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Samedi 27 janvier 2007
25.06.84 - Je n’ai pas voulu mettre les pieds au THÉATRE DES NATIONS organisé à Nancy par Mira Trailovic. J’ai bien fait : la perfide Yougoslave n’aurait pas manquer de me faire porter l’échec (relatif) essuyé par Peter Waschinsky, une fois de plus sorti seul de la R.D.A., alors qu’on l’attendait avec sa troupe.
J’ai attendu qu’ils viennent à Paris, pour voir NOCES DE SANG en coréen (du Sud) dans la version qu’en propose Kim Jeong Hok, et ON FAIT SES VALISES par le THÉATRE CAMERI de Tel-Aviv.
Il est dommage qu’une confrontation n’ait pu être effectuée entre la démarche de Salvador Tavora, pour ses NANAS DE ESPINAS, et celle de Kim Jeong Hok, pour son adaptation coréenne de l’œuvre de Lorca. Ni l’un ni l’autre, en effet, n’ont monté l’œuvre originale. Chacun s’en est servi pour monter la réalité de son contexte.
Celui du Coréen est joliment maniéré, à l’Orientale, largement exprimé en gestuelle et il se « lit » avec plaisir, sinon avec limpidité. Qu’importe après tout la leçon, elle est à usage interne. Le spectacle est beau, sûrement étriqué sur la scène du Théâtre de l’Alliance Française. Khaznadar l’a fait agrandir, au détriment de la salle qui se trouve, en somme, transformée en un auditorium pour initiés. Ce proscénium ne modifie pas fondamentalement les incommodités du plateau, tout en limitant le nombre de places. La « Maison des Cultures du Monde » ne vise pas un vaste public.

C’est au Carré Silvia Monfort qu’est accueilli le Théâtre Cameri de Tel-Aviv, avec le spectacle « ON FAIT LES VALISES », « Comédie en huit enterrements de Hanoch Levin ». Curieux spectacle pour qui est familier du style palestinien du Groupe El Hakawati, car ce qui est éclatant, c’est qu’ALI LE GALILÉEN d’Abou Salem et les personnages juifs décrits ici vivent de toute évidence le même univers, qui est un univers du MAL DE VIVRE en Israël ! Car si une leçon peut être tirée de cette comédie, c’est que tout le monde veut foutre le camp de ce contexte, y compris par la mort. Périodiquement, les petits héros évoquent une « terre promise ». Pour les uns c’est la Suisse, pour les autres l’Amérique. À chaque enterrement, selon la coutume juive, il y a un orateur qui exalte la vie du défunt. Au huitième enterrement de la pièce, le discoureur parle « de l’impossibilité de vivre une vraie vie » et se réjouit « qu’il y ait des enterrements pour nous rappeler ce qui est essentiel. » Et le spectacle s’achève sur une vision d’un des personnages : ses parents morts, lui apparaissent et l’invitent à les rejoindre. « Je vais partir, partir en Suisse », leur répond-il… « Bientôt je vous rejoindrai ! »
Le fonctionnement lui-même est très proche de celui de nos Palestiniens. Une vingtaine de personnages vivent sous nos yeux des trajectoires truffées d’anecdotes quotidiennes. C’est un grouillement méditerranéen où tout se vit dans une apparente bonne humeur. Je dis bien : apparente. Elle n’est que pure façade. Et si la dénonciation n’est pas, bien sûr, celle de l’opprimé condamnant son bourreau, elle n’en est pas moins semblable, et peut-être plus grave, puisque ici, ce sont les Juifs eux-mêmes qui disent que ça ne va pas. À voir « On fait les valises », on comprend le succès fait en Israël à ALI LE GALILÉEN. Les deux spectacles disent aux Israéliens la même chose. Il faut croire que c’est un langage que ce peuple a envie d’entendre.
La comparaison ne s’étendra pas jusqu’à la mise en scène. Michaël Alfreds, qui signe celle de « On fait les valises », n’est pas aussi inspiré qu’Abou Salem. Les acteurs semblent être livrés à eux-mêmes et il n’y a guère d’imagination dans la scénographie, au demeurant très sobre, du spectacle. Mais peut-être faut-il le féliciter d’avoir laissé parler la pièce. 

30.06.84 - LA BALADE DE MONSIEUR TADEUZ, de Jacky Viallon, se présente comme une série de sketchs qui permettent à Hélène Zanicoli et à l’auteur de montrer ce qu’ils savent faire dans l’art des transformations rapides. Ces petites saynètes, dont plusieurs rappellent la manière de Karl Valentin, ont un point commun en ce sens que les personnages incarnés, quoique divers, sont toujours en porte-à-faux vis-à-vis de leurs voisins et d’eux-mêmes. Le théâtre du PATAFLEUR a produit cette amusante exploration de la vie quotidienne dérangée, et c’est Danièle Bouvier qui a fait la mise en scène.

01.07.84 - Vu PAS DE CITROUILLE POUR CENDRILLON, gentil spectacle clownesque de café-théâtre qui suppose que Cendrillon aurait été un garçon ! C’est plein de gags, ce n’est pas du tout équivoque en dépit du sujet. Ca ravit les petits et les grands. Les « Blancs Manteaux » devraient tenir là un succès. AREU = MC 2 est toujours à l’affiche !
 



AVIGNON 84  

16, 17, 18 Juillet 1984 - Après un tour à Belle Isle pour me refaire une santé, et une excursion à Barcelone à l’occasion de la triple présence en Catalogne de LA MIE DE PAIN, de Jérôme Deschamps et de GRAND MAGIC CIRCUS, je débarque en Avignon, descendant du Talgo, vers 15 h  30, et je serre quatre mains rien que sur le trajet de la gare à la Place de l’Horloge, qui me paraît noire de monde. Mais Ellie Schulmann me dit que ce serait une impression fausse et qu’il y aurait une baisse de fréquentation appréciable. Ce ne sera pas le son de cloche que j’entendrai plus tard de Faivre d’Arcier.
Le sûr, c’est qu’au spectacle dont j’ai vu le début le soir même, il n’y avait pas grand monde : c’était au Théâtre Municipal, L’ÉCHARPE ROUGE, mise en scène d’Antoine Vitez, musique de Georges Aperghis sur un poème d’Alain Badiou. J’ai tenu une bonne heure à ce spectacle lyrique que le Directeur de Chaillot avait décrit, lors de sa conférence de presse, comme « Le Soulier de satin du Communisme ». Outre que le livret, autant que j’ai pu en juger par le résumé du programme, (car ce texte chanté était incompréhensible à l’audition directe), m’a semblé idéologiquement peu clair, je dois dire que la musique dirigée par Annick Minck, m’a insupporté gravement. Et pas seulement à cause de son modernisme d’académie style France Musique, mais du fait de son côté constamment pleurnichard. Est-ce à dessein que les Communistes qui s’agitent et vocifèrent lyriquement sur la scène, ont constamment des accents plaintifs ? Je doute que quelque volonté signifiante soit exprimée par ces notes horripilantes. Cette réalisation entachée gravement d’intellectualisme esthétique, illustre à quel point semble malheureusement tombé le réalisateur des BAINS d’antan. Il n’est plus capable d’exprimer simplement des pensées qui, pourtant, auraient mérité la clarté populaire.

Cette ÉCHARPE ROUGE commençant À 20 heures, je me suis retrouvé dehors à l’entracte prêt à voir autre chose, et malgré le froid pénétrant provoqué par un mistral impétueux, j’ai décidé d’aller un moment au verger, où le CENTRE DE LITTÉRATURE ORALE « célébrait » LE CYCLE DU ROI ARTHUR. Bruno de la Salle poursuivait avec cette épopée l’expérience entreprise en 1981 avec l’ODYSSÉE et en 1983 avec SHÉHÉRAZADE.
Ce qui, alors, était dit, récité, est ici chanté, au moins psalmodié avec une musique de Jean-Paul Auboux. Les voix, les sons, sont très beaux, et les textes sont sûrement envoûtants.
Malheureusement, l’aventure, qui couvre chaque soir huit heures, de vingt-deux heures à six heures du matin, suppose des nuits chaudes et calmes. Frigorifié, j’ai démissionné au bout d’une heure. Quel spectacle peut valoir une pneumonie ? D’autant plus qu’après tout, ce choix, « poétique », orienté vers la beauté à l’état pur, mais tout de même à travers un texte exaltant un type de société qui ne justifie peut-être pas la nostalgie attendrie, ne me « parlait » qu’au niveau de la curiosité.

Le mardi 17 juillet au matin, j’ai assisté au JARDIN à la remise du Prix Georges Lerminier à Gildas Bourdet (qui est arrivé en retard et pas rasé, ce qui a permis à Robert Abirached de s’insurger contre les propos tenus la veille par Colette Godard, dans un scoop qui mêlait le vrai et le faux en annonçant des nominations dans la décentralisation, certaines exactes, d’autres encore en négociation, d’autres encore fausses. Le brave homme était indigné, et il était croustillant de le voir donner une leçon de déontologie journalistique à ses anciens confrères qui l’écoutaient d’un œil narquois).
Puis j’ai, après avoir déjeuné avec Alain Herzog et dormi un peu, fait acte de présence à la conférence de presse du Chêne Noir. Peu de monde, mais des informations bizarres : Gelas va monter du Strindberg et du Varoujean ! C’est vraiment un tournant de carrière. Je ne sais pas s’il est très justifié.

Et puis me voici à 19 h 30 au CHIEN QUI FUME, où Gilles Zaepffel vend lui-même les billets pour la nouvelle création du THÉATRE ÉCARLATE, « Sur la brèche », digest à quatre personnages du MACBETH de Shakespeare. Le sous-titre est DROLE DE DRAME POUR TROIS SORCIÈRES ET UN MACBETH.
Je dois dire qu’après un long moment d’irritation dû au fait que n’approuvais pas la démarche (Pourquoi Shakespeare ? Pourquoi Macbeth ? Pourquoi cette réduction évidemment due à des raisons économiques ? Pourquoi cet abandon des thèmes signifiants au profit d’un questionnement de racines devenu, hélas, trop banal ?) -de surcroît, cela commençait mal, avec la scène des sorcières traitée d’une façon relativement conventionnelle qui m’a agacé-, j’ai fini par être « eu », parce que Lady Macbeth est vraiment très bien jouée par Paule Kingleur, qui fait preuve ici d’une belle impudeur, d’une sensualité ardente et d’un tempérament talentueux, et Macbeth, pas mal, par Jean-Louis Heckel, qui aurait toutefois intérêt à masquer la tonsure de son arrière chevelure. Ne parlons pas de Babette Masson et Bruyère Robb, qui ne font que servir la soupe aux deux autres, la seconde avec un accent étranger irritant. Deux très belles structures mobiles et musicales signées Brunehilde, aident à ce qu’une magie s’installe. Ramenée à quatre-vingt dix minutes, l’anecdote ainsi ramassée est clarifiée. Gilles Zaepffel a su préserver l’essentiel et éviter que la redistribution des personnages entre peu de mains n’entraîne une confusion. Je continue à n’être pas très d’accord avec l’entreprise, mais l’EXERCICE DE STYLE est réussi et le couple Zaepffel - Kingleur confirme son talent. 

Jean Autrand m’attendait à la sortie pour me conduire à Villeneuve, où le Campagnol et la Carriera s’étaient unis pour présenter un spectacle sur lequel les bruits les plus contradictoires couraient : L’ENCLAVE DES PAPES ou LA NOUVELLE VILLÉGIATURE, mise en scène de Jean-Claude Penchenat sur un texte écrit en cours de répétition par un élève de Pasolini, Vincenzo Cerami. Spectacle raté, mal maîtrisé, trop long, mais intéressant à plus d’un titre, et méritant mieux que le mépris prodigué par la presse.
L’analogie avec le MONSIEUR GAZON du Chapeau Rouge frappe dès l’abord. On est dans une résidence de vacances, quelque part en Provence. Le lieu a été loué par un éditeur en renom, dont l’épouse, apparemment frustrée, a eu une liaison avec un chirurgien esthétique, du style beau ténébreux abusif. Il y a là une poétesse fofolle, un auteur qui sèche sur la fin de son manuscrit, une critique langue de vipère qui fait fortement songer à Colette Godard (en moins cadavérique, car la pauvre, au réel, n’est carrément plus qu’un squelette, de même que Cournot, pardonnez la parenthèse, a pris un redoutable coup de vieux). On attend un individu prévu, un ancien Ambassadeur qui a fait une dépression nerveuse, et un inattendu, un Ministre, qui a un roman à faire éditer, et qui sera comme l’Arlésienne, il n’arrivera jamais. Pourtant, l’annonce de sa venue déclenchera, à l’initiative du Maire, très actif, de la localité, tout un branle-bas de combat. Un feu d’artifice commandé à la hâte ayant explosé prématurément, on demandera à une petite troupe théâtrale locale de donner un petit spectacle. Mais les comédiens entendent tirer partie de l’aubaine qui leur est offerte, et entendent en profiter pour jouer leur adaptation en langue provençale de LA TEMPETE, ce qui nous vaut pas mal -trop- de réflexions sur l’œuvre de Shakespeare. On s’en doute, c’est LA CARRIERA qui incarne la troupe invitée. Et cette prestation est intéressante politiquement, dans la mesure où ces militants de l’Occitanisme semblent renier leur combat intérieur, le tourner en dérision, le ridiculiser, le rabaisser à quelque chose de « clochemerlique ». Cette attitude ne plaît pas à tout le monde dans la région, et des gens comme Gelas trouvent honteux qu’ils se prêtent à cela, « après nous avoir tant fait chier pendant des années sur la ligne qu’on aurait dû suivre avec eux ! »
En vérité, se sont-ils, comme l’insinue Gelas, « prêtés » à cette mascarade, ou celle-ci constitue-t-elle leur apport propre ? En d’autres termes, Penchenat a-t-il inspiré le propos ou l’a-t-il, à l’état brut, introduit dans son propre projet ? Je pencherais intuitivement pour la deuxième hypothèse, car l’osmose entre les deux équipes ne m’a pas, loin s’en faut, paru parfaite. On est en présence de deux styles qui se juxtaposent sans s’interpénétrer, et je ne pense pas que ce ne soit que voulu. Je n’ai pas l’impression que Penchenat ait pu maîtriser ces invités du Campagnol et, entre autres, leur imposer la mesure du temps d’intervention. Toute l’installation de la troupe, les discussions du contrat, les réflexions de mise en scène, outre qu’elles sont beaucoup trop à l’usage interne de la profession, font carrément pièce rapportée, et même pièce de gros calibre car elles sont interminables. Mais peut-être les deux troupes ont-elles négocié leur temps de paroles ? Le Campagnol voulait dépeindre le milieu de la grande bourgeoisie littéraire et intellectuelle « de gauche » -mais qu’en est-il de « QUE FEREZ-VOUS EN NOVEMBRE ? » de René Ehni-, et La Carriera entendait mettre sur la table ses problèmes et ses contradictions. L’huile et les œufs ne se sont pas mêlés et le résultat est une mayonnaise manquée. Dommage. Tout de même, je suis resté trois heures durant sans regret malgré le froid vif, et c’est quelque chose.

Le mercredi 18, c’est déjà mon dernier jour, et déjà je me demande si ce n’est pas un jour de trop. L’itinéraire de celui qui, comme moi, vient en Avignon pour se montrer, passe par trois point précis : de onze heures trente à treize heures, il doit séjourner au « Jardin », lieu d’ailleurs agréable autour duquel s’ordonnent les bureaux du festival. On rencontre là les journalistes et les gens importants, ainsi que les amis des personnalités. Gelas new-look y passe tous les matins. C’est là que les bruits qui courent sont confirmés ou modifiés. Y être prouve qu’on est quelqu’un, mais il faut veiller à être toujours dans un groupe ou en conversation avec quelque huile, car les isolés se remarquent.
René Praisle m’a mis, en me voyant là, « observateur de son prix du Off », malgré le fait que je lui clamais la brièveté de mon séjour. J’ai été charmé de l’amitié à témoignée à mon endroit par Benoin (qui veut me confier ses tournées !!! Aïe !!!) et par Lassalle (j’ai été un peu surpris, mais il avait l’air sincère). Abirached m’a redit sa haute considération et Renard m’a prodigué les sourires. J’ai eu un aparté d’une demi-heure avec Alain Crombecque, qui n’est pas passé inaperçu.
Vers dix-sept heures / dix-huit heures, il n’est pas mauvais de faire un saut bref à la MAISON DU THÉATRE. L’ONDA y tient permanence, ainsi, cette année, que le bureau d’auteurs d’Engelbach, qui organise un petit festival à Saint-Étienne et veut se mettre organisateur de tournées. Il attend là les commandes des instances « intéressées ». Bonne chance ! Là se tiennent les réunions de type « Assemblée Générale des Maisons de Culture » ou Syndeac etc… On n’y croise que des messieurs sombres qui disent que tout va mal. Je leur affirme que moi, ça va très bien. Ils me croient ou pas, mais c’est le B.A-BA, n’est-ce pas ? Rosevègue, Jacques Blanc, Valentin (qui est, m’a-t-on confié, démissionné, mais il ne le sait pas encore), Würtz, Jean-Marie Lhôte, fréquentent ces espaces frais sis à l’intérieur du Palais des Papes.
Enfin, vers dix-huit heures trente, il est bon d’avoir une table à la Civette pendant les parades des troupes Off (il y en deux cent trente cette année !) afin de serrer les mains des artistes présents et de s’informer sur leurs projets. Voilà. Il peut aussi, certains après-midi vers dix-huit heures, être opportun de passer au Verger, où se tiennent les débats du IN. Quelques professionnels sérieux, du genre Me Baëlde, y font consciencieusement acte de présence quotidienne.
Alors voilà, en deux jours, ce cheptel ne se renouvelle pas, et comme, profondément, on n’a pas grand-chose à se dire les uns les autres, le bonheur de la première rencontre risque de se transformer assez vite en « encore lui ! », d’autant que les pots de colle du genre Valverde, Annette Lugand et Micheline Uzan, ne manquent pas. (Je cite ces trois-là parce que, c’est étrange, ils sont fâchés ensemble, et pourtant c’est chaque année au même moment qu’ils se pointent en Avignon : quand vous en voyez un ou une, vous pouvez être sûr que le même jour, vous croiserez les autres). Alors il faut être bref. L’idéal serait de venir un jour tous les huit jours, mais ce serait la barbe.

Donc, le mercredi 18, après un entretien très bref mais pas fâché, avec Pierre Laville, qui m’avait fait la « surprise » de publier dans le numéro d’été d’ACTEURS mon interview de Philippe Ivernel sur les THÉATRES D’INTERVENTION, et qui m’a déclaré que les colonnes de la revue m’étaient ouvertes, quand je voudrais, j’ai vu qu’on passait PARIS TEXAS au Cinéma Palace, et je me suis offert cette avant-première pour la somme de dix-neuf Francs. J’ai rencontré là Delpy, Marie et Christian Delacampagne. (Ils n’étaient, bien sûr, pas ensemble). Ah ! Vive le cinéma qui n’a pas inventé la distanciation, et qu’il est doux d’avoir les larmes aux yeux grâce à des bons et grands sentiments.
Puis, après ONDA, Civette, et trois séjours dans ma chambre pour essayer de souhaiter son anniversaire à Thérèse, (mais la première fois Madame Leport m’a appris qu’ « elle venait de partir à Kervi », et ensuite ça ne répondait plus. J’étais triste, car depuis toujours j’avais planifié dans ma tête ce rendez-vous que je croyais sans contretemps possible, et puis voilà !...), j’ai mangé un morceau avec Lydia Anh, qui a quitté Tulle, et avec Naville, qui fait carrière d’éclairagiste à Helsinki, et j’ai pris, selon mon programme, le chemin du Chapiteau de la Grande Lessive, où le groupe Rosta jouait, pour son plaisir, devant absolument personne. « Ca n’est pas étonnant », me dit LA MIE DE PAIN, qui, elle, remplit avec SEUL… LES REQUINS (que n’ont aimé ni Pierre Jean Valentin, ni Autrand), « ils ne font aucune publicité, pas de parade, et AUTRES VISAGES, AUTRES PAYSAGES ne figure même pas au programme du Off imprimé dans le journal du Off ». Quand j’ai parlé de cette anomalie à Praisle, il m’a dit « mais qu’est-ce que c’est que ça ? », et les Temkine n’ont entendu que d’une oreille mes objurgations à ce qu’ils fassent le voyage de l’Île Piot. Pauvre Zivaljic, qui voit dans ce désert la marque d’une volonté politique de l’occulter. Ca le console, tant mieux, et qu’il y ait du vrai, c’est probable. Mais l’explication est trop courte. En fait, il n’a rien fait pour se rappeler à quelque bon souvenir que ce soit et il n’y a pas de miracle.

Voilà. Je suis à présent dans le TGV, ce qui explique ce tremblement de mon écriture. Un mot seulement pour conclure : mon opération Avignon 84 est parfaitement réussie.

28.07.84 - Ayant pensé qu’il serait décent que j’honore de ma présence un festival modeste, certes, mais qui m’achète cinq spectacles, me voici à ERLANGEN après un voyage dont la dernière phase fut caricaturale de l’Allemagne éternelle, d’abord dans l’avion entre Francfort et Nuremberg aux côtés d’un gamin d’une dizaine d’années voyageant seul, qui en d’autres temps eût été une graine modèle de futur SS, tant il était exigeant, sûr de soi, prompt à commander et impeccable de tenue ; ensuite dans le taxi entre Nuremberg et Erlangen, charmé par la musique rythmée des instruments à vent que me distillait une radio locale au répertoire rétro nostalgique.
C’est samedi soir. Il fait très frais. Il y a peu de monde dans les rues. Jérôme Deschamps qui débarque tout juste de la fournaise effervescente d’Avignon, trouve que ça manque d’animation. Et, de fait, l’orchestre de jazz qui s’époumone dans la tente du festival destinée à l’accueil… et à la vente des sandwichs et des tickets, brille par l’absence presque totale de public ! Soyons juste : à neuf heures, pour LES BLOUSES et pour LES BACCHANTES, qui sont les deux manifestations au programme ce soir, il se pointera un nombre raisonnable de spectateurs. Mais l’atmosphère « festival » n’y est pas. Bizarre, aussi, cette idée, d’avoir réalisé dans cette petite ville une opération culturelle sur le thème de « LA FRANCE PROFONDE », de surcroît sans aide aucune de la France ! (l’A.F.A.A. s’est bornée à payer un transport, celui de l’ « Atelier Théâtre Image » de Châtillon, parce que Sylvie Depondt avait proposé CHAGRIN ZOOLOGIQUE à Manfred Neu personnellement). À Sarrebrück, ville frontière et charnière, la semaine du Jeune Théâtre français, PERSPECTIVES DU THÉATRE, se justifie quelque part. Ici… ??? …
Enfin bref, Manfred Neu, « qui se demande pourquoi la fréquentation n’est pas plus forte… le temps peut-être », (qui est, il faut bien le dire, maussade, avec crachin genre breton et température dans les dix degrés), m’accueille fort gentiment, et me donne tout de suite les nouvelles : il a fallu déplacer ROMÉO ET JULIETTE qui ne tenait pas sous la hauteur du chapiteau, mais il a été enchanté de la Clown Kompanie et la presse, à défaut du public, suit sa compétition avec enthousiasme.
À part ça, tout va bien, sauf que François Pesenti lui pose des problèmes : apparemment, les relations entre le jeune metteur en scène du POINT AVEUGLE et lui sont très mauvaises. Ou plutôt, elles le sont devenues au fil d’une série de conflits ayant eu des causes techniques, au cours desquels notre génie en herbe n’aurait pas fait preuve d’un minimum de diplomatie. J’entendrai, bien sûr, au cours de la soirée, des versions contradictoires. À mon avis, le processus s’explique ainsi : Pesenti n’a pas les moyens matériels des spectacles qu’il rêve. Or ceux-ci supposent un type de matériel sophistiqué, qu’il espère trouver sur place. Dès qu’il manque quelque chose, il s’angoisse. Or, tel notre Palestinien Abou Salem qu’il m’a rappelé un peu, ses exigences locales ne lui viennent pas en bloc, mais au fur et à mesure qu’elles lui sautent, en ordre dispersé, à la mémoire. En fait, il lui faudrait à ses côtés un solide régisseur tâcheron, qui aurait suivi en répétitions les méandres de sa création, et s’opposerait en écran entre LUI, qui ne se prend pour de la merde de linotte, et ses interlocuteurs, qui trouvent qu’il n’est pas assez vedette pour se comporter en odieux personnage ! Malheureusement, ce garçon, qui par ailleurs est charmant dès qu’il sort de la salle où son ouvrage va être jugé, a un tempérament égocentrique qui l’amène à croire que tout le monde doit, comme il le fait lui-même, concourir vingt heures par jour à la réussite de son œuvre. Or il se méfie de tout le monde. Un certain Ahmed, Allemand natif d’Egypte, a décelé chez lui des traces de mépris raciste… Oh là là ! Ces BACCHANTES partaient mal.
Elles « arrivent » assez bien. Je veux dire que le spectacle est certainement assez beau. Mais, (cela tient-il au fait que toutes les exigences techniques n’ont pas été honorées ?) la magie, si fort présente dans PROMÉTHÉE, était absente. En fait, l’intégration des spectateurs au dispositif existe là aussi, mais le côté « décalé », « FAUX », voulu par le metteur en scène n’est pas atteint. À tel point que, étant allé tâter à la fin les murs de ce dispositif, j’ai été surpris de découvrir qu’ils n’étaient pas les murs de l’Experimentiertheater. En vérité, j’avais cru toute la soirée que Pesenti avait adapté sa réalisation au lieu, alors qu’au contraire, il y avait intégré ses panneaux, conçus si réalistes qu’ils semblaient authentiquement locaux. Quelque part, cela veut dire que ces murs n’étaient pas très étranges. La lumière parcimonieuse ne les nimbait pas de mystère. D’autre part, le son, la musique, étaient moins présents que dans PROMÉTHÉE, et même, dans les trois derniers quarts d’heure, j’ai cru, à tort, que la bande devait être cassée, tant il semblait que les acteurs parussent attendre quelque chose qui ne venait pas.
Alors, allez-vous me dire, encore un de ces metteurs en scène qui confondent le théâtre avec l’art de ce que l’oeil peut voir ? Oui et non,  car ce qui m’a frappé dans cette réalisation, c’est que LES BACCHANTES sont jouée avec des acteurs et des actrices qui ont été dirigées, qui articulent (ce qui n’était pas toujours le cas dans PROMÉTHÉE), qui s’attachent à rendre le texte audible, et par conséquent lisible. Peut-être même Pesenti, investi par le souci de monter vraiment la pièce d’Euripide, en a-t-il un brin négligé l’habillage environnant. Du moins en l’état technique du spectacle que j’ai vu, le théâtre pur reprenait ici son privilège, au détriment de l’esbroufe. LES BACCHANTES apparaissent moins brillantes, moins étonnantes que PROMÉTHÉE, mais plus honnêtes : le contenu se laisse palper et quel contenu ! Eschyle et Sophocle, à côté d’Euripide, n’étaient que des enfants en matière de description des humains joujoux entre les mains des Dieux. Car eux se bornent à montrer, à raconter, Euripide tire explicitement la leçon ! « Malheur aux hommes qui contredisent les Dieux », même si les actes de ceux-ci sont absurdes ou scandaleux. Aux Dieux tout est permis, aux mortels, rien. J’ai ressenti le message. Et j’ai même tiré hâtivement l’enseignement général que la tragédie grecque avait toujours été au service des pouvoirs, qui avaient besoin que les hommes ne soient pas tentés de se révolter, tandis que la comédie d’Aristophane se permettait d’être subversive. Comme quoi la social critique était licite à travers le rire et point à travers la puissance émotive. Pour que la tragédie ne soit pas ramenée au rang du drame, il fallait que les Dieux  imposent à des êtres incapables d’y résister des lois fatales. Ce n’est pas une démarche très gauchiste que de monter ces œuvres aujourd’hui. LES BACCHANTES se prêtaient à un traitement érotique, voire orgiaque. La nudité est un vêtement, chez Pesenti, mais elle est toujours pudique parce que les gestes obscènes y sont forcenés chez les femmes et que, chez les hommes, les corps sont maquillés, souillés de glaise séchée, jusqu’aux zizis y compris, des zizis évidemment homosexuels. À travers ce spectacle-ci, la pédérastie de Pesenti me semble patente : Dionysos, avec son « visage de fille », est presque carrément assumé en travesti. Pourquoi pas ? Ce n’est pas l’esprit de l’œuvre, je pense, mais j’estime que c’est un mérite que d’avoir évité la trivialité et autres vomissures. Pesenti a de la tenue. Son spectacle, paradoxalement peut-être, souffre de n’être QUE du théâtre, ce qui le rend austère. Nous sommes habitués à avoir besoin d’aide pour ingurgiter un texte. Trop souvent en plein feu, les acteurs n’ont pas la classe de savoir communiquer pleinement leurs discours. Ils ne sont pas soutenus, d’où cette impression que j’ai eue qu’il manquait de la musique, quelque chose, ou des effets « étonnants ». Le tonnerre, au début, symbole de la colère de Zeus, est étonnant et les éclairs aveuglent la rétine. Mais les secours ne durent pas et les déplacements vifs, nerveux (jamais mous) des filles du chœur (qui ne parviennent pas, comme chez Chéreau, à se fixer périodiquement en tableaux d’art), ne suffisent pas à créer une suffisante variété de figures pour que l’arrière-plan soit tremplin.
Voilà : un nouveau travail transformera-t-il ce (malgré tout) beau spectacle en grand spectacle ? L’enfant gâté Pesenti, s’il avait les moyens de ses rêves, saurait-il réaliser ces ambitions qui aujourd’hui ont l’excuse de l’étranglement dû à la pauvreté ? L’avenir le dira… peut-être… Car s’il continue comme ça à se montrer intransigeant avec tout le monde, sans pour autant réussir complètement ses coups, il va lasser les bonnes volontés. Le théâtre de Nuremberg lui aurait proposé de faire une mise en scène dans son contexte, c’est-à-dire avec des acteurs allemands. Je lui ai conseillé d’accepter. Cette discipline lui ferait du bien.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
28.08.84 - Et voilà ! Un mois d’arrêt. Fin août. Et déjà les invitations commencent à pleuvoir. Je me tiendrai cette saison à un rythme raisonnable. Trop, c’est trop, surtout quand RIEN ne surgit qui soit exaltant !
Si je m’en tiens à de vieux principes, c’est-à-dire qu’une équipe ne devrait rien entreprendre sans une motivation intime, je devrais saluer VIE ET MORT DE PIER PAOLO PASOLINI, qui déplace vers le TOURTOUR la frange intellectuelle des auditeurs de Radio Gay, et sans doute une partie du public de l’ex-Marette ! La pédale militante y célèbre l’illustre cinéaste poète pédophile italien, à travers un texte bien construit de Michel Azema. Jean Menaud a fait la mise en scène et joue Pasolini avec une conviction qui n’est pas feinte. De toute évidence, il admire l’artiste, l’homme, le marginal, le « différent », et il y a, certes, quelque complaisance, dans le portrait qu’il trace à grand renfort d’étreintes viriles et d’attouchements à l’audace précise calculée. Les bons moments du spectacle sont ceux où le héros est confronté -à de nombreuses reprises- à la société moralisante. Ses démêlés avec le parti Communiste (dont il fut exclu), avec la justice et avec la censure, donnent lieu à des scènes flashs claires et vigoureuses. Michel Derville incarne avec sobriété tous les représentants de l’ordre et de la normalité. Les moins bons moments sont ceux où Pasolini « crée », dans un enthousiasme romantique assez peu plausible, et ceux où il s’ « exprime » avec des jeunes garçons. Les homosexuels masculins, décidément, me hérissent quelque part et mon dégoût a sûrement quelque chose de raciste. Ah ! Que ne trouvons-nous de semblables militants pour de meilleures causes.

01.09.84 - Le nouveau spectacle des MACLOMA s’appelle QQQ ( ?) et pendant sa première demi-heure, il est très chouette : les trois clowns ont eu, cette fois-ci, le souci de jouer ensemble. Ils vont jusqu’au bout de l’idée, puisqu’ils incarnent des frères siamois, d’abord, dans le prologue, sous la forme baroque et bariolée de trois êtres aux corps et aux jambes entremêlés (cela fait un peu exercice de style un brin laborieux, mais l’aisance viendra sans doute avec la répétition), ensuite, sous celle de trois garçons liés par les hanches et voulant se coucher. Ici, le laborieux est voulu et drôle. Il est évident que les petites choses de la vie ne peuvent être que compliquées pour des personnages ainsi handicapés. Pour faire pipi, se déplacer, trouver la position dans le lit, tout pose problème et il y a toujours un troisième qui est victime. Peut-être les clowns auraient-ils dû explorer davantage ce domaine. Trop vite, à mon avis, l’un d’eux, Guy, excédé par les ronflements des deux autres, s’empare d’une scie et se sépare… sans dommage apparent ni souffrance. Avec son éloignement, s’achève une continuité qui était touchante par l’éternelle bonne humeur visible malgré l’adversité, de ses déchets humains. La méthode chère aux MACLOMA, de passer d’une anecdote à l’autre par glissements, amène les deux qui sont restés liés à se transformer en une grosse dame, qui sera l’objet des attentions d’un homme doté du don de s’élever dans les airs. Cette fois-ci, c’est Guy qui remplace Alain pour la performance. Il va joliment cueillir une fleur apparue au premier étage du théâtre. Il disparaît dans les cintres avec une certaine anxiété apparente qui, bien sûr, disparaîtra avec l’habitude. Malheureusement, avant le dernier tableau, où Philippe incarne une écuyère de cirque avec beaucoup de charme et des dents très longues, procurant au spectacle un dénouement enlevé. Il y a un long passage chiant où, une fois encore, nos clowns miment des évolutions sous-marines, avec beaucoup trop de passages à vide et une lisibilité imparfaite. Philippe, né des œuvres de la grosse dame déjà citée, y joue un bébé bibendum, avec un joli petit robinet à la place du zizi et un cordon de survie qui le lie aux deux autres. C’est trop long et un peu chiant. À mon avis, cette partie-là ne s’arrangera pas, même si des gags supplémentaires sont trouvés. C’est curieux, cet amour des clowns MACLOMA pour l’univers aquatique. C’est peut-être parce que les mouvements sont ralentis, qu’il y a donc difficulté à les exécuter, que nos clowns les affectionnent. Comment ne se rendent-ils pas compte qu’ils ne sont pas comiques dans ce ramollissement ? Or, comiques, c’est tout ce qu’ils disent maintenant : j’ai beau me creuser la cervelle, je ne trouve plus le moindre contenu, la moindre subversion dans QQQ. Nous sommes loin de la violence de HÉROZERO ou de DELIMELO. Tout au plus subsiste-t-il du temps où les MACLOMA n’étaient pas bourgeois un goût pour le scatologique. Un scatologique qui n’est lui-même pas de tellement mauvais aloi : le pipi, après tout, c’est naturel !

05.09.84 - Le doux contestataire anarchiste Guénolé Azerthiope, avait, vers les années soixante-dix montré au SIGMA de Bordeaux, sous le titre « L’APOLOGUE », un spectacle stigmatisant les grands principes et les grands sentiments qui, en son temps, avait fait quelque bruit, dérangeant les bourgeois, et ravissant les émigrés de mai soixante-huit. À deux reprises, Azerthiope, qui, par ailleurs, dans un créneau proche de celui de Jean-Paul Farré, ne réussissait guère, a repris cette réalisation que tous s’accordaient à considérer comme son chef-d’œuvre. En 1975, Savary l’invitait à la Porte Saint-Martin où, de son côté, il jouait le raté GOOD BYE MISTER FREUD !
Guénolé Azerthiope nous a fait la surprise de réafficher L’APOLOGUE en cette rentrée 84 / 85, au Café de la Gare. Distribution ni meilleure ni pire qu’il y a quatorze ans. Spectacle sans aucune modification, dont les imperfections apparaissent davantage parce que les jeunes technocrates qui font le théâtre aujourd’hui n’ont peut-être rien à nous dire, mais beaucoup nous ont habitués à une excellente présentation audiovisuelle de leurs produits. Or, force est de constater que le cérémonial figé du dîner de famille, le dialogue entre les participants, faits de textes qu’on inculquait aux enfants des écoles à la fin du dix-neuvième siècle, ne passent plus de la même façon. La dérision des grandes valeurs semble ne plus faire rire que les vieux cons de ma génération. Le dérangement facétieux n’intervient plus identiquement. Le public a appris la patience. L’absence de mythes manque peut-être aux jeunes gens actuels, que sais-je ?... De « mythes » ou de « mystifications »… « il nous faut des mystifications nouvelles », clamait le prophète Ionesco. Peut-être avait-il raison. Quoi qu’il en soit, L’APOLOGUE n’est pas reçu au Café de la Gare avec le même impact que naguère. On a envie de dire méchamment qu’Azerthiope a maintenant beaucoup d’avenir derrière lui. Mais est-ce sa faute si le monde a changé ? Oui ! Il aurait dû, et moi aussi, s’en apercevoir.

06.09.84 - Revu LE PRINCIPE DE SOLITUDE repris par Jean-François Delacour à la Péniche. Cadre étroit. Angle de visibilité terrible pour les spectateurs. Rafaël Rodriguez a repris son interprète en mains et il a apparemment réussi à se faire obéir. Le résultat : moins de folie, plus de clarté dans le récit mais aussi, pour moi en tous cas, moins de communication. Le spectacle m’a semblé asséché, comme si, à force d’être exact, Delacour en oubliait d’être présent. Par exemple, à Bruxelles, quand il se mettait nu, cela coulait d’une évidence. Ici, cela m’a semblé gratuit. À Sarrebruck, quand il était debout sur le lit, il était dans un tel état que le risque d’effondrement existait. Rien de tel à la péniche. Peut-être craint-il de heurter le plafond du crâne !

10.09.84 - Il y a des gens dont on suit l’activité, qu’on va voir à chaque fois qu’ils font quelque chose, avec l’envie de se déranger. C’est devenu si rare qu’ils n’ont pas le droit de décevoir. Or, LA BRASSERIE DU BONHEUR, qu’Antoine Campo présente dans des locaux culturels tout neufs du quartier de l’hôtel Nikko, est apparemment le fruit d’ateliers réalisés avec des apprentis comédiens. Autour d’un thème commun, le bistrot, des groupes se sont formés et chacun y est allé de son improvisation.
Catherine Rimbaud a figé les textes, avec, sans doute, un très grand respect des mots dits par les stagiaires, car, ce qui frappe gravement, c’est le premier degré permanent dans lequel baigne l’entreprise, l’absence de transposition poétique, le manque d’écriture. Là où il aurait fallu traduire le résultat des observations faites par les élèves en termes de théâtre, on n’a qu’une photographie de la réalité, sans aucune écriture.
Pourtant, il y a par instants quelques perles. La première scène, par exemple, où l’on voit deux Allemandes échanger un dialogue à moitié audible en consonances germaniques tout en mimant le fait de manger, avec sur leur table un seul objet réaliste, un pot de moutarde ; la scène où l’on voit trois femmes du monde s’empiffrer de gâteaux est également joyeuse, grâce surtout à la composition de l’une d’elles. Il y a une scène de repas de noces, sans le marié, avec la mariée enceinte et triste, qui pourrait, mieux assumée, atteindre à une réelle dimension.
LE bistrot n’est pas, à la manière du COSMOS de La Courneuve, l’histoire d’un bistrot. C’est une série de scènes qui se succèdent autour de l’idée de bistrot, mais chacun a SA personnalité, étendue jusqu’au self et au restaurant à l’heure du coup de feu. Ces scènes, malheureusement, ne sont pas assez flashs ! Beaucoup s’étalent excessivement et gagneraient à être réduites en durée. Dommage. On passe à côté d’un spectacle qui aurait pu être grand comme LE BAL, car, après tout, il a le mérite de décrire des scènes de notre vie quotidienne, d’être contemporain. J’ai, par moments, pensé au Campagnol. Justement : Penchenat avait su trouver la dimension « transposante », donc « dépassante ». Pas Campo. Il est vrai que Penchenat n’était pas asservi par un texte. Celui de Catherine Rimbaud est tellement plat que je n’hésite pas à le responsabiliser de l’échec du spectacle.

21.09.84 - Revu L’OPÉRA NOMADE, au Lierre, en vision frontale, dans la version que signe le seul Farid Paya. Par rapport à la première mouture, le spectacle a gagné en perfection musicale. Il a acquis des bribes d’humour. Il a perdu en émotion. Je me souviens d’une ébauche d’idylle très pure. C’est cette fois une attirance sexuelle qui pousse l’un vers l’autre un homme et une femme. L’aspect « misère » de ces êtres bivouaquant, est aussi moins présent. Le nouveau travail aboutit à un spectacle excellent… mais asséché.

25.09.84 - Le Centre Dramatique de La Courneuve a peut-être réussi sa réapparition avec GENS DE DUBLIN, courtes nouvelles écrites par James Joyce au début du vingtième siècle, que Christian Dente rêvait depuis longtemps, si nous en croyons le programme, de porter au théâtre. Pour qui a suivi Dente depuis longtemps, cette passion n’est pas étrange car son peuple de Dublin, à part quelques détails exotiques, rappelle beaucoup celui de SON Paris du vingtième arrondissement, tel qu’il le raconte dans son tour de chant. Ce sont des petites gens, des braves gens simples, ceux qu’aimaient chanter les Communistes au temps où il y avait encore des Communistes. Je veux dire à l’époque de la vieille garde qui ne se croyait pas obligée de plaire aux médias bourgeoises en étant, tel un Léonardini, plus « parisien » que les « Parisiens ».
Dans un dispositif qui est tout à fait semblable à celui qu’a imaginé le Théâtre de l’Aquarium l’année dernière -sauf qu’ici il y a deux rails de tram au lieu d’un rail de train, mais l’atmosphère est semblable-, nos amis retrouvent leur goût, et leur aisance, à s’adresser aux spectateurs de plusieurs côtés à la fois. S’ils ont renoncé à l’acrobatie et, quelque part, à la truculence, ils ont nettement progressé en musique et ne donnent plus du tout l’impression d’une fanfare des Beaux-Arts peu soucieuse de jouer sans couacs. Il est vrai qu’ils se sont adjoints avec Robert Suhas un musicien qui a su inventer des notes irlandaises sans folklore, et avec Bruno Barré un comédien dont c’est aussi le métier d’être violoniste.
D’autre part, il faut noter qu’ils ont beaucoup progressé aussi comme comédiens. Jean-Pierre Rouvellat, débarrassé de sa truculence, est devenu touchant par moments. Je mentionnerai surtout Dominique Brodin, qui avait déjà, dans le COSMOS, montré sa virtuosité dans la composition. Il récidive ici dans des registres proches. Et puis il y a Damiène Giraud. Il n’est pas douteux que quand cette petite bonne femme ouvre la bouche, un courant passe. Elle a LA présence. Il est dommage que ce soit moins le cas de Maria Gomez, qui se taille deux parts de lion dans le spectacle, en patronne stricte sur la morale d’une pension de famille, et en amoureuse qui hésite à émigrer avec son amant.
J’ai écrit au début de ce topo quelques mots qui pourraient, mal interprétés, faire croire que je pense que Dente n’a pas montré des gens de Dublin, mais des gens de SON Paris. Il ne s’agit, bien sûr, que d’une parenté. Ses Irlandais sont bien sûr de chez eux, quoique la caricature facile à la manière de « L’HOMME TRANQUILLE » ait été gommée. C’est une question de classe sociale… et de pluie. Le monde irlandais décrit est original, mais familier, convivial. C’est pourquoi il touche… 

01.10.84 - Le chemin parcouru par Antonio Diaz Florian depuis les premiers spectacles de l’Atelier de l’Épée de Bois, est proprement stupéfiant. Je crois qu’il est le seul réalisateur, à ma connaissance, qui ait évolué à tel point qu’il en ait totalement changé de genre.
Son montage du PARADOXE SUR LE COMÉDIEN de Diderot est aux antipodes de MYTHUS, SEXUS, MARTYRS, TERRE, LOGOS, TORO et YURO d’avant 1975, quand quatre spectateurs éperdus nageaient sans programme écrit pour s’accrocher, devant des visions apocalyptiques de larves geignantes et de débris d’humanité torturés. Ici, il ne manque que le feu de bois crépitant dans la cheminée pour qu’on se croie dans le grand salon d’un château cossu. Les tables, où l’on sert du vin aux spectateurs, les tentures rouges, les escaliers de bois conduisant aux mezzanines, la moquette, tout contribue à donner au lieu un air de convivialité confortable, de tranquillité chaleureuse, dès lors que soixante « invités » vont assister à un divertissement littéraire de bon goût : deux comédiens disant, jouant, commentant, et illustrant d’exemples le célèbre texte de Diderot qui démontrait, bien avant Brecht, que les acteurs ne s’identifient jamais totalement à leurs rôles et que leurs sensibilités ne livrent, au théâtre, que les marques extérieures de ce qu’ils ressentent.
Ces deux discoureurs de bon loi, qui évoluent au milieu des convives, sont incarnés inégalement par Patrick Petot et Christian Neupont. Le premier a une diction parfaite, se fait bien entendre, a de la présence. Il est d’autant plus remarquable que c’est à lui qu’échoit la tâche redoutable de rendre concret l’abstrait du discours. Le second fait rire assez souvent, par ses mimiques et sa façon outrancière d’incarner les personnages des morceaux choisis. Malheureusement, il articule mal et on perd beaucoup quand il parle.
C’est dommage car l’ensemble du spectacle baigne dans un humour, dû évidemment à la marque du metteur en scène, qui clarifie le contenu de l’exposé classique, tout en gardant une distance. On ne s’ennuie jamais. Je ne sais si c’est un compliment : ce PARADOXE est exemplaire de ce que devraient être les matinées littéraires du Palais Royal. Il constitue pour les tournées un produit pour scolaires de grande qualité. Ah ! si l’on pouvait imaginer économiquement de telles scolaires pour soixante élèves -pas plus- à la fois ! J’ai peur que la loi du profit ne le permette pas. En attendant, Jean-Pierre Vincent devrait faire un tour à l’ÉPÉE DE BOIS. Il engagerait peut-être Antonio Diaz Florian à la Comédie-Française.

03.10.84 - C’est une affaire d’hommes ! La seule femme du spectacle, nue d’ailleurs, est une découpe en carton ! LE CHIEN MEXICAIN n’est pas misogyne ! Il se contente de jeter sur la femme un regard de potache de collège de garçons ! Toute la représentation a ce parfum-là, illustré par le retour périodique de sketchs qui semblent avoir été inventés par les élèves dudit établissement, pour chiner leur professeur à la fête de fin de l’année !
Certains de ces sketchs sont drôles. Ils sont tous fondés sur une utilisation de la logique au-delà du raisonnable. Ils sont généralement assez intellectuels, sans pourtant élever le débat bien haut. Quel débat, du reste ? Ces « scissionnaires » du Hauser Horkater se situent dans une marginalité qui, en Hollande, doit, quelque part, refléter l’univers des squatters contestataires. Mais ces punks-là sont bien vêtus, très bien élevés, et l’absurde obtenu par leur façon de pousser à fond les raisonnements, n’est pas le moins du monde inquiétante. Le divertissement est de bon ton.
Ce qui en fait le charme, c’est que tous les mots sont dits en français de façon monocorde, avec l’accent savoureux  qu’avait Laurel dans les films doublés. Ainsi tous les propos sont-ils proférés avec flegme. Ils sont assénés à coup d’accents toniques déplacés ! Quelques chansons ponctuent le show. Elles ne sont pas traduites -sinon dans le programme- ce qui nous permet de savourer les harmonies de la langue néerlandaise. Ah !
J’oubliais : ça s’appelle LA LOI DE LUISMAN. Un des huit garçons incarne, selon le programme, un nommé Luisman ! Ca doit être le professeur. Le titre voulait signifier, dans ce cas, qu’il cherche à imposer sa loi à ses farceurs d’élèves. LE CHIEN MEXICAIN a une réputation européenne. Il ne me soulève pas d’enthousiasme mais il ne m’endort pas. Quelque part, son univers est celui d’un Jérôme Deschamps, dans le minimal. En tellement moins cruel ! En tellement moins signifiant… Mais en tellement plus flamand !

09.10.84 - L’auteur est martiniquais. Je ne sais si Julius Amedo Laou est noir ou café au lait. Il n’est sûrement pas blanc, puisque dans le délire que traverse son personnage devenu folle, cette question de la négritude joue un rôle essentiel. Le titre, FOLIE ORDINAIRE D’UNE FILLE DE CHAM, est d’ailleurs révélateur : Cham, celui de la bible, fut en effet puni par Jahweh pour avoir découvert à ses sœurs la nudité de son père ivre. Les Blancs seraient ainsi devenus Nègres par châtiment. L’héroïne regarde sa peau avec horreur et ne cesse d’implorer le Seigneur pour qu’il lui rende une peau de lait. Elle n’a jamais transgressé SA loi, n’ayant jamais vu son père nu. Le seul pénis dont elle se souvienne est celui de Théodore, son bien-aimé, mort en 1924, l’année justement où elle est entrée en folie.
L’œuvre est écrite avec une grande abondance verbale riche en images, ce qui renforce ma conviction que l’auteur soit un Noir. Daniel Mesguich, le metteur en scène, a choisi de faire débiter le texte à toute vitesse de façon monocorde. Ca doit encore être à la mode, puisque tous ceux qui somnolaient autour de moi au Théâtre de la Bastille, à commencer par Michel Cournot, ont bien applaudi à la fin.
Il est vrai que la pièce est servie par une actrice remarquable, pas celle qui joue Madame Amélie, la vieille folle, Jenny Alpha qui, au demeurant, n’est pas mal, l’autre, qui est à la fois son amie Fernande et son infirmière supposée, Sylvie Laporte. C’est une petite « Mûlatresse » claire qui trimballe tant de présence intérieure, qu’elle arrive à faire passer son discours malgré le traitement que lui a imposé -infligé- le réalisateur. Sylvie Laporte, il faut retenir ce nom, ce qu’elle arrive à faire dans le cadre du handicap imposé est admirable.

10.10.84 - Il y a les Communistes déçus qui cherchent leur refuge dans l’Art pour l’Art ultrasophistiqué. José Valverde, lui, se planque dans l’univers merveilleux, magique et plein de « sagesse », des contes. Une morale paradoxale baigne ceux qu’il a choisis et qu’il dit, avec humour et convivialité, accompagné par Alida Latessa qui est un peu plus terne, assez conventionnelle, mais a de l’abattage, et lui donne la réplique ou lui répond avec gentillesse.
TRANCHE DE CONTE est le titre de ce voyage dans les histoires nordiques, arabes, juives et nippones d’autrefois, qui se joue à douze heures trente pour remplacer, nous explique l’hôte quand il vient servir des boissons écologiques à son public, la tranche de jambon du lunch. Ici, les morceaux de pain du sandwich sont les deux moitiés de la journée de travail. Soit ! La chose se pratique dans nombre de pays où le repas du milieu de la journée n’est pas considéré comme sacré. Il doit être assez détendant en effet, de s’évader ainsi dans un univers qui fait rêver… surtout pour les hommes, car les morceaux choisis exaltent quasi tous une conception du rapport mâle - femme qui ne peut qu’inspirer des réserves aux militantes du féminisme. Il est vrai que les contes nous viennent d’un autre monde, dans le temps comme dans l’espace. Évasion, évasion, vous dis-je !

13.10.84 - Anne-Marie Lazarini a monté LA VILLE MARINE, de Jacques Guimet : belle scénographie en décors simultanés autour d’une plage méditerranéenne, mais peut-être tahitienne, qui investit tout l’ARTISTIC. Brillante distribution avec Monique Fabre, Josette Boulva, Edith Scob, Philippe Lebas, Raymond Jourdan, Claude Guedj. J’allais oublier d’écrire que les décors sont de François Cabanat. La pièce cause dans le style poétique. Les personnages s’affrontent violemment, s’épient, se violent, se font peur et une des filles se mue en Notre Dame de la Garde. D’après le programme, Marseille jouerait son rôle dans l’affaire, mais l’auteur n’a pas daigné expliciter son propos. Au spectateur à se démerder pour y comprendre quelque chose. Comme vous le savez, je suis feignant.

par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
15.10.84 - FORCE 7 s’implante à BEZONS. Dirigée par Pierre-Yves Lahier, cette jeune équipe remercie beaucoup de gens de l’avoir aidée à monter son spectacle, la Maison de la Culture de Nevers, qui a prêté un nez d’avion, le TNS, qui a fourni des cadavres, une dame, qui a été « aide financière » ; mais «  a le regret de ne pouvoir remercier le Ministère de la Culture auquel nous ne devons rien du tout ». (Sic !) Ceci est injuste. Incontestablement, FORCE 7 mérite le soutien de l’État, et j’espère que sa présentation de LA GRANDE IMPRÉCATION DEVANT LES MURS DE LA VILLE, dans le cadre des « RENCONTRES CHARLES DULLIN » de Villejuif, l’aidera à entrer dans le circuit des subventionnés.
Pierre-Yves Lahier prouve en effet qu’il a un sens aigu du climat sonore et visuel d’un spectacle. Sa transposition de la pièce de Tancred Dorst dans l’univers futuriste d’une guerre nucléaire, lui a permis de multiplier pendant la première demi-heure de la représentation des effets forts. Malheureusement, la bonne impression s’estompe au fil de la représentation parce que l’œuvre est beaucoup trop bavarde et, me semble-t-il, confuse.
On sait le sujet : une femme arrive au pied des murs d’une ville où réside l’Empereur, et réclame son mari qui a été enrôlé comme soldat. Les officiers lui promettent de libérer le garçon si elle le reconnaît au milieu des autres hommes en uniforme. Elle en désigne un, mais est-ce le vrai ? Pendant deux heures, l’homme et la femme, sous l’œil amusé et cruel de deux officiers, joueront au chat et à la souris. À la fin, la femme reste seule. « De quoi traite la pièce ? », a écrit Rischbieter dans THEATER HEUTE, « de l’ordre mondial troublé, et aussi comment homme et femme se manquent mutuellement, manquent le jeu l’un de l’autre, manquent leur vie ».
C’est exact, mais que c’est disert, que ça cause ! Et puis il faudrait pour faire passer ce torrent verbal une actrice prodigieuse. Or Hélène Ninerola n’est pas une actrice prodigieuse. Elle n’est que pas mal. On ne saisit pas bien tout ce qu’elle clame. On perd de son discours. Elle n’a pas la présence absolue. Quant au soldat, j’ai éprouvé que François Kuki était un peu trop rondouillard pour le rôle.
Je maintiens que FORCE 7 mérite l’aide nationale. Ce ne serait que justice. Mais la troupe a encore besoin de se perfectionner. N’apprend-on pas à communiquer à l’école du TNS d’où ces jeunes gens sont issus ?

16.10.84 - La nouvelle version Savary de LA PÉRICHOLE est exemplaire de l’évolution du metteur en scène. J’ai eu le privilège d’assister il y a pas mal d’années à Hambourg, à une PÉRICHOLE jouée par les comédiens de la Schauspielhaus. C’était la première fois que Savary s’attaquait au genre de l’opérette. C’était aussi le temps où l’esthétique du Grand Magic Circus était toujours au service d’un contenu. Aucune image n’était gratuite. Cette Périchole-là n’était pas très bien chantée, mais elle dénonçait avec évidence l’arbitraire du vice-roi du Pérou et elle mettait l’accent sur l’opposition entre une cour riche -encore que sa somptuosité avait quelque chose de provincial qui sonnait juste-, et un peuple pauvre de paysans -des poules et des dindons circulaient sur la scène- qui se « réjouissait » sur ordre, au commandement. L’oppression dans laquelle était tenue ce peuple n’était pas agressive. On ne retirait pas une leçon de la représentation. Simplement, Savary avait intuitivement fait une « lecture » du livret et l’avait replacé dans la réalité de son contexte historique. L’opérette en sortait dépoussiérée.
Aujourd’hui, pendant le premier acte, celui où la jeune saltimbanque va, somme toute, se prostituer, tout bêtement parce qu’elle meurt de faim, ce qui, tout de même, n’est pas innocent de la part de Messieurs Meilhac et Halevy, j’avais dans la tête le vers de Boileau : « Aimez-vous la muscade, on en a mis partout ». Car la fête est somptueuse. Quand le public pense : que c’est riche, le réalisateur en rajoute. C’est magnifique. Michel Dussarat a imaginé une nombre incommensurable de costumes, tous plus beaux (dans le baroque) les uns que les autres. Je ne sais plus quelle était la directrice d’un théâtre de boulevard qui m’expliquait que, pour sa clientèle, il fallait que les fourrures portées par les actrices en scène soient de vraies fourrures, et les tapis jonchant le sol, des vrais tapis de prix. Ici, Savary a jeté l’argent par la fenêtre et ça avait pour but que ça se voie ! Eh bien c’est réussi. Ca saute aux yeux et, ne gâchons pas notre plaisir, c’est une joie visuelle constante, nourrie par un sens unique de la virtuosité. Savary ne se contente jamais de montrer un tableau. Il le modifie tout le temps, soit que soudain un homme soutenu par des ballons apparaisse dans le ciel en faisant des mouvements gracieux, soit que un, deux, trois, quatre acrobates surgissent, le temps d’une traversée de scène, en faisant des galipettes impeccables. Que dis-je, quatre ? Vous croyez que ça y est, NON, un cinquième surgit et il est encore mieux que les quatre d’avant… et tout est comme cela, sans jamais une baisse de tension. Ah ! Il n’est pas question de somnoler. C’est efficace.
Cela dit, c’est devenu, absolument sans aucune signification, et, débarrassée de son aspect ringard, de l’opérette à l’état pur. C’est-à-dire que plus rien n’a de signifiance, et que même ce qui ne peut pas être gommé dans le texte est escamoté dans la légèreté sautillante. Cette Périchole-là plairait à Moscou. C’est assez dire qu’elle sent sa droite à plein nez !
Pourquoi pas ? Tout est beau. La musique est parfaitement dirigée, même si parfois les chœurs se donnent rendez-vous aux points d’orgue. Les chanteurs sont lyriques, c’est-à-dire qu’ils ont des voix superbes et ne se donnent pas trop la peine de jouer juste, ou de se faire comprendre ! Et les décors de Michel Lebois, construits sur scène tournante, sont riches en couleur et foisonnants en détails cocasses. Ses portraits du vice-roi, suspendus un peu partout sur la place coquette du village propret, où chante et danse le peuple sans soucis, rappellent quelque part le temps où il peignait des palmiers dérisoires. Mais lui aussi a été investi par le réalisme du genre. Il a fait du solide, et, finissons sur ce mot car il résume toute l’entreprise, du RICHE !

19.10.84 - À l’occasion de la rencontre « informelle » des « cultureux » européens à Bruxelles, je suis convié à voir un spectacle monté par une toute jeune troupe flamande, le EPIGONTEATER, « COUTEAU OISEAU ».
Au début, sur un étal, il y a deux poules vivantes, une blanche et une noire. Très proprement, et très lentement aussi, mais ce n’est pas un rituel, c’est du banal boulot de boucher, un garçon prépare la cuvette, le couteau. Il lie les pattes de la poule blanche puis, carrément, il lui tranche le cou. Après quoi il la plume, la flambe, la ficelle et la fourre à la rôtissoire. Quand le poulet sera cuit, le spectacle s’achèvera, chacun des cinq humains de l’entreprise se partageant la chair de l’oiseau, assez ignoblement, avec les doigts.
C’est terrible d’avoir des références. Là où les jeunes peuvent s’extasier devant la nouveauté, moi je retrouve un zest de happening à la Jean-Jacques Lebel, à qui ce sacrifice aurait semblé bien peu cruel. En même temps que le boucher prépare le poulet, ceux qui vont être de la fête, deux couples, se préparent, et là, c’est au Living Théâtre que j’ai songé. Une femme va et vient pendant dix minutes de plus en plus vite, pendant qu’un homme martèle la rapidité progressive du rythme avec ses pieds. On admire leur endurance physique. En même temps, l’autre femme examine son corps d’un œil attentif et angoissé. C’est très pudique d’ailleurs. Les culottes masquent les nudités, et, quand à la fin, le mari de l’une violera la femme de l’autre sous la table dressée pour le repas, faisant valser verres et assiettes avec une frénésie dignes du 4 Litres 12, ce sera sans qu’aucune nudité n’ait été dévoilée. C’est plus érotique ? Me direz-vous ! NON, car cette timidité est en contradiction avec le réalisme de l’exécution du poulet. Entre-temps, on a assisté à des jeux  mimés un peu trop prolongés. C’est flamand et puis, il faut bien gagner du temps pour que le poulet cuise. Une des femmes, celle qui n’est pas violée, campe assez justement l’épouse attirée par un autre homme et n’osant pas consommer. En vérité, tout cela ne va pas très loin, ne dit pas grand-chose. Mais ça se laisse voir. À la fin, la poule survivante salue avec la troupe.

23.10.84 - Tant qu’à faire de moderniser LA SURPRISE DE L’AMOUR, Élisabeth Chailloux aurait dû situer la pièce de Marivaux au Japon, où le rapport hiérarchique, qui oblige les employés à obtenir la permission du patron pour se marier, existe toujours. L’entreprise, avec courbettes et sourires énigmatiques, mériterait d’être tentée un jour… et exportée, encore que l’auteur n’ait injecté aucune contestation de cette règle dans l’œuvre. La nécessité pour Pierre et Jacqueline, comme pour Arlequin et Colombine, d’obtenir l’accord de leurs maîtres misogynes et misoandres pour convoler y est inscrite comme l’ordre naturel des choses, et ce n’est pas la réalisatrice qui y a infléchi quoi que ce soit. N’empêche que son spectacle est très agréable.
Le décor de Laurent Peduzzi montre un lieu informel. Au sol, du sable, à l’horizon, un ciel tourmenté que l’éclairage modifiera au gré des humeurs des personnages. Un plafond bas, plat, sans fioritures, repose sur six colonnes sans grâce, dont une, à la face, en plein milieu, qui cache aux spectateurs une partie de l’espace. Je mettrai cette volonté d’infliger une vision fragmentaire au public sur le compte d’une concession bénigne au parisianisme. Car je n’en accuserai point les costumes d’Agostino Cavalca, qui sont superbes dans leur contemporanéité baroque, extravagants, et très justement adaptés aux psychologies de ceux qui les portent.
Car tout est psychologie dans ce montage fin, qui traite des rapports de classe avec clarté mais sans lourdeur, qui ne cherche pas la signifiance appesantie, et ne dédaigne ni le rythme ni même le marivaudage, sans pourtant tomber dans le sautillant fade et dépourvu de contenu. Élisabeth Chailloux fait évoluer son petit monde au gré des idées fixes de chacun,  à ce niveau du sol où tout est grave mais pas sérieux. C’est un traitement délicat, plein d’humour, où l’amour aussi est moderne : Jacqueline et Colombine ont avec leurs futurs des relations sans pudeur et, si l’on ne voit pas leurs ébats, du moins se reboutonnent-elles devant nous. Élisabeth Chailloux joue elle-même la comtesse désabusée et Gérard Touratier est un baron revenu de tout qui a le mérite, dans son excès de rejet du sexe féminin, de n’être pas ambigu.
On sait le sujet. Lelio de son côté, la Comtesse du sien, se sont retirés à la campagne pour fuir le sexe opposé à la suite de déboires amoureux. Leurs paysans d’abord, leurs serviteurs ensuite ayant besoin de leurs accords pour se marier, s’attacheront à les rapprocher pour les amener à consentir ce que d’abord ils refusent. Et c’est ainsi que le jeu s’installera, écrit d’avance mais si charmant, pour le plaisir des spectateurs qui retrouvent avec bonheur, dépoussiéré mais de nouveau léger, un Marivaux dont les traitements lassaliens terroristes les avaient privés depuis des lustres. Sans doute est-ce le mérite de cette réalisation : de rendre Marivaux au plaisir des spectateurs, sans qu’ils aient à rougir ou à se croire… de droite ! 

25.10.84 - Si j’étais prudent, j’attendrais pour écrire ces lignes de lire les critiques des journalistes qui font la mode. L’OUEST LE VRAI, présentée à l’Athénée par la Compagnie Berto - Ribes dans une mise en scène de Jean-Michel Ribes, est en effet un spectacle typique sur ce plan : « ils » auront décidé que c’était épatant, ou le contraire, en toute gratuité, et peut-être à l’avance.
Le sort fait à la représentation permettra de mesurer si l’« ON » veut soutenir Josyane Horville, Ribes, et aussi une certaine forme de théâtre parlé où tout ce qu’il y a à dire l’est en clair, dans une langue sans guère de style, un langage bref, quotidien, cinématographique si l’on veut, (encore qu’au cinéma ce serait beaucoup trop causant) pas moderne en tous cas. Le cas Sam Shepard brouille un peu les cartes au moment où le film PARIS TEXAS vient d’avoir eu le prix à Cannes. Il s’agit donc aussi de savoir si la gloire du scénariste va servir ou desservir l’auteur anglo-saxon dans la tête de nos médiateurs avides d’originalité personnelle.
Deux frères, le bon et la mauvais, le rangé et le marginal, en tête-à-tête pendant quatre-vingt-dix minutes, échangent leurs personnalités. Voilà résumé, le thème. Le premier est un tâcheron de la plume. Le second ne sait pas écrire, mais il a le sens des idées débiles qui séduisent les producteurs. Il a surtout beaucoup plus de culot que le premier, il roule des épaules, il joue aux durs, mais ce n’est pas un loubard, quoiqu’il s’amuse à cambrioler les maisons. C’est plutôt un misanthrope qui n’en a rien à foutre de quoi que ce soit et qui a donc toutes les audaces. Pourquoi est-il passé par la maison de leur mère, lui, l’exilé, réfugié dans le désert et qui s’annonce nettement en transit ? La mère est absente, en voyage touristique, en Alaska. Le père est lui aussi, quelque part, dans le désert. Alcoolique. Ce désert-là est peut-être un hôpital. Les deux garçons, adultes, retrouvent un peu du rapport de leur enfance.
Mais ce sont leurs retrouvailles, après une très longue séparation, qui susciteront le processus de transformation, avec comme catalyseur un personnage de producteur archi-conventionnel, que l’acteur Michel Berto transforme en une amusante caricature. Richard Bohringer joue la brute, Roland Blanche le bon. Il est dommage qu’on doive prêter l’oreille pour les entendre. On ne peut pas s’empêcher de penser aux frères de PARIS TEXAS, qui disent tant de choses en si peu de mots et qui sont tellement plus convaincants. Là est le danger pour le tandem Ribes - Béraud. Ils n’ont pas su, comme Wim Wenders, me donner l’impression que Sam Shepard était un grand auteur. Comme quoi, un grand film, c’est d’abord un grand metteur en scène. Au théâtre, c’est différent.
Oui, il faudra de la bonne volonté à NOS  critiques pour qu’ils n’écrivent pas qu’ils sont tombés de haut, allant du film à la pièce. Car le sujet n’est qu’anecdotique dans un cas comme dans l’autre, même s’il reflète par ricochet une certaine réalité américaine. Mais la vision en image du désert du Texas, c’est, bien sûr, autre chose qu’en causer. Une fois encore, la débilité de la civilisation américaine fait des clins d’yeux à l’Europe.

26.10.84 - Quand je pense que j’ai failli deux ou trois fois  prendre le train ou l’avion pour aller à Toulouse voir un spectacle du THÉATRE DE L’ACTE, sur l’insistance épaisse des faire-valoir de cette troupe, je dois me réjouir d’avoir limité les dégâts à un voyage à Villejuif, encore que ce déplacement aurait dû m’être épargné ! Ce n’est certainement pas le représentation du BAL DES BLATTES qui me rendra le goût, hélas amenuisé, d’aller au hasard en éclaireur, me repaître du travail des jeunes théâtreux. Jeunes, ceux-là ? Voire ! Ils se réclament de soixante-huit, du Living Théâtre et de Grotowski. Ce sont des gens qui ont expérimenté la vie en communauté. Ils auraient dû en profiter pour apprendre leur métier, car leur spectacle sent l’amateurisme à plein nez.
Le sujet aurait pu être intéressant : les locataires d’un immeuble se réfugient sur le toit parce que leurs appartements sont envahis par des insectes devenus énormes. Ils cherchent à tromper leur angoisse à travers une série de jeux et de « parodies de leur vie sociale antérieure ». Bien !
L’ennui, c’est que ces jeux s’étirent tous quatre fois plus qu’il ne serait nécessaire, et que les textes, quand il y en a, sont soit débiles (ceux qu’on entend), soit inaudibles par « inarticulation » (un ou deux qu’on devine ne pas manquer de poésie). La « scénographie » a évidemment manqué d’un regardeur, qui aurait su inculquer aux faiseurs d’impros que ce qui leur plaisait tellement en exercices n’était pas forcément efficace. Chacun a sa spécialité gestuelle ou vocale et a pour préoccupation évidente qu’on le remarque. C’est une parodie de travail collectif, un détournement. Ce n’est pas UN POUR TOUS mais CHACUN POUR SOI. Il s’ensuit une irritante agitation à vide, un spectacle étiré au-delà de toute mesure et pour le spectateur l’ENNUI !

28.10.84 - L’IMPRESARIO ANDRESS NEUMANN VEUT LANCER SUR LE MARCHE UN NOUVEAU « PRODUIT » (SIC !) : ROMANO COLOMBAIONI, LACHE PAR MARIO QUI A DECIDE DE PRENDRE SA RETRAITE, S’EST ADJOINT DEUX FILS DE FRERES (ÇA S’APPELLE SAUF ERREUR DES NEVEUX), ALFREDO ET ROLANDO, ET PRESENTE AVEC EUX PATAPUMFETE, « TEXTE ET MISE EN SCENE DE DARIO FO ». IL EST VRAI QUE, PUBLICITAIREMENT PARLANT, L’ADDITION COLOMBAIONI - FO POURRAIT ETRE PAYANTE. L’IDEE M’A MEME INSPIRE D’ALLER VOIR LE SPECTACLE A TOULON, OU LE NOUVEAU SPECTACLE INAUGURAIT UNE STRUCTURE DE THEATRE MOBILE APPELE THÉATRE DE LA MÉDITERRANNÉE. QU’EST-CE QU’UN « THEATRE MOBILE » ? C’EST UN CHAPITEAU EN DUR RELATIF, PLUS PROPRE ET PLUS CONFORTABLE QU’UN CIRQUE, BEAUCOUP MOINS FACILEMENT DEPLAÇABLE. ANDRE NEYTON A PRIS LA DIRECTION DE CELUI-CI. IL EST PLANTE A LA     GARDE, A HUIT KILOMETRES DE TOULON. IL Y EST SANS DOUTE POUR LONGTEMPS.
J’AI TROUVE LE « PRODUIT » TRES PENIBLE. JE VEUX BIEN CROIRE QU’IL PRENDRA DE L’AISANCE AVEC LE TEMPS, MAIS IL M’A FRAPPE PAR SON AMATEURISME. QU’EST-CE QUE L’APPORT DE DARIO FO ? CE SONT DES SKETCHS QUI CAUSENT (EN ITALIEN) ET QUI SONT JOUES PAR DES CLOWNS MAL A L’AISE HORS DE LEUR SPECIALITE. OU EST LA MISE EN SCENE DE DARIO FO ? JE N’AI VU QUE TROIS HOMMES LIVRES A EUX-MEMES ET RAMANT, EN EN FAISANT TROP, POUR ARRACHER DES RIRES A UN PUBLIC DE BONNE VOLONTE. ROMANO, LE VIEUX ROUTIER, DOIT SENTIR QUE QUELQUE CHOSE NE VA PAS ET IL MULTIPLIE SES TENTATIVES DE RACOLAGE AVEC SES TRUCS QUI, A FORCE, SEMBLENT ECULES. DU MOINS SON IMPRESSIONNISME OBTIENT-IL QUELQUES RESULTATS. LES DEUX AUTRES M’ONT PARU TOUT à fait insuffisants.
Mais, me direz-vous, l’idée est intéressante ? Les sketchs de Fo ont une signifiance ? N’est-il pas bien que Romano et ses neveux veuillent communiquer un art de clowns à contenu ? Certes, sauf que les textes choisis ne sont pas très explosifs : « du flipper au computer », ok, les même sont passés d’un jeu électrique à un jeu électronique, on n’arrête pas le progrès ! « De la chaîne de montage au robot », eh oui ! la machine remplacera l’homme de plus en plus ! et alors ? « La drogue » ? C’est vrai, elle fait des ravages etc… etc… Les clowns jouent comme au cabaret. Ils restent au premier degré. Ils ne transposent ni ne transcendent. Ils ne dépassent pas… Ce qui reste, ce sont les vieux numéros de Romano, injectés heureusement de-ci de-là. Il fabrique joliment sa Pulcinella avec un mouchoir et, en danseuse à pointes, il est charmant. Le dernier numéro, « Les Clochards », retrouve quelque chose du fellinisme de la COPPIA BUFFA. Quant à ROMÉO ET JULIETTE, qu’ils font incarner par un garçon et une fille pris dans la salle, j’ai déjà vu ça quelque part !
Déjà, les faiseurs de mode reprochaient à Romano et Mario de n’avoir pas la classe de Carlo et Alberto. Je crains que PATAPUMFETE lancé sur le marché français ne fasse qu’accentuer ce décalage. À moins que Carlo et Alberto eux-mêmes… Dont on dit qu’ils ont fait un nouveau spectacle… Ah ! si eux aussi ?... Alors les COLOMBAÏONI resteraient un grand NOM du passé. 

29.10.84 - Il ne faut pas confondre ZÉRO DE CONDUITE et ZÉRO DE CONDUITE. Les premiers sont un groupe rock d’audience nationale qu’on a pu, entre autres, apercevoir de loin, à l’inauguration du ZÉNITH. Les seconds ont d’autres ambitions. Ils sont implantés à Montpellier. Quand je dis qu’ils ont d’autres ambitions, cela signifie qu’ils sont un groupe rock avec quelque chose en plus : « Les chanteurs se mettent à danser, les acteurs à swinguer, les rockers à jazzer et les jazzeux se laissent pousser la banane. Est-ce du théâtre, de la musique, du music-hall ? », s’interroge la feuille ronéotypée distribuée aux spectateurs. Ladite feuille conclut : « Le suspense créatif est à son comble.  C’est la panique chez les critiques ».
En vérité, ce ZÉRO DE CONDUITE moderne et avec sa touche originale, dans la ligne de ces grands orchestres populaires qui, de Fred Addison en Ray Ventura, pour arriver au Grand Orchestre du Splendid, ont toujours théâtralisé la musique en la truffant de gags et de gestuelle. Ce qu’on a en face de soi, sur la scène, c’est une formation orchestrale installée sur différents niveaux praticables. Au premier plan, un micro, derrière lequel prend place le chanteur maison meneur du jeu, et puis, un espace, qui permet à deux nanas de s’agiter frénétiquement au rythme des musiques exécutées.
Ce qui fait l’originalité de la démarche, c’est que ces nanas n’arrivent pas vêtues de strass comme  leurs consœurs du show-business. Elles ont l’air de clochardes felliniennes. Leurs jupes fendues laissent voir des bas de laine rapiécés. Elles trimballent les grands sacs des fouilleuses de poubelles. Le chanteur, lui, arrive en moto. Malheureusement, la théâtralisation s’arrête là et le « spectacle » consiste finalement à entendre une série de morceaux écrits, texte et musique, par LES CRACOS. Quand le chanteur fait « Atchoum ! », ça les fait démarrer ou stopper au quart de tour. Que chantent-ils ? Les Cambrioleurs, qu’il ne faut pas confondre avec les voleurs, et différentes choses que je ne me rappelle pas bien, mais qui se veulent toutes gentiment marginales. Tous se dépensent, se défoncent avec une remarquable rigueur. La musique, la gestuelle, la danse, les gags sont parfaitement synchronisés. Quelques parodies, celle de Serge Gainsbourg, celle des Compagnons de la Chanson, sont amusantes, comme l’est l’exercice de virtuosité qui consiste à exécuter un morceau classique de musique moderne, caractérisé par le fait qu’on n’entend que des notes éparses au milieu d’un désert de silence. Le synchronisme de ces instants audibles force l’admiration.
Beaucoup de talent et de maîtrise donc, MAIS au service de finalement pas grand-chose. Il semblerait que le groupe gagnerait à s’adjoindre un dramaturge qui imprimerait un contenu, une continuité signifiante, à toute cette agitation disparate, et qui, par moments, ne vole pas très haut. Il y a de-ci de-là, proférées par le chanteur meneur de jeu, des phrases qui se veulent drôles et qui rabaissent seulement le niveau. Bref, ce que j’ai vu à Montpellier valait seulement le détour dans la mesure où il y a là une équipe bourrée de talents et qui sait faire plein de choses, mais à qui il manque un Savary pour que ces choses prennent une dimension. À suivre pourtant avec attention, car le jour où ce groupe se trouvera un tel « directeur », l’audience nationale ne sera pas loin.

30.10.84 - Je ne suis pas Docteur ès Danse, et c’est sans doute pour cela que je n’ai pas su apprécier TROMPE CŒUR, chorégraphie de Anne-Marie Reynaud par la compagnie du FOUR SOLAIRE, qui m’avait été si chaudement signalée par Dominique Bruschi, qu’ayant débarqué du TGV de Montpellier à dix-huit heures cinquante et une, je me suis fait propulser par Monique au milieu d’embarras de voitures exceptionnels, jusqu’à Colombes, où se produisait, à vingt heures trente, la prétendue merveille.
Comme d’habitude avec les ballets, le discours qu’on voulait me tenir était illisible. Généralement, le programme livre aux néophytes quelques clefs en leur dévoilant l’anecdote ayant inspiré la chorégraphie, mais ici, ledit programme se bornait à exposer qu’il s’agissait d’une variation autour des œuvres de Balthus, telles qu’elles avaient été montrées récemment au Centre Pompidou. Malheureusement, c’est très vilain de ma part, je n’avais pas vu cette exposition, et c’est donc en référence à mes souvenirs lointains que j’ai reçu cette mise en mouvements.
Soyons justes, le cul nu de la danseuse étoile, qui ouvrait la représentation, rappelait avec fidélité celui qui ornait l’affiche annonçant ladite exposition. Ensuite, il y avait des couleurs, des drapés, des groupes qui me rappelaient des images jadis entrevues. Le programme cite beaucoup Artaud et l’inspiration du spectacle tient évidemment dans ces mots : « Il invite à l’amour mais ne dissimule pas ses dangers. C’est la notion de trompe-l’œil prise sous l’angle de sa splendeur et non sous celui de sa servitude. » En effet, c’est bien ce que j’ai vu, avec une gestuelle qui rejetait les pas conventionnels, mais ne pas semblé très renouvelée dans l’invention, ni toujours parfaitement assumée. En regardant ces tableaux animés -ce que n’avait pas en son temps demandé l’artiste-, ces danseuses mimant les chats ou esquissant des actes sexuels toujours pudiques, (sauf un instant trop court, quand la frénésie s’empare soudain d’un couple), je pensais -c’est honteux !- que cette danse moderne-là, heureusement appuyée sur une musique inspirée par des musiques de films, m’évoquait irrésistiblement la nouvelle cuisine… Avec des cuisinières pas très propres, car que penser des dessous de pieds noirs de saleté que nous exhibaient les danseuses ? Mais fi ! Seuls les ignorants remarquent ces choses-là. N’est-ce pas ?

31.10.84 - Décidément, il était doué, Mozart. Penser qu’il a écrit LUCIO SILLA à l’âge de seize ans laisse rêveur, car il s’agit d’un long opéra où le compositeur a multiplié pour les chanteurs les difficultés, comme aurait pu le faire un vieux professionnel, chargé à l’occasion d’un concours, de pondre en musique l’équivalent de la dictée de Mérimée.
Le premier éloge à décerner dans la représentation mise en scène à Nanterre par Patrick Chéreau, va donc aux chanteurs… et surtout aux chanteuses, car certains rôles masculins ayant été écrits pour des castrats, ce sont des femmes qui, dans cette réalisation, les assument. Il paraît que j’ai assisté à la « Générale » de la distribution bis. Que devait alors être la distribution numéro un, tant celle-ci m’a semblé remarquable, et par la qualité des voix, et, fait rare à l’opéra, par la capacité à JOUER : ils prouvent que, pris en main par un metteur en scène inventif, les chanteurs savent JOUER. Il est vrai que Chéreau ne les a pas pris à rebrousse-poil. Ils se meuvent en déplacements vifs, impulsés par les sentiments qu’ils ont à exprimer, les prolongeant par une gestuelle souvent à la limite de l’excès, comme on la pratiquait naguère au mélo… Mais ce drame musical ne fait-il pas songer à ce genre, même si -jeunesse de l’auteur ?- le tyran par qui tout le mal arrive, abandonnant de façon inattendue mais opportune, le POUVOIR, à la dernière scène, évitant au proscrit le châtiment suprême?
En vérité, cette histoire (chantée en italien) du dictateur romain Sylla et de son adversaire Cinna (qui avait inspiré Corneille), mêlée à des intrigues amoureuses et transportée du premier siècle avant Jésus-Christ au dix-huitième siècle austère, est assez peu lisible à la représentation, mais pour une fois, ça ne m’a pas gêné. J’ai assisté à un beau spectacle de trois heures.
Deuxième éloge à décerner : j’ai rarement vu un chef d’orchestre comme Sylvain Cambreling. Le regarder diriger l’orchestre de l’Opéra National de Belgique qui le suit au quart de tour, avec sensibilité, est un plaisir, même si l’éclairage de son pupitre fait  un peu trop tâche de lumière, en avant des pénombres qui dominent sur la scène. Sous sa baguette, nul, jamais, ne court après le point d’orgue. Et les chanteurs ne le regardent pas : c’est LUI qui les suit, avec son ensemble. Il atteint à la perfection. « Trop de perfection », disait un grincheux à la sortie. Peut-être ce spectacle dans sa globalité souffre-t-il en effet de manquer d’imperfections.
Derrière tout cela, il y a l’œil de Chéreau qui n’a pas beaucoup évolué depuis L’HÉRITIER DU VILLAGE, mais qui n’a pas vieilli. Il a toujours cet art unique à composer des tableaux qui se modifient constamment et toujours avec harmonie. Ici, le décor est partie prenante vivante de l’entreprise. Il est de Richard Peduzzi. D’abord, c’est un grand mur sombre, pas très beau, un des ces grands pans qu’on longe parfois dans les ruelles italiennes, très hauts, et qu’aucune fenêtre ne perce. Et puis voilà que le mur se laisse trouer par un obscur passage. Les personnages s’engouffrent dans du noir. Et voici que des fragments de mur se détachent de la masse compacte, et s’avancent vers nous, créant sur la scène naguère volume unique, des zones d’espaces qui correspondent à des lieux de l’action. Quelle simplicité et quelle efficacité. Et soudain, voici que l’éclairage, venu du haut, et qui créait des ombres mouvantes au gré des déplacements de bouts de mur, change brusquement, arbitrairement. Hors de toute logique ? Que non, cela me hérisserait. Je crois que je ne me trompe pas en disant que ces éclairages, dus à Daniel Delannoy et Jean-Luc Chanonat, (qu’Alain Poisson aille se rhabiller avec sa vulgarité clinquante), suivent la dramatique de l’ACTION, j’ai envie de dire : des SENTIMENTS. On a beaucoup dit que les spectacles de Chéreau se passaient dans le noir. C’est vrai qu’il ne privilégie pas les visages. Mais faut-il des points plus brillants que d’autres sur une scène où l’UNITÉ de lumière n’est contrariée que par des obstacles SOLIDES ? Je n’en suis pas sûr. Pour mettre en gros plan ses acteurs chanteurs, Chéreau a trouvé d’autres moyens, entre autres une passerelle, qui enjambe l’orchestre. C’est là qu’il leur fait pousser leurs vocalises les plus racoleuses. Ils sont sûrement très contents, même si, pour le public, c’est à l’état de silhouette plutôt que de visages à traits précis qu’ils resteront… Silhouettes au demeurant que ne différencient aucun costumes. Jacques Schmidt a fait dans le noir austère. Et là encore, il y a un miracle de perfection car tout le monde est vêtu pareil, un style mâle, un style femelle, et on n’a pas pourtant l’impression d’uniformes, sauf quand il le faut pour signifier les soldats.
C’est une coproduction avec la SCALA de Milan et l’Opéra National de Belgique. Le coproducteurs n’ont pas lieu de se plaindre !

01.11.84 - J’VEUX DU BONHEUR qui se joue à L’ESCALIER D’OR, est une pièce de Michel Viala, auteur helvétique, mise en scène par un petit bonhomme que « nouvelle cuisine » n’a pas investi, Pierre Olivier Scotto.
Cela se passe dans un de ces clubs de rencontres, où des hommes  et des femmes esseulés se rendent pour essayer de trouver l’âme sœur. L’écrivain suisse a curieusement situé son établissement à Bourges, en 1947, je n’ai pas bien compris pourquoi. Ces clubs sont-ils, dans son esprit,  une spécialité de la province française ? Voulait-il signifier que, trois ans après la fin de la guerre, être juive vous y faisait montrer du doigt ? Sa « France profonde » ne m’a pas paru être évoquée très amicalement. Il est vrai que le microcosme de société fréquentant ce genre de lieu ne pouvait refléter que des personnages un peu bizarres, excessivement timides ou obsédés, ou marginaux, traumatisés par quelque chose.
Au jour choisi, deux des membres du club fêtent leurs fiançailles. Ce qui aurait pu être un joyeux événement tournera au vinaigre. Chacun se retrouvera dans sa solitude après un simulacre de bombance et de multiples tentatives avortées de communications. On pense à ce qu’un Pradinas aurait, avec sa rigueur, fait d’un tel sujet. Ici, on ne quitte le ton boulevard qu’à la toute fin, quand les choses se déglinguent. Un petit souffle de drame passe alors sur la scène. Mais l’ensemble est flou, monté mollement, chaque actrice ou acteur fait son numéro.
Pierre Olivier Scotto a a été pensionnaire à la Comédie-Française. Ce travail-là est du niveau des ménages. C’est dommage. Car l’œuvre est certainement concernante pour un certain public. Hélas, rares sont devenus les réalisateurs qui, refusant le style mode « mesguicho théophilidien », savent encore traiter du quotidien en se distinguant du premier degré. J’ai cité Pradinas. Stéphanie Loïk vient aussi à l’esprit. Pierre Olivier Scotto n’est qu’une mouche tâcheronne.

06.11.84 - Vu le show d’Eddy Mitchell. Beaucoup de bruit. Dans la salle du Palais des Sports, l’ambiance était chaude. L’artiste paye incontestablement de sa personne et mouille sa chemise, qu’il offre à un spectateur en fin d’exhibition. Son metteur en scène, Jérôme Savary, a déployé toutes les ficelles de la putasserie pour faire valoir la vedette. Pourtant, sa « mise en scène » n’est pas très inventive pour qui a vu d’autres de ses spectacles. L’orchestre qui accompagne le rocker est remarquable.

09.11.84 - Depuis ALBERT, Michel Boujenah avait connu un échec, ANATOLE, parce qu’il avait voulu « oublier » que, pour son public, il était un Juif Tunisien émigré, et que c’était ça, rien d’autre, qui faisait son succès. Pour avoir voulu être aimé en tant qu’artiste déraciné, le jeune homme a bu une coupe amère. Pris en main par des impresarii judicieux, les Marouani, il est revenu à sa spécialité… et au succès, avec LES MAGNIFIQUES, qu’a mis en scène son frère, le cinéaste Paul Boujenah.

14.11.84 - Quand je dis que le THÉATRE, c’est d’abord un acteur en danger sur une scène face à des spectateurs eux aussi en chair et en os, cela ne veut pas dire, naturellement, n’importe quel acteur. À Saint-Brieuc, sous le chapiteau du THÉATRE DU RADEAU, un certain Jacques Coudert montre, je cite, « un spectacle sculptural dont le mime, la danse et les arts martiaux sont autant de codes pour une syntaxe physique ». Cette « PASSION » recréée ne manque pas d’ambitions, je dirai plutôt de vanité. L’exercice gymnique est assumé, quoique sans beaucoup de renouvellements. C’est un travail qui ne justifie pas l’exécution en public. À noter toutefois, la pointe d’humour en la personne d’un garde qui porte une hallebarde toute la soirée avec l’air de dire, parlant de l’exhibitionniste, « regardez-moi ce fada ! »

15.11.84 - Et voici, dans la grande salle mal chauffée du CAC de Saint-Brieuc, le THÉATRE DU RADEAU lui-même, dans un grand machin sans paroles intelligibles et sans modestie, appelé L’EDEN ET LES CENDRES, qui se veut « représentations symboliques de notre misérable condition humaine ».
La bande-son est très belle. C’est elle qui conduit l’action, ou plutôt les actions qui se répètent, différentes et semblables, images de bonheur rétro sans cesse contrariées, comme s’il y avait des bombardements, ou des radiations « surgissantes ». La lumière, très sophistiquée, se fait dès lors très sombre tandis que des bruits, craquements, ou gouttes d’eau insolites, rendent inquiétant le silence, en attendant que des musiques, de plus en plus brillantes et nettes, viennent annoncer le retour d’une tentative de vie.
En regardant ces tableaux trop lents (Oh ! Bob Wilson !) mais beaux, j’ai pensé à STALKER, le merveilleux film de Tarkovski, et aussi, pour le thème , au PEPE de Polivka. C’est malheureusement interminable (deux heures trente) et le fait que les protagonistes ne soient que quatre finit par faire peu à la longue, seulement parce qu’à force de rêver autour de ce qui nous est montré, nous finissons par chercher la petite bête.
Le THÉATRE DU RADEAU avait montré, il y a deux ans, un DOM JUAN bizarre mais intéressant. Est-ce le goulag qu’il a voulu suggérer dans ce second spectacle ? On pourrait le penser, car les phrases inintelligibles entendues ont en majorité des consonances russes. On a encore envie de parler d’une chose très intéressante. Ah ! Que le RADEAU n’est-il natif de Cracovie ! Venant seulement du MANS, quelles chances a-t-il ? 

14.11.84 - La veille au soir, au joli Théâtre Municipal de Saint-Brieuc, j’ai enfin vu le QUAND J’AVAIS CINQ ANS JE M’AI TUÉ, du Théâtre Galion.
C’est, d’après une nouvelle anglo-saxonne d’Howard Buten, l’histoire d’un garçon de huit ans, qui est enfermé dans une clinique psychiatrique pour avoir tué la petite fille qu’il aime. Il ne se rend pas compte, bien sûr, qu’elle est morte, il la réclame, il ne comprend pas qu’elle ne vienne pas le voir, quand le docteur lui parle, il s’enferme dans le mutisme. C’est tendre, drôle, le thème n’est pas traité tragiquement. L’œuvre procède par touches légères, à l’Américaine. C’est tout à fait bien assumé par une troupe de bonne humeur.

15.11.84 - Dans un mauvais coin du CAC, histoire sans doute de faire toucher du doigt aux invités les possibilités multiples de l’édifice, le THÉATRE MANARF a présenté une jolie exhibition pour un homme et une femme appelées INTIMES INTIMES. L’intérêt réside dans les tout petits objets manipulés.

18.11.84 - Les rapports entre l’Égypte ancienne et le cosmos ont, de tous temps, fasciné les observateurs de cette civilisation. Les DARU ont imaginé avec « DISPARUS  DANS LA LUMIÈRE TEMPS », un spectacle interstellaire qui se confond avec une descente du Nil en felouque. Ce sont des marionnettes « modernes ». Ils ont donc mis une technique contemporaine -y compris la vidéo- au service de leur entreprise, qui n’est pourtant jamais si belle que quand des petites figurines de profil (Égypte oblige) y sont très artisanalement déplacées manuellement, se découpant sur un vide étrange. Il faut souligner le rôle de Philippe Augrand : musique et espace sonore emplissent les oreilles, donnant aux spectateurs une plénitude d’impression, que les seuls éléments visuels ne leur auraient peut-être bien pas procurés.

24.11.84 - PHOENIX - PARK correspond à la période où James Joyce cherchait à appréhender la réalité de l’au-delà de la conscience, utilisant des formes de langages en métamorphose permanente, aspirant « à recréer le monde en le délivrant », disait Roland Purnal, « de ce poids qu’est la vieille notion du temps. Au Théâtre du Quai de la Gare, hangar glacé qui ne doit pas être très rassurant le soir, deux  filles pas belles éprouvent cette littérature avec par instants de beaux éclats, mais dans l’ensemble un phrasé irritant et un rythme sans concessions. L’absence absolue de programme m’empêche de citer un seul nom. (Renseignements pris, c’est monté et joué par Anne Zénour, avec H. Lassalle).
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
26.11.84 - Albert Delpy a monté, et joue, une étrange pièce d’Arrabal appelée BRÉVIAIRE D’AMOUR D’UN HALTÉROPHILE, où l’auteur, de toute évidence, derrière l’anecdote, manie le symbole à pleins tubes, avec une connotation chrétienne obsédante.
Un homme, à trois reprises, tentera le record du monde de l’arraché des poids, deux cents kilos, mais la performance sportive n’est que l’aboutissement d’une démarche spirituelle. La réussite de l’entreprise va de pair avec l’obtention d’un sentiment parfait envers une certaine Phillis, sa gente Dame, sa dulcinée en somme mais aussi beaucoup plus que ça.
Complot ourdi par des ennemis ou par la Dame elle-même, voici qu’après la première tentative échouée dans une ambiance de cirque, lui arrive un soigneur inconnu, un castrat, qui a sans doute tué son masseur habituel, et qui va le conduire au terme d’un jeu verbal et sexuel trouble, jusqu’à la victoire et, à l’instant du triomphe, à la mort.
Anna Leila Baldaccini incarne l’inquiétante androgyne auprès d’un Delpy exhibant sans pudeur ses chairs flasques et immondes, et sachant remarquablement opposer la facette du mystique inspiré, se préparant religieusement à se dépasser dans l’effort physique, et celle du gros porc matériel qu’il est corporellement.


28.11.84 - Revu L’HISTOIRE DE COCHONETTE QUI VOULAIT MAIGRIR du G.M.C.  pour petits et grands. Maintenant, c’est pour pouvoir ÉPOUSER COCHONETTE, joliment incarnée par le corps de Sylvie Kühn. La rajout m’a paru ramer un peu, mais c’était la toute première. Et Catherine était ravie.

UN VOYAGE À BRAZZAVILLE

Du 28.11 au 02.12 - Le voyage a Brazzaville a été arrangé par FARTOV ET BELCHER. Guy Lenoir et Coconier ont fait une production avec le ROCADO ZULU THÉATRE (« Roca » veut dire « Pierre » et Zulu « Ciel ») que dirige un auteur congolais, Sony Labou Tansi, édité aux éditions du Seuil pour des romans, « l’Anté-Peuple », « La vie et demi », « l’Etat honteux ». Guy Lenoir et une comédienne blanche, Elze Oppenheim, joueront ce soir mêlés à cinq artistes congolais une pièce de cet auteur, « La peau cassée ». Je la lis pendant le parcours avion entre Bangui et Brazzaville, et une question me vient aux lèvres en essayant de pénétrer dans le style très écrit, à prétentions littéraires certaines, avec images « à l’Africaine », de cet ouvrage dont le contenu, d’entrée de jeu, me paraît refléter un type de rapports Noirs - Blancs déjà situé à un niveau social élevé : à quel public cela s’adresse-t-il ?...
La « délégation » dont  je fais partie, a été sélectionnée par Richard Coconier qui s’est bien débrouillé, « à la Bordelaise », pour que cette aventure commune de collaboration franco - congolaise, ne passe pas aux oubliettes. En vedette, il y a Catherine Humblot, du MONDE, et J. - J. Samary de LIBÉRATION. Il y a les deux officiels spécialistes de la francophonie, Monique Blin et Gabriel Garran.
Chargé d’une mission à travers monde pour renifler ce que la France doit y exporter culturellement (une sacrée planque vachement chouette, il passe son temps à se balader), Claude Olivier Stern, explique d’entrée de jeu qu’il a quitté Bobigny de son propre chef : on ne l’a pas viré. Dont acte ! Du Vignal est journaliste à ART PRESS. Je suis là en ma qualité d’agent artistique. « On » attend évidemment que je prenne en main l’importation en France du spectacle que je vais voir. France - Culture est là aussi. Le voyage se passe sans histoire. Fatigant, de nuit, avec escales à Rome où l’avion se bourre de monde, et à Bangui, où il se vide à moitié, Bangui où il fait grand jour à six heures du matin et où les avions de l’armée française sont exposés ostentatoirement, tandis que nos paras, dont le teint pâle prouve qu’ils ne sont pas d’ici, glandent au pied des passerelles.
À Brazzaville, l’accueil, très officiel, nous dispense de toutes formalités. Nous voici donc, sales, pas rasés, faisant des mondanités chez Monsieur Renou, le Conseiller Culturel, qui nous annonce qu’il a plu, que la piste est détrempée, et qu’il serait sage qu’on parte dès dix heures trente en direction de Mindouli, où le groupe franco - congolais joue à vingt heures en décentralisation profonde. Dans la « case de repos », où l’Ambassade loge ses hôtes de passage (heureusement pas nous), je prends ma douche, c’est-à-dire que je reçois sur le corps une goutte d’eau à jet continu.
Et nous voilà partis, dans deux Peugeot et deux Suzuki, hautes sur quatre roues motrices. Ces vaillants véhicules sont à l’épreuve des redoutables ornières sur la partie de la Nationale Un qui est goudronnée, et des aspérités de la piste sablo -  argileuse ensuite. Notre expédition fait la joie des femmes et des enfants que nous croisons, très belles et très beaux, qui nous font des « bonjours » démonstratifs sans aucun but lucratif. Nous éprouvons cette gentillesse désintéressée à chaque arrêt. Jamais au milieu de ce peuple, je n’éprouverai une sensation de danger. Tous noirs, d’un beau noir très propre, ils sont tous convenablement mis, les femmes en robes traditionnelles avec le bébé en bandoulière, les hommes et les enfants, corrects dans le style léger. Ce n’est certes pas la richesse, mais nulle pauvreté ne me met une arête dans le gosier, où qu’on passe. La faim qui tue en Afrique, ce n’est pas dans ce pays-là. Faut-il en créditer le régime ? En façade, la République Populaire du Congo est une démocratie populaire, et d’ailleurs, le seul avion sur l’aéroport en dehors du nôtre était de l’Aeroflot. Partout on peut lire des slogans exaltant les tâches laborieuses du peuple, et le rôle éminent du camarade Président Doms Sassou Nguesso et de son Premier Ministre Ange Édouard Poungui. Ces pancartes, que j’ai déchiffrées dans tant de pays en slave ou en germain, voire en albanais, cela m’amuse de les lire dans mon idiome. Il est vrai qu’ici, plus que jamais, je constaterai la profonde véracité de l’axiome que j’aime à répéter, à savoir qu’un Français doit toujours se rappeler qu’hors de l’Hexagone, sa langue est une langue étrangère, véhicule grammatical et en vocabulaire de pensées, de mentalités étrangères. Ce n’est pas parce que des gens parlent avec nos mots qu’ils nous ressemblent en fonctionnement mental.
Cela dit, sur notre piste, ce qui frappe dans la campagne environnante, c’est la totale absence de bétail. La mouche tsé-tsé l’interdit, ou plutôt, les gens le croient car les chercheurs auraient trouvé une parade contre cet insecte en parsemant les champs de panneaux bleus et noirs : l’opposition de ces deux couleurs ferait fuir les vilaines petites bêtes ; mais apparemment les gens ne le savent pas, ou n’y croient pas. La viande est importée de France ou d’Argentine. Paraît que les légumes frais aussi. La planification socialiste de l’agriculture aurait eu ici le même effet que partout dans le monde communiste. Ici aussi les « paysans » sont allergiques au collectivisme. Ils ne cultivent donc leurs lopins que pour leurs besoins et ceux de leurs voisins ! « L’autosuffisance alimentaire pour l’an 2000 », proclame un ambitieux slogan, mais les mauvaises langues blanches affirment qu’avant, le pays trouvait très bien sur son sol de quoi se nourrir ! Allez savoir…
Cependant, à force de cahoter de nids de poules en ponts branlants, de flaques de boue en gués, nos voitures finissent par arriver avant la nuit à Mindouli, à cent quatre-vingts kilomètres de Brazzaville. On nous reçoit très protocolairement et on nous loge au seul hôtel de la ville, le Buffet de la Gare, qui a huit chambres, que nous occupons. À dire le vrai, le mot « chambres » est un peu abusif. Ce sont des cases, éclairées par des lampes à pétrole, certaines sans fenêtres, meublées exclusivement d’un lit avec moustiquaire et d’une table sur laquelle une bouteille d’eau minérale nous indique qu’il ne faut pas boire l’eau du robinet. Il n’y en a qu’un, dans une salle commune où il y a aussi le WC (propre !) et la douche. En me rasant demain matin, je constaterai l‘absence de  miroir. Mais qu’importe, mes hôtes sont gentils, serviables. D’où vient qu’ils m’appellent « chef ! »… Un souvenir ? En route, nous avions mangé, fort bien, à Kinkala, dans un restaurant appelé « le Sergent Normal », parce que, dans l’armée française, il a été un « vrai » sergent. J’ai goûté à l’antilope, pour la première fois de ma vie. C’est délicieux. Ce soir, après un apéritif d’honneur et le spectacle, nous aurons droit à un méchoui de cabri pas dégueulasse non plus.
Et « LA PEAU CASSÉE » ?, me direz-vous.. Eh bien, difficile de juger l’œuvre ce soir selon des critères artistiques, mais ce qui se passe ne me surprend pas et me semble une leçon exemplaire  à ceux qui, Noirs ou Blancs, pensent qu’on peut s’adresser au peuple du haut d’une leçon universitaire acquise. Sony Labou Tansy aurait dû prévoir que son discours emberlificoté passerait carrément par-dessus la tête d’un public sans aucune culture théâtrale « à l’Occidentale », que ce public ne connaîtrait pas les règles de la bienséance qui veut que les acteurs causent et que les spectateurs les écoutent poliment, quitte à s’ennuyer. Il aurait dû savoir que ce public en est à la commedia dell’arte de base (ou son équivalent qui est peut-être à inventer, mais pas par des Noirs blanchis comme lui), et se douter qu’il viendrait à la représentation de sa pièce comme à la fête. Il aurait dû réfléchir qu’on n’apprivoise pas un public inculte avec des phrases verbeuses et des longs temps d’action psychologique pas drôles. Un tel public, il faut le capter en le faisant rire, ou en faisant référence à ses mythes, à ses rites. LA PEAU CASSÉE a tourné au « POT CASSÉ », selon le lapsus d’un notable prononçant un petit discours avant la représentation, au pot qu’on nous avait offert (bière locale et Fanta orange !).
Mais que je vous raconte : sur un raidillon glissant, dans la nuit noire, nos quatre roues motrices nous hissent jusqu’à la salle. Aucun éclairage « urbain ». Un projecteur tourné vers la nuit aveugle la foule, qui s’avance vers ce qu’elle croit être le lieu des réjouissances. À la porte, l’ambiance est celle des beaux jours du festival de Nancy, quand Monique Lang vendait mille billets pour une contenance de salle de cinq cents places. L’ennui, c’est qu’ici, une fois le spectacle commencé, les éconduits par nécessité ne sont pas partis sagement. Ils sont restés toute la soirée agglutinés à la porte fermée, vociférant, cherchant d’autres issues et notamment à pénétrer par les fenêtres que les organisateurs avaient maintenues ouvertes en raison de la chaleur ambiante, lourde à cause des nuages chargés de pluies, qui menaçaient. Bien sûr, on fraye un passage à notre bande de privilégiés, et nous voici au cœur de l’étuve assis sur des bancs. Catherine Humblot et Samary ont droit à un pupitre d’écoliers, comme s’ils voulaient prendre des notes. Garran n’arrive pas à se caser bien. Il ne s’est pas assez pressé pour être au premier rang. Les spectateurs ont été disposés de trois côtés d’une aire de jeu assez vaste, sur laquelle brûlent des lampes à pétrole allumées. Précaution sans doute, pour le cas où le générateur tomberait en panne et priverait de courant les quelques projecteurs qui annoncent l’éclairage. Devant moi, car je suis sur le côté, un groupe de jeunes scolaires est assis par terre, et présente à la lumière une rangée de plantes de pieds et de doigts écartés d’un saisissant effet. Je rendrai compte du spectacle quand je l’aurai vu après-demain devant un public civilisé. Il est sûr que ce public-là, celui qui est entré dans le cénacle, qui a été dérangé par le brouhaha extérieur, mais étant loin d’être tranquille lui-même, n’a pas été gagné ce soir au théâtre ! Il ne demandait qu’à participer, qu’à faire la fête, et ce n’est pas ce que leur proposaient les artistes qui comptaient, au contraire, pour s’exprimer, sur une atmosphère lourdement installée auprès de spectateurs attentifs. Outre cette erreur sur la « forme », je ne vois pas en quoi le contenu de l’œuvre aurait pu en quoi que ce soit intéresser ces villageois d’une cité du bout du monde qui auraient peut-être pu apprécier sur un thème les concernant, une forme éventuellement dramatique. Quoi qu’il en soit, bruit dehors, agitation dedans, les comédiens ont exécuté le contrat avec courage et désolation, ayant sûrement intimement le sentiment qu’ils proposaient des perles à des porcs mal dégrossis. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à l’HISTOIRE DU COCHON QUI VOULAIT MAIGRIR POUR ÉPOUSER COCHONETTE que j’avais vu l’après-midi de mon départ à Mogador, et qui aurait tellement su conquérir le public bon enfant. Mais je crois que Poisson aurait estimé la représentation impossible en raison de l’impossibilité de brancher les poursuites automatiques. On ne peut pas dire qu’à la fin les applaudissement aient été très nourris, mais tout le monde a fait comme si ça avait été un triomphe… Enfin, je veux dire les notables du coin et les copains de la troupe. La délégation ne montrait pas beaucoup d’enthousiasme et les membres de l’Ambassade qui nous avaient amenés tiraient la gueule. Ils s’en tiraient en vantant l’excellence de l’organisation congolaise. Il faut dire que, compte tenu des moyens du bord, il n’y avait rien à critiquer, et il faut dire aussi que l’affluence au spectacle était due au fait que les responsables locaux avaient su créer l’ÉVÉNEMENT. Il est vrai que l’encadrement du Parti, qui ne semble pas être une fiction, a dû les aider. J’y reviendrai.
Pour l’instant, nos hôtes ont arrangé pour nous un méchoui de cabri  -une merveille- assorti comme boisson de vin de palme, qui est une chose délicieuse à petite dose. Elza Oppenheim, la comédienne blanche venue avec Guy Lenoir, n’y a pas goûté car, ayant craqué nerveusement à la fin du spectacle, elle s’était enfilé au goulot une bouteille de Ballantine. Il a fallu l’évacuer. Avant, elle avait eu le temps de me rappeler que je la connaissais. Elle jouait dans LES MILLE ET UNE NUITS de Loulou ) (Luce Menasté)… Pendant ce souper, j’ai fait la connaissance d’une jeune fille blanche venue là comme « Volontaire du Progrès ». Il paraît que ces animateurs culturels, car c’est ça leur boulot, dépendent du Ministère Français du Plan. Ils doivent se mêler aux indigènes, vivre leur vie, participer à leurs travaux et à  leurs jeux, et bien sûr, les canaliser. Vers quoi ? J’ai demandé si c’était religieux ? NON !, m’a-t-on répondu. Ces « volontaires »-là ont vingt ans d’existence. C’est une association. Il y aurait à la tête des Américains dans le coup, et un bavard de l’Ambassade de France avait l’air de dire que la C.I.A. pourrait y être pour quelque chose. J’ai pensé que Colette aurait aimé faire comme cette personne brûlante d’enthousiasme et de dynamisme, qui, à mon avis, avait plus à apprendre de ses élèves que le contraire. J’ai noté dans ma tête, pour Raphaël, qu’on pourrait faire son service militaire dans la coopération comme « Volontaire du Progrès ». Il y a d’ailleurs ici beaucoup de gens qui s’intéressent à la Francophonie de ce peuple. Une fois de plus, je me fais réflexion que partout où l’homme blanc a colonisé, il a mis les indigènes à l’étranger chez eux. Ici, toutefois, l’aliénation n’est pas si profonde, je le sens, et ces volontaires ne sont peut-être pas ceux qu’il faudrait. Qu’on leur apprenne la grammaire à ces Congolais, et le vocabulaire, puisque le français est la langue « officielle », ciment véhiculaire entre des peuplades aux dialectes trop divers. Mais je crois qu’on les retarde en envoyant les intellectuels littéraires dans nos universités. La science est universelle. Ils ont besoin d’électrifier leurs villes et leurs campagnes, d’irriguer, de construire des routes. Je ne crois pas qu’il soit valable de leur inculquer NOS valeurs patrimoniales. C’est d’entre eux que doit surgir demain un Molière autodidacte qui n’aura pas, tel Sony Labou Tansy, acquis à Paris un style « africain » séduisant pour un éditeur français, qui n’aura pas plaqué sa sous-jacence africaine, reléguée au fond du cône de Bergson, sur un discours littéraire puisé aux sources d’une culture étrangère. La langue est un véhicule et la richesse du français pourrait devenir qu’il soit un véhicule pour des courants de pensées à racines différentes.
Mais trêve de bavardages, croyez-vous que la soirée soit finie ? Pas du tout. Un  groupe africain authentique, vient nous jouer un exorcisme pour chasser la malaria du corps d’un malade. C’est fascinant. Le sorcier, personnage principal, exécute tout un rituel tandis qu’autour de lui la danse est effrénée. Notons au passage que la Volontaire du Progrès mêlée à ce groupe noir sans folklore, y détonnait un peu, mais elle se trémoussait avec conviction, comme aurait fait Colette, vous dis-je. À la fin, saisissant un coq vivant, le sorcier lui tranchait le cou d’un coup de dents et aspergeait le sol avec le sang. Enfoncés les Belges de COUTEAU-OISEAU !
Après une journée de travail à Paris, une nuit d’avion avec trois ou quatre heures de demi-sommeil, la journée que je viens de vivre avec la piste en tape-cul, je suis content qu’on aille se coucher vers une heure du matin. Mais il faut encore atteindre l’hôtel, en bas du raidillon dont j’ai parlé plus haut. Entre-temps l’orage a éclaté, la piste est devenue une authentique patinoire. Cela nous vaut quelques émotions. Enfin me voici dans ma carrée. J’ai viré la lampe à pétrole qui puait et fait l’acquisition chez le « Mauritanien » (c’est l’équivalent du Djerbien en Tunisie), d’une torche électrique. J’ai donc le confort moderne. Et je m’endors sous ma moustiquaire, décidé à dormir le plus longtemps possible. Le départ n’est prévu que pour huit heures trente. Hélas, d’abord, la pluie qui tombe drue fait un raffut de tous les diables, et elle m’inquiète. Voyez un peu qu’on reste bloqués ici ? Et ensuite, ici, on est à l’heure solaire. Le jour se lève à cinq heures quarante-cinq. C’est l’hémisphère Sud tout près de l’Équateur. Et dès qu’il fait jour, toute la ville entre en vie, et ce n’est pas une vie silencieuse.
Ainsi dès sept heures du matin, suis-je en train de prendre le café en compagnie d’un étrange voyageur de commerce blanc, baroudeur du monde qu’on croirait surgi d’un film, que le train de nuit a jeté à la gare, car le train existe, il va jusqu’à Pointe Noire et il est la seule voie d’importation puisque le fleuve n’est pas navigable. Il attend que nous nous soyons tirés pour prendre une chambre, puisque nous les occupons toutes. Lui aussi est frappé par la gentillesse des Congolais qui ne sont jamais agressifs avec les Blancs, « qui ne nous en veulent pas » de les avoir colonisés. D’ailleurs, ce n’est pas par hasard que Brazzaville a conservé le nom que lui avait donné le conquérant. Et quant à De Gaulle, mes enfants, quel grand homme, mon Dieu, quel grand homme.
Vendredi. Le retour sur la piste est épique et sûrement très dangereux. La piste est verglacée ou embourbée alternativement. Verglacée, vous voyez ce que je veux dire, nous roulons sur une couche d’argile lisse et mouillée. Les descentes sont très amusantes. Cela dit, tout se passe bien. Nous faisons une halte à Kinkala où nous sommes reçus, en langue de bois, par la municipalité. Puis, après la bière rituelle, pour les toasts, on nous emmène visiter le musée historique et ethnologique. Je me crois revenu en Albanie, c’est exactement le même topo : lutte héroïque contre le colonisateur. Savergnan de Brazza tire son épingle d’honneur du jeu. Il a l’air d’être le vrai fondateur du pays. Avant, nous dit-on très vaguement, il y avait là un grand royaume « nègre » (je cite). Le troisième Secrétaire de l’Ambassade de France, jeune homme dont c’est le premier poste et qui est très bien élevé, souffre un peu de la façon d’écrire l’Histoire après Brazza. Cette Histoire est illustrée par un peintre local en une série de toiles réalistes historiques de la plus stricte orthodoxie. Je découvrirai plus tard à l’École de Peinture qu’on nous fera visiter à Brazzaville, que le réalisme historique n’est pas majoritaire, heureusement, dans la peinture congolaise.
Nous rentrons dans la civilisation avec un déjeuner mondain mais plaisant chez Monsieur Renou, le Conseiller Culturel. Puis on nous conduit à l’Hôtel Méridien, où je bénéficie d’une chambre luxueuse, avec télévision et tout et tout. Je mets du linge à tremper dans le lavabo. Une heure après je veux le rincer. Plus d’eau ! Et plus d’électricité non plus. Il n’y a que l’éclairage de secours dans les couloirs. Nous nous y retrouvons tous pour nous saper en prévision de la réception à la « Case De Gaulle », résidence de l’Ambassadeur de France, bâtisse coloniale face à Kinshasa sur les bords du Congo. Le drapeau français flotte haut et fier sur la berge. En face, le Zaïre peut constater que la présence française reste vivace au Congo. Dans le jardin de ladite « case », on nous sert des Zakouskis d’Ambassade (des « canapés », aurait dit Madame Deshusses), quelques boissons, et on nous présente un spe