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Vendredi 13 avril 2007
19-X-71 - 20h
    L’ART COLLÈGE THEATRE GROUP de BRADFORD.
Grande Bretagne - est une troupe universitaire qui m’a assez fort fait songer à L’AQUARIUM. Le spectacle JAMES HAROLD WILSON SINKS BISMARK, est une création collective mise en scène par Albert Hunt.
    C’est une violente critique du “mythe de Wilson”, de l’hypocrisie travailliste et de l’impuissance social-démocrate. C’est aussi une charge contre “l’esprit de Dunkerque”, c’est-à-dire l’union sacrée après une défaite travestie en victoire. Une série de scènes anecdotiques racontent les principaux épisodes de la vie de Wilson. Deux tableaux se détachent: celui de la “vie aux colonies”, excellent et émouvant démontage du mécanisme capitaliste oppressif. Et celui de Smith le Rhodésien tenant tête à Wilson et proclamant son indépendance. Le tout est d’une certaine virulence et bien joué, d’une manière non esthétisée avec quelques bonnes idées de costumes, tel celui qui est ni un smoking, ni une vareuse militaire. Certains effets un peu appuyés font songer au boulevard. C’est de toute manière très anglais, contestataire pour l’intérieur, en un mot insulaire. C’est de qualité.

20-X-71 -    C’est la douche écossaise. Me voici à 17h assis dans un théâtre avec fauteuil numéroté où va se produire une troupe soviétique, le MANNEKIN ( de l’École Polytechnique de Tchéliabinsk). Je vais voir LE SOLEIL BRILLE PAREILLEMENT POUR TOUS, spectacle composé de trois “nouvelles”:
    - La Corneille de Cristof Merkel, “écrivain progressiste ouest allemand”,
    -LETTRES À UN CLOWN de François Corgèse
    - et enfin NOTE D’UNE POËTESSE INCONNUE (de deux noms russes).
    Sur chaque siège, un programme en caractères cyrilliques. Ce n’est pas bourré. Les acteurs et les actrices sont austèrement vêtus de gris : pantalon ou jupe stricte et pull over. La deuxième nouvelle se passe dans l’univers du cirque. Alors, il y a des costumes de piste, tout propres, tout neufs, bien repassés.
    Je ne comprends pas le russe mais le programme m’apprend que les trois nouvelles tournent autour d’un thème commun qui est celui de la recherche de la liberté intérieure de l’homme (ou du couple) face à l’AGRESSION de la société. Comme cette société est celle de l’URSS, cela suppose une certaine contestation. Mais la troupe est lauréate de plusieurs concours et d’ailleurs à la fin elle vient saluer avec sa médaille! C’est donc une contestation tolérée. Les mises en scènes sont simplettes et prétentieuses. Le metteur en scène qui joue le rôle principal dans la deuxième nouvelle respire un incommensurable cabotinage. L’agression du monde est signifiée par des “danseurs” qui se livrent à ce que j’appellerai de l’expression corporelle expressionniste! C’est-à-dire que tout est EXPRIMÉ LOURDEMENT. Le rythme des enchaînement est lent. L’idée du vieux phono relique qui passe un vieux disque en attendant d’être recouvert par la sono bruyante des temps modernes prouvait pourtant une belle nostalgie du passé, d’autant que le metteur en scène cabot le couvrait d’un oeil mouillé et de gestes dévots. NOSTALGIE DE QUEL PASSÉ?

21-X- 21h
    Noblesse oblige. On ne vient pas à Wroclaw sans visiter Grotowski et son Théâtre Laboratoire. D’autant qu’au programme il y a APOCALYPSIS CUM FIGURIS que je n’ai jamais vu. L’antre du maître est un atelier çis au 2ème étage d’une maison. Il n’y a qu’un plancher. Les spectateurs s’assoient le long des murs, par terre, en une rangée, pas deux. Deux projecteurs plaqués sur le plafond diffusent une lumière indirecte suffisante pour voir. Je n’ai pas bien compris le thème d’APOCALYPSIS CUM FIGURIS, si ce n’est que l’inspiration en est profondément religieuse puisque les personnages s’appellent Simon Peter, Lazare, Judas, Marie-Madeleine, Jean et LE SIMPLE. Ce dernier sert de jouet aux autres pendant les trois quarts du spectacle. Agressé, ballotté, torturé et quasi crucifié, il semble être vers la fin “fabriqué” Christ par les autres. Quoiqu’il en soit si le “message” de Grotowski m’échappe, si sa signification au niveau de l’édification du Socialisme me paraît profondément ésotérique, il n’en reste pas moins que la rigueur du spectacle, l’extraordinaire performance physique et vocale des acteurs, la violence, la sensualité sexualisée sans retenue et sans hypocrisie, la beauté des tableaux rituels montrés, le côté “sacré” de la cérémonie théâtrale, l’exactitude des déplacements, l’amour du feu, l’extrême simplicité des moyens mis en oeuvre (un pain, un couteau, deux bassines, des bougies), forcent l’ADMIRATION. C’est TRÈS GRAND et pour la première fois ici, loin de l’agacement que j’éprouve en France face au phénomène “mode Grotowski”, je ressens que cet apport est IMPORTANT. Mais il l’est pour son esthétisme et comme résultat d’une école. POINT pour son éthique. POINT pour son austérité pas rigolote! Je crois que les émules de Grotowski se trompent lorsqu’ils copient, en occident son univers. Ce n’est pas cela qui est à copier. C’est la technique. Elle est fabuleuse. Maintenant, il se peut que quand on a été élève du tyran, on ne puisse plus, après, faire aller l’un sans l’autre.

21-X - 23h
    Je crois que le triomphateur du Festival sera le PERFORMANCE GROUPE. J’ai déjà parlé de CONCERT. Ce soir, je vois COMMUNE, et c’est, je pense le meilleur spectacle que j’ai vu d’Amérique depuis le BREAD AND PUPPET! Le programme du festival et l’article qui y figure de Daniel C. Gérould, rendent parfaitement compte de ce qu’est le show. Je me bornerai donc à ajouter que  la nudité ne m’a jamais ici semblé gratuite, que la participation demandée aux spectateurs ne m’a jamais semblé déplacée ou agressive. On les fait pourtant déchausser. On leur enlève des pièces de vêtements sous le prétexte que TOUTES CHOSES APPARTIENNENT À TOUT LE MONDE. On les fait danser et chanter. Certains tableaux sont d’une très grande qualité, d’une beauté très pure, très inventée, comme par exemple le viol de la fille, comme par exemple celui de la pudeur de la même fille refusant de quitter ses vêtements parce qu’elle est enceinte et difforme (dans le texte) et a honte. Il passe un souffle d’humour et de mélancolie. C’est la quête de la jeunesse américaine vers la voie introuvable de l’Eldorado. C’est la condamnation de la violence. C’est POLITIQUE profondément et SANS NAÏVETÉ car pour la première fois ce ne sont pas des prosélytes que je vois devant moi venus d’Amérique, MAIS DES PAUMÉS qui disent leur détresse, leur angoisse. Ils le disent en grands artistes qui après tout savent faire tout autant de choses que les grotowskiens, mais LIBREMENT, avec décontraction et HUMOUR. Il faut faire venir COMMUNE à Paris. Je ne regrette pas mon voyage.

La vie d’un invité dans ce festival explique le marathon auquel je me livrais.D’abord, à l’arrivée, on vous distribuait un papier disant que le petit déjeuner n’était pas prévu, parce que, n’est ce pas, on savait que vous rentreriez tard la veille et que par conséquent vous auriez plutôt envie de dormir. Pour les repas principaux, nous étions supposés les prendre au restaurant de l’université, au terminus très lointain du tramway n° 5, mais selon des horaires très rigoureux qui obligeaient à choisir entre la bouffe, très spartiate, et les spectacles.
Le directeur, Boguslaw Litwiniec est pourtant longtemps resté un de mes amis. Il fallait évidemment du courage pour présenter le programme qu’il avait concocté dans cette Pologne “communiste”,si j’ose dire, car elle ne l’était en vérité qu’à travers ses mauvais côtés et je ne pouvais pas m’empêcher d’évoquer celle, tellement plus prometteuse, que j’avais connue lors du festival de la jeunesse de 1954.

21-X - 17h
    GONG 2
    Akademicki teatr. de Lublin (Pologne) joue un spectacle intitulé CHACUN. Le scénario, dit le programme, a été puisé dans des textes du XVIème et du XVIIème siècles. Il s’agit de la responsabilité de l’homme, face à ses actes, à la fin de sa vie. Les décors et costumes sont baroques, un peu à la manière du MARIAGE de Gombrowicz tel que l’avait en son temps monté Lavelli. C’est un travail sérieux mais qui, esthétiquement, n’apporte pas d’élément nouveau. Quant au contenu, je n’ai rien compris.

    20h
    A quoi bon rendre compte de HERBE, création collective du GRASS ROOTS de York (Angleterre). C’est surtout un Light Show avec musique Pop et des nanas peinturlurées qui se trémoussent en invitant les gens à danser avec elles. C’est du domaine de la “Party”.

   
23h-
    Ouf! Quel rythme de vie! Me voici maintenant dans une salle polyvalente primitive, en train d’assister à COMMENT CRÉER UNE FEMME, création collective du CARAVAN THEATRE, communauté de Cambridge (Mass. USA). C’est un spectacle féministe, mais qui a le mérite de stigmatiser la condition de la femme moins par rapport à l’homme que par rapport à la société.
    La représentation est assez curieuse, présentant des moments étrangement esthétiques dans les attitudes. Les trois femmes qui jouent, deux jeunes baisables et une vieille peau exhibitionniste hideuse, et les deux hommes, aux types sémites prononcés ont un jeu irréaliste mécanisé qui doit SIGNIFIER, je suppose, l’agression de la civilisation industrielle. Malheureusement, le parti n’est pas tenu jusqu’au bout et il y a vers la fin des moments bavards réalistes. Esthétiquement, il y a une recherche maladroite d’éclairages en light show. Le message est assez timide. Cette troupe ne va pas au bout d’elle-même et il manque à sa réalisation la VIOLENCE.

22-X - 17h      Je me pointe à l’école d’architecture à Happening entre une troupe tchèque, le Performance Group et le Grass. Il y a un monde fou. Trop sans doute, car il n’arrive rien. Je pars à 17h45.

20h
    L’ASTU d’Amsterdam installe le public en rectangle autour de la table familiale d’une famille hollandaise petite bourgeoise. Mais les différentes pièces de l’appartement forment des espaces au milieu des spectateurs. L’imbriquation du rapport scène-salle tourne ainsi au mélange.
    Influencés par Wilson pour la lenteur des déplacements et par Jean-Jacques Lebel pour les oeufs cassés, la poudre à laver lancée au hasard et le ketchup éclaboussé sur les gens, les acteurs jouent des scènes de la vie quotidienne, en les exagérant, ce qui signifient qu’ils les contestent. C’est honnête sans plus.

    Je n’ai pas pu tout voir dans ce festival. La troupe espagnole annoncée n’est jamais arrivée. Le groupe Kiss a eu des ennuis à la frontière tchèque à cause des cheveux longs peints en rose de sa vedette et a dû faire le détour par Marienborn, si bien qu’il ne jouera que dimanche. Do Onze était réduit à trois Brésiliens et je m’en suis abstenu. On m’a dit du mal de l’Architteabrul  roumain et du bien du Domino hongrois. J’ai su trop tard qu’une troupe polonaise, le groupe des huit présentait un spectacle sur les événements du Gdansk. Quant à Gelas, je n’ai pas pu entrer dans la salle où il se produisait parce que je n’avais pas de billet et qu’ici les contrôleurs ne badinent pas avec l’ordre. Ils sont même si brutaux que par moment on se croirait à Breslau et non pas à Wroclaw! D’après les échos, la première n’a pas recueilli l’adhésion de la majorité du public et la seconde a été interrompue par des contestataires hollandais. Le CHÊNE NOIR a alors choisi de donner en place de la fin d’AURORA un concert de Free Jazz.`

    D’une façon générale ce festival a été très secondaire. À part le PERFORMANCE GROUP, il ne m’a RIEN apporté. Si on veut tirer une conclusion, on pourrait dire qu’une dominante des CRIS disparates rassemblés ici à des niveaux artistiques. TROP inégaux, est la Résistance à l’AGRESSION du monde que fait la SOCIÉTÉ, qu’elle soit d’Ouest ou d’Est. C’est une ligne de force intéressante, car elle ressortit d’un choix visiblement NON CONCERTÉ. La jeunesse des troupes rassemblées confère à cette protestation une universalité qui a un sens, et qui est prometteuse de lendemains chantants.
    Rencontrés ici Marovitz, Haerdter et Mickery, Nughe et Lafosse ainsi que Maréchal (de Liège).

J’ai d’ailleurs partagé avec eux quelques repas excellents et copieux dans des restaurants privés très chers que ces bon vivants avaient dénichés
   
L’ORTF était absente mais la RTB était là. Une fille faisait un papier pour le nouvel Obs. Aucun journaliste français, hormis elle, n’était là.
Je rentre demain, heureux de quitter ce pays, et pas seulement pour retrouver mes attaches. Je ne m’y plais pas. Le communisme, ce n’est pas ça! Mais c’est une autre histoire...

ET PUIS DE NOUVEAU PARIS

28-X -    Pour qui rentre de Pologne LE RAPPORT DONT VOUS ÊTES L’OBJET joué à la Cité U dans une mise en scène d’André Louis Périnetti, ne manque pas de saveur, tant la transposition des errements du bureaucratisme décrite par Vaclav Havel est plausible dans l’univers aliéné des  démocraties populaires
    J’avais envie de dire: c’est ça! Exactement ça!
    Pour qui a vu l’ORGHAST de Peter Brook, l’invention, du langage simplifié de l’administration qui  se révèle incompréhensible à tous après avoir prétendu découvrir les voies de la communication, sonne comme une parodie, mais évidemment par hasard puisque la pièce est très antérieure au montage de Brook et qu’on ne saurait soupçonner ce dernier d’y avoir puisé son idée.
    On nous dit que le gouvernement tchécoslovaque s’oppose à ce que la pièce soit jouée.
    Franchement, s’il est contestable qu’il refuse cette critique (qui d’ailleurs ne dépasse guère le niveau du cabaret) pour ses spectateurs nationaux (alors camarades, avez-vous oublié que l’autocritique est une des mamelles du communisme?), on le comprend très bien de déplorer son galvaudage en occident. Le spectacle rend en effet un son réactionnaire et il ne peut pas en être autrement. Voyez, nous dit-on, comme ce système est mauvais, qui mène les hommes à de tels errements! à de telles dépersonnalisations! à de telles lâchetés! il est trop facile de s’en prendre à la faille du voisin. O metteur en scène de chez nous, et si vous vous occupiez un peu de NOS poutres au lieu de stigmatiser avec un courage sans danger (ici) les pailles des autres? EN l’occurence, qui ne connaît pas l’univers bureaucratique de l’Est  ne peut pas entrer honnêtement dans le jeu. On lui donne une clé partisane, une contestation qui n’est pas la sienne. Il sortira du théâtre avec le sentiment que ces gens-là ne sont pas comme nous et que ça va quand même mieux chez Pompidou. Voire! La réalisation du Périnetti est alerte, sans génie, un peu lourde au niveau des changements de décors. On rit pas mal d’une façon grinçante et pour les raisons que j’ai dites plus haut, pas très saines.
    Hussenot fait une composition de grand acteur. Bernard Lavalette est fallot à souhait.

29-X -    La soirée d’ouverture du PALACE m’emplit hier soir de tristesse. Après tout, j’ai failli être partie prenante dans le théâtre de Marie José Weber. A peu près à la même époque, il y a un an, j’y consacrai des forces et du temps. De loin, j’ai suivi les méandres de cet accouchement, et si je partageai de façon affichée le pessimisme de tous ceux qui de près ou de loin y touchaient, j’avoue que j’aurais été heureux que cette aventure soit une réussite.
    Ce n’est pas un échec complet: la salle existe, elle est ouverte, autorisée, chauffée, éclairée, ravalée, moquettée, belle et baroque. Elle force l’admiration. Elle plaît! Peut-être la suppression des fauteuils lui conférera-t-elle sa personnalité, comme l’a rêvé sa promotrice. Il semble vrai que le fait de s’asseoir par terre modifie le rapport scène salle. Les spectateurs se sentent plus libres. La position inconfortable  les désengage.
    Hier soir, ce fut à tel point que le texte de la pièce ne passa guère. Dès le début, des lazzis fusèrent, l’atmosphère était houleuse, hostile, méchante, comme si la rupture avec les habitudes libérait chez les juges du TOUT PARIS la hargne au lieu de l’Amour escompté. De jeunes imbéciles qui se seraient tus à la COMÉDIE FRANCAISE ou au GYMNASE, se croyaient, cul sur la moquette, le droit de chahuter, d’en appeler au MLF, de lancer leurs pets médiocres, de se défouler salement sans égard aux conséquences : une nouvelle salle ouvrait. Il fallait l’abattre. Que Diable, on n’est pas pour les initiations en 1971. QUI PAYAIT CES PERTURBATEURS? Le propriétaire qui a intérêt maintenant que la réouverture est faite, à virer dès que possible M.J.V.? Le syndicat des directeurs privés qui est CONTRE cette nouvelle salle qui risque de chasser de leurs sièges des spectateurs à 35 Frs? Ou tout bonnement de l’INCONSCIENCE? 

 LE CHE GUEVARA DE MALISSARD de John Splaling ne m’était jamais apparu comme une très bonne pièce. Mais à peu près lisible en manuscrit, elle est sortie inaudible à la représentation. Le style en est exécrable. Je ne comprend pas qu’en un an, on n’ait pas forcé Pol Quentin à réécrire un texte français évidemment bâclé. De plus, jouant sur l’HUMOUR et finalement TRÈS ANGLAISE, je ne la crois pas faite pour ce cadre qui a contraint les acteurs à GROSSIR un jeu, qu’il aurait fallu fin. J’avais aimé la transposition de base selon laquelle la vie du CHE était une vie à travers la bande dessinée d’un peintre minable, racontée par un écrivain médiocre.
    Mais ici, la drôlerie n’éclate pas et Jean-Claude Jay en Badel  pue littéralement la suffisance et la prétention. Son exposé ne sort pas “spirituel” mais pédant... et surtout con. Les scènes qui montrent des scènes de la vie du CHE, dont certaines se voudraient démystificatrices, audacieuses et provocatrices paraissent venir d’une planète éloignée. Elles n’atteignent pas, ne touchent pas, ne frappent pas parce que montrant cette oeuvre écrite comme je l’ai dit pour un petit théâtre, M.J.W. l’a en plus vue avec les yeux de la politesse. Ainsi, cette “réflexion” sur le CHE devient-elle puérile, inconsistante, bêtifiante. Peut-on parler de mise en scène? Il y a de ci de là des moments réussis, des idées amusantes. Il y a aussi un très beau dispositif d’Oskar Gustin, sans aucun rapport avec la chambre réaliste et misérable de Malissard décrite par l’auteur, mais enfin il est beau EN SOI. Il y a aussi une certaine mise en place des acteurs, voire un rudiment de parti qui indique une “direction”. MAIS l’édifice n’est pas construit. Quatre scènes maîtrisées ne font pas un spectacle. L’ensemble n’a pas du tout été dominé. Aussi, la représentation s’effiloche-t-elle peu à peu avant de tomber en loques sur la fin.
   
Triste PREMIÈRE donc.
    J’espère que la critique sera indulgente car au delà de ce misérable spectacle, il ne faudrait pas oublier qu’il pourrait y en avoir d’autres, dûs à d’autres réalisateurs. M.J.W. tenait à ouvrir avec une de ses productions “pour ne pas avoir l’air de se défiler”. Peut-être aurait-elle été mieux inspirée de consacrer ses forces aux problèmes techniques et administratifs qui l’assaillaient. AVAIT-ELLE LES CONDITIONS DU TRAVAIL CRÉATEUR? On en doute devant cette débâcle. Mais il serait NAVRANT que la conséquence de cette imprudence débouchât sur une fermeture par faillite! On aimerait que la leçon portât ses fruits et que M.J.W. y acquière la MODESTIE. Car cette lamentable issue a une MORALITÉ: EN 1971, l’AVENTURE SOLITAIRE est condamné pour qui n’est pas richissime. Elle est suspecte. M.J.W. a voulu faire croire qu’elle pensait “équipe”, “coopérative”, “collectif de travail” etc. Mais ceux qui l’ont approchée au cours de l’’année de gestation savent bien qu’elle mentait. Entourée seulement de serviteurs critiques là où elle pourrait l’être d’associés concernés, elle recueille le champignon vénéneux de l’ÉGOCENTRISME. Les gens de qualité ne suivent pas les petits chefs, surtout ceux qui se sont seuls décerné cette promotion. Je ne voudrais pas être ce matin dans la peau de l’ONANISTE M.J.W.!

30-X -    Tandis que la critique parisienne se remettait de ses émotions du PALACE à la COMÉDIE FRANCAISE où Jacques Charon proposait une nouvelle représentation du MALADE IMAGINAIRE, je me rendais dans les locaux glacés de la Biennale de Vincennes où Guénolé Azerthiope montrait un OPÉRA DE CHAMBRE intitulé L’APOLOGUE. Sous les yeux de spectateurs voyeurs disposés en gradins autour d’elles, huit personnes du meilleur monde dînent. Soirée bourgeoise guindée.
    Les plats passent de main en main avec une lente politesse. Chaque bouchée est avalée avec componction. Entre les plats sont débitées des sentences et des fadaises moralisantes, exaltant la société occidentale, et ses vertus. Périodiquement, le groupe chante, solis ou choeurs, et ce sont des Fugues, Arias, Récitatifs, Choeurs à capella, Chorals, Cantates, Bergerottes, Passions selon, Motets, Sonata etc. Le repas est réel et copieux. Les morceaux de piano, d’orgue, de guitare et de flûte sont bien joués. Les chants sont justes et parfaits. De cet ennui dû aux conventions montrées jusqu’au bout s’exhale avec une lenteur calculée ponctuée d’interminables silences, une énorme drôlerie. Sur un écran sont projetés des fragments de bandes dessinées et des photos dans le style d’HARAKIRI. Contre point de la bienséance du dîner, elles illustrent les phantasmes de ces êtres enfermés dans leurs règles, et leurs interdits, elles montrent ce qu’il y a derrière la carapace bienséante, elles rendent grinçant le comique.
    Je dois dire que c’est une réalisation TOUT À FAIT REMARQUABLE, efficace et percutante, d’une haute professionnalité, d’une impeccable tenue, d’une forme personnelle, originale. Guénolé Azerthiope se hisse avec cela à un très haut niveau. Il est seulement dommage que son propos tourne un peu court avec la projection en final d’un petit film très exemplaire en soi. sur l’aventure d’un Algérien en France, mais qui n’a pas grand chose à voir avec le reste. Allez voir l’Apologue! C’est l’intelligence anarchiste.
    L’utilisation de l’Opéra comme symbole des valeurs occidentales est géniale. Et puis, si vous n’avez pas honte, sachez que les restes du repas demeurent sur la table à la fin de la séance, et qu’il n’est pas interdit au public de s’en goberger!

Guénolé Azerthiope n’a pas eu la carrière qu’il aurait dû avoir. Voyez comme sont fragiles les souvenirs: J’attribuais dans ma mémoire cet APOLOGUE au théâtre de l’Unité. Peintre à ses heures, mais surtout contestataire permanent, J’ai déjà dit, je crois,  qu’il s’appelait en vérité Jean Marie Le Tiec, et qu’il avait inventé son pseudonyme en tapant (presque) dans l’ordre la première ligne des lettres d’une machine à écrire. Lassé petit à petit de n’être pas reconnu par les grands de la promotion, il s’est replié sur lui-même et a présenté dans son atelier des oeuvres que “le cercle des initiés” a apprécié.

10-XI - Cartoucherie - DOUGNAC a donc misé sa chemise et beaucoup de son avenir sur la pièce d’Horwath adaptée par Renée Saurel: CASIMIR ET CAROLINE, ou LA FÊTE DE LA BIÈRE, à Münich en 1932 lors de la montée du nazisme. Le propos du spectacle est de montrer comment la “fête” est dérangée par l’injustice des rapports sociaux soi-disant “démocratiques” de l’époque, combien elle est artificielle et ne correspond pas à une voie des hommes, parce qu’il y a collusion occulte entre les violents (nazis) et les profiteurs (capitalistes, hauts personnages), et parce que la misère pourrit tout, y compris l’amour et la morale. Casimir signifie pourtant un héros positif, puisque mis au chômage il conserve sa tête froide. Abandonné par sa bien aimée, il trouvera une autre compagne.
    J’avais cru comprendre, lorsque Dougnac m’avait expliqué son projet, que le public serait appelé à participer à la fête, qu’il se promènerait entre les baraques, serait agressé par les S.A., convié à boire de la bière etc...
    Mais ce parti n’a pas été tenu et le public est en fait disposé face à la fête, d’un seul côté, sur les gradins, et comme dans une salle de théâtre, sauf que la scène fait 50 mètres de large et qu’il n’y a pas de cadre. Dans ces conditions se crée un phénomène de dispersion. Il n’y a pas assez d’acteurs pour meubler l’espace, si bien qu’il n’y a pas d’atmosphère de fête. Le début ne suinte ni assez de flonflons, ni assez de sueur, ni assez de flots de bière et d’urine. Ainsi, le dérangement ultérieur est-il mal perceptible, d’autant que les scènes-clefs sont noyées dans la dimension excessive et ne sortent pas en gros plan. Le jeu des acteurs n’a au surplus pas été dirigé selon un style comme l’eussent fait Chéreau ou Jean-Pierre Vincent. Chacun joue réaliste et quasi “boulevard”, comme si même Brecht n’était jamais passé par là! Tout est ainsi terne, non abouti, insuffisant, pas impressionnant. Il n’y a ni une réelle ambiance de brasserie munichoise, ni une véritable flambée de violence. Dougnac n’a visiblement aucune idée de ce qu’est une fête bavaroise. Il n’a pas non plus vécu le nazisme et il n’en traduit que de façon très édulcolorée la brutalité. Sans parler de fautes: un S. A. barbu à cheveux longs! Une serveuse, jeune, jolie et mince, ça n’existait pas dans l’Allemagne de 32.
    Bref, je pense que Dougnac est passé à côté de son propos. Il ne l’a même pas “indiqué”. C’est dommage car je crois que la pièce est belle.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 13 avril 2007
Carnet n°3

Quoiqu’exilé en Italie pour cause de faillite en France, Patrice Chéreau n’oubliait pourtant pas sa mère patrie.

12-XI -    Je confesse m’être emmerdé comme un rat mort à la représentation en italien de LA FAUSSE SUIVANTE de marivaux que présentait Chéreau à Nanterre dans le cadre du Théâtre des Nations pour un prix, selon Pierre Laville, exhorbitant. C’est une pièce de texte qui ne permettait pas à Chéreau de nous montrer un grand échantillon de ses talents picturaux. Le décor est celui des soldats. Une rampe aux néons éclaire le mur du fond et les acteurs jouent à contre jour, à peine soutenus entre eux et nous par des projecteurs plats. La mysogynie du réalisateur et celle du décorateur Jacques Schmidt se conjuguent pour rendre ignoble le personnage de la Comtesse. Marivaux est naturellement dégagé de toute légèreté et on assiste à un lourd drame larmoyant, souligné par le jeu très expressionniste et plein de ficelles des acteurs italiens. On me dit que ce spectacle a été la révélation du Festival de Spolète . Mais je le tiens pour un petit Chéreau. Il semblerait que notre génie l’ait monté sur son acquis, ses recettes. La langue étrangère est cruelle, qui avive l’oeil du voyeur en l’empêchant d’être aliéné par l’anecdote.

13-XI - “Tu ne fais pas ton métier, Gintz”, me disait-on de toutes parts, “si tu ne vas pas voir REAL REEL” de Frédéric Bral, par le THÉÂTRE LABORATOIRE VICINAL de Bruxelles. Me voici donc à 21h rue Cabanis, face à l’hôpital Ste Anne, dans une salle rectangulaire, assis sur une chaise. Deux hommes succinctement vêtus attendent le public dans une pose grotowskienne. Puis ils se mettent à gesticuler, à prononcer des phrases hors de toute intelligibilité et sans diction. Ils jouent avec des bâtons et s’en servent à des fins sexuellement signifiantes. Ca n’a ni queue ni tête, mais en lisant le programme, je vois que c’est exprès. Ca finit ex abrupto après plusieurs “ruptures”, à une heure très raisonnable.
    C’est donc un spectacle inspiré par l’école du maître de Wroclaw Il se distingue pourtant des autres - et ça, c’est BIEN - en ce qu’il n’est pas sérieux et ne se prend pas tel. On se marre quelquefois. Bref, la technique est mise au service d’un jeu gratuit, quasi canularesque. Point de message ni de mystique.
    Ce n’est quand même pas si important: un bon exercice. Mais le Public -relations de la troupe connaît bien son métier.

14-XI - J’ai vu LA BANDE À BONNOT au T.O.P. mêlé au public clairsemé du Samedi soir à Boulogne. Je ne sais pas pourquoi, -c’est en fait hors du sujet-, je me suis mis tout à coup pendant la représentation à méditer que si jamais la révolution ne sortait d’un théâtre, c’était parce que les gens de théâtre faisait bonne garde pour que RIEN au théâtre ne soit JAMAIS réellement révolutionnaire. En somme, j’ai pensé qu’ils agissaient comme des ramolisseurs et des édulcoreurs d’élans. Vielhescaze a ramené LA BANDE À BONNOT aux dimensions d’une bande dessinée. “Objectif” il a tenu, avec la complicité de Henry François Roy qui a pondu le texte, à souligner l’ambiguïté de Bonnot.
    Le personnage sort douteux et par conséquent la lutte que mène la société contre lui  sous la houlette du Préfet Lépine, n’apparaît pas injustifiée. Vielheseaze la veut ridicule. Mais il ne la condamne pas En fait, sa démonstration est plutôt anti-anarchie. La dépolitisation des anars veut éclater dans cette réalisation comme preuve pour les prolétaires du coin que cette voie ne peut-être ni valable (par l’isolement dans lequel s’enferment les terroristes), ni pure (par le fait que des éléments “douteux” ne peuvent pas ne pas s’infiltrer dans ces aventures brûlées), ni utile (puisque vouée à l’échec). J’évoquais en contemplant ce spectacle sans épaisseur, l’impact de Bonny and Clyde où le public était touché par le DÉSESPOIR des motivations. Ici, on m’a montré des fantoches, des pantins, des marionnettes, et cela m’a irrité car, - entendons- nous bien: je ne suis pas du tout anar et je ne crois absolument pas à cette voie - l’anarchisme est incontestablement une conséquence de la RAGE qu’éprouvent certains hommes ressentant leur IMPUISSANCE face à l’OPPRESSION de la SOCIÉTÉ; il est romantique et GÉNÉREUX, aberration estimable. Je reproche donc à Vielhescaze de l’avoir traité à la légère, désinvoltement, de l’avoir désamorcé. Et cela explique la réflexion que je signalais au début de ces lignes.
    Une fois dépassée l’irritation que m’a provoqué ce parti de minimiser l’ANARCHIE et acceptée l’idée qu’une fois encore les spectateurs périphériques n’étaient pas conviés à autre chose qu’ à un anodin divertissement, une fois effacée la sensation que cette démarche était dégueulasse, et rengainée mon ironie au souvenir des “inquiétudes” qu’exprimait Vielhescaze il y a quelques semaines quand il se demandait si son “audace” ne lui vaudrait pas des ennuis! (sic), je dois dire que le but du spectacle, faire rire aux dépends des anars comme des bourgeois, n’a pas été atteint. À part ma voisine et moi, et un monsieur au rang derrière qui fumait pendant la séance pour signifier sans doute sa qualité de contestataire, personne ne se fendait la gueule dans la salle et c’est avec un sérieux imperturbable comme sans réaction, que le public du TOP regardait le spectacle. Bien joué, bien réglé avec mouvement et rythme, quoiqu’avec une certaine lourdeur, l’espèce de western montré en toute surface,ne frappait pas non plus d’effroi. Le vent de l’indifférence soufflait sur la morne rue de la Belle Feuille. “Un beau travail de Vielhescaze”, m’avait-on dit. OUI. Ca en avait l’air, MAIS DE TELLES ENTREPRISES n’en sont pas moins des crimes contre le théâtre à l’heure où d’autres moyens d’expression frappent tellement plus loin et plus fort.

Commentaire a posteriori :

Dans les années 50 il y avait à côté du théâtre des Noctambules un petit et incommode théâtre frère qui s’appelait le théâtre du Quartier Latin et qui était ditigé par Michel de Ré. Il avait monté LA BANDE A BONNOT comme on le faisait à l’époque, sans chercher la signifiance au delà du contenu du texte. C’est peut être parce que j’étais plus jeune, mais il me semble me souvenir que l’impact était beaucoup plus fort. Il est vrai qu’on était dans un lieu de 80 places et dans un arrondissement de Paris que ne fréquentaient pas les banlieusards et qui se consacrait très ciblé au contexte anarchique. Juste avant ou juste après, il y a eu LES MARIÉS DE LA TOUR EIFFEL.

LE SIGMA de BORDEAUX

Je crois que j’ai le devoir avec quarante ans et plus de recul, de rendre un hommage appuyé à son initiateur et fondateur Roger Lafosse. Je n’ai jamais su quelle était sa mouvance politique, mais il avait le sens du “politique”et son festival, a été longtemps à la pointe de l’audace. Disons que son action se situait en la dépassant dans la mouvance de Chaban-Delmas, Maire de la ville qui rêvait d’une “nouvelle société”au point d’en avoir fait son slogan.
De quelle utopie, voire imposture, rêvait ce personnage de droite, va savoir, mais le certain est que Roger Lafosse, d’abord aux entrepôts Laînés, lieu informel du genre des halles de Paris, puis bientôt dans des hangars sur les berges de la Gironde, l’avait pris au mot en proposant à un public jeune avide de “changement”des événements qui furent longtemps en pointe de toutes les contestations. Le SIGMA, ce n’était pas Nancy, c’était autre chose, et d’abord parce que c’était orienté en priorité vers la créativité française, mais cela a  pour beaucoup aussiété un espace de reconnaissance et un tremplin. Je n’y ai fait cette année là qu’un bref séjour. Il fallait un Lafosse pour payer le cachet prévu pour pour la création qui fait l’objet de mon commentaire ci-dessous:

15-XI -    Je parlerai en janvier 72 du nouveau spectacle du GRAND MAGIC CIRCUS créé à Bordeaux au SIGMA: “LES DERNIERS JOURS DE SOLITUDES DE ROBINSON CRUSOË”. Ce n’était pas prêt et je présume que notamment sur les plans rythme et contenu, cela ira bien plus loin dans  deux mois. Disons seulement que cet opéra “romantique” où Robinson est incarné principalement par un chanteurd’opéra  qui sort de l’océan tout nu (eh oui, pour une fois c’est justifié!)et ensuite tue le temps en chantant du Gabriel Fauré,en compagnie d’un “Vendredi” qui lui sert la soupe, demande à être analysé politiquement.   Mais ici le “jeu” ne débouche que sur des scènes jouées, dansées ou chantées. On ne voit pas le dessein
    Disons  pourtant  mon admiration pour cette troupe, qui montrant un spectacle pas au point du tout, jalonné de gags involontaires et de changements interminables, sait récupérer les pépins et les errements à son profits grâce à son ART de l’IMPROVISATION. Grâce aussi au fait qu’elle n’a peur de RIEN, assume TOUT. Jusqu’à un certain point, le GRAND CIRCUS, c’est une école. en tout cas, il est exemplaire.

16-XI -    Je n’avais pas revu l’ORBE depuis l’ORATORIO CONCENTRATIONNAIRE, et les soubresauts qui avaient agité la troupe avec le départ de Numa Sadoul  m’avaient rendu méfiant. Aussi, en ai-je pris plein la gueule les voyant à l’Alhambra de Bordeaux dans le cadre du SIGMA, “L’AUTRE LA 2”, mise en scène de Irène Lambelet et Jean-Phillipe Guerlais.
    Cela n’a plus rien à voir avec l’ORATORIO. Ni d’ailleurs avec grand chose quoique cela fasse songer par instants à l’ OPÉRATION de Gélas. C’est à grand renfort de musique Pop, un CRI de la jeunesse CONTRE la guerre, CONTRE la société et ses hypocrisies. Une seule personne HURLE ce texte tandis que le spectacle est avant tout gestuel et déambulation d’une foule de cour des miracles jeune. l’important est que c’est SUBMERGEANT, que cela entraîne les spectateurs et que c’est FAIT jusqu’au bout donnant une certaine impression de PUISSANCE.
    Le CRI n’est guère référencié politiquement. Il est clameur sans plus. AInsi, une certaine ambiguïté m’a-t-elle gêné car aussi bien que gauchiste, cette vocifération pourrait être fasciste.
    Cela dit, de toute manière, c’est un spectacle qui remue. Il ne laisse pas indifférent. Il est donc efficace et utile. Il s’achève très joliment par les comédiens formant avec les spectateurs des petits groupes de discussion.

Qui se souvient de l’ORBE, d’Irène Lambelet et de Jean Philippe Guerlais ? Ce sont eux cependant qui ont les premiers inventé le théâtre de rue vertical: c’était sur la façade de la Maison de la Culture de Bourges, dont le directeur Gabriel Monnet disait : “j’aurai gagné mon pari de décentralisateur culturel le jour où on surprendra un jeune couple berruchon en train de baiser dans un couloir”  (c’était avant Mai 68).
Depuis le toit, plusieurs hommes et femmes faisaient une désescalade dont je me souviens seulement qu’elle était périlleuse, très spectaculaire et singulièrement efficace car, bien sûr, elle attirait vers le lieu infranchissable dans beaucoup de têtes  de la CULTURE une population locale étonnée.
Dans les compte-rendus qui vont suivre vont apparaître des noms de gens qui y ont cru, en qui on a cru, et qui sont oubliés

Et hélas, le CRI est 50 ans après, encore plus d’actualité.
 
PARIS ENCORE

Quand je dis “Paris”, évidemment cela veut dire région parisienne. Il est certain que j’étais plus souvent en banlieue que dans la capitale”. Parce que c’est dans cette périphérie que subsistait un ferment de théâtre comme je le cherchais, loin des vaudevilles du boulevard et même de certaines productions privées de qualité dont les discours ne m’atteignaient guère. Parce que je croyais au rôle social du théâtre. Je n’allais pas tarder à déchanter. Naturellement, il y avait des exceptions, comme celle ci (mais Chaillot était il bien en ce temps là un théâtre parisien?):
 
17-XI -    Jean-Pierre Vincent ne s’embarrasse pas de préoccupations sur les rapports scène-salle ni sur la création collective. Metteur en scène tel son ex complice Chéreau, il monte des grands textes. En l’occurrence, ici au TNP Gémier, la pièce de Rezvani CAPITAINE SCHELL CAPITAINE ESSO. Sur un navire à la dérive, que ses “enfants” ont abandonné et dans les cales duquel la révolte gronde, d’abord contenue puis triomphante, un monde à la frontière de la mort agonise, figé et sinistre, fait de transpositions non déguisées de Niarkos, Onassis, La Callas, Jacqueline Kennedy etc... : Rois du pétrole s’épiant les uns les autres mais UNIS face au reste du monde, jouisseurs, fatigués, désabusés, indifférents et leurs serviteurs, flics experts en tortures diverses, majordomes et masseurs, tous sans scrupules et d’ailleurs ils n’ont pas le choix, cruels, s’ennuyants terriblement, mortellement. La première partie est un peu longuette. Rien n’est plus difficile évidemment, que de rendre vivant un univers mort. Mais la deuxième partie soutenue par l’”anecdote” de l’assassinat de sa femme par Niarkos, puis de l’”enquête” postérieure, est admirable et prenante. Le tableau final où tous ces puissants sont pendus et échangent des propos dans la mort est d’une très grande beauté.
    Le spectacle est du grand Vincent. Dégagé du souci de se faire valoir en tant que lui-même, il sert en l’espèce avec fidélité et art un texte essentiellement subversif, fortement dénonciateur et exceptionnel de forme, puisqu’à la destruction d’une classe il surajoute celle d’un langage. Le rire fuse de certains gosiers dans la salle, mais pas de tous. C’est une représentation “conventionnelle”, mais qui prouve que quand on a quelque chose à crier, la manière dont on le fait importe peu pourvu qu’elle soit talentueuse. J’ai assisté à une grande soirée UTILE.

19-XI -    Dans la catégorie des soirées vraiment pas exaltantes, TIMON D’ATHÈNES de Shakespeare par L’ENSEMBLE THEATRAL DE GENNEVILLIERS est à marquer d’une pierre grise. Dispositif brechtien autant dégagé de la couleur que possible, jeu distancié sans morceaux de bravoure ni éclats, 3h15 de spectacle, les laborieuses populations de la ceinture rouge de Paris n’ont pas à se plaindre. Elles sont servies copieusement et dogmatiquement à souhait. Il n’en est que plus étonnant de voir à quel point elles fréquentent peu la salle des Grésillons. Ce vendredi soir, nous étions une cinquantaine en tout dans le local pourtant transformé très positivement pour une meilleure accoustique et une communication plus présente. Je ne voudrais pas avoir l’air de mettre en avant mes dadas, mais Shakespeare ne serait-il pas pour quelque chose dans cette fuite? TIMON est un riche noble insouciant qui traite si fastueusement ses amis qu’il s’en trouve ruiné et même couvert de dettes. Les “amis” se détachent alors de lui et il fait connaissance avec l’ingratitude. Seuls lui restent fidèles ses serviteurs et surtout son dévoué intendant. Il découvre un trésor, ce qui lui permet de se venger un peu. Mais écoeuré par les hommes, il se fait quelque chose comme ermite. Naturellement, on peut tirer de cette histoire des enseignements: que l’or corrompt tout, que la bourgeoisie a joué à une certaine époque un rôle “révolutionnaire”, que tout ci  et tout ça je ne vois à dire vrai pas bien quoi, qu’en tout cas les riches sont des écervelés ou des salauds. Reste que la “truculence” est réservée au “bas peuple” ignare et grossier, et que cette histoire n’est pas parvenue à m’atteindre car j’en suis demeuré complètement éloigné. J’ai souvent songé à VOLPONE, sauf que je n’ai pas rigolé une seule fois. Je dois dire que si la mise en scène est exacte et rigoureuse, j’ai par contre été frappé par l’insuffisance de certains acteurs. Quant à la traduction dûe à un travail collectif de l’ENSEMBLE THEATRAL DE GENNEVILLIERS, elle est tout simplement inaudible, rocailleuse, impossible à mettre en bouche, épouvantable. Phrases interminables et “imagées”, la colère m’a plusieurs fois soulevé de mon fauteuil!

20-XI - Nicolas Bataille a acquis le PIGALL’S. Il a très joliment arrangé ce cabaret en petit théâtre tout rouge et roccoco. HANAFUDA qu’il y présente est malheureusement une pièce tout à fait incompréhensible à la sensibilité occidentale. Il y est question de rapports entre les vivants et les morts qui nous sont trop étrangers. Rougerie joue un croque mort, Catherine Hubeau très enlaidie, une jeune fille partagée entre l’amour d’un voleur vivant et d’un rêveur mort. Richard Leduc incarne ce dernier. Je cite ces noms pour bien indiquer que la distribution (nombreuse) a été choisie à un haut niveau. Hélas la mise en scène semble inexistante. C’est une japonaiserie qui ne nous apprend et ne nous apporte rien. Ca se situe dans le facile. J’ai été très déçu.

 CARRIÈRES – ITINÉRAIRES - PARCOURS 

Aviez vous entendu parler de Claude Cyriaque dont j’ai déjà parlé et qui semblait tel le Sphinx renaître constamment de ses cendres? Méritait il cette indifférence, puis cet oubli?

25XI -    J’ai fini par découvrir à force d’obstination que LES CUISINES DU CHÂTEAU de Claude Cyriaque se jouait au Théâtre 71 de Malakoff. J’ai assisté mêlé à une trentaine de personnes, à une des plus belles performances d’actrices que j’ai jamais vues: celle de Maria Casarès, qui est tout simplement sublime... et d’une irrésistible drôlerie dans certains morceaux de bravoure. Étrange et belle pièce qui semble un peu déracinée dans ce cadre banlieusard, LES CUISINES DU CHÂTEAU montre un univers très chaotique qui est fait de quelques réminiscences (LE ROI SE MEURT - Beckett- Le Fuentès) et de beaucoup de personnalité. Cyriaque a son style, où l’horrible glisse sous la plaisanterie absurde. Nous ne nageons pas dans le surréallisme mais dans un réel accentué et rendu DÉRISOIRE. Le roi et la reine gouvernent avec autorité un monde en fin de course constitué de dindons tous condamnés à mort puique l’industrie de l’Etat est la plume ,et de bébés industriellement conçus qui vagissent et qu’on baillonne pour les faire taire, un monde où le concentrationnaire” est poussé à fond et comme transcendé.
    L’oeuvre est donc intimement politique et on pourrait dire qu’elle traite du grand vent glacé du fascisme. MAIS surtout, c’est le portrait d’un monde clos où les gestes humains ont perdu leur logique et quasi leurs sens. D’où le dérisoire. J’y reviendrais à tête plus reposée.
    Le spectacle est pauvrement mais TRÈS bien monté avec des plumes qui voltigent et des costumes devenus loques qui expriment très bien l’univers décrit. La mise en scène est inventive et (presque trop) rigoureuse. Bref, il faut aider, ce spectacle qui est un des meilleurs de l’année à sortir de la confidence.

Par contre la “résistible” ascension d’Antoine Vitez figure dans toutes les anthologies.

1-XII -    A la salle des fêtes de Nanterre, Antoine Vitez poursuit son expérience de contact avec le public des quartiers en présentant ÉLECTRE de Sophocle agrémenté de textes de Ritsos, dits en grec par une belle voix chaude enregistrée au début, à la fin et aux points de rupture, récités en français par les acteurs à des moments de la représentation par une sorte de glissement d’un univers sur l’autre. Il paraît que par perfidie, Pierre Laville m’avait mal placé parce que d’où j’étais, j’avais une vision globale du spectacle alors que Vitez l’a monté (je cite) pour que chaque spectateur n’en ait qu’une vision fragmentaire. Le public n’était pas très prolétaire. Il était composé principalement d’étudiants. Selon Vitez, il était beaucoup trop nombreux. Nous étions environ 200 dans la salle! Monique Bertin m’avait dit son enthousiasme. Sont-ce les mauvaises conditions qui m’ont été imparties ou ma mauvaise humeur chronique de ces temps-ci? Je n’ai pas partagé ce bonheur.
    Et d’abord parce que la démarche m’a semblé inutile. Jouer cette version compliquée pour atteindre des gens censés n’aller jamais au théâtre n’a de sens que pour l’esthète qui se complaît dans l’illusion de faire un travail populaire, alors que son oeuvre ne peut que passer par dessus la tête d’un égaré qui aurait cru qu’on avait pensé à lui en le conviant. De toute manière, au mieux, cet innocent n’aurait été convoqué que pour voir du BEAU hors de tout contenu concernant pour lui.
    L’action de Vitez rejoint donc celle des animateurs à la solde du gouvernement pour qui la culture doit endormir le peuple plutôt que l’éveiller. Nous sommes loin de F.F.K.! D’autre part, je dois confesser que tout m’a semblé gratuit dans le spectacle à commencer par le mélange Sophocle / Ritsos. Tout le monde a l’air de trouver ce salmigondi sublime, mais moi, je trouve qu’il n’aide pas à l’intelligence des textes de l’un et l’autre auteur et que la juxtaposition joue en négatif. Rien ne me semble la justifier qu’un itinéraire obscur dans l’âme du réalisateur. Le moins qu’on puisse dire est que ses motivations sont ésotériques.
    Gratuit aussi le parti du jeu inspiré aux acteurs par le metteur en scène. Entre des phrases dites sur un ton apparamment réaliste, ils se mettent soudain à vociférer un mot ou un membre de proposition, voire une période et toujours sur un ton qui dépasse les intentions. C’est un style certes, mais je n’y entre pas. Je ne comprends pas à quelle necessité, il correspond. Le maquillage verdâtre grisâtre infligé aux acteurs et actrices m’a d’autre part été pénible à supporter. Voilà. Il m’a semblé assister à une manifestation snob et ce qui m’a le plus irrité était sa destination, soit disant vocation populaire. Il m’apparaît que Vitez se fout du peuple comme de l’an quarante. Je n’aime pas la malhonnêteté.
    Cela dit, qu’il soit clair que ces réserves jouent sur un spectacle de haute tenue, parfaitement réglé et conçu, joué avec rigueur. Bien sûr, c’est de la qualité.

2-XII -    Assisté à Nanterre, aux Amandiers, à un spectacle tchèque ( le théâtre de Gilina) mélangeant marionnettes et expressions corporelle. C’est très court, assez joli et astucieux, avec des bonnes idées qui ne vont pas très loin.

3-XII -    Vu à la GAITÉ MONTPARNASSE le PRÉCEPTEUR de Lenz / Brecht monté par Mehring. On a envie d’appeler cela “Le joyeux précepteur”, tant tout est tiré à la caricature, voire à la farce. J’ai bien rigolé.

UN GRAND SOUVENIR

4-XII -    L’HOMOSEXUEL ou LA DIFFICULTÉ DE S’EXPRIMER est, me semble-t-il, le premier évènement réel de la saison. L’analyse est assez difficile à faire car la pièce de Copi aborde les problème du monde par un biais qui m’est exotique. Comme vous le savez, l’homosexualité m’est assez étrangère. Reste que je vous dis: “Courez à la Resserre, et d’abord  pour voir Raymond Jourdan et Copi  lui-même qui s’y livrent à une extraordinaire performance d’acteurs d’une irrésistible drôlerie. Je dis “d’acteurs”, je devrais dire “d’actrices” car ils incarnent deux étonnantes bonnes femmes, l’une mère et l’autre professeur de piano d’une jeune fille russe fort dépravée.
    Ensuite, parce que c’est une oeuvre complètement subversive et destructrice. Les remises en cause passent par le sexe, dont l’ambiguïté est constamment mise en évidence.
    L’univers de ces Russes passe par le Maroc où l’on change de sexe comme d’autres se font avorter en Suisse, et par la Chine, Eldorado espéré  lointain. Il est scatologique; la jeune fille fait sous elle. Elle rejette en bloc le monde, renfermée et de total REFUS. Elle a des “accidents”, se casse une jambe, se coupe la langue avec ses dents. Elle est rebelle au sens le plus profond du mot.
    En même temps, le monde décrit est désuet. On nage dans une sorte de bourgeoisie complètement décadente où les convenances ne sont plus que des caricatures. Tout bascule, tout s’effondre. On songe au Genêt des BONNES mais en vérité Copi plonge plus loin dans la négation des valeurs. C’est une FIN DE PARTIE totale. On le voit, j’emploie les mots “complètement”, “total”, “profond”. C’est qu’ici, TOUT VA JUSQU’AU BOUT. et c’est bien sûr, ce qui fait l’exceptionnelle qualité de ce CRI intimement personnel, littérallement projeté sur l’universel parce qu’au fond  il s’attache à l’essence-même de notre civilisation.
    Cela dit, n’allez pas croire à un spectacle sinistre. On rit constamment, et sans  arrière goût. On en a pas honte. On nous montre un effondrement complet, mais c’est à hurler de rire.
    Je crois que Lavelli a fait un admirable travail sur les acteurs. Lui aussi sait aller au bout des choses et de lui-même. La non médiocrité passe par la TOTALITÉ. Il y avait peu de monde à cette première peu annoncée. Mais dans l’audience, il y avait Victor Garcia, Alain Crombecque, Claude Régy, Arrabal et moi-même. Ce sont des signes qui ne trompent pas.

Quarante ans plus tard, le théâtre de la Cité Internationale dirigé par une personne que j’avais estimée auparavent, Nicole Gautier, a offert son lieu à une compagnie dont je préfère avoir oublié le nom, qui a sans vergogne annoncé un spectacle  appelé : “L’HOMOSEXUEL OU LA DIFFICULTÉ DE S’EXPRIMER.  Or il s’agissait d’une bluette chantonnée par des filles très (trop) convenables qui, à l’évidence, étaient passées à côté du message de Copi, ou plutôt, pire, l’avaient détourné au profit d’on ne sait quelle aberration esthétique de bon goût. Le scandale venait surtout de ce que la publicité  n’annonçait en rien qu’il s’agissait d’un divertissement de jeunes femmes autour d’un vague canevas. Des jeunes qui n’avaient jamais connu rien de Copi mais qui en avaient ouï causer, sont venus pour le découvrir.J’ai dit ,à Nicole Gautier ma colère devant cette trahison, que dis-je, cet enterrement.
Et je l’ai désormais classée parmi les fossoyeurs d’une certaine idée  du respect que l’on doit à certains créateurs. Je sais bien que Shakespeare, Molière, bien d’autres Tchekhov,sont accommodés à des sauces souvent bizarres par des “jeunes” en quête d’une imagination qu’ils n’ont pas sans marchepied.  Mais ces classiques là n’ont rien à perdre. Copi oui.

SURVOL DE QUELQUES SPECTACLES OUBLIÉS

 7-XII -    Dominique Houdart présentait cet après-midi son ARLEQUIN POLI PAR L’AMOUR, devant quelques personnalités professionnelles. Naturellement, tout le monde a fait la fine bouche. Or le parti adopté, des grandes marionettes grotesques maniées à la manière du Bunraku, tandis que le texte est dit par deux personnes, méritait l’intérêt, pour le moins. D’autant que ce parti est tenu jusqu’au bout, avec une grande rigueur et un incontestable professionnalisme.
    Marivaux sort de cette épreuve de lenteur décortiqué à zéro. La féérie est améliorée par l’apport des marionnettes qui sont belles et hideuses à la fois et échappent aux dimensions de la pesanteur et aux contingences des costumes de scène. La performance de l’acteur et de l’actrice qui lisent tous les personnages est évidente. C’est pourtant le point contestable du spectacle. Quelqu’un parlait de pléonasme entre cette lecture toujours “composée” et l’utilisation des poupées. C’est assez juste. Houdart tombe un peu dans le piège où il s’était enfermé pour ANDROMAQUE en ce sens que quelques idées excellentes ne font pas une soirée. Pendant dix minutes, on est admiratif devant l’intérêt de la démarche et de la réussite de son esthétisme. Seulement, cela ne se renouvelle pas. Et  je ne vois pas au surplus comment cela aurait pu se renouveler. Houdart dit que son spectacle est très efficace sur le public normal. Peut-être. Je ne sais pas.

10-XII -Pour un soir, un seul soir, le PALACE a trouvé son sens. Le Folidrome, issu du “Théâtre d’Expression de la Résidence Universitaire d’Antony”, y présentait POURQUOI LES CLOWNS. Il y avait dans la salle 500 jeunes trouvant justifié de s’asseoir par terre, mais qui fument tout naturellement dans cette position pour le plus grand dam de la moquette de Mme Weber. Le spectacle est proche de celui de l’ORBE de son contenu qui est une protestation de la jeunesse envers le monde dans lequel on la fait vivre. Cri de rage et d’espoir qui ne manque ni de drôlerie par moments sous forme d’humour noir ou agressif, ni d’esthétisme. Il y a des tableaux réellement très beaux. Mais c’est surtout essentiellement du théâtre combat. “A la limite, le théâtre, on s’en fout”, disait à la fin un animateur du groupe. Et cette attitude indique que c’est l’efficacité de l’action qui est recherchée. L’”Art” est à son service. Et c’est très bien. Cette troupe est à suivre avec attention. Elle est certainement une des meilleure du genre. Marie-José Weber a brillé par sa connerie durant cette soirée, faisant descendre le rideau de fer juste à la fin, éteindre les lumières pour que les gens, qui causaient paisiblement, évacuent la salle. Je crois qu’elle avait  détesté le spectacle! Pauvre Marie-Jo qui a construit un théâtre pour CE TYPE-LÀ de manifestations et n’en fera plus jamais sans doute.

14-XII -    Lucernaire, 20h30

    FEMME + FEMME = FEMME d’André Halimi, réalisation de Voutsinas, joué de façon piquante et légère par Isabelle Ehni et Gaby Sylvia brille par sa remarquable nullité, son indigence et son inintérêt.

    Par contre à 22h, POLICE de Mrozeck mis en scène par Le Guillocher est une manière de petit chef-d’oeuvre. Il s’agit d’une fable paradoxale, puisque elle suppose (l’auteur est polonais, ne l’oublions pas) un pays où le peuple entier serait si intimement d’accord avec la POUVOIR que toute police y serait devenu inutile. Depuis dix ans, le chef de police garde jalousement lui-même son dernier “politique”. La pièce commence quand celui-ci vient faire son autocritique et son repentir. Ainsi, la police n’aura-t-elle plus la tâche! Elle tâte de la provocation, mais le provocateur se fait quasi lyncher! Bref, vous voyez. Cela dit, après un premier acte brillant, la pièce s’étire un peu. Mais c’est sain ,tonique et réjouissant.

15-XII -    Vu à Sartrouvilles le PUNTILA de Rossner. C’est un grand long lourd spectacle de 3h30. Aucune coupure n’a été pratiquée dans l’oeuvre qui est montée avec une rigoureuse exactitude brechtienne. C’est Jean Martin qui joue Puntila et il a par moments l’air du colonel de la BATAILLE D’ALGER. Plaisanterie mise à part, il est remarquable. C’est Pia Colombo qui chante la partition de Dessau. Je me faisais réflexion que je déteste décidément la musique de Dessau, qui me semble antipopulaire au possible. La pièce m’a semblé un peu méandreuse. D’après ceux qui ont vu le PUNTILA de Wilson, l’ascension finale était mieux réussie par ce dernier que par Rossner.

 17-XII- Sorte de Scapin Latino-américain, je suis convaincu que sous ses dehors de farce, le TESTAMENT DU CHIEN d’Ariano Suassuna révèle un contenu social critique. Mais la représentation qu’en donne le jeune Théâtre National dans une mise en scène de Guy Lauzin fait tout ce qu’elle peut pour que cet aspect “glisse”. Tout a était sacrifié à “l’enlevé”. Ce ne sont que pirouettes et gags. Les mouvements des personnages sont vifs mais gratuits. Tout est montré joyeux, y compris le moment où les voleurs, qui sont aussi des justiciers, et peut-être des révolutionnaires, fusillent tout le joli monde qu’on a vu évoluer sur la scène. C’est l’art de noyer le poisson et c’est vraiment malgré Lauzin que la pièce montre le bout de l’oreille. J’ai bien aimé l’acte qui se passe au ciel, où l’on voit un Christ nègre (très bien joué par Bachir Touré) et une Sainte Vierge un peu saoûle. (Je n’ai pas bien détecté si c’était voulu mais ça allait en tout cas dans le sens d’une certaine contestation de la religion qui était assez de mon goût). J’ai aprécié à sa juste valeur la fin où le magot objet des convoitises finit à sa vraie place utile, c’est-à-dire dans le trésor de l’église du village. Voilà une belle moralité, non? Je ne sais quel public aura le J.T.N. mais celui qu’avait invité Guette pour cette soirée réservée où j’ai été admis comme une hirondelle dont on n’a pas besoin pour faire le Printemps, n’était composé que de vieux croûtons. À part Planchon que le hasard a placé à côté de moi et qui rêvait que s’il avait eu l’idée de rajouter un acte à l’INFAME qui se serait passé au ciel il aurait évité le phénomène de censure - (j’espère qu’il n’est pas devenu pédé, je lui ai trouvé un petit côté Chéreau!), et Touchard, je n’ai rencontré personne de connaissance.

21-XII -Très déçu par le nouveau spectacle de Jean-Pierre Bisson. “L’exemplaire histoire de la condamnation, de la grâce puis de l’élection du lieutenant William Calley, marchand d’armes et champion de l’ordre nouveau”, pièce que Bisson co-signe avec un nommé Ali Raffi, est aussi loupée que son titre est snob. C’est une série de scènes décousues, mal liées les unes aux autres et souvent confuses, qui retracent la vie d’un militaire américain faciste vivant dans une Amérique exclusivement peuplée de facistes. Sans connaître visiblement l’Amérique autrement que par ce qu’ils en ont lu de ce côté-ci de l’Atlantique, les auteurs jettent un cri fragmentaire qui ne peut que sonner faux aux oreilles de l’objectif. En plus, on se demande bien pourquoi Bisson s’en prend avec cette vigueur à la poudre dans l’oeil du voisin et quel est le sens du remplacement de la PASSION DE MALRAVY qu’il devait monter par cette élucubration anti-américaine. C’est joué avec une apparente conviction par quelques mâles et une fille, Françoise Vercruysj en plus une autre fille pour une scène de trente secondes. Quelques culs dénudés apparaissent de-ci, delà pour illustrer les turpitudes de l’armée des Etats-Unis. Des culs masculins, bien sûr selon la mode actuelle. Ah! Quand reviendrons-nous aux Académies féminines. Franchement, je ne suis peut-être pas normal mais je les préfère! Je voudrais bien avoir autre chose à écrire sur ce spectacle, mais ça ne vient pas. en vérité, je crois qu’il n’y a rien de plus à en dire. Dommage.

22-XII -    J’aurais bien aimé relire ce que j’avais écrit en son temps sur LES IMMORTELLES montées à la Biennale de Paris il y a x années dans une mise en scène de ? Je me rappelle vaguement que Madame Rita Renoir y faisait de la gymnastique et qu’elle était “érotiquement dévêtue”. Au LUCERNAIRE, dans une mise en scène de Dominique Serreau, la pièce de Bourgeade est jouée par cinq minettes qui vêtent et dévêtent des peignoirs et des habits de cérémonie et n’hésitent pas à se montrer fréquemment complètement nues. Évolutions des moeurs: ce qui était audacieux il y a x années débouche maintenant sur la totale nudité. Comme ces jeunes femmes sont fraîches et pas mal bâties, le spectacle est agréable à regarder. Mais il n’est pas sensuel du tout. Très à l’aise, les protagonistes donnent plus l’impression, avec tous ces changements de costumes, d’être dans un salon d’essayage que dans un bordel. Le vice ne semble point du tout les habiter et les étreintes que les metteurs en scène a imposées à certaines d’entre elles ne m’ont paru nullement assumées.
    A ce détail (d’importance) près, la réussite du jeune Serreau est certaine. Avec goût et sûreté, il a éclairé l’oeuvre qui naguère m’avait semblée extrêmement confuse. En attendant les passes, cinq pensionnaires de maison close se livrent à des jeux dans un salon commun, se distribuant des rôles et “signifiant” leur univers. Cela m’a fait penser à Genêt. Un Genêt, cela dit, très au petit pied et plus celui  des des BONNES que du BALCON. Ce qu’exprime Bourgeade n’est pas important, et il y a mélange entre un style complètement quotidien et un langage poëtiquement hermétique. Cette non unité crée une distance par rapport à ces femmes qui nous demandent alternativement de croire en elles au premier et au 17ème degré. Je ne vois pas où Pierre-Aimé Touchard qui est cité dans le programme, a détecté du chef-d’oeuvre là-dedans. Mais Baste, ça se laisse VOIR sinon entendre. Et ça ne dure qu’une heure.

22-XII -    Au fait, Avant les IMMORTELLES, j’avais vu au PLAISANCE LE PIANO DE LUNE de Pierre Jacques Arrèse. C’est incroyablement con!

24-XII -    Il y aura toujours pour moi des mystères: Michèle Marquais cherche partout des spectacles pour le PIGALL’S et pendant ce temps-là, à la Resserre au Diable, Nicolas Bataille présente sous le titre vague de “Spectacle Sade”, un remarquable montage sur LA PHILOSOPHIE DANS LE BOUDOIR qui marcherait du tonnerre de Dieu place Pigalle. Il faut dire que le texte est un chef-d’oeuvre. L’accumulation des turpitudes des êtres pervers décrits s’exprime en un langage distingué des plus exquis. Ici, point de nu, mais la perversion à l’état pur, le renversement de toutes les valeurs morales, la contestation au niveau le plus pernicieux. La dépravation est évidence, la “vertu” crime. Le “pouvoir” ne se trompe pas sur les dangers que recèle encore ce texte, qui l’interdit à l’affichage et par la même occasion oblige le spectacle à se réfugier sous l’étiquette “club privé” et à ne pas néanmoins s’annoncer sous son titre véritable. C’est remarquablement joué, avec “bienséance” par Gaby Sylvia, Jean-Paul Cisife et surtout Martine Couture, excellente “élève” de ses maîtres ès débauches. Ce serait rigolo d’emmener ça en tournée.On pourrait faire une première partie avec LES IMMORTELLES!

Heureusement qu’il y avait le Sade à minuit, car AMOUR SANS TÊTE d’Asturias monté par Marc Olivier Cayre, m’avait à 22h fortement irrité dans cette même Resserre aux diables. Pendant une heure, un garçon laid et une fille en collant académique gris jouent à être dix personnages différents tandis qu’un torrent de mots est débité par une sono. J’ai été hérissé.
    À noter qu’entre les deux spectacles, mon séjour à la RESSERRE m’a coûté 64 Frs. Je m’étais fait accompagner et le taulier ne fait pas d’exos sur les consommations qui sont obligatoires. et pour l’Acturias, on pratique le principe du filet à finance. J’ai feint de ne pas le voir!

03-I-72 -    Je n’avais pas sur l’instant rendu compte du spectacle Jeanine Worms affiché au petit Odéon, comportant LE GOÛTER et TOUT À L’HEURE, deux piécettes mises en scène par Jacques Échantillon. J’ai dû y aller le 28 ou le 29 décembre. Résultat: J’ai tout oublier, sauf que c’était bien joué et assez drôle mais oh! combien mineur, MINEUR! Je ne vois pas pourquoi je me creuserais la cervelle à en dire davantage.

UNE ESCAPADE À LYON

13-I-72    Je n’avais pas eu grand chose à dire sur le PUNTILA de Rossner. Celui du Théâtre du Huitième est beaucoup plus intéressant. Notons pour l’histoire que je ne l’ai pas vu avec sa vraie distribution. Luce Mélite, qui jouait Eva, avait été remplacée par Francesca Solleville qui jouait après des raccords visiblement hâtifs. Hubert Gignoux s’était foulé la cheville et après un jour de relâche forcée, Maréchal avait décidé de le reprendre, en le lisant, le rôle de Puntila. Pierre Debauche avait fait une annonce avec humour et la sympathie de la salle à la performance était acquise. Il y avait donc une atmosphère insolite.Reste que les intentions du metteur en scène sont parfaitement “sorties”. Je ne sais ce que donne Gignoux dans le rôle, mais avec le Maréchal ânonnant par moments mais possédant fort bien son affaire, et par moments sublime, notamment dans le dernier tiers de la pièce, j’ai assisté à une GRANDE représentation.
    D’abord,on avait jeté aux orties la musique de Dessau et fait un montage avec des morceaux connus, ce qui popularisait et actualisait le spectacle. On avait renoncé notamment aux songs entre les tableaux pour le plus grand profit du rythme.
    Ensuite, on avait pris une distance envers la distanciation brechtienne, ce qui conférait parfois au dialogue un côté un peu patronnage, mais le plus souvent le rendait drôle, percutant et efficace. Les esprits chagrins diront que c’était tiré au boulevard, que Brecht n’aurait pas aimé qu’on rit tant, qu’il aurait déploré la disparition de l’ennui et l’aliénation du spectateur pris dans l’étau de l’anecdote. Songez que je me suis intéressé à l’histoire! Que ces conservateurs aillent à Canossa ou se taisent. Maréchal a réussi là où Rossner a échoué, à rendre cette aventure caricaturale dense. Sandier soulignait avec une délicieuse complaisance la “complicité” apparente pour la première fois dans ce montage entre Puntila et Matti. Il y avait du vrai dans cette remarque, mais Dieu merci, la densité n’entrait pas que dans cette ambiguïté et jamais, je crois, les leçons sociales et politiques de la pièces n’ont été ÉCLAIRÉES avec autant d’impact. À la fin, lors de l’ascension célèbre, Maréchal a laissé le lyrisme - et quasi le romantisme - prendre le dessus, ce qui nous a donné (dans un style proche de CAPITAINE BADA) un des plus beaux moments de théâtre que j’ai connus.
    Cela dit, il y a des longueurs dans la pièce et surtout en première partie. Les “fiancées” de Puntila étaient pesantes et interminables (mais leurs scènes ne vont pas jusqu’au bout. Brecht s’est arrêté en chemin au niveau du texte et Maréchal n’a pas compensé). Très beau le tableau des écrevisses, remarquable le banquet, admirable la destruction de la montagne par un Matti excédé.
    Bernard Ballet est très excellent, placide avec richesse intérieure.
    Je suis content d’avoir vu ce PUNTILA-là après l’autre et peut-être ai-je eu de la chance que Gignoux ait eu une coquetterie dans la cheville!

 UN SPECTACLE IMPORTANT QUOIQUE RATÉ ET DE CE FAIT OUBLIÉ

15-I-72    Marie-Claire Pasquier a beau nous expliquer à longueur de BREF que DES FRITES, DES FRITES, DES FRITES d’Arnold Wesker n’est pas plus une pièce sur l’armée que la CUISINE n’en était une sur les restaurants, il n’en reste pas moins que l’univers ici choisi comme milieu exemplaire pour montrer les mécanismes de la société occidentale est beaucoup plus familier que l’autre à la plupart des hommes, et jusqu’à un certain point moins signifiant. Je rêvais qu’il y aurait une pièce à faire, qui mettrait en gros plan l’incroyable culot de la classe dominante qui étale sans vergogne aux yeux des peuples sa volonté de hiérarchisation des hommes, d’inégalisation, d’oppression des uns par les autres, avec ce système fondé sur l’obéissance absolue qui dans tous les pays où elle règne est imposé aux jeunes gens un, deux ou trois ans de leurs vies, afin de leur inculquer définitivement leur catégorisation ultérieure. Il faudrait s’en prendre aux galons, aux ordres exécutables “sans hésitation ni murmure”, au recrutement fondé sur la culture acquise et par conséquent sur la richesse des parents. Société “idéale” où les chefs sont incontestables, où les grèves sont interdites, où la répression la plus aveugle et la plus cruelle est légale. Il faudrait dénoncer que le facisme n’est pas autre chose que l’application à la vie civile de ces données essentielles ÉTALÉES au grand jour et dont chacun peut faire l’espérience.
    Mais le pièce de Wesker (fort mal traduite par un certain François Sommarifas avec des jurons du genre de “Putain de bon sang!”) ne s’attaque pas au fond du problème et se borne à stigmatiser la fatalisation de l’appartenance originelle à une classe. Pit Thomspson, le riche fils d’une famille de général, ne parviendra pas à échapper à son destin qui est de devenir officier. Il aura beau faire la mauvaise fête, ses égaux, c’est-à-dire ses chefs de la caste supérieure le briseront en le ramenant à eux. Ses “camarades” prolétaires le traitaient, de leur côté, avec une certaine distance.
    Depuis le TRAIN DE HUIT HEURE QUARANTE SEPT, il y a eu au théâtre, en littérature, ou au cinéma des centaines d’oeuvres qui sur le mode comique ou tragique, ont toutes dénoncé des aspects extérieurs ou fragmentaires de la vie militaire. Celle-ci s’inscrit dans la même ligne mais pas plus que ses soeurs elle n’atteint l’essentiel, c’est-à-dire l’Institution elle-même. Evidemment, la mise en scène de Gérard Vergez est peut-être pour quelque chose dans l’insatisfaction ressentie. D’abord, l’environnement dû à Françoise Darne et baptisé “décor” est totalement gratuit et luxueux à contre texte. Ensuite, il n’hésite pas à faire rire avec le maniement d’arme et les exercices complaisamment dirigés par Chaussat dans la meilleure tradition de la “saine rigolade” édulcolorante. Il aurait fallu THE BRIG, mais on en était loin. Enfin, l’ensemble est confus sous une apparence de netteté et je soupçonne que le réalisateur n’ait pas SU ou pas VOULU éclairer complètement ce qu’il pouvait y avoir de pernicieux dans la pièce. Car si j’ai rêvé durant le spectacle comme je l’ai décrit plus haut, c’est quand même que sans aller jusqu’au, le texte contenait des indications, des lignes d’orientation. Il eut fallu les renforcer. Au lieu de cela, on les a laissé filer dans tous les sens et on a préféré faire “du spectacle”. La mollesse l’emporte, l’approximation. C’est dommage. Et ce ne sont pas les joyeux dessins projetés sur l’écran dans un style qui (à vrai dire sans raison) m’a fait penser à Folon (je me demande bien pourquoi?), qui arrangent les choses.
    Il y avait beaucoup de monde dans la grande salle du TNP en ce samedi soir.

RÉFLEXION À POSTERIORI ESSENTIELLE :

pour la plus grande satisfaction des jeunes gens, la cinquième République a supprimé le service militaire. Effectivement à l’heure du nucléaire et de ce qu’on appelle “les armes de destructions massives”infliger à des futurs fantassins ou cavaliers la dure épreuve décrite dans ce commentaire n’avait plus beaucoup de sens, d’autant plus que la hiérarchie s’est modifiée. A présent, ce sont les techniciens qui sont au pouvoir.
N’empêche que personnellement j’ai été réticent devant cette destruction de l’armée de la République qui était à mes yeux un symbole, celle qui avait été forgée par la conscription. Désormais, être militaire, c’est un métier comme un autre. Le soldat est un salarié. Il n’a pas besoin d’états d’âme patriotique. A la limite il n’est de nulle part, il doit accomplir sans réfléchir la besogne qu’on lui dicte.
Le “DEVOIR DE DÉSOBÉISSANCE” qui avait été inculquée à la France par le Général de Gaulle, ne l’oublions jamais, à DEUX reprises, tout le monde pense bien sûr à l’appel du 18 Juin 1940 que personne n’a entendu, mais qui était un appel à refuser l’ordre du “Maréchal”
et on oublie la deuxième fois quand le contingent a refusé de suivre les “généraux félons de l’Algérie Française”parce que c’étaient des gens du peuple qui le composaient ... et, peut-être, y a t’il dans le “peuple” des gens qui pensent voire qui osent.
Si cette deuxième fois là il n’y avait eu que des mercenaires, que se serait il passé?

par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Vendredi 13 avril 2007
RETOUR À LA GRISAILLE PARISIENNE

Dommage qu’en son temps je n’aie pas situé toujours les spectacles dans leurs lieux      

19-I -    Mettez un bébé dans un landau, lapidez-le, et vous ferez frémir une salle d’horreur. Mettez un landau visiblement vide sur une scène et jetez les pierres dedans. Tout le monde s’en fouttra car en 1972, compter sur l’illusion pour horrifier au théâtre est complètement anachronique. SAUVÉS de Edward Bond, écrit vers les années soixante est exemplaire de l’impossibilité AUJOURD’HUI de transcrire à la scène certaines intentions d’auteurs.
    Écrite avant les happenings où on faisait dégouliner de l’hémoglobine sur les spectateurs et où on leur lançait des poussins à la gueule, la pièce ne peut plus AUJOURD’HUI trouver sa transcription scénique. Deux erreurs fondamentales président donc à ce montage:
1°- Qu’on n’ait pas créé la pièce quand il en était temps et qu’elle aurait eu un impact.
2°-Qu’on la crée aujourd’hui comme si rien ne s’était passé depuis Jean-Jacques Lebel! Il faut dire que le choix de Claude Régy comme metteur en scène n’arrange rien. Curieusement, cet homme bien en place s’ingénie (lisez mes derniers comptes-rendus) à ne jamais monter une oeuvre selon les intentions de son auteur. Chez d’autres la trahison peut signifier, jusqu’à un certain point et avec réserves, APPORT. Chez lui, cela veut dire DESTRUCTION. La moitié de la pièce se passe dans un parc. Il faut lire le programme pour le comprendre. Il s’agit d’une oeuvre réaliste. Jamais (ou rarement) les personnages ne se parlent les uns aux autres. Les yeux dans le vague, ils causent à on ne sait qui, d’une façon stylisée que rien dans le texte n’appelle. Régy s’est ingénié à ce que l’héroïne, incarnée par Élisabeth Wiener soit monocorde, monotone et cantonnée dans un seul registre alors que clairement le personnage passe du stade de la jeune fille LIBRE des années 60 qui couche avec des mecs sous le toit familial décadent, croupissant, à celui d’une femme aliénée à un type qui ne veut pas d’elle tandis que ELLE ne veut pas d’un gars qui s’impose à elle. D’un bout à l’autre elle a le même jeu hargneux. Si déplaisant, qu’on se demande comment elle trouve des partenaires. On voit bien qu’elle a été dirigée par un mysogyne! Mais comment Régy n’a-t-il pas senti l’évolution?
    Peut-on parler de pièce agressive? Au niveau du texte sûrement. MAis à celui du spectacle, quelle édulcoration et quelle confusion! J’ai parlé de jeu stylisé et c’est vrai lorsqu’il s’agit de la “bande”, donc de la violence. Mais lors de la scène de ménage des vieux (Robin et Juliette Brac), tout devient vrai  et les immondices envahissent la scène! Alors, Où EST LE PARTI? Blanc ici, noir là, ce n’est qu’abscence de ligne. Dommage. EN 1962, la pièce m’eût passionné. Et j’aimerais bien la lire. Et rêver à ce qu’elle pourrait être dans un théâtre sans entrave et sans censure. Sans scrupules aussi, car enfin, tuer un bébé par soir, ça me choquerait. Mais dois-je en conclure que je suis un vieux ramoli?

23-I -    LE REMORA de Rezvani n’est pas une très bonne pièce et il me semble que si j’eusse été l’auteur, je ne l’aurais pas laisser monter après mon triomphe de CAPITAINE SCHELL. Surtout l’oeuvre date. Elle porte avec rides ses 10 à 15 ans. Elle étale avec ostentation ses influences (et spécialement celle de VIAN), et ses maladresses de première pièce. Mal balancée, elle comporte un premier acte interminable qui est destiné à amener au second, c’est-à-dire l’incrustation du Remora chez un jeune couple. Il fallait peut-être montrer l’univers de ce couple pour illustrer le dérangement qui lui est ensuite occasionné, mais l’exposition est hors de proportions et surtout son écriture est fort différente, si bien qu’avant et après l’entr’acte, on a l’impression de voir deux pièces. Très anachronique sort aujourd’hui le rapport homme/femme décrit Rezvani, sage, chaste, sans histoire, fondé sur la suprématie du mâle.
    Michel Berto oeuvrant pour le J.T.N. avec des comédiens de cette troupe, a tiré de la pièce tout le parti possible et il réussit à nous donner un très bon spectacle. Accentuant les défauts de l’entreprise avec astuce, il a joué le DÉSUET et a gagné. Je rêvais à ce qu’il pourrait tirer de PANAMA s’il n’était pas regardé comme un médiocre aux yeux des conseilleurs de l’auteur de cette pièce. Car il a évidemment besoin qu’on lui fasse confiance et apparemment ce fut le cas chez Vollard et Miquel. Grâce leur soit donc rendue. Sa direction d’acteurs est remarquable. L’acte du Remora incrusté est admirable de réalisme dépassé. Il y a des trouvailles et la scène du militant communiste qui fait le ménage chez ses amis pour rendre service et s’assied sur l’Huma parce que le fauteuil est sale est désopilant.
    J’ai vu une couturière pas très au point techniquement et je ne peux donc pas parler de rythme. J’y reviendrai.

25.01    MA FEMME EST VEUVE est un “show kitsch, farfelu, irrespectueux, parlé, chanté, dansé par quatre personnages au degré de parenté très variable”. Il n’y a pas un contenu très signifiant et il ne reste pas grand souvenir après coup de la soirée passée aux ANAMORPHOSES, si ce n’est qu’on se rappelle avoir ri parce que c’est TRÈS drôle, et avoir été charmé par un style parlé et chanté beaucoup plus élaboré que de coutume en ce genre d’entreprise. Claude Cortesi, auteur et metteur en scène de spectacle a incontestablement un langage. Il est très bien servi par les trois camarades qui jouent avec lui et notamment Michèle Delanty qui fait rire avec des moyens de tragédienne et Sophie (ex Liliane) Jeney, qui a fait d’immenses progrès et fait souvent songer à Monique Tarbès. Dans la ligne des Voltaire’s Folies et autres fraises musclées, ça se tient très honorablement.

29-I -    L’idée de la fondation d’Ateliers de théâtre présentant en avant premières des oeuvres inédites serait plus facile à faire approuver au Centre de Paris, car le THÉÂTRE DES DEUX PORTES, croyez-moi, c’est pas de la tarte pour y arriver avec la RATP. Mais enfin, c’est une bonne idée. Permettre à des auteurs de se voir et entendre, les confronter à un public, fût-il du XXème périphérique, c’est méritoire, estimable et ce pourrait être important. Hélas, je ne sais pas qui préside au choix des textes et je ne voudrais pas généraliser sur un seul spectacle, mais RIEN à mon avis ne justifie de montrer à des gens la pièce d’Alfredo Crospo: VIRGILE AU PAYS DES MERVEILLES. Je n’y ai quant à moi strictement rien compris. Qu’est-ce que Christian Dente a bien pu trouver là-dedans? Qu’est-ce qui a séduit l’équipe nombreuse dans laquelle j’ai retrouvé Anne-Marie Bacquié et Jean-Luc Combaluzier? Mystère! Alors des ateliers, c’est bien mais si c’est pour décourager les gens de croire qu’il y a des auteurs, merde. Cela dit, Dente a soigné la mise en scène et il a fait quelques frais de costumes et de nourriture.

UN  SAUT DE PUCES EN BOURGOGNE

01-02- 72-    Pour sa première mise en scène de décentralisateur patenté, Michel Humbert a choisi de montrer aux populations beaunnoises sa vision du BRITANNICUS de Racine. Mise en scène axée sur la politique du texte et de la volonté d’éclairer l’anecdote dans cette direction. Richesse de Racine qui permet au réalisateur d’imprimer son style à UN aspect, d’imprégner une oeuvre de SES préoccupations, en laissant à chaque fois au spectateur le sentiment que la version montrée est valable et non traitresse. Tant il serait de toute manière impossible de jouer à la fois tout le contenu d’une pièce de Racine (cf. la démonstration de Vitez avec ANDROMAQUE). Quelle distance entre ce BRITANNICUS, celui d’Hermon et ceux de la Comédie Française!
    Dans un décor de cirque romain très ramassé, très enserrant, fait d’ombres et de recoins, hérissé de barreaux et enfermant l’empereur derrière une lourde porte rarement et brièvement entrouverte lorsque le Maître le veut bien, Humbert a montré d’abord l’aspect faciste de la monarchie romaine par des gardes bardés d’acier, revêtus de masques anachroniques et terrifiants, qui enserrent tout de leur présence permanente, silencieuse et à pas feutrés. Il a montré la PEUR des serviteurs et surtout de Burrhus. D’Agrippine il n’a pas indiqué la mère abusive mais le pantin en train de perdre le pouvoir. C’est pourquoi son jeu est de plus en plus désarticulé. Mus par leurs ambitions, Néron, Narcisse, Agrippine s’entrechoquent et malheur à qui ne les flatte point. Derrière ces intrigues (qui deviennent ici un peu grand guignolesques), il y a le peuple méprisé, décrit veule et lâche, opprimé en tout cas... etc... Il serait vain de reprocher à Humbert d’avoir mis le gros plan sur cette intrigue politique. Il a pris un parti et l’a tenu. Il n’est pas toujours  très bien servi par sa distribution et son Agrippine est irritante. Mais lui-même, campe un Néron fort habité et Michèle Foucher est très bien en Junie. En tout cas il n’a pas triché et les exagérations du jeu qu’il impose à ses interprètes sont calculées pour être excessives et point grotesques. Je ne suis pas sûr que les vers de 11 et 13 pieds qu’il nous fait prodiguer à foison soient tout aussi voulus que le programme le dit. La musique faite de bruits effrayants et de Deutschand Uber Alles désarticulé va dans le sens du parti du spectacle.
    Bref, Humbert fait une entrée dans le monde des privilégiés, avec personnalité. Reste qu’il va jusqu’où il est possible d’aller. Je crois qu’il fera carrière.

Il en a effectivement fait une … petite. 

4-02-72 Zouc est une grosse Suissesse,
apparammentdePorrentruy, qui fait sur la scène de l’Atelier un numéro que les bourgeois délicats trouvent insoutenable, ce qui me rassure quant à ma distance par rapport aux dits bourgeois. Certes, elle n’est pas sexy à considérer et son impudeur a quelque chose de malsain. Certes aussi, elle ne mâche ni ses mots, ni la crudité des “scènes de la vie de tous les jours” qu’elle joue incarnant tous les personnages à la manière d’un André Frère actuel. Certes, elle a un petit côté “agressif” et un rien de scatologique. Mais enfin son exhibition m’a surtout fait rire par l’accent jurassien qui la pimente et qui est finalement le gros truc de la chère Zouc!

N’empêche que, ELLE, je ne l’ai pas oubliée

05-02 -    Lorsque Denis Llorca choisit de nous montrer qu’il”pense politique”, il présente un spectacle intitulé LA MORT DES FANTÔMES, de Bernard Dabry, d’où il ressort que la monarchie n’était pas un bon système de gouvernement! Certes, l’auteur proclame dans le programme : “J’ai tenté de rechercher un passé dont l’essentiel est aussi  celui de notre présent : un monde qui disparaît et un autre qui se met en place”. Reste que MOI, je n’ai pas accepté cette transposition. Qu’est-ce qu’ils peuvent être agaçants, nos décentralisés avec cette façon de ne jamais appeler un chat un chat et de nous cligner lourdement de l’oeil  en nous disant: “Hein? Vous avez vu? Métternich.. C’est Pompidou! Louis II de Bavière, c’est Malraux et François Joseph, c’est x, y, z, devinez, devinez spectateurs malins!”. Ils s’apaisent la conscience. Ils laissent dans les tiroirs les textes qui parlent des problèmes actuels en termes actuels et ils rêvent d’un public complice transférant ses révoltes sur les combats du passé. Merde! Le programme nous apprend encore que “les personnages historiques ne sont présentés que dans leurs réactions connues devant l’évènement et les positions qu’ils ont prises alors par la parole et par l’écrit”. Ainsi l’auteur a-t-il facilement obtenu un effet de caricature, puisqu’en somme il ne nous montre jamais des personnages vivants. N’étant exhibés qu’en représentation, ils “sortent” figés à bon compte. C’est efficace, mais ce le serait quand même plus si les fantômes en question étaient Chaban, Nixon et Hassan II! Denis Llorca s’en donne esthétiquement à coeur joie. Sur d’immenses espaces scéniques recouverts du sable du REGARD DU SOURD, il fait évoluer une troupe TRÈS nombreuse. Il joue avec Wagner et les  valses viennoises   -non sans complaisance-. Par instants, on se dit qu’il doit être intimement faciste, mais en vérité le parti du texte l’oblige à une superficialité historique qui éclate notamment dans la guerre du Mexique, traitée à grand renfort de coups de feu bruyants et odorants. (Naturellement, c’est sur les spectateurs qu’on tire: moi, j’en ai profié pour fumer une pipe, mais cette fumée-là gênait mes voisins qui faisaient visiblement partie de la claque de Llorca : nous échangeâmes des mots!). Il eût fallu ne pas se borner à la facette extérieure et publique des protagonistes, mais en imaginer le contre-point, l’intimité, les doutes et les angoisses, ou bien les motivations secrètes, les appétits, ambitions, vices...
        Quelques morceaux de bravoure sont réussis et notamment Jean-Claude Jay, admirable sur son cygne en Louis II de Bavière.
    Bon. C’est quand même un spectacle de classe, mais qu’est-ce qu’il a dû coûter comme pognon! Et à quoi sert-il?

7-02 -     José Valverde voudrait bien être Savary! Malheureusement, il lui manque l’intimité avec la liberté. Il lui manque aussi d’être un gauchiste! Son spectacle C’EST LA FÊTE est pavé d’intentions qui vont dans le sens du MAGIC CIRCUS et il recèle d’excellentes idées originales : quand René Renot invite les spectateurs à se déchausser, à poser leur pied nu à côté de la tête de leur voisin de devant et à chatouiller avec une plume le pied ainsi placé de leur voisin de derrière, il est évident qu’on passe un bon moment. Quant à la fin de la représentation officielle il fait éclater le spectacle dans trois lieux distincts du TGP (cinéma muet au balcon - scène de Camille sur le plateau - Cabaret au sol) tandis qu’on sert de la bière et des saucisses dans le hall et de la soupe à l’oignon à la cafétéria, il répond évidemment au souci de désenconfortabiliser les spectateurs en les obligeant à se déplacer. Sommer, J.M. Fertey, Monteil, Renot, Vilhon, Micheline Uzan, Claudine Saur et d’autres, se dépensent sans ménagement et les confettis  pleuvent à gogo. Quelques tableaux sont drôles, telle la parodie de ballet révolutionnaire socialiste réaliste historique, ou tel ce grand décor qu’on installe pour rien et qui se révèle inutile au bout de deux minutes. D’où vient alors que tout soit lourd et pèse cinq tonnes?
    Je crois que Valverde a tord de jouer dans la salle le compère récalcitrant : portant lui-même la critique au spectacle, il instaure d’entrée de jeu un élément FAUX qui sonne de surcroît complaisant. Je crois que l’agitation, la surcharge des gags, l’évidence de la richesse de l’entreprise, la faiblesse du contenu car il s’agit vraiment d’une fête et de rien d’autre ( ce n’est pas l’excellent petit film projeté en contre-point et qui montre l’itinéraire quotidien d’un ouvrier de Saint-Denis qui travaille à Massy Palaiseau parce que l’usine a été déplacée mais qu’on a oublié d’en reloger les employés, qui y change quelque chose), empêche que l’on se sente à l’aise. L’artifice suinte trop pour qu’on marche.
    C’est dommage car la recherche est dans le bon sens.

8-02 - On s’attend bien évidemment à ce que je déclare que JE n’aurais pas monté EUGÉNIE KOPRONYME comme Jacques Rosny l’a fait à l’Espace Cardin. Et c’est vrai : je trouve le décor de Marie Franceschi sans imagination. La mise en scène manque de folie. Les Chinois ne sont pas assez présents et je ne comprends pas pourquoi la jeune étudiante du 3ème acte se conduit en pimbèche rugueuse. On songe parfois à OPÉRETTE, mais on est loin du compte : les maquillages sont quelconques, la mise en place est vulgaire et la dégradation humaine du dernier tableau a été transcrite par une banale atmosphère de cour des miracles à la Hugo. On est loin de mon rêve et de ce qui est écrit, des caisses éventrées, des chefs-d’oeuvre en loque, des boîtes de conserve puantes, du passage de la superbe au dégueuli. ROSNY est pudique et tout cela se passe comme chez Racine, dans la coulisse.
    Reste que le spectacle que j’ai vu est bon, en tout cas dans ces deux premiers actes, pour deux raisons :
    1°- La pièce quoique vieillie, et mal rajeunie car “on” n’a pas dit à Ehni ce qu’il fallait y modifier, reste un texte exemplaire. A condition de l’écouter de près, on y entend tout ce que, cinq ans avant Mai  68, l’auteur voulait y dire. Rosny ne l’a pas “éclairée”. Il n’a fait qu’un “spectacle” et on sent qu’il y a mis la gomme. MAIS IL NE L’A PAS TRAHIE. Son “message” passe et même l’idée du salut du Chinois aux nègres libérés par la mort de leurs maîtres, tout à la fin, est jolie, poëtique, signifiante et corrige la honteuse sortie (du point de vue politique) de l’étudiante déjà décrite quand elle jette son petit livre rouge à la gueule d’Eugénie. De toute évidence, Rosny n’a pas accentué la subversion de la pièce et il a plutôt joué sur l’ambiguïté. Il a insisté sur l’aspect inquiétant des Chinois. MAIS IL N’A PAS GOMMÉ LE CONTENU. A moins que celui-ci ne se soit pas laissé noyer, comme il l’aurait voulu, peut-être dans le spectaculaire.
    2°- Judith Magre est remarquable dans le rôle. Ce qu’elle fait est terriblement “vedette”, “monstre sacré”, mais cela convient au personnage qu’elle habite de sa toute puissance et de son inestimable présence. ELLE joue VRAIMENT la pièce, avec ou contre son metteur en scène, je n’en sais rien, mais elle sauve l’entreprise et une troupe honorable lui donne la réplique efficacement.
    J’ai dit que c’était un bon spectacle en tout cas pour les deux premiers actes.
    C’est que le troisième est plus faible au niveau même du texte. Il est bourré de redites. La scène du “théâtre” est faible dès l’écriture et la pauvreté d’imagination de Rosny ne la pas arrangée.
    Enfin, je n’ai jamais aimé le happy end et, de mon temps, René était près à le repenser. Mais Rosny n’a pas changé une virgule au texte.
    C’est dommage, car l’impression très favorable de la salle à l’entr’acte s’est muée en demi-insatisfaction à la fin. Mais c’est normal : Ehni a bâclé sa fin, et apparamment Rosny ne s’est pas appliqué à le corriger.
    “On” ne m’avait pas invité à cette générale mais je m’y suis pointé quand même, discrètement. J’attendrai maintenant de voir, paisiblement, si  Ehni me convie!

RETOUR SUR UN SPECTACLE DONT J’AVAIS VU LES BALBUTIEMENTS

9-02 -    De toute manière, à tous les coups, grâce à sa formule faite de bonhomie et de talent, le GRAND MAGIC CIRCUS joue et gagne. On a par moments l’impression que Savary pourrait faire n’importe quoi et que cela marcherait. Je me réfère à ce que j’écrivais il y a deux jours sur la Valverdi : Savary est LIBRE. Il ne se prend pas au sérieux et sa troupe SAIT faire beaucoup de ces choses qu’on fait au cirque.. Elle n’usurpe pas son titre. Elle sait aller jusqu’au bout des gags. Cela dit, LES DERNIERS JOURS DE SOLITUDE DE ROBINSON CRUSOE ne valent pas les CHRONIQUES COLONIALES. Il y a trois mois à Bordeaux, ce n’était pas prêt et entre temps le spectacle a gagné en “somptuosité” et en “fini”. Il est même méconnaissable. MAIS IL N’A PAS PROGRESSÉ AU NIVEAU DU CONTENU. Là où il y avait une profonde subversion, je retrouve un spectacle différent des autres dans sa forme, mais de divertissement (presque) pur. Comme si Savary et sa compagnie s’étaient démobilisés politiquement. (Entendez bien que je parle PAR RAPPORT aux CHRONIQUES). Même l’agression aux spectateurs est moins vigoureuse. J’ai éprouvé comme un vent de fatigue soufflant sur mes amis. Et certes la durée excessive de la représenation (il y a à mon avis une heure de trop) est pour quelque chose dans cette sensation, mais c’est surtout l’envahissement du JEU qui m’a frappé. Autre élément de faiblesse : l’absence de vrais acteurs. On mesure qu’Andrew et Myriam n’étaient pas inutiles. Ici, à part Jean-Paul Muel (dont le rôle est mal défini, un brin flottant) il n’y a que le fond de troupe et les deux chanteurs lyriques qui incarnent Robinson et ... (excusez-moi le nom de la femme m’échappe). L’effet de contrepoint entre leur sérieux et le farfelu de l’équipe est drôle cinq minutes mais pas toute la soirée et j’ai fini par trouver ces passages lyriques un peu longuets.
    En plus, le moins qu’on puisse dire est que l’anecdote est confuse. Ca, c’est très corrigible puisque c’est entre les mains de meneur de jeu. Bref c’est un spectacle qui requiert encore du travail : des coupures, du rythme ... et une RÉFLEXION AU FOND. Mais enfin, tel que c’es