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Samedi 27 janvier 2007
Pas mal de délacements en ce Printemps 1983 mais pas de grands voyages 28.05.83 - J’ai vu le cul de Livchine. Il y a trois acteurs et une actrice. Ils vont jouer PROMÉTHÉE ENCHAINÉ dans la rue pour un public jusque-là délaissé, les chiens ! Livchine sait bien par quelle partie du corps passent les jeux favoris des spectateurs qu’il a choisis pour L’UNITÉ ET Cie. Il a donc dénudé son derrière. Mais il n’a pas osé l’enduire de friandises telles que rillettes, pâtés ou sucre de betteraves liquide. « Si les chiens viennent me lécher le cul », dit-il, « j’ai peur que ça me choque !!! » Le public chien a évidemment la vedette et chaque représentation aura sa physionomie, faite par les spectateurs. Gloutons, ou au contraire chipoteurs ; curieux, attentifs, remuants les queues ou au contraire méprisants, indifférents, tournant les dos ; agressifs ou peureux ; tranquilles ou timides, ils étaient fascinants à celle de ce midi sur la Place du Vieux Marché à Sarrebrück, et très actifs, hurlant lorsque les artistes jouent « de la musique pour chiens » et dévorant consciencieusement saucisses et salami ! Quant à la parodie de PROMÉTHÉE, très improvisée, elle s’inscrivait dans le souci de donner (enfin !) aux chiens une CULTURE, celle qui leur avait toujours été refusée. La troupe retournait donc aux sources de la culture des hommes, à la tragédie grecque. La performance tient le parcours pendant une demi-heure et rame un peu pendant le dernier quart d’heure. Mais c’est très drôle. PROMÉTHÉE n’est pas toujours au programme. La circonstance, c’était la représentation dans le festival, du spectacle de Pesanti. Demain ce peut être ŒDIPE ou les SEPT CONTRE THÈBES. La troupe trimballe avec elle Sophocle et Eschyle dans la Pléiade. Sa bonne humeur reste égale. 28.05.83 - Encore des culs, mais laids et en salles, ceux-là. Le « théâtre étonné » donne d’ESCURIAL de Ghelderode une extrapolation qui suppose une connaissance préalable du texte par deux types presque nus. Ils gesticulent sans parvenir à créer un sentiment. Leur démarche m’a paru très étrangère. 29.05.83 - Talonné par un administrateur excessivement actif, j’avais promis d’aller voir à LA COMÉDIE DE LORRAINE le one-man-show de Jeanine Védrenne mis en scène par Francis Henriot, LA DEMARIEUSE, de Gilbert Léautier. Au bout d’un quart d’heure, j’avais compris que le texte, écrit pour une femme seule, avait été pondu par un homme. La description de cette nana qui pleurniche pendant plus d’une heure, parce son Albert s’est tiré, sent en effet sa misogynie à tous les détours. L’actrice, qui a du talent, incarne avec sensibilité la malheureuse délaissée, mais Michèle Degoutin, la décoratrice, l’a noyée dans un décor inutilement réaliste. Une vraie rue, avec magasins « vrais » et station-service, reste désespérément vide pendant toute la représentation. On doit se contenter d’entendre le brouhaha d’une ville. L’actrice se meut dans cette trop vaste aire de jeu, s’agitant sans justification et faisant même à un moment de l’acrobatie pour crier sa douleur du toit d’une cabine téléphonique. De même qu’Andrée Tainsy épluche des légumes dans la plupart des pièces qu’elle joue pour se donner une contenance, Jeannine Védrenne fait des choses. Par exemple, elle lave une bagnole et fait marcher les essuie-glaces. Ou bien elle mange. Elle s’assoit par terre. À la fin, elle empoigne les panneaux en trompe-l’œil et finit la représentation en faisant bouger les maisons. Tout ça m’a semblé gratuit, inutile. Le texte, un peu littéraire mais pas sans valeur, ne demandait pas tant d’environnement ni d’agitation. On regrette l’argent dépensé. 29.05.83 - Dernière soirée à Nancy pour moi : LE PUPILLE VEUT ETRE TUTEUR de Peter Handke, mis en scène par Philippe Van Kessel. Une fois encore, la technique, en retard, provoque une demi-heure d’attente avant que le spectacle ne commence. Puis la lumière se fait sur le devant d’une maison en briques rouges. Un garçon, vautré devant la porte, mange très lentement une première pomme, puis, après un très long temps, une deuxième pomme. Un demi masque interdit les mimiques au comédien qui incarne la pupille. Un homme fort, masqué en gueule carrée, du genre boucher d’abattoir, marque son pouvoir sur l’adolescent. Puis le décor change. Les deux acteurs poussent en arrière le haut du mur qui pivote sur lui-même verticalement, le bas venant vers le public. Les acteurs manutentionnaires poussent la machinerie vers l’arrière, pivots à vue, le mur se retourne et devient celui de l’intérieur de la maison. Une table, deux chaises, le tuteur et le pupille restent face à face, presque immobiles, muets. Ils ne bougent que par à-coups, comme s’ils animaient une bande dessinée. Le grand et fort a l’air d’avoir été inventé par Chaval. Ils ne diront pas un mot, mais le rapport de force ne cessera de mettre le détenteur du pouvoir en périls successifs de plus en plus graves. Alternativement, le jeune sert, obéit, se soumet, ou se révolte, refuse, s’oppose à l’inertie. C’est une partie qui se joue, où chacun marque des points. Je n’ai pas bien perçu certains signes, liés à l’initiation maçonne, que dessine le maître sur la porte, ni pourquoi le TUTEUR asperge la pièce avec une fumée d’encens s’échappant d’une poêle, ni pourquoi à un moment le jeune saigne. D’autre part, le parti de lenteur est peut-être excessif. Il se veut, bien sûr, provocateur. Mais je dois dire que l’entreprise, menée avec une rigueur implacable, fonctionne. Soixante-quinze minutes est le temps de la représentation. C’est juste bien pour qu’on ne s’ennuie pas. Ce théâtre, plus dépouillé que celui de Beckett, appartient évidemment au « complot » allemand. Mais à la différence du « complot » français, dont l’abscondité n’est qu’esthétique, celui-ci recèle un contenu, une violence latente sur le conflit maître / esclave et en même temps vieux / jeune. Le temps y est une denrée palpable qui joue son rôle dans le conflit, qui évolue par tout petits événements dérisoires, insignifiants. Pourtant, on reçoit un choc, car tout ce non-dit est très vigoureux. La puissance du silence est formidable, quand, comme ici, elle est chargée de violence, d’un déséquilibre que les spectateurs ressentent intimement. À part l’astuce un peu putain mais spectaculaire du changement de décor, quel est l’apport de Van Kessel ? La rigueur, la netteté, l’exactitude, une direction d’acteurs parfaite et une obéissance à la lettre du non texte de l’œuvre. Mais il ne tire pas la même épingle du jeu que dans ELLA. 03.06.83 - L’INCROYABLE ET TRISTE HISTOIRE DE LA CANDIDE ERENDIRA ET DE SA GRAND-MÈRE DIABOLIQUE est une nouvelle de Gabriel Garcia Marquez. Miguel Torrès en a fait une adaptation pour le théâtre. Augusto Boal a transformé l’essai en spectacle. Un spectacle haut en couleurs, mené à grand rythme par une troupe de trente-cinq personnes qui animent, égayent deux heures durant qui n’ont rien de comploteuses, le plateau du T.E.P. L’héroïne, jouée par une Marina Vlady engrossée par un carreau de plâtre au-dessus duquel elle se vêt -sans doute est-ce pour montrer au public qu’elle n’est point vraiment frappée d’obésité, qu’elle s’exhibe au lever du rideau, « nue dans sa baignoire-, est une sorte de Célestine, mais la maquerelle n’aurait qu’une seule pute à son service, sa petite-fille, qui doit racheter les frais qu’ont causés son éducation, en se prostituant jusqu’à remboursement. La gamine, soumise et de bonne volonté, acceptera, après dépucelage brutal mais lucratif, de se faire enfiler carrément à la chaîne, jusqu’à ce qu’elle tombe amoureuse du fils d’un explorateur anglais avec qui elle tuera la grand-mère exploiteuse. C’est que tout se passe dans un confins de quelque Guatemala où les Indiens sont chez eux, et les Blancs violents par goût et par nécessité. Ce qui fait le prix du spectacle, c’est son aspect haut en couleurs locales. Avec, tout de même, la connotation d’une forte présence militaire qui n’a pas l’allure de soldats d’opérette. On y trouve aussi cette étrange amoralité baroque, on pourrait dire cette animalité, qui est si fréquente dans la littérature sud-américaine, où l’Église, omniprésente cependant, n’a pas réussi à refroidir la chaleur du sexe. Ici la vie est dangereuse et bon marché. Ca n’empêche pas le spectacle d’être très divertissant. Son message passe au travers d’une soirée agréable, quelque part proche de celles que dispense Savary. 08.06.83 - Était-il nécessaire de montrer deux fois aux spectateurs, au cours d’une même saison, la même histoire surannée de MADEMOISELLE ELSE ? Après Guy Naigeon et Sylvie Mongin, voici Hélène Lapiower mise en scène par Didier Bezace. À L’AQUARIUM, la mise en bouche de la nouvelle d’Arthur Schnitzler s’appelle LA DÉBUTANTE. Le réalisateur a réadapté la traduction de Dominique Auclères. Ainsi touchera-t-il les droits d’auteur. La pianiste unique de la version du « Petit Athénée » est remplacée par un orchestre de trois musiciens à cordes. Ils jouent romantiquement l’accompagnement, avec délicatesse. Les stances douloureuses de la jeune vierge, outrée que sa mère n’ait pas hésité à lui demander d’user de ses charmes pour tirer du fric à une vieille baderne, sont assumées par l’actrice avec sentiment. Mais elle a une voix désagréable, heurtante, irritante. Didier Bezace a tenu à montrer son désespoir jusque dans ses méandres. Aussi l’héroïne prend-elle tout son temps pour s’exprimer. Ca dure une heure trente-cinq, mais au bout d’une heure, on commence à trouver qu’elle est bien lente à se suicider. Puisqu’elle a annoncé cette décision et qu’on sait qu’elle n’en changera pas, qu’elle le fasse, bon Dieu, pense-t-on. Mais NON ! L’horaire est respecté au rythme d’un train omnibus. L’image m’est évidemment inspirée par les rails qui traversent toujours le local. Cette fois-ci, ils sont recouverts de gazon, mais ils subsistent : le lit de la pucelle est monté sur roues et il traversera tout le hangar avant que, dénudée, la malheureuse boive le breuvage fatal. Voici donc achevé le « voyage » entrepris par l’AQUARIUM cette saison à travers quatre auteurs. Le dernier choix est le plus surprenant de tous. Je n’y vois aucun regard jeté sur quoi que ce soit de contemporain. Décidément, l’embourgeoisement a investi la troupe. Où sont LES ÉVASIONS DE MONSIEUR VOISIN ? 09.06.83 - Les spectateurs sont invités par Michel Massé à attendre dans un vestibule où sont exposées des œuvres réputées d’art. En vérité, ce sont des croûtes assez incroyables et hétéroclites, qui ont été récupérées dans les magasins du Grand Théâtre de Nancy. Bourseiller allait les jeter. Jadis, elles ornaient les panneaux des décors d’opérettes. Ce sont des panneaux et objets tels qu’épées en carton, piques, cygne en celluloïd etc… À un moment, quatre guides apparaissent, très conventionnellement vêtus, avec casquette et veste stricte. Trois sont des hommes, le quatrième est une femme. L’un d’eux prend la parole très solennellement : « Amis de l’Art et de l’Histoire, BONSOIR »… Nous sommes à Gentilly, dans la salle du 4 Litres 12 qui a été édifiée au-dessus de l’ancien château de Gentilly. Nous sommes conviés à la visiter. Quatre groupes se forment, conduits chacun par un des lascars. Les quatre trajectoires emmènent les touristes dans différents recoins du théâtre, des oubliettes à la chambre des tortures. Les actes des anciens propriétaires nous sont contés à la fois séparément et ensemble. Car les itinéraires se recoupent, se contrarient. Entre les guides, il y a des tensions. Les discours se mélangent, deviennent cacophonie. La belle folie du groupe se délie pour la plus grande joie du public qui passe du foyer aux couloirs, à la scène et, pourquoi pas, aux loges et, enfin, à la salle, où il est prié, fermement, de s’asseoir, de parts et d’autres d’une passerelle qui va de la scène au fond, sur dix mètres de long et un mètre de large, à hauteur de hanches quand vous êtes assis. Irrégulièrement : cette surface de circulation ludique est plane depuis la scène sur six mètres. Puis sur deux mètres, elle est en pente raide vers le sol. Là, les artistes se casseront souvent la gueule. Puis un escalier remonte à une porte qui permet de ménager les entrées par le fond. C’est que les guides, enthousiasmés par leurs exposés, ont décidé non plus de raconter l’histoire, mais de la vivre. L’un après l’autre, l’exemple de l’un entraînant l’autre, ils se dépouillent de leurs tenues et revêtent les panoplies des personnages qu’ils veulent incarner. Les laissés-pour-compte du Grand Théâtre, robes, dessous, costumes, armures, perruques, sont entassés un peu partout dans un bric-à-brac apparemment désordonné. Mais ils ne se trompent pas et vont nous conter les quatre retours du preux chevalier, parti quatre fois en croisade pour ramener à Gentilly le tombeau du Christ, tandis que son épouse restait enfermée dans une ceinture de chasteté. À son dernier voyage, le héros mourant, une épée fichée dans sa poitrine, voudra coucher avec sa femme, mais son armure restera coincée dans ladite ceinture et il faudra l’intervention d’un super héros pour les séparer. Tout cela est irrésistiblement drôle. La parodie n’est jamais simpliste, le gag n’est jamais forcé. Le comique surgit naturellement de l’absurde des situations qui sont exploitées à fond, sans que jamais la mesure soit dépassée. Il faut dire que ces artistes sont devenus des grands maîtres dans l’art d’improviser à l’intérieur d’un contexte précis. Aujourd’hui, une heure seulement du spectacle est mise en ordre. Quand elle sera dans un carcan, cette première partie sera inoubliable. Elle l’est déjà ! Et la guerre de cent ans ?, me direz-vous, puisque le titre c’est : LA GUERRE DE CENT ANS, 1 ÈRE SEMAINE. Baste, de toute manière et au gré des objets récupérés qui ont inspiré les idées en une démarche exactement inverse de celle qui meut d’habitude, les réalisateurs, les époques se mélangent allègrement. Le comte part en Palestine pour bouter les Anglais hors de France, par exemple. La logique n’est pas le premier souci de l’équipe. Et pourtant j’ai senti, cette fois-ci, qu’il y avait dans l’anecdote une réelle continuité. Je n’ai pas vu la deuxième partie, puisque Massé n’a pas voulu montrer à ses amis (il avait passé quelques coups de fil et nous étions cent cinquante dans la salle !!!) un travail jugé par lui encore balbutiant. Mais ce qu’il en raconte montre qu’il y aurait boucle : à la fin, les guides redeviendraient des fonctionnaires et la sortie des spectateurs correspondrait à la fin de la visite. Mais n’en parlons plus. Ce n’est pas fixé et cela peut donc changer. Je retiens pour l’instant que j’ai énormément ri. Pourvu qu’en se figeant, la spontanéité n’estompe pas la fraîcheur !!! 13.06.83 - On ne saurait, bien sûr, accuser l’intègre François Marthouret, frais transfuge de l’écurie fondamentalement honnête de Peter Brook, d’avoir eu une préoccupation commerciale en montant DES JOURS ET DES NUITS, mais il est clair que si les « petits morceaux de vie que Pinter a observés, filtrés de son regard aigu et tendre », qui constituent le spectacle avaient été dus à une plume moins rentable, l’entreprise n’eût pu espérer être produite ailleurs que dans un café-théâtre. À la Gaîté Montparnasse, nous assistons à une série de saynètes arbitrairement liées les unes aux autres par un peu de musique et un brin de ménage, réalisé par les artistes qui utilisent un beau bric-à-brac, échafaudage d’objets hétéroclites imaginé par Hortense Gallimard dans l’esprit du 4 L 12. C’est agréable un moment, drôlet quoique non désopilant, ça baigne dans un certain humour, ça trimballe l’univers poliment homosexuel qu’affectionne l’auteur, c’est parfois longuet, c’est bien joué. Pour ma part, j’ai préféré Rosa Thiéry et Michel Berto, mais Sylvie Fennec est bien et Bernard Murat, comme le metteur en scène François Marthouret, n’est pas mal. C’est mineur, c’est gentil, ça ne laissera pas de trace. Pourquoi les grands auteurs laissent-ils jouer leurs petites œuvres ? 15.06.83 - Philippe Van Kessel brille davantage dans le pas gai que dans le joyeux, même quand ce dernier est signifiant. Néanmoins, son VINGT MINUTES D’ENTRACTE, suite des sketchs de Karl Valentin, a trois mérites : il fait entendre des textes qu’on n’avait pas encore dans l’oreille ; il n’est jamais vulgaire ; il est bien joué, notamment par ce merveilleux acteur qu’est Jacques Boudet. 25.06.83 - Ce n’est pas qu’en ce mois de juin il y ait moins de choses soi-disant à voir, mais j’en ai marre. Ainsi ai-je carrément négligé l’exposition de jeunes compagnies organisée chaque année par Gennevilliers. Alléché par l’idée de voir une pièce de ce Mishima qui semble soudain séduire tout le monde, je suis quand même sorti ce samedi soir pour voir « Madame de Sade », adapté par André Pieyre de Mandiargues dans une salle de fortune du Quai de la Gare. Je ne ferai pas une méchante plaisanterie autour du nom de la Compagnie, LE THÉATRE EN MORCEAUX, mais sincèrement, ces demoiselles -il n’y a que des femmes- vêtues de robes en cuir synthétique, ont encore besoin de fréquenter un cours d’art dramatique et de se faire des beautés. Quant au texte, il m’a paru grandement conventionnel. 27.06.83 - C’est Jacques Echantillon qui a monté LE CALCUL de Janine Worms. À juste titre, il a coupé presque une moitié de l’œuvre, que l’auteur avait conçue comme une pyramide trop symétrique. Le héros, petit rond de cuir minable et envieux, y vit un fantasme qui, de fils en aiguilles hiérarchiques, l’amène à se prendre pour Dieu en personne. L’ascension imaginaire du bonhomme est drôle, encore qu’il ne faille pas surestimer la leçon à tirer de cette vengeresse griserie du pouvoir. Janine Worms ne dépasse pas le niveau anecdotique. Mais elle est servie par un acteur remarquable, Pierre Santini, qui confère au personnage une réalité incontestable. Grâce à lui, l’intérêt ne faiblit jamais. Qu’en eût-il été s’il avait dû interpréter intégralement la reprise de conscience du personnage, sa chute degré par degré depuis les sommets cosmiques jusqu’à sa table de travail ? Tant mieux qu’on n’ait pas à le savoir. Sous Echantillon, ce n’est pas en parachute qu’il retombe, c’est en chute libre. L’acteur vient saluer qu’on n’est pas encore consolé de voir le malheureux ramené à sa pauvre misérable dimension. C’est que, voyez-vous, péter plus haut que son cul, faut pas. Compris, Janine Worms. 09.07.83 - Le THÉATRE DE L’ALIBI de Rennes présente dans un même spectacle copieux trois pièces de Labiche, dont la fameuse AFFAIRE DE LA RUE DE LOURCINE, qui en son temps avait attiré sur le jeune Patrice Chéreau les regards de la profession. L’équipe rennaise a choisi de jouer le vaudeville pour le vaudeville, à gros traits, sans s’embarrasser de signifiance. On rit bien. C’est du théâtre. 19.07.83 - Ils sont sympathiques, ces jeunes gens du ZINC THÉATRE dont j’avais remarqué, voici deux ans, le FORCE SEPT accueilli par l’AQUARIUM pour deux soirs. Ils sont plus ou moins implantés à ALÈS, et c’est dans le cadre du festival de cette ville que j’ai vu leur dernière création : LE ROMAN D’UNE STAR. Il leur a malheureusement manqué un poète pour écrire littérairement l’histoire qu’ils ont inventée et mise en scène au départ de leurs improvisations. Hervé Petit, à qui ils ont fait appel (à l’extérieur du groupe) pour les diriger, n’a pu que mettre un peu d’ordre dans le scénario, et montrer qu’il avait le sens, sinon du rythme qui s’étale trop par moments, du moins de la rigueur avec une réelle imagination par instants. Oscillant entre le comique et le psychologique sérieux, c’est dans ce dernier domaine qu’on éprouve l’absence d’une plume, voire d’une réflexion. C’est que l’anecdote vaguement policière (un type a-t-il tué une star de l’écran pour prendre sa place dans le tournage d’un film ?), est mollement conduite, inconsistante. À dire le vrai, je ne vois pas l’intérêt du propos. Si ce n’est qu’il permet quelques scènes amusantes (celles-là sont bien menées). Anne Florey a certainement comme comédienne du talent, et comme patronne de troupe de l’abattage. J’ai retrouvé dans cette aventure Patrick Valverde, qui incarne gentiment un réalisateur de films dépassé par les coups du sort ! 20.07.83 - 22 h 30. Revu SÉANCE FRICTIONS par le Théâtre de la Mie de Pain. Retrouvé la folie tellement appréciée l’an dernier. La comparaison avec le CONCERTO du 4 Litres 12 s’impose évidemment avec, toutefois, je ne sais à quoi ça tient, quelque chose de plus profond -je l’écris sans rire- chez Massé et ses amis. Mais c’est vraiment très drôle, parfaitement assumé et très justement connoté si on imagine que les modèles du groupe seraient de véritables musiciens d’orchestre. 21.07.83 - 17 h. SAX DOMINE de Bernard Cavanna, musique (étrange) de Christian Veschambre, texte, est un petit opéra de chambre qui permet à Daniel Kientzy de montrer sa virtuosité au saxophone en accompagnant Véronique Dietschy, soprano, et Alain Zaepffel, haute contre (ce qui veut dire voix de tête !). C’est Gilles Zaepffel qui a fait la mise en scène, à un niveau très éloigné de celui de LA BRASSE À L’ENVERS ! Je suis très loin de ce type d’art-là, mais à la Chapelle des Cordeliers il y avait un public 21.07.83 - 21 h 30. Sincèrement, je ne sais pas comment je réagirais si un metteur en scène s’emparait un jour de deux de mes pièces, L’APOCALYPSE SELON MOI et LE DÉSERT, et les mélangeait pour faire un spectacle ! On commencerait par exemple avec L’APOCALYPSE, respectueux du texte pendant un temps, et puis soudain, au moment où le Docteur Gunsbach se concentre pour devenir HOMME HOMME, il se transformerait en Ernest aux prises avec les affres de la création et les tentations avilissantes. Certes, une dialectique intéressante semblerait alors s’établir entre le déjà héros en quête de perfection absolue, et le singe incapable de se dégager de sa condition de singe, mais enfin, je n’ai pas traité mes sujets ensemble. Ils se situent à des moments différents de mon imagination. Si j’avais voulu identifier Gunsbach à Ernest, ne l’aurais-je pas fait moi-même ? Or Gérard Gelas s’est octroyé ce droit en mélangeant deux nôs de l’auteur japonais Yukio Mishima. L’anecdote est d’abord celle du fameux « TAMBOUR DE SOIE », puis, quand, dans la deuxième partie, le vieux concierge suicidé apparaît en fantôme à la belle Hakano, elle devient soudain celle de « SOTOBA KOMACHI ». La star de la photo de mode devient une très vieille mendiante et le vieillard un jeune poète… L’idée qui a suscité cette O.P.A. d’une pièce à une autre, c’est que l’irruption de l’univers de la vie dans la mort ne pouvait se transposer, dans la mesure où vivants et morts ne se rencontrent, que dans le théâtre. Voire ! C’est faire bon marché de la conception nippone de la mort. Gelas a soigneusement gommé toute japonaiserie de son spectacle, mais pouvait-il athéiser ainsi ce qui baigne primitivement dans des certitudes de croyances ancrées ? En rejetant le contexte, en oubliant que l’auteur écrivait pour des gens ayant de l’interférence des royaumes de la mort et de la vie une certaine conception, qui n’est pas la nôtre, il s’est condamné à trouver une conception tarabiscotée au comportement des protagonistes. À mon avis, il s’est trompé. Il fallait jouer AYA NO TSUZUMI tout seul. Je crois que l’œuvre méritait, pour un public qui ne la connaissait pas, d’être simplement servie, y compris au niveau de son contenu, qui est parfaitement intéressant puisqu’il oppose en contradiction dénoncée le Japon moderne -ô combien envahi par les tics occidentaux- et celui de la tradition, où les morts rôdent parmi les vivants, porteurs de châtiments. Cela dit, je ne suis pas en mesure de dire comment la confusion que je sentais grandir à un certain moment de la représentation aurait été résorbée ou pas, car une panne de courant intervenue une demi-heure avant la fin, alors que je sentais pointer un brin d’ennui et un certain agacement, a interrompu la séance. Je ne sais donc pas si Gelas serait retombé sur ses pieds. Dommage. J’aurais bien voulu me faire une opinion complète car, oublions le fond de la question, AYA NO TSUZUMI est extérieurement très bien monté. Décors, costumes, musiques, lumières, tout, comme d’habitude au Chêne Noir, contribue à l’efficacité. Le jeu des acteurs, aussi, transposé dans un certain excès esthétique, très juste lorsqu’il signifie la sophistication « sur-occidentalisée » d’une classe sociale qui surjoue son rôle. Maryline Sins, la patronne, « Madame », ne dit pas une phrase naturellement, et tous ses acolytes feignent le cent à l’heure dopé -d’ailleurs ils consomment force whisky. Là, Gelas a trouvé le ton de l’œuvre, car son vieillard, en contrario est naturellement naturel, de même que la petite messagère qui va d’une maison à l’autre. Mais justement, ayant senti, pressenti le message, fallait-il l’alourdir par l’introduction d’un second thème, au demeurant moins lisible ? Je ne le saurai que quand j’aurai vu la fin ! J’ai été un peu déçu par la trouvaille espagnole de Gelas : Cristina Higueras ne m’a pas convaincu. Son accent est à couper au couteau. Par contre, tous les autres sont très bien et menés de main de maître. (Vu la fin de AYA NO TSUZUMI. Moi je trouve que c’est bien, magique, et fonctionnant habilement. Tout de même, ce deuxième Nô injecté dans LE TAMBOUR DE SOIE, c’est un peu un cheveu dans une soupe. ) 22.07.83 - Escapade avec Tiry et Gachet. Nous voici au large de Marseille, dans l’île du Frioul. Un faux temple grec tout neuf domine une marina pieds dans l’eau. Il paraît qu’ici, naguère, le roc était vierge. La béton l’a humanisé. Silvia Montfort jouera là sa Phèdre la semaine prochaine, mais aujourd’hui, c’est NINA SEGAMOUR par le Théâtre Vallard de LA RÉUNION, que nous sommes venus voir… Et nous passons une soirée très agréable en même temps qu’instructive. Le parisianisme n’a pas atteint l’île française de l’Océan Indien. L’anecdote a été datée en 1940, afin que les vérités que souhaitait dire la troupe n’aient pas l’air contemporaines. Mais la fiction ne trompe personne et, d’ailleurs, les anachronismes viennent périodiquement à point pour signifier que le recul dans le temps n’est qu’un prétexte à, je ne dirai pas dénoncer -ce serait exagéré- mais à chiner gentiment le colonialisme, le racisme, la classification sociale, la misogynie etc… La musique, la danse, le chant, la délicieuse langue créole, la beauté des filles, la spontanéité des acteurs, leur hardiesse à nouer contact avec le public, leur sens du rythme, tout contribue à rendre plaisante l’épopée de cette jeune paysanne avide de vivre qu’un jeune planteur, un peu maître de l’île, remarquera, fera élire Miss Bourbon 1940 avec comme prix un billet de bateau pour la métropole… Où elle se commettra avec les Allemands. En vérité, c’est l’armée actuelle, le clergé d’aujourd’hui, la suprématie blanche et droitière toujours vivaces qui sont égratignés, à grand renfort de commérages croustillants. Spectacle plaisant, à une seule lecture, et qui a de la santé et dans lequel actrices et acteurs s’investissent visiblement avec bonheur. 27.08.83 - Les « Rencontres du Théâtre du Carreau » du Temple ne m’ont pas paru déplacer des foules immenses. Pour LA FOLLE ENVIE, par le Carquois d’Amiens, nous devions être en ce vendredi 27 août une cinquantaine dans la salle de fortune aménagée dans le marché de la rue Eugène Spuller. En sortant, j’ai vu que le Théâtre de la Mezzanine jouait FASTES D’ENFER dans le square jouxtant. La nuit était superbe. Il pouvait y avoir dans les cent spectateurs ! Peut-être le prix des places (60 FF, réductions 50 FF) est-il dissuasif. LA FOLLE ENVIE, c’est le nom de l’auberge, et le surnom de l’accorte patronne d’une auberge décrite par Maupassant dans sa nouvelle BOULE DE SUIF. La satire sociale y est vive. La hiérarchie humaine, rigoureusement dessinée lorsque, par suite des circonstances, devront cohabiter dans une diligence un couple de nobles, un de bourgeois commerçants, une bonne sœur et une pensionnaire patriote de maison close, s’efface lorsque l’intérêt conduit les privilégiés à s’unir dans le but précis d’inciter la prostituée à accepter de coucher avec un Allemand, (nous sommes en 1870 et la route entre Rouen et Le Havre est coupée par un poste teuton de contrôle) ce à quoi répugne son cœur de Française ! L’auteur manie le paradoxe avec malice, mettant la morale dans le camp de la méprisée et accentuant les traits cyniques des égoïstes « respectables ». Le Carquois a fidèlement théâtralisé la nouvelle, en donnant une lecture honnête d’où le parisianisme est banni. Les acteurs incarnent leurs personnages avec un talent certain. Les spectateurs suivent l’anecdote avec intérêt. C’est un bon boulot sur un thème pas anachronique (hélas !). Le contenu n’est pas masqué. La caricature a été évitée grâce à la justesse de la ligne suivie. « Nous n’avons pas la presse de gauche », se plaignait dans mon giron l’administrateur du groupe. Parbleu, ce spectacle n’est, bien sûr, pas à la mode ! Il est vrai que Jacques Labarrière, qui a fait la mise en scène et l’adaptation, n’est pas un jeune homme. 30.08.83 - Soirée bien parisienne sous le chapiteau de Sylvia Montfort à Vaugirard. Mais le spectacle était charmant, et, bien servi par le THÉATRE DU BAROUF, Jean Tardieu, cette fois-ci, ne m’a pas paru débile. L’auteur, qui était dans la salle, était hilare, à juste titre : L’ARCHIPEL SANS NOM met fort bien en valeur sa malice gentille et sa subversion verbale, qui précédait l’attaque contre le langage orchestré ensuite par Ionesco vers 1958. Isa Mercure et Gilles Guillot se sont un peu encombrés de matériel, mais ils ont su avec finesse promouvoir les morceaux de bravoure de ce « théâtre de chambre », qui ne manque pas de perles, même si quelques scories alourdissent par moments le tempo. Tardieu na pas été aussi loin que ses successeurs. Son irrévérence avec la langue ne dépasse pas le niveau du canular, de la facétie. C’est un farceur. Il ne croyait sûrement pas écrire des choses importantes. Mais il a son charme. Il rend gai. Avec son ARCHIPEL SANS NOM, on passe une bonne soirée, à mon avis moins grâce à la mise en scène, qui impose aux acteurs des allées et venues inutilement sportives -ils surgissent d’alvéoles, ils disparaissent dans les dessous, ils gravissent la pente ardue d’un praticable terroriste, ils déplacent des meubles qui restent en équilibre- que par la faveur de l’abattage des comédiens, tous excellents et visiblement heureux de jouer. Il serait injuste, outre les deux protagonistes, de ne pas citer Jacques Lalande, Rémy Darcy, Liliane Rovère, Nicole Vassel et Philippe Lemercier. Du solide. 05.09.83 - Convoqué par l’Ambassade d’Israël, je me suis rendu au Lucernaire, où le théâtre d’Haïfa présentait un spectacle en… arabe. Sans doute s’agissait-il de me montrer qu’il n’y avait pas que le groupe El Hakawati qui oeuvrât dans ces contrées. Youssef Abou Warda et Makram Kouhoury sont de bons Arabes qui collaborent. Certes. Pourtant, le choix de L’ILE, d’Athol Fugard, qui montre deux prisonniers très maltraités par des tortionnaires cherchant à les dresser l’un contre l’autre, n’est, à l’évidence, pas innocent. D’autant plus que les deux héros, à l’occasion d’un spectacle qu’ils doivent montrer pour divertir les deux gardiens et les détenus ( !), décident de jouer ANTIGONE, c’est-à-dire le droit de désobéir à une loi inique. Le public de Juifs très officiels qui assistaient à la représentation au Lucernaire, me faisait penser à ces Allemands de 1942, qui venaient voir LES MOUCHES, et glosaient sur la liberté « philosophique », comme si l’auteur n’avait pas parlé aussi de la liberté tout court ! Cela dit, c’est un Juif, Amit Gazit, qui les a mis en scène. Leurs interprétations sont en tranches de bifsteack saignant, sauce Stanislavski.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
DEUX ESCAPADES EN TERRES ÉTRANGÈRES

10 au 15.09.83 - Me voici au Danemark avec le Chapeau Rouge, qui joue en tournée officielle son fameux GEVREZ - CHAMBERTIN. L’officialité est toute confidentielle. L’A.F.A.A. n’apparaît nulle part, ni sur les affiches, ni sur les programmes. De toutes façons, la France est bien servie. Le spectacle plaît. Il faut dire qu’il est excellent. Comment est-il possible que la presse française de gauche l’ait snobé, minimisé, en somme méprisé ?
Pierre Pradinas a l’air d’un gamin, comme ça, mais il faut croire qu’il a de l’autorité puisque les dix-huit membres de son équipe bossent sans rechigner, dans des domaines où d’autres pratiquent la division du travail. Au Chapeau Rouge, tout le monde décharge et recharge le camion, participe au montage, répète à l’heure dite à l’issue d’un équipement chronométré qui ne souffre guère que quelques minutes d’approximation. Ainsi ai-je vu, en tous cas, travailler la troupe à Odense. Cela dit, l’âme de l’entreprise, c’est surtout l’infatigable Alain Herzog, une vraie perle comme administrateur, un roi du maternage et de la synthèse. Il a l’air démocratique, mais il tient son monde à force d’attentions, mais aussi de vigilance. Il quadrille tout. Il en fait, à mon avis, même un peu trop. Mais allez le lui reprocher !
Au souper qui suivait le spectacle, un incident survenu au camion ayant retardé le rechargement, les invitants (qui faisaient quand même payer aux invités cinquante Couronnes) avaient commencé à bouffer. Tellement que le porc en sauce était froid. Certains artistes musiciens disaient clairement qu’ils trouvaient la situation saumâtre et les Danois ne bougeaient pas. L’heure, c’est l’heure, n’est-ce pas, c’est sacré dans un pays où personne ne traverse au feu rouge, même s’il n’y a pas une bagnole à l’horizon. Eh bien Alain a ramassé les plats, et est allé les faire réchauffer. Payante démagogie, mais il se fait ronger : Nounours a « besoin » de lui sur le plateau dès huit heures du matin, « pour le cas où il y aurait des problèmes. D’un autre côté, le soir, il participe volontiers aux agapes des couche-tard. Tiendra-t-il à ce rythme ? Pradinas qui, lui, se ménage, reconnaît qu’il est beaucoup plus qu’un administrateur »…
De fait, GEVREY-CHAMBERTIN est son spectacle. Il en discute et quand je lui ai dit que Vincent était un héros négatif, il l’a contesté. Il est pourtant bien évident que le regard porté par Alain Gautré sur la société est pour le moins désabusé, mélancolique. Est-ce une vision de droite ? Le militant syndicaliste est certes chiné, mais il est sympathique et c’est surtout son incapacité à faire passer aux plus jeunes son message qui fournit le ressort dramatique de son personnage immobile, figé dans des convictions stéréotypées et dans un vocabulaire superficiel. Le marchand, Dédé, au gros ventre, est sans doute, à l’inverse, une pourriture en affaires, mais il a bon cœur. Il a su tendre une main à son frère dans l’embarras, puis à sa belle-sœur quand elle est abandonnée avec deux enfants sur les bras. Anouilh n’est pas loin dans cette description impitoyable de trajectoires individuelles médiocres. Un Anouilh qui aurait le sens de l’écriture moderne, un style où les phrases sont brèves, intégrées à la partition musicale, jamais proférées avec réalisme mais selon une conception du jeu qui n’interdit pas aux artistes d’exprimer leurs sentiments. Ils ne sont pas du tout des marionnettes, mais leur liberté s’inscrit à l’intérieur d’un carcan où la mise en scène, en place, en mouvements, se veut visible, voire contraignante, riche en inventions et en morceaux de bravoure. Parmi les scènes réussies, les vingt-cinq premières minutes, avec l’école, le train, sont remarquables.
L’arrivée à Paris du couple des parents en 1942, de la gare à Courbevoie, est un peu longue. Une faiblesse, c’est le rêve de la fille en superproduction U.S. Il est plaqué. Mais ce ne sont que des baisses de tonus dans un spectacle au rythme vigoureux, qui exprime remarquablement le mal à vivre des individus dans des villes trépidantes, inhumaines, où chacun doit gagner sa vie. Pourquoi la presse de gauche fait-elle la moue ? Mystère ! Est-ce parce que le jeune Vincent reste chômeur malgré sa quête ? Ca dérange peut-être.
Les Danois ont une curieuse façon d’applaudir en cadence. Je veux dire : uniquement. Jamais ne crépitent des bravos libres. J’avais d’abord cru qu’il s’agissait d’une spécialité d’Odense, mais ça a été pareil à Copenhague.

21 au 23.09.83 - Et  me voici à Valladolid en Espagne. On pourrait croire que c’est pour soigner la grippe que j’ai attrapée au Danemark, car ici, les après-midi et soirées sont carrément chaudes. Et non seulement les piétons traversent au feu rouge, mais ils seraient déshonorés, dans les gares, de passer d’un quai à l’autre par les passages souterrains ! Franco est loin.
Mais c’est parce qu’il y a là un festival de théâtre, et que le groupe El Hakawati, que je n’ai pas vu jouer depuis longtemps, y a été invité. C’est un petit festival , voulu par un communiste, Juan Gonzales Pesada, qui passe pour un con, peut-être parce que les élus socialistes de la communauté ont intérêt à lui faire cette réputation, peut-être parce que c’est vrai, peut-être aussi parce qu’il a un problème relationnel avec les gens qui ne parlent pas l’espagnol. Car ici, comme dans tout le monde hispanique, l’étude des langues étrangères est  inconnue. « On ne se comprend pas », dit François Abou Salem. La communication n’est en effet pas facile avec Pesada, je l’ai expérimenté moi-même, mais je ne suis pas sûr que notre Franco-Palestinien fasse beaucoup d’efforts pour la rendre aisée.
Je suis arrivée dans une atmosphère conflictuelle, liée d’abord à des problèmes d’hébergement et de bouffe, ensuite à des questions techniques. Le festival a mis le groupe en pension dans une école, qui a au moins l’avantage d’être à deux pas du lieu de la représentation. Bien sûr, tous les artistes du monde préfèrent les contextes hôteliers et, bien sûr aussi, la cuisine espagnole des cantines n’est sans doute pas toujours en harmonie avec les estomacs orientaux. Ils ont tous, paraît-il, attrapé la « tourista ». Comme quoi, voyez-vous, la chose n’est pas réservée aux Occidentaux traversant les mers. Quant aux chambres, voyez-vous aussi, ce sont des carrées pour étudiants, propres sans plus, dépourvues des commodités hôtelières. Certes.
D’autre part, Pesada n’avait vu aucune objection à prendre en charge l’équipe pendant six jours, -et ça doit être mis à son crédit- alors que d’autres n’auraient pas accepté cette extension de sa présence.
Je sais, d’autre part, combien est terrifiante pour un metteur en scène, la sensation qu’il n’aura pas, le moment venu, tout ce dont il a besoin pour donner une bonne représentation. Le festival de Valladolid est, à ce point de vue, semblable, hélas, à pas mal d’autres. La première préoccupation des organisateurs n’est pas de trouver deux jours à l’avance de la neige carbonique dont on aura besoin pour une scène indispensable, ni de penser que quand on demande un Revox, c’est parce qu’on veut un Revox, même si l’appareil Akaï qui est là est d’excellente qualité. De plus en plus, je suis convaincu qu’il ne faut, dans ce genre de contexte, proposer que des spectacles peu contraignants, et jamais ne dépendre de la bonne volonté locale si de ses fournitures font dépendre le sort de la représentation. Car le piège est formel : ceux-là même qui vous auront fourni un mauvais projecteur de diapos, seront les premiers à vous reprocher la mauvaise qualité des images projetées, et le créateur, dans ce métier impitoyable, est en dernier ressort seul responsable de ce qui est montré au public. S’il est un inquiet, un angoissé, si, de surcroît, la panoplie de ce qui pourrait ne pas être là en temps voulu ne lui vient pas en bloc, mais par petites approches successives dans le style « nom de Dieu, et ça. Et ça. Et ça… », si cette quête tombe dans des oreilles trop tôt, alors qu’il y a d’autres troupes qui passent plus tôt, avec d’autres problèmes, finissant par agacer, voire par risquer de susciter un blocage chez ceux qui devront trouver les choses, la gentillesse cesse vite d’être au rendez-vous.
En vérité, le groupe est arrivé trois jours avant de jouer « pour tout préparer », mais dans l’esprit des organisateurs il n’était « programmé » que le jour de la première. Avec éclairages dès la veille à la nuit, ce qui a eu pour effet, François Abou Salem ayant fini à cinq heures du matin après une longue journée à se ronger, qu’il ne s’est pas réveillé le matin du montage et que quatre machinistes prêts à bosser dès neuf heures, ne l’ont vu se pointer qu’à onze heure trente !
Le festival de théâtre s’inscrit dans le cadre de festivités « valladolidiennes » plus vastes. Il a disposé, pour son ouverture avec « Les Trois Mousquetaires » de Maréchal, offerts par la France, du Teatro Calderon de la Barca, qui est le théâtre principal de la Cité, mais toutes les autres manifestations se passent dans un lieu couvert généralement consacré au sport, qui a été aménagé, en mieux, dans le même genre que le Carreau du Temple. Il y a deux lieux principaux, artisanaux mais équipés.
J’ai vu deux spectacles le 21 Octobre : Anne Thérèse de Keersmaeker est belge. Elle présente quatre courts ballets sous le titre « Phase », travail chorégraphique composé de quatre mouvements sur des musiques, si j’ose dire, de Steve Reich, compositeur américain de « musique minimale ». Sur des thèmes répétitifs lancinants, quel que soit l’instrument choisi, piano, violon, ou voix humaines, deux  nanas scandent avec virtuosité, ensemble et exactitude (« comme elles comptent bien », a-t-on envie de dire) des pas et une gestuelle mécaniques qui finissent, dans  l’excès d’une monotonie que troublent pourtant des dissonances, par créer une atmosphère. On s’ennuie, mais finalement quelque chose vous atteint.
THE WEDDING, « La Noce », spectacle du Cardiff laboratory Theatre », critique, si j’ose dire, car c’est trop dire, de ce genre de gentille distance humoristique, un type de cérémonie, qui, en Angleterre (comme ailleurs, mais peut-être plus qu’ailleurs), est figé dans des stéréotypes d’attitudes et de mots. La troupe, dirigée par Richard Gough, a fait tourner ce jour autour de ce qu’il a d’incertain dans les souvenirs, ne surgissant dans les mémoires qu’au travers des albums de photos qui en perpétuent des instants choisis, gros plans masquant les chaos habituels des préparatifs et des conséquences. La représentation m’a un peu rappelé par son style LA NOCE de Le Guillochet et celle CHEZ LES PETITS BOURGEOIS de Vincent, auquel se serait exercé un 4 LITRES 12 un peu lourd et surtout terriblement anglais, donc flegmatique. Pas mal, intéressant.

Mais revenons au Groupe El Hakawati. La journée du 22, commencée en retard par François Abou Salem, s’est déroulée dans une atmosphère électrique. « C’est la troupe d’un asile psychiatrique », ai-je entendu grommeler Pesada, quand il a eu le malheur de pointer son nez vers 13 heures. En vérité, il n’est pas blanc comme neige : le projecteur de diapos, arrivé trop tard, n’a pu être essayé qu’in extremis, parce que, d’abord, il n’y avait pas de courant. (Celui-ci est coupé en l’absence des électriciens -ordre des pompiers- et ceux-ci, ayant bossé jusqu’à cinq heures du matin, avaient décrété qu’ils ne viendraient qu’à dix-sept heures, si bien que Jackie ne pouvait même pas repasser les costumes). Ensuite, au lieu des perches demandées pour fixer les rideaux, il avait fourni des fils très irritants car, à mesure qu’on en tendait un, les autres se relâchaient car les barres de supports étaient mal fixées. Il n’y avait pas de cintres pour accrocher les costumes et il fallait sa signature, et son pognon, pour en acheter. Ainsi de suite, entre un festival de plus en plus excédé et un metteur en scène confronté à une succession affolante, à ses yeux, de problèmes, mais donnant à ses interlocuteurs l’impression de les susciter.  Lui seul d’ailleurs, car j’ai admiré le calme professionnel du groupe, chacun faisant sa tâche avec sûreté.
Quoi qu’il en soit, c’est à huit heures moins cinq, alors que le spectacle était annoncé pour huit heures et que les artistes étaient habillés et maquillés, que François s’est aperçu que le jeu d’orgue préparé par les électriciens espagnols ne l’avait pas été selon le plan qu’il leur avait remis. Incapable de savoir à  quelle manette correspondait chaque projecteur, il exigeait, pour commencer le spectacle, que toutes les connections soient refaites ; discussion ; refus des électriciens ; Pesada ne pouvant pas comprendre que ce problème surgisse à la dernière minute. Bref, François a dû céder et je n’ai pas remarqué ensuite qu’il ait été en peine de faire surgir des éclairages logiques, mais le spectacle n’a commencé qu’à 21 heures, alors que la deuxième de WEDDING était annoncée à 22 ! Or, ALI LE GALILÉEN dure deux heures trente et, coup de grâce, est prévu avec un entracte non annoncé à l’avance. J’ai tenté de persuader François de renoncer à cette interruption du spectacle mais, bien sûr, sans succès.
Au cours de cette journée, j’avais mangé avec le groupe à la cantine de l’école et j’avais pu constater que tous les groupes étaient logés à la même enseigne, assez quelconque, il faut le dire. Rien que de la flotte pour boire avec les coquillettes au gras servies en entrée et le veau en sauce donné comme plat de résistance. J’ai visité une chambre. Une douche mais pas d’eau chaude. Il faudra penser à cet aspect quand nous traiterons d’autres affaires avec Pesada. Car s’il est sûr que la rouspétance de la troupe, en se voyant loger comme ça, a d’entrée de jeu gâché le rapport avec les invitants, il est sûr aussi que je connais beaucoup d’artistes qui auraient râlé encore plus fort. Je ne sais pas s’il est vrai que Pesada aurait dit : « Est-ce que c’est mieux en Palestine ? », ce qui a fait croire à nos comployés que seuls ils avaient droit à ce logement, mais c’est sûr qu’il faudra soulever le lièvre à une autre occasion. Moi, on m’a logé au Melia Parque. C’est un hôtel trois étoiles qui fonctionne assez bien, quoi qu’il soit impossible de s’y faire servir le petit-déjeuner dans la chambre, qui est exiguë, mais tout y marche, y compris le téléphone, qui est direct.
Et le spectacle, me direz-vous ? J’y viens. J’y reviendrai peut-être puisque je le reverrai demain, « dans de meilleures conditions », m’affirme François qui rêve déjà aux problèmes qu’il va susciter : exiger que, pour remplacer les diapos qu’il juge mal tirées  -de fait, il les avait demandées en réserve blanche pour les projeter sur fond de rideau noir et le festival s’est borné à coller sur des plaques des lignes plus ou moins régulières tapées à la machine-, on ronéotype et distribue son « guide », que, pour que les spectateurs puissent les lire, on installe des loupiottes dans la salle, demander que quelqu’un les conduise samedi à l’aéroport pour convaincre ALITALIA d’embarquer en fret leurs décors, venus sans carnets ATA, dans le même avion qu’eux, car ils jouent le 26 à Saint-Jean d’Acre, mission impossible car aucune compagnie n’embarquera des caisses en fret pour un départ une heure après vers Israël !!! Je sens bien que notre François soupire après l’absence de Monique, et je l’imagine en effet, courant partout pour aider, galopant sans cesse du théâtre à la Municipalité, porteuse de pétitions et les défendant de tout son bon cœur militant. Moi, je me suis refusé à faire ainsi le tampon. Je suis venu voir un spectacle. J’aurais pu n’être pas là. J’ai à mesurer la responsabilité d’un groupe que nous ne maternerons pas partout, à qui nous apportons des affaires qu’il doit assumer, et qui, il faut bien le dire, trouve tout naturel que nous fassions des frais pour lui sans contrepartie. Et je n’ai aucune intention de quitter Valladolid brouillé avec un festival qui vaut ce qu’il vaut, mais qui apporte bon an mal an une ou deux affaires à notre petite entreprise.
Musique de cirque. Un speaker nous raconte comment Ali, Arabe de Galilée, a suivi un traitement pour devenir Israélien. Dans une série de saynètes hautes en couleur et amusantes, nous suivons la trajectoire d’Ali depuis son douar d’origine, jusqu’à Tel-Aviv, la « capitale de ses colonisateurs », où il vivra sa vie. La situation politique étant ce qu’elle est, certains Arabes choisissent ainsi l’intégration.
Dans cette première partie, il y a des morceaux de bravoure de choix dignes d’une troupe comme le Teatro Campesino. Il y a des gags que Savary aimerait. L’imaginaire arabe y confond curieusement les Juifs et les Américains de western. L’exploration de l’âme d’Ali, couché sur un divan de psychanalyste, et revivant devant nous les points forts de sa jeunesse et de ses rêves, est effectuée par un médecin israélien spécialiste en arabologie, qui a quelque chose du Docteur Mabuse. La speaker fait le lien, à mon avis, un peu inutilement. C’est, un organisateur de festival israélien qui raconte, comme exemplaire, l’épopée dérisoire de ce candidat au déracinement.
À l’entracte j’étais, je dois le dire, assez ravi car le spectacle me paraissait appartenir à la famille que j’aime, où l’on sait encore qu’un spectacle doit être spectaculaire et, quel que soit son message, viser à être un plaisir pour les yeux et les oreilles, être efficace. De surcroît, le sur jeu des six artistes en scène, quatre hommes et deux femmes, atteignait à un excès d’hyperréalisme qui ne devait plus grand-chose à la Commedia dell’arte, qui relevait d’un style personnel, riche en mimiques expressives, en maquillages coloriés, en gestuelles signifiantes, à mi-chemin  d’un naturalisme théâtral réécrit et d’une pantomime « renourrie ». Et puis je dois dire que la deuxième partie, où les effets sont moins recherchés, à moins que l’imagination du metteur en scène n’ait été moins vivace, m’a posé un problème. Plus bavarde, fondée sur le rapport linguistique arabe / hébreu beaucoup plus que sur le visuel ; son contenu m’a troublé parce qu’on y voit Ali, devenu Eli (nom enjuivé), tenant dans une rue de Tel-Aviv une échoppe de falafels (mot palestinien, nous explique le guide, colonisé par les Juifs qui en ont fait une spécialité israélienne), s’exerçant dans son rôle de nouveau Juif, et vendant sa marchandise à des clients de passage, qui sont tous des caricatures de types de Juifs israéliens. Et il est clair que le regard palestinien posé sur ces immigrants est sans complaisance. Il vise à montrer l’extrême disparité de ce peuple, dont la composition va de l’Américaine évaporée au Polonais déçu qui cherche le chemin de l’aéroport pour rentrer à Varsovie. Il n’y a pas un de ces spécimens qui rachète l’autre. En somme, ici, El Hakawati passe à l’attaque. Il ne montre plus la réalité palestinienne à l’intérieur d’un contexte d’occupant colonisateur, il n’est plus témoignage de son peuple, il se transforme en accusateur qui dénonce ce que sont ses oppresseurs. Il les désigne du doigt, non justement comme oppresseurs mais ès qualité. Pas de flics dans cette enquête, pas de soldats, rien que des gens qui passent et qui tous, sont ridicules, grotesques ou odieux. Il paraît qu’à Tel-Aviv le spectacle a fait un triomphe et, connaissant le masochisme juif, j’en suis sûr !
Reste à savoir si ce produit ne serait pas à pur usage interne. Toute cette deuxième partie est presque uniquement jouée en hébreu. Et je pense qu’elle serait mal reçue dans nos régions occidentales, où l’on est habitué à plus de nuances et où le sionistes auront beau jeu de crier à un antisémitisme que je ne suis pas certain de n’avoir pas, moi-même, subodoré en sous-jacence.
Quoi qu’il en soit, Ali aura finalement un bon réflexe, après que sa mère lui eût reproché de ne plus connaître que la langue arabe des tout petits enfants, et de n’avoir pas, à son âge, cinq fils comme son frère cadet ! Il refusera la carte d’identité israélienne que lui octroiera le bon docteur juif et se couvrira le visage avec le masque d’Arafat, refus de celui de Begin.
Une critique a été apportée au spectacle lors du colloque qui l’a suivi              -festival oblige- qui est qu’il n’a rien d’oriental. C’est un malentendu compréhensible qui correspond à l’idée qu’en occident on peut se faire d’un théâtre « arabe ». En vérité, il poursuivra éternellement ce groupe qui récuse tout folklore. Mais au deuxième degré, il est injuste car, inversons les données, ce n’est pas un spectacle occidental. Il paraît que « Les Mille et une nuits », que je n’ai pas vues, sacrifient davantage aux racines.

La journée du 23 est plus calme et finira même par une accolade entre Pesada et François, mais entre-temps, il y a tout de même quelques bricoles de parcours. J’avoue que j’ai bouilli quand j’ai vu le metteur en scène exiger du petit électricien, qui venait de lui refaire ses connections, qu’il déplace un projecteur de dix mètres de haut à vingt mètres de haut. L’autre y rechignait. L’utilité de la chose ne me paraissait pas évidente. « C’est son travail, il doit le faire », insistait le têtu. Abou Salem semblait penser que le technicien était de mauvaise volonté. J’ai dû lui signaler que s’il avait eu affaire à un gros bras de syndiqué français, il se serait carrément fait envoyer sur les roses. Au lieu de quoi l’Espagnol a fini par consentir à effectuer sa périlleuse tâche acrobatique.
Parfaite techniquement, la deuxième séance m’a confirmé, en l’aggravant, l’impression de la première, à savoir que le génie a quitté le réalisateur au milieu du parcours. Les allées et venues des personnages juifs autour de l’étal d’Ali vendant son falafel sont banales esthétiquement, et je maintiens qu’elles caricaturent beaucoup trop « simplistement » les types divers de Juifs qui composent Israël. À la limite, le succès fait au spectacle par les journaux israéliens, la publicité qu’en fait à Paris Monsieur Harari, ont un sens : « Voyez, voyez comme nous sommes démocratiques d’accepter qu’on nous décrive comme ça… », et en sous-entendu : « Est-ce que nous sommes vraiment comme ça ? ». Cette question, je l’ai posée à Abou Salem à propos d’une pièce à laquelle je n’avais prêté attention qu’anecdotiquement le premier jour : une bombe éclate et, aussitôt, Ali est suspecté. Alors, une grosse Juive invite le Professeur Mengele -pardon, je veux dire Effestein- à dîner. Nous la voyons faire cuire Ali dans une grande bassine. C’est pour ça qu’il fallait de la neige carbonique. Elle propose au médecin de le manger (ou seulement la cervelle, je ne suis pas sûr que ce soit le tout), ce qu’il refuse : il va continuer son traitement expérimental. Il fait sortir Ali de sa bassine pour le ramener, cobaye, à sa clinique. N’empêche que la scène de la cuisson, avec la Juive qui soulève le couvercle fumant, et qui a l’air de tourner une sauce avec une grande cuillère, a l’air de supposer qu’il s’agit de la préparation d’un repas anthropophagique. « Les Juifs, à vos yeux, sont-ils anthropophages ? ». Et là, François bredouille parce que ce n’est évidemment pas ce qu’il a voulu dire. Il s’agit d’une transposition, mais elle est si maladroite dans son premier degré appuyé qu’elle a l’air de porter, en vrai, cette accusation… Vraiment, pendant la dernière heure de son spectacle, François n’a pas su mener son offensive. Ni avec art -il perd toute poésie quand il passe de la description des Arabes, toujours touchante et éprouvée, à celle des Juifs, vus à gros traits de l’extérieur. Autant je trouve crédible le groupe El Hakawati portant témoignage de l’agression dont son identité est l’objet vue de l’intérieur, autant je ressens quelque chose qui ne va pas lorsqu’il projette quelque chose comme de la haine. Par là il se diminue, devenant simple partie prenante d’une guerre à une facette. Le théâtre de propagande n’est pas intéressant. Curieusement, Jackie, en aparté, m’a tenu des propos qui prouvent qu’elle sent que quelque chose ne va pas. J’espère que le concepteur saura récupérer son affaire, mais je n’en suis pas sûr puisqu’il a choisi cette fois de faire parler l’autre partie de son cœur, non celle qui saigne, mais celle qui accuse. Justement, elle accuse mal. Et ce n’est sûrement pas par hasard si au tournant, l’art l’abandonne.
Tel quel, en tous cas, je suis formel, ALI LE GALILÉEN est un produit à usage interne. Il n’est à accepter à l’exportation que  revu, corrigé et ramené à une proportion de temps compatible avec la difficulté qu’ont les occidentaux d’entendre la différence en l’arabe et l’hébreu.

Le 24, en quittant mon hôtel, j’ai eu la surprise d’apprendre que Pesada me prenait en charge. Il a aussi, rubis sur l’ongle, payé le groupe -après avoir menacé, dans la colère, de ne pas le faire- ! Allons, ce n’est pas un mauvais homme, mais ce n’est pas non plus un professionnel du spectacle…
J’oubliais, Monique est invitée, pour Noël, à l’ouverture de la salle qu’El Hakawati va ouvrir à Jérusalem… si le propriétaire, « sollicité par ailleurs par des Chrétiens sionistes américains » (sic) ne rompt pas la promesse verbale qu’il a faite.
Un taxi qui passe, un adieu de compteur qui tourne… et je bascule dans l’univers de Carlos Sanchez, qui est venu à Valladolid voir le Groupe El Hakawati, et je découvre que le spectacle l’a beaucoup intéressé car ce qui est arabe le concerne, lui, Castillan, quelque part, intimement. À un moment, dans « Ali le Galiléen », quelqu’un, un Arabe, dit qu’il va aller à la reconquête de Jaffa et de l’Andalousie ». Ca l’a bien amusé. Il est charmant, ce Carlos Sanchez, il a l’air d’un gamin avec sa compagne qui s’appelle Carmen et qui est carrément une belle plante… pharmacienne. Il n’y a pas que le théâtre au monde, n’est-ce pas. Je fais sept cents bornes en voiture avec eux, sans l’ombre d’une angoisse tant il conduit sûrement, quoiqu’à cent quarante à l’heure dès qu’il le peut, ce qui, hors de  l’« autopista », n’est pas souvent. Je vous recommande la calle de Soria à Saragosse. J’avais oublié que ce type de route existait. Mais que c’est beau, l’Espagne, quand c’est aride. Ca n’a pas tellement bougé, dans l’Aragon désertique. À la halte, nous avons mangé une côtelette de mouton du pays »… et je me demandais en la dégustant ce que le mouton avait bien pu bouffer, lui, pour être si gras ! Mais Barcelone, c’est l’occident.
Bref, au Teatro Romea, je vois MACAMA JONDA de Jose Heredia Maya. Quelque part, ça valait le détour, mais seulement pour l’anecdote. À priori, l’idée est alléchante : il s’agit de montrer la filiation qui existe entre la musique andalouse arabe et la musique andalouse espagnole. Musique, danse, art. Sur la scène sont juxtaposés un orchestre marocain de Tetouan, avec une danseuse, et un ensemble andalou d’aujourd’hui, guitaristes, braillards et braillardes, danseurs et danseuses aux talons renforcés. Les Arabes commencent, les Espagnols prennent le relais, à la fin tout le monde s’essaie à jouer ensemble . Bien ! C’est donc un spectacle didactique. L’ennui, c’est que les artistes espagnols sont tous de première qualité, et les Arabes très quelconques. La danseuse ne tiendrait pas trois minutes dans un cabaret de Tunis. Cette inégalité crée l’impression d’un spectacle colonial. « Todo por la patria espanola », clamai-je à la sortie. Pendant la représentation, les Hispaniques ne cessent de prendre le pouvoir, toujours parfaitement, avec des techniques élaborées, en même temps que racoleuses, tandis que les pauvres Marocains ont l’air de s’ennuyer. À la fin, la « fraternisation », entièrement à l’initiative des valeureux et généreux Andalous, avait un côté paternaliste qui m’eût semblé odieux s’il ne m’avait fait rigoler. Car le spectacle était dans la salle, avec un public qui ne s’y trompait pas et qui réagissait « cocardièrement » par des explosions d’applaudissements chaque fois qu’un de ses… j’allais dire « corréligionnaires » montrait avec brillance ce que le génie ibérique avait fait avec le balbutiement des anciens conquérants.
Ce voyage, inutile pour les affaires, car si cette exhibition peut intéresser quelqu’un pour l’importation en France, ce n’est pas moi -Khaznadar, peut-être, ou plutôt, l’Eldorado !- m’a permis de rencontrer brièvement les Toni, d’ANEXA, toujours sur la brèche. Ils se sont excusés pour la Mie de Pain à Gerona.
Barcelone, à une heure du matin, est une ville très animée. Il est vrai qu’ici j’ai retrouvé l’été.

RETOUR EN France

25.09.83 - N’écoutant que mon courage, à peine rentré, je suis allé ce dimanche à 16 heures à la Cartoucherie voir LA MAISON DE BERNARDA ALBA de Lorca, spectacle XVIII de l’Atelier de l’Épée de Bois. Il fut un temps où Antonio Diaz Florian rêvait de monter l’œuvre avec des hommes comme actrices, et je vois bien pourquoi : à la différence de l’imbécile Viviane Théophilidès qui n’avait vu dans MARIA PINEDA qu’un prétexte à se faire remarquer et n’avait appréhendé son texte que superficiellement, il s’est attaché à entrer dans l’intérieur de la pièce et à s’imbiber d’une violence qui, mal éprouvée, ne passerait plus aujourd’hui sans provoquer des sourires. L’assumant jusqu’à l’excès, en soulignant les paroxysmes, en grossissant même la démesure provoquée par l’inhumanité d’une situation de convention sociale débouchant sur un étouffement monstrueux des individualités, il a su dépasser l’écueil d’un style par moments trop mélo.
Faut-il rappeler l’anecdote ? Bernarda, veuve, veille jalousement sur la vertu de ses filles. Les voisins, d’ailleurs, surveillent la maison comme elle surveille les leurs. Chacun épie chacun pour que les conventions soient respectées. Parmi celles-ci, c’est l’aînée d’une famille qu’on marie en premier, même si le fiancé préfère la cadette et en est aimé. La virginité est aussi un bien intransgressible.
Avec des hommes, Antonio aurait pu dépasser sans doute sa peinture impitoyable en y ajoutant une distance. Mais outre que l’entreprise, à propos d’une œuvre de Lorca, la dernière avant son assassinat, aurait pris une signification évidente particulière, qui aurait pu ne pas sembler de bon goût à tout le monde, le parti, facile à appliquer à la mère, l’aurait été moins pour Adela, Angustias et leurs sœurs : Angustias, c’est la fille aînée, fiancée à un certain Pépé, qui lui fait, à travers une fenêtre, la cour autorisée jusqu’à une heure du matin. Ensuite, jusqu’à quatre heures, le même Pépé s’envoie la jeune Adela. Les oreilles aux aguets, les yeux avides surveillent ces turpitudes que la mère, qui maintient les règles impitoyablement, ne veut pas connaître jusqu’à ce que le drame éclate au détour de deux coups de fusil, l’un raté -elle manque Pépé-, l’autre réussi -Adela se tue-. L’important sera que l’honorabilité de la famille soit respectée : « Ma fille est morte vierge… »
Je ne sais pas si le côté suranné du terme ne m’aurait pas gêné si, hier, je n’avais traversé l’Aragon, et son désert, et ses villages austères, coupés du monde évolué, implacablement tenus par l’Église la plus intolérante. Dans ce contexte, l’aliénation intime de la liberté, les limites que la Société s’y fixe à elle-même, existent, c’est sûr.
Constamment surjoué, parfois jusqu’au difficilement supportable, le spectacle malheureusement ne bénéficie par d’actrices à sa mesure, et notamment Dominique Baudin en Bernarda, m’a agacé par ses vociférations qui ne m’ont pas semblé ressenties. Or, justement, c’est sur un équilibre entre un dépassement expressionniste et une réelle sensibilité aux sentiments que s’appuie la réussite. Catherine Trémel et Isabelle Dupont savent s’émouvoir tout en gardant la lucidité de leur projection.
Au passage, le texte ne manque pas d’humour. La traduction d’André Belamich est familière. Le décor, tout en colonnes carrées à l’Espagnole de Christian Neupont, est magnifique et, pour une fois à l’Épée de Bois, on voit clair sur la scène.

27.09.83 - Je ne  comprends pas ce qui a pu pousser Georges Wod à me payer un voyage à Genève pour assister à la Première de COMME TU ME VEUX de Pirandello, dans une version mise en scène par un certain Walter Pagliaro, ex-assistant de Strehler, que je définirai d’un mot en disant que c’est un « comploteur ».
Du moins cette équipée m’a-t-elle donné les plaisirs de faire le chemin en TGV, ce qui est agréable, de rencontrer Emmanuel de Véricourt qui m’a confirmé que nous émargerions au budget de L’OISEAU VERT à Namur, ce qui est sympathique, et de serrer les mains d’Armand Abplanalp, Paule Annen et Laurence Montandon, sans parler de Gabriel Jabbour, égaré dans cette aventure helvétique.
Je pourrais dire que, quand il n’est pas brillant de virtuosité, le théâtre de Pirandello est terrifiant de méandres psychologiques bourgeois, si, à travers le jeu des artistes, j’avais pu avoir accès au texte. Mais est-ce l’acoustique de la salle de Carouge ? Sont-ce les indications de volume données aux artistes par le réalisateur ? Ces comédiens ont-ils perdu la vertu d’articuler ? J’ai dû faire des efforts injustifiables pour entendre quelque chose.
Ces derniers temps, j’ai souvent parlé de « surjeu ». Ici, c’est « sous jeu » qu’il faudrait écrire ! Mais pas « sous mise en scène » : Walter Pagliaro veut qu’on voie qu’il a fait une « lecture ». Laquelle ? je ne saurais le dire, car elle est singulièrement ésotérique, noyée dans une gestuelle gratuite et trop figurative, avec des lenteurs et des silences durs, durs, durs.
L’héroïne, Séverine Bujard, prend des attitudes sans justification, se couche par terre au milieu du salon ; parfois on dirait de l’esthétique à la Bourseiller mais sans efficacité. Cette héroïne, « l’inconnue », est, essayez de me suivre, reconnue par un certain Bruno comme étant sa femme, disparue plusieurs années auparavant pendant la guerre de 14 ! Devenue danseuse, la nana est la maîtresse d’un romancier qui tient à elle. Or est-elle ou n’est-elle pas l’épouse en question ? Est-ce par conscience de retrouver son passé, ou en « imposteuse » qu’elle décide de plonger dans cette ancienne (nouvelle) aventure ? L’écrivain désespéré se suicide mais se rate. Dès lors, il va s’attacher à récupérer la fugueuse et, pour cela, il va s’efforcer de découvrir la vraie femme de Bruno. Et il en apporte une, au troisième acte, une folle, entre un médecin et une infirmière. La danseuse repartira avec lui. Elle aura tout au long de la pièce joué comme si elle était profondément torturée intimement, et pourtant j’ai eu l’impression qu’elle s’en foutait. Pagliaro a réduit son drame à une extériorisation vociférante sans contenu.
Me serais-je intéressé à sa trajectoire à travers une réalisation au premier degré ? Je ne répondrai pas car la tentation, au sortir de ce « COMME TU ME VEUX »-là, serait de rejeter ces œuvres de l’enculage de mouches, ce qui serait peut-être abusif. Je retiendrai le nom de Walter Pagliaro comme celui de quelqu’un dont il faut se méfier. Un certain Ezio Frigeri a réalisé deux beaux décors.
Georges Wod m’avait dit que les comédiens étaient « fous de joie » d’avoir travaillé sous cette direction. Ce n’est pas ressorti des entretiens que j’ai eus avec mes amis au pot qui a suivi la représentation.
Je reviens un instant à la pièce : il y a une dimension « intérêt matériel » qui joue dans la détermination de Bruno de retrouver sa femme et qui est que, si elle est reconnue morte, je n’ai pas bien compris pourquoi, il serait ruiné. Sa quête n’est donc pas pur amour. Mais cet aspect n’a visiblement pas intéressé le metteur en scène !
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
28.09.83 - LA PARODIE est la première pièce d’Adamov. On sait qu’en 1954, après avoir vu à Paris les spectacles du BERLINER ENSEMBLE, il reniera ses premières œuvres. Son itinéraire devait ensuite l’amener à se revendiquer communiste. Il paraît qu’ayant renié ses œuvres de jeunesse, il aurait gardé une tendresse pour LA PARODIE.
Soit ! Les sentiments ne s’expliquent pas, mais pour un devenu marxiste la relecture de ce texte devait, à mon avis, lui poser des problèmes : nous sommes quelque part dans une ville. « Pleine des chuchotements et des bruits d’une rafle de police », écrit Gérad Vernay, le metteur en scène, mais moi, j’ai vu des tables, comme des tables de bistrot, et des chaises, et, s’asseyant successivement, des gens très figés, restant ensuite immobiles, comme perdus dans un rêve. Peut-être. Les rêves ne sont pas lisibles sur des visages inexpressifs. Un homme agité vient rompre cet univers. Il demande l’heure. On lui désigne la pendule, mais les aiguilles ont disparu. Il cherche une femme et il fait une rencontre. Mais Lily est un oiseau allumeur qui traverse les vies sans s’arrêter. Quatre hommes pourront ainsi se croire élus par elle. « La vie est une parodie de l’optimisme, du désespoir, de l’objectivité et surtout de l’amour. Adamov -c’est encore Gérard Vernay qui s’exprime- nous le dit avec violence, mais aussi avec humour, pudeur, et tendresse obstinée. » Il le dit aussi avec un langage minimum. La génération des années cinquante, Adamov, Ionesco, Beckett, remettait en question le langage bourgeois.
Il est intéressant de voir aujourd’hui une troupe, celle du Théâtre du Bocage, reprendre un texte sinon tombé dans l’oubli, du moins relégué dans la poussière des livres. Pourquoi a-t-elle voulu exhumer cette description particulièrement peu positive de l’insatisfaction humaine ?
« Nous sommes dans un désert, personne n’entend personne ». Certes, Gérard Vernay voit derrière toute cette désespérance « un désir profond d’amour, d’ouverture à soi-même ainsi qu’à tous : l’EXIGENCE DE LA RECONNAISSANCE ». À travers la rigueur de sa réalisation, je n’ai pas perçu cette dimension et c’est à un spectacle particulièrement noir, désespérant, que j’ai eu le sentiment d’assister, du moins tant qu’il m’est parvenu à part entière, car son terrorisme impitoyable dans la lenteur joint, il faut bien le dire, à une certaine non logique des déroulements d’anecdotes, m’ont fait un peu somnoler sur la fin. Valia Boulay m’a paru un peu fanée pour incarner l’héroïne après laquelle courent quatre hommes. Mais enfin, cette tentative est intéressante car elle s’inscrit dans une ligne de forces qui me paraît très significative, et qui s’insinue peu à peu, au gré de reprises et de refus de la mode encore timide. De Godo) en Victimes du devoir, en grandes et en petites manœuvres, en retour aux classiques, comme un vent qui voudrait effacer les trente années passées. Gérard Vernay n’a toutefois pas oublié de rendre visible sa mise en scène.

30.09.83 – Le Théâtre éclaté d’Annecy est-il crédible en tant que « compagnie permanente », quand il présente un spectacle à l’Athénée avec comme comédiens Anouk Ferjaj, Françoise Lugagne, Frédéric Leigdens  Alain Françon et Dominique Guihard méritent-ils l’appellation de metteurs en scène, scénographes, alors qu’ils ont réussi à rendre illisible et ennuyeuse une pièce de Strindberg, à force d’en avoir fait une relecture ésotérique et d’avoir inculqué aux artistes un style de sous jeu absolument chiant ? Sur jeu, sous jeu, ces mots viennent souvent sous ma plume. Quand pourrai-je parler de jeu tout court ?
Le PÉLICAN, « rêve naturaliste » selon l’auteur qui affirme avoir écrit la pièce « contre sa volonté » (« je l’ai mise de côté, mais elle est revenue, elle m’a poursuivi ») montre des êtres dressés les uns contre les autres, mère contre enfants, servante contre mère, couple se comprenant mal et réglant ses comptes. Cela devrait être violent. Cela finit par le suicide des jeunes dans l’incendie de la maison de famille en faillite. Et ce n’est rien. On s’ennuie.

01.10.83 - Malheureusement, L’AMOUR EN VISITE, d’après Alfred Jarry, spectacle de Pierre Debauche, m’a paru une réalisation poussiéreuse, un pur produit de la petite décentralisation provinciale.
Cela vient sûrement en partie du personnage rajouté de « la mort », qui est interprété par Jean Obé avec désinvolture, vulgarité et un air de se foutre de tout qui va jusqu’à négliger de se faire entendre. Cela vient aussi du fait que le metteur en scène a encombré la représentation de noirs entre chaque tableau, et n’a pas semblé préoccupé par la notion de rythme. Chaque scène, il y en a sept, s’étale pesamment. Pourtant, ces flashs montrant Lucien « en visite » chez des femmes successives qui lui apprendront la vie et la mort à la manière de Jarry, (Daniel Znyk se promène dans le rôle avec fatalisme) aurait pu être amusante, traitée avec légèreté.
Car le texte est mince, mince, il ne va pas très loin dans la « philosophie », quoique Debauche ait perçu que « Lucien joue sa vie à chaque fois. Et à chaque fois il s’égare. Il jouera le rôle de LA PEUR au septième tableau, puis au huitième, il choisira de mourir d’amour. » Ouais, peut-être que si Debauche ne s’était pas encombré de penser, sa réalisation aurait pu ne pas être chiante. En vérité, la dernière demi-heure est assez enlevée, grâce à Michèle Brulé, qui joue toutes les filles, Manette, Manon, la vieille dame, la petite cousine, la fiancée, la grande dame et la muse. C’est une performance, mais qui n’est brillante que dans la scène de la fiancée. Un trompettiste accompagne les trois acteurs. Il joue sans doute assez bien. Pourquoi faut-il qu’il fasse si souvent semblant de jouer mal ? Pour faire rire ? C’est raté.

02.10.83 - Un Nègre enchaîné. Il n’a pas l’air bien inquiet, il joue avec ses chaînes, il est même assez rigolard sous l’oeil d’un geôlier vêtu comme un militaire castriste, type même de l’homme de main stupide n’obéissant qu’aux réflexes inculqués par les « supérieurs », impeccablement sanglé dans un uniforme d’excellente coupe, accompagné par un civil. C’est un « explorateur », un étranger, en visite dans LA COLONIE PÉNITENTIAIRE, à qui le pouvoir en place va faire apprécier les vertus d’une singulière machine. Le Noir est en vérité condamné, mais il ne le sait pas. Ordonnance d’un officier, il lui a manqué de respect, il doit donc être puni. Pas de procès, pas de défense, c’est du temps perdu. L’exécuteur estime qu’il mérite la mort. La machine, minutieusement décrite, (et montrée par des moyens audiovisuels) inscrira d’abord sur la peau du coupable « respecte ton supérieur », grâce à des lames maintenues à une certaine hauteur. Ces mêmes lames s’enfonceront ensuite plus profondément dans le corps jusqu’à provoquer la mort.
L’explorateur n’est pas là en simple voyeur : le nouveau commandant désapprouve ces méthodes et aimerait que l’étranger, l’occidental humaniste, les stigmatise. C’est qu’il ne faut pas simplement décider d’abandonner la machine amoureusement inventée par son prédécesseur. Il y a trop d’oppositions internes. Et notamment, l’officier qui guide le visiteur ne cache pas sa réprobation face au proche probable abandon d’un type de torture raffinée, qu’il caresse avec délectation. Bien sûr, l’enquêteur sera horrifié par l’horrible procédé, et l’officier, solennellement, sentant poindre l’aurore du temps nouveau, préfèrera se suicider, en utilisant la machine, mais celle-ci, déglinguée car déjà depuis longtemps on n’en remplace plus les pièces défectueuses, fera mal, salement, son office. Et ce Nègre sauvé, après avoir été terrifié, fera avec son geôlier d’hier une inquiétante alliance, mi-menace mi-jeu, qui ne donnera au dérangeur de l’ordre que le choix de s’enfuir.
Le mérite de Farid Paya est d’abord d’avoir su théâtraliser la nouvelle de Kafka en collant étroitement à son anecdote, sans jamais faire un sort aux mots abominables ou aux  situations scandaleuses. Au contraire, son spectacle est souriant, on y rit d’ailleurs souvent. L’aliénation, la perversité y coulent naturellement, avec évidence. La bonne foi de l’officier, qui croit dans les bienfaits de la répression telle qu’il la pratique, est certaine. Et ce n’est pas un sadique. C’est un fonctionnaire consciencieux, appliqué, aimant son travail et croyant bien agir. C’est celui de « La mort est mon métier » de Merle.
L’homosexualité d’Alooal  le sert pour interpréter le personnage et donner l’impression qu’il est simplement différent du voyageur. Ce qui n’implique pas un jugement qualitatif. Et c’est justement ce qui rend le spectacle valable : il décrit, comme Kafka l’a fait, minutieusement, et sans avoir l’air de prendre parti, un cas qui peut sembler inimaginable. Et pourtant l’Histoire nous a prouvé, nous prouve encore -hélas- qu’il ne s’agit pas d’une vue de l’esprit. Quiconque voyage aujourd’hui dans certains pays éprouve cette « différence » dans l’appréciation des valeurs qui va jusqu’à la monstruosité dans certains contextes, mais à l’insu des acteurs qui croient bien agir. Kafka décrivait-il une situation existante de son temps ? On a envie de dire qu’il était gravement prémonitoire, tant son exposé est actuel.
Paya a résolument modernisé -pour mieux actualiser le propos- la mise en scène en faisant appel à un astucieux système de vidéo qui permet de suivre le Nègre d’abord, puis l’officier nu, jusqu’à la machine à torturer. Malheureusement, ladite machine -et c’est le point faible- est montrée en plaques diapositives, qui ne m’ont pas paru convaincantes de par leur graphisme mal  lisible et de par leur immobilité. L’image « bougeante » du cinéma eût ici été préférable. Mais le réalisateur n’avait peut-être pas les moyens de faire un film. N’aurait-il pas mieux valu, alors, qu’il se contente du texte de Kafka ?

04.10.83 - Pendant trois quarts d’heure, assise à une table, elle nous présente son profil droit. Sur la table, il y a une bouteille et deux verres. De l’autre côté de la table, une chaise, disposée comme si quelqu’un venait de s’en lever. Il n’y a aucun autre meuble dans la pièce, qui est cernée de murs blancs. Deux déchirures vers le haut du mur du fond, côté cour, font deviner un papier peint sous le revêtement uni. Durant le dernier quart d’heure, elle bouge un peu. D’abord elle tourne la tête et nous montre son profil gauche. Puis elle se lève, pour la toute fin. Françoise Bette est seule en scène.
Emmanuel Ostrovski signe la mise en scène de CREDO. J’ai déjà décrit la gestuelle du spectacle. L’actrice débite son texte comme une leçon apprise, de façon aussi monotone que possible. Heureusement, elle a beau obéir à son directeur terroriste, elle ne parvient pas à gommer complètement la comédienne en elle, et à empêcher ce qu’elle éprouve de se communiquer aux spectateurs. Heureusement aussi, ce qu’elle dit, le texte d’Enzo Cormann, se laisse entendre. Cette bonne femme nous raconte sa vie, une pauvre vie où l’amour et l’indifférence, le fatalisme, se confondent dans la résignation jusqu’à ce qu’elle décide de tuer son mari. Elle nous décrit minutieusement ce meurtre. Mais à la fin, nous apprendrons que rien n’était vrai et qu’elle a imaginé tout cela.
L’alcoolisme semble être la base de son aliénation. Peut-être fallait-il cette apparence de neutralité dans le (non) jeu, pour rendre efficace ce plongeon au fond d’une médiocrité sordide.

05.10.83 - Ceux qui se demandaient comment CYRANO DE BERGERAC monté par Savary, allait s’intégrer dans le système « Magic Circus », en sont pour leurs frais.
À part quelques pétards, quelques oies et poules en scène, un peu de brouillard, un acrobate, un cheval galopant sur un tapis roulant, et, de-ci de-là, quelques signes, cette mise en scène à Mogador est d’abord fidèle au texte, respectueuse, et c’est aux acteurs, notamment à Jacques Weber qui incarne le rôle célèbre, que sont allés les applaudissements.
Et même, j’ai trouvé que dans les scènes de truculence, Savary ne s’était pas cassé la tête et j’ai, je dois le dire, été inquiet au premier acte, tant « la représentation théâtrale à l’Hôtel de Bourgogne en 1640 » me paraissait traitée dans la pire convention de la paillardise shakespearienne. Il est vrai que la voix grasseyante et l’articulation inaudible d’Armand Meffre, choisi pour jouer Ragueneau à cause de son ventre, mais terriblement décevant comme acteur, ont beaucoup contribué à cet agacement.
Et puis Weber est entré et à travers lui l’œuvre a pris le dessus et, dès la tirade des nez, l’affaire était gagnée. Car, quel plaisir que d’entendre et de vivre du théâtre, du vrai, même si l’issue est connue d’avance, même si constamment on se rappelle soudain qu’on a su jadis telle tirade, tel morceau de bravoure par cœur. Weber est sensible. Il ne s’embarrasse pas de degrés. Il joue, il éprouve son personnage. Il le communique. En Roxanne, Charlotte de Turckheim lui donne une honorable réplique. Dommage qu’à part Andrée Damant, duègne bien campée, et Yann Babilée, de Guiche précieux à souhait, le reste de la très nombreuse distribution soit un peu faible, et notamment Bernard Ballet qui m’a paru bien palot en Christian.
Ressort-il de ces lignes qu’il n’y aurait pas de mise en scène ? Si, il y en a une, efficace, brillante, mais elle ne s’affiche pas. Savary n’a pas eu la préoccupation de faire SA lecture. Il s’est attaché à rendre vivante et présente l’œuvre. Il a agi en  grand serviteur.
On peut regretter pourtant que Michel Lebois n’ait pas mis une touche plus originale aux décors. À part celui de la rôtisserie, où sont embrochés des vrais poulets pour que les spectateurs salivent (mais ça sent seulement la fumée), je ne l’ai pas trouvé très inspiré. Ainsi l’environnement est-il joli mais quelconque.
À signaler, la ravissante musique (et les arrangements) de François Dréno et la voix très pure d’Isabelle Serbu  pendant les changements.
Je serais surpris que ce CYRANO ne soit pas, pour longtemps, un succès populaire !

06.10.83 - Au Splendid, joli théâtre avec un café attenant mais pas obligatoire, Jacques Seiler a reconstitué sa bande avec Danièle Lebrun et Jacques Boudet.
Ce nouvel « exercice de style » s’appelle UN PNEU C’EST UN PNEU, et l’auteur n’est pas Queneau mais Dubillard, celui des petits sketchs. Par moments, l’entreprise est aussi réussie que la précédente, encore qu’il soit dommage que Danièle Lebrun n’ait aucune scène, elle doit se contenter de monologuer, avec ses deux camarades. D’une façon générale, l’esprit, gentiment absurdement corrosif, en légère distance par rapport à la logique coutumière, est très proche de celui qui fusait à propos de l’autobus S. À ceci près que Dubillard s’étale trop. Chaque morceau me plonge à son début dans l’enchantement, et puis ça traîne. Il est probable que le metteur en scène prendra conscience de certaines longueurs.

22 h30 - Mon Dieu, qu’il est parisienne ! Toute la pédale reluisante de la capitale était là, au Théâtre Fontaine, pour applaudir le ONE MAN SHOW de Copi. C’était la décadence, la dissolution d’une race -à moins que ce ne soit d’une classe- étalée : l’artiste change vingt fois de costume et, par la même occasion, de personnage, avec, bien sûr, une prédilection pour les femmes d’un certain âge snob. Il fait un sort à chaque mot. Il n’y a d’ailleurs pas beaucoup de mots, mais presque tous sont des mots d’auteurs, et à chacun la salle  complice s’esclaffe, surtout quand il dit des choses comme « elle est complètement folle ! » ou, « mais où est donc ma blanche ? ».
Je ne pouvais m’empêcher de comparer cette exhibition mondaine au spectacle qu’avait donné Delpy il y a deux ans au Lucernaire. Delpy avait extrait de l’univers de Copi  l’immonde, le répugnant, le sordide. Copi enveloppe sa merde dans des habits de luxe, il la survole, la contourne, avec distance, avec légèreté, sans y toucher. Tout dans sa prestation se veut superficiel. En vérité, il se livre en boulevard.
Faut-il dire la minceur du sujet ? À l’occasion de son anniversaire, sa mère lui a fait livrer un vieux frigo qui trône au milieu de son living-room. Qu’en faire ? La pièce pourrait être jouée par plusieurs acteurs, mais ils ne sont jamais ensemble, il les incarne tous. Malheureusement, il n’ouvre jamais ce frigo-là. À la fin, elle meurt à la suite d’une scène un peu plus bavarde, un brin plus grave, à l’intérieur de laquelle j’ai mal pénétré. Je ne crois pas trop à Copi sérieux. Mais j’aime bien son humour, son flegme et son phrasé de folle tordue sans complexe. Il a une façon de prononcer le nom du Lac Titicaca avec une fausse pudeur téléguidée, ah !!! Je ne vous dis que ça, ma chère…

08.10.83 - VATERLAND, en allemand, signifie PATRIE, mais littéralement c’est PAYS DU PÈRE, ce qui permet à Jean-Paul Wenzel à Bernard Bloch, dans leur spectacle qui porte ce titre, de jouer sur le mot. L’exploration de l’Allemagne des années de l’immédiate après-guerre s’y confond avec la quête du jeune homme cherchant son père, et ne rencontrant qu’un vieux gabelou lui faisant subir un interrogatoire d’identité.
L’anecdote de VATERLAND  est simple. En 1943, à Saint-Étienne, un soldat de la Wehrmacht, qui ne croit plus en la victoire allemande et qui se fait passer pour Alsacien auprès de la population locale, tue, au cours d’une rixe, une certain Louis Dutheil. L’occasion de déserter s’offre alors à lui. Il usurpe l’identité du défunt. C’est donc Schultz qui sera porté mort. Sous le nom de Louis, l’assassin épouse une Stéphanoise du nom d’Odette, lui fait un enfant, Jean, et coulerait des jours heureux sans histoires si, en 1945, Henri Dutheil, libéré d’un stalag, ne se pointait à Saint-Étienne pour embrasser son frère ! Dès lors, l’assassin s’enfuit et le frère le poursuit. Vaine course à travers l’Allemagne des années post-hitlériennes dans laquelle, de Baden-Baden à Francfort, à Wuppertal et à Hambourg en ruines, se fond, se dissout l’usurpateur. Le frère finira pas abandonner. Mais Jean, le fils, à vingt ans, retrouvera Schultz, bourgeois, installé, et ce sera entre les deux hommes le fossé de l’incommunicabilité. 
Pour qui, comme moi, a vécu -et en Allemagne même- la période décrite par les auteurs sur la foi de témoignages et de documents, car ils sont jeunes, il n’est pas facile d’entrer sans réserves dans la description de seconde main qui a été faite. Mes souvenirs sont restés très vivaces et il y a des erreurs que je n’accepte pas, comme celle qui consiste à présenter Baden-Baden comme une ville où le seul le casino n’aurait pas été bombardé, alors que c’est la ville entière qui a été épargnée.
Mais ce qui m’a gêné surtout, c’est une espèce de style « son et lumière », avec des longs monologues au ton poétique qui ne m’ont pas semblés théâtraux. Les dialogues sont rares dans cette représentation qui procède par narrations successives. On s’attendrait presque à entendre des chœurs parlés. Pourtant, les personnages existent, même si certains ne sont que des entités, tel Hermann Deutsch, qui incarne la débrouillardise des anciens nazis pour se dédouaner, ou Frau Holle (Madame Enfer !) qui a une jambe juive et une jambe aryenne, mais l’une des deux est une jambe de bois ; chacun profère son discours à l’intérieur de sa trajectoire et les itinéraires ne se recoupent pas assez. On finit par se lasser d’une monotonie envahissante que la violence d’une musique à vous casser les oreilles (« pour faire oublier », dit le programme, « l’abominable douceur des marches militaires ») ne parvient pas à rompre.
C’est, je crois, que le plongeon dans la misère grouillante de ce peuple éveillé d’un cauchemar n’a pas été éprouvée en termes sensibles. L’exposé est froid. Je crois que les auteurs n’ont pas compris le phénomène nazi pour ce qu’il a été, c’est-à-dire une aliénation collective à l’échelle d’un peuple qu’une poignée d’excités messianiques a su entraîner dans une dimension différente de l’appréhension des valeurs humaines. Très vite, en 1947, j’ai compris, moi, et ce n’était pas facile, que nos anciens tortionnaires plaidaient « non coupables » et qu’ils avaient raison de le faire, car c’était l’autre partie de leurs natures qui ressurgissait avec la « démocratie » (ou ses parodies). 
L’œuvre de Wenzel et Bloch reste un survol. Le comportement des Allemands n’est pas analysé, explicité, on n’en montre que la partie émergée. Il reste à faire un spectacle sur cette Allemagne renaissante… si toutefois l’entreprise vaut d’être envisagée. LA COLONIE PÉNITENTIAIRE porte en soi un message applicable à l’Allemagne nazie. Faut-il remuer les démons trop précis quand ils appartiennent au passé ? Au niveau de la leçon à tirer, la prémonition non située de Kafka est autrement forte que la mélancolique exploration fleurant un brin de « nostalgisme » romantique des Fédérés – Scarface Ensemble, qui est beaucoup plus une évocation qu’une pièce de théâtre. Dans sa forme, VATERLAND m’a rappelé le spectacle qu’avait monté en 1941 Maurice Jacquemont à la gloire de nos moissons, et qui s’achevait par : « Vive le Maréchal ! »
Andrée Tainsy joue madame Enfer dans cette aventure. Il fallait tout de même la citer… Non ?

11.10.83 - Ah ! Que c’est joli ! Ah ! Que c’est amusant ! (J’aurais eu envie d’écrire : « Ah ! Que c’est gai ! Mais parlant du GROUPE TSE, c’eût été ambigu, n’est-ce pas ?)
Facundo Bo incarne le prince Sigismond, qui, condamné à être un monstre de la nuit, redevient chaque jour le prince charmant. Zobeida est son bouffon. Larry Hager est le gentil facétieux fantôme qui chatouille les plantes de pied et change les livres de place.
Mais en vérité, Facundo Bo est l’ACTEUR incarnant la bête et le beau. Quand son personnage aura trouvé le moyen, selon le conte, de rompre le sortilège, il perdra sa jeunesse éternelle de plusieurs siècles. Cette mince histoire écrite par Alfredo Arias et Kado Kostzer en collaboration (sans doute pour la mise en langue française), avec Françoise Rosset, bénéficie des masques du père de la Chatte Anglaise, Rostislav Doboujinsky. Tout est superbe à l’œil dans ce SORTILÈGES. Nous sommes à l’antidote d’EVA PERON, spectacle qui en son temps, installa en France un GROUPE TSE qui semblait avoir un discours politique à tenir. Mais qu’importe : ce divertissement est agréable, et la performance des trois protagonistes est professionnellement remarquable dans une ligne esthétique qui n’appartient qu’à cette équipe. Réjouissons-nous sans arrière-pensées, même si je suis en droit de trouver le propos un peu bref !

12.10.83 - LA FEMME INDOLENTE EST MALADE. Elle se meurt. De quoi souffre-t-elle ? Jean Bois ne nous le dit pas. Dominique Constantin reste allongée. Quand elle se lève, elle marche avec difficultés. Son mal est-il seulement physique ? Flora  -c’est le nom de l’héroïne- semble rongée de l’intérieur. Pourtant, il lui faut un moral d’acier pour avoir la volonté de survivre alors qu’elle a été abandonnée il y a un an par son mari -depuis elle vit au milieu de pièces démeublées, aux  murs nus revêtus de rideaux blancs- et qu’elle est affligée d’une mère à la fois possessive, abusive futile, omniprésente quand elle est là, mais surtout profondément égocentrique ; quant à son père, une évocation en flash-back, -car il a quitté cette femme insupportable- nous le montre tentant mollement de faire croire à Flora adolescente et murée qu’il l’aimait.
Bigre, allez-vous me dire, quel monde ! J’oubliais, parmi les gens qui agressent la malade, « le voisin ».  C’est Jean Bois qui l’incarne, comme il sait si bien exprimer les Français moyens. Celui-là est singulièrement louche et, de toute évidence, il est méchant. La visite qu’il rend à la jeune femme est perfide : il vient voir où elle en est pour en rendre compte aux autres, et la délicatesse ne l’étouffe à aucun point de vue. Il y a aussi un certain Dédé (Michel Lopez), garde de la malade gentil, mais préoccupé de n’être pas trop pris par cette corvée. Seule a de la santé et de la générosité, Yasmina, l’infirmière (Afida Tahri), encore que sa faconde joviale et rassurante puisse être prise pour du professionnalisme.
Que se passe-t-il ? Rien. C’est une journée de la condamnée à laquelle nous assistons. Nous la voyons résignée ou se révoltant, seule résolument dans sa planète. C’est l’incommunicabilité des trajectoires qui est le sujet. Et aussi, comme si souvent chez Jean Bois, l’obsession de la mort.
Eh bien, on rit tout le temps. Avec ce thème, Jean Bois a fait une pièce comique, truffée de mots d’auteurs brillants, tous plus percutants les uns que les autres. C’est  la technique du boulevard, mais ce n’est pas du boulevard car la vulgarité est  rejetée à l’emploi de quelques mots orduriers dans la scène du père, et le style est toujours de haute volée. C’est, bien sûr, une drôlerie corrosive, un détournement de tragédie qui crée le comique. On rit en travers de la gorge, on ne se marre pas. Nous sommes dans un univers familier. Les personnages surgissent du quotidien des familles. C’est cela qui fait leur prix. Ils n’ont pas l’air inventés. Ils font vrais, tout au plus théâtralisés par un peu d’excès. Jean Bois ne décrit pas une société, il nous renvoie une image de notre société, sans complaisance au niveau du contenu, mais tellement complaisamment à celui de la forme !
N’oublions pas de citer tous les artistes, car ici on joue franc jeu théâtral. J’ai encore à nommer Elisabeth Maby, mère pleine d’abattage, Claude Drobinsky, le divorcé…et dans le rôle du père, car je ne l’ai nommé ci-dessus que pour le voisin, Jean Bois. Tous payent comptant et l’on sent qu’ils (elles) sont heureux de jouer.
par André Gintzburger publié dans : histoire-du-theatre
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Samedi 27 janvier 2007
UNE TOURNÉE AVEC LES MACLOMA EN CORÉE ET AU JAPON

25.10.83 - Ce voyage vers le « Pays du matin calme » dans un avion « direct » d’AIR FRANCE, n’est en vérité pas très agréable. Jusqu’à Tokyo, le vol est bourré et, yens oblige, il est « à la Japonaise ». Le plateau-repas est « à la Japonaise », le thé est japonais, les annonces sont faites en japonais et c’est à peine si, à côté des hôtesses japonaises qui s’occupent surtout des Japonais, quelques stewards français, d’ailleurs aimables, s’intéressent aux vœux des Européens de la classe économique. 9 h 15 de Paris à Anchorage (où on arrive, par le jeu des fuseaux horaires, avant d’être parti !). Mais entre Anchorage et Tokyo (sept heures trente de vol encore), on passe soudain du lundi au mardi et il y a encore deux heures entre Tokyo et Séoul. Partis le lundi à dix heures trente de Paris, on arrive à l’équivalent de huit heures le lendemain matin, soit seize heures locales, par un froid et un brouillard sensibles. Bernard Schnerb est là. Accueil chaleureux. La chauffeur (que j’avais connu quand j’étais venu avec Houdart) me fait des larges sourires.
Les clowns sont de bonne humeur, d’autant plus que l’hôtel Ambassade, où nous sommes logés, est parfait. Le souper « improvisé » par Mimito, est placé sous le signe de l’harmonie. Les clowns y font la connaissance du charmant Kim Jong Hok, leur invitant coréen.

26.10.83 - J’ai toujours eu une grande facilité à absorber les décalages horaires et je me réveille à huit heures (minuit à Paris) comme si c’était évident.
Schnerb avait voulu hier, pendant qu’on était à l’aéroport, qu’on prenne avec nous le matériel arrivé en fret. Comme a dit Guy, « on a paumé une couple d’heures à glander », et on a fini par rentrer à Séoul bredouilles. Il n’entrait pas dans le schéma de pensée de la Korean Airlines, de nous livrer à l’instant un matériel en fret débarquant d’un avion Air France. Mais Bernard a fait un cinéma politique pour expliquer cette « mauvaise volonté ». Aujourd’hui, c’est son chauffeur seul qui dédouane les caisses… sans se servir du carnet ATA. Il paraît qu’on ne connaît pas ça en Corée ! À ce détail près, tout arrive à point au Centre Culturel pour que les clowns y puisent ce qui leur sera nécessaire pour le « rendez-vous de onze heures » -entendez le « plaisir du théâtre de NKV, chaîne de TV très écoutée. C’est dans les locaux de ladite TV que je fais connaissance avec la redoutable exigence, quasi-paranoïaque chez Guy, des Macloma. Ils veulent que l’émission, évidemment fabriquée avec une ancestrale habitude de désinvolture, soit parfaite, et ils réclament de contrôler l’image et le son, ce qu’apparemment nul ne fait jamais. Le moment est pénible à passer et, de toute manière, l’émission sera dégueulasse. Elle aura pourtant atteint son but : les Coréens ont beaucoup aimé la prestation. Mais Bernard Schnerb a entendu dire qu’ils étaient emmerdeurs. Guy avait pourtant bien sympathisé avec Mimito, qui l’avait aidé à acheter un blouson très bon marché au marché.

27.10.83 - Le matin, marché au puces. L’après-midi, après une excursion que j’ai immortalisée par un petit film, les clowns font un atelier pour les étudiants de Kim Jong Hok et ils se révèlent être les rois du workshop. Ce qu’ils disent sur l’art du clown, ce qu’ils font en démonstration, est passionnant et il ne faudra plus qu’ils viennent me raconter qu’ils ne savent pas faire ça ! Ils font un tabac et à l’issue de ce colloque, qui a failli ne pas avoir lieu car Bernard Schnerb ne nous avait pas, dans un premier temps,conduits au bon lieu de la rencontre ; l’atmosphère était au beau fixe. Un vent froid soufflait du côté du Théâtre National, cependant, car difficulté de communication aidant, il apparaissait que le montage poserait des problèmes. Et il faut bien dire que Guy ne travaille pas dans la diplomatie. Dans un pays où personne ne dit jamais « non », même quand il n’a rien compris à ce qu’on lui a demandé, où il faut faire répéter trois fois si « c’est possible ou c’est impossible ? », et où « impossible » peut seulement signifier qu’il faudrait demander une permission à un chef redouté, vous voyez le topo ! L’impatience des artistes, qui redoutent d’arriver dans l’impréparation  à l’heure du spectacle, opposée à une sérénité orientale qui ne va pas sans force d’inertie -car qu’en ont-ils à foutre, ces techniciens orientaux frais émoulus et mal formés, qui voient soudain débarquer des occidentaux inflexibles ?- fut source de conflit, et Schnerb qui est avant tout un diplomate y est allé de son exposé sur les devoirs du coopérant. Malheureusement, il n’a pas osé le faire aux clowns et c’est à moi qu’il a tenu son discours, que je n’ai pas accepté sans réserves ; car il faut savoir ce qui est plus important : montrer à trois mille personnes un spectacle digne de l’argent qu’on a dépensé pour l’apporter si loin, ou se contenter d’un à peu près technique, pour ne pas irriter quelques machinistes dotés d’un sérieux poil dans la main ? « On peut dire les choses gentiment », dit le Directeur du Centre Culturel. En effet, pendant un temps. Mais plus quand le danger d’échec menace.
Le bon, l’excellent Kim Jong Hok, espèce de poète illuminé, et d’une évidente gentillesse, sera demain au montage toute la journée, mais aujourd’hui la rencontre avec les machinistes s’est faite hors de sa présence, et les clowns se sont retrouvés dans un opéra de mille six cents places moderne, avec la situation de devoir équiper leur rideau à douze mètres du premier fauteuil, ce qui, bien sûr, pour des gens travaillant dans la communication rapprochée, est fâcheux. Pouvait-on mettre des spectateurs dans la fosse d’orchestre ? Techniquement, rien n’était plus facile, car ladite fosse montait et descendait électriquement. Mais en aurait-on le droit ? Durs furent les palabres. Un combat que Kim gagnera demain mais qui, aujourd’hui, assombrit l’horizon. Le bon Kim emmène tout le monde dîner après la réception au Centre Culturel Français dont je ne parlerai pas, tant elle était semblable à toutes les réceptions que j’ai déjà vécues. Ce fut l’occasion de mettre mon complet d’ambassade et mes belles chaussures qui, ailleurs, ne servent guère, puisque dès qu’on entre chez quelqu’un, dans ces pays, on se déchausse. Je noterai seulement qu’ayant parlé de mon genou à un Monsieur Hourcade, Attaché culturel de l’Ambassade, il m’arrange aussitôt pour le lendemain matin une visite à un acupuncteur.

28.10.83 - Abandonnant les clowns à leurs problèmes, je suis donc conduit par un chauffeur dans un quartier éloigné, où l’homme aux aiguilles tient officine. Je ne sais pas si l’opération sera bénéfique, en tous cas elle est relaxante. En repartant, j’ai carrément plus mal qu’avant, mais paraît-il, c’est normal. Après ça, Mimito me traîne au marché, car elle a encore acheté pour Catherine une robe trop petite. On va la changer et elle me met en plus dans les bras un manteau. Elle me presse en plus à acheter un pull pour moi, après qu’elle m’a vu en choisir un pour Thérèse. Je retourne au théâtre dans l’après-midi -Schnerb est là, nerveux. On lui a dit que les clowns ne se conduisaient pas gentiment. « Les Asiatiques sentent les choses », m’explique-t-il. En fait, les gens de la TV d’avant-hier ont dû se plaindre. J’essaye de faire comprendre à Bernard que ce comportement n’est pas, comme il le ressent, celui de Français colonialistes méprisant les peuples inférieurs, mais d’artistes anxieux à l’idée que leur spectacle pourrait être gâché. J’apprends que je vais être mis à contribution pour tenir la poursuite. Soit. Le soir arrive enfin. Six cent soixante six spectateurs exactement se pointent. Demain à la matinée, il y aura mille trois cents jeunes et le soir sept cent cinquante personnes. Kim ne sait pas s’il perd ou gagne de l’argent. « De toutes façons, dans un sens ou dans l’autre, ça ne sera pas beaucoup ». Le spectacle fait un tabac. Je suis très content de découvrir qu’il passe très bien dans une grande salle. La bonne humeur redevient générale. Jusqu’à présent, tous les repas qu’on a faits étaient coréens. Ce n’est pas mauvais, tout est un peu fermenté, assez relevé mais pas follement. Il y a du ginseng à peu près dans tout. Il paraît que c’est bon pour le rhume ! Ca ne fait en tout cas pas de mal au genou qui va beaucoup mieux. Ce soir, Kim nous invite (encore) dans un restaurant « européen ». Nous mangeons du T. Bone Steack. Schnerb, retenu ailleurs, n’est pas là.

29.10.83 - L’angoissé Schnerb ayant peur que notre départ demain ne se passe pas facilement, avec nos cinq cents kilos en bagages accompagnés, m’a demandé d’aller tout repérer à l’aéroport avec sa secrétaire. Je m’exécute. Ca me rassure aussi. Mais n’empêche que je trouve notre Bernard soudain bien méfiant envers les Coréens qui, téléphoniquement, avaient tout confirmé O.K. De fait, j’ai bonne impression. On nous prie toutefois d’être là dès huit heures. On y sera.
Aujourd’hui, les clowns jouent à quinze heures trente et dix-neuf heures trente. Autant dire du permanent. En ville il fait bon, avec du soleil, mais le théâtre est glacial. En matinée, je tiens encore la poursuite, mais ce soir, c’est un Coréen qui la maniera. Bernard voit le spectacle accompagné de son petit garçon, Sylvain, qui est très mignon. Pour lui, les clowns sont des « coquins ». Notre invitant est ravi par le spectacle. Ses vapeurs s’estompent. Son sourire se défige.
Kim Jong Hok, lui, est enchanté. À vingt-deux heures trente, tout le matériel est empilé dans une camionnette et nous allons souper chez Bernard, dont c’est l’anniversaire à partir de minuit. Mauvais présage ? La bouteille de champagne qu’il ouvre est éventée. Moi, ça ne me gêne pas, je bois un excellent cognac. Je ne sais pas comment je m’y prends, mais je fais piquer à tout le monde un fou rire, ce qui permet de dire qu’il s’agit d’un joyeux anniversaire.

30.10.83 - Je ne sais pas pourquoi Key  tenait tellement à ce que nous arrivions à Tokyo dès ce dimanche à midi, car il n’y a rien de cette journée qui explique cette hâte à nous voir débarquer. Ca nous a fait manquer en Corée un pique-nique en notre honneur, qu’avait arrangé Madame Li avec le gratin de la culture séoulienne.
Enfin voilà, le voyage en DC 10 s’est passé comme une fleur, et la douane japonaise sait ce qu’est un carnet ATA. L’organisation Nakatsubo se révèle ponctuelle. Nous avons un minibus amusant parce qu’on s’y fait vis-à-vis, et le camion pour le matériel est parfait. L’hôtel certes est un peu spartiate après le luxe séoulien : chambres minuscules et pas de room-service. Mais chacun a sa chambre et les Macloma sont contents. La réunion de travail avec nos organisateurs est menée lentement mais sûrement, à la Japonaise. Puis on fait une petite ballade, on mange des bouts de viande et de foie grillés et on rentre se coucher de bonne heure, pour récupérer le peu de sommeil de la nuit dernière. J’ai commis un impair en donnant les cadeaux. Je ne l’ai pas fait assez discrètement, mais, comme dit Key, « on m’excuse parce que je ne suis pas japonais ».

31.10.83 - Le rendez-vous au théâtre est pour dix-huit heures. En attendant, j’expérimente que mon genou va mieux en arpentant les trottoirs de cette ville immense sur une dizaine de kilomètres. Ca n’est vraiment pas beau, il y a un bruit infernal mais le grouillement humain est assez fascinant. Je me suis mis en tête de trouver un journal français, mais ni à la Gare Centrale, ni à l’Hôtel Impérial, où Die Welt trône à côté du Wall Street Journal, ni à la foreign library de GINZA (c’est le nom d’un quartier), la chose n’existe.
Par contre, je trouve des french croissants et des petits pruneaux que j’achète, ainsi que du Nescafé pour me faire le petit-déjeuner sur le réchaud qu’il y a dans ma chambre. Je jette un œil sur le prix des alcools. La Ballantine 12 coûte dans les trois cents francs la bouteille ! Je comprends que nos invitants insistent pour nous voir débarquer avec des flopées de bouteilles hors taxes.
Au théâtre, la réunion technique est courte mais il n’y aura pas de problème. Les clowns sont frappés par l’organisation japonaise qui est parfaite, quoiqu’un peu militaire. Nakatsubo a carrément deux visages : celui du businessman qui traite les affaires assis, et celui d’un maquereau corse quand on se détend, debout. Il emmène les Macloma voir un spectacle de danse traditionnelle. Après avoir demandé si  je ne serai pas impoli en me défilant, je préfère aller manger un spaghetti Carbonara avec Key. Nous parlons du Grand Magic Circus.

01.11.83 - C’est le jour du montage. Je vais au Yomiuri Hall avec les Macloma. Nous aurons pour la tournée un jeune interprète, Monsieur Mory, qui se révèle charmant quoique son français soit approximatif.
Le soir, pour la Première, je refais la poursuite, le temps qu’un Japonais note, pendant le spectacle, quand et comment les effets doivent se réaliser. À midi, nous avons mangé pour très peu cher dans le restaurant du magasin, au septième étage duquel est installé le théâtre. Je suis resté trois quarts d’heure devant ce que je croyais être un plateau sur lequel on allait m’apporter à manger. C’était un coffret DANS lequel était la nourriture. J’ai eu l’air un peu sot ! Pe