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Mercredi 11 avril 2007
4-03-72    Il est bien évident qu’il est plus difficile d’épater la galerie dans une salle de MOBILIER NATIONAL au bout de la rue Croulebarbe, qu’à PERSEPOLIS devant le tombeau d’Artaxerxès. D’autre part, ce n’est pas la même chose de jouer une pièce au texte écrit en langue occidentale, et de promouvoir comme ce fut le cas en Iran le langage futur de la communication entre les hommes. Ce langage, Peter Brook l’a maintenu à titre de signe au début de KASPAR, mais ensuite, force lui est bien de faire causer ses acteurs en français. La pièce de Peter Handke recèle un contenu profondément subversif : c’est un “match”, un combat violent entre “un enfant sans âge, sauvage, sans passé, sans société”, et la SOCIÉTÉ au moment où il la rencontre. “Seuls les mots sont autorisés. Tous les mots sont permis”. Il est clair que dans une représentation fidèle, Kaspar s’exprimera en un torrent de mots, chacun ayant une virulence et l’ensemble étant fait pour fouetter en plein visage les spectateurs. Dans la ligne d’OUTRAGE AU PUBLIC, c’est une provocation aux bourgeois de bon goût et à toutes les formes de confort.
    Au Centre International de Recherche Théâtrale, j’estime que j’ai vu une représentation complètement traîtresse du propos. Il paraît que chaque séance est différente des autres et qu’au début de la série, les artistes “se bornaient à jouer fidèlement la pièce”! Voire. En tout cas hier soir, sous prétexte de recherche, je n’ai entendu du texte que des bribes informes et j’avoue que si je n’ai pas bien saisi la démarche de la recherche en question, par contre, j’ai dû à ma connaissance de la pièce d’être l’un des seuls à voir qu’on assassinait une oeuvre POLITIQUE. Paris, capitale de la “liberté”, affiche KASPAR dans une mise en scène de Brook et cela est imprimé aux quatre coins du globe. Mais les privilégiés admis dans le cénacle ne reçoivent RIEN du caca que Handke a voulu chier sur eux. Ils sont voyeurs d’une recherche dont l’aristocratisme est tel que je défie quiconque d’y démêler un fil. Alors bon! Recherche, moi, je veux bien! Mais je ne suis pas trop d’accord avec celle-là! C’est François Marthouret qui joue Kaspar. Il se contorsionne et crie bien, bêtifiant à souhait comme dans l’ÉTÉ. Cette bêtifiance non plus, n’était pas, je crois, voulue par Handke.

9-03 -    LES AVEUGLES de Materlinck, “joué” au Grand Palais dans une “mise en scène” d’Henri Ronse, est un “spectacle” plein de rigueur et d’austérité! Des vieillards aveugles des deux sexes “attendent... et tous semblent avoir perdu l’habitude du geste inutile... De grands arbres funéraires... les couvrent de leurs ombres fidèles... Il fait extraordinairement sombre, malgré le clair de lune qui, ça et là, s’efforce d’écarter un moment les ténèbres des feuillages”. Ce texte ronéotypé dont je n’ai copié qu’un extrait dit bien le climat de la représentation : pénombre profonde. Mise en place des personnages fixe dans des attitudes très élaborées qu’ils gardent pendant 1h30. Sans aucun déplacement. Texte dit hors de toute psychologie dans l’exclusive recherche de la musicalité de la langue. Vous seriez surpris, je pense, que je n’ajoute pas que bercé par cette monotonie voulue dans cette lumière en veilleuse, j’ai fait un somme assez mélodieux! À la sortie, j’ai revu Ronse avec d’autres yeux : irrésistiblement, il m’a fait penser à Jean-Marie Patte!


DE QUELQUES OUBLIÉS

injustement?

23h le même soir       L’ANTITRAGUS de Roger Le Gall,one man show joué par Robert Viard à l’Absidiole est un texte plein de délicates drôleries sur les thème de la solitude : un homme chez lui. Il soliloque tout en mangeant, en se déshabillant, ses phantasmes affleurent, il s’excite, s’exalte. On rit beaucoup, mais ce n’est pas si drôle que ça au fond. Ca finit dans une sorte de folie. Il y a un langage, un style d’auteur. L’interprète ne fait peut-être pas tout à fait le poids. Cela reste au niveau du café-théâtre. mais ce n’est quand même pas mal!

10-03 -    Le premier contact avec l’ANTIGONE de Guy Kayat dans le désert du théâtre 71 de Malakoff est favorable, car on voit des espèces de bustes blancs grossièrement façonnés qui sont éclairés avec harmonie et qui esthétiquement font un effet assez saisissant. Plus tard, j’ai appris que ces sculptures étaient faites dans une matière dont Kayat au cours du spectacle nous montre les vertus : d’un bidon coule un liquide. Et puis il s’enfle, prend du volume, se solidifie. Il paraît qu’on peut aussi habiller des corps humains avec ce mystérieux produit, encore que l’émulsion se chauffe à 60°.
    Kayat a expliqué au débat qu’il voyait dans ANTIGONE une gauchiste : son acte est irréfléchi, irresponsable et d’ailleurs à la fin, elle se donne la mort sans attendre le succès de son entreprise, ce qui est le signe de son immaturité politique!
    Heureusement qu’il y a eu le débat, parce que je n’avais pas du tout perçu cette intention à la représentation. J’ai vu avec mes yeux qui par instants avaient tendance à clignoter, une recherche de beauté pure assez austère et pleine de rigueur. Mais je n’ai pas détecté de parti vigoureux. Certes, le texte français de Claire Lise Charbonnier se veut signifiant par instant et “dégagé des références mythologiques”, voire assez plat et familier. Dans les déraillements à la pensées de Sophocle, il est loin d’avoir l’exemplarité de celui de Brecht. J’ai entendu une certaine inégalité dans la façon dont s’exprimaient les acteurs, les uns refusant toute psychologie, les autres au contraire, tel Créon “mettant le paquet” comme s’il n’y avait pas eu de direction d’ensemble. Il y a de belles idées tel Tirésias à trois têtes et trois corps féminins. Catherine Lambert qui dit le texte de Tirésias fait passer quelque chose.
    L’utilité de ce montage aristocratique dans le contexte de Malakoff me paraît douteuse et en somme, pour résumer mon impression, c’est le mot de “gratuit” à tous les niveaux que j’ai envie d’employer. À commencer par le dispositif : comment justifier de jouer autrement qu’à l’italienne si ce n’est pas pour chercher un “autre” rapport avec le public? Ici, nous sommes assis de chaque côté de l’aire de jeu mais le spectacle ne nous en est pas moins octroyé. Au débat, Kayat a expliqué en référence aux bas reliefs égyptiens, qu’il y avait voulu montrer une représentation de profil. Évidemment c’est une motivation, mais il faut vraiment être mis au parfum pour la deviner. Et au surplus, je ne vois pas quelle est la valeur du contenu d’une telle idée! Somme toute, Kayat n’est pas un serviteur de texte! il y plaque ses propres envies, extérieurement. Après tout, Sophocle n’a rien à perdre. Reste une certaine grandeur et une belle beauté pure.

14-03 -    Je n’aurai aucune pudeur à cacher que certains jeunes m’agacent : ceux qui posent leur revendication en terme de RACISME envers les vieux, oubliant qu’après tout les vieux ne sont pas autre chose que des jeunes ayant vieilli, c’est-à-dire ayant passé un certain cap. En voyant s’exprimer sur la scène du Lucernaire à 18h30 les trois filles et les trois garçons de l’équipe de Gérard LOUAULT : FAUT TOUT REPENSER, PAPA, j’ai envie de demander à ces adolescents : “Et vous quand allez-vous devenir nègres?” On m’explique (en coulisses) que je n’y comprends rien, que tout est changé, qu’en effet jusqu'à présent, quasi tous les jeunes ont accepté le système après avoir jeté leurs gourmes, mais que l’actuelle génération ne se modifiera jamais : eh bien, j’en accepte l’augure. Cela voudrait dire que la RÉVOLUTION n’est pas loin. Mais je suis sceptique! Quant à la forme du spectacle, et bien ce n’est pas mal, c’est propre. Je n’avais pas vu IL NOUS FAUT DES FOUS. Si c’était de la même eau, je ne comprends pas l’enthousiasme qu’ont montré certaines personnes.

Eh bien voyez vous, je n’ai pas gardé souvenir du spectacle, mais le titre était génial et il m’arrive de le citer dans pas mal de circonstances.

14.03 -    20h30
    Être nus ne suffit pas. Certes, les Académies de Jean-Loup Philippe et de Laurence Imbert sont agréables à considérer, surtout celle de cette dernière, qui est vraiment très bien faite malgré une cicatrice d’appendicite un peu trop voyante qui ressemble à un second nombril. Mais pour faire 1h30 de spectacle, il faut intéresser. Or, NUS ET BLEUS, l’oeuvre de Jean-Loup Philippe jouée, m’a été tout à fait incompréhensible. Pour être gentil, disons qu’il s’agit d’un univers TRÈS intime à l’auteur, une réflexion poëtique TRÈS ésotérique et fortement introvertie. Ni les mots, ni le jeu n’éclairent le spectateur et j’avoue avoir nagé, me demandant si j’étais balladé sur une planète de science-fiction ou sur une terre en fin de partie, à moins que ce ne soit sur une île déserte pour naufragés crépusculaires. Les deux interprètes semblent ressentir intensément ce qu’ils disent. Mais ils sont bien les seuls dans la salle! Jean-Loup m’a donné un clef en me disant que c’était une pièce sur la mort! Peut-être en effet, mais comme disait Boileau “ce qui se conçoit bien s’énonce clairement!” Ici, quelle pénombre bon Dieu!

16-03 -    Eve Griliquez a eu de la chance : ayant décidé de voir Graziella Martinez à 22h30 au Plaisance, il me fallait tuer la soirée avant, et c’est ainsi que je résolus de passer à la Gaîté Montparnasse où elle présentait VOUS AVEZ LE BONJOUR DE ROBERT DESNOS. Après ça, je me suis cassé le nez au Plaisance où la danseuse latino-américaine avait décidé de ne pas jouer, mais c’était fait!
    C’est exactement le même principe que pour Boris Vian, des poëmes, des chansons et des sketches. On retrouve Michel Roques et son sympathique entrain d’aveugle heureux. Eve elle-même a appris à s’exhiber moins souvent, ce qui est un progrès sur le spectacle précédent, mais malheureusement le seul car Desnos n’a pas la théâtralité de Vian et ça ne prend pas, ça ne passe pas du tout. On a envie de dire. “Pauvre Desnos, que ne l’a-t-on laissé dormir au fond des livres imprimés où chacun peut à loisir et librement en goûter”. La troupe fait pourtant ce qu’elle peut. On y retrouve Serge Bourrier et Degor , ce dernier égal à  lui-même ce qui n’est pas peu dire!... Et en tête de quelques nanas fort laides, une Brigitte Saboureau singulièrement vieillie donnant l’impression d’une vieille gouine alcoolique. Pénible! Je ne crois pas qu’Ève Griliquèz tienne un filon avec Desnos. Cela dit, accrocheuse comme elle est, on ne sait jamais


DEUX QUI ONT SURVÉCU

Ils n’ont rien de semblable, leurs parcours sont différents. Ils seront peut être oubliés plus tard, mais au moment où j’écris, l’un est encore directeur du théâtre de Gennevilliers. Quant à l’autre, nous allons suivre au fil des pages qui suivent sa carrière

17-03 -    Pour mes 49 ans, je suis allé à Gennevilliers voir MADAME LEGROS de Heinrich Mann monté par “Bernard Sobel” dans une adaptation de “Bernard Rothstein”! Je ne sais lequel a eu moins d’humour, de l’écrivain transposeur ou du metteur  en scène, mais le certain est que le spectacle n’est pas drôle alors qu’il pourrait et devrait l’être au moins par moments. Ne me dites pas que Mann ne pensait pas “farce” lorsqu’il faisait dans sa pièce une large place à la décision de Marie-Antoinette d’octroyer un prix de vertu à cette Madame Legros dont l’histoire nous enseigne qu’elle n’en avait guère, quoique cet aspect soit plutôt gommé par les frères complices de la réalisation française.  Bref, l’aventure de cet opiniâtre bourgeoise qui s’entête à faire délivrer de la Bastille le prisonnier Latude, coupable d’avoir aimé 43 ans plus tôt Madame de Pompadour, est pour l’ENSEMBLE THEATRAL DE GENNEVILLIERS prétexte à enseigner qu’il y avait juste avant la Révolution des classes sociales et que celles-ci étaient en lutte les unes envers les autres. Pour que cela se voit mieux, les  nobles sont tous poudrés de blanc tandis que le Tiers État joue en couleurs naturelles. Il faut croire que montrée avec ce sérieux, cette lutte des classes ne passionne guère le peuple actuel de Gennevilliers car on se bousculait pas aux Grésillons. Pourtant le spectacle est bon, très propre, bien joué avec la plus rigoureuse honnêteté dans des décors décents et réalistes. Il sent un peu la poussière, mais c’est normal. J’aurais sûrement fait des reproches à Sobel s’il avait tenté de moderniser l’impossible à rajeunir. À texte datant, il offre une représentation datante. C’est un scrupuleux. L’ensemble se voit d’ailleurs sans trop d’ennui. 

 21-03 -    J’aurais été Jean-Michel Ribes que j’aurais plutôt convié à la générale de JE SUIS UN STEAK les critiques de variétés que ceux dits “dramatiques”. Ainsi la partie eût-elle été gagnée sûrement. Avec nos paradoxaux à humeur et à arbitraires, je suis un peu inquiet en l’attente des papiers.
    Quoi qu’il en soit,MOI, j’ai beaucoup aimé le spectacle. Ribes a su retrouver l’esprit d’un type de spectacle qui avait fait fureur il y a quelques années à Pigalle. Je me souviens encore de QUELQUES PAS DANS LE CIRAGE déjà fait de la sorte de petits sketches drôles et pourtant denses. L’écueil de ce genre est la vulgarité et Ribes a su parfaitement l’éviter, comme il a su éviter la lourdeur des effets appuyés. Mieux que LES FRAISES MUSCLÉES, le STEAK ne fait point songer à un canular et la revue est structurée. Certains passages sont plus drôles que d’autres et c’est bien normal qu’on éprouve de temps en temps un sentiment de longueur. Cela se resserrera avec le temps. Et de toute façon je crois que ce genre exige des plages d’imperfection. Elles représentent ici un quart de la soirée. Justement, c’est peut-être beaucoup pour des Marcabru et consort. J’ai particulièrement goûté le début, qui est désopilant, le sketch de l’HUMANITOUCHE et de FIGARETTE, celui des méthodes de Pigalle. Il faisait une chaleur à crever dans la salle surbondée du PIGALL’S dont on découvre que c’est un local qui a des problème d’aération.

COMMENTAIRE A POSTERIORI :

Les carrières de ces deux pionniers ne se ressemblent guère mais l’une comme l’autre est quelque part exemplaire :

La Mairie de Gennevilliers vient à l’orée de 2007 d’offrir à Benard Sobel la possibilité (comme on dit) de faire valoir ses droits à la retraite. Cérémonie, petits fours, le Ministre (de droite) s’était annoncé mais fialement s’était fait représenter. En vérité, Sobel , Communiste fidèle à la « ligne » a tout au long de son parcours été un serviteir des ouevres signifiantes des lendemains chantants.  Il a été le seul, le jour de la chute du mur de Berlin, à prononcer un éloge de ce qu’avait été culturellement la R.D.A. J’étais là, venu voir je ne sais plus quel spectacle. Le compte rendu viendra en temps opportun, Mais je me souviens très bien avoir eu les larmes aux yeux en l’entendant dans sa présentation dire : « il y avait un grand Pays. » et puis s voix s’est étranglée et il a enchaîné. Je crois qu’il a été fidèle jusqu’au bout de son mandat au rêve de l’idéal communiste et je tiens à travers ces lignes à lui en rendre acte et hommage

Le parcours de Jean Michel Ribes est, on pourrait presque dire, le contraire : Certes sa « subversion » était plus proche de celle d’un Topor ou d’un Confortès que d’une critique politique et sociale liée à un « parti ». Mais ce qu’il écrivait, et montait, souvent difficilement d’un point de vue économique était « remuant », dérangeant aux yeux d’une certaine fraction du public bourgeois auquel il s’adressait, jeune bourgeois lui même parlant à des jeunes bourgeaois prêts à se transformer en PDG d’entreprises à mesure que, leurs gourmes étant jetées, ils s’intégraient au « système ». Eh bien, c’est ce qu’il a fait : en 2007 il est renouvelé par un gouvernement de droite dans ses fonctions de directeur du THEATRE DU ROND POINT, lieu myhique que vit la fin de Jean Louis Barrault de de Madeleine Renault. Il est devenu  ce que Jack Lang appelait en son temps un « agitateurraisonnable ».

28-03 -    L’ARBRE DE VIE, soit disant spectacle Rainer Maria Rilke, monté par Lili Designe est en vérité un ballet délicat à la chorégraphie mal lisible et à l’esthétisme exacerbé. Une musique moderne soutient les évolutions lentes des acteurs surchargés d’oripeaux. Une sono diffuse de temps en temps des poëmes de Rilke, dits aussi conventionnellement que possible! Ca ne dure heureusement que trois quarts d’heure.

31-03 -    Tombé une fois de plus dans le piège des cafés-théâtre, il m’a coûté 66 Francs de voir L’AMANITE PHALLOÏDE, one man show de et avec J.-P. Sentier à la Vieille Grille. J’ai trouvé que Sentier ferait mieux de se faire psychanalyser. Ainsi serait-ce lui qui paierait, plutôt que nous et celui qui écouterait ses introspections scatologiques et ses angoisses sexuelles pourrait peut-être le soigner. Déballé sur une scène, ce monde intérieur dont il nous fait faire le tour, d’ailleurs avec style et talent, rend un son prétentieux et démodé. Les préoccupations de Sentier ne m’atteignent pas.
    Daniel Laloux, par contre, est drôle dans LE VER SOLITAIRE; j’ai bien ri mais sur un mode mineur. Il y a une écriture, une construction. Reste que le principe-même du one man show me gêne un peu quand il est ainsi pratiqué sans rechercher la moindre complicité avec le public. C’est du théâtre “éloigné”.

QUELQUES RÉFLEXIONS

Les quelques lignes qui suivent illustrent merveilleusement (hélas!) l’état des lieux en ces années qui suivent immédiatement l’effervescence de 1968. La “révolution” était loin et le “pouvoir aux créateurs” allait petit à petit s’installer sans déranger. Il est vrai qu’il ne s’agit ici que des artistes postulant une carrière à long terme de fonctionnaires culturels. En somme, des carriéristes. Mais en avaient ils tous une conscience claire?

“Pion après pion, le pouvoir avance ses billes, et nul ne peut nier que ce soit avec habileté. Maintenant, tout est clair et presque aveuglant : d’un côté, il y a les privilégiés d’un système, de l’autre la masse de ceux qui ne font pas partie de la maffia. Pour être mis complètement à l’abri du soucis financier, les premiers doivent faire leurs preuves : Pompidou avait hérité, de la IVème République et des phantasmes de Malraux, une race de décentralisateurs peu fiables à une discipline respectueuse.On a laissé les mandarins s’enferrer dans les problèmes puis on leur a tendu la perche de contrats destinés à  préciser la nature profonde de leurs liens avec l’État. Pour ne pas avoir à licencier violemment quiconque, on a procédé à des mouvements diplomatiques. Il était plus honorable pour Monnet d’aller à Canossa depuis Nice que depuis Bourges. Opportunément, des irréductibles ont atteint l’âge de la retraite (Dasté). Un maire a eu le bon goût de mourir (Louvel). Un administrateur politisé et manoeuvrier a été affecté à un directeur sans danger (Herlic chez Hossein).
    Quelques hommes de la presse ont intelligemment braqué les projecteurs sur les jeunes en qui ils détectaient de possibles bons serviteurs de la patrie.
     Lucien Attoun mérite la légion d’honneur pour la clarté de sa perception dans ce domaine. Actuellement, il avance beaucoup les noms d’Houdart, de Berto et de Gelas. À quand les prochaines nominations? Brajot et Clermont Tonnerre ont eu l’intelligence de comprendre qu’un directeur de Maison de la Culture ne pouvait pas mener sa campagne contre sa municipalité. Aussi n’ont-il pas hésité à tirer la leçon des élections. À Amiens devenue “communiste”, on a nommé Quéhec. À Aubervilliers, fief rouge irréductible, Garran a acquis son statut de décentralisateur officiel. Le pouvoir préfère cependant, et c’est bien naturel, les animateurs à sa dévotion. Ou à tout le moins ceux qui ne lui posent pas de problèmes, tels Goubert, Laruy, Lesage, Béraud, Maurois, Guiraud. Certains sont vraiment médiocres sur le plan artistique : ça ne fait rien. Pourvu qu’ils ne se fassent pas remarquer, l’État reconnaissant les laissera continuer leurs carrières. Il y a des régions qui votent bien où il n’est pas si pressé d’enculturer qualitativement le bon peuple. Parfois, les nominateurs prennent des risques par ignorance. Je ne suis pas sûr que Dominique Bruschi à La Rochelle soit aussi sage qu’on le souhaiterait. Heureusement, la Préfecture est là, qui fait ses rapports. Dans un an Bruschi sera peut-être muté ou vidé.

note: le malheureux était séro-positif mais ne le savait pas encore.

 “L’État soucieux de montrer au monde un visage libéral éclairé a pourtant besoin de vedettes. Rosner ne semble point répondre aux espoirs qu’on a mis en lui, mais la promotion de Chéreau et Planchon au titre du T.N.P. est une opération de prestige intelligente. Le talent et la notoriété leur confèrent le droit de s’exprimer (presque) librement. Poirot Delpech a eu un mot merveilleux pour qualifier Lang sur qui l’État prend un risque car il est jeune et c’est un chien fougueux : “AGITATEUR RAISONNABLE”. Voilà le rêve du pouvoir  enfin exprimé : mettre aux postes-clefs des agitateurs raisonnables. Le problème est de les trouver. Hossein est une vedette, mais est-il agitateur? Bourseiller fut naguère le premier agitateur raisonnable promu. Mais il a pris confusément conscience de ses contradictions et son esthétisme paraît désormais dépassé. Aussi parle-t-il beaucoup de quitter Marseille. Entre-temps, il est “sage”. L’argent, la “situation sociale” jouent un rôle important pour la mise à raison des vieux Turcs. Être chassé, c’est-à-dire rejeté dans le secteur privé, est dur pour qui s’est longtemps fonctionnarisé. Lafforgue et Clavé ne s’en sont jamais relevé, du moins dans le théâtre, et finalement Gignoux ne s’en tire que comme comédien. Tel sera aussi le sort de Wilson. Reybaz a presque disparu! Seul Tiry a été récupéré dans un poste d’avenir. Mais c’est un excellent serviteur du régime. Il peut encore être utile. À sa structure décentralisée, l’État ajoute maintenant et met sur pied un édifice complet qui permettra de couvrir la France en spectacles officiels, c’est-à-dire contrôlés. Aux Maisons de Culture et aux Centres Dramatiques, s’adjoint le T.N.P. new look qui devra créer en province et séjourner un mois de-ci delà, sorte d’animateur suprême ambulant et de super créateur venant périodiquement montrer ce qu’il sait faire aux locaux privilégiés aussi mais moins que lui parce que moins géniaux. La Comédie Française s’est aussi décourverte une vocation d’errance. Quoique subventionnés à la base pour cette activité, les deux grands se partageront en défraiements et en transports somptueux une part notable des budgets des Maisons de la Culture. Pour le tout venant, le tous les jours, il y a le Jeune Théâtre National confié à Loïc Vollard, guère agitateur, mais très raisonnable. Grâce à son recrutement qui lui permet d’échapper aux discussions avec les acteurs sur les montants des contrats, Le J.T.N. pourra offrir partout des spectacles à des prix imbattables, puisqu’il n’aura à payer que les transports, les défraiements et de petits feux. Séducteur le J.T.N. attire par l’argent qu’il leur offre des metteurs en scène qui trouvent dans son sein une occasion de s’exprimer qu’on leur refuse par ailleurs. Qui songerait à reprocher à Berto d’avoir monté le REMORA dans ce cadre? Et d’apporter son nom à la création que le J.T.N. fera en Avignon cet été? Pourtant, il se fait complice de la manoeuvre du POUVOIR, qui vise à la mainmise sur la totalité de l’action culturelle par le théâtre en France.
    La réorganisation de l’ATAC sous la houlette de Cousseau va dans ce sens. Désormais, organisateur et non plus seulement entremetteur, l’ATAC sera le filtre par lequel chaque année le POUVOIR donnera à quelques troupes du secteur privé la chance de vivre une aventure moins pauvre que de coutume. Trois ou quatre compagnies feront des tournées de 100 représentations, une tous les 4 ou 5 ans...
Elles feront la queue à la porte, apprenant la sagesse et la RAISON pour être plus sûrement choisies. Qui leur jettera la pierre? Ce sera une question de survie et les cadavres des troupes soeurs mortes seront là pour leur apprendre qu’on ne badine pas avec le pouvoir bourgeois qu’autant qu’il veuille bien se laisser flageller.
    Naturellement, la bonne presse n’entonnera pas la chanson de cette manière : on fera ressortir qu’il y a un progrès, que l’État offre à des jeunes animateurs des occasions nouvelles dans des conditions meilleures. Et ce serait vrai s’il n’y avait cette question du CHOIX qui a bloqué toutes les commissions de subvention jusqu'à récemment sous prétexte qu’on ne pouvait pas définir la frontière entre la qualité et le commerce. Maintenant, on ne se posera plus la question ainsi, mais POLITIQUEMENT. N’est-ce pas plus simple, plus net et plus franc?
    J’ajoute à ce tableau que l’ASSOCIATION FRANçAISE D’ACTION ARTISTIQUE sous l’impulsion d’André Burgaud réserve de plus en plus ses subsides pour les tournées à l’étranger aux compagnies officielles. On fait exception encore pour Barrault et Mnouchkine parce qu’ils sont très réclamés par les indigènes. Ils sont d’ailleurs à la limite de l’officiel, notamment Barrault depuis que l’État lui a redonné le Théâtre des Nations. Mais les autres dans ce domaine de l’exportation doivent être sagissimes! Pas question de montrer à nos amis des autres pays des contestataires de la culture. Le Grand Magic Circus se voit refuser tout soutien et pour répondre à une invitation de Londres, il doit exiger de ses artistes qu’ils prennent un risque financier. Le dispositif, on le voit est intégralement en place et il ne lui reste plus qu’à atteindre, ce qui n’est pas encore le cas, le plein rendement de fonctionnement. Si RIEN n’advient entre-temps, le coup pourrait être prêt pour la saison 1973 / 1974.
    Alors, il y aura deux mondes de théâtre (étant bien clair que je ne parle pas ici du troisième qui est celui de boulevard et du commerce, qui vit selon ses lois propres et est d’ailleurs en crise).
    1°- Les officiels et leurs dupes (on pourrait aussi appeler les dupes des “stagiaires”), ces derniers étant des “occasionnels” d’une mise en scène ou d’une tournée ou d’une prise en charge d’un mois à Gémier.
2°- Les libres privés de tout moyen et divisés. Divisés par des diversités d’éthiques. Divisés aussi par la politique du pouvoir régnant : toute action commune de protestation sera toujours mollement suivie par celui qui dans son coeur caressera le rêve d’entrer dans la catégorie des dupes décrits ci-dessus. (Car il vaut parfois mieux être “dupe” que rien).
    Aux “libres”, il restera la ressource de trouver des producteurs privés, mais nous savons bien que ceux-ci n’investissent que dans le théâtre de la troisième catégorie.
    Naturellement, si l’animateur est riche, il sera libre de croquer sa fortune mais je ne connais guère de jeunes gens dans ce cas. La solution sera donc ou bien de jouer au poker, tel Dougnac qui a investi 40.000.000 qu’il n’avait pas dans un spectacle. C’est de la folie pure : on n’est pas à ce jeu jugé artistiquement, mais comme commerçant mal avisé. C’est donc absurde - ou bien de faire du théâtre non pas “pauvre”, mais MISÉRABLE : point de décors ni de costumes. Tant qu’à faire DU TOUT en expliquant POURQUOI.Acteurs au pourcentage. Restera encore à trouver un lieu et à faire connaître qu’on existe. Je ne vois actuellement que la Cité Universitaire sous l’impulsion de Périnétti, qui est un marginal de l’officialité, qui permette de jouer ce jeu. C’est pourquoi j’y présenterai ma pièce LA VIE ET LA MORT DE JULES DUPONT de cette manière et en annonçant clairement la couleur. Mais la Cité U ne peut pas accueillir tout le monde. Il faut passer par le filtre des goûts de Périnetti, qui est susceptible de surcroît et versatile. J’ai conscience d’être privilégié de son accord. ALORS?

parenthèse : André Périnetti n’allait d’ailleurs pas tardé à être viré par les respondables de la cité universitaire qui le trouvaient trop audacieux à l’intérieur d’une structure somme toute hotelière à l’usage d’étudiants étrangers qui, paradoxe, ne s’intéressaient guère à la programmation de ce qui leur était offert sur place. Lorsque ma pièce fut jouée, c’était un certain Caron qui dirigeait les lieux. Sa principale préoccupation était d’empêcher étudiants spectateurs et public ordinaire de fumer dans les salles. Sous son impulsion, ce lieu privilégié du théâtre d’agitation devint très raisonnable.Je crois que mon spectacle, qui ne fut présenté que 3 semaines et fut un demi succès fut le dernier d’une certain ligne. Pour mémoire, cela s’appelait : LA VIE ET LA MORT DE JULES  DUPONT. Le regretté et très aimé Michel Berto y incarnait de façon magistrale un personnage d’agent d’assurance Suisse d’une profonde intégrité chargé d’enquêter auprès d’un milliardaire désireux de souscrire une fabuleuse police d’assurance vie pour estimer si celui ci risquait vraîment de se suicider « au bout de trois ans et un jour » ainsi que la loi l’autorise. C’est Jean Paul Muel qui jouait le riche. Le décorateur Armando Durante avait conçu un décor tout en couleur or. J’y reviens plus loin dans l’ordre chronologique.

“L’idéal pour résoudre tous les problèmes serait la fontaine d’or décrite par DanièlLeveugle pendant les événements de Mai.
Mais l’État se gardera bien, même s’il en avait les moyens, de subventionner tout le monde. Il tient bien trop à à son système qui prime les dociles et momentanément les malins et les forts. Il faut donc s’attendre dans les temps à venir À LA DISPARITION DE NOMBREUSES COMPAGNIES, et à la résignation des survivantes À SERVIR LE POUVOIR.
D’autant plus que je ne serais pas surpris de voir le Syndicat Français des Acteurs raidir prochainement ses tolérances. Cégétiste, il pourrait bien trouver que les troupes “gauchistes” n’ont aucune raison de subsister. Des “mouvements” surgiraient alors au sein des compagnies désobéissantes de ce côté-là aussi, tels ceux qui ont agité le PHÉNOMÉNAL THÉÂTRE sur la fin de la carrière d’UBU ROI. Grâce à ce coup de pied de l’âne, toute vie deviendrait dès lors impossible aux indociles. Comme vous le savez, il suffit d’un loup syndicaliste dans une bergerie pour que les interdictions de jouer aient le droit de surgir en toute légalité et hors de toute notion de censure apparente.
    -D’autant plus encore que l’État dispose, toujours hors de la notion de censure, de divers moyens de coërcission : le MAGIC CIRCUS dérange pour l’instant les billes ci-dessus parce qu’il a SON PUBLIC et qu’il en vit à des tarifs qui interdisent au SFA de protester. Mais Savary ferait bien de surveiller de très près sa comptabilité. Sinon, un jour, le fisc lui tombera dessus et la ponction sera de nature à le frapper à mort. De toutes les manières, il est d’ores et déjà À MERCI puisqu’il ne respecte pas la législation sur le numerus clausus des acteurs non Français engageables par une compagnie française. Certes, s’il est chassé des lieux légaux, il pourra toujours jouer sauvagement en prenant la fuite lorsque les cars de flics arriveront. Mais quelles recettes fera-t-il dans cette optique?
    L'ORBE est en sommeil, le FOLIDROME aussi, Catherine Monnot ne fait rien à ma connaissance, DENTE flirte avec le pouvoir. Gelas entrera bientôt, j’en suis sûr dans un cycle récupérateur et peut-être sera-ce sans rien lâcher de lui-même, du moins le croira-t-il, car il est “esthétiquement” utilisables avec précautions. D’ailleurs, comme Bénédetto, il a l’occasion du Festival d’Avignon pour se faire connaître. On ne peut pas l’ignorer. Existerait-il s’il était un enfant de Montélimar? Comme le MAGIC, Gelas et Bénédetto ont leur PUBLIC. Cela les sauve.  Je pourrais continuer le tour d’horizon. Il y a les “événements” qui surgissent tel  le GRUPO TSE et se sauvent par une commercialité acquise. L’avenir est pour  eux  un pari. Il se peut qu’ils deviennent IMPORTANTS. Alors ils seront “pris en compte”. À chaque générale, la presse joue son rôle de révélateur ou d’enfouisseur. D’une façon générale, elle fait bien sa besogne dans la ligne voulue par le gouvernement qui lui est répercutée par les directions de journaux. Attoun, Lerminier, Colette Godard attirent l’attention par les “bons jeunes”, et leur font crédit jusqu’à 3 et 4 fois sur le plan politique. On sait bien que jeunesse doit jeter sa gourme! Ceux qui persévèrent reçoivent un jour un bon coup de couperet. Ceux qui en réchappent sont des forts. Ils auront droit au respect.
    Naturellement, les communistes bon teint peuvent espérer survivre dans une municipalité de banlieue. Mais au P.C., on se méfie des jeunes et au surplus, je ne connais pas tellement de jeunes animateurs communistes bon teint.
    Cela-dit, ce tableau est-il pessimiste. Il est le reflet du régime dans lequel nous vivons et bien sûr, ce qu’il faudrait, ce serait changer de régime. Mais nous n’en sommes pas là, et du moins la situation qui se dessine a-t-elle le mérite d’être CLAIRE, ce qui ne fut longtemps pas le cas.
    Peut-être les animateurs prendront-ils, confrontés au pire, conscience de ce que, la “sélection naturelle” n’est pas si naturelle que ça. S’appuyant les uns sur les autres, ils pourraient constituer une FORCE. Je pense évidemment à ceux qui ont quelque chose à dire. Où passe la frontière entre les farfelus, les sans-talents et ceux-là? Mon Dieu, je le sais à peu près et risquer une erreur ou deux serait un moindre mal. (D’ailleurs, réparable avec le temps). Que pourrait cette FORCE? Pas grand chose sans doute, mais elle existerait. Et puis il y a une “autre” presse. C’est elle qui a fait le Magic Circus et le TSE. Cette presse-là pourrait sans doute beaucoup pour beaucoup si elle ne se limitait pas à soutenir ses vedettes. Je comprends très bien qu’à ACTUEL, CHARLIE, HARA-KIRI et consorts, on se méfie des promotions hasardeuses.
    N’empêche que ces journaux-là jouent quand même, quoique pour d’autres et avec d’autres motivations, un peu le même jeu que leurs confrères, au détriment des “petits” et des “sans grades”. Comment les acquérir ces grades, si on refuse le flirt avec le POUVOIR, si on n’a pas d’argent ni de lieu? On parle beaucoup de circuit parallèle. Mais hors de l’amateurisme, il est irréaliste. Ceux qui y naviguent ne songent qu’à en sortir (du moins économiquement), quitte à le garder, tels l’AQUARIUM et le MAGIC CIRCUS comme un secteur de coeur. Par quoi se définit-il, d’ailleurs, ce circuit parallèle? Pour les deux troupes précitées, comme un public à atteindre hors des lieux consacrés. Bravo. Mais pour les animateurs qui s’en réclament avec un mépris affiché de la “récupération”? Je laisserai la question ouverte, craignant de n’y répondre mal.
    Sous d’autres climats, tout le théâtre est officiel et seuls les amateurs jouent hors du système. Encore sont-ils officialisés dès que leur notoriété dépasse les bornes de leur entreprise ou faculté. Je ne ferai ni le procès, ni l’éloge de ces données. On sait ce que je pense, hors l’Albanie, de l’évolution des pays communistes. Reste qu’ils sont COMMUNISTES (enfin... vous voyez ce que je veux dire ici et dans quelles limites) et que LA FRANCE NE L’EST PAS! Or ce que l’État met en place est une structure qui s’inspire des méthodes de ces gouvernements. Eux, les emploient, de bonne Foi quoique maladroitement, parce qu’ils croient AIDER le peuple. Mais Pompidou? Mais Chaban? Mais Duhamel, Brajot et Lerminier? Mais A. et C.G., P.D. et C.A.? Ah! Qu’il est bien pavé de fleurs, le chemin qui mène au fascisme! Et que “diviser pour régner” fut une belle maxime! Et puis, il faut manger pour vivre!

Je trouve intéressante ma conclusionde ce temps là. Car en somme, qu’étais-je? un marchand de spectacles, un agent. Je détestais ce mot, dont je trouvais la consonnance péjorative. Elle m’a poursuivie jusqu’à l’orée du XXIème Siècle. Curieusement, libéralisme aidant, Elle est devenue honorable.Mais je me croyais investi d’une mission et je crois que Monique Bertin, mon associée désormais, partageait cette illusion

COMMENTAIRE A POSTERIORI

En 2007, le Capitalisme est triomphant. Le mot à la mode est  le « libéralisme ».Mais la France n’a pas oublié son goût des fonctionnaires et de la bureaucratie et les Pouvoirs successifs ne savent qu’inventer pour multiplier les entraves à la libre entreprise. Etrange contradiction sur laquelle je serai sûrement appelé à revenir.

MAIS REVENONS AU FIL DES REFLEXIONS DE 1972

“Quoi qu’il en soit, NOUS continuerons. Flirtant avec le POUVOIR quand il le faudra pour le service d’une troupe, rusant avec les “amis” que nous y comptons, le contournant à l’occasion et ne le heurtant de front qu’acculés à le faire, nous garderons intacte notre ligne. Poisson, je nagerai entre les  eaux du dérangement. Ce que je veux, c’est faire en sorte que les voix qui se lèvent ne soient point étouffées. Ma limite est que je ne peux rien faire pour des voix sans “ART” puisque c’est de l’”ART” que je vends. À l’affût des résistances, nous les courtiserons telles pour l’instant les “Associations culturelles” qui voient avec inquiétude la main basse faite par l’État, tels les indociles du secteur officiel que nous connaissons parce que nous travaillons sur le tas et que les flics du Ministère ignorent comme tels; et puis nous avons l’ÉTRANGER, tremplin possible de retour (voyez Chéreau!), l’étranger où tout compte fait, ce qu’on attend de la France, c’est qu’elle parle de la LIBERTÉ. Ce n’est tout de même pas par hasard que la moitié de nos correspondants est hors de nos frontière. Notre position est pourtant faible. Mais je trouve, sans boutade, cette faiblesse assez forte. D’ailleurs, on nous cajole!”
   
Pâques 1972
     
SUJET DE DEVOIR POUR UN ÉTUDIANT  d’AUJOURD’HUI
commentez le texte ci-dessus en faisant ressortir, si vous en voyez, les différences avec la situation actuelle

CLÉS POUR CET ÉTUDIANT (sujets à développer):
Influence de la déconcentration politique des pouvoirs en France induite dans la dernière décennie du Siècle
A partir de quel moment et pourquoi le système des “intermittents du spectacle”, qui existait depuis 1965 a t’il  créé des métastases?

RETOUR À LA ROUTINE

7-04 -    Le théâtre de l’Odéon publie un texte de Vitrac où celui-ci rappelle opportunément aux spectateurs de 1972 qui l’auraient oublié ou l’ignoreraient que “surréel” signifie “réel supérieur”, c’est-à-dire “plus vrai que vrai”, un “vrai” qui peut ne pas paraître vraisemblable. En peinture, en littérature, le surréalisme se distingue donc évidemment du “réalisme”. Il est incroyable, dans ces conditions qu’une pièce de théâtre se réclamant du surréalisme soit montée sagement, avec des accessoires et des meubles vrais dans des décors qui n’ont d’autre vertu que d’être “beaux” et “astucieux”, avec un jeu d’acteurs sans dépassement, ni transposition, à grand renfort d’effet s empruntés au boulevard. À pièce “surréaliste” doit évidemment répondre une mise en scène “surréelle”.
    Je n’ai jamais pris Rosner pour un génie et je n’ai jamais pensé non plus que Monloup soit un décorateur qui réfléchisse beaucoup. Qu’on s’en souvienne de son fantastique contre-sens à propos de son dispositif de ‘LA NAISSANCE” qui tuait la pièce de Gatti d’entrée de jeu en figeant les “trajectoires” imaginées dynamiques par l’auteur. “Pauvreté d’imagination”, “contre-sens”, voilà donc ce que nous apportent ces illustres tâcherons de la décentralisation, ces produits montés en crème fouettée par le POUVOIR pour justifier les millions qu’ils coûtent en privilèges.
    L’année Rosner ne sert pas la gloire du décentralisateur du Nord, singulièrement muet d’ailleurs sur son “travail” dans sa région : LE COUP DE TRAFALGAR après PUNTILA pourrait bien lui valoir un coup du sort.
    Et pourtant, quelle belle pièce que ce COUP DE TRAFALGAR, quelle jeunesse dans la contestation profonde. On y retrouve édulcolorés par la mise en scène mais présents les enfants géniaux et juges suprêmes de VICTOR. On y retrouve l’antimilitarisme chronique et la notion de Déserteur et de dérision des valeurs patriotiques, la négation des unions matrimoniales éternelles etc... etc...
    Pour nous, la guerre de mille neuf cent plus tard rend des accents prémonitoires encore que celles qu’annonce Vitrac soit encore à venir. La mystification de la femme qui se rase une moitié de la tête - on ne saura jamais pourquoi - est du ressort d’un univers burlesque indéfiniment moderne. Dira-t-on la “présence” de l’escroquerie au trésor d’Aménophis IV et dans l’ensemble la négation de la culture bourgeoise qui transparaît d’un bout à l’autre.
    Malheureusement, outre le contre-sens déjà évoqué, Rosner a monté la pièce en distanciation brechtienne et quant au troisième acte dans la cave, les acteurs sont écrasés par les coups de boutoirs de la grosse Bertha, cela semble symbolique du spectacle, tant il est LOURD, PESANT. Distribution inégale menée par François Guérin qui fait du boulevard et par Jacqueline Staup qui est plutôt bien. Lucienne Lemarchand est pâlotte mais efficace.

12-04 -    J’ai de nouveau beaucoup aimé ZOO DERNIÈRES que j’avais vu naguère à la Vieille Grille. Pourtant à Bobino, RUFUS m’a semblé un brin déraciné. Le médiocre orchestre POP qui lui sert de repoussoir en première partie fait vraiment remplissage de Music hall. Et l’oeuvre tout de même très nuancée dans le détail que l’artiste joue seul dans ce grand vaisseau ressort un peu perdue.
    La performance n’en est pas moins remarquable. Encore que cette reprise soit en deçà de ce que Rufus avait fait l’été dernier en Avignon. Notamment, du point de vue d’”Aller au bout du jeu”.

13-04 -    Je me suis réconforté dans la pensée que décidément  je déteste Ghelderode. Je vais naturellement faire frémir ses fervents mais je suis résolument allergique à ce style “imagé” et soi-disant si typiquement flamand. Ca sonne hérissant à mes oreilles, ça tinte faux. C’est pour le moins vieux. C’est de la poësie de papa.
    La mise en scène de SIRE HALEWYN par Claude Gaignaire n’a pas contribué à me réconcilier avec l’auteur belge. Elle est tellement au premier degré et “signifiée” lourdement, que le spectacle a frisé l’emboîtage à Châtillon sous Bagneux. Une triste soirée.

14-04 -    COMÉDIE POLICIÈRE est l’aboutissement de l’Art du GRUPO TSE. Les spectacles précédents semblent n’avoir été que des essais, des approches, des esquisses, auprès de cette minutieuse et fantastiquement intelligente démolition de l’ENTERTAINMENT. La dénonciation est froide, impitoyable, rigoureuse. Peut-être trop. Le “coeur” n’a rien à faire dans le génie de Rodriguez Arias. Mais l’univers décrit mériterait-il quelque tendresse? Lucidité, démonstration mathématique, on voit les mots que j’ai envie d’écrire. J’y joindrai la notion d’humour. Un humour très “anglais” quoique proféré avec l’accent sud-américain.
    Une star droguée sur le retour reçoit dans son cottage britannique, la veille de Noël, sept visiteurs qui tous ont des motifs de l’assassiner. Elle sera finalement tuée deux fois. En première partie, on nous brouille les pistes en rompant avec l’ordre chronologique et en ne donnant que des fragmentaires informations. En deuxième partie, on revient à la logique et on complète. Décor  réaliste : la neige tombe, la cheminée fume. Les accessoires sont vrais. Le jeu est naturaliste, appuyé, grossi, scruté à la loupe. La “performance” d’acteurs fait partie du “système”. Marucha Bô campe une extraordinaire figure de vedette décatie. Facundo Bô joue les sept visiteurs, dont quatre personnages féminins. Il est admirable avec des moments sublimes. La faiblesse du spectacle vient de deux choses. D’abord, il n’atteint pas au plus vrai que vrai. Les outrances qu’il nous montre nous sont si familière ailleurs, qu’elles n’agissent pas tellement en détonateur. Le piège se referme un peu sur le travail. Ensuite, les changements de costumes auxquels doit procéder Facundo a obligé Arias à faire du remplissage. D’où ces trois “témoins” qui commentent les faits du haut d’un premier étage voisin, sans tellement de nécessité. C’est dommage car cela introduit une certaine  lassitude accentuée par une relative faiblesse du texte. Trois heures d’horloge pour un spectacle, c’est  devenu beaucoup de nos jours.
    Mais enfin ne pinaiollons pas : COMÉDIE POLICIÈRE est un très grand spectacle, infiniment subversif et destructeur en profondeur. Je crains que les défenseurs de la culture occidentale ne s’y trompent pas et que la presse ne soit “réservée”.

Je note avec intéret la phrase de ce compte-rendu : “Trois heures d’horloge pour un spectacle, c’est beaucoup de nos jours”
Eh oui, les moeurs évoluaient et le temps n’était plus où sans une durée d’au moins deux heures et demi, le public criait à l’escroquerie. Cela a eu une conséquence néfaste : la disparition progressive des “levers de rideau”, pièces en un acte qui quelquefois à ellles seules justifiaient la soirée.

UNE ESCAPADE A BERLIN

17-04 -    Vu au Schiller Theater de Berlin OPÉRETTE de Gombrowicz dans une mise en scène de Schröder. Je suis demeuré confondu par la médiocrité du spectacle, et les contre-sens qui l’enjolivent au point que je me suis demandé si le “régisseur” avait lu la pièce! Je ne dirai qu’une chose : à la fin, quand Albertinette (qui n’a cessé de bêtifier hystériquement tout au long de la soirée) apparaît nue, cela enchaîne sur un happy end d’authentique opérette où tout le monde réconcilié danse ensemble dans la joie commune! et vient saluer! Un décor inutile et infonctionnel avec une glace réfléchissante gratuite, des acteurs qui chantent et dansent hors de toute mesure avec une nette indication qu’ils s’emmerdent, une sono déplorable qui remplace l’orchestre indispensable, un manque d’imagination total, telle est cette lugubre OPÉRETTE berlinoise. Quelle déception!

UN SPECTACLE REFUSÉ AU FESTIVAL DE NANCY

29-04 -    Il m’apparaît que Jack Lang est tombé dans son premier piège d’agitateur raisonnable en refusant de prendre en compte le spectacle de Med Hondo : LES NÉGRIERS, de Boukman. Lundi dernier, à  la Sorbonne, les victimes de cette mesure prise pour des raisons “matérielles et techniques”, clamaient leur indignation en hurlant que THÉÂTRE ET POLITIQUE s’intéressait au sort des Andalous, des Canadiens, des ouvriers agricoles mexicains U.S., mais empêchait la représentation d’une oeuvre en langue française stigmatisant la colonisation aux Antilles. Le parterre de blasés qui écoutait cette protestation hochait la tête d’un air de penser sous entendu que c’était sûrement pour défaut de qualité que Lang avait pris cette mesure d’éloignement. L’ennui est que la manoeuvre risque de faire long feu, car LES NÉGRIERS a été présenté hier soir à la Maison de l’Afrique et le sera le 8 Mai en “générale” au T.O.P., et que c’est un excellent spectacle, qui n’a comme défaut que d’être d’agitation déraisonnable! LES NÉGRIERS, c’est le CHANT DU FANTOCHE martiniquais / guadeloupéen. Même principe d’exposé illustré des faits, même survol historique, même déballage des Fautes commises par l’occupant, même CRI de révolte des opprimés, même démontage du système, même mise en évidence de l’hypocrisie du pouvoir. Mais ici, ce POUVOIR est FRANçAIS. Voilà la question! Évidemment, sur des spectateurs français, l’impact est différent de quand il s’agit de vilains Portugais. Je me demande comment fera la bonne presse pour scier l’entreprise. Peut-être ne viendra-t-elle pas au T.O.P. - peut-être trouvera-t-elle cela “Amateur” (ce l’est) - , peut-être dira-t-elle que cela n’est pas une “pièce” (ce n’en est pas plus une que celle de Weiss). Je présume qu’en tous états de cause, elle minimisera l’affaire. Mais elle aura du mal, car Hondo a réuni vingt-quatre comédiens noirs et blancs, ce qui n’est pas négligeable, militants et agitateurs n’ayant rien à perdre puisque n’ayant rien, et résolus à faire du pétard. Ces garçons et ces filles ont été mis en scène avec beaucoup de rythme. Ces gens-là l’ont dans le sang, c’est bien connu! L’important, c’est que les scènes de contestation sont bonhommes, pleines d’humour et de gentillesse. Ce peuple a conscience de ses propres faiblesses. Il s’en moque lui-même avec joie. ON rit tout le temps, au long du spectacle, ce qui n’empêche pas la virulence du contenu. Et alors qu’il n’y a ni décors, ni costumes, la production est spectaculaire. Parce que les ensembles sont bien réglés, la musique submergeante : un souffle passe sur cette protestation sincère où l’agression ne se sent pas obligée d’adopter un style sinistre. À AIDER si possible.

par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 11 avril 2007
DES EFFETS DU MATRAQUAGE PUBLICITAIRE

3-05 -    La chose qui surprend le plus quand on voit JÉSUS CHRIST SUPER STAR, c’est l’aigüe conscience que, n’était le battage publicitaire, cette superproduction serait regardée comme pauvrette. En fait, ce n’est pas autre chose qu’un oratorio : l’orchestre est sur la scène et occupe l’essentiel de l’espace : c’est un grand orchestre. On l’a coupé en deux pour ménager un passage central permettant les entrées par le fond. Sur un itinéraire un peu en croix, les chanteurs évoluent. Ils tiennent tous leur micro et ils indiquent un brin de “Jeu”. Peu de décors. Des éclairages bateaux. Somme toute, un spectacle austère et rigoureux, dont on serait tenté de louer la tenue, n’était la sueur du commerce pur qui suinte sous cette apparence, et la sensation que tout a été pesé par les producteurs comme du sucre chez l’épicier. Reste que ce tintamarre ultra sonorisé et pieux m’a fait prendre conscience de ce que la grande salle de Chaillot ne paraissait plus si immense quand elle était emplie par le bruit. J’ai eu brusquement l’impression que toutes ces année, le théâtre y avait souffert de silence.
    À part ça, vingt minutes de cette vie du Christ en rock m’aurait suffi pour prendre une fois de plus conscience de la mise en scène du Christianisme sur l’humanité et de la putasserie de ses promoteurs qui ne reculent devant aucune bassesse pour attirer à eux les “petits enfants”. Je suppose que cet opéra a la bénédiction de l’Opus Deï. Comme il n’y a pas d’entr’acte et que je suis timide, j’ai tout vu. Ca dure 1h50.

 “LE THÉÂTRE ÉLITAIRE POUR TOUS”

5-05 -    FAUST et son double, MÉPHISTO et ses multiples sortis tout droit d’une parodie d’Arturo Ui, MARGUERITE point de repère ténu, je n’ai pas d’autre mot pour qualifier le FAUST de Vitez que celui d’IMPOSTURE. En faut-il, de l’impudence, de l’inconscience, du mépris, pour oser ouvrir un “THÉÂTRE DES QUARTIERS D’IVRY” avec un spectacle qui est du ressort d’un laboratoire expérimental pour Germanistes avertis, pour détecteurs d’intentions aussi profondément cachées que possible par accumulation des degrés ésotériques, pour amis intimes du metteur en scène à qui sont décochés des “signes de repérage” notamment par imitations diverses, jeu où il excelle, nous le savons, nous qui sommes au parfum? Car il ne s’agit plus, vous l’avez deviné, d’une représentation de FAUST comme annoncé, mais d’une “réflexion” à propos de FAUST dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle exigerait qu’on vende l’ouvre-boîte avec  le produit. Cela dure quasi 3 heures d’horloge sans entr’acte. On n’a pas le droit de fumer. On est assis sur des bancs rigoureux. Bref, toutes les conditions sont réunies pour que les égarés des quartiers d’Ivry qui viendraient un soir voir le FAUST préparé pour eux par leur animateur local, prennent définitivement les jambes à leurs cous quand quelqu’un leur parlera de théâtre désormais.
    Personnellement, je me suis emmerdé comme un rat mort à cette élucubration qui m’a semblé de surcroît CONFUSE, dont je n’ai pas pénétré l’INTENTION, qui m’a paru vide de contenu, éloignée de mes préoccupations, spéculation pure, ART POUR L’ART, exercice de virtuosité gratuit!
    Je suis POUR l’exigence et je suis de l’avis que le peuple doit être mis en contact avec des oeuvres sans facilités, ni concessions, d’un niveau élevé, que l’artiste ne doit pas se rabaisser mais élever. MAIS ce travail est DIALECTIQUE et c’est faire un faux pas que d’asséner un tel coup sur des cervelles incultivées! Quel but veut atteindre l’aristocrate Vitez, le mandarin Vitez, en enfermant son message dans une tour d’ivoire triplement cadenassée?
    Heureusement, le Doktor Dort était là. En lisant, son papier, peut-être comprendrai-je quelque chose à ce FAUST. Pour l’instant, je ne suis que furieux et triste.

Vous remarquerez sans doute que mes compte-rendus concernant les spectacles d’Antoine Vitez ne sont pas exempts d’une certaine mauvaise humeur. Cela vient de ce que j’ ai eu à partir d’un certain moment  à travers l’évolution toujours médiatiquement ascendante de sa carrière, le sentiment d’avoir été quelque part trahi par  cet homme suprêmement intellgent (plus que moi sûrement) mais dont les motivations n’étaient pas pures. Dois je rappeler qu’il avait été dans sa jeunesse secétaire d’Aragon et qu’il avait à ce titre passé 4 ans à Moscou comme « nègre » pour aider le Maître à écrire son HISTOIRE DE L’URSS. Pragmatique, il s’était peu à peu éloigné du Parti Communiste mais cela ne l’avait pas empêché  pendant un temps de monter des spectacles très directement politiques. Je reviendrai sur la carrière de cet homme honoré de son vivant qui a eu sur l’évolution du théâtre dans le dernier tiers du XXème Siècle une influence suicidaire, surtout après qu’il soit entré au Conservatoire comme professeur.

6-05 -    Nos professionnels de la plume acérée se sont peut-être un peu trop hâté de ricaner à propos du LIQUID THÉÂTRE. Il faut dire que les publicistes de Cardin avaient tout fait pour rendre l’entreprise suspecte et que je n’aurais peut-être pas été aussi ravi de ma soirée si j’avais dû allonger 60 Frs à l’entrée, prix unique réclamé pour cette expérience. Car ici, c’est le cochon de payant qui “travaille”, tout juste guidé par les “artistes”. On lui fait ôter les pièces de vêtements qui pourraient l’entraver, puis une monitrice s’empare d’un petit groupe, l’invite à se décontracter et à prendre part à des petits jeux puérils. Puis après avoir bu ensemble le thé de l’Amitié (qui est malheureusement tiède et infect), chacun passe par un labyrinthe. Il doit fermer les yeux. On le tripote gentiment par devant et par derrière avec des caresses désexuées puis le groupe se reforme et on fait des improvisations du niveau de la première année du centre de la rue Blanche.
    L’espace Cardin vidé de ses fauteuils est compartimenté, scène et salle mêlées, par des pans de rideau qui isolent les groupes et en font perdre la géographie. C’est un XX bon enfant. Puis tout éclate, les rideaux tombent. Pendant un quart d’heure on a droit à un spectacle et c’est un mimodrame sur Adam et Ève (chère Amérique!). Et on recommence à jouer, groupes rompus et reconstitués différemment. On fait le con en commun et au passage, on découvre parmi les meneurs du jeu des gens connus tels Véronique Alain, Emmanuelle Sauret, Robert Fortune. La soirée s’achève par des rondes tous ensemble et par de la danse style Magic Circus.
    Cette description un peu condescendante marque les limites de l’entreprise : puérile mais sérieuse, très et trop ordonnée, voire policée. Les perturbateurs sont parqués à l’écart, priés fermement de ne pas déranger les autres. La liquidité est froide et il manque à la communication recherchée qu’elle dépasse le niveau de la bonne société très convenable. Vue la clientèle recherchée, on n’a pas le choix : bienséance est de règle et tout se passe entre des gens bien élevés. Aucun souffle révolutionnaire ne se glisse sous les moquettes bien propres de Cardin et personne n’allume la plus petite cigarette.
    Pourtant il y a l’indication de ce que pourrait être un tel divertissement moins “retenu”, moins prudent, plus libre et dé - moralisé. Car les gens font ce qu’on leur demande. Ce sont de vrais moutons, et lorsque les rideaux tombent et avec eux les groupuscules, que toute l’assistance se retrouve ensemble faisant des gestes collectifs, l’idée du fascisme m’a traversé la moëlle épinière. De ces jeux bénins au happening cassant tout, il pourrait bien n’y avoir qu’une mince cloison à abattre. Car il s’agit, tout bonnement, d’une mise en condition et la preuve est faite qu’elle est facile à obtenir. Il est donc trop facile de minimiser l’entreprise, de n’y voir qu’affaire de commerce. Le LIQUID THÉÂTRE est peut-être un précurseur. Il avance un pion nouveau dans la recherche de rapports différents acteurs / spectateurs. Sans doute, ce premier pas ne pouvait-il pas être obtenu avec un contenu plus fort. Tâtonnement exigeait circonspection. En tout cas ce serait rigolo de voir ce que ça donnerait dans les quartiers d’Ivry! Et Vitez serait tellement plus à sa place chez Cardin!

7-05 -    Dans la première demi-heure, j’ai été tenté de me lever, de tirer mon carnet de chèque, et de rendre dans un geste plein de noblesse et de morgue ses 300 Frs au Théâtre de l’Unité. Tant son AVARE AND CO m’irritait : on a le droit de tout faire avec Molière, me ressassais-je, sauf de le MAL jouer. De toute évidence, la troupe était insuffisante. Certes, j’avais lu dans le programme que le Parti de Livchine était de rejeter le jeu psychologique dans sa complexité et de n’impartir à chaque personnage qu’une facette accentuée à gros traits. Et j’avais bien compris qu’il voulait montrer que tous les personnages de la pièce étaient motivés par l’argent et qu’Harpagon était dans ce monde le seul COHÉRENT. Pour se voir, ça se voyait. Mais les interprètes agrémentaient leur jeu de gags et d’attitudes mal contrôlés. Une désinvolture planait sur la représentation. L’érotisme d’Élise écartant les cuisses pour bien montrer que Livchine la voyait ayant couché avec Valère ainsi qu’une certaine atmosphère de sensualité équivoque planant sur la famille, me paraissaient plaqués sur le propos, en plus et gratuitement. Le mot “amateur” me trottait dans la tête.
    Et puis je me suis habitué, et j’ai dépassé cette première impression. J’ai vu alors que le décor était fort beau et les costumes aussi, que le Parti était tenu et que tous les actes des protagonistes étaient effectivement référenciés au seul Argent. J’ai trouvé qu’il y avait une incontestable richesse d’invention au niveau du détail, une cassure du ronronnement classique tout de même fort intéressante, un irrespect du texte assez marrant et un plaisant refus de son morceau de bravoure (les Au voleur! sont coupés et le reste du fameux monologue est dit par une voix off, tandis qu’autour d’Harpagon muet, la maison tourne comme un manège).
Alors, j’ai marché un peu comme si j’étais de la famille de ces garçons et filles qui ont évidemment beaucoup travaillé et fait montre d’invention, à qui il ne manque, en somme, que d’avoir appris leur métier. Et j’ai reconnu que l’un dans l’autre, cet AVARE était, bien sûr, au niveau de la recherche, un des plus aboutis que j’aie vu et que sur le plan de la mise à portée contemporaine d’un texte classique, il était valablement signifiant, en tout cas original et concernant, dépoussiéré. Livchine est ambitieux. Sans doute, veut-il trop montrer, trop faire avec des acteurs trop inexpérimentés. Mais sa démarche est estimable et à suivre.

Effectivement je l’ai suivie et j’ai vécu un long parcours avec le THÉÂTRE de l’UNITÉ dont l’âme aux côtés de Jacques Livchine fut bientôt l’incroyable Hervée de Laffond, qui ne reculait jamais devant quoi que ce soit.

9-05 -Du théâtre et qui se voit tel un décor de tournée mal ajusté, peint laidement et détâché sur les rideaux en gouttes d’huile, c’est le PAUVRE RUZANTE de Roger Mollien. Un atout dans ce spectacle qui se laisse voir avec plaisir, mais n’est pas marqué au coin du génie : Jean Saudray, qui joue le personnage de Ruzante, et qui est admirable. Le texte de Michel Arnaud est un trucage au départ de divers scènes de Ruzante, qui aboutit à une comédie en trois actes assez bien fagotée, montrant les déboires conjugaux du héros et certaines facettes de son caractères : rusé, âpre au gain, fort en gueule et poltron. Martine Noiret qui joue Bétia (femme volage de Ruzante) est une fort appétissante personne. C’est une farce classique, tirée au boulevard, montée sans invention avec une mise en scène hâtive, mais ça ne manque pas de contenu. “La faim, l’Amour et la guerre” en prennent pour leur compte avec une certaine modernité.

10-05 -    J’avais vu LA MÈRE montée par Claude Régy. Je n’avais pas vu LA POULE D’EAU montée par Tadeusz Kantor.
LES CORDONNIERS est donc mon deuxième contact avec Witkiewicz et mon premier avec Kantor.
    Deuxième contact avec l’auteur : je ne trouve pas beaucoup de points commun entre LA MÈRE et LES CORDONNIERS au niveau de la construction dramatique. Là était une pièce traditionnelle de forme et quasi de langage. Ici est un délire verbal, un torrent de mots, un souffle lyrique à relents de “vent de l’histoire”, point d’intrigues psychologiques, une vision prophétiquement gauchiste de la Révolution avec une flopée de symboles mal lisibles en détail, un génie du mot et de la phrase à l’état pur et brut encore qu’il vaudrait mieux entendre le Polonais pour en être sûr, quelque chose comme un flot submergeant sur contenu d’angoisse enthousiaste. Premier contact avec Kantor, il paraît que LA POULE D’EAU, c’était fantastique, incroyable, prodigieux et que LES CORDONNIERS c’est moins bien, disent les professionnels de la moue! Mais il était peut-être plus facile à des oreilles françaises d’accepter un langage polonais inaudible que français.
    Car c’est la chose qui frappe essentiellement : le mépris de Kantor pour l’intelligibilité du texte. Les phrases fusent de partout, sonorisées ou en direct, se mélangeant, se bousculant avec juste ce qu’il faut de gros plans pour qu’on ne nage pas trop. C’est un bourdonnement qui vous investit, tempête entrecoupée de calmes, l’oeuvre procédant par vagues de grande marée signifiées par cette fille sur charrette tirée par deux hommes (Paule Annen), Passionaria de la Révolution et qui lui redonne permanentement le coup d’impulsion en haranguant les acteurs et le public en une ronde sans cesse recommencée.
    Kantor a-t-il voulu qu’on lise mal les mots et son dessein était-il que le public soit impressionné musicalement au delà du langage? Ou n’étant pas français, s’est-il laissé dépassé par la volonté de souffle au point de ne s’être pas rendu compte que les oreilles percevaient une bouillie? Mystère!
    Mystère aussi pour moi qui ne suis pas un spécialiste de Witkiewicz, le sens de chaque personnage. Il m’apparaît qu’ils sont tous dépositaires de symboles mais une notice explicative serait nécessaire. Pourquoi Michèle Oppenot dort-elle sur la scène toute la soirée, ne s’éveillant que pour s’enduire le corps d’argile, puis pour s’en nettoyer, puis pour recommencer au seul niveau des pieds? J’imagine que pour lui faire jouer ce rôle de figuration, Kantor a dû l’abreuver de puissantes motivations! Mais lesquelles? Il me laisse, moi public non averti, avec un cheveu de professeur Nimbus, c’est-à-dire en point d’interrogation sur le crâne. Heureusement, Dort était là. Je le lirai. Lui aura sûrement tout compris.
    Reste qu’avec des plages d’humour (cf.. la très amusante scène des coupures du metteur en scène), c’est un spectacle des plus attachants. On sent qu’on est face d’un important travail, d’une puissante imagination, d’une invention féconde et - sans doute - d’une contestation qui doit être fort percutante en Pologne. C’est un coup de poing vigoureux qui force à une certaine admiration, une folie furieuse et envoûtante, une célébration gigantesque et bruyante. Tout de même un grand spectacle à l’actif du Théâtre 71, quoi qu’à vrai dire Kayat n’y soit que comme puissance accueillante. Encore a-t-il eu le mérite de jouer cette carte.

11-05 -    Gérard Gélas s’achemine de plus en plus vers les spectacles “CÉRÉMONIES” sur des thèmes très simples traités en quelques phrases et beaucoup de gestuelle symbolique. On pense à Bob Wilson pour une certaine lenteur, à Ghelderode pour un type d’univers, aux gitans d’Avignon et à l’Espagne toute proche pour l’importance conférée au “magique”. La pop musique des premiers spectacles a été transformée et on songerait plutôt à LA STRADA pour le solo de violoncelle et son contrepoint à la trompette. Mais le son joue un rôle capital dans la représentation. Le jeu des acteurs n’est en rien réaliste. Il est signifiant du monde décrit, excessif, désarticulé, volontairement maladroit. Finalement, il apparaît que les “références” sont profondément  digérées et régurgitées. Sont-elles même références? et le CHÊNE NOIR, qui vit très intimement en vase clos, invente bien plutôt, je crois son propre chemin, rencontrant ici ou là des courants frères, mais au fond profondément UNIQUE. Peut-être tout au plus, l’équipe a-t-elle eu quelque part dans la tête des souvenirs de cirque en créant L’ÉCLIPSE DE L’INDIEN. Ou bien est-ce encore là simple rencontre dans la mesure où l’univers de l’enfance joue un grand rôle dans le spectacle? La cérémonie ici montée est un éloge funèbre. Le mort, l’Indien, entend prononcer son panégyrique par un personnage issu directement de l’Inquisition et qui le décrit enfant heureux de naître, puis écolier modèle, mari exemplaire et fonctionnaire consciencieux, tandis qu’au contraire nous le voyons constamment paumé, agressé dans une société de pantins et de fantoches. Bien sûr, c’est le CRI de ces jeunes gens révoltés contre le monde qu’on voudrait leur faire. C’est une protestation plus qu’une contestation. Le virage d’AURORA s’accentue : Gelas ne porte plus au théâtre le combat quotidien. Il le réserve pour l’action effective et sur la scène, il indique seulement que “ça ne va pas”. Il le fait en artiste, avec un esthétisme fort beau.
    Élément nouveau, il cherche les gags et il en trouve parfois de drôles. Mais l’important, c’est le charme, au sens fort du mot, l’envoûtement dans lequel une nouvelle fois il plonge ses spectateurs.
    Attoun disait hier soir à la Cartoucherie que les critiques seraient réservés. Je me demande quelle mouche les pique! Ah qu’elles sont loin les autocritiques de Mai 68, et qu’il est revenu au galop, le naturel! Bougre de cons!

16-05 -    J’ai dû changer depuis 68. Autant, en ce temps-là, je m’étais senti concerné par QUE FEREZ-VOUS EN NOVEMBRE?, autant l’équivalent brésilien de la pièce d’Ehni, au demeurant adapté par lui, LES CONVALESCENTS, de Vicente, m’a paru éloigné de mes préoccupations. Les personnages décrits ne me ressemblent plus. Ils ne m’intéressent guère. C’est pourtant en gros le même thème : un professeur “de gauche” (mais Jean-Pierre Bernard n’a pas le poids de Cellier) se contente de l’action “en paroles”. Un jeune bourgeois s’envoie en paradis artificiel entre deux “actions”. La femme du professeur protège une fugitive par romantisme pur. La révolutionnaire elle-même a un côté XVIème arrondissement : je crois que le choix d’Anne Bellec y contribue mais ce qu’elle a à dire ne l’aide pas. À dire vrai, j’aurais été prêt à passer sur un côté mélodramatisé dont l’appartenance sud-américaine est claire. Mais ce que je ne puis supporter, c’est la confusion par mélange des problèmes. Il se peut que l’impuissance révolutionnaire ait des résonances sexuelles. Mais en fait, je m’en fous. Ces considérations complaisamment étalées par les personnages sur leurs dramuscules personnels, me paraissent ressortir du noyage de poissons. Qu’ils couchent tous ensemble ou pas, que les bonnes femmes soient ou non mûres pour pondre des mouflets, qu’une atmosphère partouzarde baigne ces gens “fin de race”, tout cela est hors du sujet qui est celui de l’oppression des militaires au Brésil. Or celle-ci est certes suggérée violemment, mais elle n’est ni éclairée, ni expliquée. Des impuissants conscients que ça ne va pas, traînent leur ennui dans un univers fasciste qui semble gratuit, isolés par l’indifférence du peuple, que l’oeuvre stigmatise mais n’explicite pas à telle enseigne qu’on en vient à se demander pourquoi ce drogué, cette insatisfaite, ce mou et cette déracinée, ne sont pas contents. Et on est tenté de conclure que c’est parce qu’ils n’ont pas de RACINES, parce qu’ils sont inauthentiques, ce qui évidemment ne peut que servir la position du POUVOIR. D’ailleurs, bon an mal an, la pièce a été jouée au Brésil. Gilda Grillo présente ces huit mois d’exploitation comme un combat permanent qu’elle a mené. Et sans doute y a-t-il un monde vrai... et beaucoup de lucidité de la part des COLONELS!
    Je ne crois pas que Gilda Grillo soit un grand metteur en scène, mais elle jette de la poudre aux yeux et ne manque pas de rigueur. Au RANELAGH de toute manière, un tel spectacle, au surplus joué à 22 h n’a aucun sens.

17-05 -    Je relisais la présentation de SI L'ÉTÉ REVENAIT par René Gaudy, que Michel Berto nous a remise à des fins prospectives avant d’entreprendre son travail sur l’oeuvre d’Adamov et je dois dire que je n’ai RIEN retrouvé à la représentation des motivations exprimées. L’oeuvre, il faut bien le dire, est étonnamment secrète. Mais je crois que Berto s’est attaché à la rendre plus impénétrable encore. J’ai attendu pour écrire ces lignes, de lire Poirot Delpesch, mais il n’a pas éclairé ma lanterne.
    On sait qu’il s’agit de quatre rêves, c’est-à-dire de quatre manière d’appréhender des événements semblables, chacun des personnages en gros plan les projetant selon leur propre vision. Sans doute est-ce pour cela que les acteurs jouent dans un style lent - à une exception près, celle de Denise Bonnal (la mère) qui joue boulevard -. L’eau est très importante. Berto a transplanté la pièce sur un toit d’immeuble où il y a une piscine très propre, des arbres en pots, et - ceci est d’Adamov - une balançoire. Au deuxième rêve, il fait tomber de la vraie pluie. L’effet est spectaculaire mais peut-être pas de très bon goût. Les personnages paraissent et disparaissent gratuitement. Il y a deux interventions drôles de Berto lui-même. On a l’impression d’un exercice de style - au demeurant impeccable - dans une cartoucherie dont on ne voit plus les murs lépreux. Exercice “éloigné” des spectateurs qui sont disposés de chaque côté d’un vaste espace séparé d’eux par des barbelés. Tout est fait pour masquer la pièce. Lars est un homme de 45 ans. Ici, un jeune homme l’incarne, au nom de la projection probablement des souvenirs d’enfance et d’adolescence d’Adamov. Un certain charme se dégage, cela dit, de cette soirée difficile à suivre et à pénétrer, ne serait-ce que parce que Corinne Gossot en bikini est fort belle à considérer. Mais je ne sais dans quelle voie s’engage ici notre Berto, voie de garage, voie de refuge? Je suis inquiet. Sombrerait-il dans l’esthétisme?

LE T.N.P. DÉCENTRALISÉ

19-05 -    C’est la semaine aquatique. Après la piscine bien propre de Berto, voici la Seine boueuse et noirâtre du MASSACRE À PARIS de Chéreau, spectacle d’ouverture du T.N.P. Villeurbanne qui a déplacé à Lyon le ban et l’arrière ban du Paris des arts et des lettres. C’est Jean Vauthier qui a adapté la pièce de Marlowe qui retrace les luttes entre catholiques et protestants en France, conclues par l’assassinat du Duc de Guise et la prise en main du POUVOIR par les Bourbons. Je présume que Vauthier a fait un travail consciencieux. Il a d’ailleurs pris soin de le publier. Mais Chéreau a fait du Chéreau. On n’est pas un génie pour rien, nicht wahr!
    Chéreau, c’est d’abord une matière. On se souvient du sable de Richard II. Ici, c’est de l’eau qu’il y a sur le sol. Une eau fangeuse où nage les cadavres, où pataugent les personnages historiques. L’eau ne vaut pas le sable. Elle permet, bien sûr, certains effets. Mais pour moi, elle est surtout un truc pour épater la galerie.
    Chéreau, c’est ensuite des machineries compliquées sur fonds pastels et éclairages chiches qui refusent la lumière aux visages (sauf celui de Madame Alida Valli qui avait sans doute exigé par contrat qu’on la voie, si bien que systématiquement, Catherine de Médicis jouissait à chacune de ses apparitions d’une poursuite dont la brillance tranchait sur la pénombre d’à l’entour). Le dispositif de Richard Peduzzi, pour admirable qu’il soit, est dans la ligne habituelle, avec un défaut qui est que baignant dans l’eau il ferait plutôt songer à Venise qu’à Paris. Somme toute, cette eau - j’y reviens - est sûrement “symbolique”, mais je la trouve gratuite. Je n’ai pas le souvenir que les guerres de religions se soient assorties d’une inondation permanente! Chéreau, c’est encore des tableaux de groupes humains se formant et se reformant en “attitudes”. J’ai sur ce plan été déçu par MASSACRE À PARIS :l’eau ne permet pas la vivacité des déplacements et j’ai noté moins d’harmonie et plus de confusion que de coutume. De temps en temps, des espèces de plate-formes s’avancent pour permettre à certaines scènes de se faire pied sec mais la conséquence est que comme dans l’OTHELLO de Valverde, les possibilités d’évolution se trouvent limitées. Chéreau, c’est aussi la transposition et j’avoue que je reste circonspect devant le mélange des époques en matière vestimentaire. Pourquoi avoir transporté ce conflit lointain et peu concernant dans un univers évoquant le temps des gangsters de Chicago? Pourquoi avoir remplacé la dague par le revolver, alors que le gant empoisonné demeure emprunté à l’âge du texte? Heureusement, les deux tueurs professionnels directement sortis en conception du monde de James Hadley Chase sont ADMIRABLEMENT silhouettés par Roland Bertin et Graziano Giusti. Ils en font les triomphateurs de la soirée. Mais c’est à leurs seuls génies qu’ils le doivent, car en vérité, ce type d’individus était très étranger à Marlowe. Et la gratuité du rapprochement est flagrante.
    Richesse oblige, il y a un orchestre dans la fosse d’orchestre et la musiquette de Fiorenzo Carpi est charmante. Mais les musiciens sont médiocres. Ils ne sont pas assez nombreux et il aurait bien mieux valu une bande bien enregistrée avec un potentiomètre permettant d’emplir l’espace en son. La qualité d’audition du texte laissait aussi à désirer, et le clapotis de l’eau aidant, il y a des moments où l’on a beaucoup de mal à suivre. Comme ça dure quatre heures d’horloge, il y a des moments rudes.
    Ces réserves faites, ce MASSACRE À PARIS est un grand, beau et original spectacle qui se laisse voir sans ennui, et parfois avec admiration. J’ai beaucoup admiré le plongeon du cadavre de Jean Debarry. La pauvre Lolah Bellon joue une série d’assassinées et à la fin de chacune de ses apparitions, on la voit tomber dans l’eau et flotter mollement vers la coulisse. Planchon joue le Duc de Guise et c’est à lui qu’échoit d’être le premier à patauger dans l’eau et en smoking jusqu’au cou. Ca lui donne la possibilité de faire un effet. Alida Valli fait très vedette, et un des aspects du texte est qu’il semble avoir été dosé pour lui apporter et apporter aux “Acteurs” des plages de “numéros”. Cela dit, je n’ai pas trouvé son apport très convainquant, sauf à la fin quand la Médicis redevient une poissarde italienne pour exprimer sa fureur dans sa langue natale.  Elle y est drôle.
    Ce MASSACRE À PARIS est le type même du “grand” spectacle au goût du pouvoir pompidolien. Il ne remue aucun problème dérangeant et il est de classe esthétique internationale. Allons! Tout va bien : ils apparaissent enfin, les jeunes de talent qui ne font pas de politique au théâtre! (ou qui le cachent si bien que ça ne se voit pas!). Certes, ils coûtent cher mais la manne est prête à récompenser leur sagesse. Paris valait bien une mess.e Un MASSACRE À PARIS valait bien UN PRIX DE LA RÉVOLTE AU MARCHÉ NOIR! Il faut bien que jeunesse jette sa gourme. Devenu pédéraste notoire, vedette européenne de la mise en scène et, selon les bruits, “grosse tête”, Chéreau est récupéré. Je ne sais pas où en sont ses dettes, mais on ne semble plus guère “inquiet” à ce sujet dans les milieux bien informés

PARIS DE NOUVEAU

1-06 -    Dans la mesure où je fais figure d’enfoiré quand je déclare que Shakespeare, - peut être grand poète dans le détail de certaines tirades célèbres -, n’est pas un bon auteur DRAMATIQUE en ce sens que ces textes sont indéterminablement étirés et méandreux, confus dans leurs continuités et mal équilibrés; dans celle où l’on se fout unanimement de ma gueule quand je répète que cet écrivain “populaire” est réactionnaire, misogyne, incroyablement calotin et méprisant du peuple, porte parole de l’obscurantisme et valet d’une classe dirigeante abjecte, que PAR CONSÉQUENT il faudrait l’enterrer dans les brumes de l’oubli ou au minimum laisser à ceux qui montent Anouilh et Montherlant le soin de le mettre en scène; je n’ai pas envie de parler du RICHARD III de Périnetti. De toute manière, André Louis n’est pas un génie, sa troupe est insuffisante, sa “lecture” de l’oeuvre imperceptible et de toute manière excessivement extérieure. Le mérite de cette production aura surtout été de détruire l’ancienne salle de la Cité Universitaire reconvertie grâce à elle en lieu polyvalent passable. Voilà au moins qui est positif et destructeur d’une certaine “culture”. Dommage qu’il ait fallu que le prétexte à cette bénéfique transformation ait été une ode à la gloire du super défendeur de la culture occidentale.

3-06 -    J’aurai certainement assisté à la deuxième partie de PEER GYNT à la Cartoucherie si je n’avais tant souffert durant la première de l’inconfort imposée par le Théâtre de la Tempête à ses visiteurs. Et d’abord, parce que la pièce d’Ibsen est belle, se laisse écouter, nous entraîne dans un étrange folklore nordique aux franges du réel et de l’imaginaire, du Diable et de Dieu, de la Justice et de l’arbitraire, avec un aspect western, fleur bleue de bande dessinée.
    Aussi parce que pour la première fois il me semblait voir Michel Hermon SERVIR une pièce. Point ici, d’extrapolation, d’introversion, de psychanalyse : c’est du premier degré bien torché, bien fait. J’avoue que je n’en revenais pas de voir ainsi les acteurs faire ce qu’ils avaient à faire et rien d’autre, sans sembler être porteur d’arrière pensées lourdes de signification.
    D’un autre côté, il était assez réjouissant de voir pour une fois une réalisation sans clinquant, avec juste un espace scénique, un praticable vaste et incliné de-ci delà, quelques éléments d’indication. Ce parti “pauvre” était malheureusement accentué dans le mauvais sens par quelques faiblesses de distribution. Mais Delpy, Marie Pillet, Jeanne David et surtout Pierre Maxence sont très bien.
     
13-06 -    Il faut beaucoup louer Kraemer pour la continuité de la ligne avec laquelle il accomplit son travail en Lorraine. Au Théâtre des Deux Portes, il montre son dernier spectacle : LES IMMIGRÉS et il prouve que son action politique est étayée par un professionnalisme désormais incontestable. Construites, structurées, ces 17 “saynètes” rigoureuses qui montrent en forme de fable le processus de l’immigration à travers la fiction d’une race nommée “les morphes” et qui dénoncent l’exploitation dont ils sont l’objet au travers des contradictions du système, ont été évidemment au niveau de la dramaturgie inspirée par Brecht via Adamov et Steiger! L’intéressant est que LES IMMIGRÉS ne sont pas montrés, mais contés à la lumière du prisme déformant qu’imaginent les phantasmes bourgeois. Ainsi, ne voit-on jamais un seul morphe et la critique ressort-elle du comportement même de ceux qui les ont découvert, “civilisés”, importés. Le grotesque est donc à la base de la représentation. Les noms que j’ai cités en référence indiquent qu’il y a malheureusement dans la réalisation de Kraemer une certaine lourdeur, une relative pesanteur : c’est un spectacle qui souffle de l’Est... Mais il est très bien joué, par trois excellents acteurs, surtout la fille, Chantal Mutel, qui est excellente.
    Il est évident que Kraemer mérite tous les soutiens.

16-06 -    ... Je n’en dirai pas autant de Gaudy qui m’a arraché une (demie) soirée à Villejuif où son THÉÂTRE DES HABITANTS  présentait une chose qui se passait sur une plage (sans sable) et s’appelait (sauf erreur) TROUBLES. Cinq acteurs moyens signifiaient par des moyens périmés l’aspect figé, mortellement atteint par les classes montantes, de la bourgeoisie. Ca se laissait regarder comme une gentille bluette d’amateurs sympathiques. Mais on sait que le THÉÂTRE DES HABITANTS revendique l’animation permanente des théâtre de Sochaux et de Montbéliard et j’estime que c’est une vraie chance qu’il y ait là-bas un Deschamps qui ne tombe pas dans le piège de la propriété absolue à la troupe permanente, car il ne suffit évidemment pas d’être habitant d’une ville pour avoir le droit d’y requérir le monopole du théâtre. En fait, je crois que cette troupe a eu un vrai coup de chance le jour où la famille Peugeot lui a déclaré la guerre. Sans cet événement qui contraint les politiques de la profession à la solidarité, je présume que le THÉÂTRE DES HABITANTS serait tout à fait inconnu. Un problème en perspective pour nous, car Gaudy est peut-être un médiocre metteur en scène mais c’est un agitateur et je suis sûr que son arrivisme ne faiblira pas!

Très intéressante, cette petite chronique, relue à l’époque de la déconcentration toute puissante. Qui aurait en ce temps là pensé que le médiocre THÉÂTRE DES HABITANTS serait, 40 ans plus tard, multiplié par mille, et devenu prioritaire dans les programmations des “maisons” de l’institution culturelle?
Et qui aurait pu croire qu’une personne comme Deschamps, récupérée par les dites institutions deviendrait un jour l’”inspecteur” qui aura la peau de Roger Lafosse et du SIGMA de Bordeaux?
   
18-06 -    Soirée de dames hier soir à Montparnasse avec d’abord dans le cadre du “Festival de Montparnasse”, BRAS DE FER CONTRE L’ANGE NOIR, texte et mise en scène de Corinne Gosset. Cela se passe à l’école d’architecture dans une salle lépreuse à l’acoustique épouvantable. Nous devions être à peu près quinze spectateurs. Chère Corinne qui poursuit inlassablement son combat pour dénoncer la condition de la femme, aidée dans cette aventure-ci par son amie Sheherazade qui est une Iranienne d’Im. 90, une négresse bon teint qui danse mais ne parle guère, et deux traîtres du genre masculin qui incarnent les oppresseurs mâles. À dire le vrai, le spectacle n’est guère militant, car Corine a transposé son cri en forme de conte pseudo oriental, et il a beau retracer le processus d’aliénation de la femme depuis Adam et Ève jusqu’à la prise de conscience MLF, - ce qui représente une tranche d’histoire un peu trop vaste pour être approfondie -, l’anecdotique, le dépaysement, l’exotique et l’insolite faussent le contenu de l’entreprise qui ne montrent que très timidement le bout de l’oreille. Cet étrange détour, (signifiant de quoi? : de l’incertitude de Corinne en la valeur de son combat? De sa pudeur à appeler un chat un chat? De son désir de faire oeuvre d’artiste là où un meeting serait officiant?) aboutit à une complète édulcoration du propos et je confesse que le racisme des protagonistes ne m’a pas soulevé d’indignation. Je suis resté sur ma chaise fort résigné, un brin somnolent et pas du tout décidé à considérer désormais les dames comme des nègres. Il faut dire que la mise en scène est au surplus beaucoup trop molle. Il y a quelques belles trouvailles au niveau des costumes, mais il n’y a pas dans le jeu une seule intention, un seul geste, qui aillent au bout d’eux même. Nulle violence ne s’exhale de ce gentil petit pet bien élevé.
   
Corine Gosset à 21h, Catherine Monnot à 23h à l’ARLEQUIN PARNASSE (rue Daguerre). Faut-il que je sois un bon zigue! Surtout qu’au café-théâtre, j’ai été piégé d’un baby whisky pour le prix des trois quarts d’une bouteille. UN, DEUX, TROIS... SOLEIL, de Catherine Monnot, mise en scène de Catherine Monnot, avec Catherine Monnot et Françoise Decaux, devrait plutôt à mon avis s’appeler UNE, DEUX, TROIS TARTINES. Il s’agit en effet du goûter de petites filles : l’une rend visite à l’autre, si j’ai bien compris en cachette. Leur dialogue est prétexte à retours en arrière, à phantasmes et à rêves de jeunes filles un brin troubles mais fort purs, l’action étant centrée sur deux énormes tartines de confiture, tantôt réelles, tantôt évoquées, toujours receleuses d’intentions à des degrés ésotériques qui après, comme avant le spectacle, laissent le public tout à fait ignorant des secrets du bouillonnement intime de Catherine, qu’elle a certainement pourtant voulu exorciser par ce déballage freudien.
    Ce qui est certain, c’est que les deux filles jouent très bien. Elles sont par moments, très drôles. Mais les ruptures de ton ne sont pas assez sensibles. Il est exigé du spectateur un effort injustifié pour savoir où il en est. Les robes des deux gamines sont fort érotiques.
    Un aspect du texte - au demeurant bien écrit - est social jusqu’à un certain point à travers la notion de vente des tartines remplacée par celle d’échange, à travers aussi le recherche de la fuite du milieu familial, l’école buissonnière, la volonté d’indépendance. C’est évidemment à ces instants où le particulier rejoint les préoccupations générales, que la pièce accroche le mieux.
    L’atmosphère Comtesse de Ségur dans laquelle elle baigne fait en outre qu’il s’agit d’une intention de qualité, encore insuffisamment libérée. Mais c’est le tout début des représentations. Reste à savoir si elles dureront. Nous étions une dizaine à assister à ce balbutiement déraciné du point de vue de l’horaire. À suivre par amitié.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Mercredi 11 avril 2007
UNE ESCAPADE À GENÈVE

18-06 -    On m’avait prévenu en long, en large et en travers, que cette “représentation” de BAAL (mise en scène de François Rochaix au nouveau théâtre de Carouge) serait une répétition. C’en était effectivement une : un filage avec une partie seulement des décors et costumes, effectué par une troupe appliquée qui ne décollait pas encore. Tout au plus puis-je donc dire qu’il y a dans ce que j’ai vu ce 15 juin la promesse d’un grand spectacle, à condition que la mayonnaise prenne désormais. Je parlerai donc de ce BAAL quand il existera vraiment.
    Actuellement, il y a des défauts éclatants et d’abord “le péché mignon suisse” qui est qu’on n’est pas pressé. Le manque de rythme venait certes d’une technique encore mal huilée - notons pourtant qu’il n’y a eu aucun pépin visible, simplement une lenteur excessive -, mais aussi du fait que le jeu des acteurs était exprimé avec toutes les subtilités qu’on croit nécessaire de dégager aux répétitions, et qu’on raccourcit d’ordinaire au moment “d’y aller”. Cette subtilité du détail conférait à certaines scènes un style carrément intimiste qui était en contradiction avec le gigantisme de l’environnement décoratif dû à Jean-Claude Marot. C’est un peu comme si Rochaix avait monté BAAL pour le POCHE et plaqué ce travail ciselé dans un décor fait pour CHAILLOT. Cette opposition était accentuée par le fait que les éclairages ne ménageaient aucun gros plan. Ainsi la scène semblait-elle vide trop souvent! Rochaix a demandé à Guy Bovet d’écrire une musique. Je n’aime pas cette musique faite d’un salmigondis de Dessau et de Kurt Weil, avec une partition beaucoup trop compliquée pour les comédiens, ni chanteurs, ni instrumentalistes professionnels, qui doivent la chanter et jouer. Le “concert” du début, qui dure un quart d’heure, est insupportable car mal joué. Le spectre d’accusation d’amateurisme pèse sur cet aspect du spectacle et nous étions plusieurs à conseiller Rochaix de couper beaucoup dans cette musique.
    Roger Gengly qui joue Baal, m’a semblé un peu fluet pour ce rôle fantastique, bien mais pas admirable. C’est dommage car ce héros négatif, cet inadapté qui refuse le monde de l’argent, de la gloire et des mondanités, ce Brecht jeune qui ne propose pas encore de solution “didactique” et se contente d’éprouver que ça ne va pas, est un personnage infiniment contemporain, terriblement proche de la jeune sensibilité actuelle.
    Rochaix a peut-être fait une erreur en voulant que son spectacle, commencé “spectaculairement”, pour la joie du public, s’achève austèrement, dans le dépouillement (plus de décor, juste le cyclo) et l’austérité (plus de musique, ni d’environnement). L’avenir dira si ce parti est tenable, grâce à une RIGUEUR accrue. Pour l’instant on a l’impression - et c’est sans doute le sens de ses rajouts au texte - que Rochaix a voulu à tout prix donner une conclusion enseignante à une oeuvre qui n’en délivrait pas. Il a surtout emprunté ces rajouts à l’oeuvre de Brecht, mais à la postérieure. Je ne suis pas sûr qu’il ait eu raison.
    Mais alors, me direz-vous, c’est un très mauvais spectacle? Point et même c’est déjà une lecture très passionnante de la pièce servie par une troupe compétente et d’indéniables trouvailles de mise en scène. C’est le 20 juin qu’est la Première et Dieu sait si les cinq derniers jours de répétition d’un spectacle sont importants. Les questions de fond, c’est-à-dire d’options, ne se résoudront pas. Mais le rythme peut venir par d’heureuses coupures au niveau du texte et un hara-kiri à celui de la musique. Le décor est beau, la troupe est honorable et d’apparente bonne volonté. Les enchaînements techniques s’amélioreront naturellement et les éclairages se préciseront. Jendly décollera peut-être. De toute manière, il y a une oeuvre : ce Brecht-là est maladroit, il bâtit mal des édifices bancals, il n’est pas le Brecht sûr des vertus  socialistes. Mais il dit des choses qui nous atteignent avec un souffle qui nous le coupe. Bref, c’est un gauchiste. Rochaix puisse-t-il l’assumer! C’est d’autant moins certain qu’il a déjà des ennuis avec Guillevic, l’auteur du “texte français” qui a fait savoir par voie du SACD qu’il entendait être joué sans une virgule déplacée! Oh! Ces communistes figés, quelle race Bon Dieu, quelle race...

et revoici Jean Michel Ribes

30-06 -    Une surprise :AU MARAIS, sous le titre :PAR  DELÀ  LES MARRONNIERS, Jean-Michel Ribes nous montre un aspect de son talent complètement nouveau, étayé sur une rigueur et un refus des facilités auxquels il ne nous avait pas habitués. Cet hommage à trois dadaïstes peu connus et qui ne se connaissaient pas entre eux, Arthur Gravan, Jacques Vaché, Jacques Rigaut, permet à Ribes de surpasser le joyeux farfelu encore potache qu’il était dans LES FRAISE MUSCLÉES et le un peu vulgaire amuseur montmartrois qu’il montrait dans JE SUIS UN STEAK. Ici, le niveau s’élève soudain, le rire devient rare et grinçant. Le regard méprisant, empli de morgue et d’ennui, que les trois protagonistes promènent sur le monde de la guerre, de l’Art, de l’Amour, du Social, leur vocation suicidaire, ce sont évidemment des affinités intimes entre Ribes et eux, qui les rendent si graves, si efficaces, si présentes, si proches de nous. Ce DÉSESPOIR fondamental n’est-il pas celui auquel de nouveau les POUVOIRS acculent les “créateurs” épris de liberté? L’impossibilité d’être n’est-elle pas de nouveau contraignante? Ribes a donc dépassé le stade de la subversion gentillette pour atteindre des sommets de la mélancolie désabusée. Le fera-t-il encore dans son prochain spectacle par le truchement d’une évocation historico-littéraire? Je souhaiterais qu’il renonce à cet appui. Car ici - et c’est le seul défaut du spectacle - cela l’amène à un certain intellectualisme. PAR DELÀ LES MARRONNIERS n’est pas populaire et s’adresse à un public érudit. Il est nécessaire pour entrer dans le jeu d’avoir en mémoire la référence des mouvements Dada. Or, ce qui serait intéressant, ce serait une oeuvre qui montrerait une telle attitude AUJOURD’HUI. Ribes signifie assez bien cette ligne et son refus ici nouveau de toute complaisance augure du fait que PAR  DELÀ  LES MARRONNIERS pourrait être pourrait être pour lui le tremplin d’une nouvelle carrière. J’ai beaucoup aimé.

 EN ROUTE VERS LE SUD

Et nous voila repartis dans la Renault 4 de Monique Bertin avec comme l’année dernière une escale à Beaune

19-07 -    L’an dernier les paysans bourguignons avaient été mis au courant par le Théâtre de Bourgogne de Jacques Fornier de la douloureuse situation de leurs homologues sud-américains. Cette année, sous l’impulsion de Michel Humbert, c’est à l’Irlande qu’ils sont invités à réfléchir. Heureusement, penseront-ils, qu’il y a la Bourgogne dans le monde, pays paisible et sans problème.
   
LA CHARRUE ET LES ÉTOILES (emblème de la révolte irlandaise contre l’occupant anglais avant l’octroi de l’indépendance), est une vieille pièce de O’Casey, entachée de naturalisme et de mélodramatique, à qui il manque la réflexion proprement politique. À insister comme le fait l’auteur, sur le fait que son peuple est composé de lâches, d’ivr