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Lundi 9 avril 2007
LA ROUTINE TOUJOURS

10-05 -    Je me suis rendu hier après-midi au Château de Vincennes pour assister à une représentation de VENDREDI OU LA VIE SAUVAGE monté par Antoine Vitez pour le Théâtre National des Enfants de Christian Dupavillon et Jack Lang. Quatre chapiteaux. Dans l’un se produisait Meschke, dans un autre, des Polonais. Des bruits de Pink Floyd sortaient du troisième. Beaucoup d’enfants se pressaient là, venus en rang sous la conduite des maîtres. Le VENDREDI d’Antoine Vitez se laisse voir assez facilement à mon âge. Il suit avec une certaine fidélité l’anecdote de Daniel de Foe. Quelques innovations “politiques”, tel le jeu d’inversion des couleurs de peau auquel se livre Vendredi, montrent que Vitez a voulu tirer des leçons utiles d’une histoire à l’origines profondément raciste et tout à fait conventionnelle quant aux rapports sociaux. Qu’est-ce qu’en peuvent retirer des mouflets de 6 ans? Je me demande bien s’ils n’approuvent pas un rapport où le blanc est le Maître et le noir l’esclave! De toutes façons, le spectacle est trop long. Il leur passe par dessus la tête. Ils décrochent souvent, et vers la fin complètement. C’est fort bien joué par de bons copains.

11-05 -    À l’époque de Louis XIV, les Bretons écrasés d’impôts se soulevèrent. Les bourgeois (quoiqu’avec précautions et en assurant leurs arrières) firent cause commune avec les paysans. La rébellion fut écrasée par la noblesse avec la complicité du clergé et avec l’aide des troupes dépêchées de Paris.
Sur ce sujet historique, Paul Keineg a écrit LE PRINTEMPS DES BONNETS ROUGES, oeuvre de combat qui vise à montrer que la Bretagne a toujours été et est encore colonisée, opprimée et exploitée par la France. Pour bien prouver qu’il n’y a aucune différence entre le sort des populations du Finistère et celui des Guadeloupéens, Martiniquais et autres Réunionnais, le metteur en scène Jean-Marie Serreau a truffé sa distribution de gens de couleur. Moi, je veux bien, mais je trouve quand même qu’au niveau de la signifiance, il y a quelqu’aberration à faire jouer Louis XIV par un Arabe et Bécassine par une négresse. Je ne vois pas en quoi la dénonciation recherchée gagne en crédibilité, et je prétends qu’il y a quelque danger à faire croire aux spectateurs que la situation dans les territoires d’Outre-Mer soit identique à celle de la Bretagne. Si j’adhérais à ce propos, je me dirais qu’après tout Monsieur Paul Vergez a bien tort de gueuler comme un âne contre la mère patrie car franchement le “drame” breton ne me semble pas le moins du monde agitant sous les points de vue raciste, ou oppression d’un peuple par un autre! (Ce qui n’est pas du tout le cas à la Réunion). Le problème breton ressort tout simplement de la lutte des classes et s’il est vrai que cette province a été longtemps sous-développée, elle rattrape maintenant le retard, et est l’objet, grâce au fait qu’elle vote bien, de la sollicitude du pouvoir où elle est du reste bien représentée. Je ne vois pas au surplus quel avantage la Bretagne tirerait d’un “indépendance” que seuls réclament d’ailleurs quelques excités folkloriques guère suivis. La démarche de Serreau me paraît donc erronée, pernicieuse, voire malhonnête, en tout cas irraisonnée, mal réfléchie, simpliste. Mais ce simplisme-là rejoint l’imposture.
Le spectacle proprement dit n’aurait pas mérité deux pages de commentaires. Il est chiant, long, guère mis en scène, mal rythmé, dans un dispositif de Rafaëlli pesant. Jacques Roussillon est très bien en Colbert et les autres cachetonnent sans âme mais consciencieusement.

 15-05 -    Je ne pense pas que FUTURA apporte grand chose à la gloire du Grupo Tse. C’est un spectacle complètement esthétique quoique pensant, mais pensant avec une certaine simplicité, d’où il ressort principalement que la capsule spatiale de l’avenir enveloppera l’homme du futur comme le ventre de la mère le fait depuis toujours du foetus, et que la structure familiale est le principal obstacle à l’épanouissement naturel de l’homme jeune.
Un commentaire en 59 points est dit d’une voix neutre par une Marucha Bo enregistrée, qu’on retrouve nue sur un espace scénique revêtu de peinture verte fluorescente symbolisant la première femme au côté du premier homme également nu Tobi Schummer. L’éclairage de son corps m’a fait dire que le spectacle aurait dû s’appeler “le zizi vert”. À l’autre bout, Facundo Bo et Amélie Berg vêtus de maillots noirs démodés et stricts figurent en deux espaces d’une part les objets créés par l’homme “qui rendent possible l’apparition dans le présent d’une image du plaisir (par l’eau et l’enveloppement), d’autre part, “une image utopique du futur”. Au milieu, la famille illustre les entraves au passage de l’homme du premier au quatrième secteur.
    Le défaut du spectacle est qu’il est terriblement monotone et que la rigueur de Rodriguez Arias confine ici au procédé
    On ne voit pas de plus à quoi servent des comédiens sur la scène, car à tout prendre, pour faire les gestes requis par le metteur en scène en illustration du texte, des gymnastes eussent mieux fait l’affaire car ils auraient pu aller plus loin en des gestes plus spectaculaires. Un peu d’acrobatie n’aurait pas nuit, et aurait permis au “discours théorique” annoncé par le programme d’atteindre à un “traitement théâtral” mieux “paroxystique”. En somme, je crois que l’ennui suinte ici de ce que le spectacle sort ici étriqué. Est-ce voulu? Je ne le crois pas? En tous cas, la mathématique de la soirée m’a laissé insatisfait et indifférent. Je me suis senti aussi demandé si Alfredo était capable d’un vrai renouvellement.

19-05 -    Benito Gutmacher fait un numéro de grande tenue, exprimant un certain nombre d’essences” telle que (je cite les plus réussies). “Non, pas de violence”., “Vous travaillez”, “Maman, pourquoi?” et “Universellement”, au Centre Latino-américain de la rue Henri Barbusse. Son expression corporelle n’est pas très inventive mais parfaite. Surtout, il SAIT allier les sons (enregistrés ou directs) avec son action physique. Il a aussi (dans une petite salle... Qu’est-ce que ça donnerait ailleurs?...) une étonnante présence physique. Son travail ne va pas sans un certain narcissisme. Mais enfin on est pris.


18-05 -    J’ai vu LULU de Wedekind monté par Hermon. C’est Monique Bertin qui fera le compte-rendu, parce qu’elle a beaucoup plus aimé que moi.

A ce moment là, j’ai décidé de prendre 4 semaines de vacances à Belle-Isle.   Belle-Ile est très liée à ma vie. Depuis plusieurs années déjà, j’y passais régulièrement quelques jours. Mais c’était, je crois, la première fois au Printemps, et c’est l’époque où elle est la plus splendide, couverte de fleurs aux couleurs éclatantes et pratiquement sans “vacanciers” : ceux là arrivaient plus tard.  Je n’avais pas de voiture:   Je n’ai jamais eu le permis de conduire. On louait des vélos et on faisait tout en deux roues sans moteur autre que nos jambes, les ballades comme les courses.  Beaucoup plus tard, j’ai acheté un Solex. Il rouille maintenant dans ma cave à Paris.
C’est quand j’étais petit enfant, que j’avais découvert Belle-Isle : mon père et ma mère m’avaient emmené à Penthièvre dans la presqu’ile de Quiberon et nous avions fait une excursion d’un jour. Même que ma mère avait eu le mal de mer, car en ce temps là le bateau qui faisait le service n’avait pas de stabilisateur et les vagues sont rudes dans le détroit. Il s’appelait le GUEDEL et, bien sûr, tout le monde l’appelait le DEGUEL. A chaque escale, les marins lessivaient le pont à grande eau. Mes yeux d’enfants avaient aimé le port de Palais et je m’ étais juré, du haut de mes 8 ans, d’y retourner un jour.  Pendant 30 ans, Belle Isle fut le seul endroit qui fût synonyme de “vacances”.

 
06-07 - Après un mois de vacances, et des soirées de retour consacrées au cinéma, me revoici au Théâtre Cyrano, rue de la Roquette, pour constater que notre profession est toujours aussi triste, aussi grise, aussi désespérante de médiocrité. Le directeur, qui s’appelle Ulysse quelque chose, a bien aménagé pour la polyvalence cette salle de 350 places mais un ravalement par la peinture et une équipe plus diligente de femmes de ménage n’aurait pas nui. On sent la pauvreté dès l’entrée et comme vous le savez, ce n’est jamais bon. Nous étions quelques uns à nous regarder les uns les autres pendant que l’équipe de la Maison de la Culture de Nevers jouait LA GRANDE IMPRÉCATION DEVANT LES MURS DE LA VILLE de Tancred Dorst. Je confesse que je ne connaissais pas cette pièce, qui m’a paru absolument admirable et exemplaire. L’histoire de cette femme qui dans cette Chine de convention, réclame son mari à l’Empereur et, ne sachant  le reconnaître parmi les soldats qui lui sont désignés de trop loin, choisit n’importe quel homme tandis que cet homme surgi du hasard se prête publiquement au “jeu” cruel auquel les “grands” s’amusent aux dépens de ces deux déshérités qui jouent leur avenir ou leur mort à quitte ou double, a un relent de Brecht et de tragédie grecque. Jean Lauberty a eu l’idée de figurer les puissants par un décor exclusivement sonore. Ainsi, ressort-il clairement que les opprimés se battent contre d’inatteignables moulins à vent. Malheureusement, sa bande sonore est hachée de silences démystificateurs. Il est évident que le brouhaha aurait dû être permanent. D’un autre côté, à part Solange Oswald dont la présence et le pathétique ont à peu près la dimension voulue, les interprètes sont des ringards de décentralisation et ils sont gravement insuffisants. Là où devraient passer les souffles puissants d’une lutte de classe concrète et d’une implacable démonstration sociale, on n’a que la petite brise d’un fait divers.
Cette médiocrité des interprètes éclate encore plus dans la deuxième pièce présentée : LA PARLERIE DE RUZANTE REVIENT DE GUERRE. Le texte de Michel Arnaud pèse cent tonnes et redit quatre fois les mêmes choses. Lauberty n’a pas voulu jouer le “mouvement” pour que ses personnages soient réellement réalistes sans transposition.. Mais il n’échappe pas à une “truculence” qui dans ce parti n’est pas drôle du tout et guère signifiante pour autant. On a l’impression que les personnages rament pour s’exprimer contre les vagues ingrates d’une lourdeur provinciale impitoyable. Je suis sorti très accablé.


09-07 -    Théâtre de Poche - LE PREMIER d’Israël Horovitz est un aimable divertissement d’été qui n’a pas l’air de se prendre au sérieux, et qui est monté au premier degré par Michel Fagadau avec une distribution qui s’est bien homogénéisée et s’en donne à coeur joie. On pense à un EN ATTENDANT GODOT de boulevard et c’est bien plaisant, pas long et réjouissant parce que bien fait. Au bout d’un quart d’heure, on se demande comment l’auteur va tenir la gageure de tenir une soirée avec un argument aussi mince : cinq personnes font une queue, nous ne savons pas et ils ne savent pas pourquoi, mais tous ils veulent être “le premier” et tous les moyens leur sont bons pour cela, chacun agissant avec son “caractère” propre. Eh bien, Horovitz réussit à maintenir l’intérêt 90 minutes, sans qu’on s’ennuie. On rit, on sourit, parfois, on s’émeut délicatement. Bref, c’est bien fait. Pas de “message” et pas de “philosophie” (ou alors Fagadau les a tellement enfouis et l’auteur si bien cachés sous des “degrés”, qu’on ne les perçoit pas). Nos critiques peuvent être contents : cela ne dérange pas l’ordre social U.D.R.. Aussi, ont-ils dit  leur contentement dans leurs articles et Madame Delmas, directrice du lieu, a-t-elle pu partir en vacances avec la certitude de remplir son théâtre en Juillet, même le Lundi soir.

11-07 -    À part le dernier tableau qui hausse soudain le ton, et pose avec beaucoup de dignité que “l’avenir ne se fera pas tout seul” et qu’il nous appartient de nous mettre à le forger (sans que d’ailleurs il nous soit indiqué selon quel chemin), le spectacle AH! AH! AH! SOURIEZ, NOUS FERONS LE RESTE, du Théâtre école de Montreuil, ne dépasse pas les ambitions de son titre. C’est un aimable divertissement contestataire qui “chine” les entreprises d’abêtissement (et plus spécialement la TV) et d’asservissement des hommes.     C’est amusant, bien vu et bien senti, enfonce des portes qu’il est juste de rouvrir sans cesse, c’est bien joué par une troupe pleine d’entrain et de bonne volonté, c’est une suite de sketches signifiants sur le thème des “bonheurs” que nous fabrique la société de consommation. Le principal éloge que l’on puisse faire est que cette prise de conscience, pour jeunette qu’elle soit, est parfaite de ligne et de lucidité. Mais elle ne va pas du tout assez loin. Il manque à cette troupe vouée à la création collective, l’équivalent d’un Nichet.

12-07 -    Je ne voulais pas faire de compte-rendu sur LA FLEUR DES SANS CULOTTES que j’ai vu au LOVE THÉÂTER (ex Comédie de Paris) sur l’invitation de Sophie Jeney, et puis tout compte fait, je crois qu’il y a au moins une chose à dire, qui est que si j’avais assisté à cette “Comédie libertine” due à “une idée originale de Georges Clair”, “spiritualisée” dans le sens que vous devinez par Maurice Bray, mise en scène par Georges Carmier, et interprétée outre Carmier et Sophie par Claude Bauthéac, Léon Lesacq, Patrice Chapelain Midy et deux jeunes minettes aux culs déshabillés qui sont jolis à voir mais pas au point de casser les briques, si j’avais assisté, dis-je, à cet exposé légèrement érotique, fortement cocardier et très réactionnaire sur l’histoire de France de Louis XVI à Sainte Hélène, en payant ma place et celle de ma compagne au prix affiché de 60 Francs, soit pour 120 Francs, alors qu’il n’y a pas de vedette et que le “luxe” du spectacle n’arrive pas à faire riche (parce qu’à la Comédie de Paris, rien jamais ne fera riche), je crois que j’aurai hurlé qu’on me prenne pour un gogo et que je me serais mis fortement en colère.
    De fait, les acteurs ne cachent pas que chaque séance est un combat, et qu’il leur faut en deux heures conquérir “au théâtre” des gens qui ne sont pas entrés dans la salle pour voir une pièce. Ils affirment qu’ils y parviennent sept fois sur dix! La soirée d’hier faisait partie des trois restantes!

UNE FOIS ENCORE, EN ROUTE VERS LE SUD

20-07 -    Il est clair que Maria Casarès est une “grande actrice” et il est clair aussi qu’elle “possède” un don réel du magique. Mais il est clair encore qu’elle n’a ni l’âge, ni la beauté qui sont décrits par Kleist dans sa PENTHESILEE pour son personnage. (Châteauvallon).
    On m’expliquera que cette remarque est du premier degré et que ç’eût été simpliste que de la faire jouer par une actrice qui fut une “superbe vierge” à la recherche de son mâle. Moi, j’ai toujours été gêné par les walkyries de 140 kilos chères à l’Opéra wagnérien et je retrouve ici pour les mêmes raisons un sentiment d’insatisfaction : il me paraît impensable, dans cette distribution qu’Achille, tout bouillant qu’il soit, devienne fou amoureux de cette vieille peau déchaînée. Ce n’était en tout cas pas le propos de Kleist que de nous montrer un minet affolé par une mémère. Ressentie aujourd’hui comme à demi sérieuse dans son humour noir et ses excès d’horreur et de sentiments, l’oeuvre (qui dure 3 heures 30) sort dans la réalisation pudique de Jean Gillibert comme une belle tragédie qui renvoie dos à dos les Grecs, cons comme des balais et les Amazones en quête d’une impossible modification de la condition féminine. La guerre dans laquelle s’affrontent les sexes est implacable, impitoyable. L’union créée par l’Amour est celle d’êtres inconciliables, “étrangers”, ennemis. Avec beaucoup de délicatesse, Gillibert fait ressortir l’impossibilité de trembler complètement face à cette destinée humaine. Du coin de l’oeil -et c’est ce qu’il y a de plus réussi dans son spectacle- il nous signifie sans cesse qu’il vaut mieux sourire que pleurer.
Le messager des Grecs est ainsi très joliment campé par une parodie de jeune Dieu Académique incarnée admirablement avec drôlerie par Claude Aufaure. Bruno Sermone est plus vrai que nature en Achille “brute stupide”, têtu et obtu .Ce n’est pas le superbe Achille de la tradition. C’est Achille, beau si l’on veut, mais surtout la ramenant. Je suis un peu moins d’accord avec l’Ulysse de Jean Gillibert, qui me paraît un peu trop bien baraqué. Mais tout de même, il fait bien passer ce “sourire en coin” qui est si insupportable à Achille.
Grecs archi cons menant sous les murs de Troie une guerre dont Kleist souligne la dérisoire motivation, les hommes représentent pourtant l’éternel masculin avec vigueur et foi. Ces bonnes femmes leur paraissent complètement absurdes. Ils ne “comprennent” tout bonnement pas. Et le recours à l’explication que cette émancipation aussi insolite qu’intempestive ne peut être qu’un coup des dieux, prend alors toute sa saveur. Comme prend toute sa saveur le “c’était une erreur”, de la Reine re-surgissant à la raison après avoir déchiré et dévoré son “fiancé” dans un acte de rage riche de contenu psychanalytique. Tout au long de son exploration, Gillibert met l’accent sur l’antitragédie, mais en même temps il joue le jeu tragédie : tirades héroïques déclamées, groupes virils (surtout lorsqu’il s’agit des Amazones), se formant et se mouvant avec énergie, précision, rigueur. Déplacements amples sur un dispositif pas très beau, mais permettant de varier les plans avec noblesse. Gros plans émouvants, telle la scène d’amour d’Achille et de Penthesilée, qui est très belle et dure une demi-heure.
Après tout la tragédie n’est-elle pas puérile? (car quoi de plus puéril que le postulat de la Reine : “Je ne peux t’aimer que si je suis victorieuse. Puéril oui, mais pas seulement!). Mais le public a peur de rire. Peut-être Gillibert reste-t-il trop au niveau de la subtilité. Il indique mais ne va pas assez loin. Il semble trop jouer “la tragédie”. L’anti tragédie est trop timide. Ca ne vous surprendra pas.
Sauf Maria Casarès qui a fait refaire son costume et qui m’a semblé attifée comme la Célestine, toute la distribution est magnifiquement habillée et l’idée d’avoir peint en bleu les Amazones et en chocolat  les grecs n’est pas seulement belle esthétiquement. Elle aide le spectateur à toujours savoir quel camp cause. (et ce n’est pas toujours inutile).
Je n’ai pas toujours été d’accord avec certains phrasés gratuits et visiblement pas inventés par les acteurs, comme avec certaines psalmodies (pourquoi Gillibert veut-il toujours faire chanter Danièle Sabbagh?), comme avec un certain ton geignard par moments, de Maria Casarès.
Reste que cette PENTHESILEE est un grand beau spectacle suprêmement intelligent quoique pas tout à fait abouti, et tout compte fait, pas si inutile que ça!

AVIGNON 73

21-07 -     Les phantasmes d’Antoine Bourseiller sont très esthétiquement mis en scène dans ONIROCRI au Palais des Papes. Tout y passe, la guerre, l’exploitation de l’homme par l’homme, l’interrogation angoissée sur la vocation de la culture, ce qu’est le théâtre, Édith Piaf, la Pop Music, l’agression, la route meurtrière, les animaux du zoo de Dresde victimes de la folie meurtrière des hommes. Après m’avoir fortement agacé pendant un quart d’heure, le spectacle a fini par me prendre à son jeu, car il y règne une incontestable sincérité et il est bien certain que je ne suis pas plus content qu’Antoine du monde dans lequel nous vivons. Au surplus, d’un point de vue formel, cette représentation est clairement le fait d’un homme de métier ayant étendu son registre par la fréquentation des gens de musique, de danse et de variétés. Le mélange des genres pratiqué en osmoses ou en ruptures de ton, crée un type de spectacle original et relativement convainquant.
Reste que malheureusement ce saupoudrage de mélancolies rêvées n’est qu’un passage en revue superficiel. Rien absolument n’est approfondi et naturellement aucune esquisse de solution n’est proposée. Bourseiller ne se sent pas à l’aise, pas heureux dans son environnement. Et voilà. Il le dit en projetant son univers intime. Dommage qu’il ne soit pas plus riche.

27-07 -    J’ai eu grand plaisir à voir MISS MADONA, le dernier spectacle de Gérard Gélas. Il faut dire que le jeune animateur avignonais m’inspirait les plus vives inquiétudes. Je craignais que l’âge et l’expérience ne l’aient orienté vers un certain opportunisme, vers un certain arrivisme générateur de concessions à l’essentiel, c’est-à-dire à la foi révolutionnaire. Or la parabole du Pouvoir dispensateur de sommeil abrutissant au peuple telle que la montre Gélas, est dérangeante, gênante pour les nantis, à telle enseigne que les défenseurs du système n’hésitent pas pour contrer la subversion de l’entreprise, à prétendre qu’elle manque ... de contenu! Eh oui! On nous montre un Résident d’une République Royale qui fait tous les soirs à la télé son numéro de danse destiné à détourner le peuple de toute idée qui ne signifierait pas “l’ordre”, on nous montre la sujétion de l’artiste à l’argent et la nécessité où il est pour survivre de se vendre et de se prostituer, on nous montre comment il est contraint de se mettre au service de la cause soporifique, on nous montre comment au charme de l’endormeuse professionnelle dispensatrice de “conseils” officiels, est opposé un repoussoir, artiste encore, incarnant dans la hideur la révolte matée des hommes, on nous montre ceux-ci impuissants, perdus, marionnettes dans un monde où quelques-uns tirent les ficelles, flagormeurs au demeurant mais profiteurs...
Une voix off émouvante et sobre constate la fin des espérances de la jeunesse, ET IL N’Y A PAS DE CONTENU? Qui sont-ils, ceux qui accomplissent cette besogne d’étouffement? Serviteurs de quel ésotérisme de classe? De quel intellectualisme d’oppression?
Gélas, fils d’Avignon, qui s’est fait tout seul avec son équipe loin des courants de la mode, a tenu bon. Quoiqu’étonnant esthétiquement, et spécialement personnel, l’important de son spectacle est qu’il est politique. Mais Gélas a mûri depuis LA PAILLASSE AUX SEINS NUS. Depuis AURORA, sa contestation s’enveloppe, se généralise. Le poing n’est plus brandi directement. Le jeune manoeuvrier essaie de ne plus faire peur à l’ennemi au premier degré (mais il n’y parvient guère, voyez les réactions ci-dessus). À qui, à quoi raccrocher l’Art de Gélas? Les acteurs se meuvent  très lentement. Leurs gesticulations et leurs phrasés sont excessifs et l’on songe à une parodie d’expressionisme allemand. C’est un peu l’ANGE BLEU, MÉTROPOLIS au théâtre.
L’apport musical est très important et contribue à un envoûtement de type magique très puissant par moment, ce qui accentue encore la référence au cinéma des années 20 / 30.
Les personnages semblent surgis d’un univers cauchemardesque à la Frankestein, avec pour ceux du cirque, une nuance fellinienne.
Tout est de toute manière précis, voulu, vigoureux, impeccable. C’est maintenant à part entière du travail professionnel. Et par moments, surtout vers le début du spectacle, Gélas a découvert un sens que je ne lui avais pas tellement décerné jusqu’ici, celui du comique. Son conseil des Ministres est un peu du cabaret, encore qu’il soit à mes yeux un remarquable raccourci transposé de la farce qu’on nous joue chaque mercredi, mais il est drôle. J’y ai particulièrement apprécié la trouvaille du “Ministre de l’opposition”.
Dommage que le rythme tombe parfois un peu. Des séquences s’appesantissent et il arrive que l’on décroche un peu. Mais n’est-ce pas le brin d’imperfection qui est nécessaire pour que soit humain un spectacle presque parfait? MISS MADONA doit trouver ses publics malgré les censeurs en place qui chercheront à faire écran. Comment y parviendra-t-il sorti d’Avignon? Là est la question.

28-07 -    À THÉÂTRE OUVERT, Raffaëli propose FILS CARLOS DECEDE, théâtralisation d’un fait divers avec des moyens un peu bateaux, mais efficaces. En fait, cette “lecture” est presque un montage, avec gros apport musical, meubles, accessoires et localisation des actions. La semaine dernière, j’avais vu au même THÉÂTRE OUVERT la pièce de Pommeret montée par Vitez : M = m et je ne voyais pas de différence au niveau des moyens employés et de la finition avec l’antérieur FFK qui s’appelait vraie représentation. Ici, disons que seuls manquent les costumes, et ce qu’on est convenu d’appeler l’art du metteur en scène. Ce dernier est ici réduit (si j’ose dire), à l’essentiel, c’est-à-dire à la direction d’acteurs et à la trouvaille des grandes respirations de l’oeuvre. Il est contraint à servir l’auteur, et on peut se demander si la formule ne mériterait pas de déborder d’Avignon et d’être généralisée. D’autant plus que dans un cas comme FILS CARLOS DECEDE, je ne vois pas ce que de vrais décors et des costumes ajouteraient à l’impact d’un texte qui soulève et remue de vrais problèmes actuels qui n’ont besoin ni d’être noyés ni d’être soulignés dans un environnement. (Paradoxalement, Raffaëlli apporte ici comme une démonstration de l’inutilité du décorateur!). Il y a deux ans, LE CAMP DU DRAP D’OR de Rezvani avait atteint toute sa signifiance dans cette formule et d’aucuns craignaient que ce ne soit moins bien dans une représentation fastueuse. Au fond, Attoun rejoint un peu ma thèse du rejet du théâtre pauvre au profit du théâtre misérable. Son action trouve me semble-t-il, son équilibre. Il faudrait maintenant que son objectif déborde la simple finalité de France Culture. On devrait pouvoir exploiter dans une salle régulière à Paris le Théâtre ouvert.
Revenons à FILS CARLOS DECEDE. C’est une démarche généreuse pour dénoncer le sort des travailleurs portugais en France, le rôle de la police, et surtout l’isolement paumé dans lequel se trouvent chez nous ces gens illettrés et ignorants de notre langue. On aurait presqu’envie de dire comme Lerminier qu’”on sait tout ça”, que c’est “traité en clichés”, que ça “manque de transposition”. De fait, c’est presque du théâtre journal et ça ne fait que redire ce qu’on lit tous les jours dans la presse de gauche. Mais le dira-t-on jamais assez? À noter qu’entre Gélas et Raphaëli, je ne trouve pas jusqu’ici ce festival si dépolitisé que ça. Il est vrai qu’en Avignon, nous sommes entre gens de bonnes compagnie libérale.

REMARQUE     A POSTERIORI

Je tiens à préciser que le mot “libéral” n’avait pas le même sens en 1973 qu’aujourd’hui. Il se référait à une certaine liberté de penser et non à une démarche économique visant à offrir à ceux qui sont devenus les maîtres (provisoires, espérons le) du monde le pouvoir d’asservir leurs serviteurs et de priver de moyens de survie les gens à leurs yeux inutiles.

29-07 -    Je n’aurais bien sûr jamais été voir LA VIE DE JEAN-BAPTISTE POQUELIN dit MOLIÈRE par le Théâtre de la Salamandre, si je n’avais été alerté par un bouche à oreille quasi unanime.
De fait, la rumeur était justifiée et ce survol en 16 séquences est drôle, cocasse, inventif, gentiment démystificateur de quelques idées reçues (Molière n’est pas mort pauvre par exemple!), bien joué avec esprit et exactitude en forme de revue vivante, avec appui irrévérencieux de musiques. Gildas Bourdet est un disciple des brechtiens authentiques : il a replacé Molière dans son époque et dans sa classe sociale, insisté sur l’aspect tyran exigeant, tout puissant, et préférant sa louange en tant que guerrier qu’en tant que défenseur des arts de Louis XIV, montré le Molière courtisan, brutal avec ses inférieurs, arriviste, choisi comme environnement un cyclo blanc etc... Dans le programme, je lis d’ailleurs que “tous les membres du collectif de création se réfèrent au matérialisme dialectique comme GARDE FOU de leur travail”. C’est sûr, mais imaginez un peu une compagnie Fabbri des premiers âges avec cette référence politique : ça vous donnera la “Salamandre”  de cette vie de Molière qui rappelle en mieux politisé LA FAMILLE ARLEQUIN.

29-07 -    Le pauvre Dominique Houdart montre un SAVANT MONSIEUR WU à Villeneuve-les-Avignons dans un très beau cloître, mais qui l’étrique, et dans une incroyable atmosphère de tristesse. Je ne parle pas du spectacle, mais de l’ambiance dans laquelle il baigne : il n’ y a QUE le spectacle. L’exposition de marionnettes de TONE (Belgique) est terne. Les éclairages pour le public sont lugubres. Aucune musique ne vous accueille, ne vous aide à attendre. Un long entr’acte, justifié par l’épuisement du maniement des marionnettes, n’est aidé par aucune animation, par aucune buvette.
Houdart fait son TRAVAIL. C’est tout. Il est sérieux comme un pape, pas drôle mais consciencieux, à un niveau de recherche extrêmement intéressant mais qui ne décolle pas (ici, je parle du spectacle). Je pense que ses longues marionnettes filiformes de quatre mètres de haut, faites de métal et de papier d’argent blanc, manipulées à vue par des acteurs qui jouent en même temps qu’ils font jouer les personnages qu’ils tiennent en mains souvent à plusieurs passionneront  les spécialistes. Car tout ici est original, inventé sans référence  Les “corps” sont réduits à des tiges essentielles, les visages à des yeux et à des bouches signifiants. La démystification est permanente et la distanciation du spectateur est téléguidée à la puissance 100 puisqu’on voit toujours par quelle mécanique chaque geste est obtenu. (Au prix parfois d’efforts qui semblent bien laborieux hélas!). Sans doute des publics spécialisés seront-ils séduits et je présume qu’il y aura des études consacrées à cette recherche. Mais ce n’est pas satisfaisant au niveau de l’aboutissement. Ce n’est pas un spectacle recevable en tant que tel par des non-initiés. Pourtant le texte est excellent, et même parfois drôle, la pièce est  riche d’un contenu intéressant puisqu’elle stigmatise la condition du savant réduit à n’être qu’un pique-assiette dans une société hiérarchisée. On a envie de dire que tout est très bien. Mais il manque l’étincelle. Dommage. À revoir quand même lorsque les manipulateurs mieux habitués seront plus à l’aise, et dans un cadre plus vaste.

30-07 -    Pour sa première mise en scène, le jeune Stéphane Lissner se tape le seul bide au point de vue affluence d’Avignon, et je pense que cet échec mettra du plomb dans sa cervelle qui eût risqué peut-être de s’enfler un peu trop en cas de succès. Il faut dire qu’il a joué la difficulté en choisissant la pièce de Hugo Clauss : VENDREDI SOIR, dont la forme “réaliste” va à contre-courant total de la mode. Quand je dis “réaliste”, c’est trop faible : tout est vrai dans la petite maison de cet ouvrier de Courtrai qui a été en prison pour avoir couché avec sa fille de 15 ans et dont la femme pendant ce temps s’est mise avec un voisin vendeur de TV. Pourtant la peinture est moins celle de trois caractères que celle d’un milieu social dans une région bien définie de la Belgique. On peut reprocher à Lissner d’avoir trop gommé l’aspect profondément situé à Courtrai de l’oeuvre. Il se défend en disant qu’il ne voulait pas faire de folklore qui eût conféré à la pièce son universalité. En fait, Lissner a manqué d’un dramaturge et il manque à son spectacle l’ancrage du drame montré à sa réalité historique. Il eût fallu d’autre part dépasser le style suranné de l’écriture en allant beaucoup plus loin qu’il ne le fait dans la démesure. Tout reste beaucoup trop “tranche de bifteck saignant” et c’est dommage car déjà, tel que c’est joué en “Bouleversant d’humanité”, cela atteint à des sommets de comique qui n’effacent pas l’intérêt qu’on porte à une anecdote exotique (et se passant néanmoins si près de nous).
Lissner a pêché par timidité d’une part, et par insuffisance de documentation d’autre part. Mais son montage est prometteur. Il est exact. L’utilisation du lieu est remarquable. Et il y a des trouvailles intelligentes. Surtout, sa distribution est extraordinaire avec Jean-Paul Muel, Marie Pillet et Jean Paul Farré. À elle seule, elle confère l’indication de ce qu’ont été ses intentions. Allons! Lissner n’est pas vieux. Il apprendra. Peut-être devrait-il aller à l’école un an ou deux. Il est encore trop autodidacte et la classe sociale dans laquelle il a grandi lui colle aux pieds. Mais il a de la bonne volonté.

COMMENTAIRE A POSTERIORI

En vérité ce n’est pas comme metteur en scène que Stéphane Lissner a fait carrière. Lié quelque part à la droite politique, ce qui lui a donné une grande liberté d’action,il deviendra  bientôt  un agitateur raisonnable à qui beaucoup de choses seront permises. En fin de carrière  son irrésistible ascension l’amènera, après avoir remis en selle le théâtre moribond du Chatelet sous le titre  “théâtre de la musique”avec des subventions municipales fabuleuses, à devenir le directeur du prestigieux festival d’Aix en Provence et en 2005 celui des Wiener Festwochen. En 2007 il est directeur de la SCALA DE MILAN. Belle carrière en vérité 

31-07 -    Avec EN REVENANT DE L’EXPO de J.-C. Grumberg, Jean-Pierre Vincent ramène le Théâtre Ouvert d’Attoun à des dimensions plus originelles, puisqu’ici les acteurs tiennent les brochures en mains. Il s’agit d’un vraie lecture sans travail “en demi profondeur”, avec juste une mise en place succincte privilégiant des lieux. Il s’agit de l’évolution d’une famille de comiques troupiers à travers les événements qui vont de 1900 à 1914. Certes, les circonstances politiques ne sont pas exactement les mêmes que de nos jours. Reste qu’on frémit en comparant ce que disait la gauche en 1908 et ce qu’elle dit aujourd’hui et que le démontage du processus qui a amené le peuple français quasi unanime à vouloir bouffer du boche en 1914 en reniant les rêves de l’Internationale, à de quoi faire frémir. Ce “spectacle” a d’ailleurs pour principale mérite de poser la question de la fonction du théâtre : s’il s’agit d’un simple exposé historique, il ne m’intéresse qu’à titre accessoire parce qu’il est drôle, bien fait et instructif. S’il est destiné à m’alerter sur la similitude des faits en condamnant l’immobilisme de la gauche depuis 65 ans, en faisant éclater avec quel bonheur le Capitalisme s’est défendu pendant tout ce temps-là, s’il est un appel à ma lucidité face au bourrage de crâne quotidien dont il me fait prendre (encore) un peu mieux conscience, alors je me demande : nous bornerons-nous à CONSOMMER  DE LA CONSTATATION? Et sinon, QU’EST-CE QU’ON FAIT , MAINTENANT, AYANT COMPRIS CE QU’IL NE FAUT PAS FAIRE?

Le problème, c’est qu’il n’y avait que les “initiés” à se poser la question

01-08 -    Je ne vois pas bien ce qui a incité le jeune Bruno Boeglin à montrer DRACULA. Mais ne parlons pas de cette “austère” soirée. L’animateur dit qu’il va “repenser” son montage. Espérons que ça le rendra plus signifiant, plus ramassé et donc moins chiant, plus ou moins fantastique mais l’un ou l’autre, plus professionnel, moins inutile.

COMMENTAIRE A POSTERIORI

Dans mes souvenirs, je confonds souvent les deux Bruno, le Boeglin et le Bayen. Je n’ai jamais compris comment ils ont pu faire carrière, car tout ce qu’ils faisaient était toujours raté. Du moins selon moi. Vous le verrez au fil des compte-rendus qui vont s’échelonner année après année ... jusqu’à ce que je choisisse de ne plus aller m’emmerder à leurs spectacles. Dommage pour Bruno Boeglin, car j’aimais bien son père, Jean Marie, l’ex militant FLN Algérien, et sa façon de jeter sur le monde un regard désabusé plein d’humour.

01-08 -    HISTOIRE DE SORTIR par le Théâtre d’Apremont nous fait consommer de l’information sur la vie concentrationnaire dans une prison “moderne” pour jeunes délinquants.
    À dire le vrai, cet exposé écrit et mis en scène par Nicolas Peskine, “qui y a passé un certain temps”, ce qui confère à sa protestation la valeur de la première main, ne nous apprend pas grand chose que nous ne sachions déjà. De plus, il ne résiste pas au plaisir de “faire de l’art”, et on ne peut s’empêcher par moments de penser que ses détenus causent rudement bien. Ce style “poëtique”, m’a agacé parce qu’il sonnait faux. L’aspect “troublé” introduit par la sensuelle jeune dentiste qui semble avoir envie de se faire trousser par ses “clients”, est peut-être le fruit d’une expérience de l’auteur, mais ce ne saurait dans ce cas être qu’ un événement exceptionnel. Quelques généralisations “philosophiques” du genre “Nous sommes tous des assassins”, ou “L’information n’est pas honnête”, noient l’essentiel et pour ceux qui, comme moi, ont vu en son temps l’exemplaire THE BRIG, il apparaît que ce spectacle bien trop spectaculaire est un brin complaisant, en tout cas maladroit, guère percutant. Je doute qu’il soit utile du fait de ces défauts. Et cela ajoute-t-il quelque chose au plaidoyer que d’avoir fait ressortir longuement le racisme qui existe entre détenus? Au niveau de la mise en scène, le réalisateur a fait ce qu’il a pu avec des moyens pauvres et des comédiens inexpérimentés. Mais pourquoi mime-t-on un ballon invisible alors que les pommes de terre qu’on épluche sont de vraies pommes de terre? L’ensemble ne manque pourtant pas de tenue. Je me suis un peu ennuyé.

02-08 -    Il paraît que le Maire de la ville de Valence supprime à Alain Rais la moitié de sa subvention parce qu’il voudrait que les “spectacles de la vallée du Rhône” portent le nom de leur ville d’attache.
Alain Rais gueule comme un âne qu’il ne doit pas accorder à une seule cité les bienfaits de son action artistique et il publie des manifestes selon lesquels l’exigence de Mr Ribadeau Dumas s’inscrit dans le cadre de la campagne instaurée par Monsieur Druon contre la liberté d’expression. MOI, étant en train d’assister à la représentation de L’AUTRE VENISE, je me prends à rêver qu’Alain Rais manque vraiment de reconnaissance. Car quand on a aussi peu de talent, on devrait baiser les pieds de ceux qui tiennent à vous au point de vous châtier! Qu’ils soient de Valence ou de la Vallée du Rhône, les spectacles d’Alain Rais n’ont (du moins au travers de ce Ruzzante) AUCUN INTÉRÊT, AUCUNE UTILITÉ. Et on n’a pas le droit d’emmerder à grands frais les populations citadines et campagnardes.
Je veux bien qu’à la différence de Mollien et (moins) de Lauberty (qui l’un et l’autre se sont attachés ces temps-ci au personnage de Ruzzante), Rais ait eu le soucis de ne pas faire rire avec les aventures signifiantes de l’auteur padouan. Mais ce n’est pas cela. Je crois bien qu’il aimerait qu’on se marre. Sans quoi, pourquoi ces grimaces, ces contorsions, ces “effets” téléguidés, ces allusions?
Je crois bien qu’il aimerait aussi qu’on soit saisi d’horreur et de dégoût aux visions de cette Venise du peuple et des coulisses où les mangeurs de puces trompent la faim en attendant la moisson, mais la “truculence” de ces scènes n’atteint pas son but, CAR RIEN NE PASSE parce que tout est FAUX. Amateur sans imagination à la tête d’une troupe d’amateurs sans imagination, Rais et son équipe desservent le THÉÂTRE. Puisse le Maire de Valence leur supprimer tout  pognon, le Conseil Général et l’État en faire autant. Il y a des troupes qui font la queue pour entrer dans le cercle des privilégiés

03-08 -    LE CHÂTEAU DANS LES CHAMPS de Bernard Chartreux présenté par Robert Gironès au cloître des Carmes in Festival, est une fable exemplaire montrant avec tonicité et santé comment le peuple a pris le pouvoir dans un royaume imaginaire à la limite du conte de fée, et au régime originel très féodalement fasciste. On songe souvent à DU MILLET POUR LA HUITIÈME ARMÉE, et on sort ravi parce qu’après 3 heures d’un spectacle joyeux et gaillard, la révolution triomphe inévitablement, les bons convainquent (presque) tous les méchants après une guerre d’opérette où la ruse et la bonne foi l’emportent sur la force bornée et la morgue méprisante. La décadence de la société noble est constamment illustrée face à la vérité du bon sens paysan. J’estime que Gironès a très bien monté ce conte pour grandes personnes d’où il ressort que tout espoir n’est pas perdu et contrairement à pas mal de moroses, je n’ai rien trouvé de gratuit dans sa réalisation, y compris l’érotisme quasi porno des gens de la classe dirigeante, qui éclaire à quel point cette sexmanie est significative de la décadence d’un système. (Dénonciation complètement originale à ma connaissance dans l’Art occidental, qui se gausse généralement, sans bien l’analyser, du “puritanisme” des pays de l’Est où pourtant la libération de la femme est bien plus avancée que dans nos régions).
L’analyse est d’ailleurs dans l’ensemble complètement juste et même “orthodoxe”, y compris la peinture du paysan parvenu traître à ses frères et qui, l’heure de “l’Albanie” venue, sera le seul à choisir l’exil parce qu’ayant tâté du luxe et du stupre, il ne saura plus s’en passer.
Les serviteurs de notre régime pompidolien font la grisemine devant ce bain de Jouvence et on peut très bien expliquer pourquoi : ici, non seulement la victoire du peuple apparaît comme la seule issue morale possible tant les traits des oppresseurs sont grossis au point qu’ils soient indéfendables, mais encore l’exposé est mené en termes clairs, populaires et modernes, en un langage aimable et actuel. L’oeuvre n’est pas à ranger dans l’armoire des musées de la Révolution, mais dans la vitrine de ceux qui s’interrogent, en regardant vers l’avenir, sans bien comprendre les “philosophies” qui réservent cette “révolution” à une élite d’initiés.
Soudain le but à atteindre est là, proche, d’apparence facile à appréhender (et de fait, il le serait sans les noyeurs de poisson marxistes complices objectifs des oppresseurs trop contents de les voir disserter en des termes que le peuple ne peut percevoir). Il y a donc DANGER et il importe donc de contester le spectacle sur les plans annexes pour qu’ayant surgi par hasard, il sombre dans l’oubli AVANT que le public qu’il pourrait concerner ait le temps d’être atteint. Moi, je dis que ce CHÂTEAU DANS LES CHAMPS malgré quelques défauts mineurs est à soutenir à fond. Mais que pourra mon avis?

04-08 -    Soirée décevante où j’aurais pu, pour mon dernier jour, voir QUICHOTTE au Palais des Papes, et où j’ai choisi le Théâtre Ouvert avec une pièce de Philippe Madral montée par Philippe Adrien : “Qui est-ce qui frappe ici si tôt?” La personne en question est un Portugais qui veut tuer un Dimanche son patron et la famille dudit.
L’inaudibilité du texte (du fait principalement de François Perrot), jointe à l’insipidité de la forme boulevardière de l’ouvrage écrit en suspense “éloigné”, m’ont fait quitter discrètement les pénitents blancs vers 22h15. Comme Jean-Loup Philippe jouait MARILYN à 22h30 à l’hôtel Sorbier, je me suis dit que cela lui ferait plaisir que je vienne. Laurence Imbert incarne la grande Monroë ressuscitée avec quelque crédibilité, mais l’anecdote est mincette, le style “riche” agaçant, et la régie était déplorable.
Comme Thérèse, qui était avec moi, avait envie de voir Jean-Loup Philippe tout nu, nous sommes restés pour NU ET BLEU dont j’ai déjà rendu compte, qui m’a semblé toujours aussi impénétrable, mais fortement raccourci.
Je quitte Avignon satisfait parce que j’ai le sentiment du devoir accompli et que je suis content maintenant d’en partir. Si je résume brièvement mon sentiment, il est le suivant : le “politique” n’est pas mort pour de très nombreux “producteurs” de spectacles, auteurs comme réalisateurs. La “demande” du public désireux de consommer de l’espoir est évidente. Mais les valets de Druon jettent le masque et feront écran à toute promotion d’oeuvre révolutionnaire populaire. (On appelle cela du “théâtre naïf” et on met en avant pour écarter ces spectacles des circuits les moindres failles de réalisations). On sait maintenant où sont les amis et les autres. Ces derniers ne se camouflent plus. VIVE LA CLARTÉ!

SAISON 1973 / 74

12-09 -    Rentrée Parisienne. Hier, c’était un Claudel chez Silvia Monfort en présence de Druon, mais je n’étais pas convié.
 Aujourd’hui, c’est la réouverture du mécanique avec le “Château dans les champs”. Le spectacle garde toutes ses vertus d’Avignon, mais il est un peu étriqué sur ce petit plateau. On sent, à voir de si près les interprètes, que Girones a conçu sa mise en scène pour le plein air et l’espace. Tout sort donc un peu trop gros, un peu trop large. Mais ça passe quand même très bien. Il y a de la prouesse dans cette adaptation.

Pour mémoire, rappelons que Druon a été ce célèbre ministre de la culture qui s’est illustré par une sortie célèbre contre « ceux qui tendent la sébille d’une main en cachant le cocktail molotov dans l’autre »

18-09 -    Le spectacle du “Collectif d’Action et de Diffusion Culturelles Arabe en France”, (plus spécialement tunisien) groupant des étudiants et des travailleurs émigrés, intitulé LES DEUX DERNIÈRES JOURNÉES DE LA VIE ÉDIFIANTE ET PÉNIBLE DE KACEM HAZEZ, CITOYEN ET CHÔMEUR PATENTE, QUI MEURT D’AVOIR TROUVÉ UN TRAVAIL est brechtiennement décontracté, d’un contenu sans surprise, mais d’une incontestable qualité. Je pense que pour ceux qui comprennent l’Arabe, il est parfaitement populaire et sans doute riche d’impact. Dommage que par sa forme il soit si conventionnel dans la ligne de nos périphériques, fait de “séquences exemplaires désaliénantes”, volontairement dépassionnalisé, en un mot : DISTANCIÉ. On riait autour de moi, parfois. Je crois qu’il y avait des “effets” (de boulevard?). C’est un peu amateur mais sympathique, probablement UTILE, un peu long pour quelqu’un qui ne comprend pas la langue. Très appuyé dans les mimiques et attitudes. L’opposition entre les classes à l’intérieur de la société arabe est impitoyablement dénoncée. Pas tendre pour nos frères. Bref, intéressant.

19-09 -    Que l’homme réactionnaire Paul Claudel ait eu l’idée, vers les années 1934 ballottées entre l’annonce du Front Populaire et la montée du fascisme, d’écrire cette “Conversation dans le Loir et Cher” où trois hommes et une femme expriment sentencieusement des “idées” sous le prétexte d’une panne d’auto en pleine nature, cela se conçoit. Qu’il ait trouvé un éditeur pour imprimer ces “réflexions” mal dialoguées, aucunement dramatisées, accolées les unes aux autres sans construction, exprimées dans un style lourd et guère poëtique, cela s’imagine, surtout si l’éditeur en question avait le souci de publier les oeuvres complètes, super complètes et archi complètes parce que ça se vendait, d’un auteur réputé grand par ailleurs. Mais qu’il se soit trouvé un metteur en scène (Guy Lauzin) et un théâtre d’accueil, pour “donner vie” (si j’ose dire!) à ces échanges de vue ennuyeux, qu’on fasse ressortir dans le programme leur “brûlante actualité” alors qu’ils illustrent surtout l’aspect figé, et pour ainsi dire déjà mort en 1934 d’une société qui n’en finit pas à coup d’arguments toujours les mêmes de se prolonger au détriment des hommes, que Silvia Monfort actrice ne sorte de l’ennui profond qu’elle semble éprouver à jouer que pour nous décocher avec flamme une phrase visant à ridiculiser la “Révolution”, voilà qui rend un singulier son politique en cette fin de 1973. Le Carré Thorigny jouit d’une grande considération rue de Valois et Druon soi-même a honoré la Première de sa présence. Voilà donc la culture de droite qu’ON nous souhaite. Je me suis mortellement ennuyé, sauf aux moments où Gabriel Jabbour prenait la parole. Est-ce que c’est parce que par sa voix s’exprimait “l’anarchiste” (Ô combien civil! Ô combien poli! Ô combien modéré!)? Ou plutôt parce que dès que cet acteur ouvre la bouche, un degré d’humour se met à souffler? Toujours est-il que je lui ai dû les seuls moments passables de cette mortellement morne soirée. Il m’a même arraché quelques rires. Merci Jabbour.

20-09 -    La tarte à la crème, la tarte aux myrtilles, la tarte aux framboises, la poudre aux yeux, le bonnet blanc le blanc bonnet, tel m’apparaît le spectacle de Richard Foreman qui d’entrée de jeu donne le ton au Festival d’Automne en montrant des vessies qui ont l’air de lanternes : “Une semaine sous l’influence de... ou Thérapie classique” par le “Ontological - Hysteric Theatre” de New York. Bravo aux pourfendeurs de la cultures pompidolienne car ils n’auraient pas pu trouver plus ésotérique, plus inaccessible aux intelligences moyennes, plus “mystérieux” pour les snobs de bonne volonté, plus isolé dans l’insolite, plus enfermé dans l’introspection putative, plus élitaire et plus antipopulaire que ce spectacle consacré - si j’ai un peu compris quelque chose - aux problèmes d’un homme qui n’arrive pas à trouver un costume à sa taille. Suivez mon regard, ce costume est un symbole... MAIS DE QUOI AU JUSTE? Il y a un train qui va tout submerger, un avion miniature qui vient de temps en temps, une contrebasse qui joue deux notes inlassablement, des bruits stridents, des voix sonorisées qui causent, des gens sur la scène qui restent immobiles 13 secondes (j’ai compté) puis bougent avec une gratuité qui laisse loin derrière elle celle d’Antoine Bourseiller. Bref, on ne s’ennuie pas tant on est “alerté”, tant on a envie de détecter quelque chose dans ce fouilli impénétrable! Mais c’est du temps perdu : il vaudrait mieux dormir en attendant que les “agents” du style Koslweiss fassent faillite.
Alors, leur “besogne” démystifiée, on pourrait enfin REvoir à Paris des troupes américaines signifiantes.
Mais notre Pouvoir fait bonne garde. Il ACHÈTE Foreman et il OUBLIE Vaccaro, Schumann, Chaïkin, Schechner... QUI? Encore, que nous ne connaissons pas grâce à l’écran de l’O.A.I.? Oui, le spectacle de Foreman donne le ton au Festival d’Automne. Bisson , Lavelli, Arias, y sont en mauvaise compagnie. Alerte pour eux!
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Lundi 9 avril 2007
UNE DÉCOUVERTE À BRUXELLES

21-09 -     Nonobstant l’extrême ambiguïté du propos qui renvoie dos à dos chrétiens et athées dans un même état de suspicion réservée, le MISTERO BUFFO de Dario Fo, monté par Arturo Corso pour la NOUVELLE SCÈNE INTERNATIONALE est un remarquable spectacle. Partant d’une “conférence spectacle” au cours de laquelle l’auteur “exécute 4 ou 5 monologues” transposant des récits de tradition populaire (nécessairement chrétiens d’inspiration, puisqu’il est italien) en pamphlets contestataires, voire révolutionnaires, le réalisateur va au bout de l’intention, rajoute et recompose des chants, et crée un édifice qui, s’il ne fait pas l’unanimité au niveau des idées, force l’admiration à celui du théâtre. Jamais, je crois je n’ai vu tant d’imagination déployée. Jamais, je crois je n’ai vu aboutir de façon convaincante tant de gestes et de tableaux avec si peu de moyens : une quinzaine de bâtons, un drap de lit blanc, trois tables et une douzaine de chaises, il n’en faut pas plus à cette équipe pour refaçonner le monde de la façon la plus convaincante qui soit. Il est vrai que la troupe sait tout faire : jouer la comédie (pas mal), s’exprimer corporellement avec habileté et exactitude (bien), chanter de façon bouleversante (admirablement). La beauté des tableaux obtenus fait songer à Chéreau. La rigueur de l’exécution, pourtant aisée d’apparence et libre, confond, comme remue cette musique venue du fond des coeurs prolétariens. On est irrité parfois, mais constamment tenu en éveil, même en haleine, par ce rythme, ce nourrissement permanent, cette perfection.
Comme le titre l’annonce, il s’agit d’un mystère”, c’est-à-dire d’une vie du Christ, mais cet évangile est “bouffe”. C’est-à-dire à proprement parler qu’il se rebouffe soi-même après s’être dégluti. Un Évangile en somme Anthropophage. Un Évangile “détourné”. Les personnages disent ce que leur a fait dire l’histoire sainte, et puis ils déraillent, se révoltent, se gauchisent, crient la révolte actuelle face à la religion décadente, pervertie, aliénante, hurlent et chantent la Révolution, l’Espérance de l’Homme en l’Homme, engueulent et stigmatisent le Dieu imposteur et mystificateur. Hélas, ils en parlent trop et parfois se laissent prendre au jeu des imageries d’Épinal. Le voilà repris en compte une fois de plus, ce bougre de Christ! Une fois de plus, il est au centre de la contestation, et c’est tout ce que demandent, par ces temps de consciences troublées, les Docteurs ès sciences éternelles! Nous nageons dans le sacrilège (ne serait-ce pas seulement de “l’irrespect” de bon ton?), dans la recherche “entre chrétiens” d’une nouvelle voie qui puisse faire le poids en face du marxisme qu’on a pris au sérieux trop tard au Vatican et dans ses provinces! Ce n’est peut-être pas TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN, mais c’est CHRÉTIEN ROUGE! Arturo Corso s’en défend. Pour lui, Dario Fo ne parle du christiannisme que pour le jeter aux orties. Pour lui, la Passion de NCUC n’est qu’un moyen de parler de l’actuelle revendication du Peuple. Pour lui, ces événements “historiques” sont un véhicule comme un autre de subversion. Monique Bertin abonde parce que la pièce ne parle ni de la “Rédemption” ni de la “Résurrection”. Reste que MOI, par moments, j’ai été gêné par un côté DON CAMILLO. Parce qu’ici on ne fait pas comme en Albanie DISPARAÎTRE la Religion, seule solution pour que les hommes l’oublient et se reforgent seuls une nouvelle promotion. La Bible demeure ici le support de la Révolution. Dire le contraire de ses enseignements, c’est ENCORE considérer ces enseignements comme DISCUTABLES, c’est-à-dire valables.
Quoi qu’il en soit le spectacle est formidable. Et il m’éclaire enfin sur les raisons du succès de Dario Fo.

28-09 -    J’ai revu MAÎTRE ET SERVITEUR à Arras, et je dois dire que j’ai trouvé le spectacle de Prévand bien vieilli. D’abord parce que c’est avant tout un divertissement “culturel”. Le survol en forme de puzzle d’un certain nombre de scènes du répertoire en un rébus semé de chausses trappes (une phrase de Voltaire au milieu de EN ATTENDANT GODOT / un passage de l’ Ecclésiaste déguisé en morceau théâtral, / Biron et Dancourt mélangés à des passages “rares” de Sheakspeare / la scène du sac de Scapin traitée brechtiennement etc...).
Tout cela ressemble à un jeu intellectuel pour adhérents de la MAISON DES LETTRES. Ce n’est pas populaire du tout et c’est même anti-populaire dans la mesure où c’est écrasant de connaissances étalées devant l’ignorant. Je veux bien que cela ait présenté de l’intérêt au niveau de l’animation scolaire, mais ce n’est pas un spectacle à commercialiser. Je regrette de le dire, mais je serai contre l’idée de l’envoyer en pâture aux nègres d’Afrique. J’aurais l’impression d’y faire du néo-colonialisme paternaliste. Certes, le rapport MAÎTRE / ESCLAVE (et son inversion finale), a un contenu - encore qu’il soit un brin téléguidé et quasi cousu de cordes à puits-, mais il est enfermé dans le cocon des initiés et cela me gêne.
Ce qui m’a paru vieilli aussi, c’est l’agression dont le public est l’objet. Cela allait bien à Arras, mais je crois bien qu’à Paris ce type de rapport scène / salle a vécu. On veut maintenant de l’amitié, de la gentillesse, des mains ouvertes et tendres. On n’en à rien à foutre de se faire engueuler par des ringards qu’on paye. Et on n’a pas à accepter à se faire donner des ordres. Popaul l’a d’ailleurs expérimenté à ses dépends. Il n’a guère réussi à se faire obéir. Il est vrai qu’il n’était pas au mieux de sa forme. Il forçait et se forçait et cela se voyait, et il avait l’air pédé. Jean-François Prévand avait au pied levé repris le rôle de serviteur. Il y était un peu frais en ce qui regarde la mémoire, mais très juste par rapport aux intentions du metteur en scène.

05-10 -    Jean-Pierre Vincent a repris sa NOCE CHEZ LES PETITS BOURGEOIS au Cyrano. Il est vraiment dommage que l’opération n’ait pu être complétée par la juxtaposition avec le spectacle du PAO E CIRCO. La réalisation de J.-P. Vincent est en effet parfaite, d’une très grande classe, drôle quoique brechtienne, absolument satisfaisante pour tout le monde. Elle fera l’unanimité. MAIS JUSTEMENT, c’est ce qui me gêne. Elle n’est pas dérangeante parce que personne ici ne s’identifiera à ces petits bourgeois surgis de l’histoire, prodigieusement “situés” dans l’espace et dans le temps, et surtout propres. Du PAO E CIRCO tout le monde ne sortait pas ravi, comme c’était le cas hier soir au Cyrano.
C’est que la version brésilienne, quoique folklorisée, était fabuleusement contemporaine! Celle-ci fait ressurgir un univers montré comme MORT. Vive donc, par ricochet, notre Société, la “nouvelle société” : oui, réellement c’est dommage. Il eût été passionnant de voir dans la foulée, le traitement imposé à un texte par un grand metteur en scène français dans le vent et carriériste, et celui imprimé par une troupe se servant du même texte comme d’un matériau d’authentique combat.

03-10 -    Nous sommes assis sur les bancs du PALACE et en face de nous sur la scène, il y a le PALACE inversé, tel que nous le verrions dans un miroir géant. Et dans ce miroir se reflète toute la DÉCADENCE de notre société. Nous ne nous voyons pas nous-même, mais transposés en terre de revue de music-hall. C’est LUXE d’Alfredo Rodriguez Arias, admirable satire d’une exemplaire lucidité et d’une étonnante férocité. Dans cet univers où l’argent coule à flots, s’étale insolemment, triomphe dans le mauvais goût du clinquant, tout est figé, mort, factice. Les sourires sont des rictus. La musique est une fontaine sirupeuse. C’est tout notre “système” que “critique” Arias AVEC les moyens du système. La démarche est la même que pour COMÉDIE POLICIÈRE mais avec beaucoup plus d’évidence. Certains spectateurs reçoivent cela comme une gifle magistrale. Aussi n’aiment-ils pas tous.Il n’est pas “agréable” d’être aussi clairement invité à considérer la poutre qui est dans son propre oeil. Il y a heureusement pour eux, quelques faiblesses dans le spectacle et notamment le texte qui m’a paru un brin simplet. De toute manière on ne le comprends guère et les ânonements de Zobeïda Jaua sont difficilement perceptibles à une oreille française.
Il y a aussi par moments des longueurs. C’est dommage car réellement, il arrive que l’on s’ennuie un peu. Mais aucun spectacle n’est, ne peut être, ne doit être parfait. Tel qu’il est, LUXE est remarquable et les vingt dernières minutes sont fabuleuses.
Allons ! L’argent de la cour a été bien employé!

LA Belgique À LA MODE

13-10 -    Je pense que si Mickery a sommé la moitié de l’Europe de venir voir le CAMERA OBSCURA en des termes si convaincants que je me suis rendu à GAND tout express pour assister à une représentation de ORACLES, c’est parce qu’il doit avoir avec cette troupe U.S. des attaches d’agent commercial ou de sentiments. Remarquez bien que si votre Oedipe vous travaille, vous prendrez plaisir à ce jeu extrêmement intelligent autour du mythe célèbre.
Antigone y provoque son papa en des gestes qui prouvent que si ledit était coupable d’avoir couché avec sa mère, ça n’empêchait pas la fille de désirer se faire baiser par son père. Laïos n’y est point mort et vient semer une sacrée merde en réclamant sa Jocaste. C’est lui qui à l’issue d’un repas réunissant toute la famille et qui ressemble au banquet de MACBETH, tend à Oedipe la fourchette et le couteau qui lui permettront de se faire crever les yeux. Les protagonistes de cette “remise en généralisation” n’y vont pas de main morte quand ils se tapent les uns sur les autres, d’où il ressort que la violence et inséparable de l’inceste. Bref, c’est une “variation” qui nous vient de Jameston (N.Y.) et qui est due à un groupe de jeunes gens venus de l’Amérique (blanche) toute entière, réunis selon le programme, par leur “préoccupation commune” ...
Ils jouent bien, ces incestueux qu’a dirigés Franz Marijnen sur un texte de Andy Wolk. Ils sont jeunes, beaux, violents, ils n’ont pas l’air drogués et les acteurs qui incarnent Jocaste et Oedipe portent bien leurs nudités lorsqu’ils s’étreignent en des poses pleines d’esthétisme qui doivent sortir des 143ème et 144ème positions en amour, après qu’Oedipe eût  échappé à une tentative de la Sphinx, qui, vaincue au niveau de l’énigme, voulait visiblement se faire vaincre de surcroît sur le plan sexuel (sans doute pour mourir de la “petite mort” au lieu d’aller bêtement se fracasser sur les rochers comme le dit une légende “inventée après coup par ceux qui voulaient l’utiliser au service de l’ordre moral”). Le montage a un grand parti de pauvreté. On joue dans un espace rectangulaire avec les spectateurs sur des gradins tout autour. Que puis-je dire, c’est très bien, mais la gestuelle n’est pas très nouvelle et l’ORBE faisait mieux dans l’ORATORIO CONCENTRATIONNAIRE. Et puis ces extrapolations intellectuelles et physiques ne m’aident en rien dans ma libido. Elles me paraissent inutiles, ressortir de la voie de garage. Mickery serait-il du même bord que Ninon Tallon? Qui cela pourrait-il intéresser à Paris, hors les snobs. Ce n’est pas assez “riche”, pas assez “curieux”, pas assez “nouveau”. Alors QUI? Les étudiants de l’U.J.P.? Ils sont bien trop convenables!

Mickery était un  Producteur Hollandais très estimé à travers le monde et de toute manière un remarquable serviteur du grand théâtre. Je me souviens du discours qu’il prononça devant 500 directeurs de structures et de festivals internationaux réunis à l’occasion dun meeting le jour où il annonça qu’il abandonnait son métier parce qu’il souffrait de l’incompréhension qui trop souvent existait entre les artistes et des gens comme lui, de l’indifférence avec lequel d’exigeances en exigeances,certains créateurs acculaient le producteur qu’il était à une faillite certaine s’il cédait.

14-10 -     J’ai profité de ce séjour pour voir  NOSFERAT à Bruxelles. C’est un spectacle de Maurice Rabinowicz écrit par Yvette Michelems et monté avec la collaboration de la RTB de Liège qui a fourni une très importante bande sonore en bruits et musiques qui jouent leurs rôles de façon permanente. C’est sur cette partition que les acteurs jouent. C’est une extrapolation autour de l’anecdote de Jack l’Éventreur, qui situe ce dernier comme un fils de la bonne bourgeoisie londonienne et le montre “exécutant” les prostituées “au nom de la Vertu, de la Morale et de l’ordre”, conséquemment à une éducation répressive qu’il a reçue, spécialement sur le plan sexuel.
L’idée est intéressante et je dois dire que les motivations des classes sociales en jeu sont très clairement opposées. (Le monde des “filles” est naturellement rejoint par celui des “pauvres” et il y a une très belle scène où l’on voit une jeune personne pas encore putain mais “qui veut se débrouiller seule”, engager chez un prêteur ses uniques chaussures pour pouvoir se payer un lit dans un asile. Elle se prostituera plus tard, se fera éventrer par l’assassin et accouchera dans la scène finale du drapeau rouge -sic!-. Il y a aussi une scène très signifiante où l’on voit le Préfet de police et la Reine Victoria décider de raser le quartier “réservé”, l’un pour assainir l’air moral de la ville, l’autre parce que, en Grande Reine, elle devine tous les bénéfices qu’apportent les travaux de reconstruction).
Malheureusement le parti de la mise en scène appelle des réserves : le spectacle est tout entier monté au ralenti, et ce qui pourrait être intéressant lorsqu’il s’agit de “dénoncer” une société morne, morte, figée, drapée dans ses tabous, sa Dignité et ses hypocrisies, devient PROCÉDÉ pur en se généralisant sur toute la soirée.
Rabinowicz renvoie finalement dos à dos deux univers grossis à la loupe et simplifiés au degré de la caricature, mais vivant au même rythme interminable. Ce n’est pas qu’on s’ennuie, mais quand un acteur met 2 minutes pour franchir un plateau de 6 mètres, j’estime qu’il doit répondre à une motivation que j’approuve.
Je pense que ce spectacle eût gagné par des ruptures de mouvements. Il y a cela dit des trouvailles : chaque scène est annoncée par un signe dans une scène précédente. Et c’est fort bien joué. Mais cela reste au niveau de la bonne intention quoique impeccablement réalisé avec rigueur et dignité.

15-10 -    Outre que DON QUICHOTTE me paraît être un des romans les moins adaptables au théâtre, parce qu’il y manque ce qui fait le ressort du théâtre, c’est-à-dire une intrigue, une évolution des personnages, l’indigente pauvreté d’imagination dont a fait preuve Gabriel Garran au niveau du montage m’a amené très vite à songer que ce spectacle était la médiocrité elle-même réincarnée!
Non que Rufus ne soit un chevalier à la triste figure plausible, ni que Santini, quoique un peu mincet pour le rôle, n’incarne un Sancho acceptable. Rossinante et la baudet ont été conçus avec art par Hortense Guillemard.
Mais tout dans cette entreprise PUE la tâche accomplie sans joie. Les acteurs cachetonnent et cela se voit. Ganzl ne s’est pas cassé la tête, et c’est lisible. Garran a fait son boulot de propagateur du théâtre “populaire” et rien de plus et c’est sensible. Aucune DIMENSION ne surgit. Je reste indifférent à ces pitres sans contenu! (ou plutôt VIDÉS du contenu qu’y avait mis Cervantès!) et je m’irrite aux pitreries des comparses, qui semblent sortir tout droit d’un spectacle du J.T.N.! Bon, j’en ai assez dit. Je suis parti à l’entr’acte.

17-10 -    Je n’avais pas bien compris en son temps, pourquoi Attoun avait éprouvé le besoin de publier LA CHASSE d’Elie Pressmann. Du moins avais-je lu une pièce. Il semblerait que la compagnie de la grande cuillère n’en ai pas fait autant car rien ne m’est parvenu de sa vision, pas plus d’ailleurs que de l’oeuvre! Je n’ai rien retrouvé de mes souvenirs et je n’ai rien trouvé d’autre. Le programme cite largement Nietzsche. Ca ne m’a pas aidé. (Cyrano 22h)


18-10 -    Curieux spectacle désespéré et désespérant que celui du MEDICINE SHOW. L’Amérique s’y reflète dans ce qu’elle a de complètement moribond et cela donne comme une espèce de MAGIC CIRCUS triste, au ralenti, qui raterait tous ses numéros et aurait un goût de mort. Le MEDICINE SHOW vient d’une tradition de l’Ouest américain. Des charlatans y vendaient à la criée des médicaments miracles en appuyant leurs commerces sur des spectacles de tréteaux (danseuses, prestidigitateurs etc...). La troupe en fait de minables exploits qu’elle débite d’un air absent (un peu trop : on se demande parfois où est la part du vrai et celle du jeu), tandis qu’au premier plan des scènes “idylliques” mornes de l’Amérique bien pensante accentuent en contre poids ce “démontage” en profondeur de l’American Way of Life. C’est je dois le dire, assez étonnant et fort unique sur le plan esthétique dans la mesure où tout est éloigné, mécanisé, déglingué, plutôt dérangeant. Aucun journaliste n’est encore venu au THÉÂTRE MÉCANIQUE, qui n’a jamais mieux porté  son nom, et c’est bien dommage.

19-10 -    J’ai passé une bonne soirée aux Amandiers de Nanterre avec LE DIABLE EN COLLANT VERT de Tirso de Molina. L’événement vaut d’être souligné puisqu’il s’agit d’une mise en scène de Pierre Debauche. Saisi par l’aile de la fantaisie, notre docteur de l’Université de Louvain a réussi à me faire rire et à ne pas me faire regretter de n’assister QU’À un spectacle de divertissement  pur : joli décor, rythme, bonne humeur sur un texte “d’intrigue” amoureuse dépourvu de (presque) tout contenu (juste deux répliques tout à la fin rajoutées par les adaptateurs viennent réveiller impromptu un éclairage MLF ; il y a même des valets qui ne semblent pas “s’insurger contre les conditions”. En vérité, une certaine modernisation du verbe n’est pourtant pas toujours du meilleur goût. En vérité aussi, le jeu est disparate et celui de Françoise Danell en travesti m’a paru ressortir de la plus pure convention tandis que le défaut de prononciation de Pierre Baillot m’a plusieurs fois irrité et fait décrocher. MAIS Jean-François Prévand est remarquable et surtout il y a eu une idée qui fait basculer le spectacle dans le positif : c’est d’avoir fait jouer DON JUAN par François Lalande. ça, c’était génial d’abord parce que cet acteur est admirable et déchaîne la joie de par sa seule apparition, mais surtout parce qu’il est l’anti DON JUAN type, le DON JUAN démystifié par excellence.

20-10 -    Autant j’avais été enchanté par la répétition à laquelle j’avais assisté il y a une quinzaine de jours du NUAGE AMOUREUX de Memet d’après Nazim Hikmet, autant je n’ai pas été pleinement convaincu par la première représentation vue hier soir à Nanterre. Je pense que le spectacle va trouver son équilibre, mais pour l’instant, il ne l’a pas et le POETIQUE l’emporte beaucoup trop sur le VIOLENT, la bluette sur le politique. Au surplus, les ruptures manquent de netteté et l’ensemble sort un peu monotone, pour ne pas dire confus. En fait, ce spectacle n’est pas “libéré” de ses bidons, matériau d’environnement superbe et signifiant, mais lourd et dangereux. Au lieu de “jouer” les acteurs pensent à ces cylindres et cela se sent.
Bref, pour l’instant on a un joli conte oriental un peu guindé, mal contrebalancé par un contenu contestataire qui existe mais ne s’extériorise pas suffisamment. Je crois qu’il faudra que je revoie ce spectacle. Il n’est encore qu’à l’état de promesse.

24-10 -    C’est du théâtre de COMBAT. En ces temps d’oppression ascendante, Alain Scoff et son Théâtre Bulle font comme si la liberté de contester restait totale, et il montre au Théâtre Mouffetard J’AI CONFIANCE EN LA JUSTICE DE MON PAYS ou comment on fabrique une émission “objective” de TV pour “informer” le public sur les circonstances de la mort suspecte dans les locaux de la police de Chambéry d’un jeune homme de 20 ans qui se serait suicidé. On se souvient : il s’agit d’un fait divers authentique sur lequel jamais la lumière n’a été faite.
Tout y passe : l’hypocrisie de la TV, son “style” faussement jeune, gai et dynamique, la brutalité des flics, la complicité de la Justice. Bref, c’est un spectacle TRÈS VIOLENT, très courageux et pourtant très plaisant, très agréable à voir et à entendre, un peu à la limite du cabaret. La dénonciation est forte. Mais elle demeure un peu trop au premier degré (oui, c’est moi qui l’écris : je veux dire à un degré simplet. Attoun pourra parler de “naïveté” et d’autres moins bienveillants de “puérilité”). Elle ne décolle pas. Elle ne débouche pas sur une colère du spectateur. Elle reste “constat”. Même je dirai qu’elle ne prend pas assez parti : des gens pourront sortir en pensant qu’il y a un doute, que ce jeune homme n’a peut-être pas été assassiné. La démarche est pourtant à encourager. Scoff est jeune, trop jeune, mais il promet. À suivre.

25-10 -    Un marquis pervers qui n’est pas sans rappeler celui de Sade, s’amuse à des expériences sur la nature humaine et enferme pendant vingt ans quatre enfants, deux garçons et deux filles pris au berceau. Élevés dans un total isolement, chacun dans son cloisonnement recevant d’un même couple de nègres une éducation semblable, ils sont soudain mis en présence les uns des autres à la faveur d’une soirée mondaine : le marquis et ses invités, cachés, observent le comportement de ces jeunes hommes et filles découvrant tout à coup, et qu’ils ne sont point les seuls, et qu’il existe un sexe opposé. L’objet de la “DISPUTE” est de décider qui de l’homme ou de la femme possède la meilleure “nature”, qui est le plus constant.
Ce thème d’une étonnante cruauté et d’une remarquable modernité, a été inventé par Marivaux et à la Comédie Française on l’eût montré dans un rythme “alerte” et “léger”, au nom d’un sautillant, divertissant et aimable “marivaudage”. Je ne doute pas que les Docteurs ès tradition ne crient à la trahison devant la réalisation de Patrice Chéreau. Et pourtant ce qui m’y a frappé, moi, c’est que le génial enfant prodige du T.N.P. de Villeurbanne, ait extraordinairement SERVI son auteur, éclairant avec une fantastique lucidité ses motivations.
OUI, c’est bien cela Marivaux, au moins celui de cette pièce, et j’imagine qu’il avait inventé son marivaudage (si tant est que l’initiative vienne de lui et date de son temps), pour faire passer les pilules amères entre les griffes d’un Pouvoir répressif auprès duquel le nôtre fait figure d’enfant de coeur.
Est-ce à dire que j’ai été pleinement, complètement comblé par cette soirée super intelligente?
Oui, pendant une heure, en gros entre 21h et 22h30, en fait pendant l’acte consacré à l’éveil de la jeune fille incarnée par Laurence Bourdil.
L’actrice y est pour beaucoup, tant elle est fraîche, juste, spontanée, drôle et touchante, vive et toujours diverse. OUI, à certaines trouvailles comme la périlleuse traversée de la fosse d’orchestre sur une étroite passerelle par l’équipée des “voyeurs”, symbolisant à la fois le passage dans l’univers concentrationnaire et la séparation de la scène et de la salle.
NON durant l’interminable et chiant prologue où les “mondains” (quelques dames et Roland  Bertin) expliquent leur “dispute” dans une pénombre quasi totale au milieu de la salle en des termes guindés qui rappellent la “Conversation dans le Loir et Cher”.
NON durant toute la fin. Cela vient-il des trop fréquents baissers de rideau?
Cela vient-il de ce que la deuxième cobaye, Hermine Karaghouz, ne fait pas le poids après Laurence Bourdil? Faut-il accuser un patinage du texte ou un épuisement des acteurs?
Chéreau a-t-il callé en imagination ou cet étirement qui correspond à un resserrement du décor autour des protagonistes (symbole sans doute de ce qu’ils prennent conscience de leur prison tandis que nous comprenons davantage à quel point l’univers inventé est concentrationnaire, la “Connaissance” engendrant la disparition de l’illusion de “liberté”), est-il voulu?
Toujours est-il que j’ai décroché et que je me suis senti tout étonné d’y voir clair lorsque les lumières de la salle se sont rallumées après 3 heures de pénombre.
Très belle pénombre cela dit et pour une fois suffisante pour qu’on l’accepte sans être gêné (du moins après le prologue où vraiment notre Patrice exagère. Son pinceau lumineux dont on suit les mouvements reflétés par un miroir est très beau, mais réellement pas suffisant). Immense et magnifique décor oppressif.
Bref, c’est un admirable spectacle au niveau des intentions. Mais si vous ajoutez à ce que j’ai déjà dit qu’on ne comprend rien à ce que disent les deux nègres (pourtant censés d’après le texte avoir appris le français aux enfants!), vous comprendrez qu’on n’en sorte pas très satisfait. On peut même se demander ce qui aurait “passé” s’il n’y avait eu Laurence Bourdil!
Enfant prodige, aussi enfant prodigue des deniers de l’état, Chéreau nous baille du PARFAIT IMPARFAIT. Cela évoluera-t-il vers le PARFAIT? Peut-être s’il sert de son splendide isolement et de son égocentrisme au front bouillant.

27-10 -    Après le “dépolitisé” voici que Ninon Karlweiss pourvoie maintenant Paris (Espace Cardin) en dégueulasse. THE KARL MARX PLAY est une opération qui vise à minimiser, voire à ridiculiser l’auteur du CAPITAL, en tout cas à montrer qu’il était paresseux, incapable de gagner la vie de sa famille, mû par une inspiration de romantique “illuminé”, et, ô merveille des trouvailles, Juif croyant : c’est Yaweh, imploré par lui, qui lui insufflera le courage d’écrire “le livre”!... Engels, “ami de jeunesse” de Marx est de son côté montré comme un gandin. Visiblement, le seul personnage qui bénéficient des sympathies de l’auteur est Jenny, épouse du philosophe, aristocrate à l’esprit bourgeois, dont le souci essentiel est de marier ses filles avec de bonnes dots!
Le marxisme est au fil de cette entreprise constamment écorné par des piques.
Mais la “contestation” est présente sous l’incarnation d’un Noir américain du XXème siècle qui “regarde” ces personnages désuets avec l’oeil distancié du contemporain détenteur de “vérités” destinées à irriter le blanc Américain : le salut, pour lui, viendra des Africains!
L’auteur de cette opération est un nommé Rochelle Owens. La réalisation est de Mel Shapiro qui a mis en scène ce texte avec des moyens directement empruntés au Boulevard (disons : à Broadway). Le jeu est conventionnel, appuyé au niveau des “effets”. Les acteurs cachetonnent visiblement, mais avec un grand contentement d’eux-même.
Mais j’allais oublier de dire que c’est une comédie musicale : Galt Macdermot, l’auteur de HAIR, a pondu une vingtaine de chansonnettes violoneuses où l’on ne retrouve en rien son inspiration précédente, et qui sont de surcroît mal chantées. On veut penser qu’il a fait cette besogne pour de l’argent!

28-10 -    Installé maintenant à Choisy le Roi, le THÉÂTRE DES HABITANTS grossi d’acteurs comme Alain Olivier, Sylvie Fischer, Roséliane Goldstein, dont les origines montbéliardaises me semblent douteuses, monte GEORGES DANDIN pour l’inauguration de son activité exilée.
C’est Jacques Roch qui a fait la mise en scène dans un décor abstrait qui fait un gros appel à l’imagination du spectateur, dans la mesure où les lieux concrets n’y sont suggérés que par les itinéraires impartis aux interprètes.
Naturellement, le spectacle est tout à fait SIGNIFIANT des barrières sociales du siècle de Louis XIV et pour accentuer le fait que les “classes” y constituaient une frontière EN SOI, Georges Dandin n’est montré ni comme un balourd, ni comme un paysan : très correct de mise, pas mal fait de sa personne, il pourrait constituer pour Angélique un mari acceptable S’IL N’ÉTAIT PAS SON INFÉRIEUR. Roch n’a toutefois pas été jusqu’au bout de son parti à mon avis en ce sens qu’il est tombé dans la tradition qui consiste à caricaturer les Sottenville et même Clitandre, montré comme un jeune gandin, déjà irrémédiablement marqué par les tics de sa classe.
Angélique et sa dévouée servante Claudine, sont aussi campées en termes très conventionnels et on est loin de la réhabilitation de la jeune fille VENDUE par ses parents qu’avait si intelligemment su montrer Rousillon. Naturellement, rien ne tire au rire dans cette réalisation et s’il n’y avait la connerie du prolétaire Lubin pour nous dérider un peu parfois, je crois qu’on ne sourirait jamais.
De toute manière, on s’emmerde pas mal. Mais c’est intéressant. On sent une jeune patte, mais une poigne vigoureuse derrière ce montage rigoureux, et en tout cas impeccable et bien joué.

31-10 -    Je suis retourné voir LUXE et je corrige un peu ce que j’ai écrit précédemment. À cette seconde vision, la surprise ne joue pas de la même manière et il apparaît que toutes les scènes qui précèdent le final sont réellement lentes, laborieuses, emmerdantes et appliquées. Il est vrai qu’Alfredo Rodriguez Arias nous renvoie l’image de notre propre décadence à travers le miroir de la revue. MAIS, il me semble clair que cette décadence EST AUSSI LA SIENNE et celle de son équipe. La vision “critique” est aliénée par l’adhésion à NOTRE civilisation. D’où l’ambiguïté du spectacle.
Au fond, je pense que si Alfredo avait disposé de trois milliards comme c’est le cas de Gyarmathy, le LUXE de l’entreprise eût effacé la contestation du propos. Dans les dernières minutes, d’ailleurs, ce sont les propres recettes du genre qui emportent l’adhésion. Et je suis sûr que pour les spectateurs “ordinaires”, c’est le clinquant qui gagne. Le propos n’est donc pas très FRANC. Il est roublard et je rêvais que cette midinette décrite à la conquête de la gloire, elle vit une aventure qui tout compte fait n’est pas si éloignée de celle de ce groupe d’immigrés venus du fond de l’Argentine et qui au terme d’une ascension calculée et bien organisée, a réussi à conquérir un certain PARIS. Et en voyant très loin là-bas, sur la scène Alfredo faire le pitre, Marucha et Facundo impeccables et guindés, je pensais que leur vrai but, c’est la vraie gloire et la vraie fortune, celles qui s’acquièrent quand on passe, avec talent, de la contestation à l’utilisation du système. Le TSE a compris qu’il pouvait, DANS LE SYSTÈME, acquérir un statut de privilégié. Je serais surpris que l’avenir ne me prouve pas le bien fondé de cette analyse.

31-10 -    Comme j’étais au PALACE, j’ai assisté dans le sous-sol à la Couturière des QUATRE JUMELLES de Copi, réalisation de Lavelli. Le bruit courait que ce spectacle frapperait d’effroi le public et que l’horreur de la situation ne permettrait peut-être pas à la représentation de se dérouler jusqu’au bout.
En fait, je me suis plutôt pas mal marré durant la soirée et je n’ai pas remarqué que quiconque se soit évanoui dans la salle.
Le sujet est assez confus à dire vrai : deux soeurs droguées livrent un combat sans merci et (au sens propre) sans culottes, à deux autres soeurs qui cherchent à leur piquer leur pognon et leurs stupéfiants. Bataille sans merci où chacune meurt ou fait la morte dans un style qui curieusement n’est pas sans rappeler Beckett. L’humour de Copi est toujours sous-jacent et c’est pourquoi on ne peut être horrifié. La “subversion” est d’autre part limitée à un divertissement d’intellectuels de gauche. Ces jumelles qui s’étripent de façon dégoûtante ne gêneront sûrement pas le populaire, qui d’ailleurs les recevrait très haut au dessus de sa tête, à moins qu’il ne soit charmé par les visions plaisantes de ces cons et de ces toisons aimablement exhibées sous couleur de réalisme. Bref, un vrai spectacle signé “Festival d’Automne”. Ninon Karlweiss était là!... Un spectacle d’avant-garde à la mesure de l’ère pompidolienne!




par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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