Recommander

Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 08:13
25.06.84 - Je n’ai pas voulu mettre les pieds au THÉATRE DES NATIONS organisé à Nancy par Mira Trailovic. J’ai bien fait : la perfide Yougoslave n’aurait pas manquer de me faire porter l’échec (relatif) essuyé par Peter Waschinsky, une fois de plus sorti seul de la R.D.A., alors qu’on l’attendait avec sa troupe.
J’ai attendu qu’ils viennent à Paris, pour voir NOCES DE SANG en coréen (du Sud) dans la version qu’en propose Kim Jeong Hok, et ON FAIT SES VALISES par le THÉATRE CAMERI de Tel-Aviv.
Il est dommage qu’une confrontation n’ait pu être effectuée entre la démarche de Salvador Tavora, pour ses NANAS DE ESPINAS, et celle de Kim Jeong Hok, pour son adaptation coréenne de l’œuvre de Lorca. Ni l’un ni l’autre, en effet, n’ont monté l’œuvre originale. Chacun s’en est servi pour monter la réalité de son contexte.
Celui du Coréen est joliment maniéré, à l’Orientale, largement exprimé en gestuelle et il se « lit » avec plaisir, sinon avec limpidité. Qu’importe après tout la leçon, elle est à usage interne. Le spectacle est beau, sûrement étriqué sur la scène du Théâtre de l’Alliance Française. Khaznadar l’a fait agrandir, au détriment de la salle qui se trouve, en somme, transformée en un auditorium pour initiés. Ce proscénium ne modifie pas fondamentalement les incommodités du plateau, tout en limitant le nombre de places. La « Maison des Cultures du Monde » ne vise pas un vaste public.

C’est au Carré Silvia Monfort qu’est accueilli le Théâtre Cameri de Tel-Aviv, avec le spectacle « ON FAIT LES VALISES », « Comédie en huit enterrements de Hanoch Levin ». Curieux spectacle pour qui est familier du style palestinien du Groupe El Hakawati, car ce qui est éclatant, c’est qu’ALI LE GALILÉEN d’Abou Salem et les personnages juifs décrits ici vivent de toute évidence le même univers, qui est un univers du MAL DE VIVRE en Israël ! Car si une leçon peut être tirée de cette comédie, c’est que tout le monde veut foutre le camp de ce contexte, y compris par la mort. Périodiquement, les petits héros évoquent une « terre promise ». Pour les uns c’est la Suisse, pour les autres l’Amérique. À chaque enterrement, selon la coutume juive, il y a un orateur qui exalte la vie du défunt. Au huitième enterrement de la pièce, le discoureur parle « de l’impossibilité de vivre une vraie vie » et se réjouit « qu’il y ait des enterrements pour nous rappeler ce qui est essentiel. » Et le spectacle s’achève sur une vision d’un des personnages : ses parents morts, lui apparaissent et l’invitent à les rejoindre. « Je vais partir, partir en Suisse », leur répond-il… « Bientôt je vous rejoindrai ! »
Le fonctionnement lui-même est très proche de celui de nos Palestiniens. Une vingtaine de personnages vivent sous nos yeux des trajectoires truffées d’anecdotes quotidiennes. C’est un grouillement méditerranéen où tout se vit dans une apparente bonne humeur. Je dis bien : apparente. Elle n’est que pure façade. Et si la dénonciation n’est pas, bien sûr, celle de l’opprimé condamnant son bourreau, elle n’en est pas moins semblable, et peut-être plus grave, puisque ici, ce sont les Juifs eux-mêmes qui disent que ça ne va pas. À voir « On fait les valises », on comprend le succès fait en Israël à ALI LE GALILÉEN. Les deux spectacles disent aux Israéliens la même chose. Il faut croire que c’est un langage que ce peuple a envie d’entendre.
La comparaison ne s’étendra pas jusqu’à la mise en scène. Michaël Alfreds, qui signe celle de « On fait les valises », n’est pas aussi inspiré qu’Abou Salem. Les acteurs semblent être livrés à eux-mêmes et il n’y a guère d’imagination dans la scénographie, au demeurant très sobre, du spectacle. Mais peut-être faut-il le féliciter d’avoir laissé parler la pièce. 

30.06.84 - LA BALADE DE MONSIEUR TADEUZ, de Jacky Viallon, se présente comme une série de sketchs qui permettent à Hélène Zanicoli et à l’auteur de montrer ce qu’ils savent faire dans l’art des transformations rapides. Ces petites saynètes, dont plusieurs rappellent la manière de Karl Valentin, ont un point commun en ce sens que les personnages incarnés, quoique divers, sont toujours en porte-à-faux vis-à-vis de leurs voisins et d’eux-mêmes. Le théâtre du PATAFLEUR a produit cette amusante exploration de la vie quotidienne dérangée, et c’est Danièle Bouvier qui a fait la mise en scène.

01.07.84 - Vu PAS DE CITROUILLE POUR CENDRILLON, gentil spectacle clownesque de café-théâtre qui suppose que Cendrillon aurait été un garçon ! C’est plein de gags, ce n’est pas du tout équivoque en dépit du sujet. Ca ravit les petits et les grands. Les « Blancs Manteaux » devraient tenir là un succès. AREU = MC 2 est toujours à l’affiche !
 



AVIGNON 84  

16, 17, 18 Juillet 1984 - Après un tour à Belle Isle pour me refaire une santé, et une excursion à Barcelone à l’occasion de la triple présence en Catalogne de LA MIE DE PAIN, de Jérôme Deschamps et de GRAND MAGIC CIRCUS, je débarque en Avignon, descendant du Talgo, vers 15 h  30, et je serre quatre mains rien que sur le trajet de la gare à la Place de l’Horloge, qui me paraît noire de monde. Mais Ellie Schulmann me dit que ce serait une impression fausse et qu’il y aurait une baisse de fréquentation appréciable. Ce ne sera pas le son de cloche que j’entendrai plus tard de Faivre d’Arcier.
Le sûr, c’est qu’au spectacle dont j’ai vu le début le soir même, il n’y avait pas grand monde : c’était au Théâtre Municipal, L’ÉCHARPE ROUGE, mise en scène d’Antoine Vitez, musique de Georges Aperghis sur un poème d’Alain Badiou. J’ai tenu une bonne heure à ce spectacle lyrique que le Directeur de Chaillot avait décrit, lors de sa conférence de presse, comme « Le Soulier de satin du Communisme ». Outre que le livret, autant que j’ai pu en juger par le résumé du programme, (car ce texte chanté était incompréhensible à l’audition directe), m’a semblé idéologiquement peu clair, je dois dire que la musique dirigée par Annick Minck, m’a insupporté gravement. Et pas seulement à cause de son modernisme d’académie style France Musique, mais du fait de son côté constamment pleurnichard. Est-ce à dessein que les Communistes qui s’agitent et vocifèrent lyriquement sur la scène, ont constamment des accents plaintifs ? Je doute que quelque volonté signifiante soit exprimée par ces notes horripilantes. Cette réalisation entachée gravement d’intellectualisme esthétique, illustre à quel point semble malheureusement tombé le réalisateur des BAINS d’antan. Il n’est plus capable d’exprimer simplement des pensées qui, pourtant, auraient mérité la clarté populaire.

Cette ÉCHARPE ROUGE commençant À 20 heures, je me suis retrouvé dehors à l’entracte prêt à voir autre chose, et malgré le froid pénétrant provoqué par un mistral impétueux, j’ai décidé d’aller un moment au verger, où le CENTRE DE LITTÉRATURE ORALE « célébrait » LE CYCLE DU ROI ARTHUR. Bruno de la Salle poursuivait avec cette épopée l’expérience entreprise en 1981 avec l’ODYSSÉE et en 1983 avec SHÉHÉRAZADE.
Ce qui, alors, était dit, récité, est ici chanté, au moins psalmodié avec une musique de Jean-Paul Auboux. Les voix, les sons, sont très beaux, et les textes sont sûrement envoûtants.
Malheureusement, l’aventure, qui couvre chaque soir huit heures, de vingt-deux heures à six heures du matin, suppose des nuits chaudes et calmes. Frigorifié, j’ai démissionné au bout d’une heure. Quel spectacle peut valoir une pneumonie ? D’autant plus qu’après tout, ce choix, « poétique », orienté vers la beauté à l’état pur, mais tout de même à travers un texte exaltant un type de société qui ne justifie peut-être pas la nostalgie attendrie, ne me « parlait » qu’au niveau de la curiosité.

Le mardi 17 juillet au matin, j’ai assisté au JARDIN à la remise du Prix Georges Lerminier à Gildas Bourdet (qui est arrivé en retard et pas rasé, ce qui a permis à Robert Abirached de s’insurger contre les propos tenus la veille par Colette Godard, dans un scoop qui mêlait le vrai et le faux en annonçant des nominations dans la décentralisation, certaines exactes, d’autres encore en négociation, d’autres encore fausses. Le brave homme était indigné, et il était croustillant de le voir donner une leçon de déontologie journalistique à ses anciens confrères qui l’écoutaient d’un œil narquois).
Puis j’ai, après avoir déjeuné avec Alain Herzog et dormi un peu, fait acte de présence à la conférence de presse du Chêne Noir. Peu de monde, mais des informations bizarres : Gelas va monter du Strindberg et du Varoujean ! C’est vraiment un tournant de carrière. Je ne sais pas s’il est très justifié.

Et puis me voici à 19 h 30 au CHIEN QUI FUME, où Gilles Zaepffel vend lui-même les billets pour la nouvelle création du THÉATRE ÉCARLATE, « Sur la brèche », digest à quatre personnages du MACBETH de Shakespeare. Le sous-titre est DROLE DE DRAME POUR TROIS SORCIÈRES ET UN MACBETH.
Je dois dire qu’après un long moment d’irritation dû au fait que n’approuvais pas la démarche (Pourquoi Shakespeare ? Pourquoi Macbeth ? Pourquoi cette réduction évidemment due à des raisons économiques ? Pourquoi cet abandon des thèmes signifiants au profit d’un questionnement de racines devenu, hélas, trop banal ?) -de surcroît, cela commençait mal, avec la scène des sorcières traitée d’une façon relativement conventionnelle qui m’a agacé-, j’ai fini par être « eu », parce que Lady Macbeth est vraiment très bien jouée par Paule Kingleur, qui fait preuve ici d’une belle impudeur, d’une sensualité ardente et d’un tempérament talentueux, et Macbeth, pas mal, par Jean-Louis Heckel, qui aurait toutefois intérêt à masquer la tonsure de son arrière chevelure. Ne parlons pas de Babette Masson et Bruyère Robb, qui ne font que servir la soupe aux deux autres, la seconde avec un accent étranger irritant. Deux très belles structures mobiles et musicales signées Brunehilde, aident à ce qu’une magie s’installe. Ramenée à quatre-vingt dix minutes, l’anecdote ainsi ramassée est clarifiée. Gilles Zaepffel a su préserver l’essentiel et éviter que la redistribution des personnages entre peu de mains n’entraîne une confusion. Je continue à n’être pas très d’accord avec l’entreprise, mais l’EXERCICE DE STYLE est réussi et le couple Zaepffel - Kingleur confirme son talent. 

Jean Autrand m’attendait à la sortie pour me conduire à Villeneuve, où le Campagnol et la Carriera s’étaient unis pour présenter un spectacle sur lequel les bruits les plus contradictoires couraient : L’ENCLAVE DES PAPES ou LA NOUVELLE VILLÉGIATURE, mise en scène de Jean-Claude Penchenat sur un texte écrit en cours de répétition par un élève de Pasolini, Vincenzo Cerami. Spectacle raté, mal maîtrisé, trop long, mais intéressant à plus d’un titre, et méritant mieux que le mépris prodigué par la presse.
L’analogie avec le MONSIEUR GAZON du Chapeau Rouge frappe dès l’abord. On est dans une résidence de vacances, quelque part en Provence. Le lieu a été loué par un éditeur en renom, dont l’épouse, apparemment frustrée, a eu une liaison avec un chirurgien esthétique, du style beau ténébreux abusif. Il y a là une poétesse fofolle, un auteur qui sèche sur la fin de son manuscrit, une critique langue de vipère qui fait fortement songer à Colette Godard (en moins cadavérique, car la pauvre, au réel, n’est carrément plus qu’un squelette, de même que Cournot, pardonnez la parenthèse, a pris un redoutable coup de vieux). On attend un individu prévu, un ancien Ambassadeur qui a fait une dépression nerveuse, et un inattendu, un Ministre, qui a un roman à faire éditer, et qui sera comme l’Arlésienne, il n’arrivera jamais. Pourtant, l’annonce de sa venue déclenchera, à l’initiative du Maire, très actif, de la localité, tout un branle-bas de combat. Un feu d’artifice commandé à la hâte ayant explosé prématurément, on demandera à une petite troupe théâtrale locale de donner un petit spectacle. Mais les comédiens entendent tirer partie de l’aubaine qui leur est offerte, et entendent en profiter pour jouer leur adaptation en langue provençale de LA TEMPETE, ce qui nous vaut pas mal -trop- de réflexions sur l’œuvre de Shakespeare. On s’en doute, c’est LA CARRIERA qui incarne la troupe invitée. Et cette prestation est intéressante politiquement, dans la mesure où ces militants de l’Occitanisme semblent renier leur combat intérieur, le tourner en dérision, le ridiculiser, le rabaisser à quelque chose de « clochemerlique ». Cette attitude ne plaît pas à tout le monde dans la région, et des gens comme Gelas trouvent honteux qu’ils se prêtent à cela, « après nous avoir tant fait chier pendant des années sur la ligne qu’on aurait dû suivre avec eux ! »
En vérité, se sont-ils, comme l’insinue Gelas, « prêtés » à cette mascarade, ou celle-ci constitue-t-elle leur apport propre ? En d’autres termes, Penchenat a-t-il inspiré le propos ou l’a-t-il, à l’état brut, introduit dans son propre projet ? Je pencherais intuitivement pour la deuxième hypothèse, car l’osmose entre les deux équipes ne m’a pas, loin s’en faut, paru parfaite. On est en présence de deux styles qui se juxtaposent sans s’interpénétrer, et je ne pense pas que ce ne soit que voulu. Je n’ai pas l’impression que Penchenat ait pu maîtriser ces invités du Campagnol et, entre autres, leur imposer la mesure du temps d’intervention. Toute l’installation de la troupe, les discussions du contrat, les réflexions de mise en scène, outre qu’elles sont beaucoup trop à l’usage interne de la profession, font carrément pièce rapportée, et même pièce de gros calibre car elles sont interminables. Mais peut-être les deux troupes ont-elles négocié leur temps de paroles ? Le Campagnol voulait dépeindre le milieu de la grande bourgeoisie littéraire et intellectuelle « de gauche » -mais qu’en est-il de « QUE FEREZ-VOUS EN NOVEMBRE ? » de René Ehni-, et La Carriera entendait mettre sur la table ses problèmes et ses contradictions. L’huile et les œufs ne se sont pas mêlés et le résultat est une mayonnaise manquée. Dommage. Tout de même, je suis resté trois heures durant sans regret malgré le froid vif, et c’est quelque chose.

Le mercredi 18, c’est déjà mon dernier jour, et déjà je me demande si ce n’est pas un jour de trop. L’itinéraire de celui qui, comme moi, vient en Avignon pour se montrer, passe par trois point précis : de onze heures trente à treize heures, il doit séjourner au « Jardin », lieu d’ailleurs agréable autour duquel s’ordonnent les bureaux du festival. On rencontre là les journalistes et les gens importants, ainsi que les amis des personnalités. Gelas new-look y passe tous les matins. C’est là que les bruits qui courent sont confirmés ou modifiés. Y être prouve qu’on est quelqu’un, mais il faut veiller à être toujours dans un groupe ou en conversation avec quelque huile, car les isolés se remarquent.
René Praisle m’a mis, en me voyant là, « observateur de son prix du Off », malgré le fait que je lui clamais la brièveté de mon séjour. J’ai été charmé de l’amitié à témoignée à mon endroit par Benoin (qui veut me confier ses tournées !!! Aïe !!!) et par Lassalle (j’ai été un peu surpris, mais il avait l’air sincère). Abirached m’a redit sa haute considération et Renard m’a prodigué les sourires. J’ai eu un aparté d’une demi-heure avec Alain Crombecque, qui n’est pas passé inaperçu.
Vers dix-sept heures / dix-huit heures, il n’est pas mauvais de faire un saut bref à la MAISON DU THÉATRE. L’ONDA y tient permanence, ainsi, cette année, que le bureau d’auteurs d’Engelbach, qui organise un petit festival à Saint-Étienne et veut se mettre organisateur de tournées. Il attend là les commandes des instances « intéressées ». Bonne chance ! Là se tiennent les réunions de type « Assemblée Générale des Maisons de Culture » ou Syndeac etc… On n’y croise que des messieurs sombres qui disent que tout va mal. Je leur affirme que moi, ça va très bien. Ils me croient ou pas, mais c’est le B.A-BA, n’est-ce pas ? Rosevègue, Jacques Blanc, Valentin (qui est, m’a-t-on confié, démissionné, mais il ne le sait pas encore), Würtz, Jean-Marie Lhôte, fréquentent ces espaces frais sis à l’intérieur du Palais des Papes.
Enfin, vers dix-huit heures trente, il est bon d’avoir une table à la Civette pendant les parades des troupes Off (il y en deux cent trente cette année !) afin de serrer les mains des artistes présents et de s’informer sur leurs projets. Voilà. Il peut aussi, certains après-midi vers dix-huit heures, être opportun de passer au Verger, où se tiennent les débats du IN. Quelques professionnels sérieux, du genre Me Baëlde, y font consciencieusement acte de présence quotidienne.
Alors voilà, en deux jours, ce cheptel ne se renouvelle pas, et comme, profondément, on n’a pas grand-chose à se dire les uns les autres, le bonheur de la première rencontre risque de se transformer assez vite en « encore lui ! », d’autant que les pots de colle du genre Valverde, Annette Lugand et Micheline Uzan, ne manquent pas. (Je cite ces trois-là parce que, c’est étrange, ils sont fâchés ensemble, et pourtant c’est chaque année au même moment qu’ils se pointent en Avignon : quand vous en voyez un ou une, vous pouvez être sûr que le même jour, vous croiserez les autres). Alors il faut être bref. L’idéal serait de venir un jour tous les huit jours, mais ce serait la barbe.

Donc, le mercredi 18, après un entretien très bref mais pas fâché, avec Pierre Laville, qui m’avait fait la « surprise » de publier dans le numéro d’été d’ACTEURS mon interview de Philippe Ivernel sur les THÉATRES D’INTERVENTION, et qui m’a déclaré que les colonnes de la revue m’étaient ouvertes, quand je voudrais, j’ai vu qu’on passait PARIS TEXAS au Cinéma Palace, et je me suis offert cette avant-première pour la somme de dix-neuf Francs. J’ai rencontré là Delpy, Marie et Christian Delacampagne. (Ils n’étaient, bien sûr, pas ensemble). Ah ! Vive le cinéma qui n’a pas inventé la distanciation, et qu’il est doux d’avoir les larmes aux yeux grâce à des bons et grands sentiments.
Puis, après ONDA, Civette, et trois séjours dans ma chambre pour essayer de souhaiter son anniversaire à Thérèse, (mais la première fois Madame Leport m’a appris qu’ « elle venait de partir à Kervi », et ensuite ça ne répondait plus. J’étais triste, car depuis toujours j’avais planifié dans ma tête ce rendez-vous que je croyais sans contretemps possible, et puis voilà !...), j’ai mangé un morceau avec Lydia Anh, qui a quitté Tulle, et avec Naville, qui fait carrière d’éclairagiste à Helsinki, et j’ai pris, selon mon programme, le chemin du Chapiteau de la Grande Lessive, où le groupe Rosta jouait, pour son plaisir, devant absolument personne. « Ca n’est pas étonnant », me dit LA MIE DE PAIN, qui, elle, remplit avec SEUL… LES REQUINS (que n’ont aimé ni Pierre Jean Valentin, ni Autrand), « ils ne font aucune publicité, pas de parade, et AUTRES VISAGES, AUTRES PAYSAGES ne figure même pas au programme du Off imprimé dans le journal du Off ». Quand j’ai parlé de cette anomalie à Praisle, il m’a dit « mais qu’est-ce que c’est que ça ? », et les Temkine n’ont entendu que d’une oreille mes objurgations à ce qu’ils fassent le voyage de l’Île Piot. Pauvre Zivaljic, qui voit dans ce désert la marque d’une volonté politique de l’occulter. Ca le console, tant mieux, et qu’il y ait du vrai, c’est probable. Mais l’explication est trop courte. En fait, il n’a rien fait pour se rappeler à quelque bon souvenir que ce soit et il n’y a pas de miracle.

Voilà. Je suis à présent dans le TGV, ce qui explique ce tremblement de mon écriture. Un mot seulement pour conclure : mon opération Avignon 84 est parfaitement réussie.

28.07.84 - Ayant pensé qu’il serait décent que j’honore de ma présence un festival modeste, certes, mais qui m’achète cinq spectacles, me voici à ERLANGEN après un voyage dont la dernière phase fut caricaturale de l’Allemagne éternelle, d’abord dans l’avion entre Francfort et Nuremberg aux côtés d’un gamin d’une dizaine d’années voyageant seul, qui en d’autres temps eût été une graine modèle de futur SS, tant il était exigeant, sûr de soi, prompt à commander et impeccable de tenue ; ensuite dans le taxi entre Nuremberg et Erlangen, charmé par la musique rythmée des instruments à vent que me distillait une radio locale au répertoire rétro nostalgique.
C’est samedi soir. Il fait très frais. Il y a peu de monde dans les rues. Jérôme Deschamps qui débarque tout juste de la fournaise effervescente d’Avignon, trouve que ça manque d’animation. Et, de fait, l’orchestre de jazz qui s’époumone dans la tente du festival destinée à l’accueil… et à la vente des sandwichs et des tickets, brille par l’absence presque totale de public ! Soyons juste : à neuf heures, pour LES BLOUSES et pour LES BACCHANTES, qui sont les deux manifestations au programme ce soir, il se pointera un nombre raisonnable de spectateurs. Mais l’atmosphère « festival » n’y est pas. Bizarre, aussi, cette idée, d’avoir réalisé dans cette petite ville une opération culturelle sur le thème de « LA FRANCE PROFONDE », de surcroît sans aide aucune de la France ! (l’A.F.A.A. s’est bornée à payer un transport, celui de l’ « Atelier Théâtre Image » de Châtillon, parce que Sylvie Depondt avait proposé CHAGRIN ZOOLOGIQUE à Manfred Neu personnellement). À Sarrebrück, ville frontière et charnière, la semaine du Jeune Théâtre français, PERSPECTIVES DU THÉATRE, se justifie quelque part. Ici… ??? …
Enfin bref, Manfred Neu, « qui se demande pourquoi la fréquentation n’est pas plus forte… le temps peut-être », (qui est, il faut bien le dire, maussade, avec crachin genre breton et température dans les dix degrés), m’accueille fort gentiment, et me donne tout de suite les nouvelles : il a fallu déplacer ROMÉO ET JULIETTE qui ne tenait pas sous la hauteur du chapiteau, mais il a été enchanté de la Clown Kompanie et la presse, à défaut du public, suit sa compétition avec enthousiasme.
À part ça, tout va bien, sauf que François Pesenti lui pose des problèmes : apparemment, les relations entre le jeune metteur en scène du POINT AVEUGLE et lui sont très mauvaises. Ou plutôt, elles le sont devenues au fil d’une série de conflits ayant eu des causes techniques, au cours desquels notre génie en herbe n’aurait pas fait preuve d’un minimum de diplomatie. J’entendrai, bien sûr, au cours de la soirée, des versions contradictoires. À mon avis, le processus s’explique ainsi : Pesenti n’a pas les moyens matériels des spectacles qu’il rêve. Or ceux-ci supposent un type de matériel sophistiqué, qu’il espère trouver sur place. Dès qu’il manque quelque chose, il s’angoisse. Or, tel notre Palestinien Abou Salem qu’il m’a rappelé un peu, ses exigences locales ne lui viennent pas en bloc, mais au fur et à mesure qu’elles lui sautent, en ordre dispersé, à la mémoire. En fait, il lui faudrait à ses côtés un solide régisseur tâcheron, qui aurait suivi en répétitions les méandres de sa création, et s’opposerait en écran entre LUI, qui ne se prend pour de la merde de linotte, et ses interlocuteurs, qui trouvent qu’il n’est pas assez vedette pour se comporter en odieux personnage ! Malheureusement, ce garçon, qui par ailleurs est charmant dès qu’il sort de la salle où son ouvrage va être jugé, a un tempérament égocentrique qui l’amène à croire que tout le monde doit, comme il le fait lui-même, concourir vingt heures par jour à la réussite de son œuvre. Or il se méfie de tout le monde. Un certain Ahmed, Allemand natif d’Egypte, a décelé chez lui des traces de mépris raciste… Oh là là ! Ces BACCHANTES partaient mal.
Elles « arrivent » assez bien. Je veux dire que le spectacle est certainement assez beau. Mais, (cela tient-il au fait que toutes les exigences techniques n’ont pas été honorées ?) la magie, si fort présente dans PROMÉTHÉE, était absente. En fait, l’intégration des spectateurs au dispositif existe là aussi, mais le côté « décalé », « FAUX », voulu par le metteur en scène n’est pas atteint. À tel point que, étant allé tâter à la fin les murs de ce dispositif, j’ai été surpris de découvrir qu’ils n’étaient pas les murs de l’Experimentiertheater. En vérité, j’avais cru toute la soirée que Pesenti avait adapté sa réalisation au lieu, alors qu’au contraire, il y avait intégré ses panneaux, conçus si réalistes qu’ils semblaient authentiquement locaux. Quelque part, cela veut dire que ces murs n’étaient pas très étranges. La lumière parcimonieuse ne les nimbait pas de mystère. D’autre part, le son, la musique, étaient moins présents que dans PROMÉTHÉE, et même, dans les trois derniers quarts d’heure, j’ai cru, à tort, que la bande devait être cassée, tant il semblait que les acteurs parussent attendre quelque chose qui ne venait pas.
Alors, allez-vous me dire, encore un de ces metteurs en scène qui confondent le théâtre avec l’art de ce que l’oeil peut voir ? Oui et non,  car ce qui m’a frappé dans cette réalisation, c’est que LES BACCHANTES sont jouée avec des acteurs et des actrices qui ont été dirigées, qui articulent (ce qui n’était pas toujours le cas dans PROMÉTHÉE), qui s’attachent à rendre le texte audible, et par conséquent lisible. Peut-être même Pesenti, investi par le souci de monter vraiment la pièce d’Euripide, en a-t-il un brin négligé l’habillage environnant. Du moins en l’état technique du spectacle que j’ai vu, le théâtre pur reprenait ici son privilège, au détriment de l’esbroufe. LES BACCHANTES apparaissent moins brillantes, moins étonnantes que PROMÉTHÉE, mais plus honnêtes : le contenu se laisse palper et quel contenu ! Eschyle et Sophocle, à côté d’Euripide, n’étaient que des enfants en matière de description des humains joujoux entre les mains des Dieux. Car eux se bornent à montrer, à raconter, Euripide tire explicitement la leçon ! « Malheur aux hommes qui contredisent les Dieux », même si les actes de ceux-ci sont absurdes ou scandaleux. Aux Dieux tout est permis, aux mortels, rien. J’ai ressenti le message. Et j’ai même tiré hâtivement l’enseignement général que la tragédie grecque avait toujours été au service des pouvoirs, qui avaient besoin que les hommes ne soient pas tentés de se révolter, tandis que la comédie d’Aristophane se permettait d’être subversive. Comme quoi la social critique était licite à travers le rire et point à travers la puissance émotive. Pour que la tragédie ne soit pas ramenée au rang du drame, il fallait que les Dieux  imposent à des êtres incapables d’y résister des lois fatales. Ce n’est pas une démarche très gauchiste que de monter ces œuvres aujourd’hui. LES BACCHANTES se prêtaient à un traitement érotique, voire orgiaque. La nudité est un vêtement, chez Pesenti, mais elle est toujours pudique parce que les gestes obscènes y sont forcenés chez les femmes et que, chez les hommes, les corps sont maquillés, souillés de glaise séchée, jusqu’aux zizis y compris, des zizis évidemment homosexuels. À travers ce spectacle-ci, la pédérastie de Pesenti me semble patente : Dionysos, avec son « visage de fille », est presque carrément assumé en travesti. Pourquoi pas ? Ce n’est pas l’esprit de l’œuvre, je pense, mais j’estime que c’est un mérite que d’avoir évité la trivialité et autres vomissures. Pesenti a de la tenue. Son spectacle, paradoxalement peut-être, souffre de n’être QUE du théâtre, ce qui le rend austère. Nous sommes habitués à avoir besoin d’aide pour ingurgiter un texte. Trop souvent en plein feu, les acteurs n’ont pas la classe de savoir communiquer pleinement leurs discours. Ils ne sont pas soutenus, d’où cette impression que j’ai eue qu’il manquait de la musique, quelque chose, ou des effets « étonnants ». Le tonnerre, au début, symbole de la colère de Zeus, est étonnant et les éclairs aveuglent la rétine. Mais les secours ne durent pas et les déplacements vifs, nerveux (jamais mous) des filles du chœur (qui ne parviennent pas, comme chez Chéreau, à se fixer périodiquement en tableaux d’art), ne suffisent pas à créer une suffisante variété de figures pour que l’arrière-plan soit tremplin.
Voilà : un nouveau travail transformera-t-il ce (malgré tout) beau spectacle en grand spectacle ? L’enfant gâté Pesenti, s’il avait les moyens de ses rêves, saurait-il réaliser ces ambitions qui aujourd’hui ont l’excuse de l’étranglement dû à la pauvreté ? L’avenir le dira… peut-être… Car s’il continue comme ça à se montrer intransigeant avec tout le monde, sans pour autant réussir complètement ses coups, il va lasser les bonnes volontés. Le théâtre de Nuremberg lui aurait proposé de faire une mise en scène dans son contexte, c’est-à-dire avec des acteurs allemands. Je lui ai conseillé d’accepter. Cette discipline lui ferait du bien.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 07:15
28.08.84 - Et voilà ! Un mois d’arrêt. Fin août. Et déjà les invitations commencent à pleuvoir. Je me tiendrai cette saison à un rythme raisonnable. Trop, c’est trop, surtout quand RIEN ne surgit qui soit exaltant !
Si je m’en tiens à de vieux principes, c’est-à-dire qu’une équipe ne devrait rien entreprendre sans une motivation intime, je devrais saluer VIE ET MORT DE PIER PAOLO PASOLINI, qui déplace vers le TOURTOUR la frange intellectuelle des auditeurs de Radio Gay, et sans doute une partie du public de l’ex-Marette ! La pédale militante y célèbre l’illustre cinéaste poète pédophile italien, à travers un texte bien construit de Michel Azema. Jean Menaud a fait la mise en scène et joue Pasolini avec une conviction qui n’est pas feinte. De toute évidence, il admire l’artiste, l’homme, le marginal, le « différent », et il y a, certes, quelque complaisance, dans le portrait qu’il trace à grand renfort d’étreintes viriles et d’attouchements à l’audace précise calculée. Les bons moments du spectacle sont ceux où le héros est confronté -à de nombreuses reprises- à la société moralisante. Ses démêlés avec le parti Communiste (dont il fut exclu), avec la justice et avec la censure, donnent lieu à des scènes flashs claires et vigoureuses. Michel Derville incarne avec sobriété tous les représentants de l’ordre et de la normalité. Les moins bons moments sont ceux où Pasolini « crée », dans un enthousiasme romantique assez peu plausible, et ceux où il s’ « exprime » avec des jeunes garçons. Les homosexuels masculins, décidément, me hérissent quelque part et mon dégoût a sûrement quelque chose de raciste. Ah ! Que ne trouvons-nous de semblables militants pour de meilleures causes.

01.09.84 - Le nouveau spectacle des MACLOMA s’appelle QQQ ( ?) et pendant sa première demi-heure, il est très chouette : les trois clowns ont eu, cette fois-ci, le souci de jouer ensemble. Ils vont jusqu’au bout de l’idée, puisqu’ils incarnent des frères siamois, d’abord, dans le prologue, sous la forme baroque et bariolée de trois êtres aux corps et aux jambes entremêlés (cela fait un peu exercice de style un brin laborieux, mais l’aisance viendra sans doute avec la répétition), ensuite, sous celle de trois garçons liés par les hanches et voulant se coucher. Ici, le laborieux est voulu et drôle. Il est évident que les petites choses de la vie ne peuvent être que compliquées pour des personnages ainsi handicapés. Pour faire pipi, se déplacer, trouver la position dans le lit, tout pose problème et il y a toujours un troisième qui est victime. Peut-être les clowns auraient-ils dû explorer davantage ce domaine. Trop vite, à mon avis, l’un d’eux, Guy, excédé par les ronflements des deux autres, s’empare d’une scie et se sépare… sans dommage apparent ni souffrance. Avec son éloignement, s’achève une continuité qui était touchante par l’éternelle bonne humeur visible malgré l’adversité, de ses déchets humains. La méthode chère aux MACLOMA, de passer d’une anecdote à l’autre par glissements, amène les deux qui sont restés liés à se transformer en une grosse dame, qui sera l’objet des attentions d’un homme doté du don de s’élever dans les airs. Cette fois-ci, c’est Guy qui remplace Alain pour la performance. Il va joliment cueillir une fleur apparue au premier étage du théâtre. Il disparaît dans les cintres avec une certaine anxiété apparente qui, bien sûr, disparaîtra avec l’habitude. Malheureusement, avant le dernier tableau, où Philippe incarne une écuyère de cirque avec beaucoup de charme et des dents très longues, procurant au spectacle un dénouement enlevé. Il y a un long passage chiant où, une fois encore, nos clowns miment des évolutions sous-marines, avec beaucoup trop de passages à vide et une lisibilité imparfaite. Philippe, né des œuvres de la grosse dame déjà citée, y joue un bébé bibendum, avec un joli petit robinet à la place du zizi et un cordon de survie qui le lie aux deux autres. C’est trop long et un peu chiant. À mon avis, cette partie-là ne s’arrangera pas, même si des gags supplémentaires sont trouvés. C’est curieux, cet amour des clowns MACLOMA pour l’univers aquatique. C’est peut-être parce que les mouvements sont ralentis, qu’il y a donc difficulté à les exécuter, que nos clowns les affectionnent. Comment ne se rendent-ils pas compte qu’ils ne sont pas comiques dans ce ramollissement ? Or, comiques, c’est tout ce qu’ils disent maintenant : j’ai beau me creuser la cervelle, je ne trouve plus le moindre contenu, la moindre subversion dans QQQ. Nous sommes loin de la violence de HÉROZERO ou de DELIMELO. Tout au plus subsiste-t-il du temps où les MACLOMA n’étaient pas bourgeois un goût pour le scatologique. Un scatologique qui n’est lui-même pas de tellement mauvais aloi : le pipi, après tout, c’est naturel !

05.09.84 - Le doux contestataire anarchiste Guénolé Azerthiope, avait, vers les années soixante-dix montré au SIGMA de Bordeaux, sous le titre « L’APOLOGUE », un spectacle stigmatisant les grands principes et les grands sentiments qui, en son temps, avait fait quelque bruit, dérangeant les bourgeois, et ravissant les émigrés de mai soixante-huit. À deux reprises, Azerthiope, qui, par ailleurs, dans un créneau proche de celui de Jean-Paul Farré, ne réussissait guère, a repris cette réalisation que tous s’accordaient à considérer comme son chef-d’œuvre. En 1975, Savary l’invitait à la Porte Saint-Martin où, de son côté, il jouait le raté GOOD BYE MISTER FREUD !
Guénolé Azerthiope nous a fait la surprise de réafficher L’APOLOGUE en cette rentrée 84 / 85, au Café de la Gare. Distribution ni meilleure ni pire qu’il y a quatorze ans. Spectacle sans aucune modification, dont les imperfections apparaissent davantage parce que les jeunes technocrates qui font le théâtre aujourd’hui n’ont peut-être rien à nous dire, mais beaucoup nous ont habitués à une excellente présentation audiovisuelle de leurs produits. Or, force est de constater que le cérémonial figé du dîner de famille, le dialogue entre les participants, faits de textes qu’on inculquait aux enfants des écoles à la fin du dix-neuvième siècle, ne passent plus de la même façon. La dérision des grandes valeurs semble ne plus faire rire que les vieux cons de ma génération. Le dérangement facétieux n’intervient plus identiquement. Le public a appris la patience. L’absence de mythes manque peut-être aux jeunes gens actuels, que sais-je ?... De « mythes » ou de « mystifications »… « il nous faut des mystifications nouvelles », clamait le prophète Ionesco. Peut-être avait-il raison. Quoi qu’il en soit, L’APOLOGUE n’est pas reçu au Café de la Gare avec le même impact que naguère. On a envie de dire méchamment qu’Azerthiope a maintenant beaucoup d’avenir derrière lui. Mais est-ce sa faute si le monde a changé ? Oui ! Il aurait dû, et moi aussi, s’en apercevoir.

06.09.84 - Revu LE PRINCIPE DE SOLITUDE repris par Jean-François Delacour à la Péniche. Cadre étroit. Angle de visibilité terrible pour les spectateurs. Rafaël Rodriguez a repris son interprète en mains et il a apparemment réussi à se faire obéir. Le résultat : moins de folie, plus de clarté dans le récit mais aussi, pour moi en tous cas, moins de communication. Le spectacle m’a semblé asséché, comme si, à force d’être exact, Delacour en oubliait d’être présent. Par exemple, à Bruxelles, quand il se mettait nu, cela coulait d’une évidence. Ici, cela m’a semblé gratuit. À Sarrebruck, quand il était debout sur le lit, il était dans un tel état que le risque d’effondrement existait. Rien de tel à la péniche. Peut-être craint-il de heurter le plafond du crâne !

10.09.84 - Il y a des gens dont on suit l’activité, qu’on va voir à chaque fois qu’ils font quelque chose, avec l’envie de se déranger. C’est devenu si rare qu’ils n’ont pas le droit de décevoir. Or, LA BRASSERIE DU BONHEUR, qu’Antoine Campo présente dans des locaux culturels tout neufs du quartier de l’hôtel Nikko, est apparemment le fruit d’ateliers réalisés avec des apprentis comédiens. Autour d’un thème commun, le bistrot, des groupes se sont formés et chacun y est allé de son improvisation.
Catherine Rimbaud a figé les textes, avec, sans doute, un très grand respect des mots dits par les stagiaires, car, ce qui frappe gravement, c’est le premier degré permanent dans lequel baigne l’entreprise, l’absence de transposition poétique, le manque d’écriture. Là où il aurait fallu traduire le résultat des observations faites par les élèves en termes de théâtre, on n’a qu’une photographie de la réalité, sans aucune écriture.
Pourtant, il y a par instants quelques perles. La première scène, par exemple, où l’on voit deux Allemandes échanger un dialogue à moitié audible en consonances germaniques tout en mimant le fait de manger, avec sur leur table un seul objet réaliste, un pot de moutarde ; la scène où l’on voit trois femmes du monde s’empiffrer de gâteaux est également joyeuse, grâce surtout à la composition de l’une d’elles. Il y a une scène de repas de noces, sans le marié, avec la mariée enceinte et triste, qui pourrait, mieux assumée, atteindre à une réelle dimension.
LE bistrot n’est pas, à la manière du COSMOS de La Courneuve, l’histoire d’un bistrot. C’est une série de scènes qui se succèdent autour de l’idée de bistrot, mais chacun a SA personnalité, étendue jusqu’au self et au restaurant à l’heure du coup de feu. Ces scènes, malheureusement, ne sont pas assez flashs ! Beaucoup s’étalent excessivement et gagneraient à être réduites en durée. Dommage. On passe à côté d’un spectacle qui aurait pu être grand comme LE BAL, car, après tout, il a le mérite de décrire des scènes de notre vie quotidienne, d’être contemporain. J’ai, par moments, pensé au Campagnol. Justement : Penchenat avait su trouver la dimension « transposante », donc « dépassante ». Pas Campo. Il est vrai que Penchenat n’était pas asservi par un texte. Celui de Catherine Rimbaud est tellement plat que je n’hésite pas à le responsabiliser de l’échec du spectacle.

21.09.84 - Revu L’OPÉRA NOMADE, au Lierre, en vision frontale, dans la version que signe le seul Farid Paya. Par rapport à la première mouture, le spectacle a gagné en perfection musicale. Il a acquis des bribes d’humour. Il a perdu en émotion. Je me souviens d’une ébauche d’idylle très pure. C’est cette fois une attirance sexuelle qui pousse l’un vers l’autre un homme et une femme. L’aspect « misère » de ces êtres bivouaquant, est aussi moins présent. Le nouveau travail aboutit à un spectacle excellent… mais asséché.

25.09.84 - Le Centre Dramatique de La Courneuve a peut-être réussi sa réapparition avec GENS DE DUBLIN, courtes nouvelles écrites par James Joyce au début du vingtième siècle, que Christian Dente rêvait depuis longtemps, si nous en croyons le programme, de porter au théâtre. Pour qui a suivi Dente depuis longtemps, cette passion n’est pas étrange car son peuple de Dublin, à part quelques détails exotiques, rappelle beaucoup celui de SON Paris du vingtième arrondissement, tel qu’il le raconte dans son tour de chant. Ce sont des petites gens, des braves gens simples, ceux qu’aimaient chanter les Communistes au temps où il y avait encore des Communistes. Je veux dire à l’époque de la vieille garde qui ne se croyait pas obligée de plaire aux médias bourgeoises en étant, tel un Léonardini, plus « parisien » que les « Parisiens ».
Dans un dispositif qui est tout à fait semblable à celui qu’a imaginé le Théâtre de l’Aquarium l’année dernière -sauf qu’ici il y a deux rails de tram au lieu d’un rail de train, mais l’atmosphère est semblable-, nos amis retrouvent leur goût, et leur aisance, à s’adresser aux spectateurs de plusieurs côtés à la fois. S’ils ont renoncé à l’acrobatie et, quelque part, à la truculence, ils ont nettement progressé en musique et ne donnent plus du tout l’impression d’une fanfare des Beaux-Arts peu soucieuse de jouer sans couacs. Il est vrai qu’ils se sont adjoints avec Robert Suhas un musicien qui a su inventer des notes irlandaises sans folklore, et avec Bruno Barré un comédien dont c’est aussi le métier d’être violoniste.
D’autre part, il faut noter qu’ils ont beaucoup progressé aussi comme comédiens. Jean-Pierre Rouvellat, débarrassé de sa truculence, est devenu touchant par moments. Je mentionnerai surtout Dominique Brodin, qui avait déjà, dans le COSMOS, montré sa virtuosité dans la composition. Il récidive ici dans des registres proches. Et puis il y a Damiène Giraud. Il n’est pas douteux que quand cette petite bonne femme ouvre la bouche, un courant passe. Elle a LA présence. Il est dommage que ce soit moins le cas de Maria Gomez, qui se taille deux parts de lion dans le spectacle, en patronne stricte sur la morale d’une pension de famille, et en amoureuse qui hésite à émigrer avec son amant.
J’ai écrit au début de ce topo quelques mots qui pourraient, mal interprétés, faire croire que je pense que Dente n’a pas montré des gens de Dublin, mais des gens de SON Paris. Il ne s’agit, bien sûr, que d’une parenté. Ses Irlandais sont bien sûr de chez eux, quoique la caricature facile à la manière de « L’HOMME TRANQUILLE » ait été gommée. C’est une question de classe sociale… et de pluie. Le monde irlandais décrit est original, mais familier, convivial. C’est pourquoi il touche… 

01.10.84 - Le chemin parcouru par Antonio Diaz Florian depuis les premiers spectacles de l’Atelier de l’Épée de Bois, est proprement stupéfiant. Je crois qu’il est le seul réalisateur, à ma connaissance, qui ait évolué à tel point qu’il en ait totalement changé de genre.
Son montage du PARADOXE SUR LE COMÉDIEN de Diderot est aux antipodes de MYTHUS, SEXUS, MARTYRS, TERRE, LOGOS, TORO et YURO d’avant 1975, quand quatre spectateurs éperdus nageaient sans programme écrit pour s’accrocher, devant des visions apocalyptiques de larves geignantes et de débris d’humanité torturés. Ici, il ne manque que le feu de bois crépitant dans la cheminée pour qu’on se croie dans le grand salon d’un château cossu. Les tables, où l’on sert du vin aux spectateurs, les tentures rouges, les escaliers de bois conduisant aux mezzanines, la moquette, tout contribue à donner au lieu un air de convivialité confortable, de tranquillité chaleureuse, dès lors que soixante « invités » vont assister à un divertissement littéraire de bon goût : deux comédiens disant, jouant, commentant, et illustrant d’exemples le célèbre texte de Diderot qui démontrait, bien avant Brecht, que les acteurs ne s’identifient jamais totalement à leurs rôles et que leurs sensibilités ne livrent, au théâtre, que les marques extérieures de ce qu’ils ressentent.
Ces deux discoureurs de bon loi, qui évoluent au milieu des convives, sont incarnés inégalement par Patrick Petot et Christian Neupont. Le premier a une diction parfaite, se fait bien entendre, a de la présence. Il est d’autant plus remarquable que c’est à lui qu’échoit la tâche redoutable de rendre concret l’abstrait du discours. Le second fait rire assez souvent, par ses mimiques et sa façon outrancière d’incarner les personnages des morceaux choisis. Malheureusement, il articule mal et on perd beaucoup quand il parle.
C’est dommage car l’ensemble du spectacle baigne dans un humour, dû évidemment à la marque du metteur en scène, qui clarifie le contenu de l’exposé classique, tout en gardant une distance. On ne s’ennuie jamais. Je ne sais si c’est un compliment : ce PARADOXE est exemplaire de ce que devraient être les matinées littéraires du Palais Royal. Il constitue pour les tournées un produit pour scolaires de grande qualité. Ah ! si l’on pouvait imaginer économiquement de telles scolaires pour soixante élèves -pas plus- à la fois ! J’ai peur que la loi du profit ne le permette pas. En attendant, Jean-Pierre Vincent devrait faire un tour à l’ÉPÉE DE BOIS. Il engagerait peut-être Antonio Diaz Florian à la Comédie-Française.

03.10.84 - C’est une affaire d’hommes ! La seule femme du spectacle, nue d’ailleurs, est une découpe en carton ! LE CHIEN MEXICAIN n’est pas misogyne ! Il se contente de jeter sur la femme un regard de potache de collège de garçons ! Toute la représentation a ce parfum-là, illustré par le retour périodique de sketchs qui semblent avoir été inventés par les élèves dudit établissement, pour chiner leur professeur à la fête de fin de l’année !
Certains de ces sketchs sont drôles. Ils sont tous fondés sur une utilisation de la logique au-delà du raisonnable. Ils sont généralement assez intellectuels, sans pourtant élever le débat bien haut. Quel débat, du reste ? Ces « scissionnaires » du Hauser Horkater se situent dans une marginalité qui, en Hollande, doit, quelque part, refléter l’univers des squatters contestataires. Mais ces punks-là sont bien vêtus, très bien élevés, et l’absurde obtenu par leur façon de pousser à fond les raisonnements, n’est pas le moins du monde inquiétante. Le divertissement est de bon ton.
Ce qui en fait le charme, c’est que tous les mots sont dits en français de façon monocorde, avec l’accent savoureux  qu’avait Laurel dans les films doublés. Ainsi tous les propos sont-ils proférés avec flegme. Ils sont assénés à coup d’accents toniques déplacés ! Quelques chansons ponctuent le show. Elles ne sont pas traduites -sinon dans le programme- ce qui nous permet de savourer les harmonies de la langue néerlandaise. Ah !
J’oubliais : ça s’appelle LA LOI DE LUISMAN. Un des huit garçons incarne, selon le programme, un nommé Luisman ! Ca doit être le professeur. Le titre voulait signifier, dans ce cas, qu’il cherche à imposer sa loi à ses farceurs d’élèves. LE CHIEN MEXICAIN a une réputation européenne. Il ne me soulève pas d’enthousiasme mais il ne m’endort pas. Quelque part, son univers est celui d’un Jérôme Deschamps, dans le minimal. En tellement moins cruel ! En tellement moins signifiant… Mais en tellement plus flamand !

09.10.84 - L’auteur est martiniquais. Je ne sais si Julius Amedo Laou est noir ou café au lait. Il n’est sûrement pas blanc, puisque dans le délire que traverse son personnage devenu folle, cette question de la négritude joue un rôle essentiel. Le titre, FOLIE ORDINAIRE D’UNE FILLE DE CHAM, est d’ailleurs révélateur : Cham, celui de la bible, fut en effet puni par Jahweh pour avoir découvert à ses sœurs la nudité de son père ivre. Les Blancs seraient ainsi devenus Nègres par châtiment. L’héroïne regarde sa peau avec horreur et ne cesse d’implorer le Seigneur pour qu’il lui rende une peau de lait. Elle n’a jamais transgressé SA loi, n’ayant jamais vu son père nu. Le seul pénis dont elle se souvienne est celui de Théodore, son bien-aimé, mort en 1924, l’année justement où elle est entrée en folie.
L’œuvre est écrite avec une grande abondance verbale riche en images, ce qui renforce ma conviction que l’auteur soit un Noir. Daniel Mesguich, le metteur en scène, a choisi de faire débiter le texte à toute vitesse de façon monocorde. Ca doit encore être à la mode, puisque tous ceux qui somnolaient autour de moi au Théâtre de la Bastille, à commencer par Michel Cournot, ont bien applaudi à la fin.
Il est vrai que la pièce est servie par une actrice remarquable, pas celle qui joue Madame Amélie, la vieille folle, Jenny Alpha qui, au demeurant, n’est pas mal, l’autre, qui est à la fois son amie Fernande et son infirmière supposée, Sylvie Laporte. C’est une petite « Mûlatresse » claire qui trimballe tant de présence intérieure, qu’elle arrive à faire passer son discours malgré le traitement que lui a imposé -infligé- le réalisateur. Sylvie Laporte, il faut retenir ce nom, ce qu’elle arrive à faire dans le cadre du handicap imposé est admirable.

10.10.84 - Il y a les Communistes déçus qui cherchent leur refuge dans l’Art pour l’Art ultrasophistiqué. José Valverde, lui, se planque dans l’univers merveilleux, magique et plein de « sagesse », des contes. Une morale paradoxale baigne ceux qu’il a choisis et qu’il dit, avec humour et convivialité, accompagné par Alida Latessa qui est un peu plus terne, assez conventionnelle, mais a de l’abattage, et lui donne la réplique ou lui répond avec gentillesse.
TRANCHE DE CONTE est le titre de ce voyage dans les histoires nordiques, arabes, juives et nippones d’autrefois, qui se joue à douze heures trente pour remplacer, nous explique l’hôte quand il vient servir des boissons écologiques à son public, la tranche de jambon du lunch. Ici, les morceaux de pain du sandwich sont les deux moitiés de la journée de travail. Soit ! La chose se pratique dans nombre de pays où le repas du milieu de la journée n’est pas considéré comme sacré. Il doit être assez détendant en effet, de s’évader ainsi dans un univers qui fait rêver… surtout pour les hommes, car les morceaux choisis exaltent quasi tous une conception du rapport mâle - femme qui ne peut qu’inspirer des réserves aux militantes du féminisme. Il est vrai que les contes nous viennent d’un autre monde, dans le temps comme dans l’espace. Évasion, évasion, vous dis-je !

13.10.84 - Anne-Marie Lazarini a monté LA VILLE MARINE, de Jacques Guimet : belle scénographie en décors simultanés autour d’une plage méditerranéenne, mais peut-être tahitienne, qui investit tout l’ARTISTIC. Brillante distribution avec Monique Fabre, Josette Boulva, Edith Scob, Philippe Lebas, Raymond Jourdan, Claude Guedj. J’allais oublier d’écrire que les décors sont de François Cabanat. La pièce cause dans le style poétique. Les personnages s’affrontent violemment, s’épient, se violent, se font peur et une des filles se mue en Notre Dame de la Garde. D’après le programme, Marseille jouerait son rôle dans l’affaire, mais l’auteur n’a pas daigné expliciter son propos. Au spectateur à se démerder pour y comprendre quelque chose. Comme vous le savez, je suis feignant.

Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 06:17
15.10.84 - FORCE 7 s’implante à BEZONS. Dirigée par Pierre-Yves Lahier, cette jeune équipe remercie beaucoup de gens de l’avoir aidée à monter son spectacle, la Maison de la Culture de Nevers, qui a prêté un nez d’avion, le TNS, qui a fourni des cadavres, une dame, qui a été « aide financière » ; mais «  a le regret de ne pouvoir remercier le Ministère de la Culture auquel nous ne devons rien du tout ». (Sic !) Ceci est injuste. Incontestablement, FORCE 7 mérite le soutien de l’État, et j’espère que sa présentation de LA GRANDE IMPRÉCATION DEVANT LES MURS DE LA VILLE, dans le cadre des « RENCONTRES CHARLES DULLIN » de Villejuif, l’aidera à entrer dans le circuit des subventionnés.
Pierre-Yves Lahier prouve en effet qu’il a un sens aigu du climat sonore et visuel d’un spectacle. Sa transposition de la pièce de Tancred Dorst dans l’univers futuriste d’une guerre nucléaire, lui a permis de multiplier pendant la première demi-heure de la représentation des effets forts. Malheureusement, la bonne impression s’estompe au fil de la représentation parce que l’œuvre est beaucoup trop bavarde et, me semble-t-il, confuse.
On sait le sujet : une femme arrive au pied des murs d’une ville où réside l’Empereur, et réclame son mari qui a été enrôlé comme soldat. Les officiers lui promettent de libérer le garçon si elle le reconnaît au milieu des autres hommes en uniforme. Elle en désigne un, mais est-ce le vrai ? Pendant deux heures, l’homme et la femme, sous l’œil amusé et cruel de deux officiers, joueront au chat et à la souris. À la fin, la femme reste seule. « De quoi traite la pièce ? », a écrit Rischbieter dans THEATER HEUTE, « de l’ordre mondial troublé, et aussi comment homme et femme se manquent mutuellement, manquent le jeu l’un de l’autre, manquent leur vie ».
C’est exact, mais que c’est disert, que ça cause ! Et puis il faudrait pour faire passer ce torrent verbal une actrice prodigieuse. Or Hélène Ninerola n’est pas une actrice prodigieuse. Elle n’est que pas mal. On ne saisit pas bien tout ce qu’elle clame. On perd de son discours. Elle n’a pas la présence absolue. Quant au soldat, j’ai éprouvé que François Kuki était un peu trop rondouillard pour le rôle.
Je maintiens que FORCE 7 mérite l’aide nationale. Ce ne serait que justice. Mais la troupe a encore besoin de se perfectionner. N’apprend-on pas à communiquer à l’école du TNS d’où ces jeunes gens sont issus ?

16.10.84 - La nouvelle version Savary de LA PÉRICHOLE est exemplaire de l’évolution du metteur en scène. J’ai eu le privilège d’assister il y a pas mal d’années à Hambourg, à une PÉRICHOLE jouée par les comédiens de la Schauspielhaus. C’était la première fois que Savary s’attaquait au genre de l’opérette. C’était aussi le temps où l’esthétique du Grand Magic Circus était toujours au service d’un contenu. Aucune image n’était gratuite. Cette Périchole-là n’était pas très bien chantée, mais elle dénonçait avec évidence l’arbitraire du vice-roi du Pérou et elle mettait l’accent sur l’opposition entre une cour riche -encore que sa somptuosité avait quelque chose de provincial qui sonnait juste-, et un peuple pauvre de paysans -des poules et des dindons circulaient sur la scène- qui se « réjouissait » sur ordre, au commandement. L’oppression dans laquelle était tenue ce peuple n’était pas agressive. On ne retirait pas une leçon de la représentation. Simplement, Savary avait intuitivement fait une « lecture » du livret et l’avait replacé dans la réalité de son contexte historique. L’opérette en sortait dépoussiérée.
Aujourd’hui, pendant le premier acte, celui où la jeune saltimbanque va, somme toute, se prostituer, tout bêtement parce qu’elle meurt de faim, ce qui, tout de même, n’est pas innocent de la part de Messieurs Meilhac et Halevy, j’avais dans la tête le vers de Boileau : « Aimez-vous la muscade, on en a mis partout ». Car la fête est somptueuse. Quand le public pense : que c’est riche, le réalisateur en rajoute. C’est magnifique. Michel Dussarat a imaginé une nombre incommensurable de costumes, tous plus beaux (dans le baroque) les uns que les autres. Je ne sais plus quelle était la directrice d’un théâtre de boulevard qui m’expliquait que, pour sa clientèle, il fallait que les fourrures portées par les actrices en scène soient de vraies fourrures, et les tapis jonchant le sol, des vrais tapis de prix. Ici, Savary a jeté l’argent par la fenêtre et ça avait pour but que ça se voie ! Eh bien c’est réussi. Ca saute aux yeux et, ne gâchons pas notre plaisir, c’est une joie visuelle constante, nourrie par un sens unique de la virtuosité. Savary ne se contente jamais de montrer un tableau. Il le modifie tout le temps, soit que soudain un homme soutenu par des ballons apparaisse dans le ciel en faisant des mouvements gracieux, soit que un, deux, trois, quatre acrobates surgissent, le temps d’une traversée de scène, en faisant des galipettes impeccables. Que dis-je, quatre ? Vous croyez que ça y est, NON, un cinquième surgit et il est encore mieux que les quatre d’avant… et tout est comme cela, sans jamais une baisse de tension. Ah ! Il n’est pas question de somnoler. C’est efficace.
Cela dit, c’est devenu, absolument sans aucune signification, et, débarrassée de son aspect ringard, de l’opérette à l’état pur. C’est-à-dire que plus rien n’a de signifiance, et que même ce qui ne peut pas être gommé dans le texte est escamoté dans la légèreté sautillante. Cette Périchole-là plairait à Moscou. C’est assez dire qu’elle sent sa droite à plein nez !
Pourquoi pas ? Tout est beau. La musique est parfaitement dirigée, même si parfois les chœurs se donnent rendez-vous aux points d’orgue. Les chanteurs sont lyriques, c’est-à-dire qu’ils ont des voix superbes et ne se donnent pas trop la peine de jouer juste, ou de se faire comprendre ! Et les décors de Michel Lebois, construits sur scène tournante, sont riches en couleur et foisonnants en détails cocasses. Ses portraits du vice-roi, suspendus un peu partout sur la place coquette du village propret, où chante et danse le peuple sans soucis, rappellent quelque part le temps où il peignait des palmiers dérisoires. Mais lui aussi a été investi par le réalisme du genre. Il a fait du solide, et, finissons sur ce mot car il résume toute l’entreprise, du RICHE !

19.10.84 - À l’occasion de la rencontre « informelle » des « cultureux » européens à Bruxelles, je suis convié à voir un spectacle monté par une toute jeune troupe flamande, le EPIGONTEATER, « COUTEAU OISEAU ».
Au début, sur un étal, il y a deux poules vivantes, une blanche et une noire. Très proprement, et très lentement aussi, mais ce n’est pas un rituel, c’est du banal boulot de boucher, un garçon prépare la cuvette, le couteau. Il lie les pattes de la poule blanche puis, carrément, il lui tranche le cou. Après quoi il la plume, la flambe, la ficelle et la fourre à la rôtissoire. Quand le poulet sera cuit, le spectacle s’achèvera, chacun des cinq humains de l’entreprise se partageant la chair de l’oiseau, assez ignoblement, avec les doigts.
C’est terrible d’avoir des références. Là où les jeunes peuvent s’extasier devant la nouveauté, moi je retrouve un zest de happening à la Jean-Jacques Lebel, à qui ce sacrifice aurait semblé bien peu cruel. En même temps que le boucher prépare le poulet, ceux qui vont être de la fête, deux couples, se préparent, et là, c’est au Living Théâtre que j’ai songé. Une femme va et vient pendant dix minutes de plus en plus vite, pendant qu’un homme martèle la rapidité progressive du rythme avec ses pieds. On admire leur endurance physique. En même temps, l’autre femme examine son corps d’un œil attentif et angoissé. C’est très pudique d’ailleurs. Les culottes masquent les nudités, et, quand à la fin, le mari de l’une violera la femme de l’autre sous la table dressée pour le repas, faisant valser verres et assiettes avec une frénésie dignes du 4 Litres 12, ce sera sans qu’aucune nudité n’ait été dévoilée. C’est plus érotique ? Me direz-vous ! NON, car cette timidité est en contradiction avec le réalisme de l’exécution du poulet. Entre-temps, on a assisté à des jeux  mimés un peu trop prolongés. C’est flamand et puis, il faut bien gagner du temps pour que le poulet cuise. Une des femmes, celle qui n’est pas violée, campe assez justement l’épouse attirée par un autre homme et n’osant pas consommer. En vérité, tout cela ne va pas très loin, ne dit pas grand-chose. Mais ça se laisse voir. À la fin, la poule survivante salue avec la troupe.

23.10.84 - Tant qu’à faire de moderniser LA SURPRISE DE L’AMOUR, Élisabeth Chailloux aurait dû situer la pièce de Marivaux au Japon, où le rapport hiérarchique, qui oblige les employés à obtenir la permission du patron pour se marier, existe toujours. L’entreprise, avec courbettes et sourires énigmatiques, mériterait d’être tentée un jour… et exportée, encore que l’auteur n’ait injecté aucune contestation de cette règle dans l’œuvre. La nécessité pour Pierre et Jacqueline, comme pour Arlequin et Colombine, d’obtenir l’accord de leurs maîtres misogynes et misoandres pour convoler y est inscrite comme l’ordre naturel des choses, et ce n’est pas la réalisatrice qui y a infléchi quoi que ce soit. N’empêche que son spectacle est très agréable.
Le décor de Laurent Peduzzi montre un lieu informel. Au sol, du sable, à l’horizon, un ciel tourmenté que l’éclairage modifiera au gré des humeurs des personnages. Un plafond bas, plat, sans fioritures, repose sur six colonnes sans grâce, dont une, à la face, en plein milieu, qui cache aux spectateurs une partie de l’espace. Je mettrai cette volonté d’infliger une vision fragmentaire au public sur le compte d’une concession bénigne au parisianisme. Car je n’en accuserai point les costumes d’Agostino Cavalca, qui sont superbes dans leur contemporanéité baroque, extravagants, et très justement adaptés aux psychologies de ceux qui les portent.
Car tout est psychologie dans ce montage fin, qui traite des rapports de classe avec clarté mais sans lourdeur, qui ne cherche pas la signifiance appesantie, et ne dédaigne ni le rythme ni même le marivaudage, sans pourtant tomber dans le sautillant fade et dépourvu de contenu. Élisabeth Chailloux fait évoluer son petit monde au gré des idées fixes de chacun,  à ce niveau du sol où tout est grave mais pas sérieux. C’est un traitement délicat, plein d’humour, où l’amour aussi est moderne : Jacqueline et Colombine ont avec leurs futurs des relations sans pudeur et, si l’on ne voit pas leurs ébats, du moins se reboutonnent-elles devant nous. Élisabeth Chailloux joue elle-même la comtesse désabusée et Gérard Touratier est un baron revenu de tout qui a le mérite, dans son excès de rejet du sexe féminin, de n’être pas ambigu.
On sait le sujet. Lelio de son côté, la Comtesse du sien, se sont retirés à la campagne pour fuir le sexe opposé à la suite de déboires amoureux. Leurs paysans d’abord, leurs serviteurs ensuite ayant besoin de leurs accords pour se marier, s’attacheront à les rapprocher pour les amener à consentir ce que d’abord ils refusent. Et c’est ainsi que le jeu s’installera, écrit d’avance mais si charmant, pour le plaisir des spectateurs qui retrouvent avec bonheur, dépoussiéré mais de nouveau léger, un Marivaux dont les traitements lassaliens terroristes les avaient privés depuis des lustres. Sans doute est-ce le mérite de cette réalisation : de rendre Marivaux au plaisir des spectateurs, sans qu’ils aient à rougir ou à se croire… de droite ! 

25.10.84 - Si j’étais prudent, j’attendrais pour écrire ces lignes de lire les critiques des journalistes qui font la mode. L’OUEST LE VRAI, présentée à l’Athénée par la Compagnie Berto - Ribes dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes, est en effet un spectacle typique sur ce plan : « ils » auront décidé que c’était épatant, ou le contraire, en toute gratuité, et peut-être à l’avance.
Le sort fait à la représentation permettra de mesurer si l’« ON » veut soutenir Josyane Horville, Ribes, et aussi une certaine forme de théâtre parlé où tout ce qu’il y a à dire l’est en clair, dans une langue sans guère de style, un langage bref, quotidien, cinématographique si l’on veut, (encore qu’au cinéma ce serait beaucoup trop causant) pas moderne en tous cas. Le cas Sam Shepard brouille un peu les cartes au moment où le film PARIS TEXAS vient d’avoir eu le prix à Cannes. Il s’agit donc aussi de savoir si la gloire du scénariste va servir ou desservir l’auteur anglo-saxon dans la tête de nos médiateurs avides d’originalité personnelle.
Deux frères, le bon et la mauvais, le rangé et le marginal, en tête-à-tête pendant quatre-vingt-dix minutes, échangent leurs personnalités. Voilà résumé, le thème. Le premier est un tâcheron de la plume. Le second ne sait pas écrire, mais il a le sens des idées débiles qui séduisent les producteurs. Il a surtout beaucoup plus de culot que le premier, il roule des épaules, il joue aux durs, mais ce n’est pas un loubard, quoiqu’il s’amuse à cambrioler les maisons. C’est plutôt un misanthrope qui n’en a rien à foutre de quoi que ce soit et qui a donc toutes les audaces. Pourquoi est-il passé par la maison de leur mère, lui, l’exilé, réfugié dans le désert et qui s’annonce nettement en transit ? La mère est absente, en voyage touristique, en Alaska. Le père est lui aussi, quelque part, dans le désert. Alcoolique. Ce désert-là est peut-être un hôpital. Les deux garçons, adultes, retrouvent un peu du rapport de leur enfance.
Mais ce sont leurs retrouvailles, après une très longue séparation, qui susciteront le processus de transformation, avec comme catalyseur un personnage de producteur archi-conventionnel, que l’acteur Michel Berto transforme en une amusante caricature. Richard Bohringer joue la brute, Roland Blanche le bon. Il est dommage qu’on doive prêter l’oreille pour les entendre. On ne peut pas s’empêcher de penser aux frères de PARIS TEXAS, qui disent tant de choses en si peu de mots et qui sont tellement plus convaincants. Là est le danger pour le tandem Ribes - Béraud. Ils n’ont pas su, comme Wim Wenders, me donner l’impression que Sam Shepard était un grand auteur. Comme quoi, un grand film, c’est d’abord un grand metteur en scène. Au théâtre, c’est différent.
Oui, il faudra de la bonne volonté à NOS  critiques pour qu’ils n’écrivent pas qu’ils sont tombés de haut, allant du film à la pièce. Car le sujet n’est qu’anecdotique dans un cas comme dans l’autre, même s’il reflète par ricochet une certaine réalité américaine. Mais la vision en image du désert du Texas, c’est, bien sûr, autre chose qu’en causer. Une fois encore, la débilité de la civilisation américaine fait des clins d’yeux à l’Europe.

26.10.84 - Quand je pense que j’ai failli deux ou trois fois  prendre le train ou l’avion pour aller à Toulouse voir un spectacle du THÉATRE DE L’ACTE, sur l’insistance épaisse des faire-valoir de cette troupe, je dois me réjouir d’avoir limité les dégâts à un voyage à Villejuif, encore que ce déplacement aurait dû m’être épargné ! Ce n’est certainement pas le représentation du BAL DES BLATTES qui me rendra le goût, hélas amenuisé, d’aller au hasard en éclaireur, me repaître du travail des jeunes théâtreux. Jeunes, ceux-là ? Voire ! Ils se réclament de soixante-huit, du Living Théâtre et de Grotowski. Ce sont des gens qui ont expérimenté la vie en communauté. Ils auraient dû en profiter pour apprendre leur métier, car leur spectacle sent l’amateurisme à plein nez.
Le sujet aurait pu être intéressant : les locataires d’un immeuble se réfugient sur le toit parce que leurs appartements sont envahis par des insectes devenus énormes. Ils cherchent à tromper leur angoisse à travers une série de jeux et de « parodies de leur vie sociale antérieure ». Bien !
L’ennui, c’est que ces jeux s’étirent tous quatre fois plus qu’il ne serait nécessaire, et que les textes, quand il y en a, sont soit débiles (ceux qu’on entend), soit inaudibles par « inarticulation » (un ou deux qu’on devine ne pas manquer de poésie). La « scénographie » a évidemment manqué d’un regardeur, qui aurait su inculquer aux faiseurs d’impros que ce qui leur plaisait tellement en exercices n’était pas forcément efficace. Chacun a sa spécialité gestuelle ou vocale et a pour préoccupation évidente qu’on le remarque. C’est une parodie de travail collectif, un détournement. Ce n’est pas UN POUR TOUS mais CHACUN POUR SOI. Il s’ensuit une irritante agitation à vide, un spectacle étiré au-delà de toute mesure et pour le spectateur l’ENNUI !

28.10.84 - L’IMPRESARIO ANDRESS NEUMANN VEUT LANCER SUR LE MARCHE UN NOUVEAU « PRODUIT » (SIC !) : ROMANO COLOMBAIONI, LACHE PAR MARIO QUI A DECIDE DE PRENDRE SA RETRAITE, S’EST ADJOINT DEUX FILS DE FRERES (ÇA S’APPELLE SAUF ERREUR DES NEVEUX), ALFREDO ET ROLANDO, ET PRESENTE AVEC EUX PATAPUMFETE, « TEXTE ET MISE EN SCENE DE DARIO FO ». IL EST VRAI QUE, PUBLICITAIREMENT PARLANT, L’ADDITION COLOMBAIONI - FO POURRAIT ETRE PAYANTE. L’IDEE M’A MEME INSPIRE D’ALLER VOIR LE SPECTACLE A TOULON, OU LE NOUVEAU SPECTACLE INAUGURAIT UNE STRUCTURE DE THEATRE MOBILE APPELE THÉATRE DE LA MÉDITERRANNÉE. QU’EST-CE QU’UN « THEATRE MOBILE » ? C’EST UN CHAPITEAU EN DUR RELATIF, PLUS PROPRE ET PLUS CONFORTABLE QU’UN CIRQUE, BEAUCOUP MOINS FACILEMENT DEPLAÇABLE. ANDRE NEYTON A PRIS LA DIRECTION DE CELUI-CI. IL EST PLANTE A LA     GARDE, A HUIT KILOMETRES DE TOULON. IL Y EST SANS DOUTE POUR LONGTEMPS.
J’AI TROUVE LE « PRODUIT » TRES PENIBLE. JE VEUX BIEN CROIRE QU’IL PRENDRA DE L’AISANCE AVEC LE TEMPS, MAIS IL M’A FRAPPE PAR SON AMATEURISME. QU’EST-CE QUE L’APPORT DE DARIO FO ? CE SONT DES SKETCHS QUI CAUSENT (EN ITALIEN) ET QUI SONT JOUES PAR DES CLOWNS MAL A L’AISE HORS DE LEUR SPECIALITE. OU EST LA MISE EN SCENE DE DARIO FO ? JE N’AI VU QUE TROIS HOMMES LIVRES A EUX-MEMES ET RAMANT, EN EN FAISANT TROP, POUR ARRACHER DES RIRES A UN PUBLIC DE BONNE VOLONTE. ROMANO, LE VIEUX ROUTIER, DOIT SENTIR QUE QUELQUE CHOSE NE VA PAS ET IL MULTIPLIE SES TENTATIVES DE RACOLAGE AVEC SES TRUCS QUI, A FORCE, SEMBLENT ECULES. DU MOINS SON IMPRESSIONNISME OBTIENT-IL QUELQUES RESULTATS. LES DEUX AUTRES M’ONT PARU TOUT à fait insuffisants.
Mais, me direz-vous, l’idée est intéressante ? Les sketchs de Fo ont une signifiance ? N’est-il pas bien que Romano et ses neveux veuillent communiquer un art de clowns à contenu ? Certes, sauf que les textes choisis ne sont pas très explosifs : « du flipper au computer », ok, les même sont passés d’un jeu électrique à un jeu électronique, on n’arrête pas le progrès ! « De la chaîne de montage au robot », eh oui ! la machine remplacera l’homme de plus en plus ! et alors ? « La drogue » ? C’est vrai, elle fait des ravages etc… etc… Les clowns jouent comme au cabaret. Ils restent au premier degré. Ils ne transposent ni ne transcendent. Ils ne dépassent pas… Ce qui reste, ce sont les vieux numéros de Romano, injectés heureusement de-ci de-là. Il fabrique joliment sa Pulcinella avec un mouchoir et, en danseuse à pointes, il est charmant. Le dernier numéro, « Les Clochards », retrouve quelque chose du fellinisme de la COPPIA BUFFA. Quant à ROMÉO ET JULIETTE, qu’ils font incarner par un garçon et une fille pris dans la salle, j’ai déjà vu ça quelque part !
Déjà, les faiseurs de mode reprochaient à Romano et Mario de n’avoir pas la classe de Carlo et Alberto. Je crains que PATAPUMFETE lancé sur le marché français ne fasse qu’accentuer ce décalage. À moins que Carlo et Alberto eux-mêmes… Dont on dit qu’ils ont fait un nouveau spectacle… Ah ! si eux aussi ?... Alors les COLOMBAÏONI resteraient un grand NOM du passé. 

29.10.84 - Il ne faut pas confondre ZÉRO DE CONDUITE et ZÉRO DE CONDUITE. Les premiers sont un groupe rock d’audience nationale qu’on a pu, entre autres, apercevoir de loin, à l’inauguration du ZÉNITH. Les seconds ont d’autres ambitions. Ils sont implantés à Montpellier. Quand je dis qu’ils ont d’autres ambitions, cela signifie qu’ils sont un groupe rock avec quelque chose en plus : « Les chanteurs se mettent à danser, les acteurs à swinguer, les rockers à jazzer et les jazzeux se laissent pousser la banane. Est-ce du théâtre, de la musique, du music-hall ? », s’interroge la feuille ronéotypée distribuée aux spectateurs. Ladite feuille conclut : « Le suspense créatif est à son comble.  C’est la panique chez les critiques ».
En vérité, ce ZÉRO DE CONDUITE moderne et avec sa touche originale, dans la ligne de ces grands orchestres populaires qui, de Fred Addison en Ray Ventura, pour arriver au Grand Orchestre du Splendid, ont toujours théâtralisé la musique en la truffant de gags et de gestuelle. Ce qu’on a en face de soi, sur la scène, c’est une formation orchestrale installée sur différents niveaux praticables. Au premier plan, un micro, derrière lequel prend place le chanteur maison meneur du jeu, et puis, un espace, qui permet à deux nanas de s’agiter frénétiquement au rythme des musiques exécutées.
Ce qui fait l’originalité de la démarche, c’est que ces nanas n’arrivent pas vêtues de strass comme  leurs consœurs du show-business. Elles ont l’air de clochardes felliniennes. Leurs jupes fendues laissent voir des bas de laine rapiécés. Elles trimballent les grands sacs des fouilleuses de poubelles. Le chanteur, lui, arrive en moto. Malheureusement, la théâtralisation s’arrête là et le « spectacle » consiste finalement à entendre une série de morceaux écrits, texte et musique, par LES CRACOS. Quand le chanteur fait « Atchoum ! », ça les fait démarrer ou stopper au quart de tour. Que chantent-ils ? Les Cambrioleurs, qu’il ne faut pas confondre avec les voleurs, et différentes choses que je ne me rappelle pas bien, mais qui se veulent toutes gentiment marginales. Tous se dépensent, se défoncent avec une remarquable rigueur. La musique, la gestuelle, la danse, les gags sont parfaitement synchronisés. Quelques parodies, celle de Serge Gainsbourg, celle des Compagnons de la Chanson, sont amusantes, comme l’est l’exercice de virtuosité qui consiste à exécuter un morceau classique de musique moderne, caractérisé par le fait qu’on n’entend que des notes éparses au milieu d’un désert de silence. Le synchronisme de ces instants audibles force l’admiration.
Beaucoup de talent et de maîtrise donc, MAIS au service de finalement pas grand-chose. Il semblerait que le groupe gagnerait à s’adjoindre un dramaturge qui imprimerait un contenu, une continuité signifiante, à toute cette agitation disparate, et qui, par moments, ne vole pas très haut. Il y a de-ci de-là, proférées par le chanteur meneur de jeu, des phrases qui se veulent drôles et qui rabaissent seulement le niveau. Bref, ce que j’ai vu à Montpellier valait seulement le détour dans la mesure où il y a là une équipe bourrée de talents et qui sait faire plein de choses, mais à qui il manque un Savary pour que ces choses prennent une dimension. À suivre pourtant avec attention, car le jour où ce groupe se trouvera un tel « directeur », l’audience nationale ne sera pas loin.

30.10.84 - Je ne suis pas Docteur ès Danse, et c’est sans doute pour cela que je n’ai pas su apprécier TROMPE CŒUR, chorégraphie de Anne-Marie Reynaud par la compagnie du FOUR SOLAIRE, qui m’avait été si chaudement signalée par Dominique Bruschi, qu’ayant débarqué du TGV de Montpellier à dix-huit heures cinquante et une, je me suis fait propulser par Monique au milieu d’embarras de voitures exceptionnels, jusqu’à Colombes, où se produisait, à vingt heures trente, la prétendue merveille.
Comme d’habitude avec les ballets, le discours qu’on voulait me tenir était illisible. Généralement, le programme livre aux néophytes quelques clefs en leur dévoilant l’anecdote ayant inspiré la chorégraphie, mais ici, ledit programme se bornait à exposer qu’il s’agissait d’une variation autour des œuvres de Balthus, telles qu’elles avaient été montrées récemment au Centre Pompidou. Malheureusement, c’est très vilain de ma part, je n’avais pas vu cette exposition, et c’est donc en référence à mes souvenirs lointains que j’ai reçu cette mise en mouvements.
Soyons justes, le cul nu de la danseuse étoile, qui ouvrait la représentation, rappelait avec fidélité celui qui ornait l’affiche annonçant ladite exposition. Ensuite, il y avait des couleurs, des drapés, des groupes qui me rappelaient des images jadis entrevues. Le programme cite beaucoup Artaud et l’inspiration du spectacle tient évidemment dans ces mots : « Il invite à l’amour mais ne dissimule pas ses dangers. C’est la notion de trompe-l’œil prise sous l’angle de sa splendeur et non sous celui de sa servitude. » En effet, c’est bien ce que j’ai vu, avec une gestuelle qui rejetait les pas conventionnels, mais ne pas semblé très renouvelée dans l’invention, ni toujours parfaitement assumée. En regardant ces tableaux animés -ce que n’avait pas en son temps demandé l’artiste-, ces danseuses mimant les chats ou esquissant des actes sexuels toujours pudiques, (sauf un instant trop court, quand la frénésie s’empare soudain d’un couple), je pensais -c’est honteux !- que cette danse moderne-là, heureusement appuyée sur une musique inspirée par des musiques de films, m’évoquait irrésistiblement la nouvelle cuisine… Avec des cuisinières pas très propres, car que penser des dessous de pieds noirs de saleté que nous exhibaient les danseuses ? Mais fi ! Seuls les ignorants remarquent ces choses-là. N’est-ce pas ?

31.10.84 - Décidément, il était doué, Mozart. Penser qu’il a écrit LUCIO SILLA à l’âge de seize ans laisse rêveur, car il s’agit d’un long opéra où le compositeur a multiplié pour les chanteurs les difficultés, comme aurait pu le faire un vieux professionnel, chargé à l’occasion d’un concours, de pondre en musique l’équivalent de la dictée de Mérimée.
Le premier éloge à décerner dans la représentation mise en scène à Nanterre par Patrick Chéreau, va donc aux chanteurs… et surtout aux chanteuses, car certains rôles masculins ayant été écrits pour des castrats, ce sont des femmes qui, dans cette réalisation, les assument. Il paraît que j’ai assisté à la « Générale » de la distribution bis. Que devait alors être la distribution numéro un, tant celle-ci m’a semblé remarquable, et par la qualité des voix, et, fait rare à l’opéra, par la capacité à JOUER : ils prouvent que, pris en main par un metteur en scène inventif, les chanteurs savent JOUER. Il est vrai que Chéreau ne les a pas pris à rebrousse-poil. Ils se meuvent en déplacements vifs, impulsés par les sentiments qu’ils ont à exprimer, les prolongeant par une gestuelle souvent à la limite de l’excès, comme on la pratiquait naguère au mélo… Mais ce drame musical ne fait-il pas songer à ce genre, même si -jeunesse de l’auteur ?- le tyran par qui tout le mal arrive, abandonnant de façon inattendue mais opportune, le POUVOIR, à la dernière scène, évitant au proscrit le châtiment suprême?
En vérité, cette histoire (chantée en italien) du dictateur romain Sylla et de son adversaire Cinna (qui avait inspiré Corneille), mêlée à des intrigues amoureuses et transportée du premier siècle avant Jésus-Christ au dix-huitième siècle austère, est assez peu lisible à la représentation, mais pour une fois, ça ne m’a pas gêné. J’ai assisté à un beau spectacle de trois heures.
Deuxième éloge à décerner : j’ai rarement vu un chef d’orchestre comme Sylvain Cambreling. Le regarder diriger l’orchestre de l’Opéra National de Belgique qui le suit au quart de tour, avec sensibilité, est un plaisir, même si l’éclairage de son pupitre fait  un peu trop tâche de lumière, en avant des pénombres qui dominent sur la scène. Sous sa baguette, nul, jamais, ne court après le point d’orgue. Et les chanteurs ne le regardent pas : c’est LUI qui les suit, avec son ensemble. Il atteint à la perfection. « Trop de perfection », disait un grincheux à la sortie. Peut-être ce spectacle dans sa globalité souffre-t-il en effet de manquer d’imperfections.
Derrière tout cela, il y a l’œil de Chéreau qui n’a pas beaucoup évolué depuis L’HÉRITIER DU VILLAGE, mais qui n’a pas vieilli. Il a toujours cet art unique à composer des tableaux qui se modifient constamment et toujours avec harmonie. Ici, le décor est partie prenante vivante de l’entreprise. Il est de Richard Peduzzi. D’abord, c’est un grand mur sombre, pas très beau, un des ces grands pans qu’on longe parfois dans les ruelles italiennes, très hauts, et qu’aucune fenêtre ne perce. Et puis voilà que le mur se laisse trouer par un obscur passage. Les personnages s’engouffrent dans du noir. Et voici que des fragments de mur se détachent de la masse compacte, et s’avancent vers nous, créant sur la scène naguère volume unique, des zones d’espaces qui correspondent à des lieux de l’action. Quelle simplicité et quelle efficacité. Et soudain, voici que l’éclairage, venu du haut, et qui créait des ombres mouvantes au gré des déplacements de bouts de mur, change brusquement, arbitrairement. Hors de toute logique ? Que non, cela me hérisserait. Je crois que je ne me trompe pas en disant que ces éclairages, dus à Daniel Delannoy et Jean-Luc Chanonat, (qu’Alain Poisson aille se rhabiller avec sa vulgarité clinquante), suivent la dramatique de l’ACTION, j’ai envie de dire : des SENTIMENTS. On a beaucoup dit que les spectacles de Chéreau se passaient dans le noir. C’est vrai qu’il ne privilégie pas les visages. Mais faut-il des points plus brillants que d’autres sur une scène où l’UNITÉ de lumière n’est contrariée que par des obstacles SOLIDES ? Je n’en suis pas sûr. Pour mettre en gros plan ses acteurs chanteurs, Chéreau a trouvé d’autres moyens, entre autres une passerelle, qui enjambe l’orchestre. C’est là qu’il leur fait pousser leurs vocalises les plus racoleuses. Ils sont sûrement très contents, même si, pour le public, c’est à l’état de silhouette plutôt que de visages à traits précis qu’ils resteront… Silhouettes au demeurant que ne différencient aucun costumes. Jacques Schmidt a fait dans le noir austère. Et là encore, il y a un miracle de perfection car tout le monde est vêtu pareil, un style mâle, un style femelle, et on n’a pas pourtant l’impression d’uniformes, sauf quand il le faut pour signifier les soldats.
C’est une coproduction avec la SCALA de Milan et l’Opéra National de Belgique. Le coproducteurs n’ont pas lieu de se plaindre !

01.11.84 - J’VEUX DU BONHEUR qui se joue à L’ESCALIER D’OR, est une pièce de Michel Viala, auteur helvétique, mise en scène par un petit bonhomme que « nouvelle cuisine » n’a pas investi, Pierre Olivier Scotto.
Cela se passe dans un de ces clubs de rencontres, où des hommes  et des femmes esseulés se rendent pour essayer de trouver l’âme sœur. L’écrivain suisse a curieusement situé son établissement à Bourges, en 1947, je n’ai pas bien compris pourquoi. Ces clubs sont-ils, dans son esprit,  une spécialité de la province française ? Voulait-il signifier que, trois ans après la fin de la guerre, être juive vous y faisait montrer du doigt ? Sa « France profonde » ne m’a pas paru être évoquée très amicalement. Il est vrai que le microcosme de société fréquentant ce genre de lieu ne pouvait refléter que des personnages un peu bizarres, excessivement timides ou obsédés, ou marginaux, traumatisés par quelque chose.
Au jour choisi, deux des membres du club fêtent leurs fiançailles. Ce qui aurait pu être un joyeux événement tournera au vinaigre. Chacun se retrouvera dans sa solitude après un simulacre de bombance et de multiples tentatives avortées de communications. On pense à ce qu’un Pradinas aurait, avec sa rigueur, fait d’un tel sujet. Ici, on ne quitte le ton boulevard qu’à la toute fin, quand les choses se déglinguent. Un petit souffle de drame passe alors sur la scène. Mais l’ensemble est flou, monté mollement, chaque actrice ou acteur fait son numéro.
Pierre Olivier Scotto a a été pensionnaire à la Comédie-Française. Ce travail-là est du niveau des ménages. C’est dommage. Car l’œuvre est certainement concernante pour un certain public. Hélas, rares sont devenus les réalisateurs qui, refusant le style mode « mesguicho théophilidien », savent encore traiter du quotidien en se distinguant du premier degré. J’ai cité Pradinas. Stéphanie Loïk vient aussi à l’esprit. Pierre Olivier Scotto n’est qu’une mouche tâcheronne.

06.11.84 - Vu le show d’Eddy Mitchell. Beaucoup de bruit. Dans la salle du Palais des Sports, l’ambiance était chaude. L’artiste paye incontestablement de sa personne et mouille sa chemise, qu’il offre à un spectateur en fin d’exhibition. Son metteur en scène, Jérôme Savary, a déployé toutes les ficelles de la putasserie pour faire valoir la vedette. Pourtant, sa « mise en scène » n’est pas très inventive pour qui a vu d’autres de ses spectacles. L’orchestre qui accompagne le rocker est remarquable.

09.11.84 - Depuis ALBERT, Michel Boujenah avait connu un échec, ANATOLE, parce qu’il avait voulu « oublier » que, pour son public, il était un Juif Tunisien émigré, et que c’était ça, rien d’autre, qui faisait son succès. Pour avoir voulu être aimé en tant qu’artiste déraciné, le jeune homme a bu une coupe amère. Pris en main par des impresarii judicieux, les Marouani, il est revenu à sa spécialité… et au succès, avec LES MAGNIFIQUES, qu’a mis en scène son frère, le cinéaste Paul Boujenah.

14.11.84 - Quand je dis que le THÉATRE, c’est d’abord un acteur en danger sur une scène face à des spectateurs eux aussi en chair et en os, cela ne veut pas dire, naturellement, n’importe quel acteur. À Saint-Brieuc, sous le chapiteau du THÉATRE DU RADEAU, un certain Jacques Coudert montre, je cite, « un spectacle sculptural dont le mime, la danse et les arts martiaux sont autant de codes pour une syntaxe physique ». Cette « PASSION » recréée ne manque pas d’ambitions, je dirai plutôt de vanité. L’exercice gymnique est assumé, quoique sans beaucoup de renouvellements. C’est un travail qui ne justifie pas l’exécution en public. À noter toutefois, la pointe d’humour en la personne d’un garde qui porte une hallebarde toute la soirée avec l’air de dire, parlant de l’exhibitionniste, « regardez-moi ce fada ! »

15.11.84 - Et voici, dans la grande salle mal chauffée du CAC de Saint-Brieuc, le THÉATRE DU RADEAU lui-même, dans un grand machin sans paroles intelligibles et sans modestie, appelé L’EDEN ET LES CENDRES, qui se veut « représentations symboliques de notre misérable condition humaine ».
La bande-son est très belle. C’est elle qui conduit l’action, ou plutôt les actions qui se répètent, différentes et semblables, images de bonheur rétro sans cesse contrariées, comme s’il y avait des bombardements, ou des radiations « surgissantes ». La lumière, très sophistiquée, se fait dès lors très sombre tandis que des bruits, craquements, ou gouttes d’eau insolites, rendent inquiétant le silence, en attendant que des musiques, de plus en plus brillantes et nettes, viennent annoncer le retour d’une tentative de vie.
En regardant ces tableaux trop lents (Oh ! Bob Wilson !) mais beaux, j’ai pensé à STALKER, le merveilleux film de Tarkovski, et aussi, pour le thème , au PEPE de Polivka. C’est malheureusement interminable (deux heures trente) et le fait que les protagonistes ne soient que quatre finit par faire peu à la longue, seulement parce qu’à force de rêver autour de ce qui nous est montré, nous finissons par chercher la petite bête.
Le THÉATRE DU RADEAU avait montré, il y a deux ans, un DOM JUAN bizarre mais intéressant. Est-ce le goulag qu’il a voulu suggérer dans ce second spectacle ? On pourrait le penser, car les phrases inintelligibles entendues ont en majorité des consonances russes. On a encore envie de parler d’une chose très intéressante. Ah ! Que le RADEAU n’est-il natif de Cracovie ! Venant seulement du MANS, quelles chances a-t-il ? 

14.11.84 - La veille au soir, au joli Théâtre Municipal de Saint-Brieuc, j’ai enfin vu le QUAND J’AVAIS CINQ ANS JE M’AI TUÉ, du Théâtre Galion.
C’est, d’après une nouvelle anglo-saxonne d’Howard Buten, l’histoire d’un garçon de huit ans, qui est enfermé dans une clinique psychiatrique pour avoir tué la petite fille qu’il aime. Il ne se rend pas compte, bien sûr, qu’elle est morte, il la réclame, il ne comprend pas qu’elle ne vienne pas le voir, quand le docteur lui parle, il s’enferme dans le mutisme. C’est tendre, drôle, le thème n’est pas traité tragiquement. L’œuvre procède par touches légères, à l’Américaine. C’est tout à fait bien assumé par une troupe de bonne humeur.

15.11.84 - Dans un mauvais coin du CAC, histoire sans doute de faire toucher du doigt aux invités les possibilités multiples de l’édifice, le THÉATRE MANARF a présenté une jolie exhibition pour un homme et une femme appelées INTIMES INTIMES. L’intérêt réside dans les tout petits objets manipulés.

18.11.84 - Les rapports entre l’Égypte ancienne et le cosmos ont, de tous temps, fasciné les observateurs de cette civilisation. Les DARU ont imaginé avec « DISPARUS  DANS LA LUMIÈRE TEMPS », un spectacle interstellaire qui se confond avec une descente du Nil en felouque. Ce sont des marionnettes « modernes ». Ils ont donc mis une technique contemporaine -y compris la vidéo- au service de leur entreprise, qui n’est pourtant jamais si belle que quand des petites figurines de profil (Égypte oblige) y sont très artisanalement déplacées manuellement, se découpant sur un vide étrange. Il faut souligner le rôle de Philippe Augrand : musique et espace sonore emplissent les oreilles, donnant aux spectateurs une plénitude d’impression, que les seuls éléments visuels ne leur auraient peut-être bien pas procurés.

24.11.84 - PHOENIX - PARK correspond à la période où James Joyce cherchait à appréhender la réalité de l’au-delà de la conscience, utilisant des formes de langages en métamorphose permanente, aspirant « à recréer le monde en le délivrant », disait Roland Purnal, « de ce poids qu’est la vieille notion du temps. Au Théâtre du Quai de la Gare, hangar glacé qui ne doit pas être très rassurant le soir, deux  filles pas belles éprouvent cette littérature avec par instants de beaux éclats, mais dans l’ensemble un phrasé irritant et un rythme sans concessions. L’absence absolue de programme m’empêche de citer un seul nom. (Renseignements pris, c’est monté et joué par Anne Zénour, avec H. Lassalle).
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 05:19
26.11.84 - Albert Delpy a monté, et joue, une étrange pièce d’Arrabal appelée BRÉVIAIRE D’AMOUR D’UN HALTÉROPHILE, où l’auteur, de toute évidence, derrière l’anecdote, manie le symbole à pleins tubes, avec une connotation chrétienne obsédante.
Un homme, à trois reprises, tentera le record du monde de l’arraché des poids, deux cents kilos, mais la performance sportive n’est que l’aboutissement d’une démarche spirituelle. La réussite de l’entreprise va de pair avec l’obtention d’un sentiment parfait envers une certaine Phillis, sa gente Dame, sa dulcinée en somme mais aussi beaucoup plus que ça.
Complot ourdi par des ennemis ou par la Dame elle-même, voici qu’après la première tentative échouée dans une ambiance de cirque, lui arrive un soigneur inconnu, un castrat, qui a sans doute tué son masseur habituel, et qui va le conduire au terme d’un jeu verbal et sexuel trouble, jusqu’à la victoire et, à l’instant du triomphe, à la mort.
Anna Leila Baldaccini incarne l’inquiétante androgyne auprès d’un Delpy exhibant sans pudeur ses chairs flasques et immondes, et sachant remarquablement opposer la facette du mystique inspiré, se préparant religieusement à se dépasser dans l’effort physique, et celle du gros porc matériel qu’il est corporellement.


28.11.84 - Revu L’HISTOIRE DE COCHONETTE QUI VOULAIT MAIGRIR du G.M.C.  pour petits et grands. Maintenant, c’est pour pouvoir ÉPOUSER COCHONETTE, joliment incarnée par le corps de Sylvie Kühn. La rajout m’a paru ramer un peu, mais c’était la toute première. Et Catherine était ravie.

UN VOYAGE À BRAZZAVILLE

Du 28.11 au 02.12 - Le voyage a Brazzaville a été arrangé par FARTOV ET BELCHER. Guy Lenoir et Coconier ont fait une production avec le ROCADO ZULU THÉATRE (« Roca » veut dire « Pierre » et Zulu « Ciel ») que dirige un auteur congolais, Sony Labou Tansi, édité aux éditions du Seuil pour des romans, « l’Anté-Peuple », « La vie et demi », « l’Etat honteux ». Guy Lenoir et une comédienne blanche, Elze Oppenheim, joueront ce soir mêlés à cinq artistes congolais une pièce de cet auteur, « La peau cassée ». Je la lis pendant le parcours avion entre Bangui et Brazzaville, et une question me vient aux lèvres en essayant de pénétrer dans le style très écrit, à prétentions littéraires certaines, avec images « à l’Africaine », de cet ouvrage dont le contenu, d’entrée de jeu, me paraît refléter un type de rapports Noirs - Blancs déjà situé à un niveau social élevé : à quel public cela s’adresse-t-il ?...
La « délégation » dont  je fais partie, a été sélectionnée par Richard Coconier qui s’est bien débrouillé, « à la Bordelaise », pour que cette aventure commune de collaboration franco - congolaise, ne passe pas aux oubliettes. En vedette, il y a Catherine Humblot, du MONDE, et J. - J. Samary de LIBÉRATION. Il y a les deux officiels spécialistes de la francophonie, Monique Blin et Gabriel Garran.
Chargé d’une mission à travers monde pour renifler ce que la France doit y exporter culturellement (une sacrée planque vachement chouette, il passe son temps à se balader), Claude Olivier Stern, explique d’entrée de jeu qu’il a quitté Bobigny de son propre chef : on ne l’a pas viré. Dont acte ! Du Vignal est journaliste à ART PRESS. Je suis là en ma qualité d’agent artistique. « On » attend évidemment que je prenne en main l’importation en France du spectacle que je vais voir. France - Culture est là aussi. Le voyage se passe sans histoire. Fatigant, de nuit, avec escales à Rome où l’avion se bourre de monde, et à Bangui, où il se vide à moitié, Bangui où il fait grand jour à six heures du matin et où les avions de l’armée française sont exposés ostentatoirement, tandis que nos paras, dont le teint pâle prouve qu’ils ne sont pas d’ici, glandent au pied des passerelles.
À Brazzaville, l’accueil, très officiel, nous dispense de toutes formalités. Nous voici donc, sales, pas rasés, faisant des mondanités chez Monsieur Renou, le Conseiller Culturel, qui nous annonce qu’il a plu, que la piste est détrempée, et qu’il serait sage qu’on parte dès dix heures trente en direction de Mindouli, où le groupe franco - congolais joue à vingt heures en décentralisation profonde. Dans la « case de repos », où l’Ambassade loge ses hôtes de passage (heureusement pas nous), je prends ma douche, c’est-à-dire que je reçois sur le corps une goutte d’eau à jet continu.
Et nous voilà partis, dans deux Peugeot et deux Suzuki, hautes sur quatre roues motrices. Ces vaillants véhicules sont à l’épreuve des redoutables ornières sur la partie de la Nationale Un qui est goudronnée, et des aspérités de la piste sablo -  argileuse ensuite. Notre expédition fait la joie des femmes et des enfants que nous croisons, très belles et très beaux, qui nous font des « bonjours » démonstratifs sans aucun but lucratif. Nous éprouvons cette gentillesse désintéressée à chaque arrêt. Jamais au milieu de ce peuple, je n’éprouverai une sensation de danger. Tous noirs, d’un beau noir très propre, ils sont tous convenablement mis, les femmes en robes traditionnelles avec le bébé en bandoulière, les hommes et les enfants, corrects dans le style léger. Ce n’est certes pas la richesse, mais nulle pauvreté ne me met une arête dans le gosier, où qu’on passe. La faim qui tue en Afrique, ce n’est pas dans ce pays-là. Faut-il en créditer le régime ? En façade, la République Populaire du Congo est une démocratie populaire, et d’ailleurs, le seul avion sur l’aéroport en dehors du nôtre était de l’Aeroflot. Partout on peut lire des slogans exaltant les tâches laborieuses du peuple, et le rôle éminent du camarade Président Doms Sassou Nguesso et de son Premier Ministre Ange Édouard Poungui. Ces pancartes, que j’ai déchiffrées dans tant de pays en slave ou en germain, voire en albanais, cela m’amuse de les lire dans mon idiome. Il est vrai qu’ici, plus que jamais, je constaterai la profonde véracité de l’axiome que j’aime à répéter, à savoir qu’un Français doit toujours se rappeler qu’hors de l’Hexagone, sa langue est une langue étrangère, véhicule grammatical et en vocabulaire de pensées, de mentalités étrangères. Ce n’est pas parce que des gens parlent avec nos mots qu’ils nous ressemblent en fonctionnement mental.
Cela dit, sur notre piste, ce qui frappe dans la campagne environnante, c’est la totale absence de bétail. La mouche tsé-tsé l’interdit, ou plutôt, les gens le croient car les chercheurs auraient trouvé une parade contre cet insecte en parsemant les champs de panneaux bleus et noirs : l’opposition de ces deux couleurs ferait fuir les vilaines petites bêtes ; mais apparemment les gens ne le savent pas, ou n’y croient pas. La viande est importée de France ou d’Argentine. Paraît que les légumes frais aussi. La planification socialiste de l’agriculture aurait eu ici le même effet que partout dans le monde communiste. Ici aussi les « paysans » sont allergiques au collectivisme. Ils ne cultivent donc leurs lopins que pour leurs besoins et ceux de leurs voisins ! « L’autosuffisance alimentaire pour l’an 2000 », proclame un ambitieux slogan, mais les mauvaises langues blanches affirment qu’avant, le pays trouvait très bien sur son sol de quoi se nourrir ! Allez savoir…
Cependant, à force de cahoter de nids de poules en ponts branlants, de flaques de boue en gués, nos voitures finissent par arriver avant la nuit à Mindouli, à cent quatre-vingts kilomètres de Brazzaville. On nous reçoit très protocolairement et on nous loge au seul hôtel de la ville, le Buffet de la Gare, qui a huit chambres, que nous occupons. À dire le vrai, le mot « chambres » est un peu abusif. Ce sont des cases, éclairées par des lampes à pétrole, certaines sans fenêtres, meublées exclusivement d’un lit avec moustiquaire et d’une table sur laquelle une bouteille d’eau minérale nous indique qu’il ne faut pas boire l’eau du robinet. Il n’y en a qu’un, dans une salle commune où il y a aussi le WC (propre !) et la douche. En me rasant demain matin, je constaterai l‘absence de  miroir. Mais qu’importe, mes hôtes sont gentils, serviables. D’où vient qu’ils m’appellent « chef ! »… Un souvenir ? En route, nous avions mangé, fort bien, à Kinkala, dans un restaurant appelé « le Sergent Normal », parce que, dans l’armée française, il a été un « vrai » sergent. J’ai goûté à l’antilope, pour la première fois de ma vie. C’est délicieux. Ce soir, après un apéritif d’honneur et le spectacle, nous aurons droit à un méchoui de cabri pas dégueulasse non plus.
Et « LA PEAU CASSÉE » ?, me direz-vous.. Eh bien, difficile de juger l’œuvre ce soir selon des critères artistiques, mais ce qui se passe ne me surprend pas et me semble une leçon exemplaire  à ceux qui, Noirs ou Blancs, pensent qu’on peut s’adresser au peuple du haut d’une leçon universitaire acquise. Sony Labou Tansy aurait dû prévoir que son discours emberlificoté passerait carrément par-dessus la tête d’un public sans aucune culture théâtrale « à l’Occidentale », que ce public ne connaîtrait pas les règles de la bienséance qui veut que les acteurs causent et que les spectateurs les écoutent poliment, quitte à s’ennuyer. Il aurait dû savoir que ce public en est à la commedia dell’arte de base (ou son équivalent qui est peut-être à inventer, mais pas par des Noirs blanchis comme lui), et se douter qu’il viendrait à la représentation de sa pièce comme à la fête. Il aurait dû réfléchir qu’on n’apprivoise pas un public inculte avec des phrases verbeuses et des longs temps d’action psychologique pas drôles. Un tel public, il faut le capter en le faisant rire, ou en faisant référence à ses mythes, à ses rites. LA PEAU CASSÉE a tourné au « POT CASSÉ », selon le lapsus d’un notable prononçant un petit discours avant la représentation, au pot qu’on nous avait offert (bière locale et Fanta orange !).
Mais que je vous raconte : sur un raidillon glissant, dans la nuit noire, nos quatre roues motrices nous hissent jusqu’à la salle. Aucun éclairage « urbain ». Un projecteur tourné vers la nuit aveugle la foule, qui s’avance vers ce qu’elle croit être le lieu des réjouissances. À la porte, l’ambiance est celle des beaux jours du festival de Nancy, quand Monique Lang vendait mille billets pour une contenance de salle de cinq cents places. L’ennui, c’est qu’ici, une fois le spectacle commencé, les éconduits par nécessité ne sont pas partis sagement. Ils sont restés toute la soirée agglutinés à la porte fermée, vociférant, cherchant d’autres issues et notamment à pénétrer par les fenêtres que les organisateurs avaient maintenues ouvertes en raison de la chaleur ambiante, lourde à cause des nuages chargés de pluies, qui menaçaient. Bien sûr, on fraye un passage à notre bande de privilégiés, et nous voici au cœur de l’étuve assis sur des bancs. Catherine Humblot et Samary ont droit à un pupitre d’écoliers, comme s’ils voulaient prendre des notes. Garran n’arrive pas à se caser bien. Il ne s’est pas assez pressé pour être au premier rang. Les spectateurs ont été disposés de trois côtés d’une aire de jeu assez vaste, sur laquelle brûlent des lampes à pétrole allumées. Précaution sans doute, pour le cas où le générateur tomberait en panne et priverait de courant les quelques projecteurs qui annoncent l’éclairage. Devant moi, car je suis sur le côté, un groupe de jeunes scolaires est assis par terre, et présente à la lumière une rangée de plantes de pieds et de doigts écartés d’un saisissant effet. Je rendrai compte du spectacle quand je l’aurai vu après-demain devant un public civilisé. Il est sûr que ce public-là, celui qui est entré dans le cénacle, qui a été dérangé par le brouhaha extérieur, mais étant loin d’être tranquille lui-même, n’a pas été gagné ce soir au théâtre ! Il ne demandait qu’à participer, qu’à faire la fête, et ce n’est pas ce que leur proposaient les artistes qui comptaient, au contraire, pour s’exprimer, sur une atmosphère lourdement installée auprès de spectateurs attentifs. Outre cette erreur sur la « forme », je ne vois pas en quoi le contenu de l’œuvre aurait pu en quoi que ce soit intéresser ces villageois d’une cité du bout du monde qui auraient peut-être pu apprécier sur un thème les concernant, une forme éventuellement dramatique. Quoi qu’il en soit, bruit dehors, agitation dedans, les comédiens ont exécuté le contrat avec courage et désolation, ayant sûrement intimement le sentiment qu’ils proposaient des perles à des porcs mal dégrossis. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à l’HISTOIRE DU COCHON QUI VOULAIT MAIGRIR POUR ÉPOUSER COCHONETTE que j’avais vu l’après-midi de mon départ à Mogador, et qui aurait tellement su conquérir le public bon enfant. Mais je crois que Poisson aurait estimé la représentation impossible en raison de l’impossibilité de brancher les poursuites automatiques. On ne peut pas dire qu’à la fin les applaudissement aient été très nourris, mais tout le monde a fait comme si ça avait été un triomphe… Enfin, je veux dire les notables du coin et les copains de la troupe. La délégation ne montrait pas beaucoup d’enthousiasme et les membres de l’Ambassade qui nous avaient amenés tiraient la gueule. Ils s’en tiraient en vantant l’excellence de l’organisation congolaise. Il faut dire que, compte tenu des moyens du bord, il n’y avait rien à critiquer, et il faut dire aussi que l’affluence au spectacle était due au fait que les responsables locaux avaient su créer l’ÉVÉNEMENT. Il est vrai que l’encadrement du Parti, qui ne semble pas être une fiction, a dû les aider. J’y reviendrai.
Pour l’instant, nos hôtes ont arrangé pour nous un méchoui de cabri  -une merveille- assorti comme boisson de vin de palme, qui est une chose délicieuse à petite dose. Elza Oppenheim, la comédienne blanche venue avec Guy Lenoir, n’y a pas goûté car, ayant craqué nerveusement à la fin du spectacle, elle s’était enfilé au goulot une bouteille de Ballantine. Il a fallu l’évacuer. Avant, elle avait eu le temps de me rappeler que je la connaissais. Elle jouait dans LES MILLE ET UNE NUITS de Loulou ) (Luce Menasté)… Pendant ce souper, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille blanche venue là comme « Volontaire du Progrès ». Il paraît que ces animateurs culturels, car c’est ça leur boulot, dépendent du Ministère Français du Plan. Ils doivent se mêler aux indigènes, vivre leur vie, participer à leurs travaux et à  leurs jeux, et bien sûr, les canaliser. Vers quoi ? J’ai demandé si c’était religieux ? NON !, m’a-t-on répondu. Ces « volontaires »-là ont vingt ans d’existence. C’est une association. Il y aurait à la tête des Américains dans le coup, et un bavard de l’Ambassade de France avait l’air de dire que la C.I.A. pourrait y être pour quelque chose. J’ai pensé que Colette aurait aimé faire comme cette personne brûlante d’enthousiasme et de dynamisme, qui, à mon avis, avait plus à apprendre de ses élèves que le contraire. J’ai noté dans ma tête, pour Raphaël, qu’on pourrait faire son service militaire dans la coopération comme « Volontaire du Progrès ». Il y a d’ailleurs ici beaucoup de gens qui s’intéressent à la Francophonie de ce peuple. Une fois de plus, je me fais réflexion que partout où l’homme blanc a colonisé, il a mis les indigènes à l’étranger chez eux. Ici, toutefois, l’aliénation n’est pas si profonde, je le sens, et ces volontaires ne sont peut-être pas ceux qu’il faudrait. Qu’on leur apprenne la grammaire à ces Congolais, et le vocabulaire, puisque le français est la langue « officielle », ciment véhiculaire entre des peuplades aux dialectes trop divers. Mais je crois qu’on les retarde en envoyant les intellectuels littéraires dans nos universités. La science est universelle. Ils ont besoin d’électrifier leurs villes et leurs campagnes, d’irriguer, de construire des routes. Je ne crois pas qu’il soit valable de leur inculquer NOS valeurs patrimoniales. C’est d’entre eux que doit surgir demain un Molière autodidacte qui n’aura pas, tel Sony Labou Tansy, acquis à Paris un style « africain » séduisant pour un éditeur français, qui n’aura pas plaqué sa sous-jacence africaine, reléguée au fond du cône de Bergson, sur un discours littéraire puisé aux sources d’une culture étrangère. La langue est un véhicule et la richesse du français pourrait devenir qu’il soit un véhicule pour des courants de pensées à racines différentes.
Mais trêve de bavardages, croyez-vous que la soirée soit finie ? Pas du tout. Un  groupe africain authentique, vient nous jouer un exorcisme pour chasser la malaria du corps d’un malade. C’est fascinant. Le sorcier, personnage principal, exécute tout un rituel tandis qu’autour de lui la danse est effrénée. Notons au passage que la Volontaire du Progrès mêlée à ce groupe noir sans folklore, y détonnait un peu, mais elle se trémoussait avec conviction, comme aurait fait Colette, vous dis-je. À la fin, saisissant un coq vivant, le sorcier lui tranchait le cou d’un coup de dents et aspergeait le sol avec le sang. Enfoncés les Belges de COUTEAU-OISEAU !
Après une journée de travail à Paris, une nuit d’avion avec trois ou quatre heures de demi-sommeil, la journée que je viens de vivre avec la piste en tape-cul, je suis content qu’on aille se coucher vers une heure du matin. Mais il faut encore atteindre l’hôtel, en bas du raidillon dont j’ai parlé plus haut. Entre-temps l’orage a éclaté, la piste est devenue une authentique patinoire. Cela nous vaut quelques émotions. Enfin me voici dans ma carrée. J’ai viré la lampe à pétrole qui puait et fait l’acquisition chez le « Mauritanien » (c’est l’équivalent du Djerbien en Tunisie), d’une torche électrique. J’ai donc le confort moderne. Et je m’endors sous ma moustiquaire, décidé à dormir le plus longtemps possible. Le départ n’est prévu que pour huit heures trente. Hélas, d’abord, la pluie qui tombe drue fait un raffut de tous les diables, et elle m’inquiète. Voyez un peu qu’on reste bloqués ici ? Et ensuite, ici, on est à l’heure solaire. Le jour se lève à cinq heures quarante-cinq. C’est l’hémisphère Sud tout près de l’Équateur. Et dès qu’il fait jour, toute la ville entre en vie, et ce n’est pas une vie silencieuse.
Ainsi dès sept heures du matin, suis-je en train de prendre le café en compagnie d’un étrange voyageur de commerce blanc, baroudeur du monde qu’on croirait surgi d’un film, que le train de nuit a jeté à la gare, car le train existe, il va jusqu’à Pointe Noire et il est la seule voie d’importation puisque le fleuve n’est pas navigable. Il attend que nous nous soyons tirés pour prendre une chambre, puisque nous les occupons toutes. Lui aussi est frappé par la gentillesse des Congolais qui ne sont jamais agressifs avec les Blancs, « qui ne nous en veulent pas » de les avoir colonisés. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que Brazzaville a conservé le nom que lui avait donné le conquérant. Et quant à De Gaulle, mes enfants, quel grand homme, mon Dieu, quel grand homme.
Vendredi. Le retour sur la piste est épique et sûrement très dangereux. La piste est verglacée ou embourbée alternativement. Verglacée, vous voyez ce que je veux dire, nous roulons sur une couche d’argile lisse et mouillée. Les descentes sont très amusantes. Cela dit, tout se passe bien. Nous faisons une halte à Kinkala où nous sommes reçus, en langue de bois, par la municipalité. Puis, après la bière rituelle, pour les toasts, on nous emmène visiter le musée historique et ethnologique. Je me crois revenu en Albanie, c’est exactement le même topo : lutte héroïque contre le colonisateur. Savergnan de Brazza tire son épingle d’honneur du jeu. Il a l’air d’être le vrai fondateur du pays. Avant, nous dit-on très vaguement, il y avait là un grand royaume « nègre » (je cite). Le troisième Secrétaire de l’Ambassade de France, jeune homme dont c’est le premier poste et qui est très bien élevé, souffre un peu de la façon d’écrire l’Histoire après Brazza. Cette Histoire est illustrée par un peintre local en une série de toiles réalistes historiques de la plus stricte orthodoxie. Je découvrirai plus tard à l’École de Peinture qu’on nous fera visiter à Brazzaville, que le réalisme historique n’est pas majoritaire, heureusement, dans la peinture congolaise.
Nous rentrons dans la civilisation avec un déjeuner mondain mais plaisant chez Monsieur Renou, le Conseiller Culturel. Puis on nous conduit à l’Hôtel Méridien, où je bénéficie d’une chambre luxueuse, avec télévision et tout et tout. Je mets du linge à tremper dans le lavabo. Une heure après je veux le rincer. Plus d’eau ! Et plus d’électricité non plus. Il n’y a que l’éclairage de secours dans les couloirs. Nous nous y retrouvons tous pour nous saper en prévision de la réception à la « Case De Gaulle », résidence de l’Ambassadeur de France, bâtisse coloniale face à Kinshasa sur les bords du Congo. Le drapeau français flotte haut et fier sur la berge. En face, le Zaïre peut constater que la présence française reste vivace au Congo. Dans le jardin de ladite « case », on nous sert des Zakouskis d’Ambassade (des « canapés », aurait dit Madame Deshusses), quelques boissons, et on nous présente un spectacle varié ou quelques artistes montrent ce qu’ils savent faire. Parmi eux, un certain Zao, avec un tube africain appelé « Corbillard », chante avec drôlerie qu’il a été militaire français, et qu’il n’aime pas la guerre. Ce qui fait le prix de sa chanson, c’est un style assez personnel, à mi-chemin d’un comique troupier qui ne serait pas bienveillant pour l’armée, mais resterait naïf faussement quoique bon enfant. Nous finissons la soirée chez une dame française qui a invité autour d’un lot de poulets rôtis une bande d’artistes du pays et l’Ambassadeur américain. Comme sa maison jouxte le Méridien, je rentre me coucher vers vingt-trois heures et je dors huit heures.
La matinée du samedi commence à huit heures par une réception chez le Ministre de la Culture qui se bat, dit-il, pour une culture « désaliénée ». Je m’attends à ce qu’un de nos journalistes demande une définition en profondeur de cette appellation, mais ça ne vient pas. Peu à peu se dessinent les contours de cette démocratie « Marxiste Léniniste », qui a toutes les marques extérieures du genre. Notamment, on ne désigne jamais quelqu’un sans le parer de tous ses titres, même si c’est à vingt secondes d’intervalle. Mais le discours politique, s’il engendre un effort d’alphabétisation, et s’il a pour effet que ce peuple est nourri, propre et vêtu, s’il se manifeste aussi par cette sorte de gentillesse d’accueil, ce sens de l’hospitalité généreuse qui est le propre des Pays de l’Est, mon impression est, qu’avec nous Français en tous cas, cette attitude n’est pas que de commande. Il semble qu’il y ait une réelle convivialité dans les rapports. Nos Français qui nous pilotent avec efficacité ne manquent pas de ricaner un peu. Ils écoutent le discours, les bougres, mais ils savent bien qu’ils sont les privilégiés de la place. Et apparemment, pour une fois, notre personnel diplomatique ne semble pas con. Renou tient un langage de bonne compréhension, et il a le style qu’il faut pour répondre à la langue de bois par des remerciements bien sentis.
En fait, d’abord, ici, la monnaie est le Franc CFA, commun à plusieurs pays. Ce n’est donc pas une monnaie inconvertible, même si son exportation du pays est en principe interdite. Et puis allez donc ériger un rideau de fer dans la brousse ou dans la forêt. La frontière est une passoire avec le Zaïre ! Autre chose, les artistes qui sont dans la ligne font partie d’une coopérative à laquelle ils versent la moitié de leurs gains. Ceux qui ne sont pas dans la ligne ne sont pas interdits pour autant. Ils peuvent exposer et vendre leurs œuvres. Il y a censure au cinéma, au théâtre et en édition. Mais vue la productivité dans ces domaines, ça ne va pas chercher loin. Il y a un million cinq cent mille Congolais. Brazzaville a quatre cent mille habitants. On ne dirait pas une ville. Ce sont des jardins avec des huttes ou des villas dessus, selon les quartiers. Mais la sensation urbaine est absente. Beaucoup de rues sont en terre battue. Ce pays est vaste et peu peuplé. C’est, l’édification de l’homme communiste en moins, le phénomène albanais : tout le monde se connaît ou connaît quelqu’un qui connaît un Ministre. Pas de goulag, dans ce contexte. Tu n’es pas dans la ligne, eh bien, tu n’y es pas. À la télévision, où on nous a interviewés, en table ronde, pendant une demi-heure en direct, nous avons vu aller et venir en toute liberté une journaliste qui avait été tabassée six mois auparavant, parce que la revue ACTUEL avait jugé bon de citer sa source dans un article critique sur le pays. « Bon », disent nos Français, « c’est regrettable qu’on l’ait battue, surtout qu’elle était enceinte, mais vous voyez, ça n’a pas eu de suites ! » Je me demande, à part moi, si on ne nous a pas raconté cette histoire pour inciter nos journalistes à la prudence une fois rentrés. Je ne jurerai pas pour Samary, qui a bien entendu parlé de déontologie, et qui a un côté myope très séminariste (c’est lui le mieux sapé de la délégation, petit costume sombre strict). Au demeurant, il est très bien élevé et agréable de rapports. Mais je lirai son article. Catherine Humblot, par contre, a une nature généreuse. Elle adore les contacts et le nombre d’artistes qu’elle a interviewés en tête à tête est énorme. Partout, à tous moments, on la voyait pratiquant une sorte de flirt intellectuel, prenant des notes sur un cahier. Quel sérieux. Elle est spécialiste des cultures africaines au MONDE. Elle aime certainement son métier. Quant aux types de France-Culture, disons qu’ils profitaient de tous ceux qui causaient pour enregistrer. Ils ont de quoi remplir plusieurs tranches de deux heures. Mais je n’ai pas sympathisé avec eux.
Toujours est-il que sur place, tout le monde a joué le jeu et a biaisé pour ne pas tomber à bras raccourcis sur la PEAU CASSÉE, qui faisait l’unanimité dans nos apartés, pour ne pas nuire à l’auteur. Même, à force de louer le principe d’une telle collaboration internationale, on en est venus à oublier autour de quoi s’était faite cette collaboration. Lenoir et Coconier faisaient figure de pionniers. On n’avait jamais fait ça avant eux. À l’émission de TV, j’ai rendu un hommage au précurseur de cette expérience, le malheureusement disparu Jean-Marie Serreau. Ca a beaucoup plu.
Après le Ministre, pendant que, dans son bureau, les membres de la délégation causaient avec des artistes assez bien en cours pour pénétrer dans ce cénacle, j’ai fait un saut à l’office philatélique qui était juste à côté et j’ai acheté des timbres superbes. Puis, on nous a emmenés à l’École de peinture de Boto-Boto, où j’ai vu des tableaux non-figuratifs assez intéressants. Tout ceci sous une chaleur très supportable à condition d’être en chemisette, d’avoir un bonnet et des lunettes de soleil.
Après la TV, où on entre comme dans un moulin, nous avons retrouvé l’Ambassadeur qui nous conviait dans un agréable restaurant africain où on nous servait des bonnes choses. J’ai plutôt très bien mangé dans ce voyage, sauf sur AIR AFRICA, mais que voulez-vous, ce n’est pas une compagnie de prestige ! L’ennui, c’est qu’en sortant de la TV, il était quinze heures trente. On s’est mis à table à seize heures. On en est sorti à dix-sept heures trente… et le Directeur du Centre Culturel Français avait prévu à dix-huit heures, chez lui, un cocktail dînatoire avant le spectacle dont l’horaire était à vingt heures trente. Ce jour-là, nous avons fait un grand repas au milieu du jour. Vachement bien logé, ce Directeur, dans ce qui, paraît-il, a été le Mess des officiers français, mais qu’il a transformé avec goût… et fric. Il se plaint que ça lui coûte quinze pour cent de son salaire, soit six mille Francs par mois. Calculez ! Zut, son nom m’échappe. C’est lui qui a les rapports avec l’A.F.A.A. Ca y est, son nom me revient, il s’appelle Jannin. Son « ami »  Triapkine n’a rien à lui refuser. Son dernier spectacle a été l’Offenbach de Jacquemont, « Signor Fagotto », qui a très bien marché. Il l’a payé seize mille Francs plus l’hébergement dans des hôtels à cinquante Dollars la chambre. « Vous vous rendez compte. Alors, j’ai dit à Triapkine, il faut que tu m’en files une seconde pour les Congolais ! » (sic !) Cela dit, lui aussi « regrette » que les tournées passent si vite à cause des questions d’argent ! Quel dommage… Et nous voilà repartis sur le côté exemplaire de la présence prolongée d’une équipe française (Fartov et Belcher) auprès des Congolais. C’est pourtant vrai. L’expérience pourrait être exemplaire et quelque part elle l’est. Dommage que la pièce…
Mais justement, voici la représentation devant un public civilisé. Alors ?... Même dispositif, mêmes lampes à pétrole, même début en musique et trémoussements africains. On aperçoit une forme féminine qui est en transes. Au milieu de la scène, un cercueil. C’est celui d’Alvaro que Line déclare aimer. Elle refuse de le savoir mort. Elle a quitté son père, milliardaire, et son mari, avec qui elle se déchirait, et qui se goberge de whisky et de médicaments. Sa « folie » l’a amenée à vivre un peu, si j’ai bien compris, comme une volontaire mystique du Progrès, avec culte des morts-vivants et rites de la « Renaissance transformée ». Le mari, Jean-Marie Pouilleux, doit la ramener à la vie riche, mais elle a convoqué l’impitoyable homme d’affaires à venir vingt-quatre heures vivre de sa vie. Après cela, l’auteur cause beaucoup. Est-ce abscons ou est-ce abstrus ? Le milliardaire est assassiné. Je n’ai rien compris. Il y a dans le discours des perles du genre : « Quand j’ai fini de faire l’amour, j’ai envie de lire Césaire ! ». Hommage plein de simplicité, on le voit. C’est joué par Lenoir (quel nom pour le seul acteur blanc) dans le style de Dalia au désert, par Elza Oppenheim, qui n’a ni l’âge, ni le talent du rôle, par, du côté noir, Paul Milongo Calvaro , Nicolas Bissi et Luya Victor, avec dans un rôle de servante Edith Bagamboula. C’est plein de références savantes à des coutumes qui ne nous sont pas explicitées, mais dont je ne suis pas sûr qu’elles soient connues des autochtones, du moins ainsi exposées. Le succès a quand même été poli. Tout le monde a parlé d’expérience à renouveler etc.…
Après la séance, je suis allé me coucher, laissant les autres partir pour une folle virée dans les boîtes de Brazzaville où, paraît-il, des groupes qui s’appellent les TRÈS FACHÉS, font des sketchs hauts en couleurs.
Et voilà. J’écris maintenant dans l’avion du retour. Ce furent seulement trois jours, mais trois jours vraiment pleins où j’ai eu le sentiment d’apprendre un monde que j’ignorais et qui est beaucoup, beaucoup sympathique, car plus ouvert, plus ingénu, que le Monde Arabe. Ici l’Islam n’a pas fait ses ravages et on a l’impression que quelque chose de sain ne demande qu’à s’y épanouir… Pourvu que des « trop bien intentionnés » ne le détournent pas dans l’œuf. Mais quel œuf allez-vous me dire ? Je les vois dans cet état au sortir d’une colonisation qui voulait faire des Nègres des Gaulois à cheveux blonds, et je les trouve frais pour une francophonie personnelle. Quelle preuve meilleure que tout peut être gagné ? Je n’oublierai jamais la joie de ces mômes faisant sur la piste des démonstrations d’amitié à nos voitures. Et il y en a, de ces mômes, beaucoup, beaucoup, et pas un seul, à gros ventre.

RETOUR à PARIS

03.12.84 - Le spectacle des PIÉTONS, deux dissidents de SPEEDY BANANA, s’appelle SLIIIP ! Parce que pendant toute la deuxième partie de soirée, les deux mimes athlètes danseurs clowns comédiens, ne sont plus revêtus que d’un slip. Rien d’ambigu, ni de sexuel dans leur exhibition, bien qu’ils saluent de telle sorte que leurs attributs mâles soient exposés et bien que les étreintes viriles ne manquent pas durant leur prestation ; mais une remarquable perfection mise au service de saynètes courtes et généralement comiques, sans autres liens entre elles qu’une espèce d’atmosphère dangereuse, exprimée grâce à une excellente sonorisation, qui traduit le temps qui passe, d’abord par un interminable compte à rebours surréaliste puis par un compte dans le bon sens avec des ratés, pour s’achever par une apocalypse sans gravité puisque les héros renaîtront de leur mort. Certains gags sont des petits chefs-d’œuvre, comme celui qui montre la répétition d’un pas de danse. Mais le plus réussi est encore sans conteste le film par lequel commence le spectacle, frère de l’ENTRACTE de René Clair et digne de cette illustre référence. À la fin, Jean-Marie Maddedu et Barthélémy Bomps saluent en prenant des poses, courts tableaux vivants comme ceux que faisait naguère le LIVING THEATRE dans MYSTERIES.

06.12.84 - Le « Robert » étant muet sur Rachilde, il ne m’est pas possible, à chaud, de situer cet auteur qu’Alfred Jarry déclarait être l’écrivain qu’il admirait le plus au monde et que Léon Blum citait en écrivant que « le sujet de la TOUR D’AMOUR est incomparable. »
L’histoire est celle de deux hommes isolés dans un phare, celui d’Ar-Men, un vieux et un jeune. Le vieux a peut-être tué le garçon que le nouveau venu remplace. C’est un misanthrope revenu de tout, dont l’existence monotone n’est ponctuée que par les tâches à accomplir par devoir, quotidiennement. Il s’est forgé un amour imaginaire autour d’une femme noyée, dont il conserve religieusement la tête. Le jeune aspirerait à autre chose, mais il est peu à peu comme envoûté par l’atmosphère du phare, bateau perdu en pleine mer, qui ne bouge pas et ôte ainsi à ses passagers l’espoir d’aborder quelque part, le bruit de la mer, en mouvement perpétuel, finissant par devenir obsédant.
J’ai eu l’impression que le style de l’œuvre était un peu littéraire, trop écrit. Il est vrai que ce n’est pas à la base un texte de théâtre. Mais Jeanne Champagne, accentuant le côté « atmosphère » par une mise en scène réaliste dans concessions, qui frise par moments le Grand Guignol, a remarquablement su le mettre en bouche de Jacques Gamblin (le jeune)  et André Lacombe (le vieux). Ce dernier campe une saisissante composition d’homme ravagé par les ans, de l’intérieur comme de l’extérieur. La façon dégoûtante dont il mange le hareng, sa presque unique nourriture, celle dont il se replie sur sa couche trop courte pour dormir, la densité de ses silences, sa violence quand elle s’extériorise, resteront dans ma mémoire gravés en images fortes. Par sa prestation et la mise en scène soutenue par une bande-son permanente, où un chant de sirène se mêle au fracas des vagues et du vent, symbolisant les fantasmes d’amour du vieux -mystère pour le jeune, on pénètre dans l’univers d’un théâtre de l’Épouvante qui paraît singulièrement tonique  par les temps qui courent. Mais le qualificatif est minimisant. Ce théâtre de l’Épouvante se dépasse lui-même de par sa qualité. Quelque part, c’est l’univers les premiers romans de Balzac, de Hugo, ou encore, c’est le monde de Poe, de Villiers de  l’Isle-Adam. Le titre n’est pas abusif : LA TOUR D’AMOUR.

07.12.84 - Avec un budget de mille Francs, des élèves de Michèle Kokosowski ont pris le titre de « ALUMIN KAZAR » et ont monté à l’Université Paris VIII à Saint-Denis (dont j’ai ainsi pu apprécier l’aspect sinistre et délabré) LE CONCILE D’AMOUR, ou plutôt un digest de l’œuvre de Panizza qui ne dure qu’une heure dix, et la rend du coup très digeste. Le metteur en scène Giorgio Valente a lu le texte avec le souci de le servir honnêtement. Il l’éclaire de telle sorte que le discours tenu par l’auteur parvient sans obscurités au spectateur.
On connaît le sujet : Dieu, mécontent des turpitudes des hommes, et plus singulièrement du Pape et des ecclésiastiques, décide de les punir, mais son imagination est sèche pour inventer un châtiment qui soit terrible mais pas définitif, entendez que la rédemption reste possible. La Vierge, le Christ et les anges l’assistent dans sa recherche. Il décide de confier l’affaire au Diable qui accepte, en échange de quelques améliorations qu’il revendique pour l’enfer. Et le malin trouvera un truc formidable, une fille magnifique, qui apportera à Naples, puis à Rome, la syphilis.
L’œuvre était évidemment terriblement subversive en son temps. Dans la réalisation de Giorgio Valente, au demeurant fidèle, elle est prétexte à chiner la religion, un peu à la manière d’un Ghelderode. Dieu, joué par une femme, est grotesque. C’est un Dieu en fin de course, crevé, épuisé, qui ne tient que parce qu’il ne peut pas mourir. Ses acolytes se tiennent sur les marches de son trône, recouvertes par son immense robe. C’est de dessous la robe que surgira le Diable le moment venu. L’orgie chez le Pape est montrée par un petit film en noir et blanc, qui souffre malheureusement un peu trop visiblement de pauvreté. La distribution est pleine de bonne volonté, mais sent un peu son amateurisme. Il est dommage que Mauro Smerghetto, qui joue le Diable, ait du mal à faire passer son discours en français, car il a l’air d’avoir beaucoup de présence quand il s’exprime en italien un court moment.

10.12.84 - Je suis allé à Bruxelles. J’ai vu LA TRILOGIE DU REVOIR de l’auteur allemand Botho Strauss. J’avais vu une première fois cette pièce à la Schaubühne de Berlin dans une mise en scène de Peter Stein. À deux pas du mur, cette « exposition itinérante » à la gloire du RÉALISME CAPITALISTE qui constituait le cadre de la pièce, ne manquait pas d’humour. Mise en scène rigoureuse, dans des murs nus, les spectateurs en angle droit devant un espace libre formé par les deux côtés d’un rectangle, ma connaissance de l’allemand ne m’avait pas permis de pénétrer tous les détails. Je m’étais accroché au programme, qui situait chronologiquement chaque personnage, le plaçant au jour de l’inauguration montrée, dans le contexte de sa vie jusque-là. Le spectacle m’était ainsi apparu comme le prolongement sur la scène d’une juxtaposition de trajectoires romanesques.
Stein avait fait jouer l’œuvre en continuité. Quelques temps plus tard, Claude Régy l’avait montée à Nanterre : trois heures vingt-cinq sans entracte. Terroriste comme d’habitude, le metteur en scène avait suivi à la lettre les indications de l’auteur qui voulait que chaque scène fut un flash et qu’entre chaque séquence, un noir vienne créer rupture et désaliénation. Dans cette version impitoyable, les coupures étaient aussi longues que les scènes elles-mêmes et l’impression d’ennui était terrible.
Philippe Van Kessel a respecté, lui aussi, cette notion d’instants saisis en gros plans, comme des instantanés photographiques, mais comme aucun de ses noirs ne dure plus de quatre à cinq secondes et comme une musique y signifie la continuité, en atmosphère, de l’action, le spectateur n’a pas l’impression d’être périodiquement rejeté dans sa solitude. À peine a-t-il le temps de mémoriser la séquence passée qu’il est déjà entraîné dans la suivante.
Mais de quoi s’agit-il ? On inaugure une exposition. C’est un pré-vernissage. Il manque pour ouvrir au public une autorisation : les dix-sept privilégiés qui dissertent devant les œuvres attendent le verdict du financier de l’expo qu’un tableau ridiculise. Le suspense, c’est : censurera-t-il l’exposition ou se montrera-t-il grand prince ? Il passera par les deux phases. Au cours de la journée, pour l’artiste directeur du cercle « les Amis des Arts », tout sera à un moment fini, et puis il y aura un happy end. Sous le prétexte d’attendre cette conclusion, les dix-sept « amis » du peintre vivent une journée ensemble, journée qui s’exacerbe au fil des heures, à mesure que les drames de chacun affleurent, éclatent, séries de solitudes qui s’entrecroisent le temps de flashs, symbolisés par un gamin, qui pique au polaroïd tous les instants qui se voudraient discrets de ceux qui se rencontrent au hasard de la visite ou en se poursuivant.
Évidemment, c’est toute une faune bourgeoise qu’a attirée le « Réalisme capitaliste ». Un écrivain, un peintre, un médecin, des comédiens, un pharmacien, microcosme de société des petites villes, les intrigues entrelacent les couples. Tout est traité en hyperréalisme, à bout de nerfs. Y a-t-il chez Strauss une critique sociale ? Tout au plus traite-t-il de ce monde avec dérision. Mais cette dérision est-elle voulue ? Elle semble plutôt s’insinuer ipso facto, par le simple exposé des personnages. En cela cette pièce n’impose nulle leçon, mais elle est REFLET d’un type précis de société, celle qu’on rencontre par exemple à Vevey ou à Neufchâtel en Suisse… et qui doit être monnaie courante dans les gros bourgs de Bavière… ou d’Alsace !
Philippe Van Kessel a su, une fois de plus, servir son texte et tirer sa propre épingle du jeu par une lecture honnête et approfondie. Sa distribution est excellente et ne flotte jamais. Il ne montre pas les œuvres. On ne voit que l’envers des murs ou des cadres retournés. A-t-il poussé certains instants au boulevard ? Oui, si l’on voit par là qu’il n’a pas refusé qu’on rie, sans doute là où l’auteur l’avait prévu. En tous cas, les trois heures vingt-cinq de Régy sont devenues deux heures trente, on ne s’ennuie pas… et on a encore le temps à la fin, de visiter deux vraies expos de peintres belges, qu’on a accrochées dans des locaux annexes du nouvel ATELIER SAINTE-ANNE.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Samedi 27 janvier 2007 6 27 /01 /2007 04:21
20.12.84 - On pourrait croire qu’il s’agit d’une troupe italienne en tournée, mais non, le metteur en scène est Mireille Larroche, et ce sont des chanteurs dont les noms ne se terminent ni en « i » ni en « o », qui interprètent les œuvres dont l’une, « O comme EAU », est due à Claude Proy, auteur bien de chez nous.
Le programme proposé par la PÉNICHE OPÉRA sous le titre « DEUX COMÉDIES MADRIGALESQUES » est tout entier consacré à Venise. « BARCA DI VENEZIA PER PADOVA», de Adriano Banchieri, allie une joyeuse musique alerte et harmonieuse à un jeu « arlequinesque » outré dans la bonne humeur classique conventionnelle. « O COMME EAU » suppose en l’an trois mille qu’un scaphandrier découvre au fond de la mer une Venise engloutie. Des êtres affublés à la manière de « L’OISEAU VERT » de Gozzi vu par Besson, y entretiennent le souvenir des Carnavals passés, tandis qu’un enfant doge prépare la résurrection de la Cité. Ici, la musique est « moderne », de ce type de modernisme poussiéreux qui sévit trop souvent sur France Musique », tout en disharmonies mais je dois dire que cette partition sûrement très difficile est bien chantée. Simplement, les artistes qui achèvent la partie classique du spectacle (avant l’entracte), épanouis, pétants de joie visible et de santé, ont à la fin de la seconde des mines confites de cantatrices en récitals… Mais enfin, tout cela est efficace, beau, bien assumé, un brin didactique dans la partie classique. Ah ! J’allais oublier de dire à quel point, dans ce spectacle, était privilégiée la langue italienne.

10.01.85 - VOYAGES D’HIVER est un spectacle assez peu perceptible d’un point de vue cartésien, mais sans le moindre doute plein de charme. Avec l’aide de murs blancs brillants, d’un tulle, d’une maison maquette suspendue dans les airs et qui prendra feu, d’une fontaine (ah ! décidément, qu’il aime l’eau !) et surtout d’un magnifique, spectaculaire tandem, Richard Demarcy a imaginé qu’une fille, Teresa Motta, et deux cyclistes, qui sont incarnés par des acteurs noirs s’exprimant dans diverses langues latines, (pourquoi ce choix coloré ?), effectuent un voyage à travers des contes, légendes et mythes. Le sous-titre du spectacle présenté dans la salle Christian Bérard du théâtre de l’Athénée, qui a été rénovée, et où les spectateurs sont maintenant disposés en gradins, est d’ailleurs : « Course en tandem dans les forêts des contes et légendes avec arrêts et rencontres au point d’eau ».
C’est clair. Ce qui l’est moins, c’est que les contes ne sont pas racontés. Vous êtes supposés les connaître. Les protagonistes s’installent dans des univers successifs dont les clefs ne sont pas livrées. Reste une atmosphère, une certaine gaîté, un certain bonheur, que les trois complices du vélo font sans nul doute passer. Je n’ai rien compris, mais je ne me suis pas ennuyé. Teresa Motta a une belle présence.

13.01.85 - Philippe Adrien, qui a toujours chéri les univers oniriques, s’est intéressé à celui des REVES de Kafka. Bien entendu, sa démarche a été guidée par son intellectualisme viscéral, et il a conçu son affaire comme le cheminement d’un sommeillant à partir d’une représentation de TERRE ÉTRANGÈRE d’Arthur Schnitzler, que Kafka n’aimait pas. L’avantage du procédé, c’est qu’il justifie l’illogisme. La représentation fonctionne donc d’images en images, qui se suivent ou se contrarient, avec des dominantes de thèmes « kafkaïens », frustration sexuelle, absurdité de l’administration, judaïcité.
C’est ce dernier aspect qui est le plus frappant, à grand renfort de folklore juif, chants et attitudes, teintées d’humour yddish. Pour moi, le spectacle a été un plongeon dans la « gentillesse » si sympathique, si touchante, de ce petit peuple d’Europe Centrale, même qu’on aurait dit par moments qu’une troupe de Varsovie était hébergée au Théâtre de la Tempête. Le plus intéressant est une scénographie à lieux scéniques multiples, investissant les spectateurs de toutes parts. Certains tableaux sont esthétiquement très beaux. C’est bien léché, bien torché. Mes voisines psalmodiaient les stances juives en même temps que les artistes, accentuant ainsi mon agacement. Que foutais-je là ?
 
14.01.85 - Revu BYE-BYE-SHOW-BIZ du Grand Magic Circus, enfin à Paris au Théâtre Mogador. Savary a rajouté des danseurs et le « théâtre dans le théâtre » est maintenant sur roulettes, ce qui permet des effets de travellings. Quelques gags ont été affinés ou ajoutés. Il y a aussi deux ou trois chansons nouvelles. Pour le reste, c’est toujours le même spectacle qui  ne s’est pas enrichi en contenu, mais qui, soyons juste, demeure tout à fait efficace. Avec le matraquage publicitaire pratiqué, l’un des plus formidables que j’aie jamais vu, c’est sûr : le public va affluer !

15.01.85 - À en juger par ce qu’il fait déjà à la Première, on peut mesurer ce que sera le jeu de Jacques Fabbri à la cinquantième d’ORPHÉE AUX ENFERS au Théâtre Fontaine. Cette parodie par Offenbach de l’opéra de Gluck est complètement farfelue. Le réalisateur, René Dupuy, n’a pas hésité à l’adapter dans le sens d’une « actualisation » comique des dialogues. Ce rajeunissement ne vole jamais très haut, surtout quand il offre au fantaisiste ci-dessus nommé, des occasions multiples de jouer avec ses tics qui sont depuis longtemps ses mêmes trucs. Évidemment, le rôle de Jupiter lui donne toutes les occasions car il est fait sur mesure pour cet acteur ventru, que Cupidon métamorphose en mouche quand il se met dans la tête de séduire Eurydice et de la ravir à Pluton, qui l’a enlevée.
On connaît l’anecdote : Eurydice trompe Orphée, racleur de violon et professeur de musique, avec un beau berger qui n’est autre que Pluton. Celui-ci fait mourir la belle pour la ramener chez lui, aux enfers. Orphée qui en a marre de sa coureuse de femme, se réjouit de cette disparition qui va lui permettre de courir plus librement après ses nymphettes élèves. Mais l’opinion publique, allégorie incarnée par un personnage vêtu en académicien -c’est René Dupuy en personne- le force à aller supplier Jupiter de lui rendre son épouse. Celui-ci forme alors le dessein de séduire la belle. Fabbri en mouche caressant Eurydice, pana Hodges, ne manque pas de suc ! Dans la distribution, j’ai surtout remarqué Jean-Paul Bordes, Pluton, dont la première apparition en Aristée, berger entouré de trois petits moutons charmantes et drôlettes, est fine. Malheureusement, aux côtés du Fabbri susnommé, et de Luis Régo, Orphée sans poésie, il était impossible sans doute à cet acteur de tenir la course de la distinction.
Ainsi le spectacle, au demeurant plaisant, reste-t-il à une dimension excessivement terrestre, d’autant plus que la mise en scène n’est ni riche ni inventive, ni exacte. L’ensemble ne fait pas très propre. Et puis, il est peut-être dommage que des chanteurs comédiens n’aient pas été choisis, plutôt que des comédiens essayant de chanter. Les partitions d’Offenbach ne sont pas si faciles à faire passer. Tout ce qu’on peut dire là -c’est déjà un mérite- c’est que les voix sont justes.

16.01.85 - Le Théâtre de l’Unité est entré en prison comme d’autres entrent en conclave. Pendant deux semaines, les comédiens restent enfermés dans la Maison Pour Tous d’Élancourt et vivent, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la vie carcérale.
En vérité, j’aimerais bien regarder ce qui se passe dans la salle aux  heures où le public n’est pas admis à visiter les « détenus ». On nous affirment qu’ils ne relâchent jamais le jeu. Si c’est réellement vrai, l’expérience doit être très enrichissante pour les comédiens, qui sont ainsi amenés à tenir des personnages à bout de bras pendant treize jours et nuits sans se relâcher. Les plus terroristes des dictateurs du théâtre, de Grotowski à Wajda, devraient venir rêver dans cette banlieue glacée sur l’héroïsme de ces volontaires.
Le public ne perçoit que la face émergée de l’iceberg, c’est-à-dire ce qu’on lui montre, chaque soir, pendant une centaine de minutes. Certes, le programme lui offre d’autres possibilités d’être voyeur, mais l’essentiel reste, bien sûr, la représentation quotidienne de BLUE LAGOON.
La prison est présente par la comportement des acteurs, gardiens et prisonniers. L’enfermement est signifié par le fait qu’aucune communication directe scène / salle n’est autorisée. Hervée de Lafond, depuis une table de contrôle régie, donne ses ordres par téléphone ou par des petits messages que transporte un téléphérique rudimentaire. Un prisonnier s’empare du papier, le lit, et communique aux autres la scène à jouer. Il paraît qu’il y a un choix de scènes qui a été répété, et qu’il y a des variantes dans le programme de chaque soirée. L’univers concentrationnaire, c’est aussi le mobilier, tables et chaises, seaux  hygiéniques, accessoires. Mais le décor, ce ne sont pas des cellules et des barreaux, mais bien le lagon bleu, une espèce de colline qu’une cascade dévale et où des niches servent de refuge aux détenus, niches communiquant entre elles par des échelles assez raides. Le tout sous une voûte de ciel résolument bleue.
Ce dispositif introduit l’indispensable élément de transposition, qui se retrouve ensuite dans les scènes interprétées qui, toutes, derrière le réalisme affleurant, comportent un second degré. La vie carcérale n’est pas dénoncée en étant montrée telle quelle, mais en étant théâtralisée. Par moments d’ailleurs, les comédiens s’interrogent clairement sur l’interpénétration de la réalité et du théâtre. L’atelier, le réfectoire, la promenade, l’humiliation volontaire d’un détenu par un maton, l’inhumanité du parloir, etc. sont ainsi évoqués sans ambiguïtés, et en même temps traités esthétiquement. Ce qu’on voit est le fruit d’improvisations faites par chacun, mais reprises d’une main ferme par Hervée de Lafond qui les a orchestrées avec rigueur. On pense par moments au Living Théâtre.
Il y a un point, malheureusement, qui me gêne dans le spectacle, c’est la mixité de cette prison. Autant que je le sache, une des caractéristiques de l’univers carcéral, c’est que la ségrégation des sexes  est absolue. Or ici, hommes et femmes circulent et semblent vivre ensemble dans le même espace et pourtant quand des rapports physiques se créent, ils sont chez les détenues toujours homosexuels (sauf quand une fille, à un moment, cherche à exciter un  gardien -il faudrait vérifier, je ne sais pas- s’il y a des matons dans la réalité chez les femmes prisonnières, mais c’est plausible). Je dis chez les détenues, parce que le sexe ne semble guère agiter les bonshommes. Cela vient peut-être de ce qu’Hervée de Lafond est une fille !
Quoi qu’il en soit, cette cohabitation arbitraire ne m’a pas paru relever d’une transposition, mais d’une irréalité. Cette fiction-là est injustifiée et le spectacle aurait certainement été plus fort s’il n’avait pas été « unisexe » à la manière des blue-jeans ! Ou alors, il aurait fallu pousser plus loin -je ne vois pas comment, c’est pourtant le seul échappatoire possible- cette volonté d’ignorer que les mâles et les femelles ne sont pas mélangés dans les prisons.
C’est quand même simplement un détail. Malgré cette petite gêne, je dois dire que j’ai été happé par l’atmosphère dégagée, qui est très puissante. Il y a eu, entre des moments d’improvisation lâches, où les acteurs apparemment lâchent leur trajectoire « jeu » pour venir s’expliquer, se questionner au premier plan devant le public, une réelle direction, une rigueur, une imagination remarquables. Blue Lagoon confirme qu’Hervée de Lafond est un chef, et un chef qui a oublié d’être idiot !

19.01.85 - Sortir de bonne humeur d’un spectacle, avoir eu le sentiment d’avoir pris du plaisir, je croyais que ça n’existait plus qu’avec le MAGIC CIRCUS. Eh bien ADAM ET ÈVE, que présente le THÉATRE GOBLUNE pour une courte série impasse Lathuile, m’a ravi.
Certes, cette démystification de la mise en ondes d’une pièce radiophonique est sûrement plus drôle pour les professionnels du spectacle que pour le grand public, encore que ce dernier peut être intéressé à voir comment ça se passe. On est dans un studio d’enregistrement. Un acteur et une actrice vont jouer une interminable scène de ménage. La fiction veut que, quand l’enregistrement fonctionne, on les entende comme quand on est dans la cabine. Le texte nous parvient alors. Dans les intervalles, on les voit seulement, mimant dès lors leurs propres vies. Le décalage entre les deux plans est remarquablement signifié, chaque personnage montrant sa double face d’être banal et d’« artiste », sauf  peut-être le metteur en ondes, Zbigniew Horoks, qui, imperturbablement enfermé dans le fil conducteur de son histoire à diffuser, n’en décroche jamais, officiant dans son studio au milieu de SES micros. Ses mises en place pour relief sonore sont particulièrement comiques. Catherine Chauvière et Hervé Colin incarnent de façon croustillante les deux « cachetonneurs ».
Le texte de la scène de ménage est amusant quoique, par moments, un peu étalé. Il est d’Hervé Colin. La mise en scène de Zbigniew Horoks est flegmatique, à tel point qu’on a pu croire voulues les pannes de courant qui, à trois reprises, ont interrompu la représentation.
En bref, une joyeuse farce qui ne manque pas de tendresse sur un sujet qui m’a concerné. Il est vrai que ce milieu m’est familier.

20.01.85 - Le troisième PIÉTON, celui qui a gardé le titre de SPEEDY BANANA, joue tout seul à la salle Jacques Tati de Clichy ce qu’il appelle le premier show électro-vocal, KILOWATT.
Il se fait appeler Boubouche. Il a l’air au départ d’un électricien, mais, bien sûr, ses réparations créeront des catastrophes. Ses gags procèdent ensuite du collage, avec des points de continuité. Par exemple, il rythme de loin en loin ses travaux sur les notes, puis simplement le tempo de « l’Amour est enfant de Bohême ». Cette idée lui donne ses meilleurs moments. Comme tous les one-man-shows, son exhibition l’entraîne à montrer tout ce qu’il sait faire. Or justement, il est loin d’être athlète comme les deux transfuges de « sa » compagnie, ni aussi propre que leur SLIIIP ! On s’amuse à son show, mais pas à rire ouvert car on ne peut s’empêcher de trouver qu’il rame beaucoup pour remplir le temps. Son bleu de travail, sa casquette, son mégot, sa boîte à outils lui confèrent un aspect prolétaire qu’il n’a pas exploité. On pense à l’électro de Karl Valentin, mais on reste au niveau extérieur de la contestation, ou même de la constatation sociale. Pas terrible en fin de compte !

23.01.85 - De même que blasphémer, c’est reconnaître l’existence de Dieu, de même poser la question des Juifs à l’intérieur d’une nation  en terme de refus de la différence, c’est admettre l’existence de cette différence. En ce qui me concerne, je ne revendique pas l’appartenance au peuple français. Je ne me pose pas la question. J’en suis. Je ne me sens aucunement juif. Lors de l’occupation allemande, en France, toute ma démarche a consisté à OUBLIER ma judaïcité. Que dis, à l’oublier ?... À effacer de mon cerveau que je pourrais y être rejeté. J’eusse jugé la chose absurde.
Dans le texte de Fred Uhlman, L’AMI RETROUVÉ, quand le médecin Schwarz, Allemand de 1932, Juif libéral, critique les Sionistes qui lui inspirent de gagner la Palestine, il dit : « Ils voudraient nous faire oublier que nous sommes allemands ». Ipso facto il accepte donc une double appartenance. C’est, bien sûr, la Religion qui crée cette ambiguïté : le protestant, le catholique sont une famille, le Juif et le Musulman sont d’une autre nature. On ne dit pas « un libre-penseur », mais un « Juif libre-penseur ». Un catholique libre-penseur cesse automatiquement d’être taxé de catholicisme. La notion de race est ancrée ainsi dans la mémoire collective des communautés.
Ces réflexions fixent les limites de la sympathie que je puis avoir pour ce texte, que le THÉATRE DE L’OMBRE DU SOIR a adapté pour le théâtre et qui situe l’histoire de la montée du nazisme un an avant que Brecht l’ait appréhendée dans GRAND PEUR ET MISÈRE DU III e REICH. Cela dit, l’histoire de l’amitié entre ces deux élèves d’un lycée de haut niveau, dont l’un est fils de hobereau prussien et l’autre un rejeton du médecin sus cité, est touchante et le déroulement de l’anecdote montre bien le cheminement de la « bête immonde ». L’adaptation de Claude Derioz est bien faite, théâtrale, la mise en scène de Jean-Claude Gal  ne manque pas d’esthétisme. Elle est un peu trop voulue mais elle est efficace. Surtout la distribution est excellente, bien dirigée, présente. C’est de la belle ouvrage.
Et après tout, la démarche est irréprochable et je dois, pour être juste, avouer que j’ai eu entre 1940 et 44 une veine insolente, car j’aurais fort bien pu être contraint par les événements à accepter ce que j’ai refusé. Je ne suis donc pas tout à fait de bonne foi. Dans L’AMI RETROUVÉ, la « différence » s’insinue peu à peu, sans que rien permette de contourner le piège. Le processus est décrit avec rigueur.
Notre vieille amie Claude Cendra joue le rôle de la mère de Hans, le jeune Allemand qui sera acculé à prendre en compte sa judaïcité ! Le temps passe. 

24.01.85 - J’ai enfin vu LE BOUFFON DE LA REINE, de Boleslav Polivka et Chantal Poullain. Le bouffon est contraint de faire rire la Reine. C’est son travail, et peu importe qu’il soit fatigué ou ait mal aux dents. Il  DOIT faire le pitre. Évidemment, cette situation permet à notre ami tchèque d’explorer les rapports au pouvoir du citoyen de condition inférieure. On pourrait extrapoler et dire que la Reine, c’est l’État tchécoslovaque, et le Bouffon l’artiste, dont la condition, dans ce système, est singulièrement opprimée. La menace du châtiment pèse d’ailleurs constamment sur ce bouffon qu’incarne Bolek avec sa gentillesse coutumière. Son spectacle a une liberté d’allure extrêmement séduisante, avec une complicité au public tout à fait charmante. L’art de Bolek, c’est le flegme poussé au plus haut niveau, la « distance » permanente entre le jeu du personnage qu’il incarne et sa réalité d’acteur, d’homme. Il passe de l’un à l’autre avec une incroyable facilité. C’est du haut professionnalisme. Chantal Poullain s’amuse beaucoup en lui donnant la réplique. Il a eu l’idée, croustillante pour les initiés, d’en faire une Slave qui ne parle ni ne comprend le français, langue que lui, maîtrise avec une aisance qui m’a frappé. Dans la version de Tchécoslovaquie, c’est le contraire. Elle est française, il est tchèque.

04.02.85 - La DERNIÈRE LETTRE D’UNE JUIVE SOVIÉTIQUE À SON FILS apporte une contradiction à la notion communément divulguée de l’antisémitisme soviétique, car, au contraire de l’habitude, l’héroïne, enfermée par les Allemands dans un ghetto ukrainien, et qui sait qu’elle va être massacrée, écrit à son fils resté de l’autre côté, donc à l’abri des persécutions, qu’elle-même avait « oubliées » sous le pouvoir soviétique. 
Cette nuance rend acceptable cette nouvelle célébration permanente du Martyre Juif qui n’apprend rien à personne, tant le souvenir des massacrés hitlériens a été perpétré surabondamment ces quarante dernières années, et même de plus en plus à mesure que le temps passe.
Hélène Roussel et André Cellier, vieux routiers du théâtre bouleversant d’humanité, se partagent le texte de Vassili Grossman, de chaque côté d’une table au milieu de laquelle brûle un chandelier à sept branches. Elle est censée écrire, il est supposé lire. Cette sobriété sied à l’œuvre, qui décrit une fois encore le processus nazi de la solution finale. Grâce aux deux interprètes qui officient (le verbe n’est pas excessif), l’émotion passe dans la nouvelle et proprette salle du Théâtre de Poche où le public observe un silence rigoureux.

05.02.85 - Quand les Allemands se mettent à faire de la parodie, ils n’y vont pas dans la demi-mesure. Le « Pecket Opera Company » -ce titre anglais cache un Opera Studio de Nuremberg subventionné, mais privé, dirigé par un Suisse de Lucerne, Peter B. Hyrsch- a apporté à la Maison de la Culture de Rennes LUCREZIA BORGIA, Opera de Gaëtano Donizetti, dans une « version française » d’Étienne Monnier.
À mon avis, le groupe aurait tout aussi bien pu chanter comme d’habitude en allemand, car on ne comprend pas un mot de ce que chantent les artistes dans notre langue qu’ils parlent « mnémotechniquement ». Est-ce exprès que Lucrèce Borgia est incarnée par une mémé aux formes imposantes qui ressemble à Simone Signoret ? On ne voit pas comment cette matrone pouvait inspirer de l’amour, mais elle chante bien. Le mérite de cette représentation, c’est que, si, à l’évidence, elle outre jusqu’au ridicule les intentions du livret en faisant appel à tous les excès de l’expressionnisme, elle ne sacrifie ni la musique -réduite mais bien exécutée- ni le chant. Élisabeth Kingdom, Lorenzo Jordan, David Bezona, Ute Ruppel et Klaus Ulrich ont de belles voix.
Mais ils en font tellement dans le jeu, répétant dix fois chaque effet avec lourdeur, qu’ils découragent les bonnes volontés. D’autant plus que l’imagination du metteur en scène ne brille pas par son originalité, à moins que ce n’en soit une que de montrer un chauve se masturbant et une soubrette à la cuisse érotique pour illustrer les turpitudes du Palais des Borgia !
Une machine à fabriquer le poison est ce qu’il y a de plus réussi pour dans un dispositif qui mélange allègrement et à dessein l’ancien et le moderne. L’ennui, c’est qu’on le voit trop faire ses bouillonnements alambiqués et distiller sa fumée. Boum badaboum me paraît assez bien exprimer l’impression que m’a procurée ce spectacle… qui a fait, paraît-il, un triomphe à Mexico. Ah bon !

06.02.85 - Un des grands pourvoyeurs du parisianisme, René Gonzalez, n’avait pas très bonne mine à la fin de la représentation qu’il avait invitée en son haut temple du « complot », je veux dire le T.G.P., car la COMÉDIE FRANCAISE venait d’y présenter un ONCLE VANIA d’un classicisme rigoureux, sans rajouts de textes ni traitement de jeu, un ONCLE VANIA simplement honnêtement interprété par des actrices et des acteurs éprouvant leurs rôles. Désarçonné, son public accueillait le spectacle avec trois rappels polis. Il n’avait pas été habitué à cette simplicité.
Félix Prader, le metteur en scène, se réfère à Stanislavski. Il cite en exergue une phrase de Tchékhov : « Il faut des formes nouvelles, et s’il n’y en pas, alors, il ne faut rien ! » Vous vous rendez compte ? Est-ce à dire que j’ai vu un ONCLE VANIA complètement selon mon cœur ? Oui et non, car décidément l’intimisme et la salle du T.G.P. ne font pas bon ménage, et c’est un lieu où l’émotion a toujours peine à passer. D’autre part, la distribution n’est pas extraordinaire, et notamment ne sont pas très crédibles Dominique Constanza en Elena, ni Dominique Rozan en Vania.  Heureusement, il y a une perle, Nathalie Bécue, qui incarne avec force et sensibilité une tout à fait remarquable Sonia. Le décor de Claude Lemaire est assez beau, sans esbroufe, au service de cette mise en scène fidèle, malheureusement un peu froide. J’ai regardé, écouté, je ne me suis pas ennuyé, je n’ai eu aucune raison de m’irriter. Je n’ai rien éprouvé.

7.02.85 - Il est vraiment dommage que Pierre Laville n’ait pas de plume et qu’au niveau de la réflexion sociale et politique, ses pensées volent au ras des pâquerettes, simples allusions racoleuses sans originalité, car sa façon impressionniste de s’attacher à quelques personnages souffrants dont il esquisse sous nos yeux les trajectoires, pourrait le désigner comme un Tchékhov français. Une fois de plus, je suis frappé par le non parisianisme de ce Parisien si branché dans la vie. Son œuvre est complètement à côté de la mode, à tel point que Catherine Dasté, metteur en scène des NUITS ET LES JOURS, n’a pas eu d’autre choix que la servir.
Elle tire son épingle du jeu à l’aide d’un décor de verre et de glaces, qui n’a pas grand-chose à voir avec les thèmes de l’œuvre, mais qui est beau et permet d’intéressantes multiplications des personnages. La gratuité de ce dispositif est signée Roger Narboni et Daniel Berlioux, ce dernier, co-signataire de la mise en scène.
Mais l’arbitraire s’arrête là et les comédiens jouent tout simplement leurs rôles en les éprouvant à la manière stanislavskienne. Juliet Berto n’est pas mal en institutrice dépressive, qui fait un petit bout de chemin de vie avec un garçon  sorti de prison. Roger Mirmont est un peu terne dans ce personnage d’arriviste qui s’était lié d’amitié derrière les barreaux avec un gardien, et qui progressera dans la vie en épousant la fille infirme d’un industriel qui fera de lui son héritier. C’est Julie Jezequel qui joue cette fille avec beaucoup de sincérité. Grâce à elle, un peu d’émotion passe parfois sur la soirée. Ses rapports avec Antoine -c’est le nom du héros- permettent à Laville d’exploiter le thème de l’ambiguïté du rapport de couple, où l’intérêt, la raison et l’amour se mêlent subtilement en un cocktail où il n’est pas facile de découvrir la dominante. Juliette Brac, André Thorent et Gilberte Géniat complètent cette distribution coûteuse, inutilement en ce qui concerne les deux premiers, qui cachetonnent visiblement.
Il reste que je suis sorti de ce spectacle un peu imprégné du sentiment qu’il ne faudrait pas grand chose pour que Laville soit un vrai auteur : la plume, oui, le style, et sans doute plus d’exigence dans le choix des héros. Ceux-ci semblent un peu trop sortis d’un roman-photo de CONFIDENCES.

09.02.85 - Je suis allé à Londres voir la dernière création de GRETA CHUTE LIBRE. Cela se passe à THE PLACE, théâtre qui ressemble en moins triste au Studio Berthelot de Montreuil.
Le décor représente, peint en vert bouteille, un hall d’hôtel, assez banal, lieu de rencontres, anonyme. Le spectacle s’appelle CEREMONIES : A MELODRAMA. L’argument, c’est qu’un tel hall fige les personnages dans un cérémonial, des rites, que toute transgression dérange. Dépouillés de leurs croûtes de quant à soi, de leurs couvertures de convenances, les personnages s’éprouvent dénudés, démystifiés. Ils cessent d’exister. Deux catalyseurs viendront créer le choc « mélodramatique » : un jeune homme, et surtout une femme vêtue en orange, qui, refusant la règle de jeu, la mettra chez les autres, à rude épreuve. Elle restera maîtresse du terrain, seule dans l’espace déserté.
C’est Dominique Leconte qui a monté le spectacle, avec neuf comédiens franco-britanniques. Ce qui est parlé l’est en anglais. Quand ce n’est pas du Proust, c’est du Leconte. Ma connaissance de l’anglais ne me permet pas de juger si le style et le contenu sont plus convaincants que dans SERRES, mais cela n’a qu’une importance relative car le spectacle ne procède que peu par le langage parlé. Ce n’est pourtant pas du mime ou de la pantomime, ou du burlesque comme à LA MIE DE PAIN, ou du théâtre muet comme dans « le bal ». Quand ils sont en « cérémonie », les personnages se meuvent avec raideur automatiquement ; ils répètent des gestes saccadés. Aucun n’est esquissé une seule fois. Tout est redit et redit plusieurs fois, car la « cérémonie » ne s’arrache pas d’un coup ! Entre ces cérémonies rythmées du rituel, ils décompressent, ralentissent leurs mouvements, deviennent comme absents. Le temps se suspend. Ils tournent le dos au public, regardant vers le vide que surplombe une sorte de terrasse, comme si l’hôtel était construit au sommet d’une montagne.
Je dois dire que Dominique Leconte brille davantage dans sa description du monde cérémonieux que dans celle de son peuple débarrassé des mythes sociaux ! La caricature y est plus aisée… et puis, comment  théâtraliser le vide ? Les longs passages « à vide » sont un peu ennuyeux. Comprendre qu’ils correspondent à un parti ne tombe pas sous le sens et, de toute manière, l’ensemble du spectacle fait terriblement essai, recherche. L’irruption du rêve dans la banalité du quotidien, l’affleurement des souvenirs qui dérangent des comportements rendus formels pour oublier, ne sautent pas aux yeux et je ne vous en parle que parce que le metteur en scène m’a longuement explicité son propos, intellectuel, très intellectuel, mais tous comptes faits, pas très lisible à l’aide du seul spectacle.
La musique, le son, le chant même par une cantatrice qui ressemble à Sophia Loren, tiennent une grande place dans ce spectacle comme dans tous ceux de GRETA CHUTE LIBRE. Heureusement. La musique réveille. Elle pourrait émouvoir si l’atmosphère étrange recherchée passait. Mais l’insolite ici, ne décolle pas. CÉRÉMONIES m’a rappelé HOTEL BABEL de la « Cosmicomicompagnie ». À mettre au crédit de cette dernière.

UN  EVENEMENT À BRUXELLES

Je me rends compte a –posteriori, que j’ai oublié ou plus exactement sorti de ma mémoire tous les spectacles de cette fin 1984 début 1985, mais pas celui dont je parle longuement ci-dessous. Et pourtant cela se passait  dans un hangar pas chauffé et on était assis sur des sièges terroristes.

11.02.85 - « JE VOUDRAIS ENCORE DIRE QUELQUE CHOSE, MAIS QUOI ? ». Le titre m’avait accroché. Le spectacle d’Isabelle Pousseur, que je suis allé voir à Bruxelles, rend-il compte de cette constatation d’impuissance ?
Quelque part, oui, mais indirectement. Le metteur en scène a mis en ordre des travaux de workshop. On a demandé à sept acteurs (quatre hommes et trois femmes) de s’ « introspecter » et d’essayer d’éprouver, d’exprimer chaque thème de toutes les manières possibles. L’amour par exemple offre de multiples possibilités d’explorations. (Mais ne vous y trompez pas, Isabelle Pousseur est pudique, s’il y a eu des gestes osés en impro, elle les a censurés ! Tout est vêtu et aucun attouchement ne transgresse la bienséance). Chacun montre ce qu’il ressent face à ce sentiment, seul, ou à deux, homme et femme ou homosexuel, par la gestuelle, par des gestes (ce qui n’est pas la même chose) et par le verbe. Ce qui est parlé procède du collage. La liste des auteurs cités va d’Adamov, qui a inspiré l’idée du spectacle au travers de son œuvre L’HOMME ET L’ENFANT (en prologue, on entend des phrases prononcées part Adamov lui-même, voix étrange et familière encore, qui parle de la mort… bonne  mise en condition !), à Saint-Exupéry en passant par Andersen, Claudel, Kafka, Lamartine, Racine, Mao Tsé Toung, Kantor… Mais je ne peux pas les citer tous, ils sont cinquante, qui ont fait ce spectacle avec des mots qui voudraient dire quelque chose, et des musiques (là on va de Schubert aux Rolling Stones, en passant par les comptines et les chansons populaires), qui soutiennent les interprètes quand ils se privent de la parole parlée.
Cette mise en ordre a été mise en scène avec intelligence et force. Au début, les spectateurs, sur des gradins, sont entassés face à un rideau de théâtre qui s’ouvre sur un espace grand comme la scène du théâtre Essaïon. Là, en rang côte à côte, les sept protagonistes chantent ou disent tour à tour des morceaux issus de l’imagerie populaire. Cela dure quelques minutes, puis voici que la toile de fond se soulève ; une autre, quatre mètres plus profondément, à son tour, puis une autre, une autre, encore une autre, très lentement, découvrant un couloir très long, qui, au fond, se perd dans le noir, couloir d’école, avec des portes latérales par où sortiront, comme des diables de leurs boîtes, les gens qu’on exhibe, et qui vont et viennent le long de ce lieu insolite, chacune, chacun à son rythme et selon sa démarche.
Isabelle Pousseur explique qu’il n’y a pas de « personnages ». mais si ! Chaque interprète l’est de lui-même. Il n’y a pas de compositions, pas de transpositions. Celles qui affleurent sont provoquées par la volonté de l’organisatrice. Les artistes, eux, se défoncent, et c’est tout ce qu’on leur demande. Mais attention : ils doivent être disciplinés car tout est rigueur dans ce spectacle. L’impro l’a suscité, mais ce que voient les spectateurs, c’est de l’impro fixée, le flux de chaque individu ayant été capté au profit du collectif qui redigère les affres solitaires pour les ressusciter au niveau de l’ensemble. Avec respect des individus, d’ailleurs. Chaque séquence commence par l’expression individuelle du thème choisi. Chacune, chacun s’y exprime avant de former des groupes qui déboucheront sur la transformation  par le collectif de la simplicité originale.
C’est un peu terroriste : les « arrivées tardives premières », puis « deuxièmes », les « départs », sont longs. On se dit que cela devrait être plus court (l’ensemble dure trois heures) et pourtant on reste fasciné car, même quand il se passe peu de choses concrètes, un charme passe, une atmosphère, que ne contribue pas peu à créer la remarquable bande sonore de bruits et de musiques qui baigne toute la représentation. Ah, musique, bruits, que deviendrait le théâtre sans vous ?
Quelques moments sont sublimes, quand par exemple les sept sont assis sur les côtés des couloirs, utilisant toute la profondeur, et disent leurs vœux : « Faites que… ». Le tableau s’intitule : « Pourvu que rien ne change et que tout soit différent ! » Un autre : « Tout ce dont vous avez besoin, c’est d’amour ». Un autre encore : « Lettres d’amour ». Elles seront lues deux fois, une dans l’émotion, l’autre dans la dérision.
On se répète beaucoup au long de ces douze tableaux. Le répétitif donne souvent l’impression de longueur. On trouve qu’Isabelle Pousseur est impitoyable. Et puis on s’aperçoit qu’on ne s’ennuie pas. Je me suis demandé comment cela se faisait et je pense, au fond, que c’est parce que TOUT est nécessaire, même si c’est à notre insu. Sans doute aussi parce que cette volonté d’explorer chaque thème sans éclipses, dans une esthétique qui parfois évoque Bob Wilson, mais surtout Chéreau, tant la beauté des tableaux est plastique, chaque scène étant composée avec un œil de peintre, évite toute superficialité.
Le thème de l’impuissance, inspiré par Adamov, domine toute la représentation. Il en ressort un constat, une leçon en forme de question angoissée. C’est le titre : « JE VOUDRAIS ENCORE DIRE QUELQUE CHOSE… MAIS QUOI ? ». Qui ne l’éprouve, s’il s’est prix un jour la tête dans ses mains et s’il s’est demandé : « Qui suis-je ? Dans quel monde suis-je jeté ? Que faudrait-il faire ? Y a-t-il quelque chose à faire ? Ai-je le pouvoir de faire quelque chose ? » Je déplore souvent que nos jeunes metteurs en scène ne semblent pas s’être donnés la peine de réfléchir deux heures de leur vie sur la question élémentaire : «  Où  me situé-je ? » Eh bien, si, malgré ses trois heures sans entracte, le spectacle d’Isabelle Pousseur m’a fasciné, c’est parce que, elle, visiblement, ne s’est pas contentée de faire un spectacle. Les impros ont été le fait de chaque interprète, mais c’est elle qui a suggéré les thèmes, c’est elle qui a trié, choisi, c’est elle, par son découpage, qui a donné un contenu au spectacle, une âme, parce que, de toute évidence, son impuissance n’est pas ressentie par elle avec légèreté. Démarche intellectuelle, alors ? Certes, mais sans intellectualisme. Il n’y a pas un mot pédant, pas une citation philosophique. Tout est dit par les corps et par des morceaux choisis de la littérature connue. Isabelle Pousseur n’est pas Mesguich. Elle ne dit pas : Écoutez comme je suis brillant, avez-vous deviné de qui est cette phrase que j’ai glissée entre deux répliques de Tchékhov ?...
Intellectuelle ? Avec du cœur. Je dirai : « intelligente ». Et sensible… Le dernier tableau s’appelle « Rien qu’un rêve », et il est digne de Chéreau. Tout au fond du couloir, les sept artistes qui ont revêtu des habits de théâtre classique, saluent, tournés vers le noir, un public imaginaire. Puis, par une progression infiniment lente, ils reviennent vers nous par petits sauts, disant des répliques du passé, toujours les mêmes, de façon de moins en moins audible… C’est la mort d’un certain théâtre figé qui s’épuise à se relire sans cesse, il qu’il n’est plus besoin de questionner sans cesse, car il ne donnera pas la clef du combat contre l’impuissance.
Alain Crombecque ou Michel Guy seraient avisés de donner à cette réalisation exceptionnelle la chance d’une promotion parisienne ou avignonnaise. En tous cas, moi, je ne regrette pas ce voyage à Bruxelles.

18.02.85 - RENSEIGNEMENTS GÉNÉRAUX, de et avec Serge Valetti, est un one-man-show qui se distingue des autres par la qualité du texte, qui manie gentiment l’absurde à la manière de Devos. En vérité, Valetti ne joue presque pas. Il amuse. C’est un diseur. Il charme. De son maître Mesguich, il a pris le goût des éclairages psychologiques. Il s’échine, à Déjazet, devant bien peu de monde !

22.02.85 - Comment ne pas créditer Bézu d’une intelligence exceptionnelle pour avoir su éclairer l’intrigue de LA PLACE ROYALE ! Grâce au jeu qu’il a inspiré aux acteurs, les fils entrecroisés d’anecdotes tordues, surgissent devant notre étonnement comme singulièrement simples, évidents ! Le parcours tortueux -et peu plausible- d’un Alidor, qui livre la femme qu’il aime à son meilleur ami, estimant que l’amitié est meilleure que l’amour, et qui finalement, l’ami ayant changé l’objet de ses feux, sera largué par la belle et conclura que c’était justement cette liberté qu’il souhaitait (ouf !) paraît tout naturel. On le suit sans effort. On le comprend ! Chapeau, voilà un metteur en scène qui a su servir une œuvre et qui tire son épingle du jeu, parce que ce service-là aurait paru impensable à d’autres, qui s’en seraient tirés par des trucs à la Parisienne.
Bézu a-t-il usé d’un truc ? Je dirai oui, si on peut regarder comme tel le fait que les acteurs ne déclament point les vers cornéliens (encore que de-ci de-là perce dans tel alexandrin le style du tragédien de demain), mais semblent les penser. Ils ne crient guère. Ils s’échangent des confidences et Bézu a bien fait ressortir leurs naïvetés. Il faut citer Maxime Leroux (Cléandre) -une telle présence dans l’humour est rare- plus que Bruno Madinier (Alidor) et Didier Maheu (Doraste). J’aime moins les actrices, encore qu’Isabelle Janier ait du charme dans l’émotion. Il est vrai que la pauvre Angélique, qui finira dans un couvent d’être ainsi le jouet des mecs, est un rôle en or pour illustrer la situation de la femme en 1630 et quelque, à la fois maîtresse du jeu de la carte du tendre, telle une Célimène, mais en vérité esclave d’une règle du même jeu qui pipe les dés, car les bonshommes sont seuls à détenir le vrai pouvoir. Cela aussi ressort de la « lecture » du Théâtre des Deux Rives de Rouen.
Comme on aimerait maintenant que cette intelligence se mit au service d’œuvres contemporaines. Entre-temps, tous les scolaires  de France devraient voir cette PLACE ROYALE. Cela leur apprendrait à LIRE ce qu’en ma jeunesse j’avais jugé illisible.
Par André Gintzburger - Publié dans : histoire-du-theatre
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander

Calendrier

Décembre 2009
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>

Recherche

Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus