enfant provoque l’explosion d’un couple, le soir de Noël, parce qu’il leur demande pourquoi il y a des trous dans le fromage, est boulevardière un peu comme l’est VICTOR OU LES ENFANTS AU POUVOIR. Celle de l’homme insomniaque est, sinon la plus originale, du moins la plus personnelle, certainement.
Malheureusement, elle ne plonge profondément ni dans l’âme de l’homme qui se demande pourquoi elle ne dort pas, ni dans son environnement, qui ne l’explicite pas.
Écrivain engagé dans la lutte de l’après-guerre de 14, témoin des bouillonnements révolutionnaires de cette époque, Tucholsky, pacifiste, antimilitariste, « de gauche », Juif, anti-nazi (par conviction ? Ou par nécessité), suicidé en 1935, est un des artistes qui ont illustré cette période, qui fut, dans ce pays, riche en talents de toutes sortes. Ce ne fut sûrement pas le plus grand.
L’hommage rendu, qui n’était pas une impérieuse nécessité, souffre d’un montage mou. La troupe qui joue, une fille et quatre garçons, n’est pas mauvaise, mais sans éclat. Le rythme du spectacle est souvent trop lent, mal soutenu. Ca traîne, avec un entracte.

06.05.82 - Naturellement la question qui se pose est : s’imposait-il de monter deux fois cette année la MARIE TUDOR de Victor Hugo ?
Remarquez bien que, moi, je n’ai pas vu la version de la Comédie Française. Je me suis contenté de celle que propose le TRACE THÉATRE à l’Athénée. Elle est « adaptée » par le metteur en scène Gilles Bouillon. « Adaptée » à quoi ? Apparemment, « coupée » eût mieux convenu. Car, ô joie, cette soirée ne dure que deux heures. Mais certainement pas « adaptée » à ma sensibilité, à mes préoccupations. Ce mélo ne saurait m’atteindre en rien. D’ailleurs, il trimballe un phallocratisme qui rend incroyable l’adhésion d’une femme comme Josyane Horville à un tel projet. La femme est « déshonorée » si elle « trahit » son bienfaiteur. Elle est asservie par les sens à l’homme ! Bref, autant « Marion Delorme », que j’avais vu il y a quelques mois, m’avait semblé « moderne », autant Marie Stuart et Jeanne Talbot m’ont paru désuètes.
Il faut pourtant rendre un hommage à cette équipe : elle a su ne pas ennuyer, grâce à un jeu violent et pas toujours complètement sérieux : encore que les clins d’yeux manquent. C’est par non distance que le comique est atteint. Peut-être n’est-il pas volontaire. Peut-être n’est-il pas accepté par les artistes. Qu’importe : on les écoute.
Bouillon a transposé l’action en costumes modernes. A moins qu’il n’ait voulu évoquer Margaret Thatcher à travers sa MARIE TUDOR, je veux croire que c’est par souci d’économie. Rien, dramaturgiquement, ne justifie ce transfert dans le temps. Il permet d’enfermer les « traîtres » dans des vêtements à la ARTURO UI avec chapeaux mous rabattus.
Clémentine Amouroux est une Reine qui a de la grandeur, mais pas assez de métier. On ne la comprend pas toujours très bien. Béatrice Bruno joue bien la fatalité de la fille qui n’y peut rien de s’être donnée à un autre, parce qu’un entraînement irrésistible l’y a poussée. Jacques Aubourg  joue le fourbe amant italien des deux femmes, avec beaucoup de « péninsularité » !
En assistant à cette représentation, je songeais que le « complot » était toujours bien vivace. Pourtant, ce n’était pas du sommeil que m’injectait la troupe. C’était de l’indifférence. Sans doute, Bouillon et ses amis pensaient-ils m’« évader », me divertir. Que le cinéma fait mieux dans ces domaines !
De toute manière, PEER GYNT, BRAND (Ibsen), MICHAEL KOHLHAAS (Kreist) (?), LE SONGE D’UNE NUIT D’ÉTÉ (Shakespeare), voilà de 1976 à aujourd’hui le répertoire du TRACE THÉATRE. « Trace quoi ? Quelle ligne ? D’où à où ? Ca me paraît redoutablement pas tourné vers la construction du Socialisme !

12.05.82 - Avec AVIS DE RECHERCHE, de Jacques Lassalle, le T.G.P. nous convie à ce genre d’entreprise qui m’agace tant : sous le prétexte que Lassalle est un ami de la maison et qu’il a une renommée, on programme un spectacle dont il sera l’auteur réalisateur, et qui, au moment où c’est décidé, n’existe qu’à l’état de vague idée. Entendez bien qu’il s’agit d’une pièce que l’artiste écrira, puis réalisera, non d’un projet qui se créerait directement sur le plateau, ce qui, au contraire, serait sain. Effectivement, comme les directeurs ne lisent pas les textes, pourquoi ne pas parier ainsi sur une personnalité ? L’ennui, c’est que celle-ci est très occupée. Cinq semaines avant les répétitions, la première ligne n’était pas écrite ! L’auteur s’en excuse dans le programme en invoquant ses multiples occupations. Bon ! Le chômage n’est pas pour tout le monde. D’ailleurs, Lassalle écrivain pouvait faire confiance à Lassalle réalisateur. Avec un manuscrit dont un pékin eût tiré trois quarts d’heure de spectacle, il a fait une soirée d’une heure trente, sans entracte, mais avec six noirs pour changements assez longs. Les deux acteurs, qui pensent énormément entre deux phrases, font le reste.
Ce début hargneux pourrait donner à penser que AVIS DE RECHERCHE m’ait ennuyé. Eh bien, non ! Enfin, pas trop ! Certes, il faut lire le programme pour bien comprendre qui sont -peut-être- les personnages : ce sont deux déracinés, des gens d’ailleurs, qui se sont retrouvés dans un village refuge. Fils de collabos, résistant lui-même, ancien militaire qui a fait l’Indochine et s’était installé en Algérie Française, il a soixante ans, c’est Maurice Garrel. Suisse, écologiste, peut-être terroriste, elle,peut-être fille de Juifs déportés à cause de la famille du vieux, elle a vingt ans, et cherche son « Oreste ». - « Oreste ? Ou le papa d’Oreste ? », interroge finement le rustre sexagénaire. En  effet, elle couche avec lui, ce qui ne plaît pas aux paysans qui lancent des pierres à travers la fenêtre, et tentent même de foutre le feu à la baraque. Laurence Mayor, découverte de Périnetti à Strasbourg, a un accent  bâlois authentique, et beaucoup de présence.
Ambigus, les deux êtres esquissés flous, font sept stations l’un avec l’autre. Ils ne m’ont pas vraiment intéressé, ni touché. L’atmosphère voulue n’était pas tout à fait au rendez-vous. De temps en temps, ils parlaient des problèmes contemporains, de la crise agricole, abstraitement. Mais leurs problèmes personnels étaient ceux qui les occupaient vraiment, avec le souci de s’épancher tout en restant mystérieux.
La scénographie de Nicolas Sire et Yannis Kokkos allie subtilement le réalisme et l’insolite. Il y a des meubles au plafond qui ne servent jamais, de la terre au sol et des découpes paysagistes au fond. Pourtant, on ne doute jamais que les scènes se passent dans sa maison à elle ou dans son repaire à lui. Le réchaud à gaz marche vraiment et la table est une vraie table.
La musique de Daniel Girard intervient comme support du texte sans logique, mais c’est peut-être une habileté. La bande son se confond harmonieusement avec les bruits de la rue et du ciel de Saint-Denis.
Voilà. Ai-je aimé ? Ai-je détesté ? Je ne sais pas. Je n’ai pas eu le sentiment de perdre quatre-vingt-dix minutes de ma vie, c’est déjà quelque chose. Je verrai dans quelque temps si cette représentation aura laissé en moi une trace, qu’elle aurait inculqué à mon insu.

Commentaire a posteriori
En tout cas, la réponse est « non » : aucun souvenir25 ans plus tard

13.05.82 - 22 h 30. Le monodrame (joli mot pour désigner un one-man-show) écrit et joué par Jean Gillibert, d’après un texte de Dostoïevski, qu’il a actualisé par quelques mots modernes dont l’injection saute aux oreilles (« normalisation », « ordinateur », par exemple), s’appelle « L’HOMME DU SOUS-SOL » et se joue à La Huchette. Fauteuils corrects, toilettes propres, la petite salle est devenue pimpante mais les bruits de la rue piétonnière y parviennent toujours avec insistance. L’auto confession de l’homme qui, il y a trente ans, a commis une « infamie » sur la personne d’une prostituée, et qui se terre dans une cave, poursuivi par sa conscience, ne raconte en vérité guère l’anecdote qui a justifié cette punition. C’est une exploration des états d’âme d’un reclus qui se sait (ou se croit) fondamentalement méchant, qui nous est déballée. En demi-teintes. Sur le mode goguenard. Avec juste quelques gros plans criés. Les spectateurs sont pris comme complices. C’est à eux que s’adresse le déchet humain. A moins que ce ne soit à quelque Dieu, car il lève souvent les yeux au ciel.
Cette déchéance humaine (décidément, le thème est à la mode) c’est drôle comme les acteurs n’arrivent pas à en montrer la crasse extérieure : Gillibert expose les tourments d’une âme salie, mais on voit bien qu’extérieurement il est grimé de saleté. Il a beau pisser (sous sa couverture) dans un bassin de clinique et contempler devant nous le liquide, il n’arrive pas à faire dégueulasse. Est-ce cette fausseté qui m’a empêché de m’identifier au personnage ? J’avoue m’être un peu ennuyé.

17.05.82 - Imaginé par Fassbinder en 1969, PREPARADISE SORRY NOW fait expressément référence au PARADISE NOW du LIVING THEATRE. En vérité, j’ai peut-être retrouvé dans le spectacle proposé en 1982 par Gilles Chevassieux, quelques trucs qui, extérieurement, permettent d’évoquer la réalisation de Julian Beck, mais la démarche, au niveau du contenu, m’a paru fondamentalement différente. Au lieu d’un humanisme utopique mais généreux, l’œuvre allemande montre, en de courtes scènes, un apprenti dictateur allemand nostalgique d’Hitler, exerçant des sévices sur une femme masochiste, au milieu d’un univers violent où le sexe est la préoccupation dominante d’hommes aliénés et de femmes provocantes. Deux ecclésiastiques viennent de loin en loin déclamer les passages les plus anthropophagiques de la bible. Fassbinder, qui avait vingt-trois ans quand il a pondu l’œuvre dans la foulée de 68, a voulu sûrement dénoncer l’enculturation religieuse, responsable à ses yeux de la caricature de civilisation montrée, à l’intérieur de laquelle les déviations les plus folles sont possibles. Soit ! Mais, est-ce la mise en scène des Ateliers de Lyon ? La complaisance pour la brutalité, l’apprentissage du nazisme, l’érotisme, est trop visible pour être honnête.
Le spectacle se veut très esbroufe à la parisienne. Les gens sont d’abord conviés à une balade à travers les escaliers roulants du Centre Pompidou, derrière les évêques. On les filme à leur insu. Sur des écrans vidéo, j’ai vu Monique Bertin qui crevait de chaud se livrer à son célèbre « Ah pouh pouh ! ». Je me suis vu moi-même, affectant l’air d’un P.D.G. ennuyé. Cet itinéraire mène dans un cinéma où est projeté un petit film, dont on retrouvera plus tard des morceaux dans le théâtre. Durant la promenade, les comédiens, mêlés au public mais bien reconnaissables, accomplissent des saynètes insolites, fragments de l’œuvre qu’ils répèteront, tout à l’heure, sur la scène. Pour aller s’asseoir, on passe par des espèces de cages, qui m’ont évoqué THE BRIG. On voit des mannequins. Enfin, on a le droit de se poser devant un espace très grillagé et une aire de jeu qui ressemble à une piste de danse. C’est là que la « pièce » se joue. Elle dure une heure trente et ne tarde pas à être ennuyeuse, car l’illusion de la référence formelle au LIVING THEATRE nourrie par la balade, les comédiens parmi nous créant des événements etc… disparaît. Ce n’est plus QUE du théâtre, confus, répétitif, et trimballant une idéologie suspecte. Avec une grande, excessive, accumulation de provocations dépassées… Dépassées ? Peut-être pas ! Je suis tellement blasé !
En tous cas, pas sympas. Il est vrai que le programme écrit que l’œuvre a pour dessein « de créer un malaise dans les institutions de la bourgeoisie ». Ai-je éprouvé un malaise ? L’ennui est-il un malaise ?

Publié dans histoire-du-theatre

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