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Samedi 27 janvier 2007
17.11.83 - La fatigue s’accumule et un peu d’énervement flotte dans l’air au petit matin. Je m’engueule même avec Guy à propos de la Tunisie. J’ai appelé Paris hier soir, et j’ai transmis aux clowns qu’ils devront glander trois jours dans ce pays pour que l’AFAA paye moins cher les voyages. Dire qu’ils le prennent bien serait abusif. Ils se sentent coincés par cette affaire qu’ils ne souhaitent pas faire. Et je me sens un moment rejeté par le grand flandrin de Jojo (c’est comme ça que les autres l’appellent) sur le ban des accusés. Bien sûr, je sais que c’est comme ça qu’il fonctionne : d’un côté du monde il y a Guy qui sait tout, sent tout, devine tout, et surtout a toujours raison, et de l’autre il y a des suspects, des « pas clairs », des « pas nets », un univers de coupables en puissance. Nous bénéficions, Monique et moi, de l’honneur d’être admis à siéger du côté de ceux à qui Guy fait confiance, mais c’est parce que nos rapports sont sans ambiguïtés. Or, il est vrai que ces deux représentations de Tunis et Sfax font l’objet d’informations fragmentaires successives un peu floues. Je prends mal le ton sur lequel il me met sur la sellette. Je lui dis qu’il m’insulte. Il répond que c’est moi. On se fera la gueule sans se causer jusqu’à après le déjeuner à Kanazawa. Sous l’œil frisant des autres clowns qui ne prennent pas cette brouille au tragique.
Dans l’avion, Philippe me fait causer sur l’Islande qu’il rêve de visiter. Entre Yokohama et Kanazawa, nous aurons pris le train, le taxi, l’avion, l’autocar, et nous avons fini par une marche à pied dans les rues de la ville sous la pluie. Dommage qu’il fasse mauvais, car le « petit Kyoto », jumelé avec Nancy, n’a jamais été bombardé. À côté d’un urbanisme sauvage, on y trouve donc encore quelques vieilles maisons. Mais c’est la tempête sur la mer, les bourrasques sur la ville, le tonnerre qui gronde sur les montagnes toutes proches. C’est ici que je vais me débarrasser des boîtes de thé à la pomme de chez Fauchon, que je trimballe depuis Paris pour la famille de Tomoko. Il paraît que je serai somptueusement reçu. Un message à l’hôtel m’indique que la maman de ma bru viendra à vingt heures trente au théâtre. Kay se tirera : il est invité chez son ami, le Maire de la ville.
Encore un théâtre magnifique et tout neuf. Il a un an d’âge. Neuf cents places. Je compte entre trois cent cinquante et quatre cents spectateurs. Décidément, les Macloma ne bourrent pas les salles, mais, paraît-il, c’est normal, pour une première venue. Je me demande s’il y en  aura une seconde. Qui vivra verra ! Kay dit que Tahara le voudrait et qu’il pourrait être appuyé par le trust d’Osaka ! « À suivre », comme dirait Houdart, mais les cartes ne sont pas dans mes mains. Et seule l’Histoire nous dira si le peu d’aptitude d’un Macloma à entretenir des rapports aimables avec les étrangers saura être oublié par d’éventuels futurs partenaires nippons, au nom d’un talent qu’ils apprécient. En attendant, ce soir, le public est froid. Kay nous avait prévenus. Les clowns sont obligés de ramer. Mais comme d’habitude, ils emportent le morceau.
Nous avons récupéré Kay comme interprète. Il est un peu sur les nerfs. Ce jeune papa est décidément une petite femme nerveuse. Il ne souhaite pas, avec le GMC, vivre la tournée quotidiennement. Ce qui l’intéresse, c’est d’organiser, de susciter. Mais les questions pratiques de chaque jour l’agacent. Professeur de théâtre et de français à l’Université, il est, si j’ai bien compris, à un échelon très bas de la hiérarchie. Mais sa connaissance exceptionnelle du français lui fournit une occasion fréquente de connaître des gens importants, et je suis sûr qu’il ne laisse aucune occasion de se pousser.
Bon. Revenons à ce soir. Le prix des places est de trois mille Yens. Ca n’est, me dit-on, pas cher pour une troupe étrangère. Pour le GMC, les gens payeront six mille Yens, soit deux cents Francs. Nakatsubo -c’est la première fois que j’arrive à une estimation- aurait vendu le spectacle à un journal local, qui est l’organisateur, l’équivalent de cinquante mille Francs. Mais il a d’énormes frais à sa charge. Ca ne me paraît pas excessif.
Cela dit, je continue à m’étonner quand on me dit que les Japonais ne savent pas ce qu’est un clown, car le nombre de petits, même très petits enfants que les parents amènent à DARLING DARLING -pourtant présenté par la TV d’Osaka comme un spectacle érotique- augmente de séance en séance. À Kanazawa, il y a même une bande qui galope à travers la salle, voire monte sur la scène, indifférente à la représentation, mais troublant les spectateurs.
À 20 h 30, la sœur, le frère de Tomoko et un ami causant l’anglais se pointent. La fastueuse réception annoncée par Patrick se résume à un échange de courbettes et de cadeaux. Je remets les boîtes de thé à la pomme, que j’ai enveloppées dans les sacs Fauchon et ré-enveloppées dans un machin en plastique à cause de la pluie qui, dehors, tombe à torrents et tourne à la neige. Tout à l’heure, je suis venu  à pied de l’hôtel et je suis arrivé au théâtre trempé. Je reçois pour moi, « le porteur », une assiette en céramique et, pour Patrick, cinq soucoupes. Le tout doit bien peser dans les trois kilos ! Visiblement, la famille n’a pas voulu frayer, et le final « si vous revenez à Kanazawa,  nous serons heureux de vous inviter », n’était, évidemment, que formel.
Quoi qu’il en soit, cette défection me soulage d’une corvée et je suis les clowns qui veulent manger un « Taponiaki ». Tahara nous emmène dans un sous-sol sordide, où une espèce d’Anthony Queen nippon fait revenir des bouts de viande dans une graisse dégoulinante. Ce n’est évidemment pas la grillade saine à laquelle pensaient les artistes en formulant leur vœu, mais l’aventure se révèle drôle, car le patron, finalement, mitonne des bons petits plats, et il y a dans son bistrot beaucoup d’ambiance. J’ai eu notamment un voisin liant, qui m’a débité tout un discours du genre « la mano en la mano ». J’avais beau lui faire signe que je ne comprenais rein, il était intarissable. Guy était content, car on lui a fait frire des huîtres dans l’huile et la graisse où avait cuit la bidoche. Pauvre Guy, il est constipé. Les fèves de Fuca que j’avais emportées pour moi, et dont je n’ai pas besoin parce que, moi, je mange peu de riz et équilibre mes repas, ne lui font pas d’effet. Il ne bouffe que du poisson, cru ou cuit, des coquillages cuits, tout l’assortiment des mystérieux légumes et condiments japonais, et du riz, et de la soupe au riz. Souvent, Philippe dit qu’il se taperait bien un T-bone-Steack ! Mais Guy, qui est meneur d’hommes, entraîne toujours sa bande dans les petits restaurants typiques pas chers.
Cela dit, l’entente entre les Macloma semble ne jamais se démentir. Entre eux, y compris Éric, à qui Guy a pourtant piqué sa « nana » -ils habitent tous les trois ensemble, mais c’est dans le lit de Guy qu’elle dort, je tiens cette confidence de l’intéressée-, je n’ai pas senti la moindre distance. Pourtant, un Guy et un Philippe (« qui se croyait fou quand il était enfant ; ses parents le traitaient comme un garçon normal, mais il pensait que c’était pour lui cacher qu’il était fou »), il y a un abîme. L’art  les unit mais sûrement aussi une amitié solide. C’est bien.
 

18.11.83 - La journée commence à neuf heures trente. C’est presque la grasse matinée. Nous faisons trois heures de train jusqu’à GIFU, localité où le spectacle se jouera à dix-huit heures quinze. Ensuite nous irons dormir à Nagoya. Donc pas d’hôtel. Je fais ma sieste sur une natte, à la Japonaise, dans une loge de théâtre. C’est une salle de mille cinq cents places, moderne mais pas flambant neuve. Il n’y a pas de WC en western style. Après-midi paisible. Dehors il fait froid, avec des averses. L’automne beau que nous avions eu jusque là est terminé.
On attend trois cents personnes. Il y en a près de quatre cents au début du spectacle. Kay fait la gueule. Guy et Jacques ne lui plaisent pas. Il les trouve mal élevés. IL s’éloigne donc quand ça n’est pas indispensable qu’il soit là. Une réflexion sur un « cadeau » fait par la TV ne lui plaît pas, il sort en claquant la porte. Très pédé comme réactions, en tous cas, très susceptible ! Je dois naviguer. Car son attitude, un peu trop ostensible, frise le mépris.
Effectivement, d’ailleurs, en effet, on peut se demander s’il est valable d’envoyer cette troupe dans certains pays. Mais ici elle y est…. Alors, n’est-ce pas ? Si une tension se met à s’aggraver entre l’invitant et l’invité, les derniers jours seront pénibles. Et moi, je ne veux me brouiller avec personne. Voilà ! Je passe beaucoup de temps à signaler qu’avec le GMC, les Nippons ne doivent pas s’attendre à plus de délicatesse dans les rapports de coutume à coutume ! Ouille, ouille, ouille, quand j’y pense ! Un Savary super Guy et peut-être dix Poisson super super Guy ! Quelle fête pour l’administrateur ! Que faut-il faire ? Dire d’entrée de jeu que le MAGIC ne doit pas venir au Japon ? Ce n’est pas mon métier. La question, au bout du compte, se pose au niveau du choc des civilisations. Les Français sont ce qu’ils sont. Les Nippons sont ce qu’ils sont. L’ennui, c’est qu’ici l’adaptation semble impossible. L’un doit plier ! Difficile ! Une solution serait peut-être que le GMC vienne AVEC SON interprète, un Français causant le japonais, quelqu’un qui saurait traduire : « Dis à cet enculé qu’il me fait chier et que s’ils ne me balancent pas la perche où je l’exige, je lui fous une tournée que sa putain de mère saura même pas soigner » par : « Monsieur le régisseur se permet d’insister pour que vous ayiez l’amabilité, dans l’intérêt de la qualité du spectacle et dans l’esprit d’honorer le public japonais, d’essayer de placer la perche à cet endroit, et il est certain que vous saurez avoir l’ingéniosité de trouver la solution ». Chaque partie serait ainsi enfermée dans son langage, mais ce ne serait pas un Japonais sensible, petit professeur, intellectuel, qui devrait transmettre ce qu’il ressent comme intraduisible et à chaque fois comme une affaire personnelle.
Quoi qu’il en soit, Nadia, qui vient de passer quelques jours à Kyoto, se pointe en disant qu’elle connaît à Gifu un très bon restaurant français. Kay déclare qu’il nous attendra à la gare avec Tahara. Du coup, je m’énerve et je lui dis de me remettre les billets de train pour Nagoya et d’aller se coucher. Je ressentirais mal que les deux Japonais glandent tandis que nous mangerions. J’obtiens satisfaction. N’empêche qu’à l’arrivée à Nagoya, les deux Nippons nous attendent au portillon. Le sens de leurs responsabilité leur soufflait qu’ils avaient tort !

19.11.83 - Pas grand-chose à dire si ce n’est que l’équipement au théâtre, pourtant superbe, est difficile parce que l’équipe technique du AICHI BUMKAKODO est vraiment de très mauvaise volonté. Heureusement, seuls Éric et Jacques sont venus. Les clowns dorment. Il faut réveiller Tahara qui espérait en faire autant.
Le spectacle est à seize heures. La salle a mille quatre cents places et il y a bien sept cents spectateurs. J’ai oublié d’écrire qu’à GIFU, ils étaient quatre cents au début de la représentation, mais bien cinq cents à la fin ! Il y a un certain va-et-vient tout le temps. À Nagoya, j’ai regagné ma chambre parce que la CHUKYO TV prenait en direct un petit bout de DARLING DARLING. Émission assez réussie, avec un présentateur genre Darry Cowl qui s’était déguisé en clown pour introduire la chose. La veille, la même TV avait filmé les artistes dans leur loge et ça n’avait pas été triste.
La série actuelle de représentations, organisée par le journal dont j’ai parlé plus haut, est à trois mille Yens pour les spectateurs (cent Francs prix unique). Ca n’est pas cher !!!)

20.11.83 - Dimanche. Nous prenons le train à onze heures et le NAGOYA TERMINAL HOTEL est dans la gare. C’est dire que les MACLOMA ont le temps de se reposer. Certains se font masser. C’est un service que rendent certains hôtels et c’est, paraît-il, épatant. Cela dit, les clowns font triste mine car Guy a téléphoné à Michel Anseaume pour lui signifier les exigences de la troupe en matière de Tunisie, et il a appris qu’Abirached avait rejeté le projet de statut du DÉJAZET et d’ « Académie du Burlesque ». Ils restent avec leur subvention de compagnie et leur lieu regardé comme leur local de travail ! Ce qui empêche l’ONDA d’aider les troupes qu’ils invitent, et ne leur donne aucun accès au fond de soutien ! Guy est certain que c’est l’affaire Jérôme Deschamps qui est à l’origine de l’animosité d’Abirached à leur égard. Vous vous en souvenez : le Ministère voulait imposer aux MACLOMA un partage du lieu avec Jérôme Deschamps, et Colette Godard avait même fait paraître un article annonçant l’ouverture du Déjazet par ce dernier. « Il s’est pointé la gueule enfarinée en plein mois de juillet. On avait du plâtre jusque là. Il a dit qu’on aurait le théâtre chacun six mois de l’année… » C’est Guy qui raconte. Maintenant que je le connais mieux, je mesure que ça a dû être une sacrée fête pour l’intrus ! En effet, il n’a pas mis les pieds à DÉJAZET. Les MACLOMA sont certains que c’est ça qu’ils payent aujourd’hui.
C’est Mori que nous retrouvons comme interprète pour NAKATSUGAWA, car Kay a un cours lundi matin à Tokyo. Je n’en suis pas mécontent car, hier soir au dîner, assis par terre dans un genre de Terminus Nord nagoyen extrêmement bruyant, Guy a fait ostensiblement la gueule à notre correspondant, feignant d’ignorer sa présence. Alors que moi, j’avais dit à Kay : « Allez, viens, les clowns seront contents que tu soies avec nous !!! ». On a curieusement mangé du hareng saur grillé, des pommes de terre en robe des champs au beurre, et une salade à l’huile et au vinaigre. Assis à une table, on aurait pu être à Brême !!! Mais, paraît-il, c’était typiquement japonais.
Nakatsugawa est une divine surprise. C’est une petite cité de cinquante mille habitants sans aucun gratte-ciel, avec beaucoup de maisons traditionnelles, peu de bruit et surtout tout autour des montagnes très belles. Cela lui donne un petit côté suisse, d’autant plus que le beau temps est revenu et que le ciel est bleu.
C’est dans cette localité qu’à la demande des clowns, nous logerons dans un hôtel « à la Japonaise ». Ils s’en font une joie, comme des gamins. Aussi, arrivés à douze heures à la gare, avons-nous avalé un rapide spaghetti, puis, après un saut d’un quart d’heure au théâtre -conscience professionnelle oblige-, nous sommes-nous rendus à l’établissement en question, sauf, bien sûr, les éternels sacrifiés, Éric et Jacques, « qui ne voient les villes que la nuit ». Il paraît que d’habitude, ça ne se passe pas ainsi et que les clowns font le montage avec Éric (et Jacques quand il est là). Le Japon est exceptionnel dans leur manière de travailler, à cause des cinq techniciens nippons. Donc c’est à cinq, puisque Nadia est là, que nous avons débarqué dans cet hôtel « à la Japonaise » : il n’y a ni chaises, ni lits, et les tables sont à dix centimètres du sol. Ce peuple vit par terre. Je trouve quant à moi que ce folklore est très inconfortable, mais comme mes ronchonnements augmentent le plaisir des clowns, j’en rajoute un peu, pour l’ambiance. Heureusement mon genou va mieux. J’ai arrêté tous les médicaments depuis une semaine et je ne sens pas de « revenez-y » ! Espérons. Pour le chauffage, j’ai dans ma carrée un radiateur à gaz. C’est un faveur car, en règle générale, ces hôtels ne sont pas chauffés.
La nakatsugawa Bunka Kaikan -c’est le nom du théâtre- a une gentille allure de M.J.C, au bord d’un torrent qui dévale des hauteurs, presque à sec aujourd’hui. C’est le contraire d’hier. L’équipe technique locale, dit Jacques, est « super sympa ». D’évidents bénévoles, genre ATP, vendent les billets sur une table et l’argent va dans une boîte, presque en plein vent. La salle a mille places. Quatre cents spectateurs s’y installent, dont beaucoup de marmots turbulents. Il faut faire une annonce demandant aux parents de les garder avec eux. Les gens, ici, ont l’air plus ouverts, moins collets montés. Leur Japon n’est pas le même. Mais le succès est au rendez-vous. Ce public réagit au quart de tour et fait un triomphe au spectacle. Une fois de plus, je constate que le dernier sketch, LE BAL, qui avait dû être supprimé à Berlin tant il choquait les féministes allemandes, passe ici comme une lettre à la poste : une femme qui perd ses eaux quand elle va accoucher est ici phénomène non tabou. Ca fait rire. Et la naissance est toujours saluée par des tonnerres d’applaudissements.
L’hôtel nous a préparé un repas japonais qui est excellent et qu’on déguste, naturellement, assis pas terre. Puis les clowns vont, avec les techniciens japonais, prendre un bain collectif brûlant. Je m’esquive. Le radiateur dans mon espace a été allumé à moitié. Comme je trouve que ça sent le gaz, je l’éteins. La tenancière nous avait, du reste, recommandé de le faire. À six heures du matin, il devait faire un ou deux degrés. Je l’ai rallumé, mais le froid m’avait pénétré et je ne me suis pas rendormi jusqu’au petit-déjeuner à la Japonaise (soupe, riz, poisson, chou et légumes étranges, thé vert et sauces diverses) que Tahara nous offrait à neuf heures.

21.11.83 - Voyage vers Numazu en Shinkansen, le TGV japonais qui date de 1962 ! Ce soir, pas de spectacle. Les clowns soufflent. Kay invite le groupe à dîner. Il a choisi ce soir-là parce que les techniciens japonais sont à Tokyo, dans leurs familles. Comme ça, il aurait moins à dépenser. Il m’a glissé à l’oreille que ce serait un repas léger, parce que c’est lui qui paye. Cet aspect avare me rappelle l’attitude dans ce domaine des Boudon et des Valentin. Est-ce que le Festival de Nancy inculque à ses protagonistes prospecteurs la ladrerie ? Je fais des vœux pour que Guy ne sente pas cette retenue, car il ne manquerait pas de choisir les plats les plus chers. J’espère aussi qu’aucune dispute n’assombrira la réunion. « Pourquoi nous invite-t-il », m’a demandé Guy, soupçonneux, « par convenances ? Ou amicalement ? ». J’ai répondu amicalement, mais rien n’indique que notre cabochard de service ait accepté ma version sans réticences.
En attendant, je fais avec Philippe et Alain un petit tour dans Numazu. On est ici dans le cœur du Parc National où il y a le Mont FUJI. Mais la cité est moche.
Cela dit, le dîner avec Kay se passe bien. Il offre du Teponyaki et du Yakisoba (viande et nouilles grillées à la plaque) arrosées de bière et de whisky dans un petit bistrot « sympa ». Après quoi j’offre une tournée de muscadet au bar de l’hôtel. Ca me coûte dix mille Yens. Mais le climat est à la détente. On est assis.

22.11.83 - C’est, à Numazu, la dernière représentation de DARLING DARLING, sous le patronage de Nakatsubo. J’ai rendez-vous avec lui à quatorze heures pour le solde des comptes. Demain nous changeons d’employeur et je redeviens vigilant car, avec les Français, j’ai plus tendance à me méfier des incidents de parcours qu’avec les Japonais. Je me réveille très tôt, car le chauffage dans les chambres commence tard, et j’ai froid. Je prends le petit-déjeuner (style américain) à sept heures, puis je pars faire une longue promenade jusqu’à la mer. Ce site, avec le Pacifique, une vaste baie montagneuse, et en arrière-plan le FUJI, a dû être magnifique avant que les hommes le gâchent. Pourtant, de-ci de-là, il y a des oasis, vingt-cinq maisons de pêcheurs qui font un petit village d’un autre temps, un groupe d’arbres, des pins, qui font un petit bois. Mais dans l’ensemble, l’urbanisme est affreux. Et la pollution est partout. Je n’aime pas ce pays muré dans son immobilisme culturel tandis qu’il donne, par son génie technologique, la fallacieuse illusion de son progressisme.
J’écrivais plus haut que le GMC devrait venir avec SON interprète, un Français parlant japonais. Mais où le trouver, cet oiseau rare, tant j’ai l’impression qu’apprendre le nippon, ça n’est pas simplement apprendre une langue, c’est acquérir une façon de penser ? Où le trouver, ce titi parisien bilingue qui n’aura pas été aliéné par la philosophie singulièrement coincée de ses partenaires ! Cela dit, ne nous y trompons pas : la classe sociale joue son rôle, et il est clair que si Kay s’entend mal avec Jacquot, celui-ci par contre est en parfaite identité de longueur d’ondes avec les techniciens de Nakatsubo qui partagent notre tournée. Peut-être faudra-t-il un traducteur particulier pour Jérôme Savary et un autre, qui n’aurait pas de contact direct avec les Japonais distingués, pour Poisson (ou son équivalent) !
C’est au Numazuschi Bunka Center qu’a lieu cette dernière. Ce Complexe Sportivo Culturel ultramoderne est doté d’une salle de mille huit cents places. On attend mille spectateurs.
Le paiement de Nakatsubo se fait en traveller chèques, ce qui m’oblige à emmener Philippe à la banque car je ne peux ni ne veux signer. Lui voyant son paquet de Yens à la main, je lui suggère de me payer en cash, mais le bougre est entêté. Philippe a donc dû se taper cent trente deux signatures !
La représentation -que je vois de la coulisse pour la deuxième fois pour admirer le boulot d’Éric- est excellente. Mille cents spectateurs au début deviennent près de mille quatre cents à la fin. Faut-il voir dans cette affluence une conséquence du prix des places ? Mille et deux mille Yens seulement, programmes à cinq cents Yens. On a beau nous dire que les tarifs pratiqués correspondent aux possibilités des gens, « une ou deux fois par mois », précise Kay, je ne peux manquer d’être frappé par cette coïncidence.
Nakatsubo, qui a rasé sa moustache   parce qu’il perd de l’argent avec cette tournée, me paraît vieilli et voûté. Pour la dernière, il invite tout le monde dans un restaurant « français ». Discours, toasts, bon Dieu que le sérieux avec lequel ces gens font tout est agaçant. Mais je le confirme : en dessous d’un certain degré de la hiérarchie sociale, les Japonais semblent beaucoup plus joyeux drilles. C’est en tous cas le cas de nos co-équipiers techniciens. Guy mange son bœuf mode avec distinction et commente savamment le bouquet du Préfontaine, qui nous est servi par des jeunes filles bénévoles. Cependant, quand je suggère qu’il fasse une petite allocution, il se récuse. C’est qu’il a une dent contre « Nakaka », qui devait ce soir donner un cadeau de la part de la télévision d’Osaka. Or, il n’en remet point. À propos de cadeau, je découvre que les clowns n’ont pas amené cinq cent vingt cinq kilos de fret, mais quatre cent quatre vingt, « en prévision du retour !!! ». Si Chevillard savait ça. 
Le 22 au soir, la tournée officielle est donc terminée. « Est-ce que c’est un succès ? « , me demande Philippe à brûle-pourpoint. J’élude sur l’instant car j’ai besoin de nuancer la réponse. Oui, c’est certainement, au niveau de l’impact du spectacle, un succès. Visiblement, les publics présents ont pris plaisir à DARLING DARLING. Mais aucune critique écrite n’a paru à ce jour. Et l’affluence a constamment, sauf ce soir et une fois à Osaka, oscillé entre un tiers et un demi de la contenance des lieux. Économiquement pour notre invitant, l’échec économique est certain, même s’il exagère -mais je n’en suis pas sûr- en disant qu’il a perdu sept millions de Yens. Il ne parle absolument pas de faire revenir les MACLOMA. Il est vrai que Tahara, « qui va le quitter dans un an », l’envisageait, en accord avec le groupe d’Osaka, selon Kay, mais la perspective est restée au degré des conversations imprécises. La partie japonaise a besoin de digérer le grave obstacle relationnel qui s’est élevé, du fait de la manière dont Guy (surtout) et Jacques (un peu : il lui est davantage pardonné parce que c’est un travailleur réputé subalterne) ont abordé, voire suscité des problèmes. Il y a eu une incompatibilité d’humeur entre les grandes gueules et les coincés qui pourrait bien peser lourd plus tard ! Sous l’angle « porteurs d’un remarquable spectacle », les MACLOMA sont inattaquables, y compris par ceux qui n’aimeraient pas leur art, parce qu’ils ont atteint un très haut niveau de professionnalisme, une perfection sans défaillances de leurs prestations (fatigués ou pas, ils sont égaux à eux-mêmes), et parce que la richesse de leur invention est foisonnante. C’est un jaillissement constant d’une qualité d’imagination formidable. De plus, le contenu, ce qu’ils « disent » dans leur langage, prouve qu’ils sont DANS et DE ce siècle, intelligemment, sensiblement, avec une grande acuité d’observation et une excellente aptitude à transposer lisiblement. On peut voir DARLING DARLING plusieurs fois et à chaque fois avec bonheur, et à chaque fois y découvrir des choses.
Mais une troupe française qui va à l’étranger, c’est aussi, et pour au moins cinquante pour cent, une Ambassadrice. Sous cet angle, ces enfants insupportables posent certainement question. Ils ne sont pas à mettre entre toutes les mains. Ce n’est pas toute défiance, toute méfiance, toute agressivité dehors qu’il faut aborder un monde étranger. Je sais bien qu’Éric est assez diplomate, je sais bien que Philippe et Alain ont les griffes repliées, mais Guy est réellement invivable. Et dangereux. Sa façon de « régler » la question de la TV au début de la tournée, a sans le moindre doute gâché le climat et provoqué l’éloignement de Kay, qui, du coup, s’est vu accuser de n’avoir pas tenu ses promesses. (« Il devait nous présenter des gens, nous montrer des choses »… Parbleu ! Il ne s’est plus soucié de prendre des risques au-delà du strict indispensable). Il n’a aucune conscience de ses maladresses et il entraîne les autres dans un sillage qui les rend peu sympathiques à leurs partenaires employeurs. C’est dommage. Très dommage.

23.11.83 - C’est fête au Japon. La « fête du travail », entendez « la fête en l’honneur du Dieu qui vous procure du travail » ! Nous allons à Tokyo en Shinkansen.
L’événement de la journée, pour moi, c’est que je suis invité à dîner par le Professeur Tobari. Kay se défile. Ils ne sont pas en bons termes. Selon Kay, tout le monde se moque de Tobari, qui n’aurait aucun pouvoir auprès de la Fondation du Japon. C’est cependant à l’Agence en France de cette Fondation, qu’il suggère qu’Houdart fasse une demande pour être invité à titre personnel, afin de diriger un séminaire de un à trois mois à l’Université Toho. Il devrait parler à Monsieur Iwabuchi, le Directeur, ou à Madame Fujimoli, sa secrétaire. Tobari estime que ce « projet »-là devrait aboutir, avec son appui.  Pour l’autre « projet », la venue d’un spectacle avec la troupe de Dominique Houdart, on n’a malheureusement pas trouvé encore l’organisateur. Il espère que la présence sur place de Dominique aiderait puissamment à ce que se concrétise ce « projet très cher à son cœur ». Il me fait, tout en parlant, déguster toutes sortes de Tempura. Je trouve qu’il ressemble à Abirached.
De retour auprès des Macloma, je suis informé téléphoniquement par Kay d’un petit drame : Jacques « a fait une bêtise ! ». Il a piqué dans sa chambre, à Numazu, un sac contenant une corde destinée à sortir par la fenêtre en cas de sinistre. L’hôtel a appelé l’Ambassade de France, « qui heureusement était fermée », et Nakatsubo, qui l’a dissuadé de prévenir la police. Le coupable rendra l’objet après-demain à Tahara, quand il viendra à l’aéroport nous saluer, « au nom de Nakatsubo, appelé déjà par d’autres affaires », et qui a pris congé de nous à l’arrêt de Yokohama du train. Cet  incident ne me surprend pas. Jacques pique partout, des serviettes, des peignoirs, et il n’est pas le seul. C’est un jeu auquel les Macloma sont experts. Mais d’habitude, ils ne volent pas ce qui est dans leurs chambres. Ils chapardent sur les chariots qui sont dans les couloirs. Comme ils ont la mentalité que « la propriété, c’est le vol » (la propriété des autres, naturellement, car leurs propres sous et biens leur sont sacrés), ils n’éprouvent aucun sentiment de culpabilité. Ce soir, ils s’apprêtent à goberger : la Chambre de Commerce nous a logés dans un somptueux palace, et il suffit de signer pour être servi !

24.11.83 - Dernier jour à Tokyo. Ce soir, c’est le dîner de la Chambre de Commerce, à l’issue duquel les clowns passeront en attraction quarante minutes de DARLING DARLING. Ils se tapent un bide hélas très prévisible face à cette assemblée de fondés de pouvoir des grosses boîtes françaises, faisant des ronds de jambes avec une obséquiosité sans vergogne devant des Messieurs  japonais plus hermétiques que jamais. J’ai eu l’honneur d’être invité à ce dîner très huppé ! J’ai été le seul homme à ne pas être chaussé de noir.

25.11.83 - Enfin c’est le départ. L’organisation française, bien entendu, laisse à désirer et AIR FRANCE (Le Bos) nous fait une intox, que le carnet ATA devrait être présenté par un transitoire. J’avais dit, dans un premier temps, que j’irais à Narita avec le camion (qui, cette fois-ci, est une vulgaire plate-forme… on se croirait déjà en Tunisie) mais comme j’ai vu que les Macloma ont bourré leurs caisses avec leurs achats privés, je laisse Éric et Guy se taper la corvée. Après tout, comme dit Guy, « ça n’est pas la première douane qu’on passe »… J’ai largement joué mon rôle d’administrateur dans cette tournée, pour cinq pour cent, ne l’oublions pas, puisque Kay a touché sa part. De fait, le clown et le demi clown me remettent à Narita à dix-huit heures trente une LTA et un carnet ATA parfaitement en ordre.
À vingt-et-une heures, l’avion s’envole. C’est sans regrets que je quitte le Japon, mais cette tournée a été instructive… et je peux dire que, maintenant, je connais bien les MACLOMA. Je crois que, pour leur part, ils ont été contents d’une meilleure approche de moi. Et il n’était vraiment pas inutile que je pénètre, comme je l’ai fait, le singulier contexte japonais ! 
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
RETOUR DU JAPON

29.11.83 - Nicolas Zivaljic est de la race des saints. Son messianisme est éclatant quand il vous explique que « la force » qui l’a poussé MAINTENANT à s’exprimer dans AUTRES VISAGES, AUTRES PAYSAGES n’est certainement pas fortuite. S’il a été POUSSÉ à dire ce qu’il y dit, c’est parce que « des événements vont surgir », c’est parce que la classe ouvrière va se réveiller, c’est parce que - presque- les immigrés, enfin, vont faire la Révolution ! Son spectacle -il a horreur de ce mot- est un acte de FOI. Avec un autre contenu, il serait le produit d’un quelconque « témoin du Christ », « Mormon », autre excité illuminé vous assénant ses certitudes avec l’énergie de ceux qui ont été VISITÉS et se sentent investis d’une MISSION.
Nicolas Zivaljic est musicien. Il est aussi slave. Le feu brûlant qui le dévore est profondément romantique. La passion est incluse dans les notes qu’il distille, et  les paroles qu’il profère sont de la veine des envolées de Lamartine ou de Vigny. Malheureusement, la poésie en moins. Le style écrit de Nicolas Zivaljic n’a pas la dimension qu’avaient les cris de Maïakovski, dans le précédent « concert » qu’il nous avait offert. Attention : s’il lit un jour ce que j’écris là, il m’accusera de « bourgeoisisme ». À ses yeux, le langage de Maïakovski ne touchait pas le public auquel il entend s’adresser, le seul qui l’intéresse, celui des foyers d’immigrés. À ces auditoires-là, il faut dire les choses au premier degré, appeler un chat un chat, et ne pas noyer les poissons dans des transpositions littéraires.
Soit ! Reste que, provisoirement en tous cas, les nécessités économiques le contraignent à se produire devant des assemblées composées en grande partie de petits-bourgeois. À moins que, tel  le Christ, il ne soit promu par la « base » sur le devant de la scène, il lui faudra séduire les marchands du temple pour que son discours soit ENTENDU. Le Christ, ne l’oublions pas, avait de puissants appuis !!! (en tous cas, c’était un sacré manœuvrier !). Il ne désire pas leur plaire. Au contraire, il souhaite qu’ils l’engueulent. Je ne suis pas sûr qu’il ait bien mesuré la méthode mise au point depuis quelques années par le « complot ». Le risque est grand que son appel généreux ne soit étouffé dans le silence. Que restera-t-il de son pavé dans la mare d’indifférence, si seuls quelques Noirs et Maghrébins analphabètes y ont accès ? On partagera en commun le fruit amer de la révolte rentrée, de celles qui n’engendrent que des actes désespérés. Je ne suis pas sûr que Nicolas Zivaljic n’éprouve pas quelque jouissance à savourer l’ivraie de l’échec.
AUTRES VISAGES, AUTRES PAYSAGES est un oratorio amélioré par des projections de diapositives. Quatre musiciens, comme dans le Maïakovski, -mais alors il n’y avait QUE des cordes et ce n’est plus le cas- distillent une musique brûlante, et Nicolas Zivaljic, l’acteur, gueule ses textes comme dans Maïakovski en son temps le faisait des siens. « Où sont les Communistes… Il n’y a plus personne… », ne vous y trompez pas, ces questions désabusées sont déjà dépassées. La nostalgie baigne le propos mais, JUSTEMENT, si la nécessité impérieuse de réaliser le projet s’est imposée à l’auteur, « c’est parce que nous allons sortir du désert. » Les signes en sont apparus au prophète. Pourtant, l’avenir ne se dessine à lui qu’en forme de brouillard.
Comment pourrions-nous, AUJOURD’HUI, concevoir la Société, l’Homme de demain ? La parenté entre ce message et celui que je porte en moi (TERRASSE DE BAALBEK, DÉSERT) est frappante. Faut-il insister sur le fait que le spectacle est un spectacle CHOC ? Pour le définir, c’est l’adjectif FORT, qui convient. Mais plus encore que la puissance des mots, plus encore que l’envoûtement des musiques aliénantes et qui vous prennent aux tripes, c’est l’extraordinaire véracité impitoyable des images projetées, en rythme avec les textes, qui atteint. Le groupe ROSTA a réuni là une collection admirable de photographies, superbes, cruelles, émouvantes. Là est la vraie DÉNONCIATION. VOIR est bien autre chose que simplement entendre. Tel visage d’enfant, telle vue d’une rue squattérisée et de la même, ensuite, livrée aux  herbes folles, provoquent chez le spectateur une sensation vive. AUTRES VISAGES, AUTRES PAYSAGES est complètement à part dans l’univers de la communication actuelle. Sera-ce le précurseur d’un retour aux manifestations signifiantes, ou tous ceux qu’ils dérangeront, de droite à gauche, vont-ils s’unir objectivement pour maintenir l’intrus dans l’inexistence ? Je parierais plutôt sur ce deuxième volet, aujourd’hui, mais avec les messies,  les miracles font partie de la panoplie. Qui vivra verra ! En tous cas, ce concert avec images et paroles, malgré la platitude des mots par instants, -mais peut-être n’écorche-t-elle pas les oreilles prolétariennes- est d’une grande beauté et il faudra être fier d’avoir été pour quelque chose -modestement- dans sa concrétisation.

30.11.83 - Au fil des années, Jérôme Savary devient de moins en moins « subversif » et de plus en plus professionnel. Le disque qu’il avait édité il y a quelques années, racontant l’histoire du grand méchant cochon et des trois gentils petits loups, était regardé par certains pédagogues comme de nature à troubler le sens des valeurs dans les âmes enfantines. De fait, Savary y prenait le contre-pied d’un tube de l’Establishment et sa férocité l’égratignait à belles dents.
Avec l’histoire du GROS COCHON qui doit maigrir pour échapper au boucher, le GRAND MAGIC CIRCUS s’enfonce dans les bons sentiments et dans l’imagerie d’Épinal, mais il le fait avec luxe et qualité. Ce spectacle pour enfants est exemplaire, car il est riche, parfait, et ni les danseuses, ni les chanteuses, ni les acteurs (pourtant enfermés sous les masques puisqu’ils figurent tous des animaux de basse-cour) ne donnent l’impression de cachetonner. Au contraire, tous payent comptant avec un visible plaisir de jouer. Cette histoire bien troussée, où tout le monde est gentil, est menée avec brio et a su s’adresser sans mièvrerie au très jeune public, sans pour autant que des grands aient à bouder leur plaisir.

01.12.83 - TRANSSIBERIEN est un beau texte de Blaise Cendrars.
Avec la complicité d’Alain Duhamel, qui a composé une musique signifiante, Lucien MELKI en a fait un « opéra ferroviaire ». En vérité, l’entreprise n’est pas très claire, car ce que retrace, du moins me semble-t-il, le poème, c’est le souvenir d’un voyage effectué en 1913, donc, si ma connaissance historique est juste, avant la guerre. Or le spectacle semble mélanger joyeusement les époques, la guerre et la paix, la Russie d’avant, la Russie d’après. Le générique me gêne un peu aussi : « Cendrars, Duhamel, Melki » met les trois créateurs sur le même plan. Cela hisse Melki un brin prématurément, à mon goût.
Cela dit, TRANSSIBERIEN se présente comme un oratorio, en ce sens que c’est un concert avec un récitant chanteur, qui est seul à dire ou à chanter le texte. Malheureusement, on ne comprend guère les paroles que très fugitivement. Faut-il accuser Franz Pétri ou Luis Masson, qui prêtent à l’entreprise leurs « voix » solistes en alternance ? Ou  l’acoustique des Bouffes du Nord ? Par bonheur, autour du récitant, il y a tout un environnement : une danseuse (Jane Watts), en collant rouge, qui ponctue d’une gestuelle professionnelle le discours vocal. Elle est « la petite Jehanne de France », la prostituée égarée en Sibérie et demandant sans cesse « où est Montmartre ? ». On peut trouver son apport intéressant, mais je comprends ceux  qui, à la sortie, disaient qu’elle était insupportable. Quatre musiciens classiques et trois Arméniens jouent la musique prenante de Duhamel, tandis qu’en arrière-plan, parfois enveloppé de la fumée des locomotives, un peuple de Moujiks des deux sexes fait, mêlé aux protagonistes, une figuration intelligente très russe, du genre « bas-fonds ». Ils sont aidés dans leur tâche par des bouts de films sans doute tirés d’actualités (soviétiques ? )…
Le propos est, on le voit, ambitieux à l’extrême. Il ne s’agit pas moins que de chercher à montrer un spectacle total. Il est en grande partie atteint. Pas complètement.

02.12.83 - Jérôme Deschamps m’avait fasciné avec sa FAMILLE DESCHIENS. Et puis ensuite, il m’avait irrité. Sa façon extra minimale d’appréhender l’art du clown me paraissait carrément débile, et il y avait notamment eu à Gémiers un spectacle que j’avais ressenti comme minable, il y a, je crois, deux ans.
LES BLOUSES, qu’il présente au Théâtre de la Bastille, est certainement un produit extrêmement fragile. Mais tel que je l’ai ressenti, il m’a touché, amusé, et, malgré quelques lenteurs, séduit.
Ils sont trois, deux hommes et une femme. Il y a Jérôme Deschamps, Yves Robin et Michèle Guigon. C’est curieusement des deux derniers que je me souviens le mieux. Robin incarne un handicapé. Chaque fois qu’il marche, claudiquant, il tombe. Chaque fois qu’il saisit un objet, il le lâche. Il y a entre les protagonistes un « jeu » autour de la possession d’une bouteille de vin. Mais chaque fois que le malheureux arrive à en dérober un verre, d’un geste maladroit, il le répand. Face à l’adversité, il reste placide, résigné. Deschamps aussi, sauf qu’il est  rusé et sournois, méchant même. Tour à tour naine et à sa taille, la fille -la, meilleure à mon avis, elle est même remarquable- s’installe dans son personnage avec toutes les défenses de la femelle. Elle contemple avec un œil satisfait les accidents qui arrivent aux hommes.
Ces clowns, comme les Colombaieni, n’ont aucun maquillage. Ils sortent de l’univers de la Strada, mais sans en dégager l’humanisme. Ce sont des victimes désignées, qui se battent pour survivre dans un monde sordide d’où l’amour, la tendresse, sont absents. C’est du « chacun pour soi » pour résister aux pièges, qui sont partout. L’univers est plein de chausse-trappes. Certains sont inattendus. Nous assistons à la préparation machiavélique des autres.
Quelque part, LES BLOUSES, c’est l’anti-DARLING DARLING. Rien n’y est grossi. Il faut être attentif au détail. Mais ne vous y trompons pas, il y a des gags, insolites comme celui des pop-corn qui se mettent tout à coup à surgir d’une voiture d’enfants vétuste, soudain transformée en boîte à malices. On rit cependant rarement aux éclats.

03.12.83 - Bruno Villien, deuxième critique à l’Observateur après Guy Dumur, et homosexuel affiché, m’a traîné à Genève pour assister à UN AMOUR QUI ATTEND LA MORT, « pièce en deux parties » qu’il signe, sans doute pour toucher des droits d’auteurs en Francs suisses, mais dont il n’a pas écrit une ligne, la totalité du texte étant empruntée aux lettres que Chopin écrivit à George Sand à l’occasion de sa liaison avec elle, et à la correspondance à propos de Chopin, que l’écrivain adressa à différentes personnes de ses amis au sujet du jeune musicien romantique. Ses propres missives à lui, elle les a, on le sait, déchirées lors de leur rupture.
Dans un décor très « AU THÉATRE CE SOIR », Michel Corod a mis en scène une vedette lausannoise sur le retour, Corinne CODEREY. Elle joue, dit, et éprouve les textes avec une mise en bouche très professionnellement articulée et un abattage plein d’assurance. La virilité de George Sand l’a plus inspirée que sa nymphomanie. Sur le côté jardin de la scène, il y a un beau piano Steinway. Un lauréat du Conservatoire de Lausanne, boursier de la Fédération des coopératives MIGROS, prix national en 1976 des Jeunesses musicales de Suisse, Christian Favre, y joue avec virtuosité et sensibilité diverses ÉTUDES, PRÉLUDES, NOCTURNES et FANTAISIES du compositeur. Curieusement, après qu’on eût annoncé sa mort, le metteur en scène lui fait exécuter -et c’est la fin du spectacle- la célèbre MARCHE FUNÈBRE qu’on entend d’habitude à l’occasion des funérailles des grands hommes, ce qui m’a inspiré une réflexion irrévérencieuse : « Je ne savais pas qu’il avait écrit la MARCHE FUNÈBRE à l’occasion de sa propre mort ! »
La soirée culturelle dure deux heures, dont un entracte. Elle se laisse écouter car, après tout la musique est belle, les textes ont du mordant et les deux interprètes ont de la tenue.
L’exploitation en scolaire du spectacle posera malheureusement des problèmes de conscience aux proviseurs. Car, de vous à moi, cette George Sand, quelle pute !!!

04.12.83 - Ayant constaté que ce jour était celui de la dernière du COSMOS, il m’a semblé décent de me pointer à LA COURNEUVE. Le spectacle a incontestablement gagné en rythme depuis la Première à laquelle j’avais assisté à Bobigny. Et même, il est presque complètement satisfaisant pendant la première heure. Visiblement, les souvenirs de la période 1950, « le temps des maraîchers », ont inspiré l’équipe, et le réalisateur Christian Dente.
C’est très exactement au milieu de la deuxième partie, intitulée « les grands chambardements des années soixante », après l’histoire de la petite fontaine que les architectes avaient oubliée, et qui se venge en rongeant les buildings, que la représentation se met à dérailler, ne cessant, jusqu’à la fin, de se dégrader. Pourtant des remaniements ont été effectués. 1968 a été salutairement raccourci. Le spectacle, d’ailleurs, ne dure plus que cent trente minutes, et il est sans entracte. Mais autant Dente est à l’aise dans l’évocation nostalgique un peu tendre, autant il est à côté de ses pompes dans l’évocation poétique passéiste finale, où l’on voit un symbole d’autoroute en carton couper la ville, et le bistrot, en deux, au milieu d’un verbiage « archéologico-science-fictionniste » des plus confus.
Dominique Brodin confirme dans cette entreprise ses remarquables qualités d’acteur de composition.

05.12.83 - De fil en aiguille, cela fait trois fois que je vois le SÉANCE FRICTIONS de la MIE DE PAIN, et je dois dire qu’à chaque fois, j’ai été ravi. Mais cette fois-ci, À DEJAZET, sur la scène de théâtre à bonne communication, mêlé à une assistance nombreuse et chaleureuse sans flagornerie, j’ai vraiment  pris mon pied. Les trajectoires des personnages, chacun campé dans sa caricature allant jusqu’à l’absurde, mais très intelligemment défini dans son caractère précis, sont irrésistiblement drôles, peut-être parce que quelque part tout le monde est méchant ou con avec, chez les femmes, une forte connotation de frustration sexuelle et, chez les hommes, une réelle propension au style macho. On sait que cette faune compose un petit orchestre. Le plus intéressant est évidemment le rapport de ces exécutants à leur chef. Dans le combat sans merci qui s’engage entre eux et lui, ils n’ont de cesse que de l’abattre. La folie de la liberté conquise les entraînera aux plus extrêmes délires. Mais le dirigeant finira par leur manquer. Et ils le ressusciteront. Ceci est la lecture au premier degré. Il y en a sûrement d’autres  au niveau de chaque itinéraire, qu’on sent richement nourri de l’intérieur par ces garçons et filles qui prennent visiblement plaisir à jouer cela pour la 180ème fois !!!
Ils annoncent un nouveau spectacle. Espérons qu’il sera à la hauteur.

07.12.83 - BATAILLES se présente comme une série de cinq piécettes. Les signataires sont Topor et Jean-Michel Ribes.
Point n’est besoin de se référer au programme pour deviner que c’est Topor, qui a écrit BATAILLE INTIME, qui raconte à grand renfort de scatologie comment une femme a tué un homme qui s’était installé à l’intérieur de son corps. Ribes et Topor sont complices, mais c’est bien l’esprit de Jean-Michel qui souffle sur la BATAILLE NAVALE, où la lutte des classes est installée sur un radeau ayant recueilli deux naufragés, un bourgeois et un prolétaire ; ou même, quoiqu’ils signent ensemble sur LA BATAILLE DANS LES YVELINES où, rentrant après dix ans, un homme veut rendre à son meilleur ami la femme qu’il lui a naguère piquée. 
L’absurde, l’insolite, mais une logique interne très pertinente, mènent le jeu dans chaque morceau. C’est très bien fait, très efficace, très drôle. La subversion issue des monômes d’étudiants et d’un certain esprit corrosif petit-bourgeois, visant à choquer d’autres petits bourgeois, s’est muée en un art du déraillement intellectuel qui atteint une sorte de perfection. Les valeurs sociales et morales ne sont pas bafouées. Elles sont « lues » sous un autre angle et, ce qui en fait le prix, c’est que cette vision n’est pas seulement bizarre, elle est formidablement comique. Et dérangeante juste ce qu’il faut, pour faire rêver le public sans l’inquiéter au sortir du théâtre. Remarquons quand même que la notion de MORT harcèle les deux auteurs. Mais ils en ont tellement peur, sans doute, qu’ils s’attachent à ne la rendre pas sérieuse. Ici, le trépas mène à une terrasse de bistrot au sommet d’une montagne alpine -c’est le sketch qui me parle le moins-, là, c’est un type suspendu par les mains à une aspérité pierreuse du douzième étage d’un immeuble, à qui s’adresse avec une amoralité parfaite la femme qui trouve que son suicide serait la meilleure solution à leur problème de couple !
Tonie Marshall avec beaucoup d’abattage, Philippe Khorsand et Jean-Pierre Bacri avec beaucoup de naturel simple, « contribuent à faire de cette soirée une des plus amusantes de la saison », a dit François Chalais !

08.12.83 - Revu LA FEMME INDOLENTE de Jean Bois, avec trente personnes dans la salle du Théâtre 13. La pièce a besoin d’un public qui fonctionne. Quand il est coincé du rire, il reste une tragicomédie un peu tristounette. Et la joie à jouer des artistes s’envolant, la communication ne passe plus pareil. Dommage.

09.12.83 - Le nouveau spectacle du 4 L 12, « LA GUERRE DE CENT ANS, PREMIÈRE SEMAINE », qui est, enfin (presqu’) abouti, me paraît poser un problème aux chroniqueurs. Il doit être en effet aussi aisé de crier au génie que de hurler que c’est infect. En vérité, on adhère ou on n’adhère pas, on aime ou on n’aime pas ; ça, ça n’est pas original, c’est le lot habituel : la particularité ici, c’est que ceux qui détesteront ne sauront sans doute pas bien pourquoi, et inversement ceux qui se sentiront comblés.
Une chose est sûre : l’équipe a encore besoin de travailler pour mettre de l’ordre dans son charivari, car il reste de la confusion dans la partie « visite guidée » qui ouvre la représentation. On parque le public pendant une demi-heure dans une salle qui est supposée être une salle d’exposition, et il est certain que cette attente manque d’une animation. Les gens jettent, et encore pas tous, un œil distrait sur les croûtes accrochées aux murs, et s’amusent un instant à en lire le générique dans le catalogue qui leur est distribué, mais cela va vite, ils ne sont pas encore en condition et ils restent plantés en attendant que le vrai spectacle débute.
À ce moment-là, c’est un sacré bordel qui commence. L’agitation fébrile des guides, leurs hurlements, la drôlerie de leurs narrations, l’amusante situation de visiteurs où ils entraînent le public, lui faisant gentiment jouer des petits rôles, la parodie d’histoire pseudo scientifique à laquelle ils semblent croire, leurs démonstrations absurdes, leurs engueulades entre eux, toute une mayonnaise qu’ils font monter vigoureusement a tôt fait de submerger les spectateurs et d’enchanter la plupart. Peut-être cette mayonnaise plafonne-t-elle trop vite : la paroxysme est atteint d’entrée de jeu, ce qui crée un bon effet coup de poing. Mais ensuite, un peu ballottés, se mélangeant entre les discours insuffisamment cadrés sans doute, pas assez pris en main individuellement, frustrés parce qu’ils ne voient et n’entendent pas tout, bousculés et un peu paumés, des gens décrochent, s’assoient prématurément, écoutent distraitement les bribes qui leur parviennent. Je ne dirai pas qu’ils ne s’amusent plus. Je les crois quand même dans un certain état. Mais ils ne rigolent pas à gorges déployées.
De fait, il est probable qu’à Bar-le-Duc où j’ai vu le spectacle, compte tenu des locaux trop exigus offerts par la salle André Theuriet, les groupes conduits par chaque guide étaient trop nombreux. Mais la conception du projet recèle une contradiction. Car, à moins de ne remettre tout en chantier, il n’y aura que quatre guides pour mener le public aux quatre coins du château supposé. Si cinquante personnes par groupe est un maximum absolu, -et cela semble même déjà beaucoup-, cela veut dire que deux cents personnes au même maximum pourront s’asseoir au moment où les guides, se dépouillant de leurs uniformes, entreprennent d’incarner les personnages se bornaient jusque là à évoquer.
Deux cents personnes dans un théâtre de six cents places à l’Athénée. On passera de l’écrasement dans les abords à l’impression de vide, donc de bide, à l’intérieur. C’est un danger qui n’existait pas à Bar-le-Duc où , au contraire, des jeunes ont dû s’asseoir par terre faute de sièges. Mais ailleurs ?
Car il y a un moment où le prologue itinérant prend fin, où les quatre groupes sont admis, ayant exploré les coulisses, la scène et les débarras, erré dans les couloirs et foyers transformés grâce aux objets, tableaux, hallebardes, boucliers et costumes récupérés dans les caves du Grand Théâtre de Nancy, à prendre place face à une scène surchargée d’accessoires et prolongée, comme au Nô, par une passerelle qui court jusqu’à une porte au fond de la salle. C’est la route des Croisades. C’est l’aire de jeu privilégiée qui met les artistes au milieu du public.
Le cul dans des fauteuils, les deux cents privilégiés, enfin à l’aise et au large, assistent à des élucubrations qui surgissent du plus profond des canulars d’université, mais avec une telle puissance que, pour beaucoup, ce point de départ est dépassé. Pour ceux-là, il s’agit d’une vision dantesque et en même temps pernicieusement critique de l’Histoire, étant bien entendu supposé qu’on s’adresse à des gens qui la connaissent, en VRAI. C’est même, à la limite, si on entre dans ce qui me semble être la profondeur du JEU, plus qu’une VISION : c’est une lecture plus que contestataire, c’est un rejet, un refus du PATRIMOINE, une réclamation de remise à plat, à néant, du PASSÉ INCULQUÉ. Pour d’aucuns, le 4 L 12 se sert de l’HISTOIRE pour s’en moquer gentiment, un brin intellectuellement sans penser que les protagonistes aient cherché midi à quatorze heures.
Je crois qu’il faut aller plus loin dans la SIGNIFIANCE du propos, et je ne vois aucune INNOCENCE dans le show final qui met en scène l’allégorie de LA GUERRE, tandis qu’un défilé débridé de la mode du XIVème siècle, sur un air de paso-doble joyeux, vient souligner comment on se vêtait pendant la première semaine de la guerre… de cent ans (bien sûr !). Ces vingt minutes très fortes me paraissent éclairer tout le projet, et lui conférer sa contemporanéité, qui est que la GUERRE, nous la vivons déjà, et que le spectacle ne nous renvoie qu’une image transposée, certes, déformée évidemment, de notre réalité. Je suis certain que ce reflet n’a pas été intellectuellement voulu par la troupe. Je suis convaincu qu’à aucun moment, Massé et ses complices n’ont conceptualisé qu’ils voulaient nous parler de la guerre d’aujourd’hui. Justement, là est la particularité de leur démarche qui, à force d’introspecter impro après impro, doit, me semble-t-il, finir par gratter les dessous de leurs inconscients.
Mais voilà : je comprends très bien aussi que d’aucuns se bornent à recevoir en surface une farce à leurs yeux superficielle. Et même peut-être cela ont-ils raison : peut-être les 4 L 12 sont-ils des mystificateurs. Ou peut-être encore veulent-ils nous faire croire qu’ils sont des mystificateurs, alors qu’ils sont des tordus tout simples.
L’impression de richesse, de densité, que j’éprouve devant cette folle aventure ne vient peut-être que de MA projection à MOI dans leur proposition. Ou même, comme je les aime bien, de mon DÉSIR qu’il y ait une SIGNIFIANCE à la galéjade ! C’est cet espace de liberté que le 4 L 12 offre aux spectateurs, leur donnant le choix de trouver débile leur exhibition, ou au contraire importante, ancrée dans l’évolution culturelle française en signe de clignotant d’alarme, qui en fait le prix. Bien sûr, cette ambiguïté est dangereuse, car elle exige d’être dépassée par ceux qui sont conviés à la partager. Voire simplement devinée.
J’ai dit qu’il restait du flou dans certains passages. Oui : même après la partie itinérante, certains instants n’ont pas été assez travaillés. Par exemple les retours de croisade, les flagellations, ne sont pas assez différenciées. De toute manière, il y a lieu de rendre tout plus net. Le fouillis ressemble trop, par moments, à de l’improvisation. La copulation entre le chevalier percé par son épée et son épouse coincée dans les corsets de chasteté, ne m’a pas paru étudiée dans le détail de la gestuelle. Je crois que, pour que la folie hurlante que nous recevons passe, il faut que la RIGUEUR soit d’une exigence absolue, seconde après seconde. Toute suspicion de divertissement de potache disparaîtra alors. Bien sûr, il ne faudra pas que ce soit au détriment de la spontanéité.
La nouvelle venue dans le groupe, Chantal Trichet, ne m’a pas paru très intégrée tant qu’elle joue le rôle de la femme de ménage. Elle fait pièce rapportée. Mais n’est-ce pas ce qu’intimement ont voulu les autres ? Par contre, elle est convaincante dans son incarnation de la guerre. Devenue CENTRE de l’action, elle s’y éclate avec bonheur.
Et quant à Michel Massé, déguisé en conservateur de musée avec un complet strict et une cravate, il est parfait de véracité. C’est quand il se remet « en civil », qu’on a l’impression qu’il se prépare pour entrer en scène ! Il affiche alors le calme de la force tranquille.
Après deux heures de paroxysme, de raffut sans rémission, d’allegro vivace ma toujours « troppo », la décompression du groupe repose l’ami admis dans son intimité. Est-ce une faiblesse du spectacle qu’il soit constamment excessif ? Je ne sais pas. Cette bruyante puissance garantit en tous cas le spectateur fatigué contre un danger : il ne s’endormira pas pendant la séance.

12.12.83 - Alexis Chevalier joue seul LE SOURIRE AU PIED DE L’ÉCHELLE, de Henry Miller ! Seul en scène, il achève de se maquiller en clown, puis il se livre à une parodie d’HAMLET qui n’amuse personne. Il monte maladroitement à une échelle de cordes. Il a un « rendez-vous avec Suzie » illisible. Il reste cinq minutes à « sourire » et il achève la première partie en demeurant devant une jolie maquette du « Cirque Tonio ». Rien de ce qu’il fait ne passe tant il manque de métier et, ce qui est plus grave, de présence, SINON de talent. Sa « Compagnie Messidor » ne me semble pas être un grand crû. Je n’ai pas vu la deuxième partie.

16.12.83 - Si je consulte LE ROBERT, je constate que LE JOURNAL D’UN HOMME DE TROP ne figure pas parmi les œuvres de Tourgueniev que cite le dictionnaire. Curieusement, l’article précise que PÈRE ET FILS, où le héros Bazarov est un jeune nihiliste qui veut la révolution totale, serait la seule œuvre de l’auteur « où le héros soit un homme et non une femme ». Qu’en déduire, si ce n’est que la nouvelle adaptée pour la scène par Serge Maggiani n’a pas, en son temps, été jugée par Paul Robert, assistée d’Alain Rey et de Josette Rey-Debove, digne d’être citée dans les colonnes de leur ouvrage ! Pire, elle est passée inaperçue à leurs yeux, ainsi qu’en fait foi le commentaire ci-dessus.
Car le héros apparent de ce journal est bien un homme, qui va mourir, qui sait qu’il n’a plus que deux semaines à vivre, qui entreprend de se raconter sa propre vie à soi-même, et découvre qu’il a toujours été partout en toute circonstance « un homme de trop », c’est-à-dire quelqu’un qui n’avait pas de nécessité à être, quelqu’un sans qui les événements se seraient déroulés exactement comme s’il n’avait pas existé.
Paradoxalement, cet inutile s’étend sur la seule aventure où il se soit senti vivre, un duel, qu’il a provoqué sciemment, à la Russe, en insultant publiquement un Prince qui courtisait une jeune fille aimée de lui, amour non partagé. C’est le plus beau moment du spectacle mis en scène par Catherine Dasté, quand soudain, la musique brillante de la Mazurka vient soutenir l’acteur et que la danse se met à supplanter le verbe comme moyen de communication. Avec rigueur et grâce, Serge Maggiani glisse littéralement note après note sur le sol de la salle de bal supposée, et transpose l’acte meurtrier -qu’il rate, bien entendu- en termes de figures dansées. C’est très fort. Et cela atteint, ce qui n’est pas, précédemment, le cas de la performance. Entendez bien que, quelque part, le jeu de Serge Maggiani est parfait. Il est si mathématiquement exact que je jurerais qu’il se répète soir après soir, sans une variation. Mon impression est, qu’en répétitions, l’artiste a dû éprouver de grandes émotions. Peut-être a-t-il fait pleurer son metteur en scène. Mais il a tellement figé ses sentiments qu’il ne les fait plus « passer ». Je suis sûr que c’est complètement volontaire, et que les deux complices ont voulu que cette transcription scénique d’un journal écrit conserve le signe de son origine. Ainsi Serge Maggiani ne joue-t-il pas Tchoulkatourine, mais il nous le montre disant les choses écrites avec les intonations, le volume et les intonations signifiantes, mais froidement, scientifiquement, toute « présence » qui aurait risqué d’aliéner le spectateur ayant été soigneusement gommée.
Est-ce que j’aurais préféré, moi, que l’acteur se laisse devant son public emporter par le premier degré des sentiments de écrits par Tourgueniev ? Sans doute n’aurais-je pas eu, si j’avais eu à mettre en scène cette œuvre, la préoccupation intellectuelle -qui fait délirer les Cournot et consorts- de chercher « une correspondance entre l’écriture d’un journal et l’écriture scénique ». Souci au demeurant bien de notre temps, que de se casser la tête pour montrer au théâtre ce qui n’a pas été écrit pour le théâtre !
Cela dit, Le Petit Montparnasse était rempli, ce qui n’est pas le cas de tous les théâtres parisiens, et les spectateurs, sages comme des Allemands pendant toute la prestation -guère de rire, pas un mouchoir mais pas de somnolence- ont beaucoup applaudi à la fin. Il est vrai que pour signifier qu’il meurt, Serge Maggiani se fait, in extremis, dépouiller par une servante de ses vêtements. C’est tout nu qu’il dit ses dernières phrases. Dépouillé de tous atours, l’homme inutile est réduit à son seul pauvre corps à l’instant du trépas. Le spectacle dure une heure cinq.

20.12.83 - Tout à la fin de MAHAGONNY, Brecht montre le bout de son oreille anticapitaliste : à l’issue d’une parodie de procès, on y voit un homme  condamné à des peines légères pour viol, meurtre et autres turpitudes, mais condamné à mort pour avoir commandé deux bouteilles de whisky sans en avoir l’argent. Le seul grand crime au monde est donc d’en être démuni !
Hormis cette moralité exemplaire en guise de final, la « ville piège » ne recèle guère de leçon. Il est vrai que l’argument de la pièce est singulièrement lâche. C’est une série de chansons vaguement reliées par une anecdote mal ficelée, complètement négligée, entre des personnages mal signalisés. En tous cas les « clients », qu’on distingue mal psychologiquement les uns des autres.
En vérité, on se passerait facilement de la sauce, que Hans-Peter Cloos a complaisamment étalée, sans doute dans l’esprit de clarifier les méandres de l’entreprise. Il faut par contre lui rendre hommage sur quelques points : les songs sont chantés, très bien, avec énergie et sensibilité, en allemand et anglais comme ils ont été écrits, ce qui fait éclater la débilité des traductions françaises qu’on garde dans l’oreille. Et la direction musicale de Peter Ludwig ne mérite que des compliments, ainsi que la chorégraphie… qui n’est pas signée.
Pris comme une revue, le spectacle se laisse voir, mais il manque de monde : deux nanas pour signifier un bordel, c’est bref, même si elles changent de tenue toutes les deux minutes, et trois types pour représenter la clientèle, ça ne donne pas l’animation d’une ville champignon, même à grand renfort de pétards et de mitrailleuses sonorisées. Et la transposition de l’œuvre dans le monde moderne de l’informatique et de la télévision fait, quoique efficace, pièce rapportée.
Cloos et la violence réussissent néanmoins leur bon mariage habituel, et l’équipe paye comptant.

27.12.83 - Je pensais m’en payer une bonne tranche. J’ai souri parfois, un peu, et je me suis ennuyé. Ca dure deux heures et quart. Ca s’appelle SIX HEURES PLUS TARD. C’est une pièce d’un certain Marc Perrier, pour laquelle Claude Piéplu a eu le coup de foudre. Il la joue avec un jeune homme nommé Franck Capillery.
À la suite d’un accident, (virage manqué) le jeune atterrit, bagnole y compris, dans la chambre d’un vieillard à la retraite. Il vient de commettre un hold-up et sa valise est bourrée de billets de banque. Au rythme d’un combat verbal à la loyale et à la déloyale, les deux bonshommes finiront par tisser entre eux les fils d’une sorte d’amitié.
Le jeu est assez fin et subtil, mais le style est relâché et la mise en scène de Claude Piéplu est molle.

27.12.83 - Le même soir, toujours au LUCERNAIRE, je vois LE JOURNAL INTIME DE SALLY MARA de Raymond Queneau, joué par Stéphanie Loïk.
Le texte, fondé sur les réflexions ignorantes, naïves mais profondément curieuses et crues, d’une jeune Irlandaise en matière de sexualité, est un vrai régal. L’auteur s’est amusé à étaler complaisamment l’inculture de la jeune fille enfermée dans l’obscurantisme des choses dont on ne parle pas.
Denise Péron a mis en scène Stéphanie Loïk avec humour et pudeur. Le jeu est réservé. L’actrice feint la modestie, mais son œil frise. Elle se discipline peut-être un brin trop. Mais elle fait très bien passer le message. Une musiquette pour films muets permet à l’actrice sautillante de changer elle-même son décor en déployant les panneaux astucieux et pleins de trucs d’un livre géant, style Gallimard (illustré quand on l’ouvre). Un vrai plaisir rétro. Car bien sûr, aujourd’hui, quelle est la jeune fille qui serait à ce point « inéduquée » ?

28.12.83 - Hélas, la pomme de terre a mal inspiré le Picard CARQUOIS d’Amiens. LES FANES AMÈRES D’ANTOINE AUGUSTE PARMENTIER conte la vie de l’inventeur de la tubercule. Pourquoi pas ? Mais le texte de Jacques Labarrière est dans le détail d’une imbécillité intrépide et, dans sa construction, d’une maladresse débile. Les actrices et acteurs jouent de surcroît terriblement amateurs au mauvais sens du mot !

29.12.83 - Eh bien, LE RADEAU DE LA MÉDUSE existe. Il n’est pas encore bien terminé ni lâché. Le chauffage laisse à désirer et j’ai vu DON JUAN AUX ENFERS par les SCALZACANI intoxiqué par l’oxyde de carbone. Mais enfin le lieu d’Arlette Reinerg est une réalité et pourrait même devenir, bien lancé, quelque chose d’important à Paris, où les espaces maniables scénographiquement ne courent pas les rues.
Il faut être reconnaissant à Carlo Beso, le metteur en scène de la pièce de Cerrado Simioni, de n’avoir pas transporté son « Noël au bagne » dans le temps d’un goulag soviétique. C’est en effet en Sibérie que les forçats vont, l’espace d’une petite fête racontée par Dostoïevski, jouer DON JUAN pour leurs camarades et pour leurs geôliers, avec la complicité de la femme du Directeur, éprise d’égalité et de générosité, peut-être bien mue aussi par une certaine frustration sexuelle. Cela se passe au siècle dernier et le réalisateur a été fidèle à la connotation historique. Il n’a même pas poussé sur l’aspect horrible du camp, qui ressort comme une salle où sont certes parqués des détenus, mais qui ne semblent pas terrorisés ni l’objet de brimades particulières.
Quoi qu’il en soit, cette commedia dell’arte injectée dans le contexte russe du bagne donne un résultat assez exotique. Il faut être obligé à la troupe de s’efforcer de jouer en français. On remarque son professionnalisme gestuel, et surtout l’excellence de sa prestation vocale. Les chants sont superbes. Faut-il regretter que le deuxième acte, celui du jeu théâtral à l’intérieur des scènes véristes, ne tranche pas assez ? Disons qu’il fait rose par rapport à du gris, plutôt que rouge vif en sandwich entre du noir épais. 
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
04.01.84 - « Jean-Paul Farré ne casse plus les pianos. Il les dompte », a écrit un journaliste à propos du DERNIER SOLISTE. Les objets ne lui font plus des niches. Il n’en est plus victime. Ils sont ses amis, ses complices. Lui, les domine toujours même quand ils lui font des farces sans méchanceté. Maître de drôles de machines, trop grandes ou trop petites, qui vont et viennent avec la liberté facétieuse des animaux de cirque, il ne cherche plus le gag à tout prix, même si les instruments qu’il a fabriqués sont bourrés de gadgets. On rit, mais pas tellement. On est en droit de se demander si l’artiste ne serait pas un peu piégé par son amour pour ces choses qui finissent par encombrer le plateau au point de le supplanter.
Tout petit sur la scène, le sorcier tire mal sa propre épingle du jeu, d’autant plus que les anecdotes qu’il a inventées font pièces rapportées. On sent qu’elles ont suivi et non pas précédé le bricolage des objets, et que ce sont eux qui ont commandé l’histoire trop longuement racontée, laborieusement, de ce concours sportif de pianistes virtuoses en herbe, auquel participe un garçon sans technique ni talent, qui va des 24e de finale en finale les doigts dans le nez, simplement parce qu’il s’en fout de gagner ou perdre. Justement, arrivé au bout du parcours, il ne s’en fout plus, et c’est là, bien sûr, qu’il est vaincu, « parce que le président du jury ne l’aime pas ». Ce mythe du ratage se retrouve donc une nouvelle fois dans l’œuvre de Farré.
On sort du Carré Silvia Monfort avec le souvenir de moments très chouettes, le sentiment que ça a été trop long, et l’impression d’une insatisfaction d’ensemble.

10.01.84 - Décidément, Richard Demarcy aime l’eau. Sa nouvelle pièce, ALBATROS, a pour cadre une poissonnerie. Le travailleur immigré, un Noir, y soigne les poissons et arrose le sol. Il a apporté avec lui une Afrique fascinante, qui se projette sur le mur du fond en un bestiaire très présent de fauves et de victimes. La fille du poissonnier a une liaison avec l’étranger, auquel un piège est tendu par la mère, mais c’est le frère qui se cassera la gueule et se retrouvera changé en alligator. Heureusement, plus tard, un coup de fusil bien placé le rendra à sa nature, humaine, après qu’il eût rejoint sa horde en Afrique. Finalement, tout le monde ouvrira une nouvelle poissonnerie, en Afrique justement.
L’anecdote est évidemment surréaliste. Comme sous Vitrac, elle est jouée vraie, comme si ce qui se passe dans l’aventure coulait de source. Le procédé est habile, qui donne aux critiques l’occasion d’exercer leur acuité perceptive et d’expliciter à leurs lecteurs le sens du message de l’auteur. Or, celui-ci est confus, mais, quelque part, prenant. On éprouve plus qu’on ne comprend l’univers de Demarcy, dont la dimension cosmique place l’homme au sein d’un tout à la fois superbe et cruel. Je jurerais que l’eau est, dans son système, à la fois le liquide dans lequel baignent les embryons, et celui dans lequel est née la vie des origines.
Ce qui fait le prix de ce spectacle, c’est le souffle du monde en marche dans lequel il entraîne le spectateur, rendu à sa minuscule dimension au sein de l’éternité et de l’infini, et pourtant centre du monde. Vous voyez, je marche, je fais comme les critiques, j’interprète, j’extrapole. Je pourrais aussi parler du racisme. Évidemment, le fait que la fille aime l’immigré dérange la famille blanche parce qu’il est noir. Je pourrais évoquer Kafka. On n’est pas loin de LA MÉTAMORHOSE. Ou Ionesco du RHINOCÉROS, encore que je ne perçoive pas de dimension politique dans l’œuvre de Demarcy, qui me paraît plutôt songer au « chaînon manquant ».
Curieux spectacle, insatisfaisant, irritant, mais qui frappe. La distribution est un peu inégale. Gillette Barbier et Bernard Spiegel ont plus de métier que ceux qui jouent les jeunes, Alain Aithnard, le Nègre, Hélène Odier et Gilles Benizio, la sœur et le frère. Le dispositif de Jacques Deneux est fonctionnel. Oh logique !...

12.01.84 - Voici un spectacle exemplaire… de ce qu’il ne faudrait plus jamais voir au théâtre. Espérons que cette CRUCHE CASSÉE, montée par Bernard Sobel à Gennevilliers, sera le dernier spécimen d’un genre qui a eu son heure d’engouement et qui a fort contribué à rendre cet art chiant. La recette en est simple : vous prenez une œuvre classique traditionnelle jouée avec vivacité et, sous le prétexte d’en téléguider la signifiance sociale et politique, vous appesantissez chaque réplique et vous inculquez aux comédiens de surtout bien gommer tout ce qui pourrait être comique dans la comédie. Il est évident que l’auteur n’a choisi en son temps de faire rire, que parce qu’il n’avait pas d’autre moyen de rendre tolérable son message au pouvoir ! Nous avons dépassé ce stade. La leçon doit donc à présent nous être assénée sans cette fioriture !
Ainsi nous est donc distancié ce REVIZOR allemand. Kleist, tout naturellement, n’aurait pas eu besoin de ce traitement pour paraître plus lourd, moins truculent que Gogol, traitant en gros du même sujet. Ici, c’est un juge paillard et vénal régnant souverainement sur un village, dont les habitudes sont dérangées par un inspecteur incorruptible.
Philippe Clévenot joue, je dois le dire, le rôle avec efficacité. Heureusement, son interprétation dépasse l’inculcation et il est attachant. Revers de la médaille, même ceux qui n’ont jamais lu la pièce comprennent trop vite que c’est lui qui a cassé la fameuse cruche, en fuyant la chambre de la jeune fille sur laquelle il voulait exercer un droit de cuissage. Mais c’est sûrement Sobel qui a voulu casser le peu de suspense que recèle l’œuvre. À part lui, il faut citer Frédéric Leigdens, qui a choisi Robespierre comme modèle et s’y tient sans bavure, et Murray Grönwall, chafouin à souhait dans le rôle de l’hypocrite greffier tirant son épingle des malheurs de son supérieur. Surtout, deux comparses se font remarquer avec finesse dans les rôles de muets des servantes du juge. Béatrice Lord en Dame Brigitte et Martine Vaudeville en Lise sont tout à fait croustillantes. Le décor de Jean Haas vise évidemment à situer l’action dans son contexte montagnard. Il est trop joli à mon avis.



14.01.84
, - J’ai vu ANDROMAQUE et PHÈDRE. J’ai fait l’impasse sur BÉRÉNICE. Après les premiers cinq actes du Marathon sabbatique d’Anne Delbée, j’ai craqué et je suis allé voir ET VOGUE LE NAVIRE dans un cinéma voisin, ce qui m’a redonné des forces pour affronter le spectacle final.
Bien m’en a pris : PHÈDRE n’est pas mal montée du tout. « Que ces vains ornements, que ces voiles me pèsent »… Ils lui pèsent tellement qu’elle apparaît toute nue, révélant, car c’est Pascaline Pointillart qui incarne l’héroïne célèbre, des trésors physiques sur lesquels on est un peu surpris de voir Hippolyte cracher avec tant de mépris. D’autant plus que Sylvia Chevret-Hébert en Aricie a l’air d’une parfaite gourde. Apparemment, l’aspect, l’âge des interprètes n’est pas le souci majeur d’Anne Delbée. Dans ANDROMAQUE, elle rend inégale la compétition entre Hermione, joliment incarnée par la jeune et belle Leslie Lanz, et Andromaque, qui fait carrément vieille peau sous les traits de Madeleine Marion. Michel Ruhl et Michèle Oppenet, deux vieux routiers du S.F.A., sont des trois « courses ». Ils jouent les confidents et confidentes. Oenone et Ismène, bonnet blanc et blanc bonnet, comme Cléone et Céphise, comme Pylade et Phoenix, comme Paulin et Arsace. Ce parti n’est point gênant. Le public est censé savoir les textes par cœur. Justement, est-ce parce que dans ma mémoire ANDROMAQUE est moins présente que PHÈDRE que je n’y ai pas pris intérêt ? L’anecdote m’en pas paru débile, le fameuse psychologie des personnages tant étudiés au lycée de mon enfance, primaire, simpliste.
Le fil de l’histoire, je n’avais pas à le reconstituer dans PHÈDRE, que j’ai monté, dont chaque vers m’est familier. J’ai donc pu y apprécier à l’état pur le travail de la réalisatrice. D’une part, elle a replacé l’œuvre dans le contexte de PORT ROYAL. Racine en personne va et vient au milieu de ses personnages et, de temps en temps, il « cite » des textes concernant la vie des religieuses du célèbre établissement. Heureusement, Anne Delbée n’a pas, comme l’aurait fait Mesguich, intégré ces digressions dans les œuvres. Les citations, brèves, viennent en début d’actes et ne dérangent point. ANDROMAQUE est jouée en costumes du XVIIe. Les hommes, dans PHÈDRE sont vêtus en petits curés. Dommage, peut-être, que les femmes ne soient point en bonnes sœurs. Phèdre arrachant les lourds vêtements de l’uniforme pour en surgir à poil, j’aurais bien aimé. Mais Anne Delbée a une fascination pour les corps dévoilés de ses « homosexées ». Il lui faut des nudités. Dans ANDROMAQUE, le texte ne s’y prêtait pas. C’est donc une comparse inventée, qui donne le « signe ». Dans les trois pièces, Marie-José Hubert servira aux équilibres de la mise en scène, non sans efficacité.
Le contexte Port-Royal est donc indiqué tout en souffrant des entorses. Le metteur en scène s’est davantage imposé de mettre en avant l’aspect magique des œuvres. La présence des Dieux se traduit par une musique très dramatisée de Bruno Bontempelli, par pas mal de brouillard et de fumées, et par deux magnifiques statues de chevaux réalisées par Jean-Pierre Regnault. Dans PHÈDRE, Nathalie Alexandre incarne une PANOPE « destin » très signifiante. À dire le vrai, l’atmosphère m’a paru plus wagnérienne qu’aristotélicienne. Les Dieux grecs ont une façon de se manifester qui fait plus songer aux Walhalla qu’à l’Olympe. Mais la terreur toute-puissante qu’ils font peser sur leurs jouets humains est efficacement signifiée, encore que sa dimension chrétienne, même janséniste, ne m’ait pas frappée, en dépit de quelques croix négligemment oubliées sur certaines poitrines. Il faut rendre un hommage particulier à la performance de Renaud de Manoël qui se tape successivement Oreste, Antiochus et Thésée, et paraît frais à la sortie.
Menées comme une partie d’échecs que jouent les « confidents », les tragédies commencent et finissent rideau de fer baissé, un rideau qui fonctionne comme une porte entrouverte puis ouverte sur un monde étrange, étranger, différent, et qui tombe comme un couperet lorsque tout est dit.
En bref, y a-t-il du désordre dans cette lecture un peu trop multidimensionnelle ? Anne Delbée n’a-t-elle pas voulu se limiter à un aspect des œuvres ? N’aurait-il pas mieux valu, si elle voulait tant montrer, mettre en gros plan une dimension dans chaque œuvre ? Plutôt que de tout mélanger ?... Je ne répondrai pas. Poser les questions suffit. De toute manière la démarche est riche, très riche… trop ?

18.01.84 - Il repasse soigneusement sa chemise tout en buvant un verre d’eau. Puis il la range dans une valise dans laquelle il fourre aussi le fil, le fer et le verre. Il s’en va. Les bruits de la rue se font très présents. Dans le fond, il y a un espace montagne. Un autre homme la dévale, portant un sac de voyage. Il se déchausse, se lave les pieds dans une flaque, puis, apparemment il essayera de s’y noyer mais ne parviendra pas à laisser sa tête sous l’eau assez longtemps. On entend des oiseaux qui gazouillent. Au premier plan, une fille entre. Elle retire son collant et le lave, méticuleusement. Rassurez-vous : elle garde sur elle une petite culotte. Après avoir étiré le collant, elle le suspend pour qu’il sèche et se pelotonne avec un vrai gentil petit chat. Les bruits de rue reprennent le dessus. Un quatrième type arrive et fait des bulles de savon, puis il se plante devant la fenêtre. Ces quatre êtres ne « communiquent » jamais entre eux, et errent dans tous les lieux du décor simultané où les espaces sont « éclatés ». Chacun poursuit sa trajectoire muette à travers les gestes les plus banals de la vie.
Et puis, voilà qu’un écriteau s’éclaire au pied de la montagne : « J’ai attendu deux  jours que quelqu’un me dise un mot affectueux, et je suis parti pour l’étranger ». Et soudain, au milieu du silence, la fille dit quelque chose : « Hier, ce fut une journée utopique ». À partir de là, des bribes du POIDS DU MONDE de Peter Handke viendront s’intercaler dans le jeu quotidien des pas qui résonnent, du courrier qu’on apporte, de la fille qui se vêt en vamp de film muet, peut-être reflet vivant de l’image qu’un des trois hommes contemple à la TV, de nettoyage, en vrai, d’une vitre, etc… Peu à peu, le verbe deviendra omniprésent. La fille et un acteur diront le texte, à plat. Je ne l’ai pas lu. Je ne sais donc pas si cette lecture est dans l’ordre, mais qu’importe. Handke y règle ses comptes avec la littérature, « qui permet à des peigne-culs de… », mais il en fait lui-même. Son style est imagé, son écriture coule bien.
Peut-être Pierre-Antoine Villamaine a-t-il appelé son spectacle SOURIRE OBLIQUE pour souligner cette contradiction. L’auteur est fasciné par les images du demi-sommeil, mais il ne se suicidera pas parce que (je cite) « le bonheur est tristesse ».
Allemagne oblige, la fille, vers la fin, se sentira « devenue Juive », mais il serait trop simple de ramener cette vision « minimisante » et désabusée du monde à une manifestation du complexe allemand. Avec son langage, Peter Handke pose des questions universelles : qui sommes-nous ? Où Allons-nous ? D’où venons-nous ? Quel est le sens de ce monde si  pesant dans lequel nous devons accomplir des actes si dérisoires ? Peut-être ce quotidien a-t-il un relent de fin du monde… ou de décadence. Je ne pense pas qu’on apprécie Handke en R.D.A.
Le spectacle est trop long -deux heures d’horloge de la Cité U- et trop lent. Pierre-Antoine Villamaine n’avait sans doute pas le choix  pour traduire l’atmosphère du POIDS DU MONDE. Je ne sais pas. Le sûr, c’est que j’ai trouvé l’ensemble chiant, et que c’est dommage. Le dispositif de Dominique Gillet est  immense.

19.01.84 - Il faut croire qu’en 1938, Roger Vitrac était revenu du surréalisme qui l’avait inspiré pour LES SURPRISES DE L’AMOUR. Il faut croire que la voie du « théâtre de l’absurde », qu’il avait inaugurée quatre ans plus tôt avec LE COUP DE TRAFALGAR, ne l’avait point comblé ; puisque cette année-là, celle où Giraudoux pondait LA GUERRE DE TROIE N’AURA PAS LIEU, il écrivit LA BAGARRE, qui d’ailleurs ne fut pas jouée et ne fut éditée que beaucoup d’années plus tard.
Jacques Seiler s’est investi dans le projet de monter cette comédie dramatique, qui frappe d’abord par son bourgeoisisme sage. Certes, une certaine immoralité anime les personnages, mais rien d’illogique ne les fait jamais agir et ce qu’ils disent  ne déraille jamais. Résumons l’histoire : un romancier est entouré par une petite cour d’amis. L’un d’entre eux  a une femme, une certaine Lolotte, qui couche avec lui. Parti en voyage, il revient  flanqué d’une belle créature qu’il a rencontrée lors d’un voyage. Cette femme mariée est amoureuse de lui, s’est donnée dès la première nuit et ils vont vivre ensemble leur passion… ce qui dérange la belle ordonnance du cercle des amis. D’autant plus que l’un d’eux  reconnaît la belle Thérèse comme étant une « poule » qu’il s’était payée un jour dans une maison de passe. Commence alors l’habituel chassé-croisé du vaudeville et de l’exploitation du « faut dire, faut pas dire ». On rit un peu mais pas tellement. L’auteur se pique de psychologie mais n’explicite pas pourquoi la bourgeoise comblée Thérèse (elle a voiture et chauffeur) a éprouvé un jour le besoin de se vendre, dans un bordel au demeurant rupin. Justement, elle ne donne pas assez de détails à son écrivain d’amant en panne d’idées, et cette discrétion gâchera leur liaison : elle retournera à son mari, et lui à son cercle de copains, et sûrement à sa vieille maîtresse.
C’est Nadia Barentin qui incarne l’épouse du mari complaisant Jacques Seiler. Elle m’a, pour la fraîcheur, fait songer à Madeleine Marion dans ANDROMAQUE. Danièle Lebrun en amoureuse d’Henri Courseaux, est, comme à son accoutumée, délicieuse. Peut-être eût-elle été plus convaincante avec davantage de perversité. Son premier degré fait vieillot dans le pathétique. Je donnerais le prix à Jacqueline Staup. Elle joue la bonne de Vitrac comme celle de Ionesco dans LA LECON. Elle est très efficace et chacune de ses interventions est un plaisir. J’aimerais en dire autant de celles de Jacques Boudet qui, au troisième acte, incarne l’hôtelier chez qui se sont réfugiés les amants à Fontainebleau. Il essaye de donner un relief à un personnage mal ficelé, en prenant l’accent de Raimu dans MARIUS. Je l’aime mieux quand il a son phrasé habituel. Quant à Roger Dumas, en copain pique-assiette, son jeu ne contribue pas à donner à cette représentation sa tonalité boulevardière. C’est ce qui m’a le plus surpris : LA BAGARRE, en tous cas montée et jouée comme ça, c’est du boulevard pur, dont l’amoralité n’est témoignage d’une société que pour l’émoustiller, le temps d’une soirée où la « classe » se détend dans un rêve de liberté partouzarde… J’avoue que l’audace du propos ne m’a pas sauté aux yeux. (Atelier)

21.01.84 - J’ai réparé mon omission de l’autre samedi et je suis allé à l’ATHÉNÉE à 17 h 30 voir BÉRÉNICE dans la mise en scène d’Anne Delbée, et je ne l’ai pas regretté.
C’est Nathalie Alexandre qui joue la Reine de Palestine. Elle en a le pathétique, l’émotion, la classe. Dommage que dans sa façon de dire les alexandrins, il lui arrive de traîner comme les débutantes sur certaines voyelles. Visiblement -c’est intéressant- son tempérament se libère quand la nudité chère à la réalisatrice lui est accordée pour sa grande scène avec Titus, celle où elle s’entend signifier qu’elle n’épousera pas son amoureux devenu empereur, parce que cela déplairait aux Romains. Certes, son corps n’est dévêtu que sous des voiles transparents, mais, clairement, cet exhibitionnisme l’épanouit. Philippe Bouclet, Titus, a une remarquable présence. Il phrase les vers un peu classiquement, les respirant à point et les articulant exemplairement. Mais Anne Delbée l’incarne opportunément en Louis XIV majestueux et austère. Parallèlement, au début du quatrième acte, son Racine fait un exposé sur son attachement indéfectible au roi, qui le situe parfaitement dans sa position de courtisan, sans doute sincère admirateur du souverain. Ce Titus-là est plus cornélien que racinien. Son sens du devoir est si évident qu’il ne peut faire de doute que sa gloire l’emportera. Elle triomphera à tel point qu’à la fin, c’est à son trône seul que Bérénice, ayant choisi de se sacrifier, par devoir elle aussi, dira ses célèbres adieux. Dans cette tragédie, tous les personnages ont d’ailleurs un sens aigu du devoir, à tel point qu’il n’y a pas de mort, car l’accomplir est pire que le trépas. Antiochus, Renaud de Manoël, lui aussi, assumera son destin avec noblesse. Ce monde est celui du pouvoir, et si une leçon peut être tirée, c’est que les grands ne sont pas au sommet de la hiérarchie sans contrepartie. Le peuple n’est présent qu’hors de la scène, mais pas comme Shakespeare sous la forme d’une humanité de seconde zone. Ce peuple-là n’est vu que dans sa globalité, masse puissante, qu’il faut satisfaire, à qui l’on dicte des lois, mais pas n’importe lesquelles. Quelque part, BÉRÉNICE est la tragédie des LIMITES DU POUVOIR et il faut être très reconnaissant à Anne Delbée d’en avoir aussi limpidement donné l’éclairage. Important, à ce niveau, est le personnage de Paulin. Ce « confident » de l’empereur s’adresse à son maître avec l’autorité étonnante d’un détenteur de pouvoir parallèle.
Dans PHÈDRE, je n’avais pas perçu le poids du christianisme. Ici, c’est L’ÉGLISE qui inculque, que dis-je ? qui DICTE la voie à suivre à celui que le destin, c’est-à-dire DIEU, a placé sur le trône. Aussi, point de paganisme, point de brouillard, point de musique wagnérienne. Au contraire, les notes entendues sont classiques, sauf parfois un sourd grondement, comme si la terre allait trembler.
Dois-je dire que deux choses m’ont choqué ? D’abord, je ne sais si les projecteurs se sont décalés, mais j’ai eu l’impression que les éclairages étaient bâclés. Ensuite, j’ai trouvé dommage que le décor de Jean-Pierre Regnault, toujours le même, se soit vu agrémenter de deux pendrions noirs sûrement très fonctionnels, mais pas dans le ton. Ce ne sont que bricoles. Ce BÉRÉNICE-là, c’est de la belle ouvrage.

25.01.83 - Daniel Benoin fait dans le grand machin. Georges Soria a adapté pour la Comédie de Saint-Étienne le best-seller de Margaret Mitchell, AUTANT EN EMPORTE LE VENT, grâce à quoi l’ALAP s’est portée productrice de la version théâtrale du roman. Du film célèbre, on se rappelle surtout l’incendie d’Atlanta. Au Théâtre Marigny, la chose n’est que racontée mais l’épopée « résistible » de la famille sudiste à travers la guerre (et l’après-guerre) de Sécession est montrée avec plausibilité. Gabrielle Lazure en Scarlett est très convenable et Daniel Olbrychski, s’il ne fait pas oublier, dans un rôle très comparable, l’Arestrup de la CERISAIE de Brook, a de la présence.
À part ça, c’est du théâtre de Papa, mais pourquoi pas ? On s’intéresse à l’histoire, on ne s’ennuie pas, et ce n’est pas désagréable pour une fois de voir des acteurs qui jouent en éprouvant !

UN SAUT DE PUCE à BARDELONE

28.01.84 - Il y a encore à Barcelone des grandes salles rectangulaires avec une scène vaste. Une petite troupe catalane qui voudrait bien se prendre pour le MAGIC CIRCUS, joue dans l’une d’entre elles avec beaucoup d’abattage une revue un peu pauvre appelée GLUMP ! C’est sûrement drôle car le public (beaucoup de troisième âge) rigolait avec entrain autour de moi. Mais ça cause en catalan et je vous cacherai pas que ma compréhension de ce patois est faible.

28.01.84 - Quel public, que ce public catalan ! Il fonctionne au quart de tour. Une troupe de mimes à la Lecoq, le TRICICLE, met en joie une salle de mille spectateurs dans la banlieue de la capitale, alors qu’il s’agit d’un exercice de style genre examen de troisième année d’un cours privé ! Sympathique, mais pas international.

Comme quoi on peut se tromper. TRICICLE a fait le tour du monde et a eu à Paris les honneurs du THEATRE DE LA VILLE

02.02.84 - Revu avec bonheur L’ÉMOI D’AMOUR de Jean Bois, à Reims. L’humanité, la gentillesse du personnage de jardinier poétique qu’incarne Jean Bois lui-même, sont tout à fait remarquables.

03.02.84 - J’ai plaisir à écrire que Mehmet Ulusoy a très bien réussi sa reprise du CERCLE DE CRAIE CAUCASIEN dans le grand théâtre de la Cité Universitaire. Et même, je dirai que cette dernière version est plus efficace que la précédente parce que la troupe, excellente dans son ensemble, assume, avec un bon cœur évident, le marathon écrit par Brecht, lui imprimant un rythme vigoureux quasi permanent, sans forcing. La représentation a le souffle de l’œuvre, l’épouse, et c’est un grand mérite.
Pourtant, l’ingéniosité du metteur en scène se donne libre cours, avec ce grand rideau vibrant, à la fois fond de scène et utilité constante, et ces petites trouvailles qui divertissent, comme l’utilisation des chambres à air et des charrettes, sans trahir le message, sans détourner le contenu. Mehmet a su à la fois servir Brecht et s’en servir tout en lui restant fidèle. C’est très bien.
Si je voulais faire quelque réserve, elle porterait sur ceci : écrite en un temps où il était licite pour les auteurs de s’étaler sans soucis sur plus de trois heures de spectacle, la pièce est un peu trop longue et, si l’épopée de Groucha tient sans peine son public en haleine pendant toute la première partie, l’histoire du juge Azdak ne réussit pas la même performance. Il est vrai que Mehmet Ulusoy, qui joue le rôle, en ralentit un peu le mouvement, ce qui est paradoxal puisque c’est cet acteur freinant qui, comme organisateur a su imprimer tant de mouvement à la représentation. Mais il cherche un peu ses mots et, surtout, il n’a pas le même rythme que ses camarades, sauf à la fin dans la fameuse scène de l’épreuve du cercle de craie. Mais il faut dire à sa décharge qu’on se fout un peu de la carrière du juge. Il y a des jugements qu’on pourrait peut-être couper sans dommage. En fait, à partir du moment où l’on a compris que le rustre a sauvé le grand duc, je ne verrais aucun inconvénient à le retrouver très vite face au jugement de Salomon qu’il va rendre. Malheureusement, ce travail de réécriture ne sera jamais entrepris. Les « figeurs » de Brecht ne le permettraient pas. Mehmet m’affirme que, musicalement, il n’a rien changé à ce qu’il avait « lu » la première fois. Je veux bien le croire, mais la partition de Dessau m’a paru réduite à son strict indispensable, ce qui est un compliment dans mon esprit, et je voudrais savoir pourquoi l’accordéoniste qui accompagne souvent le jeu, avec des notes qui ne parlent pas à ma mémoire, n’est pas signalé au générique dans le programme. De toute manière, les acteurs chantent peu. Ils parlent sur la musique le plus souvent, et c’est très bien.
De ces acteurs, tous bons je le répète, il faut détacher Monique Brun qui incarne Groucha remarquablement, faisant complètement oublier le souvenir de la soi-disant « irremplaçable » Arlette Bonnard. Il est vrai qu’elle ne se soucie pas, elle, de « distancier » son jeu. Elle éprouve Groucha, elle la vit, et c’est inestimable. D’ailleurs, la « distanciation » n’a pas été la préoccupation de Mehmet, et je dirai même que cette nouvelle mouture en est avec bonheur éloignée. Peut-être cela vient-il encore d’Arlette Bonnard, qui était en son temps l’assistante. C’est par son canal que le petit Organon avait pris le pouvoir dans le spectacle. Simon Telvi et Keriman Ulusoy n’ont pas bridé le tempérament du bouillant, spontané réalisateur Mehmet. Il me semble que, cette fois-ci, il a fait ce qu’il sentait devoir faire et non pas ce qu’on lui inculquait intellectuellement qu’il faudrait faire. Ce Cercle de Craie 1984 m’a semblé LIBÉRÉ. En tout cas, j’y ai pris un vif plaisir, j’ai été ému, à plusieurs reprises les larmes me sont venues, je ne me suis jamais ennuyé, encore moins endormi, et pourtant, ce soir-là, j’étais crevé !

04.02.84 - Il faut être reconnaissant à Pierre Bourgeade d’avoir situé l’anecdote de sa pièce dans la petite Russie du siècle dernier. Ainsi ne peut-on l’accuser d’anti-soviétisme primaire. Mais bien sûr, l’histoire de cette femme qui a attendu vingt-cinq ans un PASSEPORT et se trouve confrontée à la dernière seconde à une tracasserie administrative kafkaïenne, fait penser aux difficultés que rencontrent les citoyens du pays d’Andropov pour sortir de leur patrie. Heureusement, l’absurde est ici tempéré par un sentiment qui semble unir le bourreau par excès de conscience à la lettre de la loi, et sa victime ! Je ne sais pas si on peut dire que tout est bien qui finit bien quand elle accepte, pour quatre ans, le temps d’obtenir un nouveau document, de vivre pratiquement chez son douanier et de travailler avec lui -la seule chose qui ne sera pas dite sera : couchera-t-elle avec lui ? -, mais la patiente semble s’en accommoder. Peut-être était-ce même son but secret.
Quoi qu’il en soit, Bourgeade a écrit là une piécette plus russe que russe, et le metteur en scène Bruno Carlucci a su créer une atmosphère digne du Tchékhov des pièces en un acte. Il est aidé par une prodigieuse actrice, Éléonore Hirt, et par un excellent acteur, Alain Mottet. Tous deux incarnent leurs personnages avec une remarquable véracité et, en ce qui regarde plus spécialement la femme, une ambiguïté digne des plus grandes. Roublardise, naïveté vraie ou feinte, joies et déceptions, tout est contenu dans le jeu de l’artiste dont la force est formidable grâce à sa réserve. Elle fait de cette oeuvrette un petit chef-d’œuvre, dont chaque rebondissement est ponctué par les rires d’une salle qui s’amuse d’autant plus qu’ici, l’obtention d’un passeport est une affaire simple et rapide.
En tous cas, voilà encore des acteurs qui jouent sans brechtisme ni « vitézisme ». Le « théâtre » reprendrait-il le POUVOIR ?

05.02.84 - J’avais déjà exprimé mes réserves quand la troupe de Barcelone, ELS COMEDIANTS, était venue au TEP il y a deux ans (je crois). Je crois bien avoir dit que c’était un MAGIC CIRCUS sans contenu, un produit de divertissement gratuit lancé au firmament par l’ONDA et par le club des directeurs de festivals européens, acharnés à promouvoir tout ce qui pourrait être à leurs yeux honorablement spectaculaire, sans déranger.
Avec LE SOUFFLE qu’elle présente à Créteil, la troupe ne me fait point changer d’avis, sauf que, en plus, je mets en accusation son savoir-faire. Avec des moyens que Savary lui envierait, elle trouve celui de nous bâiller beaucoup de passages à vide, où l’on s’emmerde, avec des clowns qui ne font rire personne et des artistes qui confondent agitation et efficacité.
À l’actif du spectacle, qui prétend nous montrer ce qui se passe entre la naissance et la mort, c’est-à-dire la vie, produit, si j’ai bien compris la philosophie de la chose, de Satan -aliénation ibérique exige-, il y a deux ou trois scènes, d’ailleurs trop étalées, celle de la création des hommes et des femmes -tous nus, ils cherchent à se comprendre les uns les autres, mais ils sont si pudiques que le flash tourne court- ; et celle, finale, de la mort faucheuse, -celle-là a une certaine grandeur-.
Les masques sont assez beaux, et le jeu avec la grande marionnette et les drapeaux rappelle opportunément que l’équipe, et ses bruyants musiciens, est d’abord faite pour les parades de rue. Il lui manque d’avoir quelque chose à dire, ou peut-être de savoir dire quelque chose : après tout, la VIE, c’est un sujet ! ELS COMEDIANTS ne me dérangeront plus.

17.02.84 - Je ne regrette pas d’avoir fait le voyage de Douai pour voir la troisième représentation de la pièce de Philippe Minyana, « LE DINER DE LINA » mise en scène par Stéphanie Loïk. L’auteur, petit-fils d’immigrés espagnols, mais francophone à part entière -il avoue ne pas parler la langue de ses aïeux-, est une découverte de Lucien Attoun, mais pour une fois je ne vouerai pas aux gémonies le « comploteur » du THÉATRE OUVERT : Minyana, en tous cas, a une langue, un style théâtral   -cela vient peut-être de ce qu’il est acteur lui-même- et il a quelque chose à dire qui est contemporain.
Il y a une vingtaine d’années, je ne sais plus qui avait dit, parlant de Tchékhov : « Placez les TROIS SŒURS ou LA CERISAIE à Châteauroux, et il n’en restera rien. » Eh bien, gardons-nous des comparaisons abusives, mais la démarche de Minyana n’est pas sans rappeler celle de l’auteur russe, d’abord parce qu’il y montre, pratiquement sans anecdote, -celle-ci se résume au fait qu’on attend quelqu’un pour dîner et que ce quelqu’un est en retard- le quotidien d’une famille provinciale un jour quand même pas tout à fait comme les autres : en même temps que le visiteur, on va honorer un anniversaire, et ensuite, parce que chaque personnage poursuit sa trajectoire propre, non par monologues sans communication avec les autres comme dans certaines entreprises contemporaines qui sentent par l’aspect ostentatoire du procédé leur trop voulu, mais par la poursuite d’un discours dont les dominantes ont un parfum de ressassement. Puisque j’en suis aux analogies, je dirai que les personnages m’ont aussi fait penser à ceux de la TRILOGIE DU REVOIR de Botho Strauss, non que le monde décrit soit semblable, mais parce que chaque individu y est saisi à un moment précis de son histoire. J’aurais presque eu envie de lire dans le programme leurs biographies, le récit de leurs aventures  -et non aventures- passées, pour encore mieux les situer en ce jour où la « grande marée » exacerbe comme chaque année, nous dit l’auteur, l’acuité des comportements.
Dans la mise en scène de Stéphanie Loïk, cette grande marée se veut omniprésente, mais elle ne l’est malheureusement pas assez, sans doute faute de moyens. Réduite à l’état d’un film projeté sur un écran trop petit, sur éclairé par les projecteurs du théâtre, elle revient heureusement au premier plan périodiquement, grâce à une musique figurative très vigoureuse qui, comme au cinéma, rappelle que le drame couve chez les humains en même temps que la nature montre sa force. Démarche assez germanique, mais l’auteur ne cache pas sa fascination pour l’Allemagne. Ce n’est pas par hasard que la grand-mère Anna-Magda est originaire de Nuremberg, du temps de l’avant-guerre de 14. Un peu arbitrairement.
Minyana a une autre fascination, celle des odeurs. On a l’impression que tous ses personnage sont d’abord conduits par leurs nez. Cela revient si fréquemment que cela ressemble à une provocation littéraire, du type de celles que pratiquait un Roussel et qui ont le don de me mettre en joie. Je dirai presque que cette constante référence à ce que sentent les gens et les choses est ce qu’il y a de plus personnel dans l’œuvre. Cela lui apporte en tous cas une savoureuse note d’humour, dont je ne suis pas sûr qu’elle ait été voulue, mais qui est très efficace. Elle m’a fait rire, même quand cette notation exprime une répulsion d’un être pour un autre, signifie une inhibition sexuelle ou une impossibilité d’être.
Car chacun des personnages montrés trimballe, comme chez Tchékhov, revenons-y, sa propre angoisse intime, et si l’on pense à Tchékhov, c’est bien parce qu’en quelques traits, en quelques mots, l’auteur a su les définir. Bien sûr, ses personnages sont d’aujourd’hui : le visiteur qu’on attend, un certain Archi-Kern, es un industriel douteux qui va s’acoquiner avec le mari de Lina, vétérinaire marron, pour tourner la loi sur les veaux aux  hormones. Quatre générations se côtoient et la seule sereine, qui raconte sans cesse le passé, poursuivant sa mémoire, c’est la vieille, l’ancêtre gaillarde. Celle des soixante ans ressasse le thème de la retraite, des voyages qu’on va pouvoir « enfin » faire, mais le cœur n’y est pas même si le sourire un peu crispé est de rigueur. Julia, une amie, a trente-huit ans, elle a été la maîtresse de Marc, mais celui-ci ne peut plus bander ; avec sa femme non plus. Les sens la tourmentent. Professeur, elle doit garder une dignité et elle ne cèdera pas aux avances osées du jeune fiancé de Lia. Cette jeune fille est avide de tendresse, mais déjà le jeune homme, déçu de la voir dans son contexte  familial, s’en écarte, et elle le sent et en souffre. Les choses du sexe sont dites et montrées crûment. La jeune fille câline est horrifiée parce que son amoureux la prend en levrette, mais Lia enlève sa culotte devant son mari en espérant que cela l’excitera. Pour les tout jeunes, le conflit est sentiment romantique contre sport sexuel. Pour les trente à quarante ans, qui ont accumulé les tabous, les problèmes, les complexes, la chose prend un aspect bestial. Et bien sûr l’importance des odeurs joue ici son rôle à plein. Tchékhov donc, quelque part, avec des thèmes qui atteignent sensiblement -la mort rôde sur tout cela, le néant des vies insatisfaites, accomplies ou à venir-, Minyana a été servi par Stéphanie Loïk avec intelligence.
Bon : c’est la première mise en scène de cette bête de théâtre. Elle a le même défaut que celles du Chéreau de L’HÉRITIER DE VILLAGE : elle se voit. Elle se voit même comme je voyais naguère celle de l’aîné que je lui cite : Stéphanie a le goût des compositions de tableaux vivants, chacun étant beau en soi, -ce qui n’empêche pas la signifiance- mais un peu trop visiblement téléguidées quelquefois. On sent trop clairement par moments -même si les impulsions qui amènent les personnages à se déplacer sont justes- que c’était surtout pour que les groupes édifiés soient esthétiques, que les allées et venues ont été suscitées. Cela dit, ne contestons pas à la réalisatrice son mérite : elle a voulu qu’on remarque qu’elle existe, mais elle ne l’a pas fait au détriment de l’auteur, qui d’ailleurs affichait une satisfaction rare. Elle a remarquablement servi l’œuvre. Elle a su rendre à chaque personnage la part de psychologisme qu’il eût été criminel de gommer, mais sa direction d’acteurs a su provoquer le surgissement d’un certain type de jeu irréel, au milieu d’une représentation généralement réaliste comme l’exigeait le texte. Sa lecture prolonge sans doute l’écriture, en ce qu’elle rend physique, tangible, ce que ces petites tragédies individuelles ont de dérisoire, replacées dans le contexte du monde. Autour de l’aire de jeu centrale, vestibule, salon ou terrasse, lieu de rencontres où l’on attend et où chacun est quotidien, il y a une circulation où chacun n’est plus tout à fait soi avec des gestes ralentis, ou automatiques, ou collectifs, mais on n’a pas un sentiment de gratuité, c’est très fort. Cela crée une notion de dimension, de grandeur, qu’accentue l’irruption périodique de la musique, dont j’ai déjà parlé et qui a pour effet de créer des séquences entre les moments de la pièce, de mettre en gros plans certains actes, certains sentiments. Bref, je crois que cette mise en scène est d’une grande intelligence. C’est pourquoi  j’en excuserai la relative pauvreté : j’ai déjà regretté que la présence de la grande marée ne soit pas montrée plus spectaculairement. C’est sans doute parce qu’ils ne sont pas très beaux, plus que par parti, que les meubles sont tous recouverts de housses. Je n’ai en tous cas pas remarqué que ce soit explicité. L’œil n’est pas admiratif devant l’environnement créé par Patrick Dutertre, mais tant mieux : cela rappelle que le THÉATRE, c’est d’abord des artistes sur une scène. Cela ne manque pas d’opportunité.
Il y a par contre quelque chose que je ne peux pas excuser. C’est, mêlé à une distribution parfaite, le choix, pour jouer le vétérinaire Marc, d’un certain Eduardo Galhos, dont j’ignore l’origine, qui prend la place d’un acteur français sans aucune raison, car il est peut-être brillant dans sa langue, mais il baragouine la nôtre avec maladresse, obligeant le spectateur aliéné par l’atmosphère à s’en arracher brusquement, pour prêter l’oreille à ce que dit le personnage dans un style de jeu qui n’est pas celui des autres et qui a pour effet de rompre la magie. Rien à mes yeux ne justifierait que je retrouve dans deux mois cet acteur à L’ESCALIER D’OR (le spectacle va y être repris), à moins qu’il ne soit l’amant de Stéphanie Loïk… ou de l’auteur ! En plus, il n’a ni l’âge ni le physique du personnage. Je fais des vœux pour que Stéphanie ne tue pas une entreprise que tout désigne à l’attention, à l’intérêt, qui est novatrice en ce sens qu’elle dépasse les modes « mesguischiennes » ou « théophilidiennes » en ramenant le théâtre sur des rails théâtraux et SAINS, sans pourtant donner une impression de retour à du vieux ;  Seigneur, faites qu’elle ne s’entête pas à affirmer qu’elle doit garder cette bavure, elle commettrait un crime contre elle-même, et contre toute son équipe.

19.02.84 - L’OMELETTE AUX PINGOUINS de Josiane Lévêque avait, grâce sans doute au soutien militant de Jacques Fabbri, déplacé beaucoup de monde et quelques personnalités au Café de la Gare. Tout le monde s’étant entassé, il faut bien dire que, malheureusement, seul le fait d’être coincé retint ceux qui, peu après le début, auraient aimé se tirer.
Il s’agissait d’un divertissement de bon ton, à contenance religieuse gentiment coquine, qui aurait été tout à fait à sa place sous l’œil bienveillant de la mère supérieure, à l’occasion de la visite de Monseigneur, au Couvent des Oiseaux, pour la fête de la distribution des prix. L’anecdote est stupide, la musique d’Alice Donna a un parfum désuet -celui du FANTOME de Fabbri justement, cela procure aux vieux le plaisir du souvenir-, les nanas sont d’une pudeur à faire pleurer et d’une beauté commune à faire fuir les dragueurs ! C’est longuet, laborieux, tiré par les cheveux, médiocre. Dommage.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
QUELQUES DÉPLACEMENTS :
LE PREMIER A VENISE avec le GRAND MAGIC CIRCUS

29.02.84 - Jérôme Savary ayant décidé de créer BYE-BYE-SHOW-BIZZ au Théâtre Goldoni de Venise, l’aventure a commencé, dimanche 26 au soir, par le transbordement du matériel des camions aux péniches et des péniches aux chariots poussés manuellement, enfin, desdits chariots au plateau par l’intermédiaire d’un treuil, le tout sous la pluie. L’ensemble a pris huit bonnes heures, au terme desquelles le Directeur du NTPM, Michel Hauvy, a décrété que le travail proprement dit ne commencerait que le lundi matin, fatale décision qui a d’entrée de jeu gâché l’atmosphère, car le théâtre, à la demande de Savary, avait affrété son personnel pour bosser toute la nuit. Malheureusement, ledit Jérôme n’était pas là. Saisi à la fin de la dernière semaine du besoin impérieux de revoir ses enfants à Caves, il n’est arrivé que le lendemain pour ordonner une répétition, alors que la technique n’avait pas encore fini d’équiper. Notamment au niveau électrique. Obligé de glander, le génial éclairagiste Poisson avait mis à profit l’attente imposée pour essayer les whiskys des bistrots du quartier, si bien qu’après avoir insulté le directeur italien du théâtre, il s’est effondré ivre mort, laissant en plan la mise au point de son super système d’éclairages automatiques. Pire : sans crier gare, le génial concepteur des lumières s’est tiré le lundi par l’avion de treize heures cinquante-cinq, laissant en plan les éclairages qu’il devait réaliser. Ou plutôt, les abandonnant au point zéro, sans avoir même entrepris de les commencer. Naturellement, la « générale » du mardi soir a été annulée, ce qui n’a pas arrangé les rapports entre le Teatro Goldoni et le Magic Circus qui en avaient pris un rude coup quand Savary, piquant une de ses colères insultantes, s’en était pris à Carignano et à Marella de Liberis sur les coups de quatre heures du matin, dans la nuit du lundi au mardi. Il est vrai que la « générale » en question était sans doute un piège car, à mon avis, ce ne sont pas « quelques amis », comme annoncé, qui devaient y assister, mais bien le « Tout Venise » à la langue de vipère. Quoi qu’il en soit, la venue de la RAI à seize heures le mardi a encore ralenti le travail, car, au lieu de répéter comme prévu la deuxième partie, Savary a passé trois heures à lécher un superbe tableau pour la télévision. Pourtant, le gigantesque matériel apporté s’était peu à peu agencé grâce à quelques bonnes, et même excellentes volontés, et malgré son souci de démontrer que la dispositif ne pouvait pas s’installer en un jour, Michel Hauvy avait dû, en dépit de ses freinages, constater que, même au premier montage, il y était fort bien parvenu.
Et le spectacle, me direz-vous ? Eh bien, jusqu’à mardi soir, mû par la volonté d’aller me coucher vers une heure du matin, je n’en ai vu que l’éternel même début. La nuit du mardi au mercredi a été longue. Elle s’est achevée à sept heures trente du matin, mais l’ensemble du spectacle, décors, costumes, a été survolé, les musiciens, danseurs, acteurs, se sont harmonisés, et Savary a arrêté autant de fois qu’il le fallait pour faire des lumières avec le jeune assistant de Poisson et l’un des chauffeurs de camion, décidément doué pour tout. Au matin du mercredi, il reste du souvenir de cette nuit qu’il y a une probabilité de représentation effective ce soir. De nombreux cadavres de bouteilles et des mégots jonchent le sol de la salle. Lebois fignole ses bricoles. Pourtant, il y a encore un incident de parcours l’après-midi, quand Savary